LA TRAGÉDIE. — LE TASSE
mit sérieusement à cet ouvrage, depuis longtemps ébauché, il était déjà malade, il n’avait plus toute la fraîcheur de son imagination, foute laliberlé deson jugement : telle description de tempête renfermée en quatre vers dans l’ouvrage primitif, en a cinquante-sept dans la tragédie refaite et tardivement achevée par son auteur. Le Torrismondo définitif appartient à la triste période de la Jérusalem conquise et des Sept Jours de la Création.
Entre leTasse et Maffei, l’art sommeille ou s’abandonne à des extravagances qui s’opposent à tout progrès. 11 n’y a plus ni invention, ni mesure, ni style dramatique ; partout domine la religion absolue des trois unités, l’imitation littérale, l’exagération et l’enflure : il ne reste guère de cette période du théâtre tragique que des litres d’ouvrages et des noms d’auteurs. Ces auteurs cependant ont rendu des services ; ils ont, sinon créé, au moins préparé une autre forme dramatique ; enfin, ils ont paru dignes d’étude à des nations moins avancées : Jodelle et Shakspeare s’inspiraient d’eux. C’est en étudiant les Italiens qu’ Anglais et Français prirent d’abord le goût du régulier et du simple, avant de remonter aux sources par une élude approfondie des anciens.
Ce qui a fait la gloire du tbéâlre italien, au seizième siècle, ce n’est donc ni 1a tragédie ni même la comédie; c’est un genre fau.v et funeste, le genre pastoral. On en peut regretter l’invention, mais non la disputera l’Italie. De bonne heure elle avait pris plaisir aux bucoliques, qui rappelaient à ses érudits Théocrite et Virgile. L’Arcadie de Sannazar n’avait pas obtenu moins de soixante édi-
lions. C’était une sorte de roman en action ou plutôt en dialogue : des bergers arcadiens en étaient les personnages, et chacune des douze scènes, écrite dans une prose étudiée, se terminait par une églogue en vers que la poésie ornait de son charme et de son coloris. Sannazar (1458-1530) à demi caché sous le nom deSincero, racontait ses premières amours, les vicissitudes de sa vie, et s’emportait contre la décadence de son temps, contre les barbares dévastateurs de son pays, avec une élégance trop uniforme, il est vrai, mais où la manière n’excluait ni la vérité des sentiments ni la chaleur de la passion. Sannazar devait d’ailleurs une part de sa célébrité aux idylles ;ôù il décrivait les scènes dépêché dont il était le spectateur charmé, sur ces merveilleux rivages de Naples qu’il habitait. Quelques autres poètes surent, même après lui, faire goûter leurs églogues, principalement ce Bernardino Baldi, auteur non-seulement d’un poème didactique dont nous avons parlé , mais aussi d’agréables pastorales, qui, loin d’être un puéril bavardage, contiennent les utiles préceptes de l’économie domestique et les sages leçons d’une morale élevée.
Pour que les scènes bucoliques pussent être représentées au théâtre, il fallait les développer dans tous les sens, inventer une action plus compliquée , étendre et nourrir le dialogue, introduire un plus grand nombre de personnages. On le pouvait sans ramener le genre pastoral à la tragédie, dont il n’emprunte que par accident les passions violentes presque aussitôt apaisées, ni même à la comédie, puisqu’il n’a de commun avec elle que la gaieté de l’ensemble et le dénouement heureux. La
LA PASTORALE. — L’aMINTA DU TASSE.
scène toujours placée dans des lieux champêtres, les personnages toujours choisis parmi les êtres imaginaires ou réels qui les habitent, la nature des sentiments toujours conformes à l’humble condition des bergers, luttes d’amour ou d’adresse, rivalités dans l’art du chant ou des vers, vues étroites qui bornent l’héroïsme à la constance, le vice à la grossièreté, tout semblait assurer une place à part, sur le théâtre, au drame pastoral.
Dès l’année 1487, Niccolô de Correggio l’y avait porté sans trop de succès avec sa fable de Céphaleou l'Aurore; VÉglé de Tansillo, second essai en ce genre, ne fut représenté qu’en 1 529. On vitparaître ensuite il Sacri/izio de Beccari (1554), l'Arétlntse de Lollio (1563), lo Sforrwnarod’ Argent! (1597), œuvres informes qui ne pouvaient donner aux contemporains que le plaisir d’un spectacle brillant et varié. Le Tasse, témoin des applaudissements qu’obtenait Argenti, conçut, dit-on, le dessein de les mériter mieux. Il y réussit sans peine : marquant du premier coup sa place qui, parmi les poètes du temps, est partout la première, il creusa un abîme entre lui et ses devanciers.
h'Aminta, tel est le titre de sa pastorale, obtint le triomphe que d’envieux critiques refusaient à la Jérusalem. Même de nos jours, les Italiens, plus justes pour l’épopée du Tasse, donnent encore la préférence à sa brillante pastorale. Muratori déclare que dans l’avenir on ne surpassera pas VAminta, et Parini y voit le modèle le plus achevé de la grâce, de la pureté, de l’élégance, de tous les agréments de la langue et du style. La nature de cet éloge explique comment ce succès de l’écrivain,
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plutôt que de railleur dramatique, devait être moins général et moins grand dans les pays où l’on ne parle pas de naissance le suave idiome des Italiens.
