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De fantômes grandissants, qui demandent la guerre

2. Ils sont fils de la terre laborieuse, les soldats qui montent armés aux cimes idéales, — les cavaliers aux trois couleurs. — C'est du sol plébéien que la patrie les tire.

LE ROMANTISME ET LA LiriÉRATURE AU XIX° SIÈCLE 341

du massacre sanglant, s'élève une note douce, comme dans ce portrait délicat de la princesse de Lamballe :

Corne tenera e bianca, e corne fina!

Un giglio il collo e tra mugheUi pare Garofano la bocca piccolina '.

Les Odes barbares représentent la dernière phase de l'évolution poétique de Carducci. Le titre donné au genre nouveau fit fortune à rebours, car beaucoup ayant pris à la lettre ce qualificatif et ne comprenant pas la poésie, ont condamné et chansonné sa barbarie. Carducci dans le choix de ce titre était poussé, comme toujours, par une raison historique, simple et profonde à la fois. Nos anciens classiques auraient fait en latin des chants semblables à bases de arsis et de thesis et de quantité; les expressions d'une langue romane chantée sur le rythme extérieur des vers classiques n'auraient pu, pour leurs oreilles habituées aux odes d'Horace, former que des odes barbares.

Voilà en résumé l'origine du titre, car pour être appelées classiques, il eût fallu à ces Odes la langue latine et la raison intérieure du rythme. Les odes carducciennes sont donc harmonisées de vers italiens, suivant le mode môme de Chiabrera. La question se réduisait à trouver cette combinaison de vers itahens pouvant rendre le mieux le rythme d'une forme métrique latine déterminée, et lue suivant l'accent grammatical sans tenir compte de la

1. Si délicate, si pâle et si fine ! un cou au teint de lys; une bouche mignonne se détachant ainsi qu'un œillet au milieu de muguets.

quantité des syllabes et de l'alternance des arsis et thesis. Un de nos vers de sept pieds (quelquefois même de six) précédant un de neuf (ou un décasyllabe privé de la première syllabe) donne à peu près le rythme d'un hexamètre. Un vers de cinq pieds précédant un de sept rend assez bien l'allure et la cadence du pentamètre. Voilà donc un distique formé.

Quando a le nostre case la diva severa discende Da lungi il rombo de la volante s'ode...''

Suivant les mêmes procédés sans rigueur systématique et absolue, il a reproduit le mètre alcaïque et renouvelé le mètre saphique. Si Fessai tenté précédemment n'avait pas réussi c'est que l'idée poétique contenue dans les vers ainsi harmonisés par Chiabrera et par Fantoni, manquait de force. Mais à Carducci l'histoire littéraire ne déniera pas l'honneur d'avoir enrichi le patrimoine actuel de la poésie italienne de formes métriques nouvelles, ou du moins peu en usage.

Laissant de côté maintenant la raison métrique, que sont, dans le fond et dans la forme, les Odes barbares'^. Il me semble qu'on remarque avant tout dans les Odes barbares une grande concision de pensée. Non soumis à la tyrannie de la rime le poète, dans le foyer actif de son cerveau, crée l'idée poétique en même temps que la forme qui doit l'incarner. Alors le coloris et l'harmonie ne ressortent plus comme le résultat d'une élaboration secondaire qui succède et se superpose à l'élaboration idéale, mais

1. Quand sur nos maisons descend la sévère déesse, on entend au loin le bruissement de ses ailes.

paraissent, et sont en eliet, un élément naturel et essentiel de la pensée elle-même. Et il est facile de comprendre comment de là est résulté cet accord si complet du dessin, cette concision de pensées et cette relation organique entre la forme et la matière. Avec raffinement de l'art les motifs de l'inspiration prennent aussi de la force et de la précision. Le sentiment historique plus complet et plus ferme pénètre et anime dès lors l'esprit du poète, et lui fournit les sujets de ses meilleurs chants. Le Carducci première manière, sans avoir un parti pris systématique, ne cachait pas certaines préférences artistiques et philosophiques, allant de Y. Hugo à Michelet et à Quinet, de l'école de Romagnosi à celle de Mazzini, passant par Cattaneo et Giuseppe FeiTari. Le Carducci des Odes barbares sortant de la sphère moyenne oij s'équilibrent les systèmes, les doctrines et les idées du présent, s'est élevé à une hauteur d'oii il peut, dans une envolée plus large et plus ferme, embrasser tous les mouvements de la pensée et les faits de la vie sociale, faisant retentir dans ses citants, non plus le cri passionné d'un combattant rebelle mais la voix grave et apaisée de l'histoire. Le poète peut ainsi chanter Garibaldi et la reine d'Italie, Charles- Albert et Eugène Napoléon, les sources de Clitumne et les thermes de Caracalla, Cadore et Miramar, la statue de la Victoire et le monument de Shelley.

