VUI
La poésie didactique, qui convenait si bien au sens rassis des Romains, amis de la règle, et qui, de si bonne heare, avait trouvé chez eux des représentants, vers laquelle même devaient être attirés bien des esprits par l'immense succès des Géorgiques de Virgile, eut-elle, au temps d'Auguste, moins d'adeptes que l'épopée? On serait tenté de le croire en considérant le peu d'auteurs de ce genre dont les noms nous sont parvenus.
Cependant, Ovide, qui l'a pratiquée avec éclat dans son Art d'aimer et dans ses Remèdes d'amour, plus modestement dans ses Cosmétiques et dans ses Halieutiques, nous fait voir par un passage de sa fameuse lettre à Auguste l'infinie yariété des sujets frivoles ou de minime importance sur lesquels aimait à s'exercer l'ardeur enseignante des versificateurs contemporains. Les uns écrivaient sur les règles de tel ou tel jeu\ sur le jeu de la balle ou du cerceau de fer par exemple ; d'autres sur la natation, sur l'art de s'enbellir le teint, sur l'ordonnance des repas, sur l'étiquette des réceptions, sur la fabrication de la poterie et sur la manière de conserver le vin :
(1) Hor., Carm., IV, 2, v. 33 9qq.— Cf. Weichcrt, /)e L. Varii et Ccissii Parm. oita et carm. p., 368 ; Excurs. V, De Julo Antonio,
(2) Triât, 11, v. 471-481.
Ecce canit formas alius jactusque pilarum ;
Hic artem nandi praecipit, ille trochi ; Composita est nliis fucandi cura coloris ;
Hic epùlis leges hospilioque dédit; Aller huQium, de qua fingantur pocula, monstrat
Quœque docet liquido testa sit apla mero. '
Mais» comme il nous le dit lui-même en conclusion, il n'y avait là, pour la plupart de ceux qui composaient ces sortes de poèmes, «qu'un passe- temps sentant la fumée du mois de décembre »,
Talia fumosi luduntur mense decembris ; *
et Ton comprend que les noms de ces poètes amateurs s'en soient allés avec leurs œuvres : il est probable que le plus grand nombre ne méritaient pas un autre sort. C'est par un grand hasard que n'a pas péri tout entier, avec la foule des autres, celui que désignait le premier des vers que je viens de citer et qui avait décrit « les diverses espèces de balles, ainsi que la manière d*en jouer»; il a fallu qu'Isidore, en traitant des ètymologies, donnât celle du mot pila, et, à ce propos, citât deux hexamètres d'un certain DoRCATius qui, dit-il, avait indiqué en ces termes le poids du genre de balle qu'on remplissait de poils de cerf :
Neu tu parce pilos vivacis condere cervi,
Uncia donec erit geminam super addita libram. ^
Je crois bien que de ceux auxquels faisaient une allusion toute particulière les six vers ci-dessus il ne nous reste rien d'autre ; car c*est à tort, selon moi, qu'un traducteur des Tristes veut reconnaître le poète visé par le quatrième vers dans cet Apicius dont parle Sénèque le Philosophe et qui, après avoir dépensé en festins cent millions de sester-
(1) TrUt , V. 485-490.
(2) Id., V. 401.
(3) Isid. XVII I, 69. — Cf. Haupt, Opusc, III, 571 ; É. Bsphrens, Fragm. poet. rom.^ p. 357.
358 LIVRE QUATRIÈME. Cil. VIII, 8.
ces, ne s*en trouvant plus que dix millions pour vivre, se donna la mort. Sénèque dit, à la vérité, que cet original « qui tenait à Rome école de gloutonnerie, avait infecté son siècle de ses honteuses doctrines » ^ ; mais le contexte semble bien indiquer que c'est par l'exemple et par ses discours qu'Apicius propageait ses mœurs ; rien ne dit qu'il ait composé un traité et surtout qu'il ait écrit en vers.
Au surplus, à côté d'écrivains peu dignes de passer à la postérité, ne s*en trouvait-il pas un certain nombre qui, tout en restant loin de Virgile, d'Horace et d'Ovide, doués cependant de quelque génie poétique, savaient choisir des sujets importants, émettre dans leurs chants des considérations philosophiques, des préceptes de sagesse, des leçons sur les êtres et les phénomènes de la nature, ou savaient du moins, s'ils se contentaient d'une matière moindre, y répandre des pensées, un art et une versification capables de les mettre en relief? C'est de ceux-là que nous regrettons de ne point connaître plus de noms.
Le travail de C. Valgius Rufus sur les plantes médicinales De herbarum viribus était vraisemblablement un poème didactique, mais vous avez vu par ce que j'en ai dit précédemment * que peut-être c'était un traité simplement écrit en prose. De même pour Plotius Crispinus; a-t-il exposé en vers ses doctrines stoïciennes ? Tout, à la vérité, nous porte à le croire ; Horace, en le poursuivant comme il le fait, a bien l'air d'en vouloir à sa manière d'écrire autant qu'à sa doctrine, et, sans cela, on ne comprendrait guère le défi qu'il se fait adresser par lui dans sa satire 1,4:
Ecce
Crispinus minimo me provocat ; « Accipe, si vis, Accipiam tabjulas ; detur nobis locus, bora, Custodes ; videamus, uler plus scribere posait. ^
(1) Consol. ad Heloiam, x: « in ea urbc, ex qaa..., scieniiam popiose^ profcssus, disciplina sua scculum inTecil. w
(2) Voir p. 305.
(3) SaU, I, i, V. 13- 16.
