‹ Histoire de la littérature latine au temps d'Auguste (volume 2)Chapitre 3 sur 46 · V.) La première en est la préface et explique · texte numérisé non relu

V.) La première en est la préface et explique

(1) Amor.y I, 10 v. 15-18 et 33 sqq.

(i) Amor., I, 14.

(3) Amor., Il, U.

Se LIVRE QUATRIÈME. CH. Y, 2.

poorqaoi le poète, qui voulait entreprendre des chants héroïques» est obligé d'écrire des élégies. L'Amour, en le frappant d'une de ses flèches, ne lui a point permis d'autres Ters que ceux-là^

2. (53 V.) Dans la seconde, il s'adresse donc au dieu dont il sent la blessure. Comprenant que toute résistance De ferait qu'augmenter son tourment, il s'avoue vaincu, se déclare prêt à suivre en prisonnier le char attelé d'oiseaux que le jeune triomphateur promène si glorieusement par tonte la terre, décrit le divin cortège, et, puisqu'il y figure sans rébellion, le supplie d'agir avec autant de générosité qoe César, qni, après avoir vaincu ses ennemis, les couvre dn bras dont il vient de les soumettre.

Qua vicit victos protegtt ille manu.

3. (25 V.) Cette précaution prise envers le dieu de qui dépend le sort des amants, il envoie sa déclaration à la personne aimée. 11 lui dit qu'elle est à jamais maîtresse de son cœnr, lui avoue qu'il n'est pas très riche, mais se recommande auprès d'elle par la pureté de ses mœurs, par le serment d'nne inaltérable fidélité et puis par le don qu'il tient des Muses de pouvoir célébrer sa beauté en vers dignes d'elle et capables de faire passer leurs deux noms ensemble à la postérité.

4. (70 V.) L'aveu a été accueilli, la dame n'a pas résisté à ses avances, et nous le voyons sur le point de prendre part à on diner auquel elle-même doit assister avec celui ^1 la possession de qui elle se trouve (son mari ou son amant en titre). 11 l'engage à arriver seule la première, convient avec elle des signes dont ils doivent user pour se témoigner secrètement leur amour en présence de ce témoin gênant* ; mais il songe avec douleur à la séparation

(Il BeriJB aiaité ce inorc4*au d'ua bout à Tautre daos la i" élégie du 1*>r lirre de ses Amours.

r2> Il y a là plus d'un rapprochement à faire avec VÉlégie 1, 6 de Tibulle, qui traite le néme sojeC.

qui suivra le repas, lorsque, la ouit venue, il ne pourra la reconduire que jusqu'à sa porte, c Ah I du moins, s'écriet-il, fasse le ciel que mes vœux soient remplis

Si inea vota valenl, illumquoque niljuvet, oplo:

Stn minus, at certe le juvet iode nihil. Sed quaecumque tnmen noclem fortuna sequatur,

Gras mihi constanli voce dédisse nega.

Vœux que Bertin a rendus ainsi, dans son Élégie III, 12, sur le mariage de Calilie, où la dernière partie de cette pièce a été très agréablement imitée, parfois presque traduite :

Ah I si le ciel, ce ciel qui in*abandonnc, Entend mes vœux, il ne souffrira pas Que rinhumain, profanant tant d'appas, Ait du plaisir... ou du moins qu'il t'en donne. Mais quelque soit pour mon cœur éperdu L'indigne arrêt du destin qui m'opprime, Songe demain à me nior ton crime, El soutiens- moi que je n*Hi rien perdu.

5. (26 V.) Ovide raconte comment, un jour d'été, dans le demi-mystère qui convient à l'amour, les fenêtres de sa chambre ne laissant passer qu'à moitié la lumière du soleil, il a goûté le spectacle de la beauté tout entière de Corinne, et comment, après ravoir bien admirée, il Ta possédée complètement. II souhaite qu'une pareille volupté lui soit permise souvent.

6. (74 V.) II passe la nuit devant la porte de sa maîtresse sans obtenir qu'elle s'ouvre et, dans une de ces pièces désignées par les Grecs sous le nom de IlapâcxX^u^f^jpcv, dont nous avons vu déjà des exemples chez Plante, Catulle, Horace et Tibulle, il adresse tour à tour prières, menaces, imprécations à l'inexorable portier. Notez-y le refrain excute poste seram qui, paraissant pour la première fois au 24* vers et pour la dernière au 56«, se répète quatre fois très exactement de huit en huit vers.

7. (68 V.) Dans un moment d'emportement, il s'est laissé aller à maltraiter sa Corinne : il en est au désespoir, lui

60 LIVRE QUATRIÈME. CU, V, t.

fait mille excuses et implore son pardon. Le fait est tellement grossier et si peu en rapport avec la douceur de son caractère comme avec l'orgueil de sa maîtresse que les commentateurs Font expliqué de diverses manières : les uns pensent que le poète a imaginé à plaisir cet incident pour traiter un des lieux communs de Tamour roroaia ; les autres supposent qu'il s'agit d'une autre femme que de cette maîtresse si fière de sa beauté. Mais rien n'est moias nécessaire que toutes ces hypothèses : quelque débonnaire que soit un amant, la fureur peut, en certain cas, avoir prise sur lui, et, d'autre part, telle femme, qui n'admettrait de nul autre un pareil traitement, ne voit qu'une preuve d'amour dans Tindigne emportement de son amant; ainsi pensait, par exemple, la belle actrice Gonthier qui se laissait battre par le poète Florian, parce que, disait-elle en sa langue hardie du XVIIl* siècle, c celui-là, il ne payait pas > ^

