‹ Histoire de la littérature italienneChapitre 23 sur 45 · CHAPITRE YIl · texte numérisé non relu

CHAPITRE YIl

XVIir SIÈCLE

Dernière période de la décadence littéraire et sociale. — Les beauxarts. — Origine de « l'Arcadia ». — Causes morales, sociales, et littéraires de TArcadie — Première manière de TArcadie. Le sonnet. — Seconde manière. La canzonetla. — Troisième manière. Les vers sciolti (libres). — Metastasio et la réforme du mélodrame. — Notes sur la vie de Métastase.— Qualités particulières au drame de Métastase. — La prose. — L'histoire nationale, l'histoire littéraire. — La prose didactique. — La philosophie de l'histoire.

Dans cette longue période de transition que fut le xviii'' siècle, l'esprit italien finit peu à peu par se renouveler en raison d'éléments multiples dus en partie aux influences de la France, et en partie aussi, aux circonstances politiques modifiées, aux études et aux idées de nos espris hardis. L'art, après avoir atteint un niveau très élevé pendant le xvi*^ siècle, avait fini par une entière corruption du goût que nous appelâmes le sécentisme. Suivant une manière inverse, le xvni® siècle commencé par une autre période de décadence littéraire, c'est-à-dire l'Arca-

die^ finit glorieusement par la restauration de l'art, avec les noms immortels de Goldoni, d'Alfîeri, de Parini et de Monti, grands maîtres de la littérature moderne. Dans ce chapitre sera donc résumée l'histoire littéraire de cette partie du xviii^ siècle dont les caractères concordent le mieux avec ceux de l'époque déjà décrite. Le grand fait du renouvellement de la littérature, commencé déjà et conduit bien avant dans la seconde moitié du xviii*^ siècle, sera expliqué dans le chapitre suivant.

A la décadence des lettres se joignit celle des arts figuratifs qui dégénérèrent dans une extrême préciosité oià le siècle précédent les avait conduits.

On cite donc peu de noms d'artistes arrivés à quelque perfection. La sculpture, devenue simple élément décoratif, ne donna en aucune manière de résultats dignes de ses glorieuses traditions. L'architecture, suivant aussi le mauvais goût de l'époque précédente, n'eut que peu de monuments remarquables. Cependant certains architectes revenant à l'art classique laissèrent des édifices de quelque valeur. Luigi Vanvitelli, le meilleur peut-être de ce siècle, exécuta des travaux estimés tels que le palais royal de Caserte et le théâtre San Carlo de Naples. Le théâtre de la Scala de Milan est dû à son élève Giuseppe Piermarini de Foligno, et le palais royal de Venise à Giovanni Soli de Vignola. D'autres édifièrent, çà et là, des palais, des églises, des villas et des théâtres, mais sans arriver à rien de vraiment remarquable.

La peinture continua sa décadence déjà commencée, et les artistes ayant eu quelque réputation sont en petit nombre : Mengs, Camuccini, Saba-

telli, Benvenuti, Andréa Appiani mort en 1817, et le meilleur d'entre eux, Giambattista Tiepolo de Venise, bon coloriste, mais non exempt des défauts de son temps. L'école vénitienne compte avec Tiepolo, certains autres noms estimés comme Sebasttano Ricci et le Canaletto.

La musique était appelée à plus de succès. Jointe à la représentation dramatique, déjà elle avait créé le mélodrame, par l'œuvre de Péri et de Cacci/ii spécialement. Claudio Monteverde, mort en 1649, avait introduit dans son Ainane la modulation e l'instrumentation d'où procéda la transformation de l'art. A cette époque remonte aussi l'origine de l'opéra-bouti'e dont le premier maître fut Orazio Vecchi. En même temps, la musique sacrée qui avait pris de la vie et de la puissance avec Palestrina [messe du Pape Marcel), mort en 1S94, conlinua d'être mise en honneur au xvn" siècle, par Carissiffii, Mas£occhi, Allegri (dont on cite le Miserere) et Scarlatti.

