‹ Histoire de la littérature latine au temps d'Auguste (volume 2)Chapitre 24 sur 46 · CHAP[TRE VII · texte numérisé non relu

CHAP[TRE VII

Fin de l'exames bes oelvhes d'Ovide. — Les Tristes,

LES POXTIQIEÎ bT IbIS.

I. — Les TiisTu. Sujets des ouïe pivccs du premier livre. Plaidoyer qui furine le livre il. Le* trois aulrcs li>res. DistiueUoo à élabiir eolrc les4eu( premiers, qui ont des sujcls spéciaux, et les trois derniers, doDl la nioDa~ lunie est rendue sensible par le retour continu de trois ou quatre tbêuie*. ~- II. Le> l'aHii().UBi, recueil de lettres dont le but, les moyens et le lou CB trois derniers livres des Tristes. Elles en dlITëreat p»r la citatiuD ili'B noms de ceux a qui elles soal adressées. Au nombre deqaaraatc- 8Ï\ elle* TuriDent quatre livreB qui nous présentent nommémenl vlagt-trois persoiiniif^fs. Sujets de toutes ces lettres. Ensemble inférieur à celui des Trifte' |jar udc monotonie encore plus sensible, uu mauque plus fréquent de réellir t'iDOtion, des incorrections et des néglisences plus nombreuses, une natlme de plus en plus humble. Délïiut absolu de dignité dans le uialhcur. — III. Pour relever Ovide comme homme dans uolre estime, il euir de sa bonté et de la douceur de son caractère. Une seule fuis il sVii départil) son poème, d'/Ai», Imilé de riSit de Catlimaque. — IV. Ccinclufiion générale avec remarques sur la langue et la versiScalioD.

Avec los Tristes ', nous eatroos dans la série des épitres écrite» toutes après la coadamaatioD à la relégatioQ. Ce prcmit/i' recueil, dont le titre indique biea le sentiment qui l'a dicté, se compose de cinq livres.

plus ancien et le plus important des inss. pour \ea Tristes depuis

jusque III, T, t et depuis IV, 1, li jusque IV, 7, 5, est celui de Klo-

bl. Laurent., Marcianus 'ii3, du xii> siècle, que j'ai déjk cité à

propos lies Métamorpkoaes ; on se serl pour arréler le texte du reste, du

■Guelferbi/r. Gudianua 19Î, et du Vaticanus 1606, tous deux du xiii»

Le livre I, formé de onze épîtres élégiaques, fut écrit tout entier avant larrivée à Tomes. Parti de Rome vers la fin de novembre ou au commencement de décembre de Tannée 761, Ovide Vy adressa vers le printemps de 762, lorsqu'il eut atteint la Thrace. C'est lui-même qui donne ces détails à son lecteur au début de la dernière des onze élégies :

LiUera quaecumque csl tolo tibi lecta libello,

Est mihi sollicilae tempore facla vis.

Aut hanc me, gelido tremerem cum mense deceinbri,

Scribeiilem mediis Hadria vidit aquis : Aut, postquam bimarem cursu superavimus IsthrooD

Allcraque est nostrao sumpla carina fugs.

Toutes les éptlres du livre que tu viens de lire ont été composées pendant la durée du pénible voyage : TAdriatique m'a vu, au milieu de ses eaux, écrire Tune tout transi des froids de décembre ; j'écrivais cette autre, après avoir franchi Tisltime resserré enire deux mers et quand j*eus pris mon second navire d'exil.

Le principal morceau du livre est sans contredit le troisième : le poète y dépeint (102 v.) son départ de Rome, le déchirement de son âme à cette heure où il se séparait de tout ce quMl aimait, sa consternation, la douleur des amis peu nombreux venus à lui dans sa disgrâce, le désespoir de sa femme qui voulait le suivre, l'absence de sa fille qu'il ne put même pas embrasser en partant. Aucune de ses œuvres ne présente une autre page aussi pathétique que celle-là ; vous en trouverez une partie à V Appendice^,

Voici en quelques mots les sujets des dix autres pièces. Dans rélégie 1 (128 v.) il s'adresse à son livre qui part pour Rome; il lui recommande la tenue simple et modeste qui

siècle. Cf. F. Tank, de Triatibua Oo. recensendis, Greifsw. 1879. — En fait d^édikions spéciales, il faut citer : R. Merkel, Berlin, 1S37 ; V. Loers, Trier, 1839 ; S. G. Oweo, Oxford, 1889 (avec 2 pi. de fac-similés); E. S. Schuckburgb, Londres, 1895 ; E. Coccbia, Turin-Rome, 1900 ; Fr.Vivona, Milan, Palcrme, 1901.

(1) Appendice cccxl.

r-oQTÎent à sa fortune ; il lui dit de ne pas chercher à le justifier, de s'attendre à un accueil assez Troid, d'éviter le palais do César ou de ne s'y présenter qu'avec prodeoce en i^lioisissant an moment bien propice, puis de fuir le voisiûage de quelques-unes de ses œuvres précédentes ; il termine par un triste retour sur lui-même en l'envoyant aaz lieux qui lui sont chers et dont il est si éloigné. — L'é» K'gie 2 (110 V.) nous le montre au milieu d'une tempête qui surprend son vaisseau peu après son départ: sousle déchaînement des éléments qui le menace de mort, if supplie les dieux de ne pas montrer à son égard plus de sévérité que César qui, en le condamnant, lui a laissé du moins la vie. Il leur rappelle que, s'il lui est arrivé de pécher par légiireté, il n'a jamais été volontairement fautif et leur ditmande, en retour de l'encens qu'il a toujours brûlé religieusement en l'honneur de César, de le conduire sain et sauf au terme de son voyage. — La pièce 4 (28 v.) ' est la description d'une autre tempête qui le saisit dans la mer ionienne. — il adresse l'élégie ô (24 v.) à un ami dont il se IV'licitc d'avoir pu reconnaître la tendresse à l'heure de l'adversité ; après lui avoir montré combien on aurait tort dii n'intervenir qu'avec crainte en sa faveur auprès d'Auguste, qui bien souvent a loué la fidélité jusque chez ses onnemis, il lui expose la tristesse de sa situation plus douloureuse que toutes les tribulations d'Ulysse. — Dans l'élégie 6 (30 V.), il loue le dévouement intelligent de sa /omme aux efforts de qui il doit la conservation de ses biens, il la compare aux plus célèbres héroïnes et regrette de ne pas avoir une voix plus puissante pour la célébrer dtgneluent. — L'élégie 7 (40 v.) est adressée à un ami qui porti' son portrait gravé sur une bague; il lui dit que sa plus

(llPIusicura édileura ont à lorl réuni celte piëcc à l'clégie 3 malgré la lilTirence des sujets. D'autre pari, BurmanD prétead qu'elle devrait ëlre j\icée avant l'éltgle î et qu'Ovide n'a subi qu'une seule lempële. Hais pour- ]iioi cette «rarinatioD ? Elle ne repuse sur aucune preuve et il n'y a rien â Miaiigcr à la cUssiUcatinu Iraditiounelle, en luut poial contome à la vrai-

fidèle image est dans ses vers, et» à ce propos» il lui parle de ses Métamorphoses. Je me suis expliqué plus haut ^ sur ce qu'il en dit. — Il reproche» dans la pièce 8 (50 y.)» à un vieil ami» sur la âdélité duquel il comptait» de l'avoir délaissé au milieu de sa disgrâce ; il l'invite à revenir à de meilleurs sentiments et conçoit l'espoir de trouver dans sa conduite future un motif d'oublier cette faute.— Il souhaite à celui à qui il envoie l'épitre 9 (66 v) de ne jamais con* naître cette adversité qui détourne d'un malheureux ceux qui se prétendaient ses amis '»* il le félicite de ses succès au barreau» succès prédits par lui depuis longtemps» et il l'engage à prendre en main ses intérêts. — L'élégie 10 (50 v.) est réloge de son deuxième navire d'exil qui vient de le transporter de Ck)rinthe à l'ile de Samothrace ; il lui souhaite d'arriver heureusement au terme de sa navigation» pendant que lui-même va» sur un autre» traverser le petit bras de mer qui le sépare de la Thrace et gagner ensuite par terre le lieu de son exil. — Par l'élégie 11 et dernière (44 v.), il réclame pour son livre l'indulgence du lecteur qui devra se rendre compte qu'il l'a écrit dans des circonstances anormales» au milieu du tumulte des flots» et dans un état d'âme plus bouleversé encore que les eaux agitées par la tempête.

