‹ Histoire de la littérature italienneChapitre 24 sur 45 · CHAPITRE YIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE YIII

Réformateurs et économistes dans laseconde moitié du xviii" siècle.

— Idées générales sur la civilisation au xviii" siècle — Caria Goldo7ii eila, réforme de la comédie. — Notes sur la vie deGolj doni. — Caractère et mérites de la comédie goldonienne. — Réac-ï tion contrela comédie goldonienne. — Carlo Gozzi. —La satire.

— Principaux fabulistes. — OEuvres de Gaspare Gozzi. — Giuseppe Barettieila.« P'rustaletteraria. » — Giuseppe Parini. — Le « Giorno» de Parini. — Les « Odes ». — Alfieri et la tragédie. — N otes sur la vie d'Alfieri. —Idée etbut de latragédie alfîérienne, - sescaractères et sa valeur. — Poésie néo-classique. — Vincenzo Mo7iti et ses précurseurs. — Notes sur la vie de Monti. — Ses poésies et ses poèmes lyriques. — Monti poète tragique. — Monti traducteur. — Valeur littéi aire de Monti. — Derniers champions du classicisme. — Ugo Foscolo, Pindemonte et VArici. — Notes sur la vie de Foscolo. « Jacopo Ortis. » — Les poésies de Foscolo

— Les <i Sepolcri », les o Inni aile Grazie ». — Ippolilo Pindemonte et Cesai^e Arici. — La prose. — Etudes sur la langue italienne (1750-1830). — Ecoles opposées de Cesarotti et de Cesari . — La « Proposta » de Monti. — Les écrits en prose de Giovdani. Notes sur la vie de Giordani. — Ouvrages secondaires d'histoire et d'érudition. — Colletla et Boita.

Le traité d'Aix-la-Chapelle (1748) inaugura pour l'Italie une longue période de paix pendant laquelle se posèrent les principes de nouvelles et fécondes

révolutions politiques et sociales. Un courant d'idées neuves et réformatrices passait sur toute la péninsule, et les souverains des dynasties qui avaient été d'abord et qui furent ensuite d'irréductibles adversaires des principes libéraux, subissaient et suivaient l'impulsion. Par exemple la Maison d'Autriche à qui précisément, en 1748, échut laLombardie où. Marie- Thérèse et Joseph II réalisèrent une série de réformes administratives, utiles et libérales, avec l'appui et le conseil d'hommes énergiques tels que les comtes Gian Rinaldo Carliei Pompeo Neri qui s'occupèrent du recensement et de la monnaie. Pietro Verri, qui travailla avec Carli, et s'associant à des hommes de haute intelligence, publia le Cafjé, journal où l'on discutait, avec de sages maximes et une profonde érudition, sur les diverses questions de ce temps. Cesare Beccaria (1735-1794) qui, par son ouvrage Dei delitti e délie pêne, renversa en partie le vieux système criminel, invoquant la justice et l'humanité à présider aux jugements, au lieu de la torture et de la mort. Dans le royaume de Naplesles réformes eurent encore plus de développement, avec Charles et Ferdinand de Bourbon secondés par le ministre Tanucci d'après la vigoureuse impulsion des penseurs, Gianone d'abord (167(3-1748), etMelchiorre Delfico qui appuya les réformes d'économie et de législation rurale ; avec Antonio Genovesi qui soutint la doctrine du libre échange, Mario Pagano qui, nouveau Beccaria napolitain, condamna les abus du système correctionnel, Gaetano Filangieri (1752-1788) qui embrassa toute la vie politique et sociale dans sa Scicnza délia legislazioney Ferdinando Galiani qui emporta les suffrages européens avec son premier traité délia moneta,

âlO HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE ITALIENNE

La Toscane aussi eut ses réformes avec la maison de Lorraine, Parme avec Philippe de Bourbon aidé du ministre français du Tillet. Ce fut plus long- à Venise, où des traditions oligarchiques séculaires s'opposaient aux réformes, à Rome où cependant Clément XIV" supprima les jésuites, et en Piémont où le ministre Bogino fit tout ce qu'il put, notamment en Sardaigne. Mais comme les études étaient là bien plus suspectées que favorisées, les publications se trouvaient entravées. Aussi les hommes les plus éminents, tels que Lagrangia, Bodoni, Denina, Botta, prirent-ils le parti de s'expatrier. Et, chose plus triste, cela se passait dans un Etat indépendant et sous un gouvernement national, alors que nous avions vu s'épanouir librement et glorieusement de hautes intelligences sous le gouvernement bourbonnien de Naples, et qu'en Lombardie, alors autrichienne, professaient les Verri et les Beccaria, qui furent l'honneur de l'Université de Pavie, Valisnieri, Spallanzani, Borsieri, Mascheroni, Scarpa, Volta et tant d'autres.

