‹ Histoire de la littérature latine au temps d'Auguste (volume 2)Chapitre 28 sur 46 · CCLXXIII · texte numérisé non relu

CCLXXIII

imméritées chez un peuple qui, dans les spectacles, sacrifiait si volontiers le plaisir de l'esprit à celui des yeux et à la satisfaction dinstincts grossiers.

Sur la scène même il se produisit une révolution. Je ne parle pas seulement de ces intermèdes on ne peut moins flatteurs pour les poètes et que réclamait à grands cris le public, pendant lesquels, au milieu d'une tragédie de Clytemoestre ou du Cheval de Troie ou de toute autre, il fallait que défilât, durant des heures entières, un fastueux cortège de mulets, de chevaux, de chars, de soldats armés, de prisonniers, de trophées et voire de vaisseaux ^ Je veux parler de la transformation qu'amena dans l'art dramatique lui-même, tant pour la composition de certaines pièces que pour la manière de les représenter^ l'amour excessif du plaisir des yeux.

Ce fut sous Auguste que la pantomime s'introduisit sur le théâtre romain et à peine s'y fut-elle montrée qu'une vogue immense l'accueillit. De ce genre nouveau de compositions scéniques on ne peut pas dire que les paroles et la poésie fussent absolument absentes; mais le geste qui, jusque-là, malgré la place très large qu'on lui avait faite, avec l'accompagnement de la musique, n'avait jamais été considéré que comme la chose accessoire, devint la principale etdomina tout à fait, le plus souventavec une musique renforcée' et quelquefois, mais rarement, sans musique du tout^; les histrions, qui précédemment, même dans les mimes *, étaient plusieurs et continuaient de déclamer les dialogues, furent réduits à l'unité et n'eurent plus un mot à prononcer ; les diverbia disparurent ; seuls subsistèrent les caniica, morceaux chantés à certains moments, soit par

(1) Rapprocher du morceau d*Horace un passage de la correspoudaucc de CicéroD, Ad. famil.y VIII, i. — Voir le chapitre iDtituIé De Scenico apparatu (p.- 15) daus la thèse latine de M.L. Bruncl, De tragœdia apud Homanos circa p'rincipatum Augusti corrupta, 1884, in-8 de 115 p.

(2) Macrob., Satura.^ 11, 7.

(3) Lucien, De Sait., 6S.

(i) Voir In partie, tom. II, p. 618.

318 LIVRE QUATRIÈME. CH. Vlll, 5.

un coryphée, soit par un chœur, pour indiquer la marche du drame.

Comment un pantomime à lui seul pouvait-il remplir tous les rôles d'une pièce et comment rien que par la saltaiio, c'est-à-dire par la danse et le geste^ pouvait-il rendre tous les sentiments, toutes les pensées qu'il avait à exprimer ? La chose assurément était difficile ; mais Pylade de Cilicie, l'inventeur du genre*, et Bathylle d'Alexandrie, l'un tout particulièrement* dans la saltatio tragique, l'autre dans les pièces comiques et epjouées, y excellèrent dès l'origine. Manilius, contemporain de ces deux artistes, nous parle en termes formels du talent remarquable des histrions pantomimes: «Un seul,ditril,suffira pour représenter tous les personnages et tiendra lieu d'une troupe entière d'acteurs; il jouera les rôles des plus célèbres héros et des simples particuliers; il prendra Tair, les manières convenables à toutes les situations ; par son geste, il rendra exactement la pensée du chœur, il vous fera voir et Troie et Priam expirant sous vos yeux».

Solusque per omnes Ibit personas et turbani reddet ia uno ; Aut magnos heroas aget, civesque logatos. Omnis fortunae vultumper membra reducet; iEquabitque cboros geslu, cogelque videre Praesentem Trojam Priamumque anie ora cadentem'.

Nous lisons aussi dans Lucien l'anecdote d'un barbare qui, à ïa vue des cinq masques devant servir à la représentation d^une pièce et en apprenant que le même acteur allait jouer les cinq rôles, s'était écrié qu'il ne savait pas qu'en

un seul corps il pût y avoir plusieurs âmes'.

(1) 11 eut pour disciple Ilylas qu'il mil à même de lui disputer le premier rang. Macrob.^ Saturn., 11, 7.

(Sj Us étaient inférieurs à eux-mêmes, dit Sénéque le Père, lorsqu'ils pacfsaient d'un genre à l'autre : « Pyladcs in comœdia, Batbyllus in tragœdia multum a se aberrant ». Controo., 111, prœf...

(3) Astron,, v. 481-486.

(4) Luc, De sait,, 66.

La grande habileté des histrions qui inaugurèrent la* pantomime fut pour beaucoup évidemment dans le succès immédiat qu'elle obtint. Mais, outre qu'en s'adressant avant tout aux yeux, elle donnait satisfaction au goût le plus prononcé du peuple, elle répondait à des intérêts, politiques qui lui méritaient la puissante protection de^ l'empereur. Depuis que J. César avait accordé le droit de cité à une immense quantité d'habitants des pays vaincus, et depuis que Rome par ses conquêtes était incontesta-* Moment devenue la reine du monde, elle était remplied'étrangers qui de toutes les parties de la terre affluaient chez elle ; l'annonce de la célébration d'une grande fêle y attirait parfois tant de curieux que les carrefours ne suffi*saient pas à les contenir, et, dans la foule hétérogène qui se pressait au théâtre, il pouvait se faire que les hommes, comprenant le latin ne fussent plus en majorité. Auguste, comme J. César, avait même dû, en diverses circonstances^ pour plaire à tous, « diviser, dit Suétone S les spectacles par quartier et en plusieurs troupes d'acteurs parlant différentes langues. » Or voici que les histrions pantomimes^ possédaient une langue universelle que, sans étude aucune, chacun pouvait comprendre ; n'était-ce pas un moyen derattacher à la grande ville toutes les nations soumises à sa domination, une sorte de lien commun qui permettait aux peuples les plus divers de goûter ensemble les mêmes: plaisirs, d'éprouver les mêmes émotions, de concevoir les mêmes pensées dans un même lieu? La pantomime ne pouvait-elle pas travailler dans une certaine mesure à l'unification intellectuelle de l'Empire ? Elle avait encore un autre avantage auquel ne restait pas insensible le chef de l'État: Auguste savait par expérience' combien la

(1) Soét., /. Caes., 39: « Edidit... ludos regionatim Urbe tota et quidenv per omnium linguarum histriones. » — Id. Oct. Aug.,àS: Fccitque (ludos) noDDuuquam etiam vicatim, ac pluribus scenis, per omnium linguarum^ histriones. ».

(2) Suét , Oct, Aug,, 68.

rv

foule est prompte à saisir au passage un vers, une parole pour eu faire uue application satirique à quelqu'un des défauts de celui qui gouverné ; et la représentation presque muette des pièces nouvelles diminuait sensiblement le danger des allusions malignes ^

Il n'en résultait pas moins un dur dommage pour la poésie dramatique. Le poète nlntervenait que pour la partie du coryphée ou du chœur et que pour dresser avec l'histrion le livret qui indiquait, comme celui de nos ballets, les phases successives de l'action. Les pantomimes eurent même à leurs gages des poètes remplissant cet ofQce. Car pas n'était besoin d'une grande imagination pour une telle besogne. On reprenait les œuvres de Sophocle et d'Euripide, on puisait dans l'ancien répertoire grec et latin des drames qu on arrangeait à l'usage du genre nouveau, on tirait même d'Homère, de l'épopée ancienne et des divers poèmes contemporains le sujet et même le texte des cantica avec le canevas de l'action tout entière. C'est ainsi qu'Ovide apprenait dans son exil que certains morceaux de ses Méia^ morphoses étaient dansés et réussissaient sur la scène: € Tu m'annonces, écrivait-il à un ami, que, dans le théâtre tout rempli, on a dansé mes poésies et applaudi à mes vers; je n'en avais rien écrit, tu le sais bien, pour la scène, dont ma muse ne brigue pas les applaudissements; je n'en suis pas moins sensible à tout ce qui peut empêcher qu'on ne m'oublie et rappeler aux Romains le nom de l'exilé. »

Garmina quod pleno saltari noslra theatro,

Versibus et plaudl scribis, amice, meis: Nil equidem fer.i (lu scis hoc ipse) Iheatris ;

Musa nec in plausus ainbitiosa mea est. Nec tamen ingratum est, quodcumque oblivia nostris

]inpedit,et profugi nomen inora refert*.

Ailleurs encore, en parlant à Auguste des tableaux erotiques représentés sur le théâtre, il lui disait : « Mes poé-

(1) Cr. Gb. MagniD, Les Orig. du théâtre moderney 1838, p. 473 sqq. ; WalckeDaer, Hist. de la oie et des oucr. d*Hor.y t* éd., t. I!, p. 431.

(2) Triât., V, 7, v. 25-30.

siea, elles aussi, ont eu souvent les honneurs du ballet et souvent même ont captivé tes regards» ;

Et mea sunt populo saltata poemata ssepe ; Saepe oculos eliam detinuere tuos^

Ainsi la place faite sur le théâtre à la tragédie et à la comédie véritables se trouvait singulièrement réduite. On y jouait encore celles des anciennes pièces les plus connues, bien qu'il n'y eût plus d'acteurs semblables à ^sopus et à Roscius pour les rendre; mais bien peu de nouvelles y avaient accès et ceux qui prenaient plaisir à en composer ne le faisaient plus guère en vue de la scène; ils les écrivaient pour les publier en livres, comme n'importe quels autres poèmes, pour les communiquer à leurs intimes ou les déclamer en présence d'invités dans des salles de lecture.

De toutes les tragédies qui parurent alors les plus réputées furent la Thyesle de Varius et la Médée d'Ovide. De celle-ci, j*ai dit tout ce que nous en savons dans un des chapitres précédents, et de celle-là, je citerai les quelques fragments qui nous en restent lorsque je parlerai tout à l'heure de son auteur, qui doit figurer en première ligne dans la liste des poètes épiques de l'époque. Ce furent, paraît-il, doux véritables chefs d'œuvre, qui prouvèrent que les éléments d'un art dramatique de renaissance ne manquaient nullement et que, dans un pays et dans un temps où l'on refaisait de l'Homère, du Pindare et de l'Anacréon, des génies, n'ignorant ni la langue, ni la logique des passions, auraient pu aussi refaire du Sophocle et produire toute une collection de belles imitations de l'art grec, si le public et les circonstances leur avaient été favorables. « La Thyesle de Varius, dit Quintilien, non sans placer auprès d'elle la Médée d*Ovide, est comparable aux plus belles tragédies de la Grèce; cuilibet grsecarum comparari polesl >*.

