‹ Histoire de la littérature italienneChapitre 31 sur 45 · Voir que tout est vain, hormis la douleur · texte numérisé non relu

Voir que tout est vain, hormis la douleur

dorment. Il interpelle ainsi le courageux Maj, voulant que d'illustres exemples secouent son siècle de fange pourle préparer à de nobles actions, ou l'amener à s'apercevoir de sa honte. C'est un peu dans le même sens qu'il compose pour sa sœur Pauline qui devait se marier, un très beau chant n'ayant rien de l'habituel épithalame arcadique, mais ofi il la réconforte par de sages avis, et ç>\\. il chante l'amour et la beauté, non d'une manière langoureuse et idyUique, mais parce que l'un incite aux belles actions, et que l'autre commande aux nobles sentiments. Et il se reporte en imagination vers les vaillantes femmes de Sparte, à la mort tragique de Virginie par laquelle

... l'eterna Roma in duri ozi sepolta Femmineo fato avviva un' altra volta ^.

De même pour le garzon bennato victorieux au jeu de paume, il dirige sa pensée vers un but élevé et vers l'Italie, l'engageant si elle s'oublie et tombe toujours plus bas, à mourir avec elle :

Alla Pati-ia infelice o buon gai-zone, Sopravviver ti doglia.

Mais ayant perdu bientôt tout espoir dans les destinées de son pays, il lance un dernier cri dans Brutus /e/ew/ze, lorsque les courageux patriotes furentenfermés dans les prisons du Spieiberg à la suite des mouvements réprimés de 1821. UgoFoscolo, après avoir perdu à la fois son pays et son amour, lit entendre

1. Rome éternelle, ensevelie dans son honteux repos, est ranimée une fois encore par le sacrifice d'une femme.

aussi dans « Jacques Ortis » la plus poignante de ses élégies. Léopardi semblable en cela à Foscolo, croyant le sacrilice de sa patrie consommé et toute voie fermée à l'espérance, scella son testament politique par un chant au dernier défenseur de la patrie romaine. Et de même que dans les sanglots de Jacques Ortis méditant son suicide, palpite l'âme ardente de Foscolo, de même dans les paroles suprêmes de Brutus déjà résolu à mourir, s'annonce le découragement de Léopardi, désenchanté de tout, trompé dans ses plus chères affections, mécontent des hommes, vaincu par la nature et désormais persuadé de ce néant qu'avec une douleur inquiète il interroge, scrute et maudit.

Mais d*oii vint chez Léopardi ce scepticisme poignant? L'argument le plus ordinairement apporté pour répondre à cette embarrassante question, est celui des souffrances qui Taccablèrent pendant sa courte existence, ce qui ne concorde pas avec les paroles plus explicites du poète lui-môme. On en accusa son intimité avec Giordani. Un biographe français, Leclerq, en rejeta poétiquement la cause sur ses études, sur le goût infiniment délicat que les grands modèles de l'antiquité avaient entretenu en lui, sur le mirage qui luireprésentaitla société gréco-romaine comme plus heureuse que la nôtre. On avança d'autres arguments plus spécieux encore, et il faut reconnaître que dans chacun il y a du vrai, et que chacune de ces raisons a contribué plus ou moins à foncer la couleur des pensées de l'écrivain, déjà mélancoliques et sombres en elles-mêmes. Mais il y a autre chose. « Le monde de Léopardi (écrivait dans la Critica

moderna Gaetano Trezza), si mal compris et si calomnié^ n'est pas un phénomène sorti du cerveau malade du poète ^ mais il représente V état psychologique de son temps. » Et il avait dit d'abord : « On se méprendrait sur Léopardi si Ton attribuait son scepticisme aux souffrances qu'il endura, et si l'on croyait qu'il fut le cri solitaire et douloureux d'un ccçur blessé, tandis qu'il est la protestatioii cruelle de l'âme humaine révoltée. »

