‹ Histoire de la littérature italienneChapitre 17 sur 45 · C'est-à-dire qui écrivirent au xvi' siècle · texte numérisé non relu

C'est-à-dire qui écrivirent au xvi' siècle

XVl" SIÈCLE 141

comparaison avec leurs difficiles modèles, et tous les discours que nous avons de ce siècle sont pleins de rhétorique et vides de sentiment. On cite, comme les meilleurs, ceux de Paruta, de Davanzati, de Casa, de Guidiccioni, de Bartolomeo Cavalcanti, d'Alberto Lollio, de Pier Vettori. X^Apologia de Lorenzino de Médicis, qui se justifie avec beaucoup de chaleur, mais aussi avec beaucoup de rhétorique, du meurtre du tyran Alexandre de Médicis, parut à Giordani d'une véritable éloquence.

Les épistoliers, fort nombreux alors, réussirent davantage et il n'est pas d'homme en renom qui n'ait laissé un bagage considérable de lettres. Celles de Bembo et de Casa, élégantes et fleuries, sentent un peu la recherche. Celles de Caro, claires et agréables, sont souvent aussi trop étudiées. Mêmes qualités et même étude dans celles de 3Iachiavel. Beaucoup de sentiment et de passion dans celles du Tasse. Celles de Filippo Sassetli sont un beau modèle de lettres descriptiv.es. Plein de force, d'originalité et d'intérêt est VEpistolario de Pietro Arétin, mais sans dignité et sans morale.

Ainsi que les autours comiques avaient eu en vue les Latins, ainsi les romanciers eurent en vue Boccace, et les uns comme les autres ne firent une œuvre durable. Ni Strapparola, ni Bargagli, ni Pietro Fortini de sienne, ni Orteiisio Landi, ni l'Erizzo, ni Parabosco, ne sont lus aujourd'hui leur art par l'invention et la composition, ou par les qualités de style et de langue, étant aussi loin des qualités de Boccace que du goût et des idées modernes. Le conte attribué à Machiavel, intitulé Belfagor avidiavolo.

n'est connu que par le grand nom de son auteur supposé, et le but satirique qu'il se propose ne lui ajoute ni plus de beauté, m plus de popularité. Za^ca (Grazzini)^ cité comme auteur de comédies, donna le titre de Ce?ie à une série de nouvelles. Ilestlu dans certaines écoles comme un bon modèle de langue, mais on ne peut lui donner grande importance comme romancier. 3IatieoBandello (1480-1561), certainement l'un des meilleurs parmi les conteurs du xvi^ siècle, n'est plus lu cependant par la plupart des personnes cultivées. Il ne mériterait pourtant pas cet abandon, car il écrit sans prétention et avec naturel, est habile dans l'art de décrire, heureux dans l'invention des sujets, des intrigues et des dénoûments. On cite Luigi da Porto de Yicence (1483-1529), parce que le premier il conta la touchante histoire de Roméo et Juliette. Agnolo Firenzuola (1493-1546) entremêla quelques nouvelles à ses Ragio7iamenti et quelques fables dans la Prima vesta dei discorsi degli ani7nali. Giovan Battista Cinzio Giraldi (1504-1573) parut poursuivre un certain but moralisateur dans ses Eca~ tommiti (cent fables), mais l'opinion de ses descendants ne lui fut pas plus favorable que celle de ses contemporains.

La langue vulgaire étant ainsi en faveur, l'idée de revêtir d'une forme italienne les chefs-d'œuvre de l'antiquité vint naturellement aux esprits. De là les nombreuses traductions parues en ce siècle, dont quelques-unes restent toujours appréciées par leurs qualités de style et de langue, et parce que, malgrt les essais tentés depuis par des hommes éminentsJ elles ne furent jamais égalées. Les meilleurs traduc-I leurs du siècle sont Caro et Davansati. Le premierj