Le livre II ne se compose pas» comme les quatre autres» d'une série de morceaux, il consiste en une seule épître vive et substantielle» adressée à Auguste. Ovide y avait travaillé pendant son voyage et l'expédia à peu près dès son arrivée à Tomes, comme le prouve Tallusion qui y est faite ' â l'expédition menée alors par Tibère en Germanie.

Malgré la disgrâce que lui ont attirée ses vers, il veut» dit-il, essayer s'ils ne pourront pas lui être utiles, semblables à la lance d'Achille qui blessa et guéritTéléphe (1-24).

(1) Page 207.

(t) Je doonc la première partie de celte élégie à V Appendice cccxli. • (3) v. 169 sqq.

242 UTRE Ot'ATRlÈMB. CH. VU, 1-

Le caractère géDéreux d'Auguste, qoî a wavent paric==-e à ses plus craeis enueinis. ne permet-il p*s l'espoir dar^ une cause moins mauraise? Car loin de lui être hosci^e, l^ l'a toujours loué et Jupiter lui-même, sans avoir best;>i ileshommagos qu'on lui rend, s'y montre sensible {^l-Tr^ . Le courroux qu'on a suscité contre lui a causé sa pêne d'un seul coop. Et cependant son passé plaidait pour loi- Sa maison était ancienne et sans tache. Mais, de même que. victime d'une fatale imprudence, il l'a vue s'écrouler 'jn un jour, il pont la voir se relever par la bonté de l'einpereur (77-124). Déjà Auguste l'a ménagé en lui conservanî sea biens, en oe prononçant pas la peine de l'exil. En retour des prières qu'il ne cesse d'adresser aux dieux pour lui et pour sa famille, il le supplie de se laisser fléchir ei lie lui accorder, sinon la grâce complète, du moins un adoucissement quant au lieu de la relégation (125-206). Deux choses l'ont perdu : une faute involontaire dont il n'a pas à parler, et ses poèmes frivoles. Mais ceux-ci, Auguste, au milieu des travaux que lui impose le gouvet^ nemeot du monde, ne les a certainement pas 1ns. S'il avait parcouru l'Art (f aimer, il n'y aurait relevé rien de contraire aux lois, rien qui s'adressât aux jeunes filles et aux matrones, rien de scandaleux. Ou bien alors it faudrait condamner toute la poésie, les jeux, les spectacles, le cirque, les temples, les statues, les peintures, etc. (207-312). 11 est vrai, ajoute-t-il, que mon poème cherche à inspirer l'amour. C'est un tort certes et mieux eût valu pour moi entonner le chant épique en l'honneur de César. Mais mon giiiîie trop humble n'eiit commis qu'un odieux sacrilège. .Ma destinée m'entraînait vers les productions badines. Seulement, qu'on ne m'accuse pas d'avoir professé l'adultère, une chose que j'ignore. Etsuis-jeie seul qui ait chanté l'amour? Sapho, Anacréon, Homère, tous les poètes comiques et tragiques de la Grèce l'ont célébré ; chez nous, maints poètes de tous genres, maints élégiaques dont j'ai recueilli l'héritage, ont navigué sans naufrage dans les mêmes eaux. Je suis le premier exemple d'un tel châti-

ment (313-496). Au contraire, les bouffonneries, obscènes des mimes sont toléréesyprotégées, offertes à tous les yeux; . les palais des grands sont pleins d'images voluptueuses (497-628). Virgile lui-même, ton poète favori, avant rÉnéide, où d'ailleurs il a dépeint la passion de Didon, avait écrit des poésies pastorales; mes œuvres frivoles, à moi aussi, ne sont que des poésies de jeunesse, et c'est dans ma vieillesse que j'en subis la peine, alors que des poèmes sérieux comme les Métamorphoses et les Fastes sont mes derniers travaux (529-556). Ah! lis, je t'en supplie, quelques-unes de ces pages où je chante avec enthousiasme ta gloire et toute ta famille. Songe que jamais ma muse n'a blessé personne que moi; que personne non plus ne s'est réjoui de ma chute. Et puissent ces motifs et bien d'autres fléchir ta divinité I (557-578).

Le livre III se compose de quatorze pièces : la première et la dernière en sont comme la préface et l'épilogue. Dans Tune (82 v.), c'est le volume lui-même qui parle : arrivé à Rome, il y demande son chemin, trouve difficilement un guide qui le fait passer près de plusieurs monuments, près du palais d'Auguste, et le conduit aux bibliothèques publiques; on lui en refuse l'entrée, et, tout confus, il demande aux particuliers de l'accueillir. Dans l'autre (52 v.), le poète prie un amateur de poésie^ qui lui témoignait jadis beaucoup d'empressement, de réunir comme autrefois toutes ses œuvres et d'y joindre ce livre, bien qu'il ait été écrit dans un pays barbare où l'auteur s'est trouvé privé d'une partie de ses moyens.

Six pièces sont consacrées au pays de la Scythie et s'adressent à n'importe quel lecteur. Ce sont : l'élégie 2 (30 v.), où, tout en implorant la mort, il dépeint l'accablement dont il souffre depuis son arrivée; — l'élégie 8(42 v.), où il s'étend sur l'effet funeste que produit sur sa santé morale et physique un pays qu'il voudrait quitter au plus vite, sinon pour revoir Rome, ce qui serait trop demander, du moins pour être relégué ailleurs; — l'élégie 9.(34 v.), qui

UTHE guAnnÈME. ca. Tll, 1.

explique, par le récit d'ao des forfaits de Médée, l'ori^De du nom de la ville de Tomes et la présence, chez les Oétes, d'une ancienne colonie grecque ; — l'élégie 10 (78 t.), qui décrit l'aspect désolé de la Scythie, le froid excessif dont on y soufire l'hiver, les incursions qn'y font les Oétes en vue du pillage; — l'élégie 12 (54 t.). oà il compare le printemps des Romains à celui de ce triste pays : sa seule récréation est d'assister & la fonte des neiges; son seul espoir, de voir arriver quelque matelot grec ou latin qui paisse lai donner des nouvelles de Rome et des triomphes d'Auguste; — l'élégie 13 (28 v.), composée au sujet de l'anniversaire de sa naissance, qa'il ne saarait fêter en de telles conditions et en pareil liea.

Parmi les six autres pièces, il en est une d'un caractère spécial : la II* (72 v.). Le poète y prend à partie an lâche qui, non content de ses souffrances et plus cruel que Phalaris, s'acharne à le poursuivre et l'insulte. 11 lui rappelle les vicissitudes de la fortune qui pourraient l'exposer & l'épreuve de tourments semblables.

