‹ Histoire de la littérature latine au temps d'Auguste (volume 2)Chapitre 30 sur 46 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Ghatius Faliscus et Manilius

I. GsATius Faliscos. Son nom, son origine et sa condition. Silence ganté sur lui par tous ses eontomporains, sauf Ovide. Son poémo sur la chasse, Cynegeticon, à peu prés complet dans les 536 vers que nous en avons. Analyse. Appréciation. — II. Manilius. Dissentiments sur son nom, sur sa patrie, sur la date de la composition de son poème intitulé Aatronomicon. Silence d'Ovide et de Quintilien sur son compte. — III. 11 traite de Tastrologie beaucoup plus que de Tastronomie. Sa méthode. Analyse de chacun des cinq livres dont se compose le traité. — lY. Son originalité malgré le profit qu'il a dû tirer des écrits publiés avant lui et en Grèce et à Rome même. — V. Sa science et sa philosophie. — VI. Sources diverses de la poésie qu'il répand sur Taridité de son sujet. Son style, sa langue et sa versification. Conclusion.

Gratil's est surnommé Faliscus parce qu'il naquit, croiton, à Paierie, ville des Falisques. 11 semble bien nous indiquer lui-même le lieu de sa naissance ou tout au moins celui de sa demeure dans ce vers où, comparant le lin de Paierie, trop mou pour faire les toiles de chasse, à d'autres lins plus solides, il applique à Faliscis Tépithète nosêris (notre pays des Falisques) :

At contra nostris imbellia lina Faliscis. ^

En outre, son nom de Gratins qui, à rencontre de ceux des citoyens romains, ne se trouve accompagné d'aucun autre,

(1) Cyneg. v. 40.

noas porte à croire qu'il était de condition ou d'origine servile. C'est là, en effet, une de ces dénominations agréables comme Ghrestus, Ëros, Evaristus, Onesimus, Charis, Chariessa, Philumena, Horsea, que les maîtres des domaines ruraux aimaient à donner à leurs serviteurs préférés ; et peut-être Gratins avait-il été attaché à quelque grande maison pour le service des chasses; Wernsdorf \ en remarquant ]a manière honorable dont il parle des fonctions du veneur ou préposé aux chasses, suppose volontiers que c'était cet emploi qu'il remplissait; de sorte qu'il faudrait voir une allusion à sa propre personne dans ce qu'il dit de l'importance de la charge et des qualités qui y sont nécessaires :

Idcirco imperium catulis, unusque magîster Additur : ille dapes, pœnamque operamque ministrans Temperet ; hune spectet 8i!vas domitura juventus. Nec vile arbitrium est : cuicumquc haec rcgoa dicantur, llle tibi egregia juvenis de pube legendus, Utrumque et prudens et sumptis impiger armis. '

Il faut qu'un maître, un seul, ait sur les jeunes chiens un empire absolu ; c'est lui qui, en leur distribuant la nourriture, les chàtimenls et le travail, les dressera; c'est sur lui qu*aura les yeux la jeune troupe qui doit conquérir la forêt. Kt la charge n*est pas vile ; ne confiez une telle autorité qu'à un jeune homme choisi parmi les meilleurs et qui joigne la sagesse à la bravoure au milieu de Faction.

De telles qualités lui auraient valu l'affection de son maî* tre qui lui aurait donné, avec ce joli nom, une instruction solide et, par là, les moyens de devenir poète et d'exposer en vers les règles d'un art si bien pratiqué par lui.Wems* dorf s'avance même jusqu'à voir encore dans deux autres de ses hexamètres^ en même tempsqu'un jeu de mots sur son nom, une allusion à la parfaite connaissance qu'il avait acquise de son art par la pratique :

(1) Voir dans Lemaire, Poet. lat. min., t. 1, pp. 15-16.

(2) Cyneg. v. 328-333.