XVr SIÈCLE 143

traduisit l'Enéide avec une rare pureté de langue, et une rare maîtrise du style et du vers, sans en pouvoir rendre cependant cette beauté spirituelle, si je puis ainsi m'exprimer, qui fait l'incomparable mérite du poète latin. Le second s'appliqua à imiter la concision de Tacite en traduisant son œuvre liistorique dans la langue parlée de Florence, mais il la mélangea de formes vieillies et tomba parfois dans le propos vulgaire et dans l'obscurité. A côté de ces deux noms l'histoire érudite enregistre une longue série de traductions dont nous signalerons ici quelques-unes des moins obscures. En vers Erasme Valvasone traduisit la Thébaïde de Stace ; Dolce, les tragédies attribuées à Sénèque ; Bernardino Daiiiello^ les Géorgiques, Niccolo Franco, l'Odyssée, Giovanni Andréa delV Anguillara paraphrasa en octaves b;s Métamorphoses. En prose Caro traduisit élégamment les amours deDaphnis et Cliloé de Longus ; Firenzuola, l'Ane d'or d'Apulée, avec tout le charme delà langue toscane; Marcello Adriani, les Vies de Plutarque et ses Opuscules moraux ; Narcli, l'histoire de Tite- Live; Domenichi, les lettres de Pline ; et Paolo del EossOj les Vies de Suétone.

Torquato Tasse, né à Sorrente en lo4o, était fils du noble poète Bernardo Tasse, chevalier bergamesque, secrétaire de Ferrante Sanseverino prince de Salerne, et de Porzia de' Rossi de Naples. Mis à Tàge de sept ans à l'école des jésuites de cette ville, il en sortit trois ans après, déjà fort avancé dans l'étude du grec et du latin. En 15o7, ayant perdu sa •mère, il alla à Urbin comme compagnon d'études de Francesco Maria délia Rovere, fils du duc Guidobaldo.

En 1557 il suivit son père à Venise, et l'année suivante alla à Padoue pour y étudier le droit. Mais fils de poète et lui-même de nature poétique, il se sentit plus attiré par la poésie que par le Digeste. Aussi dès Tannée 1562, il fit imprimer son Rinaldo poème en 12 chants, de sujet chevaleresque, qu'il composa suivant les règles des poëmes héroïques de l'antiquité. En 1364, il séjourna à Mantoue, et en 1365 entra à la Cour de Ferrare, y passa quelques années heureuses, admiré de tous par son esprit et son talent, comblé de faveurs et de louanges. En 1569 il perdit son père tendrement aimé. L'année suivante il accompagna le cardinal d'Esté en France, mais ardent et imprudent il se laissa, paraît-il, entraîner à des propos et à des jugements inconsidérés sur les affaires de ce pays et, pour ce motif ou pour un autre, fut rappelé en Italie. De retour à Ferrare près du duc Alphonse, il composa YAminta et une partie de la Gerusalemme. Cependant des nuages commençaient à troubler son cerveau, et il ne sut pas avec sa nature trop ardente et trop franche, contenir ni dissimuler ses sentiments et ses indignations. De là, envie, jalousies, murmures, soupçons, calomnies, l'idée de persécution qui le posséda, les accès de délire qui l'agitèrent, les scrupules et les terreurs qui l'angoissèrent. Bientôt la vie ne lui paraissant plus supportable dans cette Cour oh. cependant le duc le protégeait, mais peut-être pas comme il l'eut voulu et mérité, il entra en négociations secrètes avec la Cour des Médicis à Florence, ce qui augmenta les méfiances et les regrets du duc. Alors il prit la fuite, errant inquiet, tantôt à Venise, à Padoue, à Modène, à Florence, et arriva à Sorrente '

