‹ Histoire de la littérature latine au temps d'Auguste (volume 2)Chapitre 20 sur 46 · XIV · texte numérisé non relu

XIV

IM

LirBE QUATRIÈME. Cn. VI, t.

Mercure, «moarenz d'Hersé, prend de sa toilette le aoin qu'y apporterait un petit-maître, arrange ses cheTeax, doDoe à ses vêtemeiits la tournure la plus propre à les faire valoir :

Permulcetqoe COTBB*, chlunrdeBqiK, ut pendeat apte,

Collocat;

Jupiter, s'apprétant à commettre an larcin d'amour, se dit gaillardement c que sa femme ne le saura pas, ou que, si elle lésait, peu importent quelques querelles do plus ou de moins. >

Hoc certe godjux fUrtum mex nnciet, inquit, ' Aùt si Tctcierit, suut, o sunl jurgia UdU I II, 423-424.

Il y a dans toutcela force détailaqui font disparate, sortent du ton voulu et vont en quelque aorte jusqu'à fausser le sens véritable des vieilles légendes '. Nous pourrions même relever trois ou quatre passages où les dieux et personnages légendaires paraissent ai embarrassés ou si peu soucieux des attributs et des figures symboliques qui leur sont attachés, que la familiarité de leur langage et de lear maintien produit un effet comique, presque grotesque, qui ressemble à de la parodie. Voyez, lors de la descente d'Orphée dans l'iafernal séjour, Sisyphe qui, pour mieux tScouter la mélodie des prières adressées à Pluton et à Prosarpino, cesse de rouler son rocher et s'assied dessus;

. inque luo sedisti, Sisy[riK, buo ; X, 44

voyez la rencontre de Phaéton et du Soleil, son père, lorsque celui-ci, avant de l'embrasser et de peur de le brûler, retire de son front et dépose ses rayons étîncelants;

(1) Cf. G. BoitBier, La religio

r, liv. I, cb. III, Sa àu$ t.

UVRB QUATBIÈIIE. CU. VI, S. 191

At genitor drcma eaput ohmm micanlès

Depoauit niâios, propioaqae accêdere jimsii.

Ne croyez-Tous pas assister à quelque scène burlesqued*ttnde nos opéra»>bouflfe8 comme celle où, dans Orphée aux Enfers, Jupiter, avant de recevoir la visite qui lui est ' annoncée, veut avoir en main et réclame ses foadres qui ont été remisées dans un placard? Heureusement un manque si absolu de goût et de tact ne se reproduit pas aïk point de défigurer complètement un ouvrage dont les brillanteset nombreuses qualités, en définitive» doivent fair& pardonner bien des déûtuts.

On lui a reproché de n'avoir rien inventé comme ^li n'avait fait que répéter ce que d'autres avaient dit avant ' lui ; et sans doute, à première vue, on pourrait le supposer, puisque, Touvrage devant exposer toutes les légendes relatives à des métamorphoses, il semble bien qull deve*^ nait impossible d'y faire une large part à l'invention. Après examen, on voit cependant que la contribution personnelle de Fauteur n'y manque pas et que son originalité s'y témoigne autrement que par un classement dematériaux. D*abord, il s'y trouve des fables qui lui appartiennent en propre et qui n'avaient été traitées encore par aucun poète grec ou latin. Celle de Pyrame et Thisbé (Liv. IV), que Shakespeare a introduite dans le Songe dTunenuit d^éié, que Théophile de Yiau a portée non sans succès sur la scène française et qu'ont traitée ensuite avec leur esprit ordinaire La Fontaine et Voltaire, n'avait enon^,. si je ne me trompe, paru nulle part. II en est de même^ (Liv. VIII) de l'histoire de Philémon et Baucis; carl'Hécalé de Callimaque, bien que vieille, pauvre et hospitalière, ne peut guère être considérée, quoi qu'en dise RuhnekenS comme un modèle d'après lequel auraient été dépeints les

(i) Ad Çallim. fragm., 580. Voir aussi Plaehn, De Sicandro aliisque poetis grascis ah Ooidio in Metamorphosibus conacribendis adhibiti»^ (H. S., 188«), 2i'.