Trois sont adressées à des amis âdèles dont il se garde de donner les noms. Dans le numéro 4 (78 v.}, il exhorte le plus cher d'entre eux à ne point rechercher trop d'illustration; vivre ignoré, c'est vivre heureux'; et il fait des vœax pour le parfait bonheur de celui qui ne l'a pas abandonné dans les mauvais jours, et qui, avec quelques autres dont la Adélité s'est montrée, s'efforcera de procurer quelque soulagement à ses malheurs. — Dans le numéro 5 (56 V.), il remercie également un autre ami de sa tendresse et lui exprime l'espoir, auquel il ne saurait renoncer, de Qéchir un jour Auguste, qui, vivement sollicité, finira par changer le lieu de son exil. — Dans le numéro 6 (38 v.), il rappelle à un troisième leur intimité et le prie, lai qui ne doute certes pas de son innocence, de s'employer en sa faveur auprès de l'empereur.

Enfin, il écrit à une jeune fille nommée Périlla, instruite

(1) Voir Appeiulici

par lui dans l'art des vers» et à sa femme. D'un côté, numéro 7 (54 Y.)» il informe cette jeune fille ' que, malgré son affliction, il n'abandonne pas le culte des Muses , et il l'exhorte à ne pas oublier non plus l'habitude qu'elle en a prise sous son affectionnée direction ; car le temps et la vieillesse peuvent détruire les grâces et la beauté, mais les œuvres du génie sont impérissables. — D'autre part, numéro 3 (88 V.), dans le moment où il se sent le plus malade» il exprime à sa femme la crainte de mourir si loin de la patrie, privé de ses derniers embrassements ; il lui dit ce qu'il attend d'elle après sa mort pour le transfert de ses cendres à Rome et pour Tépitaphe de son tombeau '.

Le livre lY, comme le précédent, a une préface et un épilogue. La préface (106 v.) invite les lecteurs à se souvenir des conditions dans lesquelles le poète se livre à son goftt pour les Muses : peutrêtre un tel goût passera-t-il pour folie, puisque ce sont les Muses qui ont causé sa perte ; mais cette folie du moins détourne son âme du spectacle continuel des maux auxquels il est en butte, et puisqu'il n'a auprès de lui personne à qui lire ses vers, il espère que Rome, quels qu'ils soient, ne lui en fera pas un crime. — L'épilogue (132 V.), document des plus précieux pour ses biographes, nous renseigne sur sa naissance, sa famille, son éducation, et présente un tableau abrégé de sa vie entière jusqu'à ses malheurs actuels, dont il cherche, dit-il, une consolation dans cette poésie qui l'a rendu célèbre et qui lui donne l'espoir de ne pas mourir entièrement.

(i) La plupart des éditeurs supposent que cette Périlla était la flUe mémo d'Ovide et appuient leur opinion sur l'expression du vers 18 « utque pater natœ • ; mais c'est là une simple comparaison signifiant « comme fait un père pour aajllle », et qui ne prouve rien. On se demande si, en s'adreasant à sa fille, Ovide ne se serait pas abandonné à de plus tendres épanchements. Du reste, à l'époque où il quitta Rome, sa fille, mariée déjà en secondes noces, n'était plus dans la maison paternelle, tandis que la jeune fille à qui rélégie est adressée vit prés de sa mère. — Je donne une partie de ce morceau à VADpendice cccxliv.

(2) Voir le commencement de cette élégie kV Appendice cccxlii.

UVHE OUATaiBME. CU. VII, I.

Des huit autres pièces, trois sont des plaintes moaologuées, une autre est adressée à un envieux, une à uo ami qui l'oublie, deux à des amis fidèles et une à sa femme.

Les trois plaintes sont les élégies 2, 6 et 8. Toutefois le numéro 2 (74 v.) contient autre chose qu'uu gémissement: ayant appris que Drusus est parti en guerre contre les Germains, il prévoit la défaite des eunemis et la fête triomphald qui en résultera pour les Romains; il y assiste en imagination, et sa plainte porte sur ce que précisément il no peut en jouir autrement ; son cœur en sera cependant bien content, lorsqu'un des rares voyageurs latins qui viennent en Scythic lui aura confirmé ses prévisions, le bonheur public passant chez lui avant son infortune privée. — L'élégie 6 {50 V.) développe cette idée que le temps et riiabitude qui viennent, dit-on, à bout de tout, ne font, au contraire, qu'aggraver ses tourments, puisque chaque jour, il lesconnait mieux et perd de ses forcrs'. — Dans la pièce 8 (52 v.), il oppose à la vie heureuse qu'il menait autrefois, la chute profonde que les destins l'éservaient à sa vieillesse; il en conclut que rien n'est sur en ce monde, que tout dépend de la divinité et que ses lecteurs, instruits par son exemple, doivent se concilier le héros qui est l'égal des habitants de l'Olympe.

Il est probable que l'envieux à qui s'adresse la pièce 9 (32 V.) est le même que celui du livre précédent- Ovide le menace, s'il ne met un terme à. ses calomnies, de publier son nom et de le flétrir ainsi à jamais.

A un ami dont il n'a pas reçu une seule lettre en deux ans, il dit, dans l'élégie 7 (26 v.). qu'il no peut supposer de sa part une telle indiUéreuce, qu'il aime mieux penser qae ses lettres se sont égarées, et il l'exhorte à redoubler de zèle pour lui épargner le chagrin d'avoir â l'excuser.

A deux amis dévoués, s'adressent les élégies 4 etô. Dansla première (88 v.), au risque de trahir le nom de celui qu'il aime, il le désigne par l'éloge de ses talents; mais

(I) Voir Appetidire

cette indiscrétion ne saurait être nuisible auprès d'un prince équitable; leur intimité d'ailleurs ne vient-elle pas du père même de son ami? Et depuis, le poète a-t-il démérité? Le dieu même qui Ta puni, sait bien qu'il y eut chez lui plus d'imprudence que de faute réelleet lui montrerait, sans doute, de la bienveillance, si quelque solliciteur puissant intervenait pour obtenir son éloignement de lieux barbares si proches de cette Chersonèse Taurique d'où Iphigénie trouva bien moyen de sauver son frère Oreste. — Dans le numéro 5 (34 v.) il invoque l'activité persévérante d un homme dont le dévouement lui est acquis, le remercie de ce qu'il tentera et fait des vœux pour lui et tous les siens.

La lettre à sa femme (n* 3, 84 v.) exprime la tendresse et l'encouragement. Après avoir demandé aux étoiles si elle pense à lui, il repousse aussitôt le doute d'une telle question ; oui certes, elle l'aime toujours, elle ne cesse de le pleurer ; mais, s'il est cause de tant de larmes, qu'il ne soit pas pour elle une cause de honte ; qu'elle s'honore de lui comme autrefois et remplisse noblement son pénible rôle ; toute une carrière de gloire s'ouvre à elle dans ce malheur,

Le livre V, qui se compose de quatorze morceaux, a une préface; mais, contrairement aux deux livres qui précèdent, il n'a pas d'épilogue. Dans cette élégie-préface (80 V.), Ovide s'excuse de ne plus jamais écrire que des poésies tristes, les seules convenables à sa situation ; il dit qu'il ne garde pas le silence, parce qu*il souffrirait encore plus, s'il n'épanchait pas sa douleur; et il explique qu'en envoyant à Rome des vers qui courent le risque d'y être taxés de barbarie, il reste du moins en communication avec ceux qu'il aime.

Deux pièces, 3 et 10, ne sont pas adressées à des particuliers. L'une (58 v.) est écrite le jour où il avait l'habitude de célébrer la fête de Bacchus avec les autres poètes ; il se plaint de ne pouvoir pas le faire, implore le secours du

dieu» qui a dû remarquer son absence, et réclame de ses collègues» dont il a toujours mérité l'affection, un souvenir et un regret. L'autre (52 y.) est une description noaTelle des mœurs des barbares au milieu desquels il vit: il gémit sur la longueur qu'ont pour lui les années daas cet affreux pays.