chez sa sœur Cornélie, déguisé sous un vêtement d'emprunt. Vivant ainsi torturé par mille causes, partagé entre le regret du séjour pénible, mais toujours désiré de Ferrare et ses tristes et incessantes pérégrinations à travers toute l'Italie, il atteignit Fài^e de trente-cinq ans. En 1578 il partit pour Turin chez Filippo d'Esté d'oii bientôt après il retourna à Ferrare. Il y arriva le 20 février 1579 au moment des fêtes données à l'occasion du troisième mariage du duc, préoccupé d'autre chose que des boutades et des emportements du poète. L'accueil qu'il reçut étant tout différent de celui qu'il attendait, le Tasse s'abandonna à de telles violences que le duc exaspéré le fit enfermer à l'hospice de Sant'Anna, Ce n'est point ici le lieu de parler des délires, des hallucinations, des supplications, des terreurs qui remplirent ces sept longues années d'emprisonnement. L'état lamentable de sa santé et de son esprit dérangé ne l'empêchait pas cependant d'écrire des ouvrages d'une saine philosophie qui étaient loin d'indiquer un esprit atïaibh ou malade. Sorti de Sainte-Anne en 1587, il se réfugia d'abord à Mantoue, puis à Rome et à Naples, toujours plus malade et poursuivi de ses cauchemars, de sa frenesia qui dans l'opinion générale, le faisait considérer comme complètement fou. Et pourtant cet insensé, objet de pitié et de raillerie, écrivait ses dialogues, composait et publiait (1593) la Conquistata avec la conviction d'avoir réalisé les conditions du poème héroïque. Cet insensé écrivait alors ses lettres les plus éloquentes et les plus touchantes et s'apprêtait Jà recevoir la couronne poétique au Capitole. Mais, sentant ses forces lui manquer, il se retira au monas-

lève de Sant' Onofrio, près de Rome, où il rendit sa grande âme le 25 avril 1S95.

Vivant dans la seconde moitié du xvi® siècle, le Tasse dut comprendre que le cycle de la poésie romanesque s'était fermé avec le Roland furieux. D'un autre côté, les érudits, on étudiant les grecs, avaient mis en lumière les fameux préceptes d'Aristote sur Vunité d'action et beaucoup s'essayaient -déjà à composer des poèmes de genre héroïque sur ie modèle de ceux d'Homère et de Virgile. Le Trissin avait tenté le poème héroïco-national dans son Italia iiherata da Goti (1549) en 27 livres, oij par une heureuse inspiration, le premier il substitua le vers libre à Vottava-rima. Giraldi avait écrit VErcole ; Francesco Bolognelti le Costante, et l'Alamanni V Avarchide (le siège de Bourges). Tous ces poèmes, de sujet historique ou romanesque, étaient visiblement calqués sur les modèles homériques. Le Tasse lui-même dans sa jeunesse avait essayé dans son Rinaldo, de fondre la matière chevaleresque dans la forme classique et si son premier essai ne réussit pas, il n'en fut pas de même du second.

Bien que l'idée du Tasse fût d'écrire un poème purement héroïque et rehgieux, au fond la Jérusalem est toute pleine du sentiment chevaleresque qui pénétrait l'esprit du poète. En célébrant l'expédition de Godefroi il reflétait la conscience de l'Europe catholique qui, effrayée à la fois des progrès des Turcs et des progrès de la Réforme, avait sous le couvert de la rehgion, entrepris une nouvelle croisade et glorifié la, victoire de Lépante. Mais comme à cette époque c'était plutôt religiosité que religion, l'élément héroïco-religieux dans la Jérusalem du Tasse,

n'est ainsi que le sujet apparent; le fond est encore la chevalerie. Le poète a beau se proposer un sujet sacré, étudier avec soin les chroniques des croisades, les poèmes relig-ienx delà Renaissance et de la Bible, obéir à tous les scrupules qui troublaient son âme délicate et impressionnable, d'autres idées souriaient à son imagination ; il se passionnait pour d'autres faits, pour d'autres sentiments, et malgré lui, les nobles héros de la Croix se transformaient en ces ordinaires paladins, en ces beautés captivantes, spéciales aux romans. La sainte entreprise du Saint-Sépulcre s'attarde ainsi en une longue suite d'amours, de rivalités, d'aventures chevaleresques et de tendres idvlles. Et comme son imagination et son cœur étaient pleins de ce monde de la chevalerie, il communique à ses personnages la chaleur et la vie qu'il sentait déborder en lui; il les enveloppe dans un lissu d'intrigues amoureuses et romanesques, de sentiments d'une douce poésie, en dépit des règles de l'histoire et de la religion. Des types gardant le caractère héroïque suivant l'idée première du poète, il ne reste que le pieux Bouillon, froid, raide, sans mouvement ni action, et trop visiblement calqué sur le pieux Enée. Les autres personnages, tous très réussis, sont des imitations atténuées des héros fantastiques de Boiardo et de l'Arioste. Hidraote correspond à Galafron; Armide à Angélique, et un peu à Alcine; Renaud à son homonyme de l'Arioste, et un [)eu à Roland et à Roger; Argant à Rodtimont; Clorinde est une sorte de Marphise; Herminie, une Bradamante embellie, et ainsi de suite. Et ce n'est point un défaut, car si ces personnages rappellent ceux dont les poèmes romanesques antérieurs étaient

