CHAPITRE IX
Le Romantisme en Allemagne, en France et en Angleterre — L' « Ossian » de Cesarotti, premier signe du Romantisme en Italie. — Le « Conciliatore ». — Alessandro Manzoni. — Notes sur la vie de Manzoni. — Les « Inni sacri ». — Poésies de sujets politiques. — Les tragédies de Manzoni et sa réforme dramatique.
— Les « Promessi sposi ». — Manzoni et Walter Scott. — Doctrine de Manzoni sur le roman historique et sur la langue. — Giacomo Leopardi. — Notes sur la vie de Léopardi. Sa jeunesse.
— Ses poésies nationales. — Pessimisme de Léopardi. — Ses chants de douleur. ~ 1 a « Palinodia » et la «Ginestra ». — La prose de Léopardi. — Matière et forme des « Dialoghi ». — Ses «lettres». — La poésie p-^ndant la période révolutionnaire. — La satire de Porta et la poésie patriotique de Brofferio. — La poésie de Giovan Battista Niccolini. — Giuseppe Giusti. — Les dei'niers romantiques. — Aleardi et Prati — La prose et l'art pendant la période révolutionnaire. — Romans historiques et cj'cliques. — Mémoires et souvenirs. — Lettres. — L'histoire nationale. — La prose critique et philologique. — Historiographes de la littérature. — Giosué Carducci et la littérature contemporaine. — Les «Decennili». — Les « Giambi edEpodi». — Le «Ça ira». — Les « Odi barbari ». — Leur raison métrique. — Raison poétique des Odes barbares. — L'italianité dans la lyrique de Carducci. — Carducci prosateur et polémiste. — Giacomo Zanella. — Poètes secondaires de la fin du xix» siècle. — Edmondo De Amicis. — Poètes et prosateurs vivants. —
LE ROMANTISiME ET LA LITTÉRATURE AU XIX° SIÈCLE 267
Le roîïiantisme , d'importation exotique en Italie, y réussit après avoir triomphé dans les pays où il prit naissance. Créé en Allemagne vers le milieu du xviii^ siècle pour combattre Tinfluence que la littérature française exerçait sur la littérature allemande avec Corneille, Voltaire et d'autres, il s'y développa ensuite par l'influence de l'individualisme de Rousseau. Fleurissant en France par cette môme influence, et en réaction d'idées antireligieuses propagées par la révolution, ayant ses principaux coryphées dans madame de Staël et dans Chateaubriand, et ses plus brillants champions dans Lamartine et dans Victor Hugo, le Romantisme est un fait complexe dont il serait très long d'exposer la genèse, le caractère et les diverses phases historiques.
Il se réduisait, en substance, à l'abandon de toute tradition classique qui, se fondant sur l'idéal de l'art, et de la vie païenne, eût pu éloigner les esprits des pensées morales et religieuses du Christianisme. Le beau était l'idéal classique ; le bon fut l'idéal prétendu de l'art romantique^ en France du moins et chez nous. Tandis que les classiques avaient toujours cherché dans l'art Grec et Romain les suprêmes modèles de la perfection, les romantiques proclamèrent que la source vivifiante de la véritable poésie était le moyen âge seul; que les légendes chrétiennes étaient supérieures aux fables mythologiques, que Tâge de la chevalerie était autrement poétique que l'âge héroïque. Au Parnasse et à rilélicon succédèrent, dans le paysage conventionnel de la poésie, les châteaux solitaires, les forêts profondes, les lacs sombres, les précipices et les abîmes. Les Muses firent place aux fées, aux sylphes,
aux lémures des imaginations du Nord. Les bardes, les chevaliers, détrônèrent les héros du monde classique. Une sentimentalité morbide, un individualisme outré, opposés à la sérénité heureuse et équilibrée de l'idéal classique, enveloppèrent toutes les manifestations artistiques et morales de la conscience humaine. Ainsi prirent naissance en Allemagne les Brigands, Guillaume Tell, et autres drames de Schiller; Wei^ther, Gœtz de BerlichingetiÀQ Gœthe, et les ballades de Burger; en Angleterre les romans de Walter Scott et les poèmes de Byron; en France les Martyrs et autres œuvres de Chateaubriand ; les tragédies et les romans de Victor Hugo, les Méditations et les Harmonies de Lamartine. Ainsi fleurirent et se ramiOèrent en Allemagne, en Angleterre et en France, les plus grandes comme les plus petites branches de la littérature romantique.
L'un des résultats les plus précoces et les plus célèbres de cette tendance anti-classique manifestée dans la haute littérature européenne au xix® siècle, fut le poème d'Ossian. Un jeune écossais, James Macpherson, publia en 1758 certains chants composés par lui, les donnant comme traduits de la langue gaélique dans laquelle, au antico, ils avaient été transmis. L'essai ayant réussi, Macpherson encouragé, explora les montagnes de l'Ecosse à la recherche de bardes et de chansons, et sur de minces vestiges, reconstituant à son gré, il publia deux poèmes, Fingal et Semore, les attribuant à l'ancien barde calédonien Ossian. Et ce faux Ossian emplit toute la littérature européenne; on l'admira et on l'imita, de Thomas Gray à Gœthe, de Vincenzo Monti à Chateaubriand. Rien d'étonnant donc s'il eut
aussi son traducteur italien dans l'abbé Cesarotti, novateur hardi dans tous les domaines de la science littéraire. Le vers, dans VOssian do Cesarotti, est solennel et majesteux, énerj^ique sans dureté, coupé et cependant harmonieux. Alfieri le donnait comme le modèle du vers tragique. Aussi le prétendu barde calédonien et son heureux traducteur, furent-ils lus et admirés dans toute l'Italie. Les imaginations facilement inflammables, les cœurs tendres, délaissant les Vénus et les Apollon, les Nicéeet les Chloris de la poésie néo-classique et arcadique, se complurent dans le sentimentalisme ossianique avec les clairs de lune, les ombres, les guerriers chevauchant sur des nuaj^es, les hiboux sortant des murs noirs des châteaux en ruines, les bardes, les vierges pâles et mystérieuses, enfin tout ce qui constitue l'attirail fantastique de la poésie romantique. Aussi Monti, avec un sentiment de triste regret, disait dans son sermone sur la mythologie :
Audace scuola boréal, dannando Tutti a morte gli dei, che di leggiadre Fantasie già fiorir le carte argive E le latine, di spaventi ha pieno Dette muse il bel regno. Arco e faretra Toglie ad Amore, ad Imeneo la face, Il cinto a Citerea. Le Grazieanch' esse, Senza il cui riso nulla cosa à bella, Anco le Grazie al tribunal citate De' novelli maestri alto seduti, Cesser proscritte e fuggitive il campo Ai lemuri e aile streghe. in tenebrose Nebbie soffiate dal gelato Arturo, Si cangia (orrendo a dirsi !) il bel zafliro Dair italien cielo ; in procellosi Venti 6 buferele sue molli aurette;
I lieti allori dell' aonie rive
In funebri cipressi ; in pianto il riso,
E il tetro solo, il solo tetro è bello '.
