CHAPITRE II
La culture italienne pendant la période des invasions. — La culture italienne après l'an mille. — Progrès de la civilisation. — Développement des arts. — Premières manifestations de la poésie. — Les troubadours. — Troubadours provençaux en Italie. — Troubadours italiens. — La poésie de cour en Sicile. — Poésie populaire dans le midi de l'Italie. — Poésie mystique dans rOmbrie. — Poésie populaire dans la Romagne, les Marches et l'Emilie. — Poésie populaire dialectale à Gênes, en Lombardie et en Vénétie. — Poèmes franco-vénitiens. — Nouvelle poésie d'art à Bologne — Des divers genres poétiques en Toscane. — Poèmes allégoriques. — Le dolce stil niiovoei la lyrique de Dan'e. — Poètes de l'école du Dante. — Sujet de la Vita nuova de Dante. — Les vers de la Vita nuova. — L'allégorie de la Donna gentile. — Sur la réalité historique de Béatrice. — Poésies secondaires. — La prose au xiii' siècle. — Les traductions. — Premiers écrits savants en prose. — Le Novellino. — Chroniques apocryphes et authentiques.
Les invasions barbares ralentirent mais n'arrêtèrent pas complètement la civilisation qui s'était étendue de manière durable, de Rome sur toute l'Italie. Même sous la domination des Ostrogoths et des Lombards, les anciennes institutions avaient
survécu, timides il est vrai, et presque cacliées, et les antiques monuments, bien qu'en partie détruits, faisaient l'admiration des générations affaiblies qui, ne pouvant accroître le nom et la gloire de Rome, se nourrissaient de souvenirs, gardant, autant qu'elles le pouvaient, la langue et les traditions classiques. Sous le règne môme de Théodoric (490-526), qui fit restaurer quelques monuments romains, deux hommes cependant se distinguèrent et projetèrent une vive lumière sur les ténèbres de cet âge : Boëce et Gassiodore.
Homme de lettres et philosophe, de grande intelligence et de grand cœur, le romain Boëce (480-524) embrassa dans un esprit très large toute l'antiquité, dont il fut pour ainsi dire le dernier écho. Il se consolait de peines imméritées par son ouvrage De consolatîone philosopàiœ, l'un des textes philosophiques les plus appréciés au moyen âge, et dans lequel Dante Alighieri lui-même médita avec ardeur et profit. Le calabrais Gassiodore (480-575), historien des Goths, bien qu'inférieur en génie et en talent, contribua beaucoup à la culture de son temps et des temps suivants en créant, en Galabre notamment, sous la règle de saint Benoît, une école modèle pour l'époque et en composant des ouvrages didactiques de tous genres destinés spécialement à entretenir le culte de la littérature classique.
C'est vers ce temps que remonte la division de l'enseignement scolastique, prise d'un auteur alexandrin, dans les deux groupes du trivium et du quadrivium, c'est-à-dire grammaire, rhétorique et dialectique; arithmétique, géométrie, astronomie et musique. C'est également au vi® siècle que l'ordre
des Bénédictins commença à se distinguer, et que devint célèbre leur monastère du Mont-Gassin dont Leone di Marsico, au xii* siècle, narra les fastes dans Chronicon monasterii Casinensis. Ce monastère, comme plus tard ceux de Bobbio. de Farfa et de la Novalaise, fut un actif foyer d'études et garda, pour l'instruction et l'admiration de la postérité, de nombreux et précieux monuments de l'antiquité classique.
Moins propice à la civilisation italienne fut certainement la domination lombarde pendant laquelle les lettres et les arts n'eurent qu'un pâle éclat. Des éclairs passagers, avec le règne de Tbéodelinde qui attacha son nom à la cout^onne de fer et à la cathédrale de Monza, avec Paolo d'Aquilée, dont les hymnes, onze siècles plus tard, furent étudiés par Manzoni, et avec les poésies latines de Venance Fortunat.