8. (114 V.) Sur ces entrefaites, des propositions avantageuses sont faites à Corinne. Ovide, dissimulé derrière une porte, a entendu les insidieux conseils qui lui ont été donnés par une infâme entremetteuse. 11 décrit cette vieille Dipsas comme une affreuse sorcière et nous répète, non sans complaisance, les leçons cyniques exposées par elle sur l'art de la prostitution. Il y a là tout un discours qui, avec moins de vivacité dans la forme, mais une entente plus grande de la composition, ressemble beaucoup pour le fond à celui de la vieille Acanthis de l'élégie IV, 5 do Properce. On y trouve aussi beaucoup des pensées que développera notre Régnier dans cette XIII» satire, une de ses meilleures assurément, où lui aussi répétera, après les avoir entendus dans la même situation que le poète latin ', les propos pernicieux tenus à sa propre maîtresse

(1) Cf. Sainte-Beuve, Nouoeaux lundis y t. XII, p 147. (âj EnÛo, me tapissant au rccuia d'une porte,

J*cn(endy son propos qui fut de ccste sorte : Sat. XI 11, Macette; v. 65 66.

par une vieille du nom de Macette, dont il saura faire un type éternel d'hypocrisie. Je ne sais pas pourquoi plusieurs critiques tiennent à nier que ce discours de Dipsas puisse s'adresser à Corinne. Il leur semble que, n'étant pas libre, celle-ci ne se trouvait pas en situation do l'écouter. Mais Corinne, en somme, n'est-elle pas une courtisane ? Et quand même elle serait mariée, ne connaissons-nous pas assez la légèreté de sa conduite pour nous expliquer la démarche auprès d'elle d'une vieille débauchée qui s'efforce de lui faire préférer l'amant riche qu'elle lui propose à un poète dont les plus précieux cadeaux consistent en vers :

Ecce, quîd iste tuus, prseter nova carmino, vates

Donal ? »

9. (46.)- Les soins que réclame de lui la conservation de sa conquête inspirent alors au poète la pensée d'établir un parallèle entre Tamour et la guerre. « Tout amant estsoldat, militai omnis amans », telle est la thèse qu'il annonce à son ami Atticus, et il la développe dans tous ses détails en montrant qu'à Tamant et au soldat sont nécessaires même aptitude à endurer les fatigues, même vigilance, mêmes précautions et ruses contre l'ennemi, même intrépidité ou fermeté d'âme. Cicéron, dans un de ses plaidoyers *, avait exposé un parallèle du même genre entre la profession du soldat et celle de l'avocat, mais il avait pris soin de ne pas le prolonger autant.

10. (64 V.) Cependant les leçons de Tentremetteuse produisaient-elles leur effet? Ou n'était-ce pas plutôt chez Corinne une excitation de sa propre nature? Ne se conten-

Fors me sermoni testem dcdit : iUa monebat Talia ; me daplices occuluere fores.

(1) De même MaccUe dira, eo parlant des poètes (v. 252) :

Puis ils ne donnent rien si ce n'est des chansons. <2) Pro L. Murenay 9.

xïy*

^fC

LIVHK QUATRIÈME. Cil. V, 2.

rs^

tant plus de vers, elle réclamait de Targent. Ovide, que cette exigence refroidissait singulièrement, le lui témoigne nettement et lui expose sans aucune réticence qu'il est honteux à une femme de prostituer au plus ofifrant la possession de ses charmes. On ne peut d'ailleurs jamais donner que ce qu'on a, et ce que lui personnellement peut offrir de plus précieux, c'est l'immortalité qu'assurent ses vers. Au surplus, donner de l'argent l'indigne bien moins que de s'en entendre réclamer, et il est tout prêt à offrir un don lorsqu^on ne l'exigera pas.

11 et 12. <28 etSO V.) Nous comprenons qu'après une telle leçon sa maîtresse lui ait gardé rancune. Ses faveurs sans doute devinrent plus difSciles à obtenir. Les deux élégies qui suivent nous le font penser. Dans l'une, il recourt à Napé, coiffeuse de Corinne, qui lui a rendu déjà plusieurs services du même genre, et la prie de porter un billet par lequel il sollicite un rendez-vous. Dans l'autre, il maudit ses tablettes qui lui sont revenues avec une réponse négative.

13. (48 V.) Cette rigueur toutefois ne dura pas. Une nuit bientôt lui fut accordée, une nuit qui lui parut trop courte. De là cette élégie adressée à l'Aurore, dont il éduraère tous les méfaits, en lui reprochant la hâte de sa marche et en la suppliant de retenir quelque peu, en faveur des amants, les rênes humides de ses coursiers.

14. (56 V.) Entre temps, un malheur estarrivé àCorinne. Ses cheveux, si longs qu'ils lui descendaient jusqu'aux genoux, si souples qu'ils se prêtaient sans peine à mille arrangements, si beaux, en un mot, qu'on ne pouvait les comparer qu'à ceux de Dionée telle qu'on la représente sortant toute nue de l'écume des flots, ses cheveux ne sont plus : la teinture et le fer à friser les ont fait tomber. Ovide déplore avec elle cette perte qu'elle ne doit imputer hélas I ni àja malignité d'une sorcière, ni à la jalousie d'une ennemie, mais dont sa coquetterie seule est la cause. Il gémit sur la nécessité pour elle déporter un faux ornement; puis il cherche à la consoler en lui faisant espérer que ^ chevelure repoussera dans toute sa beauté.