De celle-ci on peut rapprocher l'élégie 7 (68 t.) adressée à un de ses admirateurs qui lui a écrit pour le féliciter du succès de ses vers à Rome. Il lui répond que la gloire n'est pas maintenant ce qu'il cherche» mais qu'il est sensible à tout ce qui peut réveiller son souvenir dans cette patrie dont il est si éloigné» et il lui fait le tableau du peuple de Tomes chez qui il est obligé, pour être compris, de parler Sarmate» si bien que le maniement de la langue nationale lui deviendrait étranger» s'il ne cherchait pas dans les lettres latines l'oubli de ses infortunes. — Ailleurs encore, un ami lui ayant conseillé de chercher une distraction dans la composition d'une œuvre importante» il répond (n"" 12,68 V.) qu'il ne jouit pas de la tranquillité nécessaire à ce travail» que ses longues souffrances ont brisé les res* sorts de son génie, et qu'il vit on pleine barbarie. Il écrit cependant» mais il brûle tout, sauf quelques vers à ses amis, vers médiocres en harmonie avec sa fortune et son séjour.

Comme dans les livres précédents» une pièce» la 8« (38 v.)» est consacrée à l'ennemi qui le poursuit. Il l'avertit qu'un jour peut venir où on le reverra à Rome» que la fortune est changeante et que tel qui rit d'un naufragé serait avec justice englouti lui-même dans les îlots.

Il en adresse une aussi, la 6''(46 v.) à un ami qui semble abandonner sa cause. 11 s'efforce de réveiller son ancienne affection» lui rappelle les égards dus à ses malheurs et le supplie de calmer ses craintes au plus tôt.

A un autre dont il no veut pas mettre en doute le dévouement, mais qui ne lui écrit pas» il réclame cette preuve nouvelle d'amitié (a» 13; 34 v.).

Les élégies 4 et 9^ au contraire» ont pour destinataires

des intimes auxquels il n'a que des remerciements à exprimer. Au n* 4 (30 V.), c'est la lettre personnifiée qui prend la parole» qui dit les tristesses de l'auteur, l'espoir qu'il conserve en la générosité d'Auguste, la reconnaissance qu'il éprouve pour un ami dévoué qui ne sera jamais accusé de manquer de persévérance. — Au n<> 9 (38 v.)» il avoue que c'est à son ami qu'il doit de vivre encore et déclare qoll ferait connaître à tout le monde ses bienfaits, s'il l'autorisait à inscrire son nom dans une élégie.

Sa femme a, dans ce dernier livre, une part beaucoup plus large que dans les autres : les élégies 2, 5, 11 et 14 sont pour elle. Dans la pièce 2 (78 v.), il lui dit que, si sa santé physique s'est rétablie, son esprit est de plus en plus malade ; il lui expose ses soucis, et il l'exhorte, puisque légère est sa faute et grande la clémence d'Auguste, de faire auprès de l'empereur la démarche que lui commande le devoir. Puis, comme s'il lui dictait la supplique qu'elle doit faire, lui-même adresse à Auguste les paroles les plus propres à le fléchir. — L'élégie 5 (64 v.) est écrite au sujet du jour natal de sa femme. En ce jour de fête, le seul qu'il célèbre, il fait un sacrifice qu'il accompagne de tous ses vœux; il la proclame la plus digne de bonheur par toutes ses qualités, et, bien que sa vertu aux prises avec l'adversité trouve dans le malheur une source de gloire, c'est pour elle, qui n'a pas mérité de soufirir, qu'il demande grâce aux dieux et à César. — Le n"" 11 (30 v.) a pour occasion une insulte qu'elle a subie ; on l'a appelée femme d'exilé. Il l'exhorte à tout souffrir avec courage et tire de l'insulte même une consolation, puisqu'elle repose sur un mensonge et qu'Auguste n'a prononcé contre lui que la peine de la relégation qui laisse bien plus d'espoir de pardon que l'exil. — Enfin l'élégie 14 (46 v.) qui, par sa place même à la fin du recueil entier, prend une importance exceptionnelle, promet à sa femme Timmortalité. Jï lui affirme que, grâce à ses vers et par un sort qu'envieraient bien d'autres, elle vivra dans la postérité, puisque la tendresse, le courage, la fidélité qu'elle a toujours mon-

2oO UVRB OUATHIÈHE. CU. VU, 1.

très, semblables aux vertus des graodes héroioes, uc se ditmentiront jamais.

L'exameo du recueil nous montre qu'il faut distingaer quelque peu tes deux premiers livres des trois autres. Le premier, en effet, a pour sujet priacipal le départ de Rome ainsi que les dangersdu long voyage sur mer: soas le coup du châtiment terrible qui l'a privé soudain de toat son bonheur, le malheureux, qu'une longue vie de mollesse n'a point préparé aux souffrances de cette catastrophe, trouve tout >t coup des accents émus et vrais; nous sommes même étonnés de la traDstennation qui s'opère en lui et de la facilité avec laquelle, chantre léger naguère des amoun i?t des plaisirs, il parle si bien la langue de la douleur. Par 1& certes il ne montre pas un de ces caractères qu'élève et ennoblit l'adversité ; mats sa plainte du moins, sauf en quelques abus d'allusions mythologiques, est généralement naturelle et touchante. Bien qu'il ait la faiblesse de trop s'apitoyer sur lui-même, nous lui savons gré de ne pas rester inerte sur le navire qui le transporte, et, au milieu du bouleversement de son âme, son attitude devant le tumulte des flots n'a rien en somme qui nous déplaise : nous aimons les témoignages de tendresse qu'il envoie à sa femme; ceux de sa gratitude envers les fidèles amis qui n'ont pas craint de lui apporter leurs adieux à l'heure fatale du départ; ceux de sa douce indulgence à l'égard des autres qui l'ont délaissé et dont il ne demande qu'à pardonner au plus tùt la cruelle défaillance. Nous ne désapprouvons pas non plus l'appel qu'il adresse à une amitié qui aurait le courage d'intervenir en sa faveur auprès d'Auguste ; car pourquoi lui interdirions-nous dans sa chute tout espoir de relèvement ? Il n'y a que les termes dont il se sert pour parler à celui qui l'a frappé qui nous paraissent excessifs dans leur humilité comme dans leur llatterie.

C'est le même point aussi qui seul semble attirer la critique sur le plaidoyer dont est formé le livre II. Puisque le

poète a été condamné sans avoir pu se défendre, rien de plus naturel, n'est-ce pas, qu'il plaide sa cause après coup et qu'il tâche d'obtenir de son Juge sinon l'abrogation, du moins une atténuation de sa peine. Nous comprenons les précautions qu'il doit prendre pour ne pas avoir l'air de porter contre Auguste une accusation d'injustice ou d'excessive sévérité ; et il s'en tire très habilement, d'abord en passant rapidement sur cette « erreur » dont il s'avoue coupable et sur laquelle il ne saurait s'expliquer devant lui sans lui causer quelque douleur, et puis en s'étendant sur le second motif de sa perte, la publication de VArî iTaimer. Le long développement où il s'efforce de démontrer que la condamnation définitive de son poème entraînerait forcément celle de la poésie tout entière et de tous les beaux-arts, est tout à fait original et ne manque pas de véhémence, surtout lorsqu'il rappelle au maître de l'empire, ami des lettres, la protection accordée par lui au genre de composition théâtrale le plus immoral de tous, le mjme. Les arguments qu'il fait valoir en «a faveur sont bien ceux dont aurait usé le meilleur des avocats : précédents irréprochables ; dévouement â l'empereur dont il a toujours célébré la gloire ; ancienneté de la publication de l'œuvre incriminée, qui n'est qu'un poème de jeunesse et qu'ont suivie d'autres travaux plus sérieux ; mérite de n'avoir en aucun temps mal parlé de qui que ce soit ; confiance en la clémence d'un prince qui s'est montré généreux même envers de cruels ennemis : voilà ce que nous lui entendons invoquer tour à tour. Ajoutez-y boa nombre de prières pathétiques ; seulement ce sont les supplications d'un homme qui implore une divinité.