La féodalité carolingienne, qui succéda à la domination lombarde, ne semble pas avoir apporté à la culture un accroissement notable. Continuant à être exclusivement monacale, elle n'avait pu aviver encore l'esprit et la vie du peuple. Cependant, par beaucoup d'éléments de la science antique, étudiés et modifiés, les principes d'une nouvelle matière doctrinale et poétique se trouvèrent posés. Le symbole et l'allégorie transformant l'œuvre des poètes anciens, de nouvelles légendes se créèrent autour des principaux faits et des personnages de l'histoire, et en se multipliant et se propageant, déterminèrent les légendes chrétiennes, puis les visions saintes commencèrent à se répandre. Un timide esprit de civisme anime l'œuvre des principaux écrivains, de Paolo Diacono
(720-739), auteur de l'Historia Langobardorum^ d'un grammairien anonyme auteur du Panegiricum Berengarii imperatoris en hexamètres, et d'un patriote, également anonyme qui, en vers ornés de réminiscences classiques, invite les Modénais à se garder contre l'agression des Hongrois.
Pendant le xi^ siècle un courant nouveau de vie et de pensée, commence vraiment à passer sur l'Italie, et François Gerbert, devenu ensuite le Pape Sylvestre II, apparaît comme l'astre surgi pour dissiper les ténèbres de cet âge inculte. Instruit en tous les arts et en toutes les sciences il en répand la connaissance et l'usage pendant que d'autres savants fameux, comme Lanfranc de Pavie, saint Pierre Damien, saint Anselme d'Aoste, Girard de Crémone et Pierre Lombard, n'approfondissant que les études théologiques, réunissent en elles toute la somme de la science. En cette période s'indiquent des formes littéraires qui se développeront dans les siècles suivants. Les études de grammaire et de rhétorique, qui se bornaient aux besoins épisLoIaires et aux formules des actes publics, commencent à avoir des traités nombreux paraissant sous le nom de Artes dictandi (l'art d'écrire) et autres semblables. On cite, parmi leurs premiers auteurs, un certain Alberic (du Mont Cassin), dont Ugo, chanoine de Bologne, fut le disciple. Puis Guido Fava, lui aussi prêtre bolonais, Bene de Florence et, le plus célèbre, Èlaestro Boncompagno da Signa, en Toscane, qui professa à Bologne dans la première moitié du xni' siècle, et donna le titre de Boncompagnus à son ouvrage principal.
Le vers latin, dans les hymnes religieux notamment, perdit de ses anciennes qualités métriques et
ne dédaigna point la rime, qui devint plus tard une des caractéristiques de la nouvelle poésie populaire, mais il ne cessa pas d'être en usage dans les sujets historiques, que l'on pouvait alors dire héroïques. De là Torigine d'ane multitude de chroniques versifiées, où les gestes des personnages célèbres, les luttes populaires, les sièges, les destructions de villes étaient chantés en hexamètres grossiers, mais souvent pleins de force. Citons les Gesta Roberti Wiscardi de Guglielmo Appulo (de Fouille), dont la nationalité italienne n'est point certifiée ; la Vita Mathildis, que le religieux Donizone composa vers 1114, et qui n'est autre que le panégyrique, en lourds hexamètres, de la fameuse comtesse Mathilde de Canossa. Pietro da Eboli décrivit en hexamètres aussi, les guerres de Sicile entre Henri VI et les Normands. Goffredo de Yiterbe, auteur d'un Paii' theon qui résume une histoire générale allant d'Adam jusqu'à son temps, et un anonyme de Bergame, poétisèrent les fastes de Frédéric Barberousse.
Si le pompeux hexamètre se voit encore dans ces chroniques versifiées, on a cependant quelques poésies historiques où les vers latins semblent harmonisés suivant une nouvelle métrique et avec leurs rimes libres. Sans nous étendre sur ces vers que Ton appela léonins (du nom du poète Leone qui les inventa), notons le chant qui célèbre la victoire des Pisans contre les Sarrasins d'Afrique en 1088, où le mètre, bien que dérivé du classique, est nettement populaire. L'histoire partielle futamplement rapportée car chaque heu célèbre, chaque fait, chaque personnage de quelque importance, eut son chroniqueur. Citons, entre tant d'autres, la Cronaca délia Nova-
lésa, le Regesto di Far fa et la Cronica FarfensBy le Libro Pontificale de Pietro Pisano, la Storia dei faiti de Sicilia d'Hugo Falcando (1197), les A7i?iaii ^e/^ol'e5^ de Caffaro (1163), la Cronaca Veneta e Grade}îse de Giovanni Diacono, les Cronache lombarde des deux LandoUi, d'Arnalfo, de Ser Raul, d'Ottone Morena de Lodi ; la Chronique de Fra Salimbene de Parme, YHistoire de Frédéric II et de ses successeurs, de Nicolas Jamsilla, et {'Histoire très vivante de Saba Malaspina, de 1250 à 1285.