Avec de tels débuts l'art musical ne fit que s'élever, et put se glorilier, au xyu!*" siècle, des noms de Fornelli, de Pergolèse, de Benedetto Marcello qui mit les Psaumes en musique de façon magistrale, de Stradella, de Porpora^ de Tartini, de Puccini, grand concertiste, de Paisiello, pathétique compositeur, de Paer, de Domenico Cimarosa toujours vivant par son Matrimonio segreto, et enfin de Spontini dont la Vestale continue à être applaudie.

L'Arcadie, académie fondée à Rome à la fin du XVII* siècle dans le but louable de redresser le mauvais goût sécentiste, prit bientôt de si vigoureuses

racines, qu'elle s'étendit dans toutes les régions delà péninsule, les enveloppant comme en un vaste réseau académique. Cliristine reine de Suède, établie à Rome dans les dernières années du xvii^ siècle, après son abdication au trône paternel et sa conversion au catholicisme, avait groupé autour d'elle une élite de savants et de poètes, parmi lesquels Guidi, Filicaia et Gravina. Dans les aimables et doctes réunions de la royale prolectrice les entretiens portaient souvent sur l'état de la poésie et la nécessité de réformer le goût perverti par le genre baroque des marinistes. Après la mort de Christine ces savants continuèrent à se réunir, et quatorze d'entre eux se promenant un beau jour de printemps dans les environs du Chàteau-Saint-Ange en déclamant leurs vers, conçurent l'idée de l'Académie devenue ensuite si florissante. Car le paysage champêtre et cette joute poétique qui rappelait les alterne canieîiœ de l'antique bucolique, provoquèrent cette exclamation de l'un d'eux : Il 7ne paraît qu'aujourd'hui 7ious avons fait renaître VArcadie. Ce souvenir évoqué sembla une inspiration, et le mot devait se réaliser. L'académie était créée. Les quatorze fondateurs empruntèrent autant de noms pastoraux à quelque lieu classique, mythologique ou imaginaire. Giovan Mario Cresciinbeni, proclamé chef, reçut le titre de custode général, et Gian Vi?icenzo Gravina édicta les règlements dans le style archaïque du code des Douze Tables. L'article fondamenLal était celui-ci : In cœtu et rébus arcadicis pastoritius ??ios perpétua, in carniibus auteni et orationibus^ quantum res fert, adhibetor. On prit pour emblème la flûte pastorale de Pan, et pour protecteur l'Enfant Jésus dans

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sa crèche. Le siège et le secrétariat s'appelèrent Serbalorio (dépôt), et l'on compta les années par Olympiades. Patriciens et prélats se disputèrent l'honneur d'être inscrits à la nouvelle académie et de s'en dire les protecteurs, l'accueillant dans leurs propres villas, jusqu'au moment où par la générosité de Jean roi de Portugal, elle occupa en 1726 un siège particulier sur le Janicule, en un lieu planté d'arbustes et de fleurs champêtres qui reçut le nom magnifique de bosco Parrasio. Toute cette organisation n'était pas très différente de celle qui avait été donnée près d'un demi-siècle avant à une académie littéraire de Nuremberg, dite des Pasteurs de la Peignitz, dont certainement les lettrés allemands admis aux réunions de la reine Christine à Rome, durent apporter connaissance.

Mais ce qui fut en Allemagne une agréable manifestation de culture, une manière de récréation intelligente et inofl'ensive, fut chez nous un jeu funeste des esprits, tout à fait vide et pernicieux, bien qu'on en proclamât avec beaucoup de solennité le but rénovateur. En amoindrissant la conscience, l'esprit, l'imagination, dans les puériles cérémonies de l'académie, en chantant une éternelle idylle d'amour fade et conventionnel, en encourageant les poètes aux enfantillages des bergeries, en substituant le vide à l'enflure, le ton léger à l'idée artificieuse, le vers fluide et subtil au vers ferme et sonore, on crut réellement extirper le mauvais goût, en le persécutant, dit prétentieusement Crescimbeui historien de l'Arcadie, partout où il se réfugie, Jusque daîis les retraites et les campagnes les plus ignorées et les plus inimaginables.