Tel fut le premier signe du romantisme en Italie; signe seulement parce que l'heure brillante de la poésie néo-classique en retardait la marche. Préparé par les célèbres romantiques étrangers qui habitaient ritalie pendant les premières années du xix"^ siècle, comme Byron, madame de Staël et quelques autres, pressenti dans les hymnes religieux de Monti, qui parurent entre 1812 et 1818, le romantisme se manifesta complètement lorsque des hommes éminents réunis à Milan, fondèrent le Conciliatore. Quel fut le but de cette publication ? En 1816 avait paru une leiire 7ni~sérieuse sur le Chasseur sauvage et sur VEléonore de Bûrger ; elle portait le pseudonyme de C?nsosto??îo sous lequel se dissimulait Giovan7ii Berchet ardent patriote, cultivant les littératures étrangères dont il traduisait de nombreux morceaux romantiques. Berchet prêchait le bannissement des vieilles sciences, de la mythologie, de l'imitation classique, disant que la véritable poésie doit être
1. Une audacieuse école boréale, en condamnant à mort tous les dieux qui jadis ornèrent d'agréables fables les écrits grecs et latins, a semé l'épouvante dans le beau royaume des Muses. A l'Amour elle enlève l'arc et le carquois, à Hymen le flambeau, à Vénus la ceinture. Les Grâces elles-mêmes, sans le sourire desquelles rien ne semble beau, les Grâces, citées devant rorgueilleux tribunal où siègent les nouveaux maîtres, cèdent la place, proscrites et fugitives, aux spectres et aux sorcières. Le beau saphir du ciel italique se change, (ô horreur), en brumes ténébreuses répandues par le redoutable Artus. En vents de tempêtes et en rafales se changent les doux zéphirs, en funèbres cyprès les beaux lauriers des pays ioniens, en larmes les ris ; et seul, l'horrible, rien que l'horrible, est beau.
populaire, et tendre au perfectionnement moral des citoyens. Cette lettre de Berchet, qui exprimait certainement le sentiment alors dominant chez les lettrés lombards, fut le premier signal de la lutte. Deux ans plus tard elle éclata avec le Conciliatore auquel collaboraient Silvio Pellico, Camillo Ugoni, Giuseppe Borsieri, Melchiorre Gioia, Romagnosij Pecc/iio^ Scalvini et plusieurs autres, de réputation et de mérites divers. L'idée du journal était donc de combattre les vieilles formes de la littérature et de la pensée, de diriger l'art en vue de Téducation morale du peuple, et de tenir en éveil le sentiment national. Nous ne voyons pas comment, pour tenir en éveil le sentiment national, il était nécessaire de faire la guerre au classicisme. Dante, Pétrarque, Machiavel Allieri, Foscolo, avaient-ils été romantiques? Mais ce fut un prétexte. Quoiqu'il en soit, nous savons par Berchet que la nouvelle école voulait une littérature simple et forte ; par Maroncelli, qui écrivit les Addizioni à Mie Prigioni de Pellico, que le Conciliatore tendait à conduire au vrai par le jnoyen du beau; et de Manzoni enfin, nous tenons que lapoésie et la littérature en général, devaient se proposer l'utile comme but^ le vrai comme sujet, r intéressant comme moyen. Mais le Conciliatore ayant été créé dans l'intention de propager avec art des principes de patriotisme, ne pouvait être longtemps toléré. Combattu d'abord par \d,Biblioteca italiana où. écrivaient Monti et Giordani champions du classicisme, il fut contraint, par le moyen expéditif de la censure, de cesser sa publication vers la fin de 1819. L'apostolat du journal milanais fut alors repris par r A ntologia fondée à Florence en 1821 par Viesseux
et Giîio Cappo7ii, avec la collaboration de Niccold Tommaseo. Tel fut le milieu littéraire dans lequel se révéla le génie de Manzoni.