364 UVRE Ot'ATRIÈME. CB. IX, 1.

Exige, si qua meis respondet ab artibus ergo Gratia, quae vires fallat coUata ferarum, ^

Notre igQorance presqae complète de sa vie s'explique par le silence qu'ont gardé sur son compte les écrivains de son temps. Ovide seul Ta mentionné : « Alors, ditril*. Gratins donnait au chasseur les armes qui lui conviennent >,

Aptaque venanti Gralius arma daret ;

cette mention, remarquez-le, définissant le dessein du poète dans les termes emplo^'és par celui-ci lui-même :

Carminé et arma dabo venanti et ^

On a bien prétendu quelquefois trouver dans Manilius une allusion au poème de Gratins, parce que Manilius, en énumérant les voies diverses suivies par les poètes, indique, entre autres matières traitées par eux, bella ferarum^ et que Tauteur du Cynegelicon, dans le début de son livre, désigne la chasse précisément par l'expression bello ferino * ; mais il n'y a sans doute dans la similitude des termes ainsi employés par eux qu'une coïncidence fortuite, et l'intention n'est pas assez marquée pour qu'il soit permis d'y voir une allusion véritable. Il ne faut pas d'ailleurs s'étonner outre mesure de ce silence général ; ne venons-nous pas d'apercevoir une grande quantité d'autres auteurs qui, bien que réputés de leur temps et ayant peut-être écrit des ouvrages non inférieurs à celui de Gratins, seraient restés absolument inconnus de nous sans une mention isolée? Une chose dont la plupart des commentateurs se mon-

(1) Cyneg., v. 74-75 : « Écoulez, si les leçons que je publie sur mon art peuvent vous rendre service, comment on triomphe par la ruse des bêles féroces. • La forme des vocables français ne permet pas de rendre le jeu de mots du latin.

Ci) Pont, IV, 16, V. 31.

(3) Cyneg., v. 23.

(4) Astron., Il, v. 43.

(5) Cyneg., V. 13.

trent aussi très surpris, c*est la prétention qu'a émise le poète Némésius, qui vécut au temps de l'empereur Carus, de poursuivre une route non encore battue, alors qu'il entreprenait un traité sur la chasse :

Venandi cano mille vias

ducitque per avia qua sola numquam

Trila rôtis

intacto premirous vestigia musco. ^

Gomment, disent-ils, ignorait-il qu'il avait eu en Gratius un prédécesseur ? Mais vraiment Tignorait-il? J'en doute. Rappelez-vous que les écrivains latins ne se faisaient jamais faute de se flatter de nouveauté pour peu qu^ils innovassent dans le genre de poésie qu'ils cultivaient. Properce, par exemple, bien qu'il vînt après Catulle, Cornélius Gallus et Tibulle, s'attribuait ce mérite très orgueilleusement, vous l'avez vu ', parce qu'il avait entrepris de transporter dans l'élégie latine un procédé de composition qui différait de celui des autres élégiaques latins. La prétention de Némésius tenait sans doute à un motif assez semblable ; comme le plan quUl avait conçu n'était pas le même que celui de Gratius ', il a pu, même s'il connaissait l'œuvre antérieure, se croire eu droit de se targuer d'innovation.

Quoi qu'il en soit, ce fut seulement en 1504 que J. Sannazar découvrit dans une bibliothèque de France un manuscrit datant du IX* siècle ^ et comprenant, avec le poème de Némésius, les fragments des Halieutiques d'Ovide et

(1) Némés., Cyneg., v. 1, 8-9 et 11 : « Je cliaote les divers genres de chasse.... (Apollou) me conduit par des clicmins qu'aucun char o'a frayés... je marque l'empreinte de mes pas sur une mousse vierge encore.... »

(2; Dans le volume précédent, p. 5!25.

(3) La différence sera établie plus tard.

(^) C'est le Vindobonensis 277 (autrefois 387). Un autre ms. que possède notre Bibliothèque nationale (no 8071), du x« s., ne va que jusqu'au vers

:266 LIVRE Ql'ATKIÈME. CU. IX, 1.

Y Itinéraire de Rutilius, les 536 vers que toutes nos éditions ' donnent des Cynégétiques de Gratius. Il y avait bien encore à la suite de ces 536 vers cinq autres vers rendus en partie illisibles par le mauvais état du feuillet et qui certainement n'étaient pas les derniers de l'ouvrage, mais on »peut, malgré cela, semble*t-il, dire que nous le possédons tpresque intégralement.

L'analyse n'en est pas longue.

Dans un exorde rapide, il rend grâce aux dieux d'avoir fait découvrir à l'humanité tous les arts qu'elle perfectionna par l'étude et il remercie particulièrement Diane d'avoir dévoilé les travaux propres à la chasse des bêtes fauves, travaux qu*il se propose maintenant d'enseigner par ses vers (1-24).