pleins, ils vivent cependant d'une vie qui leur est propre, et devinrent mêonie plus populaires que ceux de î'Arioste. Clorinde, Herminie, Armide, Argant, Tancrède sont des ligures immortelles que seul un grand poète était capable de peindre. Mais il ne faut pas oublier que précisément ces beautés constituent un fond entièrement romanesque, alors que le poète s'était proposé de sortir du roman et de faire un poème héroïco-religieux comme V entendait Aristote^ c'est-à-dire sur le modèle d'Homère.

La septième année s'accomplissait depuis l'arrivée des chrétiens en Orient. Dieu tentant de mettre fin à leurs discordes envoie un messager à Godefroi pour qu'il rassemble les chefs. Ceux-ci le proclament capitaine général et toute l'armée défile devant lui. Pendant ce temps, Aladin roi de Jérusalem, s'apprête à défendre la ville, aidé par les enchantements du mage Ismène. Une image de la Vierge dérobée à une église chrétienne, fut secrètement reprise une nuit à la mosquée où elle était gardée. Aladin furieux, menace d'exterminer tous les chrétiens de la ville. Mais Sophronie, pour sauver la population, se présente devant le roi en s'accusant du vol. Olinde qui l'aimait en secret, ne pouvant souffrir de la voir injustement condamnée au bûcher, s'avance et lui dispute l'honneur d'avoir accompli cette noble et périlleuse action. Tous deux allaient être brûlés lorsque Clorinde, intrépide guerrière musulmane arrivant à propos, par ses instances et son autorité fait délier et délivrer les condamnés. Là-dessus les chrétiens sortent de la ville et vont au-devant de l'armée à Emmaûs oii deux envoyés du Soudan d'Egypte,

Alote et Argant, viennent demander à Godefroi de cesser les hostilités et lui proposer la paix. Godefroi refuse et pendant qu'Alète retourne chez son prince, Arg-ant va à Jérusalem et s'enrôle chez les païens. L'armée des chrétiens se met en route pour la cité sainte, et à sa vue, tous se prosternent et prient. Dans la ville on se prépare à combattre. Clorinde s'avance au-devant des assaillants tandis que la belle Herminie, du haut de la tour sig;nale à Aladin les principaux héros chrétiens, parmi lesquels Tancrède dont elle avait été déjà la prisonnière et l'amante. A ce moment Tancrède attaque Clorinde et de sa lance fait tomber son casque. Ainsi

« Giovane donna in mezzo al campo appai'se '. »

Tancrèderengageà sortir du camp, mais au même moment un soldat la blesse au cou. Tancrède veut le punir et se met à sa poursuite. Surviennent alors Argant d'un côté, Dudon de l'autre. On en vient aux mains et Dudon est tué par Argant. On fait de solennelles obsèques au valeureux Dudon. Puis Godefroi envoie abattre des arbres dans une forêt voisine pour construire des machines de siège. Pluton, le principal ennemi des chrétiens, rassemble en conseil les habitants des ombres éternelles, après quoi les démons se répandent par le monde pour tendre des pièges et opposer des obstacles aux chrétiens. Alors une magicienne d'une merveilleuse beauté, Armide, se présente au camp chrétien et par de faux récits, implore l'assistance de quelques chevaliers. Godefroi accorde à regret qu'un détachement des siens l'accompagne,

i. Lajeune femme apparut au milieu du camp.

et Armicle, pour captiver ses crédules champions, emploie tous ses artifices infernaux. Cependant il fallait donner un successeur à Dudon qui était le chef de la compagnie des aventuriers, et la discorde, entrée au camp chrétien, fait ici ses preuves. Eustache inspire à Renaud le désir d'être appelé à l'honneur, mais le fier Gernand lui fait opposition de façon méprisante et Renaud fou de colère, le tue puis s'éloigne du camp.

