CHAPITRE PREMIER ORIGINES
Provenance des langues romanes. — Émigrations et civilisations pré-romanes. — L'Italie romanisée. — Le latin littéraire et le latin populaire. — Le senno rusticus substitué au latin littéraire. — Développement des idiomes romans. — Retard de notre idiome vulgaire.
Un peuple patriarcal d'agriculteurs et de pasteurs, quittant par de successives migrations ses très antiques demeures des hauts plateaux de la Bactriane, dans l'Asie centrale, se répandit dans les régions du centre et du midi de l'Europe.
De ces peuplades, dites aryennes, une partie, descendant à travers l'Oural et le Caucase, s'établit au milieu des vastes forêts qui couvraient l'Europe centrale, une autre au sud de la péninsule des Balkans et en Italie. Avant de se séparer de la souche
a HISTOIRE DE LA LITTERATURE ITALIENNE
originelle, ces tribus devaient déjà différer entre elles par certaines coutumes, certaines traditions, et par le langage. Et ces différences ne firent que s'accentuer par l'influence active et continue des divers pays oii elles se fixèrent. Ainsi prirent naissance trois branches principales, sœurs à l'origine, mais bientôt étrangères Tune à Tautre et différant ensuite entièrement d'institutions sociales, de mœurs et de langage. Ces trois branches, allemande^ grecque et italienne, la linguistique les a rattachées de nos jours seulement, à la même souche, la souche aryenne.
La nature sauvage des pays du centre de l'Europe façonna ses nouveaux habitants aux durs exercices de la guerre et de la chasse.
Tandis que la douceur du climat, la pureté du ciel, l'aménité des coteaux clairs et des vallées fertiles, des côtes sinueuses et découpées, le magnifique spectacle des mers Ionienne et Egée peuplées d'îles hospitalières et productives, préparaient les Grecs primitifs aux métiers pacifiques de l'agriculteur et du pasteur, et à la laborieuse activité du commerce, ouvrant et élevant en même temps leur esprit ingénieux au sentiment parfait de la vie sociale et de l'art.
En Italie l'aspect divers des chaînes sévères et des vallées fertiles, des vastes marais et des riantes collines, forma son peuple industrieux à l'agriculture et au commerce, aux rites solennels et au gouvernement de l'État. Ainsi brilla la première civilisation étrusque et fleurirent les antiques fédérations ombrienne, osque et latine.
Rome s'éleva. Par son extraordinaire puissance d'assimilation elle détruisit la nationalité des peuples
vaincus. Aussi, Osques, Ombriens, Samnites, Messapes, Sabelli, Étrusques, etc., perdant pour ainsi dire le souvenir de leur première origine, devinrent et se sentirent très vile romains. Ils ne s'assimilèrent pas seulement dans les institutions politiques et les formes de la vie sociale, mais aussi dans la langue ; et lorsque la littérature latine fut à son apogée, Catulle de Vérone, Gicéron d'Arpinum, Salluste d'Amiternum, Horace de Venouse, Ovide de Sulmone, Virgile de Mantoue, Tite-Live de Padoue se révélèrent comme les premiers législateurs et les maîtres immortels de la langue de Rome, et surtout comme les interprètes et les dépositaires, pour ainsi dire, de cette romanité qui est à la fois l'àme, la force et la gloire de ce peuple si grand parmi tous les peuples du monde.
Bien que chez les nations vaincues, tant en Italie qu'en Gaule et en Espagne, le latin fut imposé comme idiome officiel en quelque sorte et fut celui des écoles, de la curie, des comices et de la tribune, l'usage du langage primitif dut survivre longtemps encore dans l'intimité des relations privées et familiales. De plus, tous ces peuples, en soumettant inconsciemment le latin aux mutations phonétiques que la nature du langage primitif nécessitait, en modifiaient la prononciation. A Rome, même au plus beau temps de la civilisation et de la littérature, on ne parlait pas toujours et en toutes circonstances la langue magnifique de Gicéron. Une élaboration artistique, lente et progressive, depuis le temps d'Ennius et de Galon l'Ancien jusqu'au temps de la brillante civilisation romaine, avait façonné peu à peu la première langue du Latium en l'affinant par des artifices de style, et
en la rendant solennelle par la richesse, la magnificence et l'harmonie. Dans le langage usuel, le peuple ne pouvait donc suivre le perfectionnement rapide de la langue littéraire qui tendait de plus en plus à s'éloigner de l'usage commun. En sorte qu'au temps d'Auguste, elle en différait sensiblement, aussi bien dans les constructions et les formes grammaticales, que dans l'emploi et la signification des mots.