Il commence par les règles concernant la fabrication des .filets: il dit la dimension qu'ils doivent avoir, le genre de lin qu'il est nécessaire de choisir pour qu'ils soient d'une solidité à toute épreuve, et les soins à prendre pour on rendre l'usage aussi long que possible (v. 26-60.) Aucun des préceptes de l'art cynégétique, ajoute-t-il aussitôt, comme par crainte qu'on ne l'accuse d'entrer dans des explications trop menues, n'est à dédaigner; on n'en surmonte les difficultés qu'à force de soins, ainsi que le prouvent des exemples pris dans l'histoire des demi-dieux dont plusieurs périrent pour avoir été des chasseurs imprudents (v. 61-74), Il traite alors des épouvantails dont on se sert utilement, des nœuds coulants ou lacets, des épieux et autres armes, particulièrement des javelots dont il flxe le poids, la longueur et le genre de bois le plus convenable. Chemin faisant, il célèbre le vieillard d'Arcadie Dercyle, inventeur des filets et des épieux armés d'une pointe solide {V. 75-149).

(i) Après l'édition princeps de G. Logus, Ven., 1534, les principales sont: J. Ulitius, Leid., 16i5; P. Burman, Poet. laU min.^ t. I, Leid., 1731 ; J.C.

Wernsdorf, Altenb., 1780, rcprod. dans la coll. Lemaire, Poet, lat. mi/i., .t. I, Paris, 1824; R. Stern, Halle, 1832 ; E. Ba'hrcns, Poet. lat. min., Lips ,

1879, pp. 29-53.

LIVKE QUATKIÈME. CU. IX» 1. 367

Mais la partie la plus importante de la vénerie est^ dit-il, celle qui a rapport aux chiens; aussi la développet-il soigneusement. 11 énumère d'abord les diverses races de chiens, selon les lieux d'origine, avec leurs qualités et leurs défauts et conseille des accouplements de deux races différentes, qui permettent de retrouver dans les rejetons la fleur des qualités de chacune (v. 150-212). Le premier travail du chien de chasseétant celui de la piste, qu'il décrit, il chante les louanges de Hagnon de Béotie, fllsd'Astyle,qui, le premier^ y dressa l'intelligent animal, etqui, de plus, flt connaître cette race remarquable des Thoës, supérieure à toutes par l'odorat, la force et les vertus guerrières, la seule vraiment propre à la chasse du lion. (v. 213-262). Il fait le portrait physique du chien qu^on doit choisir parmj les plus courageux pour l'accouplement ; puis il indique les soins qu'il faut prendre de la mère pendant la gestation et pendant tout le temps qu'elle nourrit, les signes auxquels on reconnaît les petits les plus dignes d'être gardés, lo traitement sobre auquel il est bon de les soumettre. A ce propos, il s'élève à des considérations philosophiques sui* les effets funestes de l'intempérance qui a ruiné les plus puissantes nations, tandis que la sobriété des premiers Romains leur a donné Tempire du monde, exemple de grandes choses, mais qui montre la conduite à tenir en des affaires moindres (v. 263-327). Le préposé à la vénerie ne sera donc pas le premier venu; il lui faudra de précieuses qualités de toutes sortes pour élever, dresser les meutes et les conduire à la lutte; il devra aussi, tout en veillant à son propre équipement et à sa santé personnelle, soigner les chiens, guérir leurs blessures, remédier aux maladies auxquelles ils sont exposés (v. 328-382). Ces maladies sont nombreuses et parfois terribles. Telle la rage, que la simplicité des anciens combattait par des incantations magiques, mais qu'on ne saurait guérir qu'en coupant le mal avec le fer (383-407). Telle la gale hideuse, qui, pour être plus lente que la rage, n'en conduit pas moins à la mort des meutes entières. Le remède est d'immoler sans hésitation

368 LIVKE QUATRIÈME. Cil. IX, 1.

la première bètc atteinte, frotter les autres de bitume et (le poix, les exposer î\ la chaleur du soleil, les baigner dans les rtots écuraants du rivage. Il est en Sicile un antre, demeure de Vulcain, où des lacs remplis d'une huile épaisse fournissent, si le dieu leur est favorable, un bain qui les sauve. Sinon, il faut les opérer aussitôt, leur enlever le plus de sang possible et les réconforter ensuite par du marc d'huile et du vin de Massique (v. 408476). La toux, la léthargie, la goutte et mille autres maux sont aussi à craindre ; mais sans parler de l'art des hommes, Diane en affranchira la meute du chasseur qui l'implorera (v. 477-496).