Et dans le raisonnement de Trezza il y a aussi beaucoup de vrai, car le scepticisme léopardien ne pouvait pas ne pas provenir en grande partie, de Fétat intellectuel et moral de son temps. Enfant de son siècle Léopardi sentit, lui aussi, le souffle des idées que les encyclopédistes et les philosophes français avaient étudiées et propagées. Les deux courants opposés qui entraînaient Tesprit moderne, commençaient précisément à se manifester fortement chez nous au début de ce siècle, l'un aboutissant à Manzoni l'heureux poète de la foi, l'autre à Léopardi, le très infortuné poète du doute ^

La sensibihté délicate de son cœur désireux d'amour, alors que l'amour ne sourit qu'à des dehors sédui-

1. Onnepeut passer sous silence les l'ccentes études de Giuseppe Sergi, de M. L. Patrizzi, et de Gesai'e Lombroso qui, se basant sur des recherches et des causes purement phj'siologiqucs, assurent que dans Léopardi se rencontraient tous les coi'aractères de la dégénérescence au sens pathologique. Cette doctrine de la. psychopathie léopardienne est admise aussi dans une certaine mesure par des hommes de lettres comme Graf [cfr. Foscolo, Manzoni, Léopardi,Turin, Loescher, 189S), mais elle est combattue par d'autres, avec plus de sentiment il est vrai, que de sérieuses raisons. Quelles que soient les causes physiologiques et pathologiques du pessimisme léopardiep, nous ne devons ici en considérer que la manifestation littéraire.

sants, est certainement une des causes psychologiques, et non la moindre, du scepticisme et du malheur de Le'opardi. Lultimo canto di Safjo est la protestation de son àme humiliée d'être emprisonnée sous une enveloppe indigne. « Belle est la terre, beau est le ciel, mais la poétesse de Lesbos n'a

(V ... di codesta

Infinita beltà parte nessuna ' »,

et c'est en vain que la triste amante méprisée la désire et l'envie. Dans ses lettres et dans ses vers le poète fait parfois allusion au dédain dont il était pu se croyait l'objet, à cause de la difformité de son corps. Il reproche à la nature qui lui donna un cœur fait pour aimer, de lui avoir refusé la beauté qui l'eût fait aimer

per viiili imprese fer dotta lira o canto, Virtù non luce in disadorno amraanto 2.

Cette soif d'amour et cette liumiHation devaient torturer le poète puisqu'il put en un moment d'illusion cruelle s'imaginer avec bonheur, arrivé au terme de sa vie pour demander et obtenir en cette heure solennelle ce qu'autrement il n'eût jamais obtenu! Cette illusion, il la décrit dans Consalvo, où le triste spectacle de la mort par quoi commence ce chant, se dissipe peu à peu et se change en une extase divine lorsqu'Elvire vaincue par la pitié de soîi ardente passion, accorde au mourant l'ineffable don de ses

d. De celle infinie beauté aucune part.

2. Le génie chez l'amant disgracié, ne brille ni par de mâles exploits, ni par une lyre savante, ni par ses chants!

baisers. Alors Gonsalvo n'est plus le sceptique blasphémateur du destin ; il ne se plaint plus d'être né; il n'a pas vécu en vain et trouve son sort heureux :

Lice, lice al mortal, non è già sogno, Corne stimai gran tempo, ahi lice in terra Provar félicita-.

Mais le poète vit disparaître l'un après l'autre tous les objets de son amour. Longtemps il en garda l'image gravée dans son cœur et ne cessa de leur consacrer ses pensées et ses chants. Pendant ses promenades solitaires ces souvenirs chers peuplaient son imagination d'exquises visions. Il sentait alors l'apaisement, et en face de la solennelle majesté de la grande nature, sa pensée s'égarait doucement dans l'espace infini.

Dans cet état d'esprit le poète écrivait ses plus beaux chants, celui tout particulièrement beau, A Silvia. 11 la voit toujours, telle qu'il avait coutume de la contempler dans la réalité, à la fenêtre de sa petite chambre, et il la représente telle qu'il la voyait. Il semble qu'on l'entend chanter, et qu'on voit ses mains habiles courir sur le métier. On éprouve le ravissement qu'éprouvait le poète lui-même et qu'il sut si bien faire passer dans ses strophes :

Mirava il ciel sereno, Le vie dorate e gli orti.

