‹ Histoire de la littérature italienneChapitre 19 sur 45 · Étonner est le but du poète · texte numérisé non relu

Étonner est le but du poète

pétrarquisant, qualifie d'agréable, l'Amour conduit Adonis dans Tîle de Chypre, séjour préféré de la déesse vers laquelle traîtreusement il dirige l'un de ses traits, et elle s'éprend d'Adonis endormi dans ses jardins enchanteurs. Dans ces jardins, divisés en cinq parties, formant un seul ensemble, Vénus promène son jeune ami, goûtant tous deux dans le premier, les plaisirs des yeux, de l'odorat dans le deuxième, de l'ouïe dans le troisième, du goût dans le quatrième, du toucher dans le cinquième. Viennent ensuite, après les plaisirs des sens-, ceux de l'esprit. Dans une île charmante sont groupés d'innombrables cygnes, c'est-à-dire des poètes, et parmi eux, Dante, Pétrarque, Boccace, etc. De là ils se transportent aux cieux, et passent de merveilles en merveilles. Enfin, après trois jours de voyage, ils redescendent au palais de l'Amour. Mars jaloux poursuit Adonis, et celui-ci dans sa fuite rencontre une magicienne qui s'éprend de lui et le retient prisonnier. Aidé par Mercure il parvient à se délivrer, et après mille péripéties tombe de nouveau chez Vénus. La déesse le fait couronner roi de Chypre, puis part pour Cythère pendant que lui, en se livrant au plaisir de la chasse, est tué par un sanglier. Le poème se termine par la description des obsèques de la victime. Ayant tant contribué au mauvais goût du siècle Marini fut applaudi et admiré plus peut-être que ne le fut jamais aucun poète. Mais le sens de l'art s'était à peine redressé que l'admiration se changea en flétrissure et le chevalier Marin passa à la postérité comme l'auteur de toute la corruption de la poésie à laquelle on donna même le nom de marinisme, comme s'il l'avait créée, lui, au

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lieu d'en avoir été pour ainsi dire la victime la plus illustre. Tout le poème de l'Aclone n'est que la description des amours du jeune cypriote et de Vénus. Le sujet, pauvre en lui-même, oblige le poète à introduire dans ses chants de longs épisodes oii l'on remarque un excès de couleur, des contrastes forcés entre les divers aspects des choses, une étude minutieuse des détails, un étalage d'images et d'expressions ampoulées et exagérées, et si par endroits on relève quelque beauté, cependant le lecteur éprouve une grande lassitude parce qu'il n'y a pas un juste sens de la mesure et des proportions, ni un sentiment vrai et profond de la vie et de la nature. Malgré ces défauts, et bien que peu lu maintenant, YAdone est de tous les poèmes du xvii® siècle, celui qui eut le plus de vogue^ aucun ne l'ayant égalé dans la fraîche spontanéité de la versification, dans l'abondance de l'élément descriptif et pittoresque, dans la vivacité inlassable de l'imagination.

Tout grand genre littéraire, de par la loi historique, paraissant devoir tomber dans l'imitation, le poème héroïque après le chef-d'œuvre du Tasse, n'eut pas au xvu® siècle de nombreux et heureux imitateurs. Camillo Camilli, même avant la mort de l'infortuné poète, se permit de continuer son œuvre dans ses Cinque canti, avec l'intention déterminer la fable des amours de Glorinde et de Tancrède laissée presque en suspens par le Tasse. Le sujet et l'exemple séduisirent aussi le grand génie poétique du siècle, Chiabrera, qui composa un poème en vers libres sur Herjyiiîiie, et une Gotiade.

Bien d'autres poèmes confus furent inspirés du sujet de la Jérusalem. Un Tancrède d'Ascanio Grandi,

deux OU trois Boëmond d'auteurs oubliés, une Pa^ lerme délivrée de Tommaso Balli, une demi-douzaine de Jérusalem, celle-ci détruite, celle-là prise, une ântreperdue, etc. Élargissant le champ de la composition mais restant dans le sujet héroïque et religieux, ceux qui cherchèrent à suivre les traces du Tasse sont : Scipione Errico avec la Bahilonia distrutta, Antonio Caraccio avec Limperio vendicato, Scipione di Manzano avec Dandolo, Lucrezia Marinella avec VEnricOy Francesco BraccioHni avec la Bulgheria convertita, la Croce riacquistata et la Roccella espugnata; Gabriele-Zinaiii qnqcY Eracleide ; Girolamo Graziani avec il Conquisto di Granata ; Giulio Strozzi avec la Venei:ia edificata ; G. D. Péri avec la Fiesole distrutta ; Gagnali avec VAçuile/a distrutta ; Giorgini et Stighani avec un Mondo nuovo ; Ansaldo Cebà avec un autre Camillo ; Graziani déjà cité, avec une Cleopatra ; Pancetti avec une Vene^ia libéra, et enfin le fécond Chiabreraavec une Firense, une Amedeide , un Foresto, sans parler des Cartagini, des Scipiadi et autres innombrables sujets autour desquels se complurent une foule de poètes distingués de ce siècle.