Ainsi, pendant que fleurissait la belle littérature latine, les peuples de civilisation romaine eurent à la fois et parallèlement deux langues : un idiome littéraire soigneusement élaboré, avec des règles établies et suivies d'après un type idéal commun d'élégance, d'harmonie, de perfection, et un dialecte populaire qui servait aux usages courants de la vie, et variait suivant le plus ou moins d'affinité entre la langue primitive et la langue romaine, suivant le temps plus ou moins rapproché de la conquête et le plus ou moins d'influence exercée par Rome dominatrice.
Lorsqu'ensuite l'immense édifice de l'Empire commença à se désagréger, et que la civilisation et la littérature arrivèrent à une rapide décadence, la langue littéraire qui avait suivi la même progression, finit par perdre aussi de sa beauté. Les idiomes vulgaires prirent de la force, et s'édifiant sur ses ruines, arrivèrent à leur tour à la hauteur de langue écrite. Alors dans les écrits, même dans ceux de caractère littéraire, pénétrèrent presque définitivement une multitude de formes dialectales qui, dans les livres des grands auteurs, avaient à peine osé se montrer comme de rares signes de cet idiome désigné
généralement par les qualificatifs méprisants de castrensis, vulgaris,rusticus, oppidanus, plebejus. Alors, même dans la langue écrite, les mots d'usage vulgaire détrônèrent les mots correspondants de la langue littéraire. Ainsi, caballus se substitua à equus; casa remplaça do?nus ; serpens succéda à anguis; bucca à os; spatula à humérus, etc. Ille et unus servirent d'articles. L'adverbe se forma en ajoutant l'ablatif mente à l'adjectif; et au lieu de forliter, honeste, on écrivit forte-mente, onestamente. Les consonnes finales m, 5, t^ déjà tombées ou aliaiblies dans la langue parlée, disparurent aussi complètement de l'écriture : mensem = mese; (erram = terra; venit = viene. h'u final devint o : usus, muims = uso, muro. Substantifs, adjectifs, participes perdirent la forme neutre et, dans la déclinaison, les particules prépositives remplacèrent les di'sinences variables.
Le verbe s'augmenta de nouveaux temps et denouveaux modes nécessaires pour spécifier plus anaiytiquement les idées. Le parfait amavi suffisait aux classiques, mais au peuple les différents rapports de passé qu'il exprimait n'apparaissaient pas clairement. Il se forma ainsi trois sortes de temps : le passé, le parfait, le plus-que-parfait de notre conjugaison. Par la même raison, on ajouta le mode conditionnel que n'avaient pas les classiques latins. Les formes du futur se modifièrent également dans les nouveaux idiomes parce que la ressemblance des sons créait une confusion entre amabam et amaboy les deux consonnes finales, m et 5, ne se prononçant généralement pas. On substitua à amabo la circonlocution amare habeo qui devint dans la suite
amarabbo, amaraggio, amero (amar-ho). De amare habebam on eut amar avia, amaria; de amare habuiy amar-ebbiy aynarei, amerei. L'r flnaldu mot passif amor ne se prononçant pas, et le mot actif amo ne s'en distinguant pas, on eut alors recours au verbe su7n en l'employant comme auxiliaire et on composa les formes du passif : sono, era, fui, saro amato. Les verbes essere et avère se dépouillant presque de leur sig-nifîcalion propre, devinrent, dans la conjugaison des autres verbes, uniquement des mots de formes, ou auxiliaires, destinés à indiquer la forme active, passive ou neutre, et les rapports particuliers de temps, de mode, de personne et de nombre devant s'attribuer à l'idée générale d'action, invariablement exprimée par le participe passé. On eut ainsi ces formes : ho, avevi, avemmo, ebbero, avreste guardata; sei, fu, sara fuggito, etc.