Les trois autres livres conservent ce défaut d'humble flatterie; mais ils en ont un autre. Lorsque sa demeure lui fut connue et qu'il Teut Jugée plus sombre encore qu'il ne s'y était attendu, la surexcitation fébrile, qui l'avait soutenu pendant son voyage et les premiers jours de son installation à Tomes, disparut, il s'afiaissa. L'idée ne lui vint pas qu'il pourrait, là non moins qu'ailleurs, honorer son

LITRE «L'ATRIÈNE. ai. Vil, 1.

malheur ea cberchaot qnelque gloire Boarelle daiu l'entreprise d'DDe œarre comportant quelque noblesse. Rome t'tait trop loin ; le pays, trop froid ; les habitants, trop barbares; il n'eut plus qu'une aspiration, celle de quitter Tomes pour se rapprocher des lieux aimés. 11 s'imagina qae, parmi tant d'amis qu'il avait eus, il s'en trouverait bien quelques-uns qui voudraient joindre leurs efforts & ceaxde sa femme pour le sauver. Et alors il fit part à tous et de ses maux et de ses larmes. Il entreprit une correspondance où. loin de dissimuler sa faiblesse, il en fit montre ; aux uns, il écrivait pour entretenir leur bonne volonté: anx antres, pour la réveiller ; mais partout revenaient trois ou quatre thèmes toujours les mêmes : tonrments de sa solitude dans des lieux si lugubres et si peu civilisés; protestations d'innocence avec la distinction qu'on devait établir entre une erreur et un crime ; espoir d'adoucissement à sa peine, basé sur la nature même de cette peine qui n'était pas l'exil; facilité de faire sans danger une démarche auprès d'Auguste qui était clément et qui n'aimait rien tant qae la fidélité entre amis. Sans doute on trouve dans ces trois livresdespassagesémus, des traits pittoret«qncs ; ses lettres ù sa femme sont particulièrement remarquables ; l'habileté de sa plume sait donner aussi des formes variées aux mêmes pensées ; il n'en résulte pas moins une réelle monotoDie, qui, à mesure qu'on avance dans la lectare, devient de plus en plus sensible.

Lui-même d'ailleurs s'en rendait compte. Ne va-t-il pas nu-devant de ce reproche dans l'élégie-préface du dernier livre, quand il se fait demander par un ami quel terme auront ses ]ameQtations?«Pa8d'autre,répond-t-i], que mon infortune. £lle est pour moi une source intarissable de plaintes : ce n'est pas moi qui parle, c'est ma destinée. >

Quis UN, Naso, modus lacrimosi canninis? Inquis.

Idem rorlunse qui modus hiijus eril.

Quod querar, illa mihi pleno de fonte ministrat :

Nec mea sunl, fali verba sed isla mei. V, 1 V. 35-38.

Sa destinée n'étant pas achevée^ il fallait donc que ses amis s'attendissent à de nouvelles lamentations, à de nouvelles suppliques. Aussi n'y eut-il pas d'interruption entre les Tristes et les PatUiques. Le dernier livre des Tristes n^a guère été terminé avant le printemps de 765 (an 12 ap. J.-G.) puisque le poète y dit» au début de la dixième élégie, que € depuis qu'il est dans le Pont, trois fois déjà, l'Ister a été arrêté dans, son cours par le froid et» trois fois» les eaux de TEuxin se sont durcies ».

Ut sumus in Ponto, ter frigore constilit Ister» Facta est Euxini dura ter UDda maris.

Les premières Pontiques ont été expédiées dès l'hiver 765-766 : nous lisons dans la deuxième lettre du livre I» qu'au moment où il l'écrivait» « il en était au quatrième hiver de ses souffrances et de sa lutte contre le froid» contre les flèches et contre son destin ».

Hic me pugnantem cum frigore, cumque sagittis, Gumque meo fato, quarta fatigat hiems.

Dans les deux recueils» le but» les moyens et le ton restent les mêmes. Il a soin d'en prévenir le lecteur par la lettre-pré* face qu'il adresse à Brutus en lui envoyant la collection des pièces formant le 1" livre. « Tu verras, lui dit-il» que, si le titre n'a rien qui annonce la douleur» l'ouvrage n^est pas moins triste que celui qui l'a précédé. Le fond est le même» le titre seul diffère ; et on y est renseigné sur les destinataires des lettres» car je n'y tais pas leurs noms ».

Inveoies, quamvis non est miserabilis index, Non minus boc illo triste, quod ante dedi :

-254 ' LIVRE QUATRIEME. CH. Vil, t.

itebus idem, titulo diiferti et epistola cui sit Non occultato nomine missa, docel.

Ponl., \, I, V. 15-18.

Ce dernier poiat était à noter. Il établit entre les Tristes et les Pontiqua une différence qui a son importance. Jusquelà, Ovide avait craint do compromettre ses amis en les nommant; il se doutait bien aussi que plusieurs de ceux pour qui c'eût été Jadis un hommage fiatteur de voir ses poésies ofCrir leurs noms aux lecteurs, aimaient mieux ne plus y figurer;

Sic liraor ofiicium caulus compescit ; et ipsos

In Dostro poni carminé noile puto.

Anle volebalis, gratique eral instar honoriB, VersibuB in no^tris Domina veslra legi.

Trisl., m, 4, V. 6S-68.

et, à plusieurs reprises', nous l'avons entendu exprinaer des regrets assez vifs au sujet de la contrainte à laquelle il se sentait condamné de ne point reconnaître publiquement les témoignages deleuraffection.Sauf poursa femme et la jeune PériUa, il D'avait fait d'exception pour personne. Maisl'idéc lui vint-elleque c'était calomnier Auguste que de le croire capable d'exercer sa colère contre quiconque prendrait un maltieureux en pitié ; ou bien s'apei^ çut-il qu'en taisant les noms de ceux dont il réclamait l'aide, il les incitait, pour ainsi dire, lui-même à rester dans l'ombre et à no point tenter de démarche ouverte en sa faveur; ou bien voulut-il brusquer les choses, les mettre mieux en demeure d'agir, et savoir au juste ceux sur qui il devait ou ne devait pas compter? Toujours est-il qu'il se décida tout-à-coup à les nommer tous, dût-il parla déplaire à beaucoup. « Cela vous déplaît sans doute, s'écrie-t-il assez cavalièrement en faisant connaître sa résolution: mais vous ne pouvez l'empêcher; et, malgré vous, ma musc courtoise vient vous visiter ».

(I) Trist., V, 8 V. 1 cl V. 31-36; IV, 5 v. 13.

Nec vos hoc vuUis, sed Dec prohibere potestiâ ; Musaque ad invites ofliciosa venit.

Pont,, î, 1, v. 19-20.

La plupart d'ailleurs acceptèrent le procédé de bonnegrâce» et si plusieurs, au fond du cœur^ le regrettèrent, ils^ eurent le bon esprit et la générosité de no pas le dire. Un seul persista à vouloir que le silence fût gardé sur son compte; c'est à lui qu'est adressée la pièce 6 du livre III, et cette lettre, la pièce 7 du même livre, et les deux pièces. 3 et 16 du livre lY sont los seules des Panliques où l'auteur ne nous dit pas à qui il parle.