La ferveur religieuse, invitant le peuple à une large participation aux cérémonies du culte, fut, par la représentation des 3Iystères et des Laudes sacrées^ l'origine vague et lointaine du drame futur. Les légendes, sacrées et profanes, et les songes des visionnaires, préparaient matière et forme à de nouveaux genres littéraires. On remarque, comme ancien document de cette poésie allégorique et symbolique, plus tard * si abondante et si variée, le poème du toscan Arrigo da Settimello, de la fin du XII® siècle, dont le titre rappelle Boëce et annonce Pétrarque : De diversitate fortunœ et philosophiœ consolatione. Les doctrines d'Aristote et de Platon, développées dans les commentaires, résumées dans les précis, se pliaient aux exigences théologiques et formaient la Scolastique qui resta longtemps la base des études philosophiques, et impliqua dans ses ambages la science, la politique et l'art des xii^ et XIII® siècles, et d'une partie du xiv".
En attendant, les villes, rompant leurs attaches féodales, rajeunissaient et fortifiaient leurs anciennes institutions municipales ; les citoyens, unis dans leurs corporations, s'affirmaient, les écoles élargis-
saient le champ des études et de la science ; les arts se développaient et se perfectionnaient; le commerce prospérait; lagriculture et l'industrie prenaient une nouvelle extension ; les grandes républiques maritimes d'Amalfi, de Pise, de Gènes, surgissaient, une nouvelle civilisation sortait des communes. Ce fut alors un grand mouvement mêlé d'études sévères et d'arts agréables. Traités de grammaire, de rhétorique, de morale, de politique, encyclopédies scientifiques abondèrent, La célèbre Ecole de Salerne tirade textes arabes et grecs des principes de médecine plus rationnels et les propagea. Le livre prit de l'importance, et devenu le charme de la maison, était vendu, acheté, donné comme un objet de prix. Pendant que la culture naissante tenait en honneur les traités sur Varie di dettare (d'écrire), le sentiment patriotique et la religion donnaient matière à des poésies populaires ne gardant plus guère du latin que la désinence des mots. Le sentiment religieux et la grandeur morale de ces petites communes se manifestaient aussi dans l'architecture hardie des belles cathédrales qui élevaient vers le ciel leurs arcades légères et grandioses, leurs flèches délicates, leurs tours aériennes, comme les bras immenses dune multitude dans un acte de fervente adoration. Avec le relèvement de l'esprit public commencèrent la renaissance des études classiques et la vogue des études juridiques. La culture philosophique et laïque prit de la vie. Des universités se créèrent. Celle de Bologne (1138) eut une grande célébrité par ses fameux professeurs et le nombre de ses étudiants. Le célèbre Irnérius, dès 1133, y expliquait les Pandectes apportées de Ravenne, la ville
byzantine. Le Studio de Padoue date de 1122. Deux
ans plus tard, Frédéric II fondait l'Université de Naples. En d'autres villes se multipliaient les écoles de droit, noyau des futures universités, ainsi que les écoles de rhétorique, de philosophie et de beauxarts. Partout le peuple libre aspirait à la connaissance des sciences et des arts. Un nouveau soleil se levait sur l'Italie, ranimant les esprits engourdis dans la glaciale torpeur de ce temps, et préparant par son action féconde le bel épanouissement de la nouvelle littérature.