Alessandro Manzoni fils de Pietro et de Giulia Beccaria, et petit-tils de Cesare Beccaria très connu par son ouvrage De deiitti e délie pene^ naquit à Milan le 7 mars 1785. De 1791 à 1796 il commença ses études à Merate en Brianza; les continua à Lugano de 96 à 98; puis à Milan au collège noble des Barnabites. En 1805 il alla à Paris avec sa mère, y passa plusieurs années, fréquentant le salon de madame de Condorcet, veuve de Cabanis, chez laquelle il se lia d'amitié avec Claude Fauriel. Il se pénétra des doctrines de cette philosophie libre et sensualiste alors à la mode en France, principalement par l'influence des encyclopédistes qui l'avaient rendue agréable, et par la révolution qui l'avait consacrée. En 1807 il épousa une protestante, Henriette Blondel. Mais en 1810, à Paris oii elle habitait avec son mari, elle se convertit au catholicisme, sur les conseils du Père Eustachio Dégola de Gênes. L'exemple de sa femme, l'autorité du Père Dégola et du Père Grégoire, en même temps que la disposition naturelle de son esprit, ne tardèrent pas à faire naître chez le sceptique Manzoni les premiers germes de la foi. Use convertit donc aussi et devint un catholique fervent. Cette période de transformation intérieure est la plus importante de la vie de Manzoni, qui s'écoula d'ailleurs sans grands événements extérieurs. Revenu à Miian i 1 s'y fixa, partageant son temps entre sa maison de la rue Morone et sa campagne de Brusuglio à trois milles de la ville. Sa femme Hen-
riette étant morte en 1833, sa mère en 1841, puis quelques années après, sa seconde femme Thérèse Borri, il mena une vie retirée et paisible dans l'intimité de quelques amis choisis, qu'il vit peu à peu disparaître, comme Giovanni Torti, Giovanni Rossari^ Ernies V'isconfi, Toinmaso Grossi, Aîiionio Ros7tiini. Réservé et pacifique, il ne se mêla ni aux contrt verses littéraires ni aux luttes politiques qui agitèrent cette époque. Il eut le sentiment, timide peut-être mais sincère, de l'amour de la patrie qu'il souhaitait libre et une. Il mourut presque nonagénaire dans sa ville de Milan, le 22 mai 1873.
La première œuvre littéraire qui commença la réputation du poète, sans parler d'un poème de jeunesse, la Libéria, est un chant sur la mort de Carlo Imbonati, composé en 1807, suivi bientôt après de VUraîiia. Dans ces deux compositions il procède, au fond, de la manière des classiques, mais le niveau de sa poésie ne peut faire présager la gloire future du poète. Les In?ii sacri, premier résultat littéraire de sa conversion philosophique et religieuse, n'obtinrent pas tout le succès qu'ils eussent mérité : la Bésurrection 1812; Noël 1813; la Passion 181 S ; la Pentecôte 1818. Leur valeur, quant à la forme, est dans le tour rapide, élégant et symétrique des strophes, dans la clarté de l'expression et la chaleur de l'image poétique. Quant au fond, on remarque que le poète a humanisé le sentiment religieux qui s'enveloppait, dans la poésie sacrée antérieure, d'un formalisme conventionnel, d'une pompe I)ii)lique qui emplissait l'oreille de strophes sonores, mais laissait le cœur froid. Qu'on lise par exemple ce fragment d'un
des meilleurs hymnes religieux écrits avant Manzoni : La Parola di Dio, d'AgosLino Paradisi :
Voce di Dio terribile Dei gran decreti eterni Modératrice ed arbitra, Voce ehe il ciel governi, Con non vulgari accenti Sui pregi tuoi sollevasi Il suon dei miei concenti,
Quai di te non si videro Grand'orme luminose In ogni étà dillondersi Perle create cose?
Délie tue lodi suona La terra e il vasto Empireo Tutto di te ragiona.
Tu quella sei cui servono Sbigottiti i mortali, A cui gli Spirti eterei Tremando curvan l'ali, Cui dal cocente lago Risponde in suon di fremito II fulminato Drago '.
Qui entend ici les orme luminose de la Parola di Dio ? Au milieu de sentiments conventionnels si pauvrement exprimés, qui en a l'intuition et en comprend le mystère ? C'est avec une toute autre
1. Voix redoutable de Dieu, des grands décrets éternels, modératrice et arbitre. Voix qui gouvernes le ciel, que sur tes bienfaits l'écho de mes chants s élève en des accents qui ne soient point indignes. De ton être, quelles marques éclatantes ne vit-on se répandre en tous les temps, dans les choses créées ? De tes louanges la terre retentit, et le vaste Empyrée ne parle que de toi. Tu es celle à qui obéissent les mortels effrayés, devant qui, en tremblant, les Esprits célestes courbent les ailes, à qui, du fleuve brûlant, répond en frémissant le Dragon exterminé.
allure de strophes, de vigueur de coloris et de beauté d'images que Manzoni dans la Pentecôte dit :
Come la luce rapida Piove di cosa in cosa E i color vari suscita Dovunque si riposa; Tal risonù moUeplice La voce dello Spiro :
L'Arabo, il Parto, il Siro In suo sermon l'udi.
Adorator degl' idoli Sparso per ogni lido, Volgi lo sguardo a Solima, Odi quel santo grido :
Stanca dcl vile ossequio La terra a lui ritorni :
E voi che aprite giorni Di più felice età,
Spose, che desta il subito Balzar del pondo ascoso, Voi già vicine a sciogliere Il grembo doloroso, Alla bugiarda pronuba Non sollevate il canto, Cresce serbato al Santo Quel che nel sen vi sta.
Perché baciando i pargoli La schiava ancor sospira E il sen che nutre i liberi Invidïando mira ?
Non sa che al regno i miseri Seco il Signor solleva ?
Che a tutti i figli d'Eva Nel suo dolor pensô ? *
1. Tel le rayon fugitif tombant d'objet en objet, fait naître diverses couleurs partout où il se pose, telle résonna multiple la voix de l'Esprit-Saint. Et l'Arabe, le Parthc, le Syrien l'entendirent. — Adorateurs des idoles, répandus en tous pays, tournez les
Ainsi, dans le Nome cU Maria, sans parler de la belle réminiscence dantesque de cette strophe :
In che lande selvagge, oltre quai mari Di si barbaro nome fior si coglie Cbe non conosca de' tuoi miti altari Le benedette soglie'',
et du tour virgilien, très apparent de cette autre strophe :
Te quando sorge et quando cade il die, E quando il sole a mezzo corse il parte Saluta il bronzo che le turbe pie Invita ad onorarte^.
qui ne sent la fraîcheur de sentiment et la vérité, sublime dans sa simplicité, de ces strophes :
Nelle paure délia veglia bruna Te noma il fanciulletto; a Te tremante, Quando ingrossa ruggendo la tortuna, Ricorre il navigante.