192 LIVHE OL'ATRIÈME. CU. VI, 3.

deux tendres vieillards ^ La vengeance de Junon sur les compagnes d'Ino(Liv. IV), transformées les unes en oiseaux et les autres en rochers, était également inédite.

D'autres morceaux prouvent aussi un travail original opéré d'après une ou plusieurs données qui ne sont suivies qu'avec la plus grande liberté. Ainsi Nicandre racontait comment les dieux poursuivis par le géantTyphée avaient pris en fuyant toutes sortes de formes d'animaux; mais, dans son récit, Jupiter et Minerve ne recouraient pas à ce moyen honteux de se dérober; dans Ovide, au contraire, (Liv. Y) comme la narration est mise dans la bouche des Piérides qui, rivales des Muses, ont Tintention expresse d'abaisser les Immortels, le maître des dieux et la grande divinité protectrice des Muses partagent la honte commune; de plus, chez Nicandre, Vulcain se transformait en génisse et Mars en poisson, Ovide transporte ces deux transformations sur Junon et Vénus à qui elles conviennent mieux.

Au livre II, l'histoire tragique de Phaéton est une combinaison de données différentes ^ Le modèle principal, que nous ne connaissons pas, mais dont nous donne une idée l'imitation qu'en a faite Nonnos, poète d'une grande érudition mythologique, né à Panopolis en Egypte au V* siècle après J.-C, plaçait le palais du Soleil dans la mer, représentait Phaéton désireux de monter sur le char paternel rien que par ambition juvénile, obtenant cette autorisation non pas seulement pour un jour, mais pour une année entière, et, après maintes recommandations, une fois les rênes en main, oublieux de toute modération, pressant les coursiers avec frénésie. Ovide a tiré profit de tout le passage qui avait rapport aux recommandations, mais il n'attribue pas l'emportement des chevaux à l'abus que

(1) Mais c'est do rilccalê qu'a été tiré le récit du livre II, concernant le corbeau et la corneille. Cf. Berliner philologische WochenschriJÏ^ 1893,

(ij Cf. J. lIGpkeii, die Fahrt t7<?s Pkacton. Progr. Einden, 1899, 29 p.

Phaéton aurait fait do son fouet, il nous le montre, au contraire (v. 195^99.), effrayé à la vue du scorpion et, I)ar suite de ce saisissement, laissant flotter les rênes au point que l'attelage, qui ne se sent plus le frein ordinaire, se livre à une course folle. Il met en outre le palais de Phœbus aux portes de l'Orient sur le haut d'une montagne, parle du mariage de Clymène avec Mérops, motive la requête de Phaéton par les doutes qui lui ont été inspirés sur son origine et explique Tautorisation du Soleil par un serment prononcé avant de connaître le vœu de son fils. Ces dernières données lui étaient fournies par une des tragédies d'Euripide que nous n'avons plus, il les a mêlées très habilement aux autres, y a joint comme épilogue la métamorphose de Cycnus qu'avait racontée, au milieu de beaucoup d'autres récits légendaires, Phanoclès, un des fondateurs de l'élégie Alexandrine * , et a fait du tout un ensemble harmonieux, une des narrations les mieux réussies du poème.

Dans le livre 111, l'histoire non moins dramatique de Penthée présente une combinaison du même genre. L'arrivée de Bacchus, l'empressement de la foule à courir vers lui, l'incrédulité et la colère de Penthée, tout le commencement, en un mot, répond aux données de la tragédie d'Euripide intitulée l^ Bacchantes; mais Ovide met dans la bouche d'Acœtès, sous forme d'avertissement à Penthée, tout un récit, la métamorphose des matelots Tyrrhéniens en dauphins, qui ne figure pas chez le tragique grec ; puis c'est tout autrement que dans Euripide et d'après une poésie de genre épique, cataloguée d'ordinaire assez arbitrairement au nombre des idylles de Théocrite *, qu'il décrit la fin du contempteur du dieu, et il prend la précaution d'enlever à la scène de ce petit poème ce qu'elle a de plus horrible en faisant portera Penthée les coups mortels,

(1) Cf. Couat, Poésie alexandrine, p. 91); MM. Croisct, HiH. de la Utt. gr.y t. V, p. 165.