Le berger Amyntas, désespérant d’être aimé de la bergère Sylvie, se précipite du haut d’un rocher, et cette catastrophe arrache à la cruelle l’aveu des sentiments qu’elle enfermait au plus profond de son cœur : voilà dans toute sa simplicité l’action principale que rehausse une heureuse succession d’incidents variés et habilement amenés. Potif mieux dire, il n’y a point d’action : tout ce qui y resMinWe s’accomplit derrière la scène, et n’arrive aux spectateurs que par le dialogue ou les récits. Ce serait un défaut partout ailleurs ; dans ces églogues dramatiques, le charme des vers fait oublier tout le reste , et l’on ne songeait pas à rien demander de plus au poète, lorsqu’on entendait réciter ceux où il dépeint avec tant de fraîcheur et de vérité les gracieux environs de Ferrarc, qu’il avait si souvent parcourus.
On veut trouver dans VAminta plus de naturel quedans la Jérusalem délivrée, peut-être parce que le Tasse prête ses propres sentiments au personnage de Tircis, comme ceux du jaloux Speroni au peu aimable Mopsus. Mais Tircis est loin d'avoir toujours la parole, et nous avons . vu le poète ligiirer aussi dans un épisode de son immortelle épopée. 11 faut croire plutôt qu’on y trouvait choquants une foule de tours et d’expressions qui paraissaient mieux placés dans la pastorale ; peut-être, d’ailleurs, l’étude de Théocrite avait-elle appris au Tasse l’art si difficile d’employer avec distinction le langage vulgaire, et de donner un air naturel au style le plus tra-
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vaille. Dans le fond et la conduite de la fable on ne retrouve pas les mêmes qualités. Virgile et surtout Tliéocrite ont créé de véritables bergers, et font ressortir l’iiii la naïveté de leur esprit, l’autre leur humble condition et leur caractère grossier. Le Tasse fait les siens héroïques, délicats, fort peu occupés de leurs troupeaux et tout entiers à l'amour. 11 iTolfre quelque trace du g 'nie ancien que dans un chœur éloquent et célèbre, où il s’emporte contre le sentiment moderne de l’honneur, remplaçant ceux que nous tenons de la nature. Si TAminla est un chef-d’œuvre, il n’eût rien perdu à n’ôtre pas misai! théâtre : l’éclatant et durable succès de cette délicieuse pastorale, ce n’est pas l’auteur dramaliiiue, c’est le poète, c’est le versilicateur qui l’obtint (l o74).
Les contemporains s’y trompèrent, et crurent (jii’ime bucolique délayée pouvait convenir à la scène. Kn quelques années, l’asqualigo, Castelletti, Ingegneri, d'Ongaro y mirent de laibles imitations qui n’obtinrent que l’applaudissement d’un jour. Luigi Groto (1541-lo8i>), surnommé l’Aveugle d’Adria, dut peut-être à son infirmité en même temps qu’à sa prétentieuse manière, la laveur qui accueillit ses deux pastorales il Pentimento amoroso (le Repentir amoureux) et Calisto, pleines de jeux d’esprit et de faux goût. Mais le seul rival du Tasse, dans ce genre de poésie, c’est Giambaltista Guarini (1537,1012).
Il est un rival, en effet, et non un imitateur. Quoiqu’il eût enseigné les lettres, il les dédaignait fort, depuis qu’ayant reçu le titre de chevalier, il se croyait gentilhomme. S’il prit la iilunie, ce fut [lour prouver que la
SK1/.1E.ME SIEELE.
poésie est cliose aisée et que rien n’est impossible à un chevalier.