E quinci il mar da lungi, e quindi il monte. Lingua mortal non dice Quel ch' io sentivo in seno.

1. Le mortel peut, oui, il peut — ce n'est pas un songe comme je l'ai longtemps cru, — ah! il peut éprouver le bonheur sur la terre.

Che pensieri soavi, Che speranze, che cori, o Silvia mia ^ .

Revenu peu après à Recanati, étreint par d'anciennes et de nouvelles souffrances, le poète en une triste effusion, rappelle ses sentiments dans les Ricordanze. Léopardi est tout entier dans cette poésie, avec ses espérances et ses aspirations juvéniles, ses déceptions et ses chagrins, ses mépris et ses souvenirs, avec son amour. Et l'art du vers est d'autant plus admirable qu'il se révèle moins dans cette franche et délicieuse simplicité.

Mais Nérine et Sylvie s'effacèrent rapidement, à l'apparition du réel, de ce réel, bourreau perpétuel du pauvre Léopardi, de ce néant que tristement il interroge et accuse. Lui qui ne peut agir ni rester calme devant le grand mystère de la vie, il le sonde de tous côtés avec l'acuité de ses raisonnements, et s'il aboutit à quelque triste conclusion il se désespère et se demande à quoi sert la connaissance et l'intelligence, la raison et l'être. Il envie le temps qui sait la cause des choses, et voudrait être comme le passereau qui n'a souci de rien, voit sans observer, ne se réjouit ni ne se plaint, chanle et meurt, ignorant de toutes choses. Pour moi la vie est un malheur. Voilà la suprême conclusion à laquelle se ramènent toutes les lamentations de Léopardi et à laquelle tout conspire à l'entraîner. S'il est une satisfaction pourtant, c'est de sortir de la souffrance, un bonheur, c'est la mort qui de toute douleur guérit. A ces idées,

1. Je voj'ais le ciel bleu, les sentiers dorés, les jardins. D"uncôté la mer dans le luintaia, do l'autre la montagne. Nulle langue humaine ne dira ce que je sentais en moi ; quelles pensées douces, quelles espérances, quelles harmonies! oh! ma Silvia...

qu'avive souvent le sentiment ardent de l'amour, s'inspirent la plupart de ses chants : La vita solitaria, La quiète dopo la tempesta, Il passera solitario, Il canto notturno d'un pastore errante nell Asia, Amore e 3forte et tant d'autres. Dans la vie solitaire, première note de cette gatiime ascendante, il se déclare content tant qu'il lui restera assez de vie et dé souffle pour gémir, et dans Amour et Mort^ la dernière, il termine en désirant la belle Mort, et en attendariL avec sérénité le jour,

Ch' ei pieghi addormentato il volto.

Nel suo virgineo seno^.

L'ironie cruelle du pessimisme léopardien se manifeste davantag;e encore dans ses derniers chants : la Palinodia et la Ginestra. La Palinodie est une des plus sombres pages delà philosophie deLeopardi qui, avec une raillerie peu généreuse, ne craint pas de blâmer les hommes dans leur effort pour aider leur destin, tout en les plaignant comme frères d'infortune. Et cette idée est vaguement esquissée dans la Ginestra -. « Ici, oii la fleur solitaire disperse ses buissons odorants, se dressaient d'orgueilleuses cités ensevelies avec leurs habitants sous la lave brûlante du redoutable mont exterminateur, le Vésuve, Qu'ils viennent ici ceux qui ont coutume de vanter noB magnifiques destins en progrès, et qu'ils voient combien peu se soucie de nous la marâtre nature qui d'un simple mouvement peut nous anéantir. Fou est celui qui parle de bonheur et se repaît d'un orgueil malsain. Celui qui sous la misérable enve-

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