Et dans ces retraites, dans ces campagnes, et dans les villes aussi, c'est-à-dire dans toute l'Italie, l'Arcadie se ramifia, ne détruisant pas malheureusement le mauvais goût, mais répandant les germes d'une corruption nouvelle plus regrettable.

Les conditions générales de l'état social contribuèrent certainement à ce rapide et fâcheux développement. Les belles conceptions du monde païen, recrées par la Renaissance, alors disparues, le sentiment politique étouffé et le sentiment religieux amoindri et faussé, l'hypocrisie triomphant partout, aussi bien que les coutumes et les usages espagnols, ridée delà vie et de Fart devait fatalement s'abaisser, et les hardiesses des poètes du xvii^ siècle parurent dès lors trop téméraires et trop dangereuses, trop en désaccord avec cette tranquille insouciance, cette médiocrité satisfaite oii se complaisait toute la société italienne qui touchait au moment de sa plus complète décadence. A l'amour s'était substitué le sigisbéisme (la galanterie). Aux conversations savantes avaient succédé les soirées de jeu. L'art futile de la toilette, de l'étiquette, de la galanterie, remplaçait les exercices utiles de l'équitation, et le dilettantisme insupportable et prétentieux, le culte ardent et profond des lettres. Le preux chevalier, à la fois aimable et instruit, à la manière de Casfiglioneet du Tasse, avait cédé la place au rimeur quintessencié, au petit abbé élégant. Ainsi, dans ce rapetissement de la vie sous toutes ses formes, l'art se corrompait et n'était plus qu'un petit jeu galant de compliments et de fadeurs.

A cela s'ajoutaient les influences étrangères. De France les chansonnettes légères qui flattaient le

goût superliciel et rimagination paresseuse de nos arcades, et de l'Espagne des influences autrement funestes. D'abord avec Gongora et Lope de Vega elle exagéra notre marinisme^ puis, après avoir amplement re façonné VArcadie de Sannazzar^ et qu'elle l'eût diluée chez elle en mille petits ruisseaux champêtres, l'Espagne en inonda l'Italie, à la grande édification de Crescimbeni et de son entourage d'abbés et de poètes qui contribuaient à la prospérité de la grande et futile académie.

Certains historiens distinguent trois manières dans la poésie arcadique. La première, certainement la plus affectée et la plus efféminée, est celle des petits sonnets et des madrigaux. Comme la règle fondamentale do l'art devait être l'imitation, et que Pétrarque paraissait trop fort et trop sublime, on prit pour modèle un pétrarquiste insignifiant du xvi^ siècle, Costanzo. Par son sentimentalisme méridional et sa tendance marquée au genre bucolique qu'il devait tenir, comme d'autres de ses compatriotes, de Sannazzar, il sembla le moins éloigné de ridéal que se proposait l'académie. Costanzo devint donc le prototype des nouveaux poètes qui se partageaient ses sonnets pour en faire l'objet de leurs leçons académiques. Crescimbeni, avec la plue grande assurance, prétendit tirer des quatre qu'il avait choisis, tout ce qui est nécessaire à la poésie italienne.

Filicaia, Gravina et Menzini, les premiers et les plus marquants des arcades, rachetèrent ce défaut par beaucoup d'autres qualités. Carlo Maria Maggi de Milan (1630-1699), bon poète dialectal et auteur de sonnets patriotiques dignes de remarque en un

temps OÙ l'on se préoccupait peu de l'Italie, fut aussi membre de l'Arcadie. De la première manière les plus mauvais sont Crescimbeni, Lemene et Zappi. Le premier (1634-1704), né à Lodi, chercha d'abord à pindariser, mais d'esprit très efféminé, c'était le geai voulant se parer des plumes du paon. 11 se sentitdans son élémentlorsque l'Arcadie fut fondée, et il assembla en des sonnets et des madrigaux artificieux, des idées petites et futiles. Dans sa vieillesse il célébra Dieu, en cinquante-six sonnets et sept hymmes faibles et ampoulés. Giovanni Battista Zeppi d'Imola (1672-1719), que Baretti déclare galant, précieux, sucré, laissa les exemples les plus grotesques de sonnets insipides et creux. Citons celui-ci :