Cependant, ni les idées des économistes, ni les réformes accomplies ne suffirent pour donner une réelle prospérité au peuple sur qui pesaient les impôts publics, tandis que la propriété, restée indivise à cause des majorats, était rendue peu profitable, et que beaucoup de ceux qui possédaient, pleins de hauteur patricienne et de dédain pour toute culture solide de l'esprit, satisfaisaient leur fastueuse grandeur dans la mollesse et la corruption. Ils favorisaient les académies elles savants, non par un réel amour des études, mais par ostentation, pour se donner la facile gloriole de mécènes, et recevoir de pompeuses dédicaces et de poétiques louanges dans les diverses solennités de famille.

On ne peut s'étonner que l'artait suivi cette double tendance de l'époque. Les esprits moins forts, moins originaux, suivaient le courant commun, arcadisant toujours, sous toutes les formes del'artetde la pensée. Mais ceux qui étaient réellement animés du feu sacré, comprenaient les idées nouvelles ; ils les retenaient, et devançant les temps, se faisaient les interprètes d'un nouvel esprit national et d'une nouvelle civilisation.

A Carlo Goldoni, réformateur actif del'art dramatique, appartient toujours le nom glorieux de maître de la nouvelle comédie italienne. Avant lui elle n'était qu'une reproduction de types conventionnels à la manière du napolitain Amenta et du florentin Fagiuoli (1660-1742), ou l'imitation d'ouvrages étrangers, comme dans le Don Pilone de Gigli (1660-1722], ou une suite confuse de longueurs sans fin et sans ordre, comme dans l'œuvre de l'abbé Ghiari de Brescia. C'était alors le triomphe de la comédie deWarte où, pour la grande joie du public populaire, les masques avaient un rôle principal et constant, et oii les acteurs sur un plan convenu (un canevas), brodaient leurs dialogues plus ou moins spirituels, mêlés de plaisanteries vulgaires, d'inventions bizarres, suivant la promptitude et la fécondité des esprits. En sorte que l'action dramatique devenue le divertissement des acteurs et un champ ouvert à toutes les fantaisies des auteurs, manquait de sa qualité principale, le sentiment du vrai, de la nature et de la vie. Et le but que se proposa précisément Goldoni ixiX î^q ne pas gâter la nature^ c'està-dire de représenter les scènes de la vie, les sentiments et les caractères, avec naturel et vérité.

On apprend la vie d'aventures de Goldoni surtout dans ses Mémoires dont la lecture est agréable par l'étrange variété des événements, intéressante pour la connaissance du temps, des idées et de l'art du grand auteur comique. Il naquit à Venise en 1707, d'une famille originaire de Modène chez laquelle l'amour d'une vie de dépenses et de plaisirs de tous genres, du théâtre en particulier, était pour ainsi dire de tradition. On sait qu'un aïeul du poète se plaisait à faire jouer dans une de ses villas près de Feltre, des comédies et des mélodrames, et que son père l'amusait chez lui avec des marionnettes. Etant encore enfant, il quitta Venise avec sa famille pour aller à Pérouse, puis étudia la philosophie à Rimini. Mais, bientôt fatigué, il s'enfuit à Ghioggia où demeurait sa mère. On chercha à le diriger vers les études de médecine. Comme il résista, on lui fit prendre l'habit ecclésiastique, et il entra au collège Ghislieri de Pavie d'oîi il fut renvoyé trois ans après. Arrivé à l'âge de 2i ans après diverses aventures, et se trouvant sans ressources, il se procura la charge de coadjuteur criminel à Ghioggia d'abord, puis à Feltre, sans interrompre cependant ses compositions et représentations théâtrales. Enfin il obtient à 25 ans, après la mort de son père, le diplôme de docteur à l'Université de Padoue, et plaide comme avocat. Mais sa nature inconstante le pousse de nouveau à voyager, à Milan, à Vérone, à Gênes oii il se marie. Revenu à Venise en qualité de consul de la république génoise, il s'adonne à la comédie et, abandonnant bientôt le consulat, il suit une troupe de comédiens à Bologne et à Rimini, va à Pésaro oii il est dévalisé, passe à Florence, de là à Pise oii il

reprend son métier d'avocat, mais pour peu de temps car il s'engage comme poète dans la troupe comique de Medebach. II soutient à Venise une lutte ardente contre Carlo Gozzi (1772-1806) qui faisait opposition aux comédies goldoniennes avec ses fiabe pleines d'une mordante critique contre son rival. En 1761 il va en France, devient maître d'italien à la Cour et reste à Paris jusqu'à sa mort en 1793. La révolution française, en le privant de la pension dont il jouissait, l'avait laissé dans dans un complet denùment. Joseph Cliénier put obtenir de la Convention nationale un décret qui lui restituait sa pension, mais trop tard. Goldoni mourut le lendemain.