La nuit médiévale avait altéré et confondu tous les éléments de la civilisation romaine, et de cette altération, l'architecture, art tenant le plus étroitement à la vie publique et privée des nations, se ressentit profondément. Les édifices romains aux lignes majestueuses, aux voûtes gigantesques, tombaient en ruines, et de pauvres maisons de bois, généralement, des tours lourdes et sombres s'adossaient aux murs jadis éclatants de peintures, de mosaïques et de marbres. Une fois le torrent des invasions calmé, d'Orient nous vint Tart byzantin dont la sévère architecture romaine s'était agrémentée de volutes étranges, de fines arabesques, de couleurs vives, de dorures éclatantes. Il eut son triomphe dans la basilique de Saint-Marc à Venise et dans les églises Saint- Yital et Saint-Apollinaire à Ravenne.
Bientôt l'esprit sincèrement religieux des temps nouveaux se pénétra de ces formes de l'art par lesquelles le peuple consacrait sa foi. Et comme elle était pure et ardente, elle avait besoin de représentations plus originales et plus fortes. C'est ainsi que naquit et se développa, en architecture, le style lom-
bard qui substitua aux légères colonnes du genre bizantin les pilastres en faisceau d'où s'élèvent et oij s'appuient les routes à entre-croisement, si simples et si majestueuses à la fois. Le plus remarquable et le mieux conservé des monuments de ce genre est la basilique Saint-Ambroise à Milan, qui appartien au xii^ siècle, et les propagateurs de ce genre d'architecture religieuse furent les Maestri Comacini^ ainsi appelés, dit-on, de Côme, oiî beaucoup exerçaient la profession ai' architectes constructeurs. Quoi qu'il en soit au sujet de ces maîtres, on sait que leur art fleurit chez nous du x^ au xm^ siècle et produisit, pendant cette période, les plus belles églises du nord de l'Italie: les dômes de Ferrare, de Modène, de Parme, de Plaisance, de Borgo-San-Donnino ; Saint-Michel et la Chartreuse de Pavie, San-Giovann à Monza, San-Zeno à Vérone, Saint-André à Vercelli, et d'autres encore.
Dans ces édifices, se rattachant tous au style lombard, la matière dominante e,s,\.\Q matt07ie (la brique), la plaine du Pu ne contenant pas de marbre. Au contraire, la Toscane, qui en fournit abondamment, put donner une ornementation plus riche et plus élégante aux monuments de ce style, dans les dômes de Pise, de Lucques, de Pistoie, de Prato, d'Arezzo. Au style lombard, caractérisé par le pleincintre [arco-rotondo), vint aussi se mélanger le style o^\\a\{archiacuto), propre de l'architecture^oM/ywe du Nord, imitée ensuite chez nous dans le dôme de Milan et Féglise San-Pétronio à Bologne. Les plus beaux édifices résultant de cette fusion, se trouvent à Sienne, à Orvieto, à Florence, où l'église Sainte- Marie-de-la-Fleur, commencée en 1296 sous la direc-
tion (^ Arnolfo cli Camhio, fut continuée sous celle de Francesco Talenti. L'heureuse combinaison de ces deux styles donna aussi d'autres merveilles artistiques en Vénétie, où l'on remarque Santa Maria dei Frari à Venise, San Lorenzo à Vicence, Sanf Antonio à Padoue, San Fermo à Vérone.
Quand au temps des Communes les hommes se formèrent et se préparèrent pour la vie sociale, les rues et les places s'ornèrent d'édifices publics dont la beauté et la magnificence étaient le témoignage et le signe de la richesse^ de la vitalité et de la grandeur du peuple nouveau. On voit alors s'élever à Florence le Palagio de la Seigneurie, les élégantes loggia du Bigallo et des Lanzi. Les palais communaux de la Ragione, et beaucoup d'autres, se dressent à Sienne, à Pistoie, à Bologne, à Plaisance, à Crémone, à Monza, à Vérone, à Padoue, à Vicence, à Udine, dans chaque ville, dans chaque bourgade indépendante, pendant que Venise édifie le plus grandiose des monuments de ce genre, le palais des doges.