Sognai sul far dell'alba e mi parea

Gh'io fossi trasformato in cagnoletto ;

Sognai che un vago laccio al collo avea

E una striscia di neve innanzi al petto. Era in un praticello ove sedea

Clori di ninfe in un bel coro eletto.

lo di lei, ella di me prendea diletto;

Dicea: corri Lesbino ; ed io correa.

Seguia: dove lasciasti, ove sen gio

Tirsi mio, Tirsi tuo che fa, che fai ?

Io gia latrando, e volea dir: son io.

M'accolse in grembo, in due piedi m'alzai;

Inchinô il suo bel labbro al labbro mio,

Quando volea baciarmi io mi svegliai'.

1. Ce sonnet est difficilement traduisible. L'auteur imagine un rêve où son héros se croit changé en petit chien, un collier au cou et une raie blanche sur la poitinne. Chloris ne peut vivre sans lui, de même qu'il ne peut vivre sans elle. Assise dans la prairie au milieu d'un joli cercle de nymphes, elle le réclame, il accourt à son appel déjà prêt à répondre par un jappement. 11 se dresse sur ses pattes. Elle le prend sur ses genoux, et tandis que penchée vers lui, ses lèvres vont se poser sur les siennes dans un baiser, il se réveille.

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Giambattista Cotta de Ceva (1668-1733) composa des poésies religieuses et des sonnets où se trouve plus de rhétorique que de sentiment. Eustachio Manfredi àQ Bologne (1673-1739), déjà de beaucoup supérieur et instruit dans les sciences, professa avec zèle et succès dans sa ville natale, et s'occupa des arts plutôt par distraction et par mode, que par profession ambitieuse de poète. Ses vers manquent de chaleur et de souffle, mais ils sont loin des futilités et des fadeurs de Lemenc et de Zappi.

La seconde manière de VArcadie est marquée par le triomphe de la chansonnette légère dont Paolo Rolli de Rome (1686-17G3), donna l'exemple. Ses poésies lyriques sont supérieures à celles des Arcades ci-dessus mentionnés, par la délicatesse et la douceur. Pietro Metastasio de Rome, rénovateur du mélodrame, n'est pas moins élégant et a plus de spontanéité et de grâce. Sa canzonetta intitulée La Libertày particulièrement connue, commence par ces strophes :

Grazie agl'inganni tuoi

Alfin respiro, o Nice :

Alfin d'un infelice

Ebber gli Dei pieti'i.

Sento da' lacci suoi Sento che lalma è scioUa;

Non sogno questa volta,

Non sogno libertà ^

Tomjyiaso Crudeli ôiO, Sienne (1703-1743), échappa un peu à la recherche et à la puérilité de l'Arcadie pure, et dans certains écrits il en flétrit môme cruel-

1. Grâce à tes impostures enfin je respire, ô Nicée : enfin d'un malheureux les dieux ont eu pitié Je sens que de ses liens mon âme est délivrée. Cette fois la liberté n'est plus un vain songe.

lement les défauts. Carlo Innocenzo Frugoni de Gênes (1692-1745), abbé licencieux et inconstant, continua en partie la manière de Rolli et de Métastase dans une forme parfois négligée, et laissa à la postérité, au milieu de nombreux ouvrages, un bagage considérable de chansonnettes.