Pour notre part, nous n'avons qu'à nous féliciter decette indiscrétion. Nous étions curieux, en parcourant sa correspondance, de savoir avec qui il conversait le plus, sur qui il fondait quelque espérance, qui l'aimait et le servait le mieux; nous recevons, sur ce point du moins, une^ satisfaction que ne nous offrait pas le recueil des Tristes,

Les Lettres du Pont ou Pontiques {ex Ponto ou Ponticœ epis-^ toise) forment quatre livres ^

Le premier livre, composé do dix lettres, met huit noms, en avant. En tête (1, 80 v.) se présente celui de Brutus, le fils, croit-on, du fameux Brutus qui se tua après la bataille de Philippes; nous le verrons reparaître deux fois encoredans le recueil. Ovide lui indique le caractère de son ouvrage et le rassure au sujet de cette dédicace d'un livre où il ne sera question que des tristesses de son exil, des. louanges d'Auguste et du pardon à implorer de lui.

Puis vient F^ibius Maximus, parent de sa femme, lequel était bien en cour et sur les bons offices de qui il comptait

(1) Les principaux mss. soot lo fragment do Wolfenbûltel (Bibl. duc. August. 2 fcuiUets palimpsestes), da VI» s. ; le ms. de Hamboarg (Bibl. do la ville, serin. 52), du IX« s., qui contient les Pon tiques de I, à III, 2, 67 moiuala 3* lettre du livre I; et celui de Munich, le Baoaricus, du Xll* s. La Paléographie de M. £. Châtelain, cite les deux premieris, Tom. II, PI. XCIXC. — Voir l'édition critique d'O. Korn. Leipz., Teubner, 1866. Cf. W. H. Williams, Londres, 1881.

256 LIVHE OUATRIÈME. CU. Vil, 3.

le plus. Il y a dans le recueil six pièces à son adresse, dont trois d&Ds le livre I, les lettres 2, 5 et 9. Dans le n* 2 (152 V.), il cherche i l'apitoyer sur ses malhears en lui dépei^ant les dangers qu'il court et la nature des lianx qu'il habite: il lui dit qu'il n'a d'espoir qu'en la clémence d'Auguste de qui on pourrait implorer un changement de relégation sans rien demander de plus. — Dans le n* 5 (86 V.), il lui explique pourquoi il s'obstine & écrire toojours, quelque affaibli que soit son génie et si peu de chance qu'aient ses vers nouveaux d'arriver ou d'être lus i Rome. — Le n* 9 (56 v.) est consacré à l'éloge de Celsns, leur ami commun, dont il vient d'apprendre la mort. Celsns loi ayant souvent réptïté que Maximus serait son appui, i] croit Termement que Maximus tiendra à ne pas laisser sans effet la parole de l'ami auquel tous deux ils paient leur tribut de larmes.

La lettre 3 (94 v.) est adressée à Ruânus qui lui avait écrit pour le consoler et qui, en même temps, pour le raffermir, lui avait cité comme modèle le courage de certains illustres exilés. II le remercie, avoue que, si des conseils pouvaient le guérir, ce seraient les siens, mais lui déclare que son mal est sans remède et que, d'ailleurs, on aurait tort d'exiger do lui, relégué en Scythie, la patience montrée par d'autres dans des lieux d'exil tels que Smyme. Athènes, Argos, Lacédémone. — Nous retrouverons le même personnage dans une lettre du livre IIL

Il écrit la lettre 4 (58 v.) à sa femme, loi dit combien il vieillit, comment il dépérit de chagrin, et après une comparaison qu'il établit trop longuement entre Jason et luimême, il lui parle d'elle, qu'il voudrait revoir et presser dans ses bras en remerciant César d'un tel bonheur. — Noua ne verrons plus dans tout le reste qu'une seule lettre pour elle.

Grsecinus et son frère Pompontus Flaccus, qui tous deux étaient bien vus d'Auguste, témoignaient au poète une grande bonté ; certains vont même jusqu'à supposer que la condamnation n'aurait pas eu lieu si arsecians n'avait pas

été absent de Rome. Aussi Ovide lui réserve-t-il trois lettres du recueil et une à son frère : chacun se trouve en avoir une dans le premier livre. A Graecinus (n° 6, 54 v.) il exprime ses sentiments de confiance inaltérable et demande sa précieuse intervention; à Flaccus (n"* 10, 44 v.) il apprend que ses forces s'affaiblissent de jour en jour et ' l'invite à joindre ses efforts à ceux de son frère.

Messalinus, lui, n'était pas un intime ; seulement son père, Messala Gorvinus, avait traité Ovide dans sa jeunesse avec beaucoup de bienveillance, et son frère Maxim us Gotta était un de ses grands amis. Il chercha donc (n° 7, 70 V.) à placer Messalinus au nombre de ses protecteurs en l'engageant, non sans de nombreuses précautions oratoires, à suivre l'exemple du père et du frère. — Il lui écrira une nouvelle lettre dans le livre II.

Quant à Sévérus, il n*y a pas de doute sur l'intimité qui les liait Tun à Tautre. Il lui rappelle dans la lettre 8 (74 v.) comment il vit entouré d'ennemis, témoin de combats perpétuels, regrettant et ses amis et sa femme et sa fille, loin des plaisirs de Rome, loin de sa chère campagne de Sulmone, qu'il ne peut même pas remplacer par un petit jardin que cultiveraient ses mains. Il se félicite du moins du bonheur de son ami qui, dans sa prospérité, ne l'oublie pas et s'efforcera d'adoucir sa peine.

Sur les onze lettres dont se compose le deuxième livre, trois portent des noms déjà cités dans le premier livre : la lettre 2 (128 v.), dans laquelle Ovide prie Messalinus, dont la famille lui a toujours été bienveillante, de profiter de la joie qu'inspire à tous le triomphe de l'IUyrie pour obtenir du prince un adoucissement à son sort ; la lettre 3 (100 v.), où, après avoir félicité Maximus de la rare fermeté qu'il montre dans son amitié, il le remercie du baume répandu par lui sur ses blessures ; la lettre 6 (38 v.) où, tout en répondant à certains reproches et à certains conseils trop tardifs et désormais inutiles de Graecinus, il l'exhorte à ne songer qu'au secours dont il a besoin et lui promet une

256 UVRK QUATHIÈHE. CU. Tll, S.

reconnaissaoce qai ne cessera de célébrer sa fidélité.

Les huit autres lettres préseuteot sept personnages non* veaux. C'est d'abord Germanicus César, à qui il prédit (Let 1, 68 T.)' pour un avenir prochain, nn triomphe semblable à celui qui vient d'être célébré au sujet des lUyriens et dans lequel on & vu, ce qui est d'un heureux présage pour lui>mème, Auguste exercer sa clémence k l'égard des chefs eDoemis même les plus redoutables. Puis c'est Atticus de qui il aime à redire l'ancienne aflection (Let. 4, 34 t.) et qu'il interroge (Let. 7, 84 V.) sur l'état actuel de son cœur, noD point parce qu'il doute de lui, mais, parce que, dans sa détresse, il a besoin de recevoir continuellement les protestations amicales du petit nombre de ceux qui, comme lui. font preuve de fidélité.