(1) Trist.y 11, V. 519-520.

(2) Inst. Orat., L. X, 1, 98.

322 LnnE (ji A

Lf: i-A'.^aizf. <)De le ojlèbre criûqne ganl^ sor tooles les aurr--? 'urres da m^me ç^ore ea moDCre so^suninait rinr-jnijnt.--CelIe«deCaMiaadeParme'.celIesdeiléctne', tloDi j'ui '^u occasion de dire on moi, n'ont reça aucun cl0t!<-. <iu'; arj^ii sachions, des écriraios de raniiqaité: et c'vst .X p-.-i&>: si aajoardltDi il nous est permis d*eDtreToîr (|ti^l'iu'r <Aai^. à>: ceax-IÂ mêmes dont les Domsse tronrent pronuort-a dans tfrs écrits de leurs plus illosires contemporaia»'.

t-'n ii'f.iii copiindant a été loué cbaleoreosemeQt et par Virvil^ *'X par Horace, c'est Asinius PoUion. Deux passages dm Uun^if/uM oat trait à son talent dramatique. Dans VÉ^'-i/"' VIII, Vir/ile se demande si jamais viendra le jonr Ou il lui vira permis de célébrer sts exploits et aussi de «ttubli'irilsnsranircrs entîersesrersjesseulsdignesdela mu»': imirîqucde Sopbocie»;

t.ti eril ul liceJl tottim mihi (erre per orbem >uU ^nphocleo lua carmina dlgua colbarnu ? *.

(it >l"Ji>. <lao9 l'Églo(iue III, il avait dit, en voulant désigner, non ['.iK \»:s poésies légères et erotiques de son protecteur, mai» l)i';n ses compositions dramatiques, comme le prouve la i>i',-(jd M>lGnDGllement religieuse dont il eu parle : l''(lltoel ip$e(acil nova cannioa ;... *

Ii'aiiIrL- jiurt, Horace, qui cite Pollion dans une dessatii'es de «un premier livre comme étant le poète qui chante le mieux lis actions des rois en vers à triple mesure,

(1) V'jlr |>Jusli8utp. 301,

(3) Vulrlum. I, p. 133.

I3j Kn drliors de ccui que Js vais JDuiDJrpr comme ayant été nommés par llonu-'e ou Ovidr, pcut'étre Taul-il citer le grammairien Santra, aiitenr d'un poi'ine inliliiié Nuptùe Bacchi, dont Nonius nous a Roascrvé deux frae"""*" '^i qui pourrait bien étreuae tragédie. Cf. hihbccï.,Trag./ras'n., p. sa* i L. Ilrunel, thèse Ut. vit., pp. 41-Ji.

(il Sglog., Vin, V. 9-lU.

15) Bglog. III, v. 86.

Pollio regom

Pacta canit pede ter percusso, . . . >

lui conseille, dans une de ses odes, d^abandonner momentanément le théâtre et la muse sévère de la tragédie pour ne reprendre, avec le cothurne d'Athènes, sa noble tâche poétique que lorsqu'il aura terminé son histoire des guerres civiles :

Paulum sevcrae Musa tragœdias Desit Iheatris ; mox, ubi pubilcas Res ordinaris, grande munus Cecropio répètes colhurno. •

De tout cela on est autorisé à conclure, vu les dates auxquelles ont été composés les poèmes d'où sont extraites ces diverses citations, que Pollion s'est occupé de tragédies au moins pendant une douzaine d'années et qu'il attachait à ce travail une grande importance; mais peut-on en tirer d'autres conclusions? Les expressions louangeuses qu'elles renferment sont-elles une preuve absolue d'un mérite transcendant et ne peuvent-elles pas avoir été dictées dans une certaine mesure et très légitimement par le désir d'être agréable au puissant personnage dont Virgile, alors à ses débuts, recherchait la protection, et dont Horace devait certainement tenir à flatter l'amour-propre? Les moisdesii thealris dans l'ode d'Horace veulent-ils dire expressément que les tragédies de l'auteur étaient ordinairement représentéessurle théâtre, ou ne sont-ils qu'une formule vague pour l'exhorter à renoncer quelque temps à l'art dramatique? Enfin l'expression de Virgile ipse facit nova carmina signifie-t-elle que Pollion lui aussi dans ses tragédies a fait des vers nouveaux comme Virgile en faisait dans ses églogues, cest-à-dire qu'il enrichissait la littérature latine par quelque tentative nouvelle dont il y avait lieu de le glorifier; ou bien, devons-nous entendre par là tout simplement

(1) Sat., I, 10 V. 50-51.

(2) Carm., II, 1, 9-12.

324 LIVRE OtlATBlÈHE. CH. VIII, 5.

i|irsii les écrivant, après avoir écrit d^à des poésies légères <;C Orotiques, il abordait un genre nouveaa pour lui? Tontes CCS questions sont insolubles. Je suis néanmoins très vivenicat porté à choisir pour chacune d'elles l'explication la plus simple et la plus aaturello; je suis tenté de croire : I ' <]u'il y a quelque aimable intention et quelque exagération dans les éloges ; 2* qu'il faut prendre le mot theatris dans son acception propre et que les tragédies de Pollioa lurent jouées sur la scène; 3* qu'il n'introduisit dans cet art aucune innovation. Sur ce dernier point, je me sens J'aatant moins indécis que je me rappelle les termes da jugement que Tacite place dans la bouche d'Aper sur son tulent d'orateur et sur son style : < Asinius, quoique né dans un temps plus voisin de nous, me semble avoir étudié parmi les Ménénius et les Appius. Certes, il fait revivre l'acuvius et AUius, non seulement dans ses tragédies, mais encore dans ses discours; tant il est dur et sec' ». l Qo telle appréciation, qui fait ressortir sa ressemblance avec les plus anciens tragiques du théâtre latin ne concorde nullement avec l'opinion qui l'érigerait en innovateur.

Avec le nom de Pollioa nous en rencontrons chez Horace quelques autres qui ont rapport à la tragédie: Aristius Fuscus, Titius, Pupius.

ARisnis Fi'scvs est cet ami intime * à qui sont adressées l'ode I, 22 et l'épitre I, 10, et qu'il nous dépeint comme un homme du monde on ne peut plus aimable, doaé de beaucoup de talents, mais ambitieux.désireux de briller et de jooir Ut.' ta vie, trop attaché A la ville pour consentir comme loi a aller parfois s'isoler longtemps dans une campagne. Nulle part.àla vérité, il ne parle de ses œuvres drèmatiqaes ; mais il te place au nombre de ceux dont il apprécie ic plus le goût littéraire ', et les commentateurs Acron et

ili Dial. de omtor.. SI.

<,i\ Sat., 1, 9. T. 61 : ■ Fncu Arôtius occanit. aihi c«ru... i.

^3>Sal., I, lû, T. 91.

PorphyrioD, en annotant Tépître I, 10, nous le donnent, l'un comme un auteur de tragédies et Tautre comme un auteur de comédies. Les deux témoignages d'ailleurs ne se contredisent pas nécessairement : il est possible que, comme bien d'autres, il se soit exercé dans les deux genres; seulement le silence de son ami sur ses succès dans le théâtre dénoterait qu'ils ne furent pas brillants.

Horace est plus explicite en ce qui concerne titius, un de ses plus jeunes amis, qui faisait partie de la brillante cohorte de Tibère guerroyant en Asie. Dans Tépître I, 3, adressée à J. Florus, l'illustre poète, qui voulait se tenir au courant des travaux de la savante troupe, tout en interrogeant celui-ci sur ^es diverses études, s'intéressait en ces termes à ce que faisait son compagnon de voyage :

Quid studiosa cohors operum slruit ? Hoc quoque euro...

Quid Titius, Romana brevi venturus in ora ?

Pindarici fontis qui non expalluit haustus,

Fastidire lacus et rivos ausus apertos.

Ut valet ? ut memintt noslri ? Fidibusne latinis

Tbebanos aptare modos studel, auspice Musa,

An tragica dessvit et ampullatur in arte ? ^

Quels grands travaux prépare votre cohorte littéraire ? c est aussi chose qui me préoccupe.... Que fait Tilius dont le nom volera bientôt sur les lèvres des Romains, lui qui n* a pas craint de puiser à la source de Pindare en dédaignant, dans son audace, les lacs et les ruisseaux accessibles au vulgaire? Comment se porte-t-il? Se souvient-il de nous ? Favori de la Muse, essaye-l-il sur la lyre latine les accords du poète Thébain ou bien se livre -t- il aux fureurs de la tragédie et à toute la pompe de ce drame?

On voit par ce passage que Titius s'exerçait à la fois et dans la poésie lyrique et dans les pièces tragiques à grands caractères. S'y trouve-t-il, comme l'ont supposé quelques critiques, une raillerie, un blâme à l'égard des hautes visées du jeune homme ou d'un ton ampoulé, d'un faux sublime relevé dans ses poèmes ? D'accord avec Mewes %

(1) Epûft, I, 3, V. 6 et 9-14.

(2) W. Mewes, Éd. des saL et des ép., 1892, p. 33i.

326 UVHE QlATHIEilE. Cil. Vlll, 5,

je De le crois pas. Quant à ce que devioreat de si brillantes espérances, nous l'ignorons ; car il ne nous reste rien ni de SCS odes, ni de ses tragédies, et nous ne savons même pas exactement qui il était. Les uns le prennent pour le même poète à qui Tibulle adresse, dans une de ses élégies, des conseils qu*il termine ainsi :

llxc mihi, quœ cnnerem TiiJo, deus edjdit ore : Sed TiliumcoDjux liEecmeniinisse veut. ■

D'autres voient en lui le fils do ce M. Titius qui fut consul suppléant en l'an 31 av. J.-O. lors du troisième consulat de César Octave et du consulat de Messala Corviaus. ReilTerscheid ' l'identifie ingénieusement avec le RuTus qu'Ovide loue « d'avoir su toucher la lyre de Pindare », Pindaricx fidjcen lu qiioque, Bufe, lyrte. '

et qui serait le fils d'un certain préteur de Rome, Titius Rufus, auquel Cicéron recommandait par lettre * un de ses protégés. En tout cas, il ne faut pas, comme l'a fait Walckenaer ', le confondre, d'après une annotation du pliilologue J. de Ofusque, avec le Septimius de l'ode II, 6, et de l'épttre I. 5 •.