Pendant ce temps Armide emmenait les dix chevaliers accordés, auxquels furtivement d'autres s'ajoutèrent. Argant pressé de combattre malgré les retards d'Aladin qui attendait des secours, envoie un défi aux chrétiens et en vient à un duel avec Tancrède. Blessés tous deux, ils s'engagent à renouveler le combat six jours après. Herminie, qui a assisté au duel du haut de la tour, descend revêtue de 1 armure de Clorinde et sort pour donner ses soins à Tancrède.

Un groupe de chrétiens l'apercevant et la prenant pour Clorinde s'approche, mais elle prend la fuite. Tancrède à son tour, croyant voir Clorinde, monte à cheval et court sur ses traces. Herminie, toujours fuyant, est reçue chez des bergers pendant que Tancrède en poursuivant la fausse Clorinde, est fait prisonnier au château d'Armide. Les six jours écoulés, Argant se présente pour recommencer le combat et le vieux Raimond protégé par un ange, va remplacer Tancrède. Mais une flèche partie du camp païen blesse Raimond et le combat singulier se change en bataille générale. L'enfer déchaîne une tempête sur les chrétiens dont Argant et Clorinde font un grand carnage.

Cependant les malheurs des croisés ne finissent

point ici, car un courrier annonce que Suénon qui amenait du renfort aux chrétiens, a été attaqué et tué. En même temps on apporte au camp l'armure de Renaud que Ton avait trouvé brisée et ensanglantée. 11 s'ensuit du tumulte, des soupçons, que l'autorité de Godefroi suffit à peine à calmer, et dans ce désarroi, Soliman, avec une troupe d'arabes, attaque pendant la nuit le camp des chrétiens et cq fait un ^rand massacre. Les démons combattent pour les païens, mais l'archang-e Michel descend du ciel, soutient les croisés, et la bataille reste indécise. Alors surviennent les cinquante chevaliers disparus à la suite d'Armide qui décident du sort de la bataille en faveur des chrétiens.

Par ces chevaliers revenus si à propos, Godefroi apprend que Renaud n'est pas mort. Là-dessus Pierre l'Ermite entendant le récit des nouveaux exploits accomplis par Renaud, y trouve sujet pour prédire sa gloire et celle de ses descendants. La machine de guerre étant prèle on se dispose à faire l'assaut de la ville. Des le commencement du siège Godefroi, Guelfe et Raimond sont blessés et les croisés reculent. Godefroi, guéri par l'ange, retourne au combat; la nuit interrompt l'assaut et les chrétiens se retirent. Clorinde, restée dans l'inaction tout le jour, veut sortir la nuit pour mettre le feu à la tour des assaillants. Argant se joint à elle, et après avoir brûlé la tour rentre dans la ville pendant que Clorinde au dehors, est poursuivie par Tancrède qui la prenant pour un soldat, Tattaque, la tue, mais en la baptisant mourante, la reconnaît. L'événement bientôt connu dans la ville, Argant jure de venger Clorinde. En môme temps Ismène, ne jugeant pas

suffisant que les machines ennemies fussent incendiées, a l'idée d'enchanter la forêt pour empêcher les chrétiens d'en construire de nouvelles.

Et en effet les croisés allant dans la forêt abattre des arbres, sont repoussés par de terribles enchantements. Le vaillant Tancrède accourt et brave les premiers obstacles, mais tandis qu'il s'apprête à fendre un cyprès, il entend sortir la voix plaintive de Clorinde et se retire tout ému. Ainsi se prolongent les choses de la guerre. Les chaleurs de l'été amènent une grande sécheresse que les prières de Godefroi font cesser, en obtenant enfin du ciel la pluie désirée. Renaud, héros prédestiné, doit délivrer la forêt de ses enchantements, mais il est encore dans les filets d'Armide. Alors deux chevaliers, avertis par un devin chrétien, se rendent dans une petite barque aux îles Fortunées où Armide le gardait enfermé. Arrivés au magnifique et merveilleux château d'Armide, ils découvrent Renaud et lui démontrent la honte de sa servitude. Survient Armide qui passionnément éprise du héros chrétien, emploie tous les moyens pour le retenir ou être emmenée avec lui. Mais Renaud part, et la magicienne détruisant son château enchanté, va se joindre à l'armée égyptienne, brûlant du désir de se venger.