Viennent ensuite Salanusi Maximus Cotta, le roi Cotys, Macer et Rufus Fundanus. Salanus, savant et éloquent ami de Germauicus, qui ne s'étaitjamais trouvé en relation directe avec Ovide, venait de lui envoyer spontanément le témoignage de sa sympathie avec l'expression de son admiration pour certains vers publiés récemment. Ovide, dans la lettre 5 (76 v.)Iui ditcombienil estsensibleàcette marque peu ordinaire de générosité, le remercie de la part qu'il prend & son malheur ainsi que de la faveur qu'il accorde aux vers d'un poète exilé, recommande à sa protcctioo le poème oil il a célébré le triomphe d'Illyrie, se montre heureux de la sympathie qui les unit dans l'amour des lettres et fait des vœux pour sa prospérité comme ponr celle do Germanicus. — A Maximus Cotta, dont nous retrouverons le nom au livre suivant, il adresse(Let. 8, 76v.) des remerciements au sujet de l'envoi des images d'Auguste, de Tibère et deLivie. Ilestflerde possédcrdansfioa humble demeure las images des divinités réelles de Rome et déjàil leuradresseses prières en les suppliantde ne point permettre qu'elles restent, ainsi que lui, dans un paya si odieux.— Comme s'il ne lui suffisait plus d'implorer des Romains, il écrit (Let. 9, 80 v.) au roi de Thrace, Cotys, le félicite de sa noble origine, qui lui fait uo devoir de secou-

UYRE QUATRIÈME. CU. YII^ 2. 239

rir les malheureux, et de son amour pour les arts et la poésie, qui doit le porter plus particulièrement encore à protéger un poète exilé ; il lui demande de garantir sa sûreté dans ce pays ingrat. — Dans la lettre 10 (52 t.) il rappelh' à son ami Macer l'agréable voyage qu'ils ont fait ensemble en Asie et en Sicile ; quant à lui, il n'a jamais oublié les gages de leur affection réciproque et en ce moment encore il le voit comme s'il l'avait devant les yeux . Puisse Macer de son côté, en son séjour heureux, garder son souvenir avec la même fidélité ! — Avec la lettrell (28 v.) il adresse à Rufus Fundanus, oncle de sa femme, tous ses remerciements pour les bons conseils qu'il a toujours donnés à sa nièce, pour les services qu'il n'a cessé de leur rendre, et il appelle sur lui la protection des dieux.

Le livre III, qui se compose de neuf lettrés, ne fournit que des noms qui ont été vus déjà dans les deux livres précédents. — Lettre 1, à sa femme (166 v.). H lui dépeint de nouveau sa triste situation et s'étonne qu'elle n'obtienne pas pour lui quelque adoucissement ; c'est à elle bien plus qu'aux amis qu'incombe ce soin ; elle y est obligée par les éloges mêmes que lui ont décernés ses vers, car la postérité se demandera jusqu'à quel point elle les a mérités. S'il lui parle ainsi, a-t-il soin d'ajouter, c'est parce qu'il sait que les plus braves dans les combats ont besoin d'être excités par le son de la trompette ; et d'ailleurs il ne lui demande ni le dévouement d^une Alceste, ni l'habileté d'une Pénélope ; elle n'a qu'à aller se prosterner aux pieds de réponse d'Auguste, et. sans chercher à le disculper, demander en pleurant qu'il soit éloigné de la Scythie. — Lettre 2, à Gotta (110 V.). En excusant avec bonté ceux qui, par crainte de )a foudre, se sont écartés du poète qu'elle frappait, il célèbre la constance de quelques-uns de ses amis et surtout de Gotta ^ dont les Ages futurs connaîtront la générosité ; il lui dit combien les Scythes eux-mêmes,

(I) Voir Appendice cccxlvi.

260 LIVBB QCATRIBHE. CH. Vit, S.

qui (Iéj& savent qui il est, se montreut sensibles à l'amitit. rapprochent son Dom de ceux d'Oreste et de Pylade don: jadis le dévouement amical se manifesta non loin du pars des Gètes, et il lo félicite de ses nobles sealimeots si di^'-j de ses aïeux et de la grande famille dans laquelle il ^; entré. — Lettre 3, à Fabius Maximus (108 v.)- Il lui fait k récit d'un songe. L'amour, coote-t-il, étant veau le visiter, il luiareproclié de l'avoir desservi, d'avoir causé sa pcm: et l'Amour l'a rassuré, lui a affirmé que son Art tPaimtro.^ renfermait rien que de légitime, qu'un autre grief loi ara:! été plus funeste, mais que, dans l'allégresse universelle quf suscite un triomphe récent, Auguste se montrera bienii'; disposé à écouter sa demande. Ce songe, conclul-il. n'est-il pas de nature à encourager la bonne volonté Je Maximus ? — Lettre 4, à Ruflnus (114 t.). En lui demandant de favoriser son poème sur le triomphe de l'illyrie. il lui énumèrc les motifs qui doivent en faire excuser la faiblesse : personne, après tout, ne saurait blâmer le zèle qu'il y a mis, zèle qu'il montrera de nouveau, lorsque bieuiit Livie devra préparer pour son flls un second triomphe, celui de la Germanie. — Lettre 5, à Maximus Cotta, qui lui avait envoyé un discours qu'il avait prononcé devani le tribunal des centumvirs (58 v.). Il le prie de lui adresse: souvent des gages semblables de son talent ; il l'aime tan: que fréquemment il lui semble l'entendre parler lui-même, être à Rome avec lui, et alors il est comme dans le ciel: mais presque aussitôt hélas ! il se retrouve en Scythie ! — Lettre 6, sans nom (60 t.). H démontre ù un ami, qui lui recommandait de ne pas le nommer dans ses vers, combien sa crainte est iujurieuse pour un prince tel qu'Auguste. Il lui affirme qu'il ne veut forcer personne d'accepter ses hommages et le prie seulement, puisqu'il voit du danger à l'ai mer ouvertement, de ne pas cesser de l'aimer en secret. — Lettre 7, à ses amis en général (40 v.)> U a honte de renouveler sans cesse les mêmes prières et leur reproche, ainsi qu'à sa femme, une timidité qui pourrait le faire renoncera tout espoir; cependant leur manque de zèle est

encore moins funeste que ne Teût été Tinefficacité de leurs démarches, et tant que César ne leur aura pas répondu par un refus, il ne perdra pas courage sur les bords de TEuxin* — Lettre 8, à Fabius Maximus (24 v.). Il lui envoie un carquois et des flèches, seul présent que puisse fournir la terre de Scythie. — Lettre 9, à Brutus, qui lui avait écrit qu'on reprochait à son ouvrage l'uniformité de ses plaintes <56 V.). Il lui explique que, dans sa situation, il ne saurait varier les sujets de ses lettres, qu'il s'y trouve, du reste, d'autres défauts, qu'elles manquent souvent de correction, mais qu'on doit les traiter avec indulgence, parce qu'elles lui sont dictées bien moins par l'amour de )a gloire que par son intérêt et par les devoirs de l'amitié.

A rencontre du troisième livre, le quatrième, formé de seize lettres, n'en contient que deux adressées à des amis qui en ont déjà reçu, et huit correspondants nouveaux nous apparaissent.

Tel est ce Sextus Pompée dont le nom est en tète des lettres 1, 4, 5 et 15. Dans la lettre 1 (36 v.), Ovide sétonne de ne l'avoir nommé encore nulle part, rappelle avec reconnaissance les bienfaits qu'il a reçus de lui et compte sur la continuité de ses bontés. — Il lui écrit la lettre 4 (50 v.) en apprenant sa nomination de consul, se félicite de cette élévation de son ami comme d'un véritable bonheur, regrette de ne pouvoir assister à la fête de son entrée en charge et souhaite que Sextus, ce jour-là, ait une pensée pour lui. — Quand il lui envoie la lettre 5 (46 v.), Sextus remplit déjà ses fonctions. Ovide dit à ses vers partant pour Rome comment ils doivent se comporter pour arriver jusqu'à lui et leur recommande de bien lui témoigner sa gratitude et sa confiance. — Par la lettre 15 (42 v.), où il le supplie d'user de son crédit pour obtenir un adoucissement à son exil, il s'excuse de renouveler encore cette demande et lui affirme que, quel qu'en soit le résultat, il lui appartiendra toujours entièrement .

