LE PASTOR FIDO
courir sur la politique et la philosophie, dans le style, dit sévèrement Gravina, des cours ou des aniichambres. On excuse de tels défauts, non pas en disant, comme Ginguené, qu’ils sont inévitables et qu’on ne peut mettre des bergers en scène sans tomber dans la monotonie, s’ils ne songent qu’à leurs amours, ou dans le faux, s’ils ■■ ont d’autres sentiments, mais en signalant de réelles et grandes qualités, une imagination d’une richesse et d’un éclat incomparables, une tangue pure et cbâtiée, des récits animés, éloquents, pleins d’intérêt, des descriptions magnifiques, delà grâce, du patbétiqne dans quelques scènes, et dans d’autres le mouvement du drame, résultat d’un travail que savait, au besoin, s’imposer ce chevalier si dédaigneux des lettres, puisqu’il recommença le Pastor /îf/o jusqu'à six fois.
Ce fut pourtant à ses défauts, non moins qu’à ses mérites, que cette brillante pastorale dut les trente éditions qu’on en fit sous les yeux de l’auteur. Elles l’encouragèrent sans doute à ne point répondre à ses ennemis. Assurément il ne craignait pas la lutte, mais il en était détourné par ses aristocratiques prétentions. Il laissa le cardinal Bellarmin l’accuser d’avoir fait plus de mal par quelques peintures un peu libres, que n’en firent jamais Luther et Calvin. Guarini mourut persuadé qu’il avait surpassé le Tasse dans le genre où ce poète ne rencontrait que des admirateurs.
Le temps devait bientôt montrer que X'Aminta et le Paslor fido, malgré les beautés qu’on y signale, pouvaient servir d’excuse à toutes les extravagances d’un goût dépravé. Comme la pastorale dramatique n’est fon-
dée ni sur la vraisemblance, ni sur des règles précises, le caprice pouvait se donner carrière dans ce genre libre et nouveau, et le fantastique, avec tous ses écarts, y était facilement justifié. De là prit naissance le mélodrame ou drame en musique, appelé, malgré ses défauts, à de grandes destinées.
Aussi ancienne que la civilisation, l’alliance de la musique avec la poésie se retrouve, pour ne parler ni des Grecs ni des Latins, au moyen âge dans la représentation des mystères, et au quinzième siècle dans les fêtes dramatiques de Mantoue, d’Urbin, de Ferrare, où l’on charmait l’attente d’une cour assemblée par des intermèdes dont la musique faisait surtout l’ornement. Mais il fallait découvrir la juste proportion entre les deux éléments de cet art complexe et à peine né : la gloire en était réservée, comme tant d’autres, aux ingénieux Florentins. Deux riches citoyens de Florence, Giovanni Bardi et Giacomo Corsi, convièrent à leur préparer de nouveaux plaisirs les trois plus célèbres musiciens du temps. Péri, Caccini et Monteverde. Ceux-ci, forts des progrès qu’avait faits la musique , grâce à Gui d’Arezzo et à Palestrina, créèrent le chant propre au théâtre, et l’appelèrent récitatif. Peut-être avaient-ils été devancés par le Romain Emilio del Cavalière, qui mit pour la première fois en musique une action divisée en scènes, et bien soutenue ; mais celte tentative ne fit de bruit dans le monde que lorsque les Florentins l’eurent appliquée à la pastorale de Daphné, œuvre de leur compatriote Ottavio Rinuccini(1594).
Dans YEurydice du même auteur, l’invention nou-
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LE DRAME EN MrSIQl'E. 2R:i
velle fut développée : le parfait accord d’uiie musique agréable avec de bons vers donna au drame lyrique une importance et un cbarrae qui le firent bientôt préférer à la tragédie, à la comédie même, pour les dispendieux plaisirs des cours. En l’année 1600, aux fêtes qui furent données en France, pour l’union de Henri lY avec Marie de Médicis, V Eurydice fut représentée avec un grand succès, et Rinuccini, altaclié sur-le-champ à la personne de la nouvelle reine, devint gentilhomme de sa chambre. L’auteur des paroles avait encore le pas sur le musicien; il appartenait à notre époquedc faire du poète un simple « librettiste » aux gages ou pour le moins aux ordres du «compositeur. »
Celte invention compliquée est la dernière du seizième siècle; elle marque bien le caractère d’un temps où tous les talents étaient employés à divertir les princes, où personne n’avait plus le cœur de déplorer l’abaissement des caractères et la ruine de la liberté. On a vu la profonde décadence des lettres dans une prose qui se contente d’appliquer exactement, sans rien créer, les règles convenues, et dévoile ainsi la médiocrité des écrivains. Dans la poésie plus heureuse, et dont l’éclat se soutient plus longtemps, les pertes du goût sont sensibles encore. Mais par le nombre et l’éclat des poètes, par la multitude des genres où iis ont excellé, par la grandeur sans rivale d’un prosateur de génie, par les progrès de plus en plus rapides de l’instruclion et du savoir, qui se répand dans les moindres villes, grâce aux écoles, aux universités, aux imprimeries, aux bibliothèques et même aux académies, en un mot par la supériorité manifeste de sa
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civilisation, l’ilalie peut à lion droit s’enorgueillir de ce siècle étonnant. Les mœurs y furent atroces ou cyniques, les princes corrompus et corrupleui’s, ne tolérant la vérité que sous des formes bouffonnes, et faisant ainsi des lettrés comme les doublures des fous que les rois entretenaient à leur suite ; l’Kglise, craignant le progrès delà Réforme, se montrait peu favorable au développement des intelligences; mais jamais la brillante Italie n'exerça sur les autres contrées une action plus grande et plus salutaire, qu’au temps où les gondoliers de Venise, où les paysans de Florence, où les lazzaroni de Naples, cbautaient négligemment, pour charmer l’oisiveté ou le labeur de leur vie, les vers poétiques, les mélodieuses octaves de l’Arioste et du Tasse.