LA TRAGÉDIE. — RUCELLAI
surtout les défauts et les tirades philosophiques, provoquer le rire au lieu de tirer des pleurs ; tel fut le résultat de la réflexion et de l’expérience, chez cet élégant mais peu dramatique écrivain. C’est pourquoi s’il plut à LéonX de faire représenter des ouvrages si peu faits pour le théâtre, Voltaire et Alfieri purent, après bien d’autres, et sans être traités de plagiaires, prendre les sujets qu’il avait découverts ou remis en lumière, mais si faiblement traités.
Comme il s’était, un des premiers, essayé à la tragédie, il parntun maître, et nul, durant de longues années, ne se piqua de mieux faire que lui. La plupart le suivirent dans cette voie facile où la médiocrité, dispensée d’invention, pouvait prétendre à de modestes succès. Alamanni imitait Y Antigone, Andrea dell’ Anguillara, ; Luigi Doice empruntait aux anciens leurs litres comme leurs sujets ; Jocaste, Iphigénie en Aulide, Bécube, Médée, Thyeste, Agamemnon. D’autres auteurs, prudemment jaloux d’éviter une comparaison trop dangereuse, recherchaient des traits d’histoire qui n’eussent pas encore été introduits au théâtre : l’Arétin y mettait le combat des Iloraces (/’Orazaa), Sperone Speroni, la Canace d’Ovide. La d’Euripide, depuis longtemps
perdue et dont Une restait que le nom, donnait naissance, durant le seizième siècle, à trois tragédies dont l’héroïne était cette tendre mère, armée à son insu contre son fils. Lodovico Martelli disposait pour la scène l’atroce histoire de Tullie faisant passer son char sur le corps de Servies Tullius, son père, mais afin d’imiter Sophocle dans ce sujet romain, Tullie y devenait une Électre, Ser-
vius Tullius un Égisthe, et tous les autres personnages autant de Grecs. Quant aux tragédies dont la matière n’était pas tirée de l’histoire ancienne, elles étaient en petit nombre, et pour ce motif comme pour l’estime naturelle qu’on fait de l’invention, nous les considérons davantage. Emprunlée à la vie d’Hérode, la Marianne de Dolce est, de ses huit tragédies, celle qui réussit le mieux à la représentation et à la lecture. On passait à Giraldi les horreurs de son Orbecche^ à cause de la nouveauté, et Torrismondo, roi de Gothie^ emprunté par le Tasse aux sombres annales du moyen-âge, est regardé comme le chef-d’œuvre de la scène tragique, en Italie, avant Maffei.
Assurément le Tasse n’avait point le génie dramatique; mais comme c’était un esprit supérieur, il réussit au théâtre mieux que les autres poètes. Au mérite d’avoir découvert une aventure teri ible et neuve tout ensemble, il joignit celui de ne demander à l’histoire que le milieu, en quelque sorte, et le nom de ses personnages, et aux Grecs, à VOEdipe-roi^ par exemple, qu’un lointain modèle, propre à guider le poète sans l’asservir. Le reste est de son invention : c’est ainsi qu’il faut concevoir une œuvre dramatique. On doit louer aussi dans le /ormmondo une action animée, et des chœurs vraiment lyriques. Mais le Tasse ne sut pas se défendre du goût de son temps pour les horreurs scéniques ; ses trois héros meurent, les deux premiers de leurs propres mains, le troisième, à la nouvelle de ce double suicide. Le style, trop harmonieux, trop élevé, n’est pas celui de la tragédie ; les narrations et les expositions, trop nombreuses et trop longues, rappellent répopée. Quand le Tasse se