Le roi d'Egypte, dont le camp était établi à Gaza, passe une revue générale, et Armide promet qu'elle deviendra la femme de celui qui lui apportera la tête de Renaud, lequel en attendant arrive en Palestine, est armé de nouveau par le devin qui lui remet un écu sur lequel sont gravés les hauts faits de ses descendants les princes d'Esté. Il rejoint le camp et.

absous par Godefroi, part pour délivrer la foret enchantée qu'il trouve délicieusement ég-ayée par de douces mélodies. Il s'approche d'un myrte, d'où paraît Armide. Il frappe le myrte qui se change en un géant aux cent bras. Plein de courage il le transperce et l'enchantement cesse. L'armée peut donc s'approvisionner de bois. Une colombe prise pendant les apprêts du siège portait à son cou une lettre annonçant que trois jours après, l'armée d'Egypte serait arrivée. Alors Godefroi ordonne l'assaut, et Renaud, monté sur les murs de la cité, y plante le drapeau dos croisés. Ici se reprend le duel entre Tancrède et Argant, où ce dernier (init par être tué. Herminie se met à la recherche de Tancrède, le trouve à demi-mort, le ranime et le soigne. L'armée d'Egypte s'avance, une grande bataille s'engage dans laquelle Renaud fait des prodiges de valeur. La victoire reste à l'armée croisée qui est ralevée de son vœu sur le Saint-Sépulcre.

Par l'exposition du sujet de ce poème on voit que sous le rapport de l'unité de conception et de la régularité du dessin, la fable est merveilleusement conduite. Tous les faits, tous les épisodes, excepté peut-être celui d'Olinde et de Sophronie, contribuent à bien dépeindre et à compléter l'action. Mais il est bien certain aussi que les scènes d'amour sont trop nombreuses, trop soigneusement décrites pour un poème hérojco-religieux, et ce que nous avons dit plus haut est rendu évident, c'est-à-dire que l'idée première d'un poème héroïco-religieux, en s'altérant peu à peu dans le travail artistique, se perdit à la fin à peu près complètement, absorbée par l'élément chevaleresque. Malgré cela la forme, dans son

côté extérieur, tient de la magnificence et de la solennité du poème héroïque. L'octave est toujours pleine et sonore, les sentences nombreuses et graves, les images disposées et représentées classiquement, les descriptions des lieux et des combats conduites avec l'allure classique, avec science et avec art ; le récit est serré, plein d'etl'et; les phrases sont solennelles et éloquentes, le dialogue est pressé et vif; chaude l'expression du sentiment, fort le langage de la passion, élevé l'esprit héroïque qui anime les personnages aussi bien que les faits qu'ils accomplissent et les scènes dans lesquelles ils sont peints et mis en relief avec un caractère tout personnel et avec un effet complet. Aussi Argant, Olinde, Tancrède, Herminie, Clorinde, Armide, sans être positivement des types originaux, laissent dans l'esprit une impression plus vive que ceux de Boiardo et de l'Ariosle. Mais le Tasse, qui vivait en un temps où le goût commençait à se corrompre, et qui peut-être n'avait pas toujours une inspiration poétique régulière et féconde, pour rendre l'octave plus pleine et plus serrée, la surchargea souvent d'inutiles remplissages, et pour obtenir la couleur et l'effet, exagéra parfois les teintes, et se plut à des concettini, à des nuances, à des antithèses qui sentent trop le maniérisme et sont le prélude de la corraption où l'art dégénéra au xvii^ siècle.