La femminetta net tuo sen regale La suaspregiata lagrima depone
yeux vers Jérusalem, écoulez la parole sainte. Que le monde, las d'un culte vil revienne à elle. Et vous, épouses qu" éveille le subit tressaillement du fardeau caché, vous proches de la pénible délivrance, n'élevez pas votre chant vers la trompeuse déesse. C'est à Dieu qu'est réservé le fruit de vos entrailles Pourquoi l'esclave soupire-t-elle encore en embrassant ses enfants, et regarde t-elie avec envie le sein qui nounit les enfants libres? Ne sait-elle pas que le Seigneur appelle à lui dans son roj'aume les malheureux, et que dans son supplice il pensa à tous les fils d'Eve?
1. En quelles landes sauvages, au-delà de quelles mers, ne cueille-t-on une fleur, si barbare qu'en soit le nom, pour le seuil béni de tes doux autels
2. Lorsque paraît et lorsque tombe le jour, et lorsque le soleil le partage à moitié de son cours, c'est toi que salue la cloche, en invitant la foule pieuse à te rendre hommage.
E a Te, beata, délia sua immortale Alina gli alTanai espone ;
A Te che i pieghi , scolli e le querele Non come suole il mondo, né degl' imi E de' grandi il dolor col suo crudele Discernimento estimi.
Tu pur, beata, un dî provasti il pianto, Né di verra chez d'oblianza il copra; Anche ogni giorno se ne parla e tanto Secol vi corse sopra*.
Une analyse subtile des Hymnes en mettrait facilement les défauts en lumière. Ici une phrase impropre, là une image ne pouvant rendre la pensée avec une complète réalité par cela même qu'elle est trop travaillée ; là encore un subterfuge grossier ou trop apparent. Mais il n'est pas moins vrai que par la rapidité donnée aux vers, aisés et graves dans leur tour majestueux, et par la manière toute humaine dont l'idée religieuse est présentée et exprimée, ces hymnes sont non seulement de beaucoup la meilleure poésie sacrée qui ait été écrite depuis Pétrarque, mais une des plus remarquables et des plus fortes manifestations poétiques du temps qui les vit naître.
L'idée religieuse, qui en est le fond, se mélange au sentiment patriotique dans l'hymne : Marzo 1821 . Humaniser le sentiment religieux pour le fortilier
1. Dans la frayeur d'une veille sombre, c'est Toi qu'invoque le petit enfant. Et lorsque s'enfle la tempête mu/^issante, c'est à toi que recourt le nautonier tremblant. — En ton royal sein la jeune femme verse ses pleurs dédaignés et à Toi, bienheureuse, de son âme immortelle e.xpose les alarmes. — A Toi qui entends les priùres et les plaintes, non h la manière du monde, et qui n'estimes point les douleurs des humbles et des grands avec son discernement cruel. — Toi aussi, sainte, un jour tu connus la douleur et jamais les temps qui viendront ne la feront oublier. Chaque jour nous en parle, et sur elle bien des siècles ont passé.
dans les esprits, pouvait et devait être un moyen de le ramener dans les cœurs. Cependant ni l'humanité, ni la religion ne furent des éléments suffisants pour toucher la fibre des générations, et exprimer les enthousiasmes des citoyens avides de sacrifice sur l'autel de la patrie. L'ode paisible et pieuse de Manzoni :
Soffermati sull' arida sponda,
l'une de ses plus belles compositions, symétriquement conduite dans l'ensemble et finement travaillée dans les délails, n'eut pourtant pas la popularité ni l'action d'autres hymnes, beaucoup moins bons artistiquement, tels que ceux de Berchet, de Mameli, de Brofferio, de Mercantini. En revanche le 5 Aïaggio, ode inspirée au poète par la mort de Napoléon, fut et resta sous certain rapport, très populaire. Dans cette poésie que plusieurs n'hésitèrent pas à proclamer la plus belle du siècle, l'idée a une grandeur épique. Mais l'exécution, la materia comme dit Dante, ne répond pas toujours à l'idée artistique- Dans l'introduction, à travers une foule d'adjectifs, et l'artifice de cette comparaison subtile et solennelle :
Ei fu; siccome immobile Dato il mortal sospiro Stette la spoglia immemore Orba di tanto spiro, Cosi percossa attonita La terra ai nunzio s ta ''...,
1. Il n'est plus. Ainsi que, le dernier soupir exhalé, gît inerte sa dépouille mortelle privée de son vaste esprit, ainsi le monde, frappé à cette nouvelle, demeure comme anéanti.
on ne ressent pas l'impression profonde que voulait produire le poète. On est saisi par la succession de phrases serrées, par l'onde pleine et sonore du vers, mais non par le sentiment dont l'expression n'est pas immédiate et puissante. Ailleurs l'image un peu trop enveloppée, au lieu de rendre le sentiment dans son naturel, l'atténue et l'étouffé, comme cette comparaison du naufragé :
Corne sut capo al naufrage L'onda s'avvolge e pesa, L'onda su cui del misero AUa pur dianzi e tesa Scorrea la vista a scernere Prode remote invan ^
et cette périphrase :
Al disonor del Golgota Giammai non si chinô -.
Cependant par la puissance sculpturale de beaucoup de passages, par le mouvement rapide, l'élévation de l'idée fondamentale, la noblesse et la force des tableaux, l'effet général est grand, effet auquel contribua, pour une certaine part, ce je ne sais quoi d'indéterminé et de mystique qui constitue un élément poétique puissant.
La réforme romantique opérée par Manzoni, a plus d'importance dans le drame. Jusqu'à cette épo-
1. Comme sur la tête du naufragé pèse le flot enveloppant audessus duquel le regard du malheureux, vainement tendu, cherche devant lui à découvrir quelque côte lointaine.