Mais Fnigoni ne prit pas l'académie au sérieux, et en railla souvent même la fécondité et la futilité. Pourtant, lui aussi fut fécond et futile, mais on ne peut lui refuser le mérite d'avoir le premier senti la nécessité d'une forme nouvelle et d'en avoir tenté l'essai. Pèi^e incorruptible cVenfants corrompus, dit de lui Vincenzo Monti. Nous ne nous associerons pas à cet éloge excessif, mais nous lui tenons compte comme d'un mérite très grand, d'avoir remis en honneur l'hendécasyllabe libre, en cherchant adonner au vers une belle et complète harmonie, et en se mettant au-dessus des usages de ses contemporains par son application à tenter de plus nobles sujets, avec une largeur de pensée peu commune, et une réelle magnificence d'images. Qu'on remarque cependant que cet éloge a été donné à Frugoni pour ses vers sciolti, et en comparaison des poètes de son temps, et non pour ses chansonnettes, ni en comparaison des poètes qui le laissèrent loin derrière eux sur le chemin de l'art. Les vers libres de Frugoni furent publiés en 1757, avec ceux de Francesco Algarotti et de Saverio Bettinelli, sous le titre prétentieux de Versi sciolti cli tre eccellenti autori, et dans la pensée qu'ils devinssent l'unique modèle à proposer à la jeunesse studieuse. Bettinelli le compilateur du volume, qui modestement se décernait ainsi luimême ce titre, inséra dans ce volume dix lettres qu'il

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suppose écrites des Champs-Elysées, dans lesquelles Virgile, au nom des autres grands classiques, critique tous nos meilleurs auteurs, et en praticulier Dante et Pétrarque. Des jugements aussi insensés ne durent pas accroître la valeur du livre des trois excellents auteui^s. S'il marque quelque progrès, par rapport au goût de l'époque, il vaut peu comme œuvre d'art. Cependant il eut d'assez heureux eflels, car la curiosité mise en éveil par les lettres virgiliennes, opéra cette salutaire réaction de ramener au culte de Dante. D'autre part, la sonorité, la force apparente des nouveaux vers sciolti, détournèrent les esprits des sonnets puérils et des chansonnettes, en les amenant à la méditation de pensées plus fortes et de formes plus nobles. Cependant on n'eut encore qu'une génération de rimeurs prétentieux, exagérés et redondants, mais bientôt des formes plus achevées et plus parfaites triomphèrent de cette autre réaction. Il ne faut pas oublier que deux des plus grands poètes de notre nouvelle littérature, Altieri et Monti, s'inspirèrent de cette manière nouvelle mise en principe et en réputation par Frugoni.

Etant données ces conditions de la vie et de l'art en Italie, on comprend aisément que le mélodrame, bien que très perfectionné par Métastase, ne fut qu'un des domaines du grand royaume d'Arcadie. Après les succès de Rinuccini dont nous avons parlé, beaucoup de poètes du xvn" siècle adoptèrent ce genre que la mode et le goût de la musique appelaient à un brillant avenir. Mais les sécentistes tombèrent dans l'emphase tant recherchée, et parurent plus empressés à étonner le spectateur par les bizarreries de l'invention et l'intérêt du mécanisme scénique,

âûO HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE ITALIENNE

qu'attentifs à lui procurer un plaisir simple par le naturel des sentiments, des intrigues et des dénoûments, et par un art réel et noble qui, suivant le mot du Tasse, tutto fa^ nulla si scopi'e. Silvio Stampiglia de Rome, donna le premier signe de relèvement du mélodrame à la dignité poétique, QiApostolo Zéiio de Venise (1668-1750), en cherchant à ne point assujettir la poésie à la musique, donna plus de régularité au drame qu'il étendit à des sujets historiques ou bibliques plutôt que mythologiques ou bucoliques. Métastase, doué d'une imagination plus féconde et d'un sens plus délicat de l'harmonie, donna au mélodrame une incomparable douceur et aviva les scènes par la représentation de sentiments vrais, sinon véritablement forts et profonds.