On a de lui un très grand nombre de comédies. Observateur très lin du cœur humain, inventeur fécond d'incidents, de situations, et d'intrigues nouvelles, il arrivait à composer rapidement plusieurs comédies à la fois. En une année seulement il en composa seize. Mais la variété chez lui n'est pas en proportion du nombre. Cela vint, en partie du moins, de ce qu'ildépeignit surtout la société de sa ville de Venise où défense était faite de pénétrer du regard dans les affaires politiques, et oi!i l'on ne devait prendre à la classe patricienne ni sujets, ni personnages. Le fond de la comédie goldonienne est donc le petit commérage, et l'intrigue bourgeoise généralement représentée avec finesse. Et nous disons généralement, car malgré le naturel incontestable et la vérité de beaucoup de scènes et de caractères, il n'empêche que Goldoni présente certains types d'amoureux et de chevaliers trop conventionnels, trop chargés ou trop niais. On en a des exemples dans la Casa nova, le Bugiardo^

le Sior Todaro Brontolon. L'extrême vivacité du dialogue est quelquefois gâtée parle peu d'assurance de l'auteur dans l'usage de la langue, et même, sans se montrer trop exigeant quant à la correction, la phraséologie convenue et maladroite, et le style estropié et un peu vulgaire, déplaisent souvent. Ces défauts heureusement, à part toutefois encore quelques trivialités, n'apparaissent pas dans ses comédies en dialecte dont il possédait naturellement tous les secrets (/ ç'^m^^ro Rusteghi, le Bariife Ciosoté), ou en français [Le Bourru bienfaisant), qu'il pratiquait, comme beaucoup d'autres de nos auteurs à cette époque, mieux que l'italien.

Goldoni usa aussi du vers martellien, mais de façon trop rythmée et un peu monotone, et il ne renonça pas complètement à Tusage des masques, types habituels et convenus qui entrent dans plusieurs de ses comédies : Pantalone vieillard avare, bourru, parfois bonasse; Brighella serviteur rusé et fourbe; Arlecchino valet balourd. Ces comédies à masques, disposées certainement de façon à divertir davantage le public, ne sont pas celles que nous pouvons regarder comme possédant le plus de puissance dramatique \

Francesco Albergati Capacelli de Bologne (1728- 1804), les Piémontais Camillo Federici (1751-1802) et Alberto Nota (1775-1847), ainsi que quelques autres poètes, suivirent les traces de Goldoni,

1. Les meilleure-) comédies de Goldoni sont les Rusteghi (les Rustres), les Barufe Ciozote (les querelles de Chioggia), la Casa nova en dialecte, le Bourru bienfaisant en français, la Locandiera (l'aubergiste), La Bottega di caffe', La sposa sagace, la trilogie de Zelinda e Liiidoro; Pamela ; Il curioso accidente, Il ventaglio (Téventail).

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mais sans approcher aucunement du maître. On serait loin de la vérité si l'on pensait que (loldoni put accomplir sa réforme sans exciter l'irritation et l'opposition de ceux (et il s'en trouve dans tous les temps, et des plus honnêtes) qui s'insurgent contre toute nouveauté, ne pouvant se persuader qu'on peut faire mieux en prenant une voie didérente de celle généralement suivie. Carlo Gozzi, déjà mentionné, fut l'interprète de ces idées. Esprit fin mais adversaire obstiné de la nouvelle comédie à caractère, et partisan lui aussi de la comédie dite à braccia, ou à sujet, ou improvisée , il s'éleva avec une grande violence contre ce qu'il appelait la bes- I tialità goldoniene, et composa et fit représenter ses fameuses fiabe^. Dans celle intitulée L'amore délie tre melarancie (des trois oranges), la plus connue, il critique à la fois Chiari et Goldoni qui combattaient avec des moyens et un esprit différents, la comédie à braccia. Gozzi atteignit son but alors, car le pubhc, qui d'abord avait applaudi Goldoni au théâtre S. Luca, lui retira ses faveurs et se porta en foule au théâtre S. Samuele où étaient représentées les fiabe de son rival. Mais le temps fit justice de ces succès immérités, et les fables de Gozzi, pleines d'invention mais sans valeur dans la forme, ne se retiennent plus que comme un document curieux des aberrations auxquelles l'art se livre parfois avant de s'épanouir ou de se renouveler.

Presque tous les hommes qui illustrèrent la littéra- B ture dans la seconde moitié du xviii^ siècle écrivirent

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