‹ Histoire de la littérature latine au temps d'Auguste (volume 2)Chapitre 2 sur 46 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

EXASIES DES OEUTBES d'OvIDE*. ŒlVHES ÉROTIOL'ES.

I. Lks iIhsdbs (Amorum Libri trta). Travail d'élliniDftUon opéré pw Ovide dans la dernière des deui édiUoDB qu'il doDDa de cet ouvrage, la Mule ra DUlre potaMdon. Iju'étajt-ce que Corinne, l'béroiae de son roman d>amaur î — 11. Aoalyw de* qulnie piécea du premier livre, le plus corianicn des Iroii. — 111. Eumen des dix-neuf composllioas du Ueuiléme livre, dont une esl conlecUblo. — IV. Le troialéme livre composé d'aulant de morceaux que le premier, -~ V. Apprédatlon de l'eaiemble, suivie de quelques mots sur la question de la aclence rythmique très compliquée qu'oD y a supposer. ^ VI. Lit Heioïdm. Quel en (ut n l'origine Ictitre latin T Ovide est.ll lliiveolenr de ce genre de poème ou but-il en attribuer l'irivcnlloa à rroperce T - Vit. Suji4s et ordre des développements des viugt-el-nne c>imp<isltiau« que coniprcod le recueil. — VII1. Dlscussiuos qui se soDt élevées sur rautbeDUcilé d'au grand nombre d'entre elles, principalement de la lettre lie Sapbo et de celles d'Aconlius et de Cydlppc. Sources auxquelles Ovide a puiaé. Son larériorité dans ses imitations de Virgile, béfaats et qualités dr rœuvre. » IX. L'Ait bAima {Ara amatorin). Remarque sur le litre Utin et sur notre manière de le traduire. Innovation du sujet. Analyse de chacun des trois livres. — \. Beaucoup plus de qualités et beaucoup nioius it déCiuls dans ce puéme que dans les Hérotdtê, Imitations qui en ont été hites dans notre littérature. Immense succès quil obtint Imniédiatemcnt à Home ; reproches qu'il suscita ■ sou auteur. -^ \l. HsHioas d'amocb [Remédia amorU). Analyse et appréciation de cet ouvrage qui n'est nullement, comme le litre pourrait le hire supposer, une réfutation du précédent. Occasion qu'en tire le poète pour répondre à ges eenseiira.

Les Amo\tn, avons-nous (lit,se c^tniposaieDtàroritriae de cioq livres et Ovide les réduisit à ti^is. Cette traDsformatioii

LIYUE QUATRIÈME. CB. V, !< 53

de son ouvrage nous est affirmée par lui-même dans Tépigramme placée en tête de la publication définitive :

Qui modo Nasonis fueramus quînque libelli, Très sumus : hoc illi prsetulit auctor opus.

Ul jâm Dulla tibi nos sil legisso voluptas, At levior demptis pœna duobus erit.

Nous qui naguère étions cinq livres, nous ne sommes plus que trois : Ovide, notre père, Ta préféré ainsi ; si donc nous lire alors n'a pu vous offrir d'agrément, du moins cette réduction de deux allégera votre ennui.

Évidemment l'auteur ne s'est pas contenté de laisser les trois premiers livres tels qu'ils étaient en supprimant simplement les deux derniers, et d'un autre côté il n'a pas non plus fondu ensemble toutes les pièces des cinq livres, Iqs mots levior et demptis disent assez qu'il y a eu de sa part un travail d'élimination. Comme aucune trace n'est restée de la première édition, on en est réduit aux conjectures sur sa manière d'opérer. On peut supposer qu'il avaitécrit

la publicatioD de rOvidc de la collection Lemaire, rénamération en remplissait pins de quatre-vingts pages in-S», et, depuis cette époque, la liste s*en est accrue cousidérablement. Parmi celles des œuorea complètes il faut citer : rédition princeps publiée presque simultanément à Bologne et à Rome, U71, 2 vol. iu-fol. ; la première Aldine, Venise, 150â, sq., 3 vol. in-8; la seconde éditée par A. Naugerius, Venise, 1515 sq. 3 vol. in-8 ; celle de Mycillus avec comment, gramm., Bâle, 1543 sq., 3 vol. in-fol; le comment, d'Herc. Ciofani, de Sulmone, publiée chez l'iantin, Anvers, 15S3; les éd. de G. Bersmann, Leipzig, 1583-16-20; celle de Daniel Heinsius, Leyde, 1829, et celle surtout de Nicolas Heinsius, Amsterd., 1661, 3 vol. in-16; celle de Burmann, avec des notes précieuses laissées par N. Heinsius et toutes les notes de Mycillus, de Ciofani et de D. Heinsius, Amsterd., 1727^ 4 vol, in4 ; celle de Miller, Berlin, 1757, 4 vol. in-8 ; celle de J. F. Fischer, avec préface d'Ernesti, Leipzig, 1758, 2 vol. in-8 ; l'édition Bipontine, 1783, 3 vol. in-8 ; l'édition de Cbr. W. Hitscherlich, Gôtting., 1796-98, 2 vol. in-8 ; celle de Lemaire, Paris, 1820-24, 10 vol. in-8 ; celle de la collection Valpy Londres, 1821 sq., 2 vol. in 8; celle de J. Chr, Jahn, Leipzig, 1828-32, 2 vol. in-8 ; l'excellente édition de R. Merkel, Leipzig, Teubner, 1853,3 vol., in-8 ; 0. GQthling, H. St. Seldmayer, A. Zingerle, Leipzig, 1884 sq., 3 vol. in-8 ; Merkel -Elwald, Leipzig, 1888-91, 3 vol. in-8 ; celle de Ch. Weise. Leipzig, 1896, 3 vol. in-16 : celle de J. P. Postgate, Londres, 1898,3 vol.