Fils de Felice Trapassi, il naquit à Rome en 1698 dans une condition infime. Mais en revanche, la nature l'avait doué d'un esprit prompt et d'un sens parfait de l'harmonie. N'étant encore qu'un enfant, déjà il éveillait la curiosité générale en improvisant des vers avec une remarquable spontanéité, quelqu'en fut le sujet et en n'importe quel lieu pubhc. Il arriva que Gian Vincenzo Gravina et l'abbé Lorenzini, venant un jour à passer dans une rue on le jeune Pierre déclamait, entendirent leurs noms prononcés avec tant d'à propos dans une improvisation, que Gravina, surpris, voulut lui donner quelque monnaie. Sur le refus poli de l'enfant il se fît alors conduire chez le père, et le décida facilement à lui laisser son iils. L'enfant, élevé avec tendresse par cet homme lettré et riche, reçut de lui le surnom grécisé de

Métastase. A la mort de son généreux protecteur enlevé dans la force de l'âge, Métatase se trouva, ayant à peine vingt ans, en possession d'un legs de lo.OOO écus qui représenteraient aujourd'hui environ 150.000 francs. Libre, riche, inexpérimenté, il se laissa entraîner à une vie dissolue, en sorte qu'il ne tarda pas à voir le fond de son héritage et se trouva à sec. Il entra alors dans une étude d'avocat, à Naples, et là il entreprit sérieusement la série de ses mélodrames, commençant par le Jardin des Hespérides , composition sans grande valeur mais qui eut à l'époque beaucoup de réputation. Toujours à Naples, il com^osnY Endymion,Y Angéligiie, la Galathée qui lui valurent de beaux succès, bien que ces ouvrages fussent encore loin du niveau atteint dans la suite. S'étant lié d'étroite amitié avec la célèbre actrice Marianna Bulgarelli, il quitta Naples, partageant la vie errante de l'artiste qui inspira à son génie ses plus belles œuvres, entre autres Didon, véritable début de l'art mctastasien. A. Didon succéda Caton, puis Siroès, l'une des meilleures parmi les nombreuses productions de 'heureux poète romain. Heureux, il le fut en effet, depuis sa première jeunesse lorsqu'il rencontra Gradna, jusqu'à sa plus extrême vieillesse. Riche, glo- 'ieux, parvenu à tous les honneurs, il mourut en ivril 1782 à Vienne oià il s'était rendu en 1730, comme successeur d'Apostolo Zeno dans la charge lucrative it recherchée de poète impérial.

Métastase avait l'àme idyllique, et la douceur idylique est précisément la caractéristique de son art. )e plus, heureux toute sa vie, il ne connut pas et ne ut pas représenter les grandes luttes qui sont l'âme

et la force du drame. Les sentiments les plus passionnés, les scènes les plus fortes, prennent dans les vers du poète, une sorte d'apaisement heureux, une retenue discrète et délicate qui devait plaire à la société aimable et superficielle du xyiii*^ siècle, mais qui enlève de la valeur à son art. Les caractères sont affaiblis, le type de ses héros est faussé et rapetissé, et les artifices scéniques ne sont pas toujours naturels ni nouveaux. De là beaucoup de convenu, d'absence de vérité et de mouvement. Tels sont les défauts de Métastase. S'il fut superficiel, comme le voulait son siècle, il fut du moins un honnête homme et un estimable poète. Si l'on trouve chez lui trop de recherche de sentiment et d'expression, on n'y trouve jamais rien qui blesse les mœurs. C'est même un caractère spécial de son œuvre, cette manière de morale toute simple et toute franche qui, bien plus que ses héros, a rendu populairement célèbres les nombreuses maximes répandues dans ses drames. Sans se donner pour un moraliste, il sait tirer du milieu même de l'action et du dialogue, l'occasion propice pour une infinité d'aimables réflexions morales, et, harmonieusement disposées en petites strophes légères, elles s'insinuent doucement dans la mémoire et deviennent des sentences populaires et des principes moraux ayant une vérité d'axiome. Voici comment, dans une petite strophe proverbiale, est exprimée l'idée décevante des belles apparences :

Se a ciascun l'interno affanno Si leggesse in fronte scritto Quanti mai clie invidia fanno i.