Pendant la composition de son poème, le Tasse avait à lutter souvent contre ses propres tendances romanesques et idylliques, et sa résolution d'écrire un poème conforme à la vérité historique, aux règles voulues par les écoles, et aux formes de l'épopée classique. A mesure qu'il avançait il soumettait telle

XVl" SIÈCLE 155

ou telle partie de son poème à l'examen d'amis plus ou moins sincères qui, obéissant à des scrupules religieux ou à des préjugés d'école, Faccablaient d'observations esthétiques, historiques, morales et religieuses. Et lui, irrité d'avoir à répondre, à corriger, à changer, à refaire, se consumait et s'égarait dans cette âpre lutte de sa conscience religieuse mortifiée parle rigorisme des inquisiteurs, el de son génie qui lui représentait en esprit des formes libres, belles et vivantes.

A l'apparition du poème une lutte ardente s'engagea à son sujet, les critiques se multiplièrent. Galilée lui-même, dans ses Considerasioni al Tasso, n'épargne ni l'injure, ni le ridicule au malheureux poète désormais en butte à toutes les afflictions. Ne saciiant faire face aux outrages cruels de critiques médiocres et méchants, et condamnant finalement l'œuvre préférée de son génie, il se soumit à un laborieux remaniement qu'il publia à Rome en 1393. Les censeurs durent être satisfaits; le docile poète leur avait obéi en tout! L'action n'était pas suffisamment liée? Il s'applique à serrer davantage l'intrigue et à rendre le dénoùment plus nécessaire et fatal. Les personnages n'avaient rien d'historique oa d'héroïque? Il modifie en partie leurs actes et change jusqu'à leurs noms. Herminie devient Nicea, Aladin se change en Ducallo, Renaud en Riccardo, et le cruel Argant, devenu fils de Ducalto et bon père de familh', a un air de ressemblance avec l'Hector d'Homère. Aux nombreux épisodes retranchés, d'autres se substituent, plus conformes à l'histoire et au caractère héroïque et religieux demandé au poème. Il supprime la scène d'Olinde et de Sophronie sur le

bûcher, passe sur les tendres sentiments d'Herminie, et décolore la plus merveilleuse de ses créations, Armide. Il s'efforce de donner aussi plus de régularité à la structure du poème, d'en améliorer la langue et le style, de se plier en un mot à toutes les exigeances des critiques. Peine perdue! La Gérusalemme conquisfata reste à titre de curiosité, et est sans valeur pour les savants, tandis que l'autre eut une réputation toujours grandissante dans les siècles suivants. Il est certain que la Conquistata n'a pas la chaleur et la passion de la Liberata. Si la langue est plus pure, elle a moins de couleur et de force, si les images sont plus achevées et les expressions plus étudiées, elles ont moins d'éclat et d'etfet. L'ensemble enfin, est plus symétrique, plus logique, et plus correct, mais aussi plus froid et moins agréablement disposé.

Tous les germes de civilisation en formation depuis deux siècles en Italie, s'épanouirent dans le xvi^ et se propagèrent de façon durable dans les autres pays d'Europe ; et tous les arts, comme tous les genres littéraires, atteignirent un niveau supérieur. Le grand Léonard réunit en lui cette science universelle qui caractérise son époque. De la main avec laquelle il écrivait ses remarquables traités, il élevait des forteresses, traçait le système d'irrigation de la Lo m hardie et évoquait, sur des toiles immortelles, les images du Christ et de la Vierge. Ses disciples dans l'art pictural, furent Cesare da Sesto, Bernardino Luino, Gaudenzio Ferrari^ Marco d'Oggiono et Andréa Solari.

Michelangelo Buonarroti, également architecte.

XVl' SIÈCLE 157

peintre, sculpteur et poète (d'où le vers si connu Pittor, scultore, architeitor, poetà), laissa d'incomparables chefs-d'œuvre de peinture dans la Chapelle Sixtine au Vatican, oii il dessina et peignit le célèbre Jugement dernier. Il se distingue par la vigueur du relief, la force de l'expression, et la perfection des détails anatomiques. Ces qualités dominent dans ses sculptures les plus célèbres, comme le Mosé (le Moïse, à Rome), le David, et dans celles des tombeaux des Médicis à Florence. Son génie d architecte se révèle ensuite dans la coupole de Saint- Pierre de Rome qu'il édifia sur le dessin de Bramante. Luca Sigiiorelli, Ghirliuidaio, Aîidrea ciel Sarto, Fra Bartolomeo délia Porta, Jacopo da Pontormo et Giorgio Vasari furent élèves ou disciples de Micliel-Ange.