UVKE QUATRIÈHE. CU. V, 3. 6%

15. (42 V.) Ici se termine le premier livre par une sorte d'épilogue à l'adresse de ceux qui reprochaient à l'auteur son oisiveté. S'il ne s'est adonné, dit-il, ni à la guerre, ni au barreau, c'est qu'il vise à une gloire impérissable. II cite les grands poètes grecs et romains qui, depuis Homère et Hésiode, jusqu'à Virgile, Galluset Tibulle, se sout fait un nom immortel, et, sans s'inquiéter de l'envie qui s'attache aux. vivants, il exprime, h peu près'dans les mêmes termes qu'Horace, sa foi en une destinée semblable : Vivam, pnrsque mei mullii sup«rste3 erit. '

Le LIVRE nEuxiÈME compte un peu plus de morceaux que le premier; il en a dix-neuf et parmi eux, plus visiblement, des pièces provenant des deux livres supprimés.

1. (38 T.) Comme le précédent, ce deuxième livre débute par une préface. Elle a, ainsi que l'autre, pour sujet la préférence que le poète donne à l'élégie sur la poésie plus sérieuse. Il avait essayé, avoue-t-il, une Gigantomachie; mais sa maîtresse lui en voulait et le mieux est pour lui de continuer ses chaats erotiques. Il sait que lesjeunes Romains les admirent, y reconnaissant, comme dans un miroir Adèle, leurs propres amours ; et puis, qu'uurait-il à espérer du héros qu'il chanterait? tandis que des belles, qu'émeuvent ses vers, il reçoit des faveurs, qui sont pour lui la plus enviable des récompenses.

2et3. (66v. et 18 V.) Les deux pièces sont adressées à l'eunuque Bagoas. Par la première, il le prie de montrer

(1) Cf. Hor. Od. m, 30 V. 6-7 r

Hou omois morUr, mulUque pars mei Vitablt LibilioKU.

ri f»

moins de sévérité dans hi surveillaace de la jeune femme confiée à sa garde; il lui indique les moyens de se départir de sa rigueur sans se compromettre ; en même temps, très adroitement, il s'efforce de lui démontrer qu'il y a tout intérêt pour lui à agir de la sorte, les dénonciations qu'on fait à un mari, presque toujours disposée se laisser convaincre par sa femme» tournant d'ordinaire contre le dénonciateur, et les services qu'on rend à celle-ci, dont l'action est puissante, pouvant être un jour généreusement récompensés par TaffrancbissementMais Bagoas reste inflexible. Il tente alors une nouvelle démarche. II ne cherche pas seulement à l'apitoyer sur le sort d'une beauté qui se flétrirait dans l'apathie; il lui prouve que, se trouvant au service d'une maîtresse, un eunuque n'a rien à espérer que d'elle ; et il finit même par une sorte de menace ; car, quelque rigide que soit une surveillance» deux amants finissent toujours par réussir, et mieux vaut écouter leur prière, quand on peut encore leur témoigner à propos de la complaisance. — Peut-être bien ces deux morceaux sont-ils de ceux qui appartenaient primitivementau quatrième ou au cinquième livre; nousnesommes pas certains du tout qu'il y soit question de Corinne; la façon dont le poète dit avoir rencontré sous le portique d'Apollon Palatin la femme placée sous la garde de l'eunuque et lui avoir envoyé séance tenante ses propositions, pris d'un amour immédiat, ne semble guère s'appliquer à elle. Nous pouvons d'autant plus le penser que la pièce suivante bien certainement n'a pas été faite pour elle ; le deuxième livre a bien l'air de commencer par toute une série d'élégies non corinniennes.

4, (48 V.) Le numéro 4, en effet, roule entièrement sur le penchant à l'amour qu'Ovide éprouve pour toutes les femmes. Qu'une belle soit modeste ou agaçante, savante ou simple, habile à la danse ou au chant, grande ou petite, brune ou blonde, toute jeune ou déjà de quelque expérience, son cœur s'émeut : ce n'est point telle ou

telle beauté déterminée qui reoflamme; cent causes diverses sollicitent son amour :

Non est certa meos quœ forma irritet amores ; Centum sunl causse, cur ego semper amem.

On a remarqué que le tableau de toutes celles qu'il énumère présente comme une réminiscence du fameux passage de Lucrèce dont j'ai parlé dans un des volumes précédents ' et que Molière a si finement imité dans le Misanthrope ^ Je le veux bien, mais cette réminiscence, en tout cas» n'a rien d'un moraliste, et Régnier, qui prendra pour matière de sa VIP satire absolument le même sujet, le traitera tout autrement; il dira, en traduisant à peu près les deux vers que je viens de citer :

Et comme à bien aymer mille causes m*invitent, Aussi mille beautez mes amours ne limitent; Et courant ç^ et là, je trouve, tous les jours, En dessubjects nouveaux, de nouvelles amours.

Sa(., Vil, V. 41-44.

seulement il développera des idées générales qui ne laisseront pas à sa composition le caractère de pur libertinage qu'a celle du poète latin.