Le liasard voulut qu’il eût reçu en naissant une étincelle de génie. Sans cela, dit spirituellement M. Giudici, il eût appris à ses dépens qu’il est plus difficile de faire trois bons vers que de conduire trois ambassades solennelles. Il descendait de ce savant Guarini qui, au quinzième siècle, avait mis tant d’ardeur à découvrir les trésors des lettres antiques ; mais, loin de voir dans cette honorable filiation ses véritables titres de noblesse, il les cherchait dans les emplois politiques. Cet homme , étrange et d’humeur hautaine passa sa vie en procès avec son père et ses enfants; il tenait tous les poètes pour fous, pour incapables de se conduire dans la vie, et pourtant il consacra bien des veilles à corriger les poésies de l’infortuné Tasse, dont il revitla Jérusalem et les Rimes, pour en combler les lacunes, en améliorer le texte, en préparer une moins imparfaite édition. 11 faut louer Guarini d’avoir si généreusement servi une gloire rivale , car il en était importuné et il la voulait éclipser. C’est pour y parvenir que, négligeant la Jérusalem délivrée, objet de jugements si divers, il prétendit faire oublier YAminta, chef-d’œuvre incontesté.
Dans le dessein d’être original, Guarini voulut être trois fois plus long que le Tasse, c’est-à-dire au moins deux fois trop; il s’attache à multiplier outre mesure les complications et les incidents tragiques, à y mêler un certain nombre d’accessoires comiques, sans intérêt et sans utilité, auxquels il attribuait néanmoins assez d’importance pour justifier le titre de tragi-comédie qu’il donnait à sa pasto-
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raie du Pastor fido. Les romanliijucs modernes peuvent se reconnaître dans ce mélange hybride du triste et du gai, du boufTon et du sublime, du simple et du somptueux, dans le spectacle dès lors fort applaudi d’une marche triomphale de chasseurs, d’un sacrifice solennel au milieu d’une foule immense, dans l’agréable variété des chœurs et des danses exécutées au son des instruments; mais le goût s’élève contre cette tentative corruptrice d’obtenir l’indulgence de l’esprit en donnant du plaisir aux oreilles et aux yeux. Quelle n'eût pas été la surprise de Guarini, si on lui eût prouvé que, malgré tant d’efforts pour s’affranchir, il suivait de fort près le Tasse et ne s’en écartait que pour manquer aux règles dramatiques, à la vérité des caractères, à la justesse des pensées, à la convenance du langage et des situations ! C’est à peine si l’on peut excepter de ces critiques le chœur curieux où, suivant celui du Tasse strophe par strophe, vers par vers, rime par rime, il réfute son rival en distinguant le faux honneur du vrai, prodigieux tour de force qui semble accompli sans effort.
Le sujet du Pasloi' fido, emprunté à Pausanias, est riiistoire de Corésius et de Callirhoé, c’est-à-dire d’un prêtre de Diane, chargé de tuer celle qu’il aime et préférant se frapper de ses mains, exemple aussitôt suivi par la nymphe, que touche un si lidèle amour. Guarini aurait pu se contenter de cette sobre matière ; malheureusement, par tout ce qu’il y ajoute il rappelle le détestable goût des Espagnols. Ses bergers sont philosophes, ils débattent les subtiles questions d’une philosophie quintcssenciée, dans un langage surabondant, peu
SEIZIÈME SlÈELi:.
naturel, et, par surcroit, très-licencieux. De sa part, c’est un système, comme nous l’apprennent les notes dont il a lui-même accompagné son texte : « C’est, dit-il, une source de beautés dans la comédie, d’exprimer par des termes à double sens, quoique honnêtes en apparence, des choses qui ne le sont pas. » Mais c’est le tour de son esprit d’être toujours, hors du juste et du vrai ; quand il . rencontre une situation touchante, il la gâte par un langage affecté : « Ah ! départ douloureux ! Ah ! fin de ma \ie! Je m’éloigne de toi et je ne meurs pas! et cependant j’éprouve les tourments de la mort, et je sens en jiartant une mort vivante qui donne la vie à ma douleur, pour faire que mon cœur meure immorh llement! » Ailleurs le sentiment ne >aut pas mieux que l’expression : le berger Silvio supplie Dorindo, qu’il vient de blesser à mort, de le percer ù son tour d’une (lèche, et elle s’écrie: «Moi, frapper cette poitrine! 11 ne fallait pas la découvrir à mes yeux, si tu désirais que je l’eusse frappée. O beau rocher si souvent battu en vain par l’onde et par les vents de mes larmes et de mes soupirs! est-il vrai que tu respires et que tu sentes de la pitié? ou bien suis-je dans l’erreur ? Mais que tu sois ou une poitrine délicate ou du marbre, je neveux pas que la belle apparence d’un blanc albâtre me trompe. Moi te blesser! que ce soit l’amour qui le blesse ; je ne puis désirer de plus forte vengeance que de te voir pénétré d’amonr (1). » Ainsi parlent les bergers de Gnarini, quand ils voyagent sur la carte de Tendre, quand ils cessent de dis-
(P i lad. da (ùiiguiiie.