Rajjaello Sanzio appartient à l'école ombrienne et romaine. Architecte de talent (la Farnesina à Rome), mais particulièrement célèbre par ses peintures admirables par le fondu des tons, le moelleux et la délicatesse des figures d'expression vivante et profonde, il devait en partie ces qualités à son maître Pieti'o Perugino. Ses principaux chefs-d'œuvre sont : la Trasfigurazione, la Scuola d'Atene, les loggie valicane, S. Cecilia, les madones dites de Foligno, de Dresde, délia seggiola (à la chaise) délia scodella (à l'écuelle), etc. 11 inspira beaucoup de peintres, tels que le Fattorino^ Giulio Romano, Polidoro da Caravaggio, Perin del Vaga ei Daniels da Vol terra.

L'école vénitienne se signale particulièrement par la vigueur de la ligne, le moelleux et la puissance de la couleur. Elle eut de célèbres maîtres parmi

lesquels nous citerons Gian Bellini, Giorgione^ le Pordenone et le fameux 7'^V^e;^(1477-lS76). Ses principaux chefs-d'œuvre sont Y Assomption (à Venise), la Venere, le Cristo délia moneta, etc. A cette école se formèrent Jacopo Roberti, dit le Tintoret, Paolo Véro?iese, Palm a l'aîné. Il faut ajouter le Parmigianino, et Antonio Allegri dit le Corrège de son pays natal. La délicatesse des tons et la force du sentiment surtout, ont fait la célébrité de ce dernier. Son Saint Gérôme à Parme et la Nativité de Jésus, tabieau appelé la nuit du Corrège, sont particulièrement admirés.

En architecture, avec Vinci, Bramante et Michel- Ang-e déjà cités, on remarque Andréa Palladio et Vincenzo Scamozsi de Vicence, Michèle Sanmicheli, Jacopo Sansovi7io et Jacopo Barozzi da Vignola.

En sculpture, Benvenuto Cellini, Giambologna, Baccio Bandinelli, le Pontormo^ sont ceux qui se rapprochent le plus du grand Buonarroti. Et à côté d'eux se place une foule d'artistes de second ordre qui peuplèrent toute la péninsule des chefs-d'œuvre de leur art, et en enrichirent môme l'Europe.

L'art musical commence à grandir véritablement d>NÇ,Q, Palestrina (1529-1594), dans la musique religieuse particulièrement.

Mais si d'une part toutes les manifestations du génie brillaient d'un éclat qui ne s'était pas vu encore, de l'autre les conditions sociales et politiques déclinaient. Les découvertes géographiques, en ouvrant de nouvelles voies et de nouvelles formes au commerce, causèrent la perte de nos villes maritimes déjà épuisées par les discordes intestines ou

affaiblies par une ingérence mal entendue dans la politique du continent, comme Venise. L'activité du peuple se trouvait arrêtée en raison de toutes les dominations tyranniques. Les institutions publiques n'avaient aucune stabilité par suite de changements incessants et de conspirations fréquentes. Les citoyens étaient troublés, les arts paisibles de l'agriculture et de l'industrie paralysés par l'envahissement des armées de toutes nations qui désolaient et ruinaient l'Italie, et des guerres incessantes qui se livraient dans toutes les régions. La misère et la corruption se pro[)ageaient partout, les étrangers devenus les maîtres exploitant le pays et jouissant de ses richesses et de ses agréments. Peu à peu disparut la prospérité que la période des Communes avait produite. La liberté et l'indépendance une fois perdues, l'Italie fut de nouveau soumise à l'étranger après avoir été pendant plus d'un demi-siècle l'objet et le lamentable théâtre des guerres et des artifices trompeurs de sa politique. Ce fut la mort de l'Italie, mais ce qui réconforte, c'est qu'elle mourut en reine, brillant de l'éclat éternel des lettres et des arts. Niobé généreuse et bénie des nations, elle donnait à ses sœurs qui l'anéantissaient, le flambeau immortel de la pensée et de la civilisation.

Page 1