Punis n'est menttonnéqu'tncideramentdansrépitre 1,1. Horace y parle de la folie de l'or qu'on recherche à tout prix, sans doute, dit-il, pour ne plus être de l'ordre des plébéiens et pour avoir droit ainsi dans le théâtre à une place « permettant de voir de plus près les drames do Pupius, qui excitent tant do larmes»,

L'I propius sperlcs laTimoM poemata Pupi. ^

(l)Tibul. I, 4. V. 73 7-1: ■ Voilà ce que le dieu me Ot cnlccdrepcar qoc je le répète à TiUus, mais l'ipouse do Titius lut défend de s'ea souvenir. > (!) Uind.ackol. unie. Vr/ttUl.,\SSUS\,p. 7. {3}Pon(. IV, 16.V. Î8.

(4) Cic, Ad/am., XIII, .58.

(5) Hiat. de la oie et lies oaor. d'II'ir., »• éd., t. 3, p. 145.

(6) Cf. Welchert, Poet. latin, rcliq., pp, 365-31».

(7) Epiât., I, I, V. 67.

Les tragédies de cet écrivain étaient donc de celles qu'on représentait couramment et elles avaient le don de faire beaucoup pleurer. On lui attribue même deux vers destinés à lui servir d'épitaphe, les deux seuls qui nous resteraient de lui, où il est dit que « ses amis et tous ceux qui le connaissent verseront des pleurs sur sa mort, parce que, do son vivant, il en a fait répandre beaucoup au peuple romain » :

Fiebunt amici et bene noti moilem meam, Nam populus in me vivo lacrimavit salis.

Mais cette épitaphe est sans doute Tœuvre d'un anonyme contemporain et dans laquelle il semble bien entrer, comme dans le vers de l'épître d'Horace d'ailleurs, une certaine ironie. Ses drames auraient produit de l'effet sur la foule, sans échapper à la critique des hommes de goût.

En cherchant bien dans les annotations des plus anciens commentateurs d'Horace, nous trouvons encore au v. 288 de l'épître aux Pisons une note d'Acron qui nous signale un Antonius Rufus * au nombre des auteurs ayant traité des sujets tragiques ou comiques en habillant leurs acteurs de la prétexte ou de la toge.

Enfin, si d'Horace nous passons à Ovide, deux derniers noms' se présentent à nous dans la tragédie: celui de TuRANNiLS* «dont la Muse, dit l'auteur des Ponliques, était montée sur le cothurne tragique»,

Musaque Turanni tragicis innixa cothurnis, 3

et celui de GRACcnns, poète qu'il associe à Varius dans Fart de prêter aux tyrans des paroles superbes,

(1) Un grammairien de ce nom est cité par Quiotilien, Inst. Orat.j I, 5,43.

(2) Osano (ad Apul. de Orthogr. fragm. 95, p. 27 sq.) a prouvé qu'il faat l'appeler Turannius, et non Turannus, comme on le nomme souvent. C'est, Je crois, le C. Turannius à qui Auguste conQa les Tondions à vie de Préfet de TAnnonc et dont Tacite prononce le nom dans ses Annales. (1,U.)

(3) Pont., IV, IG, v. 29.

Quum Varius Gracchusque darent fera dicla tyrannis. >

Des œuvres du premier, nous ne savons rien si ce n'est que, d'après le faux Apulée, il aurait traité le sujet d'Hélène. Pour le second, nous pouvons admettre qu'il avait écrit une Thyeste, ce que donne à supposer le rapprochement fait par Ovide et ce que confirme une citation expresse du grammairien Priscien*. Peut-être n'était-il autre que le Sempronius Gracchus dont Tacite parle comme d'an homme de haute naissance et d'esprit très délié, qui fut l'amant de Julie, d'abord dans la maison d' Agrippa, puis dans celle de Tibère, et que le prince, dès le début de son règne, fit mettre à mort dans l'île de Cercina, où il vivait exilé depuis quatorze ans'.

La comédie se montra moins riche encore en auteurs que la tragédie. Bien peu de Romains, paraft-il, naquirent en ce temps-là sous rinflucnce de l'astre de Céphée qui, au dire do Manilius, porte à composer, sinon de grandes scènes tragiques, «du moins celles où figurent des jeunes gens brûlant d'amour,des jeunes filles ravies, des vieillards trompés, des esclaves prêts à n'importe quel service, et tous les tableaux qui firent Timmortalité de Ménandre, ce maître qui para ses leçons àses concitoyens de la fleur d*un élégant langage et appela la vie humaine à se reconnaître dans là vivante image qu'en consacraient ses écrits » :

At si quis sludio scrîbendi mitior ibit, Gomica componet laelis speclacala ludis ; Ardentes juvenes, raptasque in amore puellas^ Elusosque senes, agilesque per omnta servos : Quis in cuncta suam produxit sscula vitam Doctor in urbe sua linguae sub flore Menander, Qui vit® ostendlt vitam, cbartîsque sacravit. ^

(l)Po/it., IV, 16, V. 31.

(î) Prise, VI.

(3) Cf. Tac, Ann., I, 53.

(4) Manil., Astron,, V, v. 470-476.

Deux poètes seulement ^ émergent de la scène comique : Fundanius et Mélissus.

C. Flndanius s'exerça dans la paj/ta/a. II faut reconnaître en lui, croit-on, le chevalier de ce nom dont parlent l'auteur des commentaires de Bello Hispanico*, Cicéron dans ses lettres à son frère Quintus' et Yarron dans son traité De re rttsiica^. Il avait abandonné de bonne heure le parti de Sextus Pompée pour passer dans celui d'Octave et était devenu un des amis les plus familiers de Mécène. Nous ne le connaissons guère que par ce que nous dit de lui Horace avec qui il était très lié. Vous vous rappelez comment Horace lui fait raconter plaisamment^ le dîner de NasidiénuSy auquel avait assisté Mécène, et lui prête ainsi ses propres malices, dont le ton paraît tout naturel dans la bouche d'un auteur comique. Cela même prouve assez leur intimité; mais il nous est permis de supposer que leur liaison n'a pas laissé que d'avoir une certaine influence sur le jugement si favorable que le poète satirique exprime au sujet du talent dramatique de son ami. «Fundanius, lui dit-il, aucun des auteurs vivants ne saurait faire parler comme toi, dans tes ouvrages d'un facile et aimable enjouement, et la courtisane rusée et Dave qui trompe le vieux Chrêmes. »

Arguta nieretrice potes Davoque Chremeta Eludente senem comis garrire iibellos Uqus vivorum» Fuodani. '

(1) Je ne crois pas pouvoir nommer Pliilistion, mimographe qui^ aa dire de saint Jérôme {Ad, Euseb. chron. ad a. A6/\S02d), était célèbre à Rome vers l'aa 8 après J.-C. ; Ovide ne le cite pas sur sa Uste de poètes ; peutêtre n*écrivait^il pas en latin, car nous n'avons dç lui que des titres grecs et Vun est on droit de supposer qu'il était de ces mimographes auxquels, d'après Suétone {De illust. gramm , 18), le grammairien tarentinL. Grassitius servait d'interprète et de collaborateur : « L. Crassitius, gencre Tarentinus,... Inltio circa scenam versatusest, dum mlmograpbos adjuvat.»

(2) De hell. Hiep,, 2.

{3) Ad Quint, fratr., 2 et 3.

(4) De re rust., I, 2.

(5) Sat., 11,8.

(6) Sat,, I, 10, V. 48-50.

330 uvKE urAiniÈaE. eu. viii. 5.

Nulle part ailleurs noos ne troarons la constatation de ce

^rand mérite et il n'en est Tait aacaoe meotioa par Qnio-

tilien.

CsiiF MÉussrs, à rencontre de Fandanius, se plut dans la comédie à persODoages romains. Né Â Spolette, ville de rOmbrie, de parents de condition libre, par suite de la dêsanion de ceui-ci, il avait été exposé: mais celui 1"' '^ recoeîllît, dès qu'il eutreconnasesdispositionspour l'étude, s'était chargé de lui fournir une forte instnictioD, de sorte qu'il avait pu être donné à Mécène comme esclave grammairien. Suétone, de qui nous tenons ces renseignements', nous dit qu'il gagna alors la faveur du haut personnage au point de vivre avec loi sur le pied de l'amitié et que, dans cfs conditions, il préféra la servitude à la liberté qui lui était offerte par la réclamation que faisait de lui sa mère. Aussi son maître l'afTi-anchit-il bientôt : il s'appela dès lors Caius Mecîenas Mélissus, et c'est sous ce nom ' que Pline le Naturaliste le liéstgoe lorsque, recommandant un silence prolongé pour certaines maladies,!] nous le signale comme s'étant assujetti À ce remède pendant trois années entières à la suite d'une hémorrhagie précédée de convulsions*. Grâce à Mécène sans donte, il obtint les bonnes jîrices d'Auguste qui lui confia le soin d'arranger la bibliothèque du portique d'Octavic. Suétone ajoute qu'il était dans sa soixantième année quand il se mit à écrire des petits livres d'/ttep(i>, connus eosulte sous le titre de Joci^i qu'il en St jusqu'au nombre de cent cinquante; qu'il eo <>crivit d'autres de diverses espèces et qu'il composa des

!■ Df illu^tr. grfii,im..il.

• i- Voir, inr trs discussions qo'oDl «uulcvrrs Ira nom* de Mélisaus, WtJrbm, Poet Uni", ivii'j., p. I6T. — Il ne tagi pu l« conrondre »ïtc l« gnmmairita .Elius «rlissug, MDtcnporaia d'.Ulu-GcllC, (Cf. Noct. Mt. XVIU. 6. 1 1 Cl dutit oD rencoDlrc le noni dans le cnntmenlaii^ da Servius ad .£en. IV, t«; Vil. 66.

<-i, Pliu-, Hi-l. nat , .VXVIII, G. 17.

itj L'nt i prupos dr <M ouvrée vrnisïmlilkblfineDl que Pliue li^ Nilun' liile indique VélUsus comme une des sources des livre* Vil, l\, X, XI,

tragédies togatx d'un nouveau genre, auxquelles il donnait le nom de trabealx : « fecil et novumgenus togatarum, ùiscripsilque irabeaias y>. Mélissus fut donc une sorte d'inventeur ; il réagit apparemment contre les mœurs grossières de la fabula tabernaria qui se plaisait, avons-nous dit ^ à la description et au langage des pauvres demeures du peuple, des petites boutiques, des échoppes et des tavernes; au lieu de réduire la comédie togaia à d'humbles personnages qui lui donnaient un caractère trivial et un rang subalterne, il réleva autant que possible, dépeignit les mœurs de la haute ■société et du monde élégant, revêtit d'ordinaire ses acteurs de la trabée, c'est-à-dire de l'habit distinctif des chevaliers*. Ovide le cite avec honneur dans la liste des poètes de son temps en opposition à l'auteur tragique Turanoius :

Et tua cum socco Musa, Melissc, levis. ^

Il n'y avait paspour l'épopée les mêmes motifs d'abandon que pour la poésie dramatique et beaucoup des contemporains d'Auguste s*y sentirent entraînés. Tous néanmoins ne s'y portèrent point par la même voie; on peut, comme dans la période précédente, les diviser en deux groupes : les uns, les plus nombreux, suivant les pas des poètes Alexandrins dans le cycle mythique et le cycle troyen, les autres, avec plus d'originalité, empruntant leurs sujets à l'histoire, à l'histoire nationale et même contemporaine.

• (1) 1« partie^ tom. Il, p. 155.

(2) « Espèce de petite toge quadraogulaire, en pourpre marine, ornée de bandes d'ccarlate, que les chevaUcrs portaient par-dessus leur ongusticlave et qu*Us agrafaient sur l'épaule droite ». Dezobry, Rome au siècle (VAug., 3* éd , tom. I, p. 37.

(3) Pont., IV, 16, V. 30.

Parmi ceux-ci un des premiers eu date et des plus célèbres est sans contredit L. Varius Rupus, que nous devons d'autant plus examiner avant tous autres que» pour une partie de ses œuvres, il aurait pu Têtre déjà dans l'étude que nous venons de faire du théâtre. Nul n'a réuni mieux que lui la double qualité de poète épique et de poète dramatique.

On ne connaît au juste ni le lieu ni la date de sa naissance. On croit qu'il naquit à Rome et l'on sait qu'il avait été lié avec Catulle, qu'il était plus âgé que Virgile et Horace. On s'en aperçoit au ton de déférence avec lequel Virgile parlait de lui dans le temps où il écrivait ses Eglogues^. Cette diilérence d'âge toutefois n'empêcha pas les trois poètes» dès qu'ils se furent connus, de nouer entre eux une amitié qui jamais ne se rompit. Varius» sans avoir joué aucun rôle politique dans l'État, avait assez montré son attachement à César et à son héritier pour jouir de Tintimité de Mécène, et ses relations avec ce personnage lui permirent de participer puissamment à l'introduction auprès de lui de quelques-uns de ses jeunes confrères. Vraisemblablement il ne négligea point de contribuer à servir ainsi le poète de Mantoue lorsqu'il se rendit à Rome, et, quand vint plus tard le tour d'Horace, dont la présentation n'était pas sans difficulté vu ses antécédents, il s'employa de grand cœur en sa faveur. Nous en avons le témoignage dans celle des satires où Horace rappelle à Mécène comment il fut reçu par lui pour la première fois : « C'est l'excellent Virgile, lui dit-il, et après lui Varius qui t'ont parlé de moi. >

Oplimus olim

Virgilius, post hune Varius, dixere quid essem. s

Aussi Martial a-t-il soin de réunir les noms des trois amis en parlant de la généreuse protection de Mécène à l'égard des poètes :

(1) Voir les vers 35-96 de VÊgl. IX, cités plus haat, p. 291.

(2) Sat., 1, 6, V. 54-55.

Quod Flacco, Varioque fuit, summoque Maroni Maecenas.... *

Des trois ce fat Virgile qui mourut le premier ; Yarius lui rendit alors le plus grand service dont une amicale piété pouvait honorer sa mémoire ; vous savez que, de concert avec Tucca, il se chargea de publier VÉnéide^. Quant à lui, la date précise de sa mort ne nous est pas plus connue que celle de sa naissance; nous pouvons seulement affirmer qu'elle eut lieu avant celle d*Horace et avant la composition de la fameuse épître à Auguste, puisque, dans cette pièce, Horace pcirle de lui et de Virgile comme de poètes qui ne sont plus et qui, par leur gloire, font honneur à la judicieuse estime et à la bienveillance libérale dont le prince a su les honorer :

At neque dedecorant tua de se judicia atque Munera, quae multa dantis cum laude tulerunt Dilecli libi Yirgiiius Variusque poelœ. '

Yarius s'était acquis une grande réputation par ses vers héroïques. 11 avait d'abord écrit au sujet du meurtre de César, dont il admirait les hauts faits et le génie, une sorte de poème funèbre intitulé De Morte, que visait Horace dans une de ses premières satires lorsqu'il y disait : « personne ne mène comme l'impétueux Yarius la mâle épopée » ;

Forte epos acer

Ul nemo Varias ducit. <

(1) Epigr,, XVI, 4, v. 1-2.

(2) Cette publication Pentraioa sans doute à en donner quelque commentaire et nous devons supposer qu'il fut au nombre do ces Intimes de Virgile qui, d'après le témoignage d'Aulu-Gelle (Noct. At<.,XVll, 10, 2), « écrivirent sur les habitudes et le génie du poète de Mantoue » ; car Quintilien dit que c'est de lui qu'on a appris que Virgile faisait très peu de vers en un jour : « Virgilium paucissimos die composuisse versus, auctorest Varius ». InaU orat., X, 3, 8.

{3)Epi8L, 11,1, v. 245-247.

(4)Sat, I, 10, v. 51-52,

'£ii LIVHE QV/ilMEME. Cil. Vllt, 1).

Il DouH eu rcsUi quelques fragments que nous a c Mucrobc etqui nous montrent combien Virgile tenait cette <ouvre en estime puisque, dans ses divers poèmes, il l'imita souvent et en répétu mémo des vers presque entiers. Macrolio cite ces deux hexamètres :

Vendldil hic l^alium populis, agrosque Quirilum

Eripuil ; flxK Iegc9 prelio atque refiiit: Celui-ci a vendu le l.alium aux peuples, a enlevé leure champs aiu citoyens, n fait eL ddraiL les lois & prix d'argent ;

dont il rapproche ceux do i'Enéide :

Vendidit hic aura patriam, domiaumque potentem Impoauil ; flxîl legea prelio alque reGxit. ■

Le vers suivant,

Incubet et Tyriis, alque ei solido bibal auro, Pour dormir sur In pourpre et boire dans l'or massif, ost rapproi'hii do celui des Géorgiques :

VI gemma bibal. et sarraoo dormiat osiro. < 1.0 troisii-mo fragment,

Qu«i» uon illc sinil lentx moderalor habeox

IJua relit ire ; aed angusio prius orbe coerc^ns,

loiuKare docel caropis hngitqut morando.

Li> i'a\alier din^oant U guide Dexible ne lui permet pas d'aller où il wui, mais en cumniençaDt par serrer étroitement sa boucb«, il lui appn'nda ^.tli>per Jaiisla plaine, on il le dompte en le contcoaiiL

n'A qu'un rapport moins prononcé arec le passage des (•<or,iyHf.<* auquel il t>$tcompar^>. Maisie dernier, qui csile plus l'ioudu, st' toriuiuo par un vers qui est répété textaellenioni dans les A,-- V"«> ' :

LIVHE QUATRIÈME. Cil. YIII^ 6. 335

Ceu canis umbrosam lustra ns Gorlynia vallem, Si céleris poluit cervae r.omprendere lustra, Sœvit in absentem ; et circum vesligia latrans, ^thera per nilidum tenues sectalur odores. Non amnes illam medii, non ardua tardant; Perdita nec serse meminit decedere nocti. ^

Lorsqu*un chien de Gortyne, parcourant la vallée ombragée, vient à surprendre la trace d'un vieux cerf» il s'acharne sur le vestige de sa proie absente, s'attache à sa piste, suit les émanations subtiles qu'elle a laissées dans la pureté de Tair ; ni les fleuves ne larrètent, ni les escarpements ne le ralentissent ; et la nuit qui s'avance ne Tavertit point d'interrompre sa course efTrénée.

Le succès obtenu par ce poème encouragea l'auteur à produire une œuvre épique. Cette fois il célébra Auguste lui-même et son lieutenant Agrippa dont la gloire se confondait dans celle du maître. Horace, qui savait son dessein, l'annonçait par Tode de son livre 1, dans laquelle il s'excusait auprès d'Agrippa de n'avoir qu'une lyre trop faible pour traiter de tels sujets : «C'est Varius, lui disait-il, Varius l'aigle de la poésie méonienne, qui chantera ton courage, tes victoires'... » Et l'effet répondit aux espérances conçues; l'empereur, non moins que son général, dut être satisfait des nobles louanges qu'il reçut; car, plus tard, lorsque, dans une de ses épîtres, Horace parle d'un éloge qui ne peut convenir qu'à Auguste, il ne trouve rien de mieux que le rappel du panégyrique composé par son ami. « Si quelqu'un, dit-il à Quintius, venait parler de tes combats sur terre et sur mer et, croyant amuser et flatter ton oreille, t'adressait ces mots si doux : Le peuple Vest'il pltts précieux que eu ne Ves au peuple ? Puisse nous lais" ser toujours dans ce doute celui qui veille sur toi et sur Rome, Jupiter l ne reconnaîtrais-tu pas tout de suite l'éloge d'Au-

(1) Les deux premiers fragments sctroavent au chap. 1, les deux autres au chap. 2 du livre VI des Saturnales.

(2) Tout ce passage de l'épitre d'Horace se trouve cité dans le chapitre qui coDcerae Agrippa, tom. 1, p. 108.

336 LIVBE QUATRIÈME. GH. VIH, 6.

guste ? ^ » Au dire d'Acron et de Porphyrion, ces deux vers

Tene magis salvum populus velit, an populum tu, Servet in ambiguo, qui consuUt et tibi et Urbi, Jupiter.

sont la citation exacte du panégyrique de Varius. Nous n'en possédons d'ailleurs aucun autre fragment.

Mais il ne brilla pas moins dans la tragédie que dans l'épopée. Sa Thyesle, qui fut représentée dans les jeux donnés par Auguste en l'honneur de la bataille d'Actium et pour laquelle, dit-on*, il reçut un million de sesterces, eut un succès considérable qui ne tint pas à un engouement du moment, mais qui se perpétua. L'auteur du Dialogue des Orateurs la considère comme une des œuvres les plus remarquables du théâtre latin" et Quintilien Testime au plus haut prix^. Le malheur est que nous ne pouvons en juger par nous-mêmes ; une courte citation de Quintilien qui, comme exemple de l'obligation où l'on est de colorer toujours l'injustice même chez les méchants, rapporte la parole prêtée par le poète au personnage d'Atrée :

(1) Epist, I, 46, V. 25-29.

(2) Scolic du ms. do Paris 7530. — Il est cependant des commentateurs qui voudraient attribuer cette tragédie à Virgile. Varius, d'après eux, avait une femme très lettrée et très agréable du nom do Plotia (peut-être était-ce la sœur ou une proche parente de Plutius Tucca), Virgile l'aurait aimée et une telle intimité se serait établie que tout entre eux serait devenu commun ; Virgile, pour s'assurer les bonnes grâces de la dame, aurait écrit un drame pour le compte du mari. Que Virgile, vivant dans l'intimité deVarius, ait un Jour écrit quelques vers sur le sujet dont s'occupait son ami, afin de s'en amuser avec lui, c'est possible ; mais comment croire qu'un homme du mérite de Varius ait consenti à se fairn passer pour l'auteur d'un chefd'œuvre qui n'était pas do lui ? Et comment admettre que QuinUlien et l'auteur du Dialogue des orateurs qui^ vivant peu de temps après eux, ne pouvaient ignorer ce qui avait été dit, n'en auraient tenu aucun compte s'ils y avaient vu autre chose qu'une calomnie ? Cf. Weichert, De L, Varia poetai pp. 85-99.

(3) a Nec ullus Asinii aut Messalœ liber tam illustris est qnam Mcdea Ovidii aut Varii Thyestes. » Dial., ch. 12.

{A) Inst. orat, X, 1, 98. Voir plus haut, p. 321.

Jam fero infandissiina, Jam facere cogor.

Mes maux sont inouïs et la nécessité me fait agir ;

et un fragment anapestique de quelques mots, conservé dans une annotation de Philargyrius au vers 70 de la deuxième églogue de Virgile ; voilà tout ce qui nous en reste ^

D'autres drames de Varius nous n'avons même pas un titre. N. Hcerkes, en 1780, lui a bien attribué une tragédie intitulée Tereus, qui, restée seule, disait-il, à la fin d'un recueil datant du xiii» siècle, y était inscrite comme la seizième ; mais, soit qu'il y ait eu erreur ou supercherie de la part de cet érudit, on ne tarda pas à faire justice de sa prétendue découverte, et J. Morelli, dans une lettre à Villoison *, démontra que cette pièce, Tereus, n'était autre qu'une œuvre de l'Italien G. Corrazo, publiée sous le titre de Progne à Venise en 1558*.

Je ne crois pas devoir parler des poèmes élégiaques qu'il aurait aussi composés, si l'on en croit une affirmation de Porphyrion : il n'en est fait mention nulle part ailleurs que dans la note de ce commentateur d'Horace^. Le rappel de ces compositions d'ailleurs n'est pas nécessaire à sa gloire. Les écrivains anciens sont unanimes à lui attribuer un mérite éminent, et non seulement Horace, ce maître par excellence du bon goût, l'appréciait comme grand poète, mais il reconnaissait en lui un des hommes dont le jugement était le plus sûr; il le mettait au nombre de ceux dont il recherchait le suffrage pour ses propres ouvrages^, et, lorsqu'il s'agissait de grosses questions litté*

(1) On y ajoute quelquefois une phrase ayant rapport à rharmonie des corps célestes et que donne comme étant de Varius le grammairien Marius Yictorinns dans son Ars grammatica, L. I.

(2) Oct. 1792.

(3) Cf. Weichcrt, op. cit., pp. ilS-lîO.

(4) Ad Horat.t Carm.y 1, 6, v. 1 : « Fuit Varius et epici carminis, et tragœdiarum et elegorum auctor • .

(5) Sat., \, 10, V. 81.

raires comme celle de la formation de mots venant de source grecque par une discrète dérivation, c'était son nom qu'il invoquait avec celui de Virgile *.

De ce nom célèbre nous devons rapprocher, dansTépopée historique, ceux de Rabirius, de Cornélius Sévérus et de Pédo Albinovanus.

Sur le talent de Rabirius nous avons les témoignages d*Ovide, de Velleius Paterculus et de Quintilien. Ovide le range un des premiers dans la liste des poètes épiques de son temps et vante sans restriction son souffle poétique :

magnique Rabirius oris. s

Velleius ne craint pas de le placer particulièrement auprès de l'auteur de ï Enéide jugeant que « le siècle s'honore surtout de Virgile, prince des poètes, de Rabirius, de Tite- Live... etc.^ ». Quintilien est beaucoup plus modéré dans son appréciation et l'associe simplement à Pédo Albinovanus en ces termes : « Rabirius et Pédo ne sont pas indignes qu'on leur consacre quelques loisirs ; — non indigni œgnitione, si vacet, >^

On s'accorde, en général, à lui attribuer un fragment de poème découvert à Herculanum, dans lequel sont décrites la bataille d'Actium et la mort de Cléopâtre ^ Les vers en sont bien frappés et il semble, d'après la mention qui y est faite de la parque Atropos, qu'à la manière de V Enéide il devait y avoir dans cette composition une certaine union de la mythologie et de l'histoire. L'attribution qui en est faite à Rabirius parait confirmée par ce passage du De 6ene-

(1) Epist. ad Pison., v. 55.

(2) Pont., IV, 16, V. 5.

(3) Vcll. rat., II, 36 : « Inter quœ (ingénia) maxime nostri spvi emiaeni princcps carminum Virgilias, Rabiriusque ctLivius... »

(4) Inst. orat.,\, 1,90.

(5) Cf. J. Th. Kreyssig, Carminis latini de bello actUxco sioe alewoui' drino fragmenta, Lips., 1814.

ficiis de Sénèque ; «C'est un beau mot, seloû moi, que le poète Rabirius fait dire à Antoine, lorsque, voyant que sa fortune se porte ailleurs et qu'il ne }ui reste plus que le droit de mourir, il s'écrie : Je n'ai plus que ce que j'ai donné :

Hoc habeo, quodcumque dedi » ^ !

Avant même la découverte d'Herculanum, Vossius * avait déduit de ce passage que la verve du poète épique avait dû s'exercer sur un poème ayant pour sujet la lutte d'Octave et d'Antoine, le combat d'Actium si funeste à Tamantde Cléopâtre.

Au surplus, avec le fragment sauvé des cendres d'Herculanum et le commencement d'hexamètre conservé par Sénèque, il ne nous reste en tout des œuvres de Rabirius que quatre autres hexamètres cités isolément par des grammairiens latins^.

Cornélius Sévérus est un de ceux à qui Ovide a décerné le plus de louanges. Non seulement, en le mettant au milieu des poètes épiques, il la mentionné comme ayant donné au Latium un poème royal :

Qui dedil Latîo carmen regiile Severus ; *

mais, dans une lettre amicale qu'il lui adressait du lieu de son exil, il l'appelait le plus grand chantre des illustres héros :

0 vates magnorum maxime regum, ^

et il lui disait : «Ton génie est fécond, et de ceux qui cultivent THélicon, aucun ne recueille une moisson plus abondante > :

(1) De bene/., IV, 3, 1.

(2) De hist laL, 1, 21.

(3) iEin. Baelireas, Frajm. poeL rom,, Lips., 1886, p. 356. — Cf. A. Weicliert, De L. VariOy pp. 157-155) et 163 sq.

(4) Pont., IV, 16, V. 9.

l5) Pont., IV, 2, V. 1.

Ji' * «

ir

Fertile peclus habes, interque Helicona coleutes Uberius Dulli provenil ista seges. ^

Que Tamitié ait été pour quelque chose dans ce magniâque témoignage d'admiration, nous pouvons et nous devons le croire; mais il s'y trouvait aussi une grande part de vérité. La preuve en est le jugement porté sur lui par Quintilien qui ne montre pas d'ordinaire d'enthousiasme irraisonné : « Pour Cornélius Sévérus, quoiqu'il soit plus versificateur que poète, si néanmoins il avait écrit toute là Gv^erre de Sicile aussi bien que le premier livre, il serait eu droit de revendiquer la première place après Virgile; mais une mort prématurée ne lui a pas permis d'arriver à la perfection. Les ouvrages de sa jeunesse n'en décèlent pas moins un beau génie, et son goût, surtout pour un âge si peu avancé, est admirable '. »

Nous avons la bonne fortune de trouver dans le passage de Quintilien, avec une appréciation plus désintéressée que celle d'Ovide, l'indication même du sujet, sinon de Tœuvre tout entière, du moins de Tune des parties de cette œuvre. Je fais cette restriction parce que le grammairien Yalérios Probus ', en attribuant à Cornélius l'expression

pelagum pontumque moveri,

dit l'extraire du livre I de ses Rerum romaitarum, terme qui paraît indiquer un ensemble plus étendu que celui d'une guerre unique. Quoi qu'il en soit de cette question, qu'il est impossible de résoudre, l'indication de Quintilien reste certaine, et si elle en avait besoin, nous en aurions la confirmation dans une des lettres de Sénèque à Lucilius. Pour inviter son ami à étudier le volcan de TEtna, Sènèque lui dit « que cette montagne est fameuse déjà par les écrits des poètes; que Virgile, qui en avait parlé, n'a pu empê-

(1) Pont., IV, 2 V. 11-12.

(2) Inst. orat.,\, 1,89.

(3j G. L. K. IV, 208, 16.

cher qu'Ovide n'ait traité le même sujet ; qu'après eux deux, Sévérus Cornélius n'a pas craint de l'aborder ; que tous y ont réussi; et que les premiers, à son avis, loin de fermer la voie à leurs successeurs, n'ont fait que la leur ouvrir *. » Les quelques fragments de vers isolés ou de parcelles de vers* que nous tenons des grammairiens seraient tout à fait insuffisants pour nous donner une idée de la manière du poète ; mais à côté de ceux-là nous avons un morceau de vingt-cinq hexamètres consécutifs, que nous a conservé Sénèque le Père, qui*, après avoir rappelé dans une de ses Suasoriœ ceux qui ont parlé ou écrit avec le plus de talent sur la mort de Cicéron, ajoute : « Mais de tous ces hommes très éloquents, personne ne déplora mieux la mort de Cicéron que Corn. Sévérus », et répète toute cette page. Vous la trouverez à l'Appendice *. Elle est digne en tout point de celui en mémoire de qui elle a été écrite : le sentiment en est généreux; le mouvement, éloquent; le vers, harmonieux.

Pedo Albinovanus, qu'il ne faut pas confondre avec Ceisus Albinovanus, ce jeune ami d'Horace dont celui-ci parle à Florus dans l'Épître I, 3, * occupa une haute situation dans la société romaine et se fit remarquer par des

(1) Ad Lucil., LXXIX, 5. -— Des paroles de Séoéque quelques critiques ont conclu que Corn. Scv. était Pautcur du poème do V/Etna, que nous possédons et qu'on a parfois attribué aussi à Virgile. J*ai déjà dit (Tom. I, p. 246 ) que vraisemblablement on doit . en réserver la paternité à Pami même du philosophe et j*en parlerai en son temps.

(2) Il y en a une douzaine. Cf. Wernsdorf. Poei. lat. min., IV, pp. 217- 228 ; Lemairc, Poet. lat, min., III, pp. 206-216 ; i£m. Bœhrens, Fragm, poet. rom., 1886, pp. 352-355.

(3)à'aas.,VI, 26.

(4) Appendice^ cccxlix.

(5) Ce Gclsus Alb., de la cohorte de Tibère dont il était un des secrétaires, s'occupait de poésie ; mais il manquait d'originalité et pillait volontiers les auteurs dont les œuvres se trouvaient dans les bibliothèques ; il ne se fit aucun nom par ses vers dont peut-être II ne publia jamais rien. — Cf. Weichert, Poet. latin, reliq.^ p. 382.

S42 UVRE QUATRIÈME. CU. TllI, 6.

prodactioiis diverses. Martial, à plusieurs reprises S le place honorablement auprès de Domitius Marsuspourl'épigramme et lui donne à ce propos l'épithète de doclus, C*était d'ailleurs un homme d'esprit : Sénèque le Philosophe ', en rappelant fabuUuor ekgantissimus, répète un mot prononcé par lui sur un certain noctambule du nom de Sp. Papinius ; Quintilien, dans son chapitre sur le rire et la plaisanterie, en rapporte un autre pour montrer « qu'il y a de la finesse» entre deux choses semblables, à en employer une métaphoriquement par une sorte de fiction ^»; et Sénèque le Père raconte^ comme la tenant de lui *, la plaisante anecdote que j'ai donnée précédemment ' sur le peu de goût qu'éprouvait Ovide à émonder ce qu'il y avait d'exubérant dans ses ouvrages.

Son principal titre de gloire littéraire était l'épopée. Il s'y exerça dans les deux genres, en composant une Théséis et en traitant un sujet contemporain. Ovide, qui était son ami et qui lui savait gré de ne pas lui avoir été infidèle dans ses malheurs ^, lui parlait de son poème de Thésée en lui écrivant du Pont. « Pour toi, lui disait-il, qui célèbres Thésée dans tes vers, je ne doute pas que tu n'éprouves les sentiments qu'inspire un tel sujet... si grand que ton héros ait été par ses actions et que le représente la voix, si digne de le chanter, nous pouvons l'imiter en un point ; chacun, par sa fidélité en amitié, peut être un Thésée. »

At tu non diibito, quum carminé Thesea laudes,

MaterisB titulos quin tucare tuœ;...

Qui quanquam est faclis ingens, et conditur a te

Vir tantOf quanto debuit ore cani; Est tamen ex illo nobisiroilabile quiddam,

Inque fide Theseus quilibet esse potest. "^

(1) Epigr, Prœf. ; V, 5, v. 6 ; II, 77, 5. Voir plus haut, pp. 310 et 3ii.

(2) Ad LuciL, CXXII, 15.

(3) Inat. orat.y VI, 3, 61.

(4) Controo., Il; 10, 12.

(5) Voir p. 275.

(6) Pont.j IV, 10, y. 83 : Hœc tibî qui perstas iodecUnatus amico. » <7)/d.v. 71-72 et 75-78.

De même, quand il le plaçait parmi les poètes épiques du temps, il l'appelait le divin Pédon « Sidereus Pedo >*. D'autre part, nous lisons dans Sénèque le Père' une appréciation très louangeuse d'une description tirée de son poème historique, qui vraisemblablement racontait l'expédition de Germanicus contre les Germains, à laquelle luimême avait pris part en qualité de maître de la cavalerie'* « Les déclamateurs latins, affirme Sénèque, n'ont guère brillé dans la description de TOcéan; ils s'y sont montrés ou trop faibles ou trop minutieux. Aucun d'eux n'a pu atteindre le souffle de Pédo qui, décrivant la navigation de Germanicus, s'exprime ainsi. » Suit alors une citation de vingt-trois hexamètres, d'un style quelque peu recherché, mais où ne manquent ni le sentiment poétique, ni l'élégance de la versification. Je les donne à l'Appendice^, On comprend, en les lisant, le jugement élogieux, quoique modéré, que portait'sur les œuvres de ce poète Quintilien, qui disait d'elles, comme de celles de Rabirius, « qu'elles n'étaient pas indignes qu'on leur consacrât quelques loisirs ».

A la suite de cet auteur d'une certaine renommée peut être mentionné Sextilius Ena, C'était, d'après Sénèque le Père^, un homme de talent plutôt qu'un esprit cultivé, un poète inégal et, par quelques côtés, tout-à-fait semblable à ces poètes de Cordoue dépeints par Cicéron et « dont les vers avaient quelque chose de traînant et d'étranger »*.

(1) Pont, IV, 16v. 6.

(2) Suasor., I, 16.

(3) Tacite, au livre I de ses Annales, raconte cette expédition de Germanicus et il mentionne (Cli. 60) un Pedo, préfet de la cavalerie, en qui on s'accorde généralement à reconnaître notre poète. Plus loin (L. Il, Cli. 23- ^), il décrit le transport par miT de troupes que surprend une furieuse tempête, cause d'un afTreux désastre ; c'est à cet épisode tragique de la guerre que nous pouvons rattaclier les 23 vers.

(4) Appendice cccl.

(5) Suasor,, IV, 27.

(6) Pro Archiay 10.

344 LITRE QUATRIÈME. CU. Tin, 6.

Sénèqae, né lai-méme à Cordoae, dit en parlant de loi nmnidpem natirum^ notre compatriote, de sorte qo*il n*T a aucun doate sar son origine et qn*il ne faut pas s'étonner d'nne ressemblance bien naturelle. Il ne nous reste de lui qu'un Ters proTenant sans doute d'un poème sur les proscriptions : il a rapport à la mort de Cicéron et donna lieu à un incident assez plaisant. Asinius Pollion, qui plaçait l'atticismede sa propre éloquence au-dessus de Taboudancetrop asiatique, trouTait-il, de celle de Cicéron et qui souffrait impatiemment qu'on le lui préférât sans cesse dans la comparaison qu'on établissait entre eux, arait été convoqué un jour par Messala Corrinus à une lecture qoe devait faire Sextilius Éna; or le poète, au début, disait :

Defleodus Cicero est Lalisque sileolia lioguaB.

Pleurons Cicéron et le silence de Téloquence latine.

Tout le monde applaudit, mais Pollion s'en froissa. « Messala, interrompit-il en se levant, à toi de voir ce que tu dois faire chez toi; mais moi Je n'écouterai pas plus longtemps un homme qui me regarde comme un muet. » Et il s'en alla. Parmi les assistants toutefois se trouvait Ck>rDéHus Sévérus et le vers lui parut meilleur qu'à Pollion; car il s'en souvint dans le morceau qu'il écrivit lui-même sur la mort de Cicéron et dans lequel vous pouvez lire :

Conticuit Latise trislis facundia linguœ.

Les deux Priscis, le Numa et le Marius, qu'Ovide semble ranger parmi les poètes épiques*, nous sont absolument inconnus. Nous ne savons rien non plus de celui que, dans sa liste, il désigne» sans le nommer, par ces mots :

Quique acies Libycas, Romanaque prœlia dixit ; *

Celui qui chanta les armées libyennes et les combats des Romains;

{i)Pont., IV, 16, V. 10 et 24.

(2) /rf.,v. 23.

peut-être comme le suppose 0. HaubeS cet auteur avait-il décrit la guerre contre Juba et la lutte des Pompéiens en Afrique.

Quant à TAlpinus» dont Horace se moque dans la satire I, 10 :

Turgidus Âlpinus jugulât dum Memnona, dumque Defingit Rheiii luteum caput,. . . *

Tandis que le boursouflé Alpinus égorge Memnon et dépeint à sa façon la tête limoneuse du Rhin,

plusieurs érudits, entre autres Walckenaer', s'appuyant sur un scoliaste qui lui donne le prénom de Cornélius et sur une note d'Acron qui parle d'un poète gaulois du nom de Vivaculus (ou Vivalius), font de lui un auteur d'épopée qu'ils appellent Cornélius Vivalius Alpinus. Mais d'autres, les plus nombreux maintenant et dont je partage l'avis*, pensent que l'écrivain bafoué de cette manière est le même que celui qui est désigné par cette phrase burlesque d'une autre satire :

seu pingui tcntus omaso,

Furius hibernas cana nive conspuet Alpes ; ^

Soit que, la panse toute gonflée de tripes, Furius crache sur les Alpes la neige d'hiver ;

ils voient alors en lui M. Furius Bibaculus, poète natif de Crémone, par conséquent Gaulois de la Gaule cisalpine et » qui pouvait très naturellement avoir été tenté de prendre la guerre des Gaules pour objet d'une de ses œuvres. Ils expliquent que le scoliaste a pu se tromper de prénom;

(1) De carmin, ep., 1870, p. 18 sq.

{'i)Sat., I, 10, V. 36-37.

(3) HUt. d'Hor., t. I, p. 256 sq.

(4) Voir E. Bœhrens, Fragm. poet, lat., 1886, p. 319; G. B. Ccmozzi, M. Furio BibaculOy Controoersei e Ricerche, Rivista di Filol., XVI, 1888, pp. 161-217; W. Mcves, ^d. des sat. d'Hor.^ 1892, p. 136; A. CarlauU, Et. sur les sat. d'Hor., 1899, p. 315. «

(5)Sa^, II, 5, v:4041.

346 LIVRE Ot'ATHIÉNE. Cil. VIII, 6.

(lUi, les lettres 6 etn se prenaot souvent i'ane pour l'autre*, 11.' taot Vivaculus répond exactement à Bibaculus ; et que le terme Alpiaus n'est ici qu'une épithète, un surnom iro- Dique.soit inventé par Horace.soitîmaginé déjàavantlui, pour désigner l'auteur qui avait, on le sait, commencé le r<H:it des campagnes de César par le vers même que répète ]a satire :

Juppiler hibernas caoa nive conspuit Alpes. '

Ijibacu] us s'était fait surtout connaître par un talent remarijiKiblo à manier l'épigramme ; je l'ai cité déjà dans la preiiiiiTR partie do mon histoire* commeun des poètes AJexandj'iasqui avaient, au temps de César, le mieux réussi dans ]c^ compositions légères et satiriques*; mais il avait composù d'autres sortes do poésies, il avait vécu très vieux et Horace avait pu le voir. Quoi qu'il en soit,d'ailleurs, de cette question, il est certain que le poète épique critiqué par la siiûn 1, 10, s'était livré aux deux genres de l'épopée, aa p^urfl mythologique avec une Ethiopide tirée sans doute de c'IIed'Arctioos de Milet', où il racontait lajDort de Memuuu, âls de l'Aurore, égoi^ par Achille, et au genre histori<|Lio avec un Btllum Goiiicum, récit de la guerre de J. César contre les Qaolois.

I a. C L. Schosider, Gr. Lot. Ling., t I, i p. 336 i^q.

:• ^Inlllico a roTtciOMil criUquè ce vers dont H joge U Kélaphorc

rrr Inat. orat , VIII, 6, 17.

I Ton. II, p. 578.

>< h>ar k Mcacil d« mgHCBli de Bihacalos, T«ir Wdcbert, PoH.

•n. rtUq.. pp. 35&-3&I ; K. Bvhrcas, op. dL, pp. SIT-319.

:•• et m. CntÈH, Hàt. de ta lU. gr., L I, p. iU aq.

Appartenant à la fois aux deux catégories, il nous sert de transition pour passer de Tune à l'autre. Celle qui nous reste à examiner, bien que nombreuse, ne réclame pas de grands développements : plusieurs des poètes qui en font partie, et non des moindres, comme Domitius Marsus, auteur d*nne Amazonis, Sabinus avec sa Troezona, et Montanus, qu'Ovide nous signale comme ayant réussi aussi bien dans répopée que dans la poésie légère, ont été traités en entier à propos de celle-ci; et parmi les autres il en est bien peu qui se soient illustrés, la plupart n'ont rien laissé du tout qu un nom arrivé jusqu'à nous grâce à une simple mention isolée. Que dire, par exemple, de Largus, dont le nom, d'après Ovide^ aurait été digne de son génie et qui semble avoir pris pour sujet de poème la légende de l'émigration d'Anténor dans la Gaule cisalpine; àe Camerinus, qui chanta Troie conquise par Hercule; de Trinacrius, auteur d'une Perséide ?

Ingenlique sui diclus cognomine Largus

Galiica qui Phry^ium duxit in arva senem ; Quique canit domltam Cameritms ab Hercule Trojam ;... rnnacrîtisque suae Perseidos auclor ; ^

si ce n'est que le premier des trois est peut-être le Valérius Largus que Dion* représente comme le faux ami et l'accusateur de Cornélius Gallus ; que le nom du second se retrouve dans celui de Q. Sulpicius Gamérinus, consul en l'an 9 après J.-G. ; et que, pour le troisième, nous en sommes à nous demander si le mot Trinacrius, qui le désigne, n'est pas une épithète indiquant seulement son origine sici-

(1) Pont., IV, 16, V. 17-19 et v. 25.

(2) Dioù Lxxx, 23 sq.

lienne. Nous connaissons bien un grammairien de cette époque du nom de Glodius Tuscus ainsi qu'un Rutilius Lupus, auteur de deux livres de rhétorique en notre possession et que Quintilien a cité plusieurs fois; mais est-il permis de reconnaître dans l'un le Tiscus. mentionné par Ovide au milieu des poètes épiques et « qui devait sa renommée à sa Phyllis >, dans l'autre le Lupus qui célébra le retour en Grèce de Ménélas et d'Hélène ?

Quique sua nomen Phyllide Tuscus habet;..

et auclor

Tantalidx reducis Tyndaridosque Lupus. ^

M. AuRÉLius CoTTA MAXiMus,le plus jeune fils de Messala, qu'Ovide distingue de la foule des jeunes poètes contemporains dont il ne se reconnaît pas le droit de citer les noms, est magnifiquement qualifié par lui « l'honneur des Muses et le soutien du barreau » :

Essent et juvenes, quorum quod inedita cura est,

Appetlandorum nil mihi juris adest ; Te tamen in turba non ausim; Gotta, sllere,

Pieridum lumen, praesidiumque fori,*

mais il serait impossible de préciser les titres qu'il s'était acquis à la première partie de cette double louange, et comme nous n'ignorons pas qu'Ovide avait trouvé en lui un des rares amis qui lui témoignaient de la fidélité dans son malheur', nous serions tentés de croire que la reconnaissance qu'il en éprouvait lui a suggéré quelque exagération. On en est réduit en tout cas aux conjectures les plus douteuses sur le sujet de ces poésies de Cotta ; si l'on s'en rapportait aux suppositions, qui me semblent peu fondées, de MerkelS c'est le mythe d'Oreste qui en aurait été l'objet.

(1) Pont., IV, IG, V. 20 et 25-26.

(2) Pont., IV, 16, V. 3942.

(3) Pont., 111,2, V. 5-7. Appendice cccxtvi. {i) Ad. Trist., IV, ^, 55.

Arbromus Silon était le père du Silon qui devait écrire des pièces pour les pantomimes. Sénèque le Père, au sujet de la suasoire sur les trois cents Lacédémoniens délibérant s'ils ne fuiront pas, raconte^ que les auditeurs dos lectures publiques de ce temps-là étaient si attentifs, pour ne pas dire si malicieux, que le moindre plagiat ne pouvait passer inaperçu. Latron avait fait dire aux Lacédémoniens que, s'ils ne pouvaient vaincre, du moins leur dévouement retarderait la fin de la guerre : « Si nihil aliud, erimiLs certe belli mora, » Or Arbronius s'était emparé de cette expression heUi mora et on la recounut aussitôt lorsqu'il lut dans son poème :

Ile agite, o Danai, magnum pssana canentes ; Ile Iriumphantes : belli mora concidit Hector.

Allez, allez, Grecs, en chantaDt un grand péan ; allez en triomphateurs : celui qui retardait la fin de la guerre, Hector a succombé.

Par le récit de cette anecdote, nous apprenons qu' Arbronius avait composé un poème qui se rattachait au sujet de riliade et nous en possédons deux hexamètres.

Sur le compte de Carus, Ovide est assez expUcite. Il lui a adressé une élégie des Tristes et une des Pontiques. Dans les deux il se sert de son nom pour lui signiâor raffection qu'il lui porte :

Sum quoque, Gare, tuis defensus viribus absens, (Scis Garum, veri nominis esse loco) : *

En mon absence, tu me défends de tout ton pouvoir, cher ami; (tu sais que ce qualificatif tient ici la place de ton nom lui-même) ;

0 mihi non dubios inter memorande sodales, Quique, quod es vere, Gare, vocaris, ave. '•*

0 toi que je dois compter au nombre de mes plus fidèles amis, et qui es pour moi tout ce que signifie ton nom, ô Garus, salut.

(1) Suasor., II, 19.

(2) TrUt., Ml, 5, v. 17-18.

(3) Pont., IV, 13, V. 1-2.

350 LITBE QUATRIÈME. CD. Tlll, 7.

La deuxième, tout particnlièrement, nous fournit des reaseigaemcDts précieux et sur ce qu'il était et sur le sujet de l'épopée qu'il avait écrite. Germanicus lui avait confié l'éducation de ses fils, ce qui ressort de la Un do la pièce, où Ovido fait des vœux pour la prospérité de ces enfants dont Carus peut se glorifier de diriger les études :

Sic viileanl pucri. votum commune Deonim

Quos lauB forniandoa es! libi magna daloB : '

et, dans le commencement, nous voyons non seulement que Carus avait composé une Héracléide, mais que ses vers héroïques se distinguaient par la vigueur :

Ipse quoque ul charte litulum de fronte revellas,

Quod sil opus, videor dicere posse, tuum. Quamlibel Îd mullis positus noscere libellis,

Parque observaUs inveniere aolas.

Produnl aticlorero vires, qua^ Hercule dignas

NovimuB, alque illi, quem c^nis, esse pares. ■ Pour loi aussi, quaod tu elTacerais lea litres de tes écrits, il me semble que je saurais direquItsGODl de toi; au milieu de mille autres, je les ret^OHD aurais, je les distinguerais i des mai^ues certaines ; l'auteur s'y décèle par une vigueur digne d'Hercule et qui est bien celte du biros que lu chantes.