5. (62 V.) Avec le numéro 5 nous revenons à Corinne. Ovide se plaint de ce que, pendant qu'il feignait de dormir, à la fin d'un souper, il l'a vue trahir son amour avec un autre convive par des signes, des paroles et des baisers. Il rappelle la grande colère qu'il a témoignée, lahonte qu'elle a montrée, la douceur de leur réconciliation; mais ce qui le tourmente depuis lors, c'est le baiser qu'elle lui a donné, baiser qu'il ne lui avait pas appris et dont elle tient la science d'un autre, qui a dû hélas ! le lui enseigner au lit !

6. (62 V.) Corinne possédait un perroquetau brillant plumage et qui, par son charmant caquet, faisait sa joie;

(1) 1« parUc, lom. II, p. 487.

(2) Misanthr., act. II, se. C.

66 LIVHE QUATRIÈME. CH. V, 3.

mais la mort se plaît à frapper ce qu'il y a de meilleur sar la terre, et le beau perroquet n'est plus. Le poète, en invitant toute la gent allée à pleurer sa perte, célèbre la qualité de celui dont l'ombre habitera le séjour réservé dans l'Elysée aux oiseaux aimés des dieux et dont le corps repose sous une pierre modeste dans une petite sépulture qui porte sa louange en une épitaphe de deux vers. Cette oraison funèbre, que Stace a imitée dans un morceau de ses Silves S à propos de la mort du perroquet de son ami Mélios, est d'une élégance de forme remarquable ; mais combien, pour le naturel et le sentiment, elle est loin de la gracieuse élégie consacrée par Catulle ' à la perte du moineau de Lesbie !

7 et 8. (28 V. des deux côtés.) Ovide, porté, comme nous venons de le lui entendre dire, à aimer toutes les femmes, avait noué des relations amoureuses avec Tesclave Cypassis, coiffeuse de sa maîtresse, laquelle vraisemblablement n*était pas sans similitude avec cette Suzon dont parle Voltaire,

Qui dès longtemps servait dans la maison. Fille entenduoi active, nécessaire.

Coiffant, frisant, portant les billets doux, Savante en Tart de conduire une affaire, Et ménageant souvent deux rendez-vous, L*un pour sa dame et puis Fautre pour elle.'

Corinne en avait eu le soupçon et avait réclamé une explication. Non sans se plaindre du grand nombre d*accusations du même genre dont elle ne cesse de Taccabler, il proteste avec énergie de son innocence. Jamais il ne lui a été infidèle; s'il voulait l'être, choisirait-il une vile esclave et celle surtout qui, attachée de plus près à elle, ne manquerait pas de le dénoncera la moindre entreprise ? — Mais, en même temps qu'il adresse cette pièce à Corinne,

(1) Site., H, 4.

(2) Cf. in partie, toni. Il, p. 543 et Append. lvi.

(3) Pue., XXI, 160 sqq.

il en envoie à Cypassis une autre qui, comme pour mieux y faire opposition^ a juste le même nombre de vers. Il lui demande comment Corinne a pu pénétrer leur secret, lui dit avec quel sang-froid il a détourné sa colère sans penser un mot de ce qu'il affirmait au sujet de Tindignité des amours soupçonnées, et lui demande pour récompense un rendez-vous, la menaçant de tout dévoiler lui-même si elle refuse. La deuxième des deux pièces n'aurait pu évidemment être introduite que lors de la seconde édition dans un des trois livres primitivement destinés à Corinne.

9 et 10. (54 V. et 38 v.) — Il en est de même des compositions 9 et 10 à cause des aveux qu'elles renferment. La première se compose de deux parties inséparables, mais bien distinctes; Ovide y apostrophe l'Amour: d'abord (v. 1- 24) il lui reproche de trop le poursuivre, l'exhorte à s'en prendre à d'autres et réclame de lui le repos que Rome accorde à ses soldats vétérans ; puis (v. 25-54), il reconnaît qu'il ne peut vivre sans aimer, plaint ceux qui passent les nuits dans un sommeil aussi paisible que la mort et appelle sur lui-même en grand nombre les traits du dieu. L'autre est plus explicite encore. Parlant à son ami Graecinus, il lui explique comment on peut fort bien aimer deux beautés à la fois, puisque, pour le moment, il se partage entre deux femmes de chambre, également belles, dont les exigences amoureuses ne lui font nullement peur; son avis d ailleurs est que, dût-on mourir au milieu de l'action, on doit, sous la bannière de Vénus, combattre jusqu'au bout.

11. (56 V.) — Corinne étant sur le point de s'embarquer, il cherche à lu détourner de son voyage par la crainte des dangers que présente la navigation; puis il souhaite que du moins elle revienne bientôt avec des vents favorables et il décrit le bonheur qu'il éprouvera le jour où elle lui sera rendue. Le morceau ne manque pas de sentiment et vaut mieux que beaucoup d'autres ^ ; il rappelle par quelque en-

(1) La un pourrait être rapprochée de celle de Télégie xviii d*André Cbéoier :

Qu'il est doux au retour de la froide saison....

droit rode d'Horace sur le départ de Virgile \ la belle élégie de Properce sur le projet de départ de Cynthie * et aussi celle où Tibulle, en déplorant son éloignement de Délie, rêve son retour auprès d'elle *.