Quelque importance qu'ait le chien, l'auteur ne veut pas Unir sans parler du cheval de chasse.

Ueslal cquos finire nolis. quos. . . .

11 passe en revue les chevaux des divers pays, marque nettement le caractère de chaque race et désigne celles qui sont le plus propres à cet emploi (v. 497-536); les derniers vers, incomplets (v. 537-541) sont, semble-t-il, un éloge des chevaux de l'Italie, dont Virgile parlait aussi, dans ses (fcorfjiques, comme Tun des produits les plus glorieux du pays; et ce qui nous manque du poème ne doit pas être considérable, puisque c'est par le développement sur le cheval que le poète a témoigné l'intention de terminer son traité ; on ne voit pas d'ailleurs ce qu'il aurait pu y ajouter.

Dans le tout,saul* en deux ou trois endroits où le lecteur se trouve un peu dérouté parle manque de transitions, les idées s'enchainont bien et l'on sent que Gratins suit un plan régulièrement conçu. Il ne reste pas au-dessous de sa matière et, presque toujours, il triomphe avec bonheur des difficultés qu'elle présentait; son érudition n'a rien qui déplaise, elle s'allie à une imagination brillante,féconde en images pleines de vie et de mouvement.Il y a bien, à la vérité, dans ce mouvement des bonds hardis, de brusques soubresauts, de même que sa diction présente çà et là des

expressions obscures, des termes employés avec une signification qui n'est pas ordinaire ; mais.en génération trouve chez lui, avec l'abondance et la facilité d'un heureux génie, la pondération du jugement, la nervure d'un mâle langage et la frappe savante d'un vers qui ne manque ni de cadence ni d'énergie. Vous trouverez à V Appendice trois morceaux', « les effets du luxe, Tantre deVulcain et la fête de Diane», sortes d'épisodes dont il a su agrémenter ses préceptes ; cependant jugez ici par quelques vers de la vérité, du sentiment et du coloris répandu sur son sujet.

Quoi de plus décent et de plus gracieusement digne que l'amour heureux de la lice d'Hyrcanie pour le tigre ? « Vénus les guide et leur procure l'union désirée; alors autour des étables qui ne lui sont plus hostiles erre en sûreté l'amant adultère, le tigre farouche, et l'on voit la lice qui a' osé recevoir ses caresses mettre au jour une portée d'un noble sang » :

Dat Venus accessus el biando fœdere jungit. Tune et niansuetis tulo férus errât adulter In stabulis, ultroque gravis succedere tigrim Ausa canis, majore tulit de sanguine foelum. '

Quelle grâce surtout dans ce petit chien de race qui, dès ses premiers jours, indique ce qu'il doit être plus tard par la pétulance qu'il montre à se mettre hors de pair en établissant son empire sur ses frères à la mamelle et en voulant tout pour lui.

Jamque lllum impatiens œquae vehementia sortis Exlulit : affectât materno régna sub alvo ; Ubera tota tenet. ^

Et si vous préférez des images d'un autre genre, voyez lejévrier qui s'élance plus rapide que la pensée et que la flèche :

(1) Appendice, cccli, ccclii, cccliii.

(2) Cyneg., v. 163106.

(3) Id., V. 292-294.

370 UYRE QUATRIÈME. CH. IX, f.

Ocior aiïeclu mentis pinnaquc cucurrit ; ^

le chien qui, la piste découverte, indique par ses mouvements la présence de l'ennemi caché, tantôt manifeste sa joie en agitant légèrement la queue, tantôt creuse le sol avec ses ongles et semble dévorer la terre, ou bien, les narines levées, aspire le vent :

Ut sciât occultos et signis arguai hostes,

Aul eflecta levi testalur gaudia cauda,

Aut ipsa infodiens uncis vestigia plantis

Mandit humum celsisve apprensat naribus auras. *

Plusieurs de ses portraits sont tracés avec maîtrise : tel celui du veneur dans son équipement complet*; tel, surtout, celui du chien le mieux fait pour la chasse ; voici ce dernier :