La sculpture n'avait produit, durant le moyen âge, que les figures banales et froides de la statuaire byzantine. Elle se révéla au xiu^ siècle par l'œuvre de Nicola Pisano qui unit la délicatesse du dessin au fini de l'exécution, dans les bas-reliefs, frises et décorations dont il enrichit tant d'églises de l'Italie centrale. Il fut le premier de cette célèbre école d'artistes, dite école pisane, qui ouvrit la voie à la sculpture renaissante, se glorifiant des noms de Giovanni Pisano, Andréa Pisano, Arnolfo di Cambio, Margaritone d'Arezzo, etc., pendant que Filippo Calendario, à Venise, décorait de sculptures immortelles le palais ducal.
Avant le xiii^ siècle il en était en peinture comme en sculpture. Les fif^ures rigides, froides et banales, manquaient de vie et d'expression ; faites sur un type unique, elles présentaient toutes le même aspect, étaient coloriées d'après les mêmes procédés mécaniques, suivant le modèle et les règles des byzantins. Cimabué, qui vécut à Florence entre 1240 et 1302, commença le premier à donner, en peinture, un mouvement nouveau N'acceptant pas la manière convenue et froide qui paralysait l'art en son temps, il sut donner du moelleux aux tons, de la vivacité à la couleur, du relief aux figures, de l'expression aux attitudes. Parmi ses élèves, G'iotto da Bondoîie, contemporain et ami de Dante, se distingua tout particulièrement. On le considère comme le padre de la peinture italienne. Le beau Campanile, élevé en côté de Sainte-Marie-de-la-Fleur à Florence, merveille de sculpture et de peinture tout à la fois, n'est qu'un des moindres sujets de la gloire de Giotto, comparativement à l'impul-ion qu'il donna pour le perfectionnement de l'art pielural, à peine né et déjà remarquable, et comparativement au nombre infini de fresques dont il laissa, à Assise, à Florence, à Yérone, à Padoue, à Ferrare, à Rome et à Naples, d'admirables monuments étudiés et imités. Taddeo Gaddi est cité comme l'un des disciples les plus estimés de l'école giottesque. Il n'est pas inopportun de rappeler ici que quelques-uns de cette école, sans exceller autant dans l'art, devinrent célèbres dans les nouvelles de l'époque (Boccace, Sacchetti), comme Maso, Nello, Bruno, Buffamalco.
De même que les langues romanes, pour des causes
indiquées précédemment, s'étaient développées plus rapidement en France qu'en Italie, plus rapidement aussi s'y développa la littérature populaire.
Dans la langue d'oïl, parlée au nord de la France, s'épanouit la littérature française proprement dite, féconde en récits allégoriques, moraux et satiriques, en poèmes et en chansons de geste, destinés spécialement à célébrer la valeur des légendaires paladins de Charlemagne. La littérature provençale en langue d'oc (occitanique) fleurit après la littérature française en langue d'oïl, mais avant la nôtre, par l'influence des troubadours, chevaliers pour la plupart, qui chantaient l'amour dans les châteaux féodaux. Leur art consistait à trovare des idées artificieuses et neuves, des images gracieuses et des phrases galantes, exprimant leurs sentiments en rendant hommage à la dame de leurs pensées, avec la réserve exigée par l'étiquette des cours. Cette sorte de poésie, dans tout son éclat au xii^ siècle, apportée par les troubadours dans le nord de l'Italie, fut accueillie tout particuhèrement au temps oii Frédéric Barberousse y tenait ses champs de mai et ses cours.
La première date certaine que nous avons de la venue des troubadours en Ilahe est 1162. Dès ce moment les cours italiennes exercèrent une grande attraction sur l'esprit des poètes provençaux, dont les plus célèbres ne manquèrent pas de venir nous donner les preuves de leur art, de leur talent, de leur courtoisie, et se mêlèrent souvent même aux affaires et aux différends de nos barons. Pierre Vidal^ l'un des plus fameux de ces pèlerins de la poésie, se fixa un certain temps à la cour de Montferrat, principal centre italien des poètes troubadours.
Ramhaut de Vaqueiras qui, sous le nom de Beau Chevalier, célébra une dame à la cour du marquis Boniface, y vint aussi.