12. (28 V.) A la suite d'une nuit accordée par Corinne, il célèbre son triomphe. Ses premiers vers sont ceux d'un véritable chant de victoire :

Ite triumphales circum mea tempora laurî ; Vicimus ! in noslro est ecce GoriDna sinu ;*

puis il montre combien cette victoire l'emporte sur celles que procure la guerre : sans effusion de sang, sans avoir à partager la gloire du combat avec personne, par sa seule habileté, il s*est rendu maître d'un objet bien plus enviable qu'une place forte, et sa conquête n'aura point de conséquences funestes. Cette pièce eût été mieux placée, semblet-il, dans le livre I lors de la première faveur obtenue de sa maîtresse.

13 et 14. (28 et 44 v.) En se faisant avorter, Corinne s'est mise en danger de mort. Dans une première élégie, Ovide» tout entier à ses craintes, supplie les déesses Isis et Ilithye de leur sauver la vie à tous les deux en la secourant, et una parce duobus^-, il ne laisse entendre à sa maîtresse qu'avec précaution un mot de blâme que deux vers renferment dans un conseil pour Tavenir. Mais, lorsqu'elle est hors de péril, il lui expose plus librement sa pensée sur l'acte qu'elle a commis, condamne ouvertement la pratique de l'avortemcntà laquelle les dames romaines n'avaient que

(1) Hor., Carm,, I, 3.

(2) Prop., El, I, 8. Voir vol. précéd. p. 53i

(3) Tib., El, I, 3. Voir vol. précéd. p. 446.

(4) Bertin, eo possession do son Eucliaris, les répétera :

Elle est à moi I divinités du Pinde, De vos lauriers ceignez mon fl*0Dt vainqueur.

Amours, I, 4 v. 1-2.

<5) Imitation de ces vers de TUiulle, IV, 4, 21-22 :

Pbœbc, fave, laus magna tibi tribuetur in uno Corpore servato restituisse duos.

trop l'habitude de recourir, prie les dieux de lui pardonner pour cette fois, mais ne craint pas d'appeler sur elle leur colère» si elle recommençait.

Dt faciles, peccasse semel concedite tuto ; Id satis est ; pœnam culpa secunda Teral.

Nous avons rencontré déjà une condamnation de ces mêmes pratiques dans le petit poème du Noyer ^

15. (28 V.) Ovide envoie une bague à Corinne et, après avoir exprimé le désir qu'elle soit bien accueillie, regrette de ne pouvoir, par quelque moyen magique, se transformer en cette bague dont il envie le bonheur. Toute une suite d'idées jolies et gracieuses se trouve malheureusement déparée à la fin par une de ces indécences auxquelles nous devons très souvent nous attendre dans les trois livres des Amours,

16. (52 V.) Voici cepeadant une pièce que rien ne dépare. Le poète est dans sa campagne de Salmone ; il en décrit la beauté; mais tous les agréments qu'elle présente n'ont aucun charme pour lui loin de celle qu'il aime. Avec Corinne, il serait heureux partout ; sans elle, aucun pays ne saurait lui plaire. Que ne tient-elle la promesse qu'elle lui avait faite et que ne vient-elle sur un char rapide le retrouver? *

17. (34 V.) II sait qu'il était né pour devenir l'esclave d'une belle, mais, en vérité, il eût mérité de tomber aux mains d'une maîtresse moins cruelle. Corinne connaît trop sa beauté qui la rend intraitable. Il la prie d'avoir pour lui plus d'égards et de priser son génie à l'égal d'un revenu considérable. Plus d'une belle serait heureuse d'obtenir les chants qu'il ne veut, malgré tout, réserver qu'à elle seule.

18. (40 V.) C'est sans nul doute par suite d'une transposition, commise dans l'archétype,. que le numéro 18 ne tient

(1) Cf. page 49.

(2) Voir Appendice cccxii.

70 LIVUE QUATRIÈME. CIL V, 3.

pas la place de la pièce classée 19, car il forme un véritable épilogue dans le genre de celui du livre I. Les allusions qui y sont faites aux régies de VArl d* Aimer et aux Lettres Héroïdes prouvent aussi que ces poèmes étaient commencés dès avant l'achèvement des cinq livres de la première édition des Amours et que nous lisons ici une des dernières compositions de cette édition. L'auteur y explique de nouveau, en s'adressant cette fois à son ami Macer, le motif qui l'attache aux chants erotiques. Chaque fois que, voulant y renoncer, il dit à sa maîtresse do se retirer, elle s'empresse de s'asseoir sur ses genoux, lui reproche toute en larmes de rougir de son amour, l'enlace de ses bras et lui prodigue mille baisers qui font sa perte :

Saepe meœ « tnndcm » dixi « discede » puellse.

In gremio sedit protinus ilia meo.

Saepe « Pudet» dixi : lacrimis vix illa releiitis:

« Me miseram ! jam te, dixil , nmare pudet ? » Implicuitque suos circum mea colla lacertos,

Et quœ me perdant oscula mille dédit.

Vincor

De même Bertin dira à son ami M. de B. la cause de sa persistance à chanter Eucharis :

Souvent j*ai dit à ma maîtresse :

«C'est Irop languir dans la paresse ; J'en rougis. Tiens, séparons-nous ; Va-t-cnw. Soudain l'enchanteresse Vient se placer sur mes genoux, Des deux mains à mon cou s'enlace, Et me donne, en versant des pleurs, Mille baisers pleins de douceurs, De ma constance déjà lasse Trop sûrs, trop aimables vainqueurs.