Les premières Odes barbares, parues en 1877, présentent ça et là quelques incertitudes de métrique et une fusion incomplète de la pensée avec la forme, mais atteignent tout de suite une hauteur qui, si elle fut ensuite égalée par d'autres, ne fut jamais dépassée. Alla Stasione est une œuvre qui rend admira-

blement la vie et le sens du lieu, dans le sentiment spécial avec lequel le poète le comprend. La poésie saphique Aile fonti del Clitumno est la plus vaste et la plus haute conception lyrique de Carducci : l'Italie et Rome, pensée constante, double et une, de notre poète. Et dans Tliistoire comme dans la fable, dans la nature comme dans le sentiment, elles vivent et resplendissent en une succession de belles strophes, tantôt graves et profondes comme le mystère de la légende, tantôt émues et chaudes pour l'avènement de Rome triomphante, tantôt attristées du médiéval désert devenu le royaume de Dieu, tantôt confiantes dans les destins nouveaux de l'humanité et de la patrie, tantôt sereines dans la brillante peinture du paysage alpestre.

Les Nouvelles odes barbares, parues en 1883, marquent dans leur ensemble un progrès quant à la construction technique et métrique et quant au style ; elles ont aussi plus de variété de ton, de sujet et de formes. Citons Alla regina d'Italia^ La Madré^ Per le nozze di mia figlia et Giuseppe Garlbaldi. La poésie alcaïque Per la morte di Eugenio Napoleone est le chef-d'œuvre de cette série. Par les détails du style, l'unité et la vigueur de l'idée et de son expression, elle n'est point inférieure aux Fonti del Clitumno, tout en ayant moins de souffle et de lyrisme, moins de largeur de dessin et d'élévation poétique en général.

Les Troisièmes odes barbares, avec certains vers d'une remarquable fraîcheur, comptent un autre chefd'œuvre dans le château de Miramar d'où l'archiduc Maximilien d'Autriche s'embarqua pour ceindre la couronne du Mexique qui lui coûta la vie. Le noble

sentiment du fait historique se mêle à une sorte de profond sens du lieu par lequel le paysage se recrée dans l'imagination du poète, se nuance, s'éclaire et s'avive des impressions du fait. Dès lors, les odes de Garducci s'inspirent toutes de cette idée : recueillir la voix des événements dans les lieux mômes, et dans la figuration idéale de ceux-ci et de ceuxlà, faire jaillir grave et terrible l'esprit de l'histoire, Némésis implacable par qui tombe la tragica proie ' des Bonaparte, (In Morte d'Eugenio Napoleone) par qui le noble et généreux Maximilien est destiné en holocauste à la grande divinité mexicaine qui attend le descendant de Charles-Quint, victime désignée des anciennes luttes.

Un sentiment patriotique, invincible et ardent, se remarque dans l'ode Pienionte, belle de hautes pensées et d'images pittoresques. Charles-Albert, qui en se sacrifiant, s'était racheté aux yeux des premiers libéraux, de leurs espoirs d'abord entretenus, puis trompés, est après sa mort, comme en une vision fantastique, escorté près de Dieu par ces mêmes libéraux qui lui pardonnent au nom de la patrie pour laquelle il avait aussi souffert et succombé :

Venne da l'alto un vol di spiriti e cinse Del Re la morte

E tutti insieme a Dio scoiiaron l'nlma Di Carl'Alberto. — Eccoti il re, Signore, Clie ne disperse, il re che ne percosse. Ora, 0 Signore,

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