L'épître 2 (50 v.) ne peut être adressée au même Sévérus

262 LIVRE QUATRIEME. Cil. VII, t2.

que la lettre 8 du livre I, puisque Ovide dit qu'il n'a jusqu'à présent correspondu avec lui qu'en prose. Il s'agît ici du poète Ck)mélius Sévérus à qui, explique-t-il» il n'envoyait point de vers parce que c'eût été vouloir donner du miel à Aristée ou du vin à Bacchus. S'il finit maintenant par loi en écrire, c'est que les Muses sont sa seule consolation et qu*il espère en échange recevoir quelque fruit des veilles du poète. — La lettre 3 (58 v.) n'a pas de nom : elle concerne un ami perfide qui, loin de le plaindre, insulte, dît-on> à sa disgrâce ; il l'en blâme et l'engage à se souvenir de l'instabilité des choses humaines *. — Dans l'épîtreG (50 v.)^ il déplore la mort de Fabius Maximus, son principal appui, et celle d'Auguste qui commençait à lui pardonner ; il dit à Brutus de quel espoir le privent ce^ deux morts et recourt d'autant plus à lui, dont il a toujours éprouvé la bonté dans ses malheurs. — Lettre 7, à Yestalis gouverneur de la Mysie (54 v.). Il le prend à témoin des désagréments de son exil et il tire occasion de la barbarie des peuples qui l'entourent pour célébrer les exploits accomplis naguère contre eux par ce vaillant guerrier. — Lettre 8 à Suillius, gendre de sa femme (90 v.). Après l'avoir remercié de ses témoignages d'amitié, il le prie d'intercéder en sa faveur auprès de Germanicus, promettant au jeune prince, en reconnaissance de ses bienfaits, non pas un temple de marbre, mais ces éloges de la poésie qui sont si agréables aux puissants de la terre et auxquels Germanicus doit être d'autant plus sensible que lui-même est poète. Moins éloigné de Rome, Ovide sera plus à même de suivre ses hauts faits et de le célébrer. — Lettre 9 à Graecinus qui a été nommé consul et qui doit avoir pour successeur Pomponius Flaccus, son frère (134 v.). Ovide lui répète à peu près au sujet de sa nomination ce qu'il a dit, en pareille circonstance, à Sextus Pompée. Puis, lorsqu'il a félicité les deux frères, il leur recommande ses intérêts, d^autant plus que Flaccus, qui a été gouvernear de la Mysie, connaît les rigueurs de son

(1) Voir Apoendice cccxLyit,

exil et a pa aussi se rendre compte de la réputation qu'il s'est acquise parmi les barbares par sa probité, la douceur de son caractère et sa piété envers les Césars. — Lettre 10 à Pédo Albinovanus (84 y.). Il lui représente que la patience renommée d'Ulysse n'était rien auprès de celle qu'il lui faut pour supporter, depuis plus de six ans, sans interruption» les maux qu'il endure en Scythie ; il s'arrête un temps à lui expliquer les intempéries du pays^ et, terminant par une allusion au poème dans lequel ce poète a célébré Thésée, il l'exhorte à pratiquer toujours, comme son héros, la vertu de Tamitié. — Lettre 11 (22 v.) à Gallion devenu veuf. Il s'excuse de n'avoir pas encore consigné dans ses vers le nom d'un ami qui a pourtant pleuré sa disgrâce et lui dit combien il a pris part à sa douleur, sans pouvoir, vu la distance, lui offrir des condoléances immédiates après la mort de sa femme. — Lettres 12 et 14 (50 et 62 v.) à Tuticanus. Dans la première, après lui avoir montré que son nom même, qui ne se prête pas à la mesure des vers, a été la cause du long silence gardé à son égard, il se plait à rappeler leur ancienne intimité, et, sans oser répondre d'une manière précise à la question que lui pose cet excellent ami, il le laisse libre de chercher lui-même le moyen d'obtenir en sa faveur un exil plus doux. Dans l'autre, il lui fait l'éloge des Tomitains dont il n'a jamais reçu que des services et des honneurs ; mais on peut haïr un pays dont on aime les habitants, et leur ville, par son climat comme par son état de guerre continuelle, lui est odieuse. — Lettre 13 (50 v.) à Carus, chargé de l'éducation des fils de Qermanicus. Il s'intéresse à ses travaux poétiques et lui conte que, de son côté, il vient de composer en langue gétique un poème en l'honneur d'Auguste et de toute sa famille; puis, au nom de leur vieille amitié, il le conjure d'user de sa situation pour obtenir qu'il soit éloigné de la Scythie. — Lettre 16 (52 v.). Il y interpelle, sans le nommer, un envieux qui déchire ses écrits, comme si l'exil n'était point une mort anticipée et comme si d'ordinaire Tenvie s'acharnait sur les morts ; à ce propos, il énumère

les poètes célèbres qui florissai enta Rome lorsqu'il y comptait encore parmi les vivants.

Malgré l'intérêt particulier que donne aux Pontiqua la publication des noms de ceux à qui elles sont adres^es^ la lecture nous en parait plus monotone encore que celle des Tristes. Plus un pareil défaut se prolonge, plus il est sensible, et, comme on n'aborde l'examen des quatre livres du second ouvrage qu'après avoir examiné déjà les cinq livres du premier, il y aurait, rien que par cette succession, grande chance pour le deuxième, même à mérite égal, de lasser davantage l'esprit du lecteur ; le mérite en est certainement inférieur. D'abord Témotion vraie y est plus rare : le poète, qui n'est plus sous le coup de ses premières et plus vives douleurs, recourt aux ressources de son esprit pour en renouveler l'expression. Il y a bien encore chez lui des passages de réelle tendresse pour ses meilleurs amis et d'indulgente bonté pour les autres; mais nous nous apercevons trop que l'intérêt personnel le guide souvent; et même dans les lettres qu'il écrit à sa femme, lorsqu'il lui reconnaît les plus nobles qualités et lui témoigne son affection en termes des plus élogieux, nous nous surprenons à nous demander s'il ne cherche pas dans ces belles louanges un moyen d'activer son dévouement. Puis, quelles que soientson ingéniosité et sa prolixité, vainement cherche-t-il à introduire de la variété dans son œuvre, la nature même de son sujet s'y oppose et il sait mieux que jamais qu'il n'y réussit pas. Enfin, soit par l'effet de la vieillesse, soit par celui du chagrin, son talent baisse : manifestement les répétitions de pensées et d'expressions, les incorrections et les négligences de toutes sortes deviennent plus fréquentes.

Ceux de ses intimes qui prenaient le plus de soin de sa gloire littéraire et qui lui parlaient avec le plus de franchise, ne manquaient pas de l'avertir de quelques-uns des défauts qu'on lui reprochait et dont il leur semblait pouvoir se corriger, s'il Teût voulu. L'honnête et sincère Bru tus, par exemple, avait le courage de lui adresser de ces sortes

d'avis. Lui cependant ne s'en émouvait guère. Il avoue qu'il est tout le premier à reconnaître ce qu'on blâme dans ses écrits. Mais il se trouve très excusable de se renfermer dans les mêmes pensées et de s'en tenir toujours au même ton. «Dans mon bonheur, dit-il, mes accents furent joyeux; ils sont tristes dans ma tristesse; chacune de mes œuvres répond à la vérité de ma situation ».»

Laeta fere laetus cecini ; cano tristia tristis : GonveDiens operi tempus utrumque suo est.

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