Amours, III, il v. 10-19

19. (60 V.) Cette pièce qui, par la disposition de ses parties, semble bien avoir subi quelque bouleversement dans

l'archétype ', faisait aussi partie des derniers livres ; elle est postérieure aux amours do Corinne. Ovide y parle à une nouvelle maîtresse ainsi qu'à son mari, et, comme il n'aime rien tant en amour que les difficultés et la lutte, il conseille à l'une d'imiter Corinne, qui savait exploiter son caractère en témoignant peu de complaisance, et à l'autre, très ironiquement, de surveiller sa femme de plus près, parce que les plaisirs aisément conquis perdent toute saveur.

Le TROISIÈME LIVRE renferme quinze pièces dont une est contestable, mais dont la plupart ne sont pas les moins importantes du recueil.

1. (70 V.) Ici encore le poète prélude par un morceau destiné à justifier son genre de poésie ; mais rien ne prouvé mieux son ingéniosité que la variété qu'il apporte dans la manière de traiter le même sujet. Dans un développement plus étendu, il donne le récit d'une scène fictive. Il a vu, raconte-t-il, l'Elégie et la Tragédie venir à lui dans le bois sacré où il se promenait cherchant l'inspiration ; la Tragé-» die majestueuse lui a reproché la licence de ses mœurs et de ses chants en l'invitant à délaisser au plus tôt des^ œuvres badines pour la gloire d'illustrer la scène romaine ; l'Élégie, non sans quelque persiflage sur la supériorité reconnue de sa rivale, a répliqué en faisant valoir auprès delui ses nombreux services et le talent qu'elle lui a procuré. Il a donc très respectueusement prié la Muse sérieuse de

(1) D'après Rautenberg (op. cit. p. 28 sqq.)« M. Martignon la divise en deux morceaux. Le premier se composerait des vers 33-36 et 5 24, le second de 1-4, 25-32 et 37-60, Fun adressé à la femme, l'autre au mari.

UVRE OUATRIÈME. Cil. Y, 4.

lui accorder encore quelque délai et se hâte d'en profiter dans l'intérêt de sea amours.

2. (84 V.). Par le numéro 2, il nous fait connaître une de ses aventures galantes dont les jeux du Cirque ont été l'occasion. Il s'y assied auprès d'une jeune femme dont il désire faire la conquête ; il lui parle sans discontinuer, lui prodigue les prévenances, lui adresse, en attendant le spectacle, toutes sortes de compliments et de galanteries quelque peu mêlés de libertinage ; dès que le cortège initial des dieux parait, il fait des remarques sur chacun d'eux et particulièrement sur Vénus, en les prenant tous à témoin que la dame sera à jamais, si elle le veut, la reine de son cœur ; puis, dès que les courses commencent, il s'intéresse à celui des cochers pour qui elle semble faire des vœux, le suit tout le temps de ses encouragements et applaudit à la victoire qu'il remporte dans la seconde épreuve. Enfin, la dame, qui n'a jamais rien dit, se laisse toucher par un tel empressement, elle sourit et un regard significatif permet l'espoir d'obtenir beaucoup plus ailleurs. — Outre l'intérêt littéraire qu'a par lui-même ce morceau très habilement mené, il s'y trouve un grand nombre de détails fort utiles pour nous, au point de vue archéologique, en ce qui concerne les .spectacles des Romains; aussi M. Gaston Boissier Ta-t-il étudié d'une façon toute particulière dans un savant article de la Revue des deux Mofules^,

3. (48 V.). La maîtresse du poète l'a trahi. D'abord, il s'en plaint aux dieux qui semblent n'avoir de rigueur que pour les hommes sans punir jamais les parjures des belles ; puis, réflexion faite, il reconnaît qu'il a tort d'incriminer le ciel, puisque lui, s'il était dieu, ne serait point farouche envers elles. Mais que sa maîtresse au moins n'abuse pas de cette indulgence et veuille bien lui ménager les larmes ! — Régnier, dans sa seconde élégie, a emprunté quelques traits à cette pièce et je ne résiste pas au plaisir de citer

(1) Sept. 1896.

une charmante paraphrase que le roi François V a faite de ces deux vers :

Perquesuos illam nuper jurasse recordor Perquc meos ocalos : el doluere mei !

Elle jura par ses yeux et les miens.

Ayant pitié de ma longue expérience, Que mes malheurs se tourneraient en biens ; Et pour cela me fut heure promise.

Je crois que Dieu les femmes favorise : Car de quatre yeulx qui furent parjurez, Rouges les miens devindrent, sans faintise ; Les siens en sont plus beaulx et azurez. ^

4. (48 V.) Par une contradiction absolue avec la pièce 9 du livre II, Ovide engage un mari à se départir de la rigoureuse surveillance exercée sur sa femme, soin inutile, si elle est vertueuse, et nuisible, si elle ne Test pas, puisque trésor trop visiblement gardé attire les voleurs. Jugeant d'ailleurs que les raisons qu'il fait valoir n'auront pas grande action sur l'esprit do celui à qui il parle, il Anit par invoquer l'intérêt personnel : pourquoi, si sa femme n'est point chaste par elle-même, s'attacher à ce système de rigueur plutôt que dMmiter tant de maris romains qui se trouvent bien de cultiver l'amitié des amants de leur femme ?