Le pèlerinage des troubadours provençaux devint plus fréquent pendant la première moitié du xni'' siècle, la guerre des Albigeois leur faisant chercher un refuge plus sûr dans nos régions oià ils ne venaient d'abord que par mode et par plaisir, en quête d'aventures et de fortune. Ainsi s'allonge la liste des troubadours venus en Italie, dont nous citerons, comme les plus connus, Aimeric de PéguilhaUy Hugo de Samt-Ci/r et Guillaume Faidit.
Parmi les autres on remarque Guillaume de Figueiras, Bernard de Ventadour, Giraud de Borneil, Bertrand de Born (cfr. Dante, Enfer, 1%), Jaufré Rudel (cfr. Pétrarque, Triomphes]^ et Arnaud Daniel, l'un des derniers et des plus artificieux, mais très fameux en son temps.
Accueillis avec joie par notre noblesse féodale plus rustique que celle de Provence, comme les maîtres d'arts agréables et de « belles coutumes », ils emplirent bientôt les châteaux italiens de leur nom et de leurs gestes, répandant le goût et la mode de leur poésie. Mais celte lyrique des troubadours était surtout un assemblage de phrases convenues et d'images cherchées, difficiles à rendre dans la langue dure et peu perfectionnée des dialectes piémontais ou lombards, et nos chevaliers, qui voulaient s'éprouver en cet art, préférèrent employer le provençal, d'ailleurs connu et adopté dans les cours, en quelque sorte comme la langue officielle de la chevalerie. Nous avons donc, dans l'Italie du Nord, un cycle de poésie provençale où se signalèrent le marquis Manfredi
Lancia et Alberto Malaspina (G a du xii® siècle), les Piéinontais Pier délia Caravana^ Pietro Guglielmo de Lucerna et Nicoletto de Turin; Lanfranco Cigala, Bonifacio Calvo, Zucchetto GattilusiOy Simone (?) et Persivalle Doria (?) de Gênes; Sordello^ de Goito dans le Mantouan, Ramberiino Buvalello de Boiog-ne, Maître Aîitonio Ferrari de Ferrare, Bartolemeo Zorzi de Venise et plusieurs autres (première moitié du xiii^ siècle).
De Pier deila Garavana une sirvente célèbre est celle oij il invite les Lombards à résister à l'empereur Henri YI. Ferrari versifia à la cour des princes d'Esté et des Da Camino (Marche Trévisane). Nombreux aussi furent les poètes à Gênes, ville florissante par sa puissance maritime, sa richesse commerciale, et qui s'embellissait déjà par les beaux-arts. Voisine de la Provence, elle accueillait les poètes et les jongleurs, et favorisait la poésie. Sordel de Goito, célèbre surtout pour avoir été glorifié par Dante dans le chant 11 du Purgatoire, est l'auteur de chansons d'amour et de sirventes dont la plus connue est celle qu'il composa à la mort de Blacatz. Le poète, flétrissant la noblesse des seigneurs de son temps, les invite à se nourrir tour à tour d'un morceau du cœur de ce preux et aimable chevalier, afin d'acquérir la valeur, la bravoure et la courtoisie qui leur manquent. C'est ce fier langage, sans doute, qui inspira Dante pour représenter Sordel de la manière fière et hautaine que l'on sait.
Quand le centre de l'empire se trouva, avec Frédéric II, transporté dans le royaume des Deux- Siciles, la poésie des troubadours, étant par nature poésie de cour, obtint une faveur nouvelle dans les
cours impériales de Palerme et de Messine et dans toute la Sicile où elle trouva un terrain bien préparc à la recevoir. Car cette île, préservée des invasions barbares, avait pu, sous les Arabes, relever les restes de son ancienne civilisation grécoarabe et était ainsi, pour l'époque, très avancée comme culture. Les princes normands, notamment Roger II et Guillaume le Bon, lui apportèrent un développement considérable avec les arts libéraux, l'honneur et le lustre de leur pacilique domination. Le provençal étant assez peu connu dans l'île à cause de la distnnce et de la rareté des rapports commerciaux, et d'autre part le dialecte indigène étant plus doux et plus riche en mots que dans le nord de l'Italie, plus perfectionné aussi, les poètes de l'école sicilienne, suivant l'exemple de Frédéric lui-même et de son fils Enzo, imitèrent aisément les provençaux, d'où nous les appelâmes provenqalisants , mais ils usèrent plutôt d'un dialecte indigène, que de la langue d'oc.