Par ces procédés, les nouvelles langues, plus ou moins dérivées d'un mélange de latins vulgaires et de latin littéraire, après une lente évolution de plusieurs siècles, arrivèrent à se former et à se manifester. Elles furent appelées romanes, de Tadjectif romanicus, parce qu'elles étaient parlées chez les peuples d'antique civilisation romaine; ou néo-latines, c'est-à-dire dérivées da latin.
Ces langues sont au nombre de sept : espagnole, portugaise, provençale ou langue cVoc [hoc = si), française ou langue doïl, (moderne oui = si,) ladinique (parlée dans l'Engadine et le Tyrol), valague et italienne. Diverses circonstances historiques amenèrent leur développement avec plus ou moins de rapidité. La langue d'oïl, par exemple, qui était l'ancien français usité dans le nord de la France, eut
forme littéraire avant la langue d'oc en usage dans le midi. Chez nous la nouvelle langue vulgaire ne commença à produire des œuvres litte'raires qu'au xin^ siècle, alors que depuis près d'un siècle et demi, fleurissait la langue provençale.
Cependant, depuis longtemps en usage dans le peuple, et luttant avec le latin littéraire, elle obtenait peu à peu sa propre hégémonie et déterminait sa pro[)re physionomie. On en voit déjà quelque signe en certains documents des \f et vu® siècles, et sous ce rapport le placito d'un juge de Campanie, en 960, est à remarquer. On a de ce nouvel idiome, au XII® siècle, une manifestation plus complète dans l'inscription du dôme de Ferrare et dans le Rit/no cassi nese. La Cantilena d'un jongleur toscan^ que l'on croit des dernières années du xii^ siècle, une note d'un banquier florentin (1211), et des notes d'administration privée du siennois Matania, de 1232 à 1243, indiquent que la nouvelle langue vulgaire était déjà formée en substance dès le début du xin« siècle.
Ce retard notable dut tenir à des causes générales de deux ordres. D'abord à la durée persistante de la langue ancienne, toujours considérée comme langue nationale, et devenue langue oflicielle et obligatoire de la liturgie sacrée et do la doctrine religieuse ; langue des graves auteurs, tels que Prudence, saint Ambroise, saint Jérôme, saint Augustin, chez lesquels l'influence de la culture classique est manifeste. Il est dû, en second lieu, aux circonstances malheureuses traversées par l'Italie, du v^ au x* siècle notamment, d'oii résultèrent des conditions politiques et sociales peu favorables au développement d'une nouvelle culture.
La Gaule, entièrement soumise aux Francs, eut moins à souffrir des invasions barbares. Bientôt assimilés et fondus avec eux en un seul peuple, les Gaulois se dépouillèrent aisément de cette romanité qui n'était que de surface et, libres et renouvelés, se sentirent désireux de manifester leur nouvelle vie par de nouvelles formes.
En Italie il n'y eut pas fusion entre les vainqueurs et les vaincus. Opprimés et divisés, les Italiens se sentaient toujours romains, et avec une ténacité basée sur un louable sentiment de patriotisme, ils restaient éternellement attachés aux anciennes traditions, et gardaient fidèlement l'ancienne langue dans laquelle, seule désormais, survivaient les souvenirs de la grandeur passée. Les idiomes des barbares du Nord n'apportèrent donc que peu d'éléments à la langue italienne {albergo, bando, bancOj guanto, guerra, palco, sprone...) l'arabe très peu, (albicocco, ammiraglio^ alchùnia, alcova, alfieré) et moins encore le grec, dans la période primitive, [acacia, agata, agone, anfora^ disco).
Ce n'est qu'au xii^ siècle que les Italiens purent secouer, en partie, le joug des servitudes ecclésiastiques et féodales et parvenir à un état social et politique moins dur. Alors, des régions centrales particulièrement, passa sur toute la Péninsule un courant de vie nouvelle qui féconda et activa les germes de la nouvelle civilisation. Les études se multiplièrent, la culture se développa et se répandit, le goût se raffina, et les idiomes vulgaires, libérés de leurs entraves séculaires, purent affronter sans crainte les difficultés dans le discours littéraire (xiii« siècle).