5. (46 V.). L'auteur raconte un songe dans lequel il a vu un taureau qui reposait tranquillement sur l'herbe près de sa génisse, délaissé par elle à la suite des coups de bec qu'elle recevait d'une corneille; Texplication qu'on lui en a donnée est que lui-même sera délaissé par sa maîtresse à la suite des agissements d'une vieille débauchée; et il en est resté glacé d'épouvante. — La pièce est si faible de composition, de style et de versification qu'il faudrait y voir une œuvre d'Ovide tout à fait débutant, si on tenait à lui

(1) Voir l'appréciation de ces vers daos Sainte-Beuve, Portraits littérairesy éd. Hacb. 1878, tom. III, p. 69.

en laisser la paternité ; mais, de tout temps, l'authenticité en a été considérée comme très douteuse ; elle n'a point de place fixe dans les manuscrits, et plusieurs même, ainsi que quelques-unes des plus anciennes éditions, ne la donnent pas.

6. (106 y.) Le poète, empressé de se rendre auprès de sa maitresse, se trouve arrêté par un torrent que la fonte des neiges a tout à coup grossi. Gomme il ne possède ni les ailes de Persée,ni le char de Triptolème, ressources qui n'ont cours que dans les fables, il le prie tout simplement de rentrer dans son lit, le menaçant de la haine universelle s'il met obstacle au voyage d'un amant. Il lui rappelle les noms des grands fleuves qui, loin de nuire à l'amour, ont été eux-mêmes amoureux. Mais le torrent ne cesse pas de grossir ; et alors il finit par une invective où il regrette d'avoir honoré d'une comparaison avec des fleuves réputés un ruisseau sans nom dont les eaux bourbeuses disparaissent, l'été, d'un lit qu'elles laissent aride et poudreux. — L'énumération à laquelle donnent lieu les amours mythologiques des fleuves est trop longue, mais elle se termine par l'épisode de TAnio et d'Ilia, un des passages les plus poétiques et les mieux venus de tout le recueil * .

7. (84 V.) Voici une composition dont le sujet scabreux, se prétait à bien des détails obscènes et dans laquelle Ovide, selon son tempérament, s'est bien gardé d*éviter les images indécentes. A la suite d'une piteuse aventure, assez semblable à celle que subit un jour J.-J. Rousseau, il se l'adresse à lui-même, s'y indigne d'être resté impuissant dans les bras d'une femme depuis longtemps objet de ses vœux et dont la grâce, la beauté, les complaisantes caresses eussent dû produire un tout autre effet. C'est la contre-partie de l'élégie I, 5. Aussi les a-t-on souvent rapprochées en les intitulant l'une Jouissance, l'autre JmpuiS' sauce, et comme il y est fait preuve d'un talent inconte»-

(1) Voir Appendice cccziii.

UVRE QUATRIÈME. Cil. Y, 4. 7&

table, elles ont eu une réputation que ne mérite pas la matière. On attribue même, mais faussement, à mon sens^ la traduction qui en a paru dans une publication spéciale du XVII* siècle, intitulée L'Occasion perdue et retrouvée, au grand Corneille, qui, à la vérité, d'après une tradition qu'ao* cepte assez légèrement Paul Lacroix*, n^aurait commencé son travail sur YlmiiaUon que pour en faire péni* tence.

8. (66 V.) Ovide, s'étant vu préférer par sa maîtresse un ancien centurion, devenu chevalier par suite des richesses que lui a values la guerre, se plaint du sort fait aux poète» dans un temps où l'or règne partout en maître. Comme s*il oubliait la légende symbolique de Mars et Vénus, il s'étonne assez naïvement de l'attrait que donne aux hom* mes auprès des femmes la profession de soldat; il jointe selon l'habitude des élégiaques^ à sa diatribe contre l'or la description de l'âge de Saturne et regrette amèrement un changement de mœurs qui fait que les maisons des belle» n'ont plus de gardiens vigilants etde maris jaloux que pour les amante pauvres. On retrouve dans ce morceau plus d'un emprunt fait aux élégies de Tibulle I, 10, 1, 3 et II, 4.

9. (68 v.) L'élégie sur la mort de Tibulle est célèbre*. Bien que les circonstances que relate la fin ne soient peut* être pas toutes conformes à la vérité, le sentiment n'y manque pas, et les regrets, si littéraires qu'ils paraissent,, ne s'y expriment pas moins avec sincérité. Après avoir

(1) Cf. G. Vapercau, Diot. des Littératures, art. P. Gorneille.

(2) Cf. P. Lacroix, dans la réimpression de L'Occ. perd, et retr., Paris, 1862. in-8.