Sint celsi vultus, sint hirtaefronlibus aures, Os magnum, et patulis agitatos morsibus igoes Spirent, adstricti succingant ilia ventres, Cauda brevis, longumque latus, discretaque collo Caesaries, neu pexa nimis, neu frigoris illa Impatiens ; validis tune surgat pectus ab armis, Quod magnos capiat motus magnisque supersit. ^

Qu'il ait tête haute, oreilles droites et velues, grande gueule qui en s*ouvrant semble lancer un souffle de feu, ventre ferme et serré, queue courte, cou pourvu sans excès de poils suffisants pour le garantir du froid; sous épaules vigoureuses, large poitrine capable de prendre de vastes élans et de les soutenir.

Un traducteur compare cette description à celle du cheval, que nous présentent les Géorgiques, Certes il y a dans tout cela de grandes qualités et Gratins, imbu de fortes lectures dont il tire quelquefois parti, tend évidemment^à

(i) Cyneg.y v. 20i.

(2) /rf., V. 230-239.

s'élever vers Lucrèce et Virgile. On reconnaît en lui un poète nullement indigne du grand siècle de la littérature latine et Ton est porté ix lui savoir d*autant plus de gré de son œuvre qu'il est le premier des Latins qui ait abordé le sujet de la chasse, cela même sans imitation possible de la poésie grecque, puisque, chez les Grecs, Xénophon seul, à notre connaissance, pouvait lui fournir un exemple. Si donc quelques-uns des éloges que lui ont décernés plusieurs des érudits les plus célèbres du xvi' siècle^ et du commencement du xvii% comme J.-J. Pontanus, J.-C. Scaliger', C. Barth^ et Nie. Heinsius* nous paraissent un peu excessifs, l'ensemble de tant de jugements favorables n'est pas lait pour nous surprendre.

Cependant, l'œuvre didactique de Maniuus est d'un genre plus élevé et plus remarquable à divers titres que celle de Gratins.

De la vie même de Manilius nous ne connaissons rien. On a discuté jusque sur son nom, les uns voulant l'appeler Mallius^ d'autres Manlius^ plusieurs aussi le confondant

(i) « Visus est mihi vatcs iUc lepidus, oumerosus et cuUas. )» Epist. ad Ad. sine.

{t) Scaligcr exprime ainsi la préférence qu'il lui donne de. beaucoup sur iNémésius : « Gratins castigatior, et longe exactius simul cum natalibus ipsis canum désignai mores, vires, ccleritatem, sagacitalem, faciem.... Ubi canum tum morbos, tum remédia describit Gratins, salis osteudit œtatis suœ felicitatcm ; sunt enim luculentissima. » Hypercrit., 7.

(3j « Felicissimum latinorum sœculorum facile in Gratio agnoscas ; nil enim vulgarcaut incptum incst : omniaeodem filo gravitatem et elegantiam servant, u Adoers., 1, 16.

(4) « Miram médius fidius pra? se fert elegantiam et suavitatem Gratins ; ut contincre jam olim me non potuerim, quin familiarem mihi rcdderem liunc poetam, et ab ejus orc fréquenter penderem. • Epist. ad Graeo,

^2 UVRE QCATRièllE. Cil. IX, 2.

à tort avec le Maoilias AoUochos que Pline le Na^^Jjjte dit être arrivé à Rome en même temps que le ^-nf P^^»^ lin. Lochio». -OD cousin'. Les opinions contradictoures émise, sur cette question n'aboutissant à nen. mieux vaut lui laisser définitivement le nom souslequel on a pris ITia-

"""C^^^e. — d. son quatrième Uvre a fait penser à certains critiques qu'il était Romain . Oao genllu» com fralre Bemu» hanc condidit urbem;»

mais le texte de ce vers précisément est contesté, et même Îh ne réÏÏt pas. une telle déduction dépasserait toute étau pas. ggriong.nons autorisés à dire que ?ar:;s^tlvyiRomedansle moment où il l'^riv^ait. un iutro vers, à la vérité, dans lequel est employée 1 épithète noslris pour signifier rmanu.