Ci farebbero pietà ' •1. Si de chacun l'intime souffrance se lisait inscrite sur le front combien de ceux qui font envie feraient pitié.

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Et l'idée de la prudence dans les paroles est ainsi exprimée :

Pria di lasciar la spouda 11 buon nocchiero imita; Guardase calma é Fonda, Guarda se chiaro é il di ;

Voce dal sen fuggita Piîi richiamar non vale ; IVon si trattien lo strale Quando dall' arco usci *.

Qu'on ajoute à ces qualités l'harmonie du vers aisé et rapide ; la phrase, peut-être pas toujours variée ni élégante, mais alerte et nette, et l'on aura une des raisons principales de la popularité de Métastase à une certaine époque. Mais la première de ces raisons est d'avoir rapetissé ses héros, en les soumettant aux communes intrigues d'amour et aux petites passions vulgaires, aussi hien Tliémistocle que Sémiramis, Didon que Régulus Attilius. Et c'est pour cette cause précisément, que Métastase adoré de ses contemporains, n'est pour ainsi dire plus lu aujourd'hui, et les chaudeslouanges quelui prodiguèrent Voltaire, Rousseau, Barctti et tant d'autres, tombèrent sous l'excessif et cruel mépris d'Alfleri qui disait, pour indiquer quelque chose de médiocre : roba metastasiana.

Cette évolution de l'esprit, qui renouvela la poésie dans la seconde moitié du xyu!*"- siècle, commença, dès la première, à se faire sentir dans la prose. Ce siècle s'ouvre en effet avec les noms glorieux de Gia-

1. Avant de quitter la rive, le bon nocher observe. Il regarde si l'onde est calme, il regarde si le jour est clair. La parole échappée du cœur ne peut se reprendre. Le trait sorti de 1 arc ne peut se retenir.

none, Muratori, Gravina, et de Vico, qui les dépasse tous,

Pietro Qiannone^ savant jurisconsulte à l'esprit large et hardi, néàischitella dans la Fouille en 1676, subit de longues et cruelles persécutions et mourut après 12 ans d'internement dans la citadelle de Turin, en 1748. Dans son Histoire politique du Royaume de Naples partant des temps les plus anciens jusqu'à son temps, il se proposait surtout de soutenir les droits du royaume contre les prétentions de la curie romaine. Mais il se laissa souvent entraîner à de violentes invectives qui enlèvent au récit historique de sa sérénité, et il se répandit en digressions juridiques qui nuisent à l'ensemble de l'œuvre. Si l'on joint à cela de fréquentes lacunes, quelques plagiats, un style prolixe, on verra que l'Histoire de Giannone, noble témoignage de la conscience italienne au xviii'^ siècle, n'est pas excellente au point de vue de Fart. D'ailleurs l'histoire ne fut point, en ce siècle, traitée comme œuvre d'art. Une tendance nouvelle de l'érudition commence à proscrire de la narration historique, non seulement tout ornement pompeux de rhétorique mais encore tout agrément de la forme, comme si la précision et la vérité dussent s'en trouver amoindries.

Certainement le premier qui suivit cette voie nouvelle, est monsignor FraJicesco Bianchini (1662- 1729). Il écrivit une a Histoire universelle provata par les monuments, et représentée par les symboles des anciens ». Ce mot/jroy«./a (confirmée) indique à lui seul lintention et le caractère de Fouvraore. A