(3) Nageotte (Op. cit. p. 79) a rapproché cette élégie des stances d*Alfired de Musset sur la Malibran, en marquant le caractère différent des deux poètes : « Llnspiralion est la même : c'est la douleur qu'éprouve le poète en voyant le talent impitoyablement frappé. Seulement, chez Musset, il y a un accent plus pénétrant, plus déchirant. Tout ce qui passait par cette àme ravagée s'imprégnait de sa mélancolie et de ses ruines, comme le vent des tempêtes, qui sirfle plus tristement dans les cimes dénudées par l'hiver que dans les rameaux feuilles par le printemps. » — Voir Appendice

76 UVRE QUATRIEME. Cil. V, 4.

invoqué TElégie qui n'a jamais pu témoigner ses regrets plus à propos, il montre TAmour et Vénus en pleurs et se plaint d'abord de la cruauté de la mort qui ne respecte même pas, malgré leur caractère sacré, les plus grands poètes. Mais elle est tenue, ajoute-t-il, d'épargner leurs œuvres et celle de TibuUe est impérissable. Du reste, il est mort entouré de toutes les personnes qu'il chérissait, sa sœur. Délie, Némésis, et, dans le vallon de TElysée, où sa place est marquée, il va retrouver Catulle, Galvus et Gallus. Puisse la terre être légère à sa cendre !

Et sit bumus cineri non onerosa tuo.

10. (48 V.) De même que nous avons entendu Properce* se plaindre de la longue continence que lui imposait Gyn* thie pendant les fêtes d'Isis, nous entendons Ovide gémir au sujet de la même privation durant le temps consacré par les femmes aux mystères de Gérés. S'adressant à la déesse, il s'étonne qu'elle, si bienfaisante à la terre en général, se montre si dure à l'égard des amants ; il lui rappelle qu'elle-même, selon la tradition des Grétois, a aimé le jeune chasseur lasius, et il la prie de ne point faire souffrir À d*autres un tourment qu'elle n'eût pas voulu supporter.

11. (52 V.) Après les chagrins et les tourments que Go* rinne lui a fait subir, il veut briser ses chaînes qui désormais lui font honte et il le lui déclare :

Mulla diuque tuli : vitiis palientia victa est.

Ode fatigato pectore, turpis Amor.

Scilicet adserui jam me, rupique catenas ;

Et quœ non pudait ferre, tullsse pudet.

Ainsi dira Régnier :

Mais enfln ton humeur force ma patience. J'accuse ma faiblesse, et, sage à mes dépens,

(i) Prop., EL, II, 33.

Si je t aymay jadis, ores je m'en repens ; Et brisant tous ces nœuds dont j'ay tant fait de conte, Ce qui me fut honneur m*est ores une honte.

Élég., 2, v.6.10.

Mais il s'aperçoit que l'amour l'emporte encore en son cœur sur la haine et que les charmes physiques de samaî* tresse, plus forts que les défauts de son âme, le ramènent vers elle, de sorte que, ne pouvant vivre ni loin, ni prèsd'elle, il ne sait plus que désirer, si ce n*est qu'elle soit ou moins belle ou moins perAde ;

Nequitiam fugio: fugientem forma reducit.

Aversor morum crimina ; corpus amo.

Sic ego nec sine te, nec tecum vivere possum ;

Et videor voti nescius esse mei.

Aut formosa fores minus, aul minus improba, veilem.

Régnier également :

Sa beauté me rappelle où son deffault me chasse : Aymant ou dédaignant, par contraires efforts, Les façons de Tespril et les bcaulez du corps. Ainsi je ne puis vivre avec elle et sans elle. Ha Dieu ! que fusses-tu ou plus chaste, ou moins belle I

Bref il cesse de résister à un sentiment plus fort que lui,, et, par les souvenirs de leur amour, par cette beauté qui la rend divine, par les dieux toujours prêts à la laisser mentir, par ses beaux yeux qui ont captivé les siens, il la conjure de lui pardonner :

Parce, per o lecti socialia jura, pcr omnes,

Qui dent fa lien dos se tibi saepe, Deos, Perque tuam faciem, magni mihi numinis instar,

Perque tuos oculos, qui rapuere meos.

Et Régnier toujours de même :

Mais puisque le destin à toy m*a sceu lier, Et qu'oubliant ton mal je ne puis ^oublier,

Par ces plaisirs d'amour tout confils en délices, Par tes appas jadis à mes vœux si propices. . . . Par les dieux, qu'eu pleurant tes serments appelèrent ; Par tes yeux, qui Tesprit par les miens me volèrent, Et par leurs feux si clairs et si beaux à mon cœur, Excuse» par pitié, ma jalouse rancœur.

On le voit, cette pièce, que le poète français a prise pour modèle du joli poème qu'il a intitulé Élégie zélolypique, se divise en deux parties distinctes dont la seconde est le développement du fameux distique de Catulle Odi ei •4imo,,, etc..* C'est une de celles où Ovide témoigne le plus de sensibilité ; l'absence de tout souvenir mythologique contribue pour beaucoup à l'heureux effet qu'elle produit».

12. (44 V.) Si la mythologie n*avait pas envahi celle-ci, elle serait aussi très intéressante; car la pensée en est Juste. Parlant toujours des trahisons de Corinne, il s'accuse d'en avoir été lui-même la principale cause. Si, dit-il, il n'avait point célébré si souvent sa beauté, elle ne serait pas devenue l'objet de tant de poursuites amoureuses. Hélas I pourquoi a-t-on ajouté foi à ses vers ? Tels et tels récits mythologiques inventés par les poètes ne montrentils pas combien peu leur imagination se renferme • dans les limites de la vérité? Mais on a cru à la véracité de toutes ses louanges, et ses chantssont devenus l'instrument •de son malheur! Voilà qui est spirituel et bien dit ; seulement les exemples de fables dues à l'invention des poètes remplissent la moitié du morceau par une énumération fastidieuse^.

Page 1