(S) Id. XXVI, Les Bacchantes.

DOD par sa mère Agave, mais par ses tantes loo et Autonoé '.

11 est doDC bien rare que, dans les imitations même les plus accentuées, il n'innove point par quelque côt^. La liberté dont il use est telle que, jusque pour celles des fables qu'il lui arrive de répéter après les avoir dites déjà dans un ouvrage antérieur, il ne se croit nullement obligé de ne rien modifier aux faits ou aux sentiments qu'énouçait sa premif^re version'. Le récit de la mort de Procris nous en est un exemple. Vous vous souvenez du cliarmant épisode de la fin de VArl iTaimer; là. Procris, jalouse de Céphale, se cache dans un fourré pour surprendre sa traliisoD, mais elle le voit seul, elle l'eatendparler à Aura malgré cette solitude et, comprenant aussitôt l'erreur qu'a produite ce nom à double entente, elle sort joyeuse de sa cachette pour se précipiter dans les bras de celui qu'elle soupçonnait à tort ; elle y tombe blessée à mort par le trait que Céphale a cru lancer contre une béte fauve, mais contente du moins de mourir sans rivale. Ici (Liv. VIII), Procris, que son inquiétude fait remuer dans le fourré, attire ainsi sur elle le coup mortel; son erreur n'a pas cessé et elle meurt en suppliant Céphale de ne jamais faire partager i\ Aura leur couche nuptiale.

Mais c'est surtout dans les descriptions des transformations fabuleuses que s'exerce son invention poétique. Il fallait un esprit prompt comme le sien à saisir et à créer les analogies pour donner tant do variété aux dénoûments identiques d'un si grand nombre de récits. Une vive imagination et une connaissance exacte des choses de la nature se complètent l'une par l'autre dans la peinture détaillée de toutes ces métamorphoses. Pensez donc que d'un bout à l'autre du poème il s'agit sans cesse d'êtres

(1) Cf. Knaatt, Analecta Aleatandr.-Rorn., 56; P. Lejay, Op. cit., p.

(i) Cr. W. Krasaon-sky, Ooiti. qimmodo in isdem fabulU enarrandii a ee ipao dUarepuerit, Disa. gr. iu-S", Kûnlgsberg, 1S97, 38 p.

humains changés en quadrupèdes, en oiseaux, en reptiles, en végétaux, en fleuves ou en pierres et qu'il arrive à ce résultat merveilleux de décrire, avec une aisance parfaite et sans fatigue aucune, do manières toujours différentes plusieurs centaines de phénomènes toujours les mêmes. Pensez que ces phénomènes sont invraisemblables, absurdes, hors nature, et qu'il parvient à leur donner un caractère de vraisemblance et de vérité par Thabileté qu'il apporte à ménager les transitions, à arrêter d'abord notre esprit sur des analogies partielles dont aucune ne nous choque et qui, grâce à la précision des détails, nous conduisent insensiblement à la métamorphose générale comme à une conclusion naturelle. Veut-il, par exemple, nous montrer le changement des Cercopes, habitants des îles Pithécuses, en singes, il commence par nous apprendre que c'est en punition de leur mauvaise foi et de leur perfide malice qu'ils sont condamnés par le père des dieux à prendre le corps de l'animal diflbrme qui diffère tant de l'homme tout en lui ressemblant; nous voyons alors leurs membres se contracter, leurs narines s'aplatir loin du front, des rides de vieille femme sillonner leur face, un poil fauve recouvrir tout leur corps; et il termine en nous disant que, privés désormais de cette parole dont ils ont fait un instrument de mensonge, ils n'ont plus pour exprimer leurs, plaintes qu'un cri rauque et strident. La peinture physique et morale est complète.

Quippe Oeum genitor fraudem et perjuria quondam Cercopuni exosus, gentisque admissa dolosse, In déforme viros animal mutavit, ut idem Dissimiles homini possent similesque vider! ; Membraque contraxit, naresque a fronte remissas Contudit, et rugis peraravit anilibus ora; Totaque velatos flavenli corpora villo Misit in has sedes ; nec non prius abslulit usum Verborum, et nalse dira in perjuria linguae; Posse qucri tanlum rauco stridore reliquil.

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