Bianchini succéda Lodovico Antonio Muratori de

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Vignola dans le Modènais, (1671-1750). Doué d'une activité et d'un zèle inlassables, historien, littérateur, légiste, théologien, moraliste, ayant une érudition étendue et un jugement droit, sinon un esprit vraiment puissant, il laissa un recueil important d'ouvrages historiques, peut-être même le meilleur qui soit sorti de la plume d'un homme. Mettant à exécution le projet d'iipostolo Zeno, éminent critique littéraire non moins que poète mélodramatique distingué, il réunit en 28 volumes in-foho une riche et précieuse collection de chroniques et de documents, des lettres diplomatiques de tous genres se rapportant à notre histoire médiévale. Ce sont les lier U7n italicarumscriptores. Et de ce travail dont il était chargé, le digne Modènais tira ensuite la matière pour ses Antichità del Medio Evo, ses Antiaii d'Ilalia et ses Antichità Esiensi (de la maison d'Esté), son œuvre historique principale. Un autre savant de même caractère que Muratori fut Scipione Maffei de Vérone (1670-1755), comme lui théologien, historien, dramaturge. Dans son Istoria diplomatica il enseigne la pratique du document, et dans Verona illustrala, il traite avec une abondance de renseignements et une line critique, tout ce qui tient à l'histoire et aux grandeurs de sa ville natale.

Ce que ht 3Iuratori pour l'histoire politique, Aposlolo Zeno le fit pour l'histoire littéraire. Il créa le Giornale dei letterali^ fournit de très précieux renseignements dans ses lettres, dans les Bissertacioni Vossiane, ou il réfute certaines erreurs littéraires du savant allemand Isaac Yossius, et dans ses notes sur la Biblioieca delV eloqiienza italiana de monsignor Giusto Fontanini, où il redresse les idées faus-

ses et rectifie les erreurs de ce prêtre du Frioal. L'exemple de Zeno donna d'excellents résultats, car l'histoire littéraire était sortie des mains de Crescimbeni et de Saverio Quadrio (auteur d'une « Storia e ragiona d'ogni poesia ») comme une sorte de nomenclature académique d'auteurs et d'œuvres. Elle commença à prendre de la force avec Mazzucchelli (1706- 1768), par une recherche approfondie des faits, et arriva à un réel perfectionnement systématique avec Girolatno Tiraboschi, dont l'histoire de la littérature talienne est, même aujourd'hui encore, l'une des plus complètes que nous ayons.

Le Traité, très en faveur aussi dans la première partie du siècle, ne peut cependant, quant à la perfection de la forme, soutenir de comparaison avec l'école de Galilée. Girolamo Tagliazucchi, A?i(o?i Maria Sahi?ii, Sahatoî^e Corticelli (1670-1758), grammairien dont on étudie toujours avec profit les « Règles et observations sur la langue toscane », écrivirent sur des sujets littéraires et philologiques. Gian Vinceîiio Gravina laissa des ouvrages de législation, un livre sur la « Ragion Poetica » oij il expose des principes de critique excellents pour l'époque, et un autre sur la « Tragedia », premier essai assez heureux de critique dramatique. Fraiicesco Maria Zanotti de Bologne (1692-1777), élégant poète de choses d'art, résuma et modernisa la morale d'Aristote dans un petit traité de Philosophie morale, et écrivit un Art Poétique en prose, chose digne de remarque en un temps qui produisit tant d'Arts Poétiques en vers. Francesco Alga* rotti (1712-1764), l'un des trois excellents auteurs

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déjà cités, chercha dans ses Saggi (essais) à rendre populaires les découvertes de la science.

Giambattista Vico de Naples (16(38-1744), appar- I tient moins à l'histoire littéraire qu'à celle delà , philosophie qui l'inscrit glorieusement dans ses annales, parce qu'il fut le vrai maître de la philologie et qu'il exerça par son esprit puissant une imimense influence sur les idées, et par contrecoup, ' sur l'art. Très célèbre est son traité des Principii di Scienza nuova où, avec une hardiesse étonnante alors, une profondeur et une clarté d'idées et de doctrine, il crée une nouvelle science de l'histoire, ramenant les faits humains à certaines causes naturelles et nécessaires, expliquant, peut-être trop systématiquement, la marche de ces faits, et apprenant à interpréter la vie des peuples anciens par

'étude comparée des langues. Quant aux qualités

ittéraires, il est juste de reconnaître (\w.Q\di Science nouvelle en manque totalement. La langue est négligée, dure par les archaïsmes et lesnéologismes,

e style rude, imagé sans art, souvent trop concis

t trop enveloppé.

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