tout d'abord trois livres sur ses amours avec Corinne, et plus tard deux autres sur divers incidents de sa vie mondaine ; ces deux derniers n'avaient pu présenter un intérêt aussi vif que lo roman suivi des trois premiers et de plus ceux-ci, composés dès le début de sa carrière, devaient renfermer certaines parties qui ne répondaient plus aux exigences d'un talent arrivé à la maturité; il aura donc revu les trois premiers en y apportant les abréviations qu*iljugeait nécessaires et en y introduisant, sans eh modifier le cadre, celles des élégies des deux autres livres qu'il croyait de nature à y répondre une plus grande variété. Toujours est-iIque,derouvragedéfiuitif, tel qu'ilse présente à nous*, c'est bien Corinne qui reste l'héroïne jusqu'à la fin, mais qu'on relève ça et là, surtout dans le second et le troisième livre, un certain nombre de pièces qui ne la concernent pas.

Qui était cette femme aimée par Ovide etqu'il n'a jamais désiguéedanssesversquesouslefauxnomde Corinne, nomine non vero dicta CorinnaV On ne l'ajamais su ; ses contemporains, dont la curiosité se trouvait vivement piquée par une telle discrétion, se sont vainement efibrcés de décou-

(1) Le texte des Amours s'établit surtout au moyen du PuteaneuSy que possède nuire Bibliothèque nationale (iat. n* 8ii2), probablement du ix* s., et qui comprend de I, 2 v. 51 à 111, iâ v. 26, puis de 111, U v. 3 à 111, 15 V. 8. Le commencement se complète presque entièrement par \e Regius^ également à la Bibl. nat. (Iat. n» 7311, du x* s., qui donne de U 1 v. 3 à 1, 2 V. 49. Et, pour remédier à ce qui manque à ces deux mss. comme pour en corriger les passages jugés fautifs, on recourt au Sangallensis (Bibl. du chapitre de St Gall, n« 864), du xi« s., qui fournit de I, 1 v. 1 à 1, 6 v. 43 et de I, 9 V. 75 à III, 9 v. 10. Vous trouverez deux spécimens du texte ms. des Amours, l'un du Puteaneua vt l'autre du SangallensiSy dans la Paléogr. des class, Iat. de M. Ém. Châtelain, tom. Il, planche xci. — En dehors des éditions des œuvres complètes d'Ovide, les Amours ont été peu édités : très rarement seuls, quelquefois soit avec VArt d'aimer soit avec l'ensemble des poèmes erotiques. Voir W. Hertcberg (Stuttg. 1854, choix dans les Rôm. Eleg. des Class, d*Alt, pp. 225-287) ; H. Lindemann, Leipzig, 1859 ; A. Berg, De Ooid, erotische Werke, Stuttg. 1867,3 vol. : H. Oelschlâger, Leipzig, 1881.

(2) Trist., IV, 10 v. 60.

vrir ce mystère; une femme galante du moment eut beau vouloir en profiter pour se faire passer pour l'objet de ses chants S il s* est contenté de se moquer de sa folle préten** tion sans révéler le nom de celle qui les inspirait, et malgré les instances de ceux qui dans le monde l'interrogeaient à ce sujet*, il a toujours gardé le silence, si bien qu'Apulée, qui nous a appris comment s'appelaient en réalité les maîtresses des élégiaqucs antérieurs', n'a pu nous livrer aucun renseignement sur celle d'Ovide.