Les genres didactique et religieux ne furent pas cultivés avec moins de persévérance. Dans le premier on peut citer La création du monde de Gaspare Mûrtola et la Paradis terrestre de Benedetto Menzini. Alessandro Marchetti (1622-1714) se révèle supérieur à ces poètes par son élégante version en vers libres du De rerum natura de Lucrèce. Dans le second beaucoup se donnèrent amplement satisfaction. Sans parler du Père Ceva, qui crut dans son poème Puer Jésus égaler la renommée de Sannazzar

et de Frascatoro, nous citerons à titre de curiosité éruditedeux^^/f/^^/i, l'une victorieuse deBartolomeo TorLellelti, et l'autre triomphante de Giacinto Blanchi ; une Esther d'Ansaldo Cebà, et le Massacre des innocents de Marini.

Le poème héroï-comique au xyii*^ siècle eut une supériorité sur le poème sérieux. L'art manquant d'une base solide et vraie, et les poèmes n'étant écrits que pour obéir à la mode et aux habitudes littéraires du temps, beaucoup d'esprits se complurent dans le genre burlesque. Ainsi naquirent la Vita cli Mecenate de Cesare Caporali, le Mahnantile riacquistato de Perlone Zipoli {Lorenzo Lippi 1606-1662), VEneïde travestita de Lalli, le Torracchione desolato de Bartolomeo Corsini. La Presa di SanMiniato d'HippolyteNeri, le Catorcio d' Anghiari de Federigo Nomi, VAsino de Carlo de 'Dottori, sont des imitations plus directes de la Secchia rapita (sceau dérobé). Quelques-uns traitèrent à la manière héroï-comique un sujet satirique, comme Francesco Bracciolini de Pistoie (lo66-164o}, déjà l'auteur du Scherno degli Dei., qui caricature les dieux de l'Olympe et l'abus que les poètes en faisaient. Le Ricciardetto de Niccolo Forteguerri de Pistoie (1674-1735), revient au sujet chevaleresque avec une légère allure comique, mais les procédés et le résultat sont moins heureux que ceux de Berni.

Le poète qui donna au genre héroï-comique la perfection dont il semblait capable et qui obtint une célébrité justifiée fut Alessando Tassoni avec la Secchia rapita.

Né à Modène en 1365, il obtint son diplôme de droit en 1583; à Rome en 1507 il entra deux ans

après au service du cardinal Ascanio Colonna. Mais aimant la liberté et le calme des études il rentra dans la vie privée en 1603. Ardent ennemi des Espagnols^ il écrivit contre eux deux belles et Yéhémentes philippiques, passa à Turin en 1619 en qualité de premier secrétaire du vaillant duc Charles Emmanuel qui seul, au nom de l'Italie, avait osé résistera l'Espagne toute-puissante. Bientôt las du nouveau prince au service duquel il n'eut aucun avantage, il retourna à Rome en 1621, et à la vie privée. Puis, en 1626, entra chez le cardinal Ludovisi neveu du Pape Grégoire XV. A la mort du Cardinal en 1632, il fut appelé à la Cour de François P"' duc de Modène, et y mourut en 1635.

Généreux citoyen, lettré, doué d'un esprit fin bien que bizarre, Tassoni mériterait un bon rang dans l'estime de la postérité, même sans avoir écrit la Secchia rajnta qui est son chef-d'œuvre. Une guerre livrée au xiif siècle entre bolonais et modénais, dans laquelle ces derniers rapportèrent comme trophée de leur victoire un sceau que l'on garde encore dans une tour de Modène, lui fournit son sujet. On dit que Tassoni visa à se venger du comte Alessandro Brusantini^ en le représentant dans la grotesque et vile figure du comte de Culagna. Ce poème est plein d'anachronismes, manque de variété et d'épisodes, et les formes impropres, les idées exagérées ne sont pas rares, cependant il est fort apprécié pour kl finesse, la belle diversité des caractères, sérieux ou comiques, la rapidité du style, l'aisance de la narration, la variété du coloris, la facilité du vers.

1. D'après certaines opinions c'est le comte Paolo Brusantini, frère d'Alessandro, qui aurait été visé dans le « comte de Culagna».

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La poésie lyrique au xvii^ siècle se ressentit de cette enflure outrée et creuse de Marini^ de Giovanni Ciampoli, des bolonais Claudio Achillini (1574-1640) et Gerolamo Preti, mort en 1(>26. On a d'Achillini un sonnet fameux oij, applaudissant aux préparatifs de guerre du roi de France, il dit :

Sudate o faochi, a preparar metalli ^.

et une ca?îso?ie où. s'adressant au roi lui-même :

A' bronzi tuoi serve di palia il mondo 2.

Cependant si cette manière étrange eut de nombreux adeptes, les bons esprits cherchèrent des idées plus simples, des formes plus achevées. Les célèbres philosophes Giordano Bruno et Tommaso Campanella écrivirent des poésies pleines de force et de généreuses pensées. D'autres, sans être exempts des défauts du temps, versifièrent avec une saine compréhension de l'art, cherchant à tirer des classiques des idées élevées et de brillantes images. Parmi ceux-ci on remarque Gabriele Chiabrera de Savone, né en 1352, mort en 1638. Auteur de cinq poèmes et de Ser??ioni estimés, il ne serait pas parvenu à une si belle et si juste renommée sans ses nombreuses poésies lyriques oij il tenta d'imiter l'inimitable Pindare dans ses chants héroïques, Anacréon dans ses délicates chansons d'amour, et Horace dans ses odes moî^a/es. Encore que poète très imparfait, il sut cependant peindre de belles images et exprimer de nobles pensées. Peut-être se plut-il trop aux mots

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