2. Devant l'infamie du Golgotha, jamais ne s'est humilié cœur plus superbe.
que nos tragiques avaient pris modèle sur les classiques, en leur empruntant les sujets extérieurs et les règles générales. Le fond du sujet de la tragédie grecque était la lutte de l'homme contre le Destin ; de la tragédie Alfierienne la lutte des opprimés contre la tyrannie. A cet idéal classique et politique Manzoni substitua l'idéal moral et religieux, et se fit une loi de respecter la vérité historique même dans les plus petites circonstances. Voyant combien les dramaturges antérieurs avaient été facilement amenés à dénaturer les caractères historiques, en leur prêtant quelque chose de leur manière à eux de penser et de sentir, ou à les dépeindre tels que leur esprit les avait compris, il eut l'idée d'introduire les chœurs^ afin que le poète put faire entendre sa voix personnelle, et avoir ainsi une sorte de moyen lui permettant de représenter les personnages et les faits avec une plus parfaite objectivité. Ce qui eût été excellent si les auteurs avaient dénaturé leurs personnages de propos délibéré, mais comme c'était inconsciemment, parce qu'ils concevaient le fait et le personnage d'une certaine manière et non d'une autre, les chœurs ne pouvaient rien changer à leur représentation objective. Gela est si vrai que ce moyen ne réussit pas à Manzoni lui-même qui eut l'idée de s'en servir dans ses tragédies. L'illusion du poète n'est point à regretter d'ailleurs, car le chœur de Carmagnole et les deux chœurs ^Adelc/ii comptent parmi ses plus beaux morceaux lyriques. Certains critiques leur reprochent d'être l'expression d'idées absolument modernes et non appropriées au temps où appartiennent les faits qui les suggèrent. Cette critique ne semble pas fondée.
L'auteur ayant déclaré lui-même qu'il avait introduit ces chœurs pour pouvoir parler à titre personnel, il est hors de doute qu'ils n'entrent en aucune façon dans l'action de la tragédie, qu'ils en suspendant même brusquement le développement et l'impression.
Commencé en 1816, le Comte de Carmagnole coûta à son auteur près de quatre années d'études et de recherches crudités, car il tenait à peindre les hommes et leur temps avec la plus entière vérité historique. Cette intention diminua l'originalité et l'elfet artistique de la conception du poète, et ôta de la force à l'action et de la vie aux caractères.
S'étant aperçu de ces défauts il prit plus de liberté dans Adelchi (Adalgise), par cela môme très supérieur, mais qui laissa toujours à l'auteur le regret d'avoir dépeint un Adelchi pas entièrement conforme à la vérité historique. Ces deux tragédies bien que rachetées par de fort beaux morceaux lyriques, manquent un peu d'action parce qu'il n'y a ni contraste ni élans de passions. Le style et le vers ont de la dignité et de l'allure, mais parfois dénotent une excessive négligence ; rarement l'expression est chaude, et souvent la recherche du naturel enlève de leur beauté aux images poétiques ; le manque d'invention qui renforce l'intrigue, occasionne des longueurs sans intérêt. Aussi ne supportent-elles pas la représentation, et si elles plaisent à la lecture comme travail de style, elles ne satisfont pas comme œuvre dramatique, car il ne leur manque rien moins que le drame. Ces défauts au reste, n'ôtent rien à l'importance de la réforme de Manzoni, qui ouvrit de nouvelles voies au drame his-
torique, et par sa doctrine et son exemple, détruisit le prestige de Tunité traditionnelle de temps et de lieu qui gênait souvent les conceptions des dramaturges. On peut remarquer à ce propos une lettre qu'il e'crivit en français à un M. Chauvet, où se résument les théories de l'auteur et les principes de sa réforme. Réforme que nous appelons romantique parce qu'elle était inspirée des doctrines et des exemples des romantiques allemands, et soutenue par opposition aux traditions classiques et aux formes suivies par les classicistes modernes, français et italiens. Le principal argument par lequel Manzoni combat le préjugé enraciné que l'action dramatique doit toujours se dérouler en l'espace de quelques heures et toujours en un môme lieu, est le suivant : « On dit que pour le spectateur assistant réellement à la représentation d'une scène, cette scène devient invraisemblable lorsque les diverses parties se déroulent en des lieux différents et qu'elle a une durée trop longue, alors que lui, sait qu'il n'a pas changé de place et n'a mis que quelques heures à en voirie développement. Cette raison est évidemment fondée sur une supposition fausse, c'est-à-dire qui admet que le spectateur est là comme faisant partie de l'action, tandis qu'il n'est en quelque sorte qu'un esprit extrinsèque qui observe. La vraisemblance ne doit pas naître en lui, des rapports de l'action, avec son état présent, mais de ceux que les différentes parties de cette action ont entre elles. Si l'on considère que le spectateur est en dehors, l'argument en faveur de l'unité de temps et de lieu disparaît. »
De 1822 à 1825, Manzoni fut absorbé par la
composition de son roman, I promessi sposi dont la correction et l'impression se prolongèrent jusqu'en 1827. L'action se déroule en Lombardie entre 1628 et 1031, au moment oti l'omnipotence du gouvernement espagnol était poussée à sa dernière limite. Les conditions générales de la société de ce temps servent de cadre aux événements où se mêlent les aventures de deux jeunes paysans dont le mariage est entravé par la violence et le caprice d'un jeune seigneur libertin. La description des lieux que 3Ianzoni connaissait à fond est non seulement exacte mais vivante et pittoresque. La peinture très exacte aussi, de la vie à celte époque, est à apprécier en ce qu'elle ressort tout naturellement du milieu de l'action ; mais on ne peut nier que parfois elle attarde la narration par des digressions qui, bien que parfaitement amenées, n'en rompent pas moins l'unité organique du roman et laissent trop souvent paraître l'idée de l'auteur. La description delà peste, cependant très remarquable, paraît d'une excessive longueur même aux plus indulgents. La dispute également interminable qui a lieu à la table de Don Rodrigue, entre le comle Attilio, le Podestat, et lui, sur la politique du Comte-Duc, bien qu'en ellemême un chef-d'œuvre de naturel, retient à regret le lecteur désireux d'entendre le Père Cristoforo. Qu'apporte cet épisode au développement et à l'harmonie du récit"?