Est-ce à dire qu'on puisse mettre en doute l'existence même de la personne et voir dans Corinne en quelque sorte une figure symbolique qui servirait à dépeindre diverses intrigues à la fois? Ehwald, un des derniers éditeurs des œuvres d'Ovide, et quelques autres érudits allemands en sont venus à émettre cette opinion, les nombreuses imitations grecques et latines que renferment les Amours leur étant une preuve de la fiction du personnage. Comme si Properce n'avait pas imité lui aussi les poètes ses prédécesseurs, particulièrement Callimaque et Philétas, et comme si de cqtte constatation on tirait la conclusion que sa Cynthie n'a pas vécu ! Ovide d'ailleurs n'a-t-il pas affirmé suffisamment Texistence de sa maîtresse en insistiint, comme il l'a fait, non seulement sur le faux nom qu'il lui avait prêté, mais, en maint endroit de ses élégies, sur la peinture des traits essentiels de sa beauté et de son caractère ? N'a-t-il pas même, un jour*, exprimé la crainte que la description qu'il donnait ainsi de ses qualités physiques ne la fissent assez reconnaître pour lui nuire à lui-même en attirant vers elle un grand nombre d'amants?

La seule question qui me semble se poser porte donc sur les motifs du silence obstiné du poète. Lui était-il imposé par l'illustre naissance de son amante? Appartenait-elle à la

(1) Amor., Il, 17 v. 29 sq.

(2) Ars. am., III, v. 538.

(3) Voir p. ^9 du vol. précédeat.

(i) Amor., III, 12 v. 7 sqq.

56 LIVRE QUATRIÈME. Cil. V, 1.

famille impériale ou à quelqu'une des plus célèbres maisons de Rome? Tout ce qu'il dit d'elle no nous autorise pas à le supposer. Mais ce dont nous ne pouvons douter, c'est que» dans les premiers temps au moins de leur liaison, elle ne pouvait disposer librement d'elle-même, placée sous la garde d*un surveillant chargé d'éloigner d'elle toute poursuite amoureuse. Les mots vir tuus plusieurs fois répétés dans une des premières élégies^ donnent même tout d'abord à penser que ce surveillant tenait sa mission d'un mari ; mais, comme nous savons que, dans la langue du poète, les mêmes termes désignent indifféremment maris et amants en titre, nons ne sommes pas tenus absolument de considérer Corinne comme une femme mariée; il se peut qu'elle n'ait été qu'une riche et belle courtisane, défendue alors contre toute entreprise par celui qui la possédait. La même surveillance toutefois dura-t-elle et les mêmes motifs de mystère existèrent-ils toujours? Certaines pièces du recueil semblent nous répondre négativement. Seulement le poète n'avait aucune raison de sortir de la réserve qu'il s'était imposée dans le principe et il en avait, au contraire, une excellente pour y persister : le piquant du secret contribuait pour quelque chose, il le savait bien, au succès de ses poésies.

En tout cas, qu'elle ait été d'abord mariée ou non, Corinne ne paraît pas avoir possédé au moral la même beauté qu'au physique. Certes, on ne saurait la classer au nombre de celles qu'un pur désintéressement rend indifférentes aux présents; si riche qu'elle fût. elle réclamait parfois tout autre chose que dés vers pour prix de ses faveurs et noud voyons qu'Ovide, retenu dans l impossibilité de se livrer à de fortes dépenses, se sentait oblige de résister à des demandes qui dépassaient ses moyens; il lui objectait d'une manière charmante que TAmour est un enfant tout nu, qui sur lui ne porte aucune bourse pour y mettre de l'or, et il ne laissait pas d'ajouter combien il trouvait d*anomalie

(1) Amor,, I, 4.

à faire payer à la femme par l'homme un plaisir que tous les deux, partagent également ^ A cette sorte d'avidité, elle joignait une coquetterie telle qu'elle perdit sa chevelure à force de la teindre* et qu'elle n'hésita pas à recourir à l'avortement pour ne point nuire à sa taille par une grossesse^ Et puis elle était capricieuse, orgueilleuse, pleine d'astuce. De plus elle trompait indignement son amant et, ce qui n*est pas peu dire, se montrait aussi jalouse qu'infidèle. Mais je m'aperçois qu'en décrivant son joli caractère, j'anticipe sur l'analyse des trois livres.qui va nous la montrer au milieu des incidents de leurs amours.Que les détails qui vont nous être donnés soient exactement vrais, je suis loin den répondre: car, si pour Properce déjà nous avons dû nous mettre en garde contre le mélange de roman et de vérité que présentent ses élégies, à plus forte raison faut-il supposer qu'une grande place a été faite ici à la fantaisie, puisqu'on reconnaît chez l'amant de Corinne beaucoup moins de sentiment et beaucoup plus de rhétorique que chez celui de Cynthie: mais, quelque arrangement factice que présentent les faits rapportés, le fond doit rester vrai, et ce fond du récit repose précisémentsur le caractère de la femme qui y donne lieu.

Livre premier. — Il n'y a guère d'interruption dans* tout le drame du premier livre qui se compose de quinze pièces.

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