Il n'est pas encore bien prouvé que le dialecte qu'ils adoptèrent fut le sicilien pur, ou un mélange de formes sicules, apuliennes et toscanes, avec tendance pour ces dernières. A la vérité les compositions de cette école qui nous sont parvenues ont pour la plupart une forme toscane dans les manuscrits d'où eues furent extraites. Ce qui valut à ces rimeurs l'honneur d'avoir, les premiers, fait usage de la langue qui devint ensuite l'idiome littéraire de la nation. Puis on crut reconnaître que les vers siciliens, composés à l'origine dans le dialecte de l'île, avaient été refaçonnés à la manière toscane par des poètes postérieurs et par les copistes qui les
transcrivirent sur les manuscrits qui nous parvinrent. Maintenant des études plus attentives et plus approfondies, semblent confirmer cette opinion que, les poètes lettrés de l'Italie méridionale cultivèrent un certain type d'une langue poétique commune, à laquelle les dialectes toscans apportaient la plupart de leurs formes. Quoiqu'il en soit, ce groupe de provençalisants sicules compte comme principaux champions, Frédéric II et son fils Enzo, Pier délia Vig?ia^ Oddo et Guido délie colonne, Jacopo da Lentini, Mazzeo di Ricco de Messine, Ruggerone de Palerme, Ruggero d'Amico de Messine, Giacomino Pugliese et plusieurs autres.
Les poètes de l'école sicilienne, suivant les procédés de l'art occitanien jusque dans la forme métrique de la chanson, ont recherché une certaine forme de poésie incolore et toute de convention, où ne vibre aucun sentiment, bien que Vatnour en soit toujours le sujet, et où tout l'art du poète consiste à apporter, avec une galanterie froide, l'hommage de sa personne et de sa fidélité à la dame dont il ne loue, selon l'usage, que des qualités générales et vagues, comme l'esprit, la royale démarche et autres semblables.
Et la manière de comprendre les qualités de la dame est aussi de convention, autant que Famour qu'elle inspire. Elle est la plus parfaite, par la vertu, l'esprit et la grâce, et supérieure à toutes les autres femmes ; elle est la rose fraîche et parfumée, l'étoile du matin et l'étoile du berger, elle resplendit comme le soleil, est plus rayonnante et plus fine que les pierres précieuses ; elle est le reflet et la pierre de touche de toutes les qualités d'esprit et de beauté.
Le poète fait l'hommage de ses louanges et de son
culte, comme un acte de vasselage, par la volonté et l'ordre de l'Amour, imaginé et représenté comme un seigneur féodal exerçant un pouvoir sans bornes sur ses chevaliers qui pensent et agissent sur un signe de lui. Frédéric lui-même s'incline devant ce pouvoir reconnu de l'Amour lorsqu'il dit :
Poi che ti place A more Ch'io deggia trovare... '.
Le chant, la soumission à la dame, les louanges, tout est fait pour obéir à l'Amour. Si de leur culte amoureux ils ont la récompense, c'est que TAmour a permis que la femme aimée soit accordée à l'amant :
Di voi, bella, m'ha dato guiderdone,
dit Pierre de la Vigne. Telle est la poésie sicule, toute d'imitation provençale.
La lyrique provençalisante de Sicile s'épanouit et se développa pendant la vie et la fortune de Frédéric et de ses fils Enzo et Manfred. Elle n'arriva à aucune perfection parce qu'elle suivit trop servilement la manière artificielle et convenue des troubadours, n'étant cultivée que par simple imitation, dans un milieu peu approprié, et par des notaires plus que par des chevaliers, pour qui elle n'était qu'un divertissement à la mode, un passe-temps, et un moyen de galanterie. Aussi, sans prendre à la lettre le nom de « Sicilienne » qu'on lui donna, n'eutelle pas beaucoup d'adeptes remarquables, sinon dans le midi de l'Italie et en Toscane, comme nous le verrons. Toutefois, cet art étant partout considéré