Malgré cela le roman dans sa trame générale et dans ses détails est d'un naturel merveilleux. Les caractères (Don Rodrigue, Don Abbondio, Fra Cristoforo, le cardinal Borromée, l'Innominato) ont un tel relief qu'ils sont devenus proverbiaux, et leurs noms
se présentent à l'esprit avec la valeur de types généraux. Les figures secondaires telles que Perpétua, Donna Prassede, Don Ferrante, FraGaldino, Tonio, Griso, etc., sont également réussies. Les deux protagonistes seuls laissent quelque chose à désirer, particulièrement Lucie qui est incolore et froide. On objectera peut-être qu'une jeune et honnête paysanne de la montagne devait forcément manquer de l'expansion et de la chaleur qu'on eut trouvées chez une héroïne choisie dans la société afiinée de l'époque. Ce qui est très vrai en effet. Cependant puisqu'il plut à l'auteur d'en faire l'héroïne de son roman, peut-être eût-il mieux valu lui donner un peu plus de vie et de sentiment, fut-ce même un sentiment tout intérieur ; mais il devait s'indiquer aux lecteurs par des signes manifestes. Manzoni d'ailleurs, on ne sait pour quel motif, intentionnel ou autre, ne créa jamais un vrai caractère de femme. Hermengarde aussi est une figure terne, sans expression et sans vie, exactement comme Lucie. Dans une action où l'amour, malgré tout, est le sujet principal, il semble qu'il y a défaut en quelque sorte, si l'élément féminin n'intervient pas sufiisamment pour compléter l'harmonie de Fœuvre. De ce défaut en résulte un autre. C'est que malgré l'intérêt présenté par le roman pour des causes que nous appellerons extérieures, c'est-à-dire qui dépendent du talent de l'écrivain, il n'y a pas en lui de véritable drame, alors que les circonstances où. se trouve Lucie, auraient été par elles-mêmes très dramatiques. Dans VIliade il y a Andromaque, dans l'Enéide Didon, dans la Divine Comédie Françoise de Ri mini, dans ie Roland furieux Olymi^e et Isabelle, dans la Jé?'u-
salem délivrée Armide, Clorinde et Herminie, dans Othello Dcsdemone, dans Faust Marguerite, dans Hamlet Opliélie, et dans les Pt^oînessi sposi, cependant une pure intrigue d'amour^ y a-t-il vraiment une femme ?
Néanmoins ce monde manzonien si paisible, a des perfections qui le classent parmi les plus nobles conceptions de l'esprit humain. Le Roland furieux, (la seule de nos œuvre comparables aux Fiancés) par le nombre des personnages et des aventures, par la beauté des peintures et des descriptions qui ne sentent point l'ellort et ne lassent jamais, le Roland furieux est peut-être supérieur au roman de Manzoni, mais l'art subtil du Milanais a su présenter ses personnages sous un aspect si vrai, les mettre en relief en des contours si nets, et ce qui est mieux, les peindre avec un tel naturel en les saisissant^ je dirais presque, dans leur moment psychologique, au milieu d'une société vivante et réelle, que sous ce rapport il ne le cède en rien au poète de Ferrare. Parce que la subtile recherche des érudits a découvert que l'Arioste doit beaucoup de ses figures aux classiques, et presque tous les faits aux poètes précédents, on ne croit pas pouvoir accorder à Manzoni l'honneur d'une originalité absolue. Manzoni comme l'Arioste, eut aussi ses sources romanesques mais avec cette différence que l'un prit d'autrui le sujet qu'il arrangea selon sa fantaisie, et que l'autre adapta au sujet qu'il imagina, des circonstances prises aux romans de Walter Scott.
Le bruit produit dès la première apparition des Promessi sposi (les Fiancés), attira à Milan le romancier écossais désireux de connaître l'heureux auteur
qui lui disputait, et lui ravissait presque, la palme du roman historique. Au milieu des compliments qu'ils échangèrent, Manzoni, toujours modeste, ayant dit qu'il devait tout à l'anglais, celui-ci aurait répondu : « Alors les Promessi sposi sont mon plus beau roman. » Que l'anecdote soit vraie ou non elle contientune vérité. Non qu'on puisse cependant, à priori, estimer les Promessi sposi supérieurs à tous les romans de Walter Scott, dans lesquels la peinture des caractères est certainement moins iieureuse et moins parfaite. L'idée est souvent la même : décrire des intrigues de sentiments, et des faits imaginaires en même temps que certaines conditions du temps et des lieux. Mais combien plus de richesse d'imagination, de variété de tableaux, de situations et de descriptions chez l'Écossais, quelle veine inépuisable de récits et d'intrigues ! Si en cela Manzoni lui est inférieur et s'il lui fit certains emprunts, à son tour aussi il lui fournit le sujet de scènes pleines d'intérêt. Un parallèle complet ne serait point ici à sa place et nous mènerait trop loin. Bornonsnous à quelques remarques qui pourront inviter ceux qui étudient à d'utiles comparaisons. Les deux fiancés, Renzo et Lucie, trouvaient obstacle à leur mariage dans la passion capricieuse de Don Rodrigue. Dans la Jolie fille de Perth (postérieure aux Fiancés), Henri et Catherine trouvent le même obstacle dans le prince de Rothsay, A la mort de celuici, de même qu'à la mort de Don Rodrigue, les deux fiancés se marient comme Renzo etLucie. Quand Don Rodrigue ne voit pour parvenir à ses fins, d'autre moyen que de faire enlever Lucie par Griso et autres sbires, qui ne se rappelle Rothsay chargeant son misé-
rable Ramorny d'enlever Catherine? Et frère Eustache dans le Monastère^ n'est-il pas le père idéal de fra Cristoforo? Et la circonstance par laquelle Lodovico devient fra Cristoforo, n'est-ello pas tout entière dans le chapitre xvii de VAbbé où est décrite la lutte de Leslie et de Seyton? Don Abbondio ne tient-il pas un peu de l'ahbé Boniface de Walter Scott? Et d'autres romans encore, les Puritains^ Ivanhoé^ durent fournir plus d'une idée au roman italien, où d'ailleurs, comme dans le Roland, comme dans le Décaméron, la matière empruntée est si parfaitement assimilée à Tensemble, si fondue, si une, prend tant de vie et d 'originalité de représentation, qu'elle est pour ainsi dire recréée à nouveau par le génie de l'auteur. Et c'est cela qui précisément place Manzoni aux côtés glorieux deBoccace et de TArioste.
Le grand succès, et le mérite universellement reconnu de son roman, n'empêchèrent pas Manzoni de le condamner dans sonZ)ï5cor50 5ii;/;'Owa;i^o storicOy comme étant un genre hybride ne pouvant d'après lui, accorder le vrai historique avec le vrai imaginé. Lequel a raison, de Manzoni poète ou de Manzoni critique? Il n'appartient pas à l'histoire littéraire de prononcer. Elle se borne à dire que jusqu'à présent, la généralité des lecteurs a donné raison au poète. Cependant il ne se tint pas pour satisfait malgré le concert d'éloges qui s'éleva de partout en Italie à l'apparition de son œuvre. Au contraire il la retoucha avec un soin et une patience admirables et finit par la faire rééditer en 1840, dans une forme peu différente de la première.
Il est bon de savoir que Manzoni, faisant allusion à son travail, avait exposé ses idées quant à la
forme extérieure : le style devait être uni, simple^, intelligible pour tous ; la langue rapide, aisée, telle qu'elle était généralement entendue et parlée, et non point empruntée aux dictionnaires. Mais oii se parlait cette langue pouvant être comprise de tous ? A Florence. Partant de ce principe l'auteur se propose donc de publier son roman dans le langage alerte du pays florentin en écartant, bien entendu, les formes dialectales spéciales, peu en usage ailleurs. Cette résolution se basait aussi sur une autre idée, celle de l'unité de la langue qu'il avait tant à cœur. Et il pensait que jamais celte unité ne s'obtiendrait, ni même une littérature vive, simple, forte, véritable expression du peuple, et accessible au peuple, si l'on ne rejetait tout le fatras des vieilles rhétoriques, des formes académiques et pédantes qui établies dans le vocabulaire, se perpétuaient fâcheusement dans la langue et dans l'esprit. Donc, étudier attentivement le ilorentin en n'écartant que les formes exceptionnelles, supprimer du dictionnaire tout ce qui n'entrait pas dans le langage courant etcultivé de Florence, voilà ce que se proposait Manzoni, et son moyen pour unifier la langue. Dans cette idée il prépara la rédaction de son roman, mais ne réussit qu'à moitié, car malgré lui il laissa passer une infinité de lombardismes et employa des formes ou littéraires ou impropres. Il mit quinze ans pour en purger complètement son œuvre, aidé de quelques auteurs toscans tels que Glambattista Niccolini, Gaetano Cioni, Emilia Luti^ Gluseppe Giusti. En 1840 parut la nouvelle édition corrigée dans le texte, d'après ces trois principes : 1° Substituer la phrase simple, usitée et comprise le plus générale-
ment, à la phrase plus ou moins recherchée précédemment. 2° Substituer les formes usitées à Florence, aux lombardismes et aux formes trop exclusivement littéraires en usage jusqu'alors. 3^ Substituer l'expression vraie à celle qui ne l'est pas. La seconde rédaction gagna beaucoup sur la première par la clarté, la grâce et la rapidité. C'est, de toutes les éditions qui se sont faites, et continuent à se faire depuis, celle qui est toujours entre les mains des lecteurs.
Après ces longs travaux le poète se recueilHt et ne donna plus d'autre production de son génie, à part quelque écrit succinct sur la question de linguistique qu'il avait soulevée et que d'autres reprirent avec des principes et un entendement divers. Grand pontife du romantisme italien, Manzoni eut l'admiration sans bornes de ses partisans. Mais quelques-uns des poètes restés fidèles aux traditions classiques, ne l'estimèrent peut-être point à sa valeur. Nous sommes encore sous l'influence de son œuvre littéraire et le bruit des extraordinaires louanges que le siècle lui décerna n'a point encore cesse»; aussi il ne nous est pas possible de porter un jugement irréfutable. Mais pour provoquer un mouvement d'idées comme celui qui se produisit à son occasion et en son nom, il fallait un esprit supérieur et Manzoni le fut certainement.
Pendant que l'école classique faisait en Lombardie ses dernières preuves contre le romantisme triomphant et que Manzoni, comme on l'a vu, ravivait dans la poésie le sentiment religieux, un génie puissant grandissait solitaire, dans une petite ville des Marches, loin de toute querelle d'école et de parti, occupé à étudier l'antiquité, particulièrement l'anti-
quité grecque, et à s'en approprier les formes claires et magnifiques : Giacomo Léopardi.
Né à Recanati du comte Monaldo et d'Adélaïde des Antici, il eut pour premiers et uniques maîtres, Giuseppe Torrès jésuite mexicain, et Sébastiano Sanchini. Tous deux déclarèrent n'avoir plus rien à enseigner au remarquable enfant, avant même qu'il eût alieint l'âge de 14 ans. Le comte Monaldo, sans être aucuaement exempt des préjugés du temps, aimait l'étude, et il classa et enrichit sa bibliothèque familiale, l'ouvrant à ses enfants à ses amis, à ses concitoyens {filiis,amicis, civibus), inscription qu'il lit graver à la porte d'entrée. En se confinant dans cette bibliothèque l'enfant chétif et délicat y perdit sa santé. De telle sorte que sa vue s'affaiblit, sa taille dévia, et atteint d'infirmités et de souffrances de tous genres, il mourut prématurément n'ayant pas connu la jeunesse. La philologie- fut l'objet de ses premières études, et il l'approfondit bientôt de manière à provoquer l'étonnement des érudits italiens et étrangers. Dans la progression de ses éludes et l'aggravation de ses infirmités, croissait en même temps chez lui ce scepticisme désespéré, marque caractéristique de son œuvre de poète et de penseur. De là s'explique qu'il résista aux désirs' de sa famille qui par inclination naturelle, et voyant sa difformité et sa chétive santé, cherchait à le persuader d'entrer dans les ordres. Mais d'autres idées se présentaient à l'esprit du jeune savant ! Voir le monde qu'il ne connaissait que par ses lectures nombreuses ; s'entretenir avec les érudits qui admiraient sa science philologique ; sortir du sauvage
pays natal oh il se trouvait presque étranger et qui n'était pas fait pour le comprendre; échapper au nombreux personnel de la maison où son esprit et son cœur se trouvaient tyrannisés par des maîtres luttant à l'envi à qui dirait le plus d'absurdités, suivant ce qu'il écrivit lui-même à Pietro Giordani qui alla le voir en 1818 après avoir entretenu une amicale correspondance avec lui. Giordani n'était pas en odeur de sainteté, et Léopardi inclinait peut-être déjà vers cette amère doctrine du doute où il entra si désespérément au cours des années. Ses parents ne virent donc pas de bon œil cette liaison et on inculpa même, à tort, Giordani des idées de désespérance du jeune homme. Les soupçons furent tels qu'on organisa une sorte de tribunal domestique ponr intercepter ses lettres. Aussi essaya-t-il de s'y soustraire, ainsi qu'il l'écrivit encore à Giordani, et il combina un projet de fuite qui se découvrit et manqua. Enfin, après bien des tribulations il obtint l'autorisation si désirée d'aller à Rome. Mais trop tard ! Ce voyage accordé quelques années plus tôt, aurait peut-être rétabli les forces et l'esprit du jeune malade. Mais sa santé était désormais ruinée, et cinq mois après il revenait à Recanati l'esprit plus abattu, plus découragé et désolé quejamais, rapportant de plus une cruelle désillusion. En 1825 il accepta les offres d'un libraire milanais, Antonio Forlunato Stella, qui le chargeait de certaines publications classiques. Il partit en juillet, s'arrêta un mois à Bologne, et ce séjour compta comme l'une des meilleures périodes de sa vie. A Milan, se trouvant moins bien, il re\ int à Bologne où il resta d'octobre 1825 à novembre de l'année suivante. De retour à Recanati
il y séjourna jusqu'en 1827, puis repartit pour Bologne et Florence. Là et à Pise il passa sinon d'heureux jours, du moins des jours moins pénibles, car il trouva un adoucissement à ses souffrances dans la douceur du climat et le charme de la nature, dans la suave pureté du langage, les habitudes aimables, la fréquentation d'hommes éminents tels que Capponi, Golletta, Gian Pietro Vieusseux qui avait fondé V Antologia dans le but de soutenir et répandre les doctrines romantiques déjà défendues par le Conciliatore pendant le peu de temps où il fut toléré sous la domination autrichienne. En juin, à Recanati, ses douleurs physiques et morales le ressaisirent plus cruellement. Il repartit pour la Toscane en 1830, et ses amis sur le conseil de Golletta, lui remirent une édition complète de ses œuvres, déguisant ainsi le secours pécuniaire qui pourvoyait à ses besoins. Mais sa santé déclinait rapidement. Presque à toute extrémité pendant Tété de 1831 il essaya de nouveau du climat de Rome. Il revoit Florence où, accueilli par des témoignages sympathiques et flatteurs, il est nommé membre de la Crusca. De là, se rendant à Naples dont le climat lui était conseillé, il s'établit chez son ami Antonio Ranieri qui lui prêta une assistance dévouée. Mais l'air salubre de ces lieux enchanteurs n'apporta plus son action bienfaisante sur sa santé détruite. Au printemps de l'année 1837 le choléra sévissant à Naples, Léopardi se proposa, s'il échappait au fléau, d'aller revoir les siens à Recanati. Mais son état empira, et il expira le 14 juin, après une vie de 39 années, infiniment malheureuse et cruelle^ comme il l'écrivait lui-même avec désespoir.
Tant que le jeune Léopardi (que Giordani qualifiait d'héroïque lorsque dans sa famille et dans son pays on ne l'appelait jamais que ragazzo^)^ se contenta de compulser les manuscrits, d'annoter, commenter ou traduire des auteurs oubliés comme Porphyre, iElius, Aristide, Hermogène, DionChrysoslome, Fronton, d'écrire des commentaires *S'z^r la vie et les œuvres de certains rhéteurs du second siècle, ou de réunir une collection de fragments de cinquante Pères, cela ne déplut point au comte Monaldo qui parut s'en amuser et crut pouvoir dormir tranquille quant à la voie littéraire de son fils aîné. Cette conliance se trouva même fortifiée peu après, par un nouveau travail de l'enfant prodige : Saggio sopra gli errori populari degli antichi, et par le disegno degli Inni cristiani.
Après avoir usé sa santé et sa vue en des études philologiques approfondies, et compris que son esprit s'était formé etinùri, le jeune Léopardi voulut voir si la nature l'appelait vers autre chose et il s'adonna à la poésie. Depuis que fai commencé à connaître le beau, fai senti que cet empressement à traduire, et ce désir ardent de faire mien ce que je lis, m'ont été donnés par les poètes; et que de la nature et des passions je tiens l'irrésistible désir de composer. C'est ce qu'il écrivait à Giordani en 1817. Il s'essaya en effet dans une traduction de VOdyssée, et ce ne fut point en vain qu'il explora les vastes domaines de l'érudition. Bientôt la puissance de son esprit se révéla dans l'art lorsque l'amour