Speratum Annibalem nogtri$ cecidisse caleois ;»

naraitrait un peu plus probant ; seulement, lorsqu'on voit paraiiraiv "" f ^ rauDort de l'expansion des senti-

rn^'Lrioûrue . 1 re-mWe à Virgile, Horace et Proporc lorS-oî remarque en outre que la couleur de sa Ko surtout dans ses premiers livres ne dénote p^un «Sn d'oriKine. on est tenté de se tourner du cote de crxTui Sde iui un étranger. Je ne parle pas de Me^ kc^qai 10 déclare Égyptien en le considérant comme 1 ennomi ai'Ovide écrase de ses imprécations dans 176«: c est ?à une hyTothèse sans fondement. Mais j'hésite entre roi^nL de BenUey». appuyée par G. Lanson». et celle de

;i! S:.:: w.'f 'Tc'i-tcob .. m ^.^■. . q-. «.-««« c«-,«.

'";;;: ":::jr;l"'^" t'o^r nndlcaUoo -« ver, a. ««.mu, j. preo*. le» numéro» d« l'oililion ilc Fr. Jacob. ^A\ 7Vi\srici et Ihis. 18:n. p. 401) sqq.

lill \h1^ IViu'ae imiluU^ De Manilio poeta ejusqae ingeaio, Ihése, |8î^7. in-^H* lie W p.

Fr. Jacob' que soutient M. Paul MoDceaux^ Les premiers lui donnent une origine grecque ou asiatique : ils invoquent le plaisir qu'il prend à montrer sa science de la littérature grecque^ et le goût qui le porte à décrire la grandeur et la beauté de l'Asie, alors que, dans la description des diverses parties du globe, loin de s'attacher à célébrer l'Afrique sur le ton que prend d*ordinaire un auteur en parlant de son pays natal, il la présente comme une terre féconde en bêtes monstrueuses « et plus strictement partagée que si elle était stérile^ ». Les seconds, au contraire, le disent Africain : ils produisent le témoignage de certains copistes du moyen âge qui l'appellent Carthaginois, Pœnus, et ils font ressortir précisément la vérité des détails donnés par lui sur l'Afrique.

La date de la composition de son œuvre a donné lieu à plus de dissentiments encore que son nom et sa naissance. D'apirès J. Scaliger et Bentley, il en aurait composé tous les livres sans exception du vivant d'Auguste; d'après Jacob et Merkel, il l'aurait commencée sous Auguste et terminée sous Tibère; d'après C. Lachmann*, B. Freier® et Ad. Gramer ', il l'aurait écrite entièrement sous Tibère. C'est vraisemblablement dans la deuxième de ces trois opinions que se trouve la vérité. Nous trouvons, en effet, dans le livre I une mention de la défaite de Varus :

Ut foBdere ruplo Cum fera duciorem rapuit Germania Yarum Infecitque trium legionum sanguine campos ; ^

Lorsque, le traité rompu, la sauvage Germanie fit périr le général Varus et teignit le champ de bataille du sang de trois légions ;

(1) Praef. p. XVII.

(2) Les Africains^ Études sur la littér, lat. d'Afrique, 1894, p. 138

(3) Cf. Astron., Il, v. sqq. ; III v. 5 sqq. ; V, v. 461 sqq.

(4) Astron., ly, v. 66« sqq.

(5) De œtate Manilii io Kleinere Schriaen, Berl., 1872, t. Il, pp. 42-45.

(6) De M. Manilii quœ feruntur astronomicon œtate, Goiiingœ, 1880.

(7) De Manilii qui dicitur elocutione, Argent., 1882.

(8) Astron., I, v. 898-900.

et, à la fin du même livre, nous lisons ces vers qui viennent après le rappel du combat d'Actium et des victoires d'Auguste :

Sed satis hoc fatis fuerit. Jam bella quiescant. . . SU pater inviclus patriae, sit Roma sub illo Gunique deum caelo dederit non quaerat in orbe. ^

Mais que les destins ennemis soient satisfaits I Que la guerre fasse place au repos I . . . . Que le père de la patrie reste invincible ; que Rome soit gouvernée par lui et qu'après avoir fait de lui un dieu du ciel, elle le possède longtemps sur la terre 1

D'où il résulte que ce livre a été composé après la défaite de Varus et avant la mort d'Auguste, c'est-à dire entre l'an 9 et l'an 14 ap. J.-C. 11 en est de même des livres II, III, et IV; car le livre IV parle du séjour à Rhodes de Tibère, futur héritier de l'empire,

Est Rhodos, hospitium recturi principis orbem ;*

et, de même que le livre I, il mentionne, au dernier vers, la divinité décernée de son vivant à Auguste :

Ne dubites liominis divinos credere visus;

Jam facit ipse deos, mittitque ad sidéra numen,

Majus et Augusto crescet sub principe cielum. '

N'hésfte pas à reconnaître à l'homme une intelligence divine ; luimême fait des dieux, il donne aux astres une divinité nouvelle et avec le prince Auguste le ciel croit en majesté.