Voilà Crispinus qni, pariant cent contre un, me défie : « Prends, me dit-il, des tablettes et j*en prendrai ; qiron nous donne un lieu, une heure, des surveillants; voyons qui de nous deux peut écrire davantage.»
Il résulterait de co passage que Crispinus aurait été un de ces poètes diffus et incapables de faire de bons vers dont le satirique venait de parler ^; mais, quelque présomption que nous puissions légitiment concevoir, nous ne saurions exprimer aucune certitude à ce sujet. En somme, si nous ne revenons ni sur le poème intitulé par Mécène Cultus ou De cuUu suo, dont il a été question ailleurs S ni sur VOpus dierum de Sabinus, mentionné plus haut ', et dont nous ne connaissons rien, nous ne nous trouvons plus ici, d'une manière certaine, qu'en présence de trois poètes : ^milius Macer, Gratius Faliscus et Manilius.
^miliusMacer naquit à Vérone *, fut un des amis de Virgile^ et de Tibulle® et eut des rapports avec Ovide plus jeune que lui. Saint Jérôme ^ le fait mourir en Asie en Tan 15 av. J.-C. Il avait composé des poèmes didactiques qu'Ovide aimait à lui entendre lire: celui-ci le dit lui-même dans celle des élégies du livre IV des Tristes, où il raconte, au milieu de l'histoire résumée de sa vie, le plaisir qu'il prenait à cultiver la société des poètes :
Saepe suas Vohicres legit mihi grandior sevo Quaeque necet serpens, qus juvet herba, Macer. "
Souvent Macer, plus âgé que moi, me lut ses Oiseat/x et les serpents qui tuent et les plantes qui donnent la santé.
(1) Cf. Walckenaer, Hiat de la oie et des poéa. d'Hor.^ t. 1, p. 346 ; A. Cartault, EU sur les eat. d'Hor., p. 315. (â) Tom. 1, p. 133.
(3) Voir p. 294
(i) Cf. Maffci, Verona illustr., III, 2, p. il sq. (5) Scrvius ad Verg, Ed. V, init.
(0) Tibul., Il, 6.
(7) Euscb. Chron. a Abr., 2001.
(8) Trist., IV, 10, V. 43-44.
360 LIVBË OCATRIÈME. CU. YIII, 8.
Omùhogonia,Thenaca,deHerbis, voilà les titres qae portaient ses œavres. 11 avait évidemment pris pour modèles, ainsi qae l'afOrme d'ailleurs Quintiiien \ plusieurs poèmes grecs queNicandre de Colophon avait écrits sur le même sujet'. La préface du livre II des Distiques de Dcnys Caton fait nn grand éloge de la troisième de ces compositions :
Telluris si forte velis cognoscere cultus, Virgilium legito. Quodsi mage oosse laboras Herbaram vires, Macer tibi carminé dicel Corporis ut cunclos possis depellere morbos. '
Si vous désirez connatlre !a culture des champs, lisez Virgile. Si vous préférez connaître les vertus des plantes, Macer, par son poème, vous les enseignera avec les moyens de combattre toutes les maladies physiques.
Pline le Naturaliste cite souvent Macer parmi ses sources', et Quintilien, qui nous apprend quelque part^ qu'Ovide avait composé un livre entier contre les mauvais poètes avec des quatrains tous tirés de ses écrits, le nomme à côté de Lucrèce à plusieurs reprises, notamment dans un passage du livre X où, tout en jugeant cque chacun des deux a traité élégamment sa matière », il trouve c le style de Fun trop peu élevé et celui de l'autre difficile' ».
A tort on a voulu, pendant un certain temps, considérer comme son De herbis le poème que nous possédons sous le titre de De vtribus herbarum qui, en réalité, n'a été écrit qu'au XI* siècle par un certain Odo, médecin français de Mehun-sur-Loire, lequel, affirme Scaliger, «ne fut ni
(1) Inst, orat.^ X, 1, 56.
(2) Il nous reste de ce Nicaodre deux poèmes didactiques sur les morsures des bctes et leurs remèdes et sur les cootrcpuisons, HtjO'.xxz et WXt- ^i^ip{xzxx. — Cf. R. L'nger, De yEmilio Sicandri imitatore, Fricdl., 1845, 18 p io4.
(3) Di8t. II. pr«r., V. 1-i.
(4) Tout particulièrement parmi les sources des livres IX, X, XI et XVll.
(5) Inst. orat.y VI, 3, 96.
(6) Id X. 1, 87 : « elegautes in sua quisque materia, sed alter humilîSi alter difQcilis. »
poète, ni bon médecin, ni vrai versificateur* ». Ce que nous avons de lui consiste en quelques fragments de chacun de ses trois poèmes, dix-sept en tout ; ils sont on ne peut plus courts; il n'y en a qu'un seul qui comprenne deux vers tout entiers, le voici :
CycDus in auspiciis semper laetissimus aies, Hune optant nautœ, qui se non mergit in undas. *
Le cygne est toujours Toiseau dont le présage est le plus heureux, celui qu\iiment les matelots, parce qu'il ne se plonge pas dans les flots.
Mais nous sommes beaucoup plus heureux avec Gratins et Manilius et ce n'est pas une mince satisfaction, après la longue énumération d'une cinquantaine de poètes dont il ne reste rien ou presque rien, de pouvoir enfin mettre la main sur deux poèmes presque complets et qui ne manquent point de valeur. Il convient de leur consacrer un chapitre particulier.
(1) Seal., Hypercrit : t Is cujas opus in manibus liabcmus, nequc pocta fuit, ncque bonus medicus, neque sincerus vcrsiflcator. » (î) Cf. E. Bœhrens, Fragm, poet. latin., pp. 3ii-340.