La mention de ce poème se retrouve d'ailleurs avec le nom de Carus dans la liste des poètes épiques dressée dans la Pontîqiie IV, 16 :

El qui Junouem iKsissel io Hercule, Carus, iiinonis si oon jam geoer ille foret.* Kt C.irus qui, en chaDtaal Hercule, eût oITeusé Junou, si ce béros iiVill («s été déjà le gendre de Ju.ioa.

Tltuums, autre ami d'Ovide, lui doit également de n'avoir pAs péri tout entier; car plusieurs des Pomtî^ma lai

,!■ Poil, IV. lî.t.4:-W.

sont adressées, et l'une d'elles nous apprend : qu'il était le plus âgé des deux ; que môme il avait guidé Ovide dans ses débuts; que l'un et Tautre se donnaient ensuite des conseils réciproques pour la correction de leurs ouvrages ; et que, favori des Muses, il avait écrit, en traduisant VOdyssée, une Phéacide digne du chantre de Méonie :

Tu bonus hortator, tu duxque comesque fuisti, Quum regerem tenera frena novella manu.

Saepe ego correxi sub te censore libellos ; Ssepe tibi admonilu facla litura meo est :

Dignam Maeoniis Phaeacida condere chailis Quum te Piérides perdocuere tuae. *

Mais son nom, étant un mot trochaïque, ne pouvait entrer dans un vers dactylique; son ami regrettait vivement * de ne pouvoir en changer la quantité pour l'introduire dans ses éloges; aussi ne devons-nous pas nous étonner que la susdite Pkéacide soit citée dans la PonliquelY, 16, sans indication d'auteur :

Et qui Maeoniam Phaeacida vertil ; . . .^

11 est question de Ponticus à la fois dans les œuvres de Properce et dans celles d'Ovide. Deux des élégies de Properce, la septième et la neuvième du livre I, lui sont dédiées. Dès le début de l'une, nous savons que Ponticus était un poète épique qui célébrait la ville de Cadmus et la guerre fratricide d'Étéocle et de Polynice :

Dum tibi Gadmeae dicunlur, Pontice, Thebs, Armaque fraternse trislia militiae . ^

Mais le poète élégiaque ne laisse pas que d'y adresser une malicieuse leçon ^ au chantre pompeux qui, du haut

"il

(1) Pont., IV, 12, V. 25-30.

(2) Pont. y IV, 12, V. 1-16 et IV, 14, v. 1-2.

(3) Pont, IV, 16, V. 27.

(4) Prop., I, 7, V. 1-2.

(5) Cf. PaUo, Et. sur la poésie lat, 2« éd. 1875, p. 149.

de sa Thébaïde, avait peut-être témoigné quelque dédain pour la poésie légère. Tout en souhaitant une heureuse •destinée à des chants qui menacent de disputer le prix à ceux d'Homère, il déclare pour son compte ne vouloir l'immortalité que par des chants d'amour, et il l'avertit, afin de ne pas encourir la vengeance du dieu Amour luimême, de ne point regarder ses élégies avec orgueil et mépris. Dans l'autre morceau, il plaint Ponticus de s'être pris d'amour pour une femme : € Infortuné, s'écrie-t-il, que te servent maintenant tes vers maje^stueux et tes pleurs sur la ruine de la ville qui s'éleva aux accords d'Amphion? »

Quid tibi nunc misero prodest grave dicere carmen, Aut Amphionise mœaia flere lyrse ? ^

Il lui dit qu'en amour Mimnerme l'emporte de beaucoup sur Homère et l'exhorte à abandonner ses poèmes si remplis de tristesse pour n'écrire plus que les vers qu'une beauté aime à lire. Ponticus suivit-il ce conseil? Non, sans doute. Et peut-être eut-il raison. Car ses chants héroïques lui valurent quelque célébrité. Du moins Ovide, au cours d'une lettre des Tristes, nous l'afârme en l'associant à Bassus dans ces deux vers :

Ponlicus heroo, Bassus quoque clarus iambo Dulcia convictus membra faere mei. '

Ponticus» et Bassus, célèbres Tun par ses poésies héroïques et l'autre par ses ïambes, me furent intimement unis par la plus douce amitié.

De même que Ponticus, le poète que Properce appelle du nom de Lynceus, nom qui n'est sans doute qu'un pseudonyme, avait probablement composé une Thébaide; car Properce, son ami, en lui conseillant de se livrer à la poésie erotique et élégiaque de Philitus, le favori des Muses,

(1) Prop. 1, 9, V. 9-10.

(2) Trist., IV, iO, V. 47.48.

Tu satius memorem Musis imitere Philetam, ^

lui dit « de renfermer désormais ses vers dans un cadre moins large et d'abandonner les traces d'Homère et d'Antimaque », poète dont la plus grande œuvre, vous le savez % avait été un immense poème sur la légende Thébaine :

Incipe jam angusto versus includere tomo,. . . Ta non Àntimacho, non tulior ibis Homero. ... *

Il ne serait même pas impossible que nous eussions entre les mains tout un poème de lui. Properce, en effet, fait allusion aux études philosophiques auxquelles se livrait Lynceus; il l'avertit de l'inutilité que vont avoir pour lui, s'il est amoureux, la recherche qu'il a faite de la sagesse dans les livres de Socrate, sa science de la nature, son étude approfondie des œuvres de Lucrèce.

Quid tua Socrulicis tibi nunc sapii^nlia libris Proderit, aut rerum dicere posse vias?* Aulquid Lucreli tibi prosunt carmina lecla ?^

Or l'auteur du poème de Ciris, dans toute la première partie d'un long préambule, entretient Messalinus du goût qui le porte vers la philosophie, et vous vous rappelez que, dans l'analyse de cette composition de Ciris, en expliquant pourquoi nous étions d'avis de ne l'attribuer ni à Virgile, ni à Cornélius Gallus'^, nous répétions la pensée émise par M. Teuffel que Lynceus pourrait bien l'avoir produite.

Le Macer, qu'Ovide classe parmi les poètes épiques en lui appliquant l'épithète Iliacus, chantre (Tllion^, est sans

(1) Prop., H, 34, V. 3t.

(2) Cr. MM. Croiset, Hist. de la lit. gr., t. NI, 2« éd., p. 674 sqq.

(3) Prop., Il, 34, V. 43 et 45.

(4) Id. V. 27-29.

(5) Voir tom. I, p. 265.

(6) Pont., IV, 16, V. 6.

doute le Pompeius Macer à qui Auguste, d'après Suétone *, avait confié Torganisation des bibliothèques. Il ne faut pas le confondre, en tout cas, avec le poète didactique ^milius Macer dont il sera question tout à l'heure. Ovide lui a dédié une élégie des Amours : il l'y représentait comme peignant dans ses vers les causes de la colère d'Achille et la prise d'armes des princes grecs ligués pour punir l'enlèvement d'Hélène :

Carmen ad iratum dum tu perducis Achillem» Primaque juratis induis arma viris ; >

il lui a adressé aussi une Pontique où il lui disait : « Tu chantes ce qui restait à chanter après l'immortel Homère, pour que le récit de la guerre de Troie soit complètement achevé » ;

Tu canis aelerno quidquid restabat Homero, Ne careant summa Troica fata manu. ^

On voit par cette double citation que Tépithète d*Iliacus lui convenait parfaitement; car, sans se lasser, il avait traité les multiples sujets qui faisaient la matière des poèmes appelés par les scoliastes antéhomériques et posthomériques : il avait, chanté tout ce qui précède la colère du héros d'Homère en remontant au moins jusqu'à Tenlèvement d'Hélène, puis il avait mis la dernière main aux guerres de Troie en partant du point où Homère s'était arrêté. Ajoutons que son talent semble s'être aisément plié aux divers tons des développements les plus variés ; son ami le félicitait d'avoir su parler de l'amour au milieu même des chants que lui inspirait le dieu de la guerre. € J'y vois, lui écrivait-il, et Paris et cette adultère que sa faute a rendue si célèbre, et Laodamie accompagnant son époux dans la mort. Si je te connais bien, tu traites ces

(l>Suél., Ca?a. 56.

(i)Amor., II, 18, V. 1-2.

(3j Pont., Il, 10, V. 13-14.

sujets d'amour non moins volontiers que les combats et tu passes souvent de ton camp dans le mien. »

Nec tibi. qua lutum vali, Macer, arma canenli,

AureuB in medio Marie tucetur nmor.

El Paris esl illic, et adultéra nobile crimen,

Et cornes exstincto Laodamia viro.

Si bene le novi, non bella libenlius istis

Uicis, et a veslris in mea castra redis. >

Citons enfin, pour achever cette énumératîon de poètes épiques, un personnage dont la vie ne nous est pas inconnue, JuLus Antoxius. Personne, sauf Agrippa et Mécène, n'arriva à jouir d'autant de crédit que lui auprès d'Auguste ; il était cependant le fils de Marc Antoine et de Fuivie ; mais il avait été élevé par la noble et douce Octavie, si chère à Auguste, et parfaitement instruit par L. Crassitius de Tarente, de sorte que son caractère et son savoir à la fois lui gagnèrent absolument la confiance de l'empereur, qui le fit entrer dans sa famille en lui faisant épouser sa nièce Marcella, fille d'Octavie. Il obtint successivement le sacerdoce, la préture, le consulat et un gouvernement de provinces. Mais il finit tragiquement. Pour son malheur, on reconnut, lors du scandale des débauches de la trop célèbre Julie, qu'il avait été un de ses amants ; il passa même pour un des plus coupables ; ne pouvant échapper au châtiment qui Tattendait, il se donna la mort.

La solide instruction dont il s'était muni, en développant chez lui des qualités naturelles, lui avait permis de se livrer sérieusement à des travaux littéraires. Nous tenons d'Acron' qu'il avait composé quelques ouvrages en prose et un bon poème épique, en deux chants, intitulé Dioniède. Son mérite de poète était grand, si nous en jugeons par rode que lui adressait Horace ; car celui-ci Vy traitait non

(1) Amor,, II, 18, v. 35-40.

(â) Ad Hor., Carm., IV, !2 : «Heroico mctroA'.o;xT,6s'2; XII libros scripsit egregios, praeterea et prosa aliqua. »

seulement en égal, mais en mattre, le prétendant plus capable que lui-même d'assumer la tâche de célébrer les victoires et le retour triomphal d'Auguste :

Ck>ncines majore poeta plectro CsBsarem .... etc. *

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