Il est même possible de serrer la question de plus près encore. En examinant la liste des pensées et des expressions que Manilius a imitées d'Ovide *, on remarque* qu'aucune d'elles, dans les trois premiers livres, n'appartient au recueil des Pontiques, tandis qu'on relève quelques imi-

(1) Le sens de ce vers est nettement expliqué par M. G. Lanson.

(â) Astron., IV, v. 76 i.

(3) Astron., IV, v. 933-935.

(i) cr. Ad. Cramer, op. 2 , pp. 4 et 68 sqq.

(5) cr. G. Lanson, op, L, p. â6.

tatioQs de celles-ci dans le quatrième et le cinquième livre. Il est logique d'en coûclupe que les trois premiers livres ont été écrits avant Tan 13 et les deux autres après cette date, qui est celle où les Poniiques commencèrent à être connues à Rome. Un seul point reste douteux : on se demande si lelivre V aétê composé, comme tous les autres, avant la mort d'Auguste. Je serais plutôt tenté de croire qu'il date des premières années du règne de Tibère; d'abord, le commencement semble indiquer qu'il y a eu une halte et quelques hésitations de l'auteur avant de l'entreprendre : « Un autre, dit-il, eût ici terminé sa course. . . il se serait abstenu de toute autre recherche. . . mais le ciel veut que je poursuive... >;

Hic alius fînisset iter;...

Non ultra struxisset opus ; . . .

Me superare viam mundusjubet. ..^

et puis, parceque le quatrième livre, ainsi qu'il vient d'être dit, n'a été commencé qu'en Tan 13 au plus tôt, il y a de grandes probabilités pour que le suivant n'ait pas été fini avant l'an 15.

Il est douteux aussi que Manilius ait mis la dernière main à son œuvre, plusieurs des objets dont il avait promis de parler n'y figurant nulle part. On peut croire d'ailleurs qu'il l'avait entreprise alors qu'il n'était plus jeune; car, dans le début, il souhaite une longue et paisible vieillesse afin de pouvoir la mener à bien :

Faveat magno Forluna labori,

Annosa et molli contingat vita senecta,

Ut possim rerum tantas evincere moles. . . ;*

son vœu probablement n'aura pas été rempli et la mort l'aura empêché de parfaire son vaste travail. A moins toutefois qu'on ne doive attribuer les lacunes qu'on y relève à

(1) A8tron.y\, V. 1, i et 8.

(2) Astron.f I,v. lti-16.

quelque incurie des copistes ou à l'action destructive du temps sur le manuscrit autographe» longtemps négligé.

Il ne semble pas, en effet, que son ouvrage ait été connu après sa mort. Je ne parle pas du silence d'Ovide à son égard; dans Télégie des TVis/es et dans celle des Pon tiques^ où Ovide énumère des poètes contemporains, il ne cite, d'un côté, que ceux avec qui il avait été en relation lorsqu'il était encore Jeune, et, dans Fautre, que ceux qui ilorissaient à Rome avant son exil; or Manilius, à cette époque, ne s'était pas fait connaître, et même si Fauteur des Pontiques avait pu soupçonner son talent, il l'aurait nécessairement englobé dans le nombre de ces poètes qu'il disait n'avoir pas le droit de mentionner parce qu'ils n'avaient rien publié :

Quorum quod inedita cura est,

Appellandorum nil mihi juris adest. '

Mais Quintilien, qui appartient à la génération suivante, se tait aussi sur son compte, et aucun des écrivains anciens ne l'a cité. Plusieurs critiques supposent donc que le manuscrit de Fauteur n'aura pas été publié et qu'ainsi il sera resté dans quelque tiroir de bibliothèque, presque complètement ignoré jusqu'au jour où il tomba entre les mains de Julius Firmicus Maternus, auteur du IV* siècle qui écrivit un traité sur l'astrologie judiciaire. Celui-ci le trouva assez intéressant pour y faire des emprunts considérables, mais sans indiquer la source à laquelle il puisait. Et ce ne fut, semble-Wl, que vers le X« siècle que de l'autographe, qui devait être alors en bien mauvais état, on se mit à prendre quelques copies. La plus ancienne du moins que nous ayons, celle que la plupart des éditeurs jugent la meilleure, est du X" ou XP siècle *.

(1) TrisL, IV, 10 et Pont., IV, 16.

(2) Pont, IV, 16, V. 39-40.

(3) C'est le Gemblacensis, A côte de ce ms. dont Scali^er, Bentley et Bcchert proclament la supériorité sur tous les autres^ les meilleurs sont le

Si, par suite d'une destruction totale de l'ouvrage, nous n*en avions possédé que ce titre Astronomican (Les Astronomiques), nous nous en serions fait une très fausse idée; car la distinction que nous établissons entre l'astronomie et l'astrologie n'existait pas chez les Romains, et, lorsque Mabilius entreprenait des recherches sur les astres, c'était bien moins pour étudier les mystères de l'espace infini et les révolutions des corps célestes que pour révéler les rapports existant entre les signes du ciel et la vie des hommes. L'objet de son poème est essentiellement astrologique; cependant il n'y a chez lui rien du charlatan; comme il est absolument convaincu de la vérité de ce qu'il enseigne, il procède méthodiquement, par déduction scientifique, réunissant et exposant soigneusement les faits avant de rien conclure. Cette méthode, il l'explique à plusieurs reprises^ notamment dans ce passage du deuxième livre : c Ainsi donc, puisque je me suis proposé de parcourir dans mes chants Tunivcrs entier, de dire, en les assujettissant même au système des Muses, les secrets les plus cachés du destin et de faire descendre la divinité du haut du ciel, où elle règne, je dois m'avancer par degrés dans ma démonstration, faire venir chaque chose dans

lÀpêiensis du xi* s. ; le Cusanuaduxu» ; 1o Vossianus primas du xiv»; et le Vossianus secundunj du xv% auquel Fr. Jacob, à tort, accorde uoe préférence marquée sur le Gemblacensis lui-même. Les autres sont peu sûrs à cause des nombreuses interpolations qu'ils renrerment. (Cf. M. Bccliert. N.Jahr./.phil.y 1879, p. 798.)— L'édilion princeps parut, croit-on, en U7â, à Nuremberg. (Cf. C. G. Scbwarz, De prima Man. <X8tr, edit. Altorf, 1764.) Les principales sont : Jos. Scaliger, Paris, in-8, 1579 ; Rich. Bentley, Londres, in-4, 1739 ; Fr. Jacob, Berlin, in-8, 18i6.

Tordre logique, afin qu'après que tout aura été établi avec certitude, on puisse en tirer les conclusions pratiques qui en résultent. »

Sic mihi per totum volitanti carminé mundum, Erutaque ubslrusa peiiilus caligine fata, Pieridum numeris etiam modulata, canenti, Quaque deus régnât revocanti numen abarce, Pcr partes ducenda fides, et singula rerum Sunt gradibus tradenda suis; ut, cum omnia certa Nolitia steterint, proprios revocentur ad usus. ^

Chaque livre d'ailleurs s'ouvre par un exorde particulier qui en précise la matière. Naturellement celui du LIVRE PREMIER présente un caractère spécial puisqu'il doit définir Tœuvre entière avant de circonscrire la question qui traite cette partie. Le poète, en dédiant son travail à Auguste, père de la patrie, et sans se dissimuler les difficultés d'une tâche qu'aucun Romain n'a encore entreprise, annonce donc le projet qu'il a conçu c de faire descendre d'en haut des connaissances divines et les astres euxmêmes qui, confidents du destin et produits d'une raison céleste, président aux diverses destinées des hommes » (V. 1-24). Il rend un hommage éloquent à ceux qui, les premiers, ont dévoilé les mystères de l'astronomie et exalte les progrès incessants de l'intelligence humaine qui, non satisfaite de déterminer les révolutions des astres, s'est encore appliquée à marquer l'influence exercée sur l'humanité entière et sur chaque individu par les diverses positions des corps célestes. Voilà Texorde de Tensemble et voici l'objet particulier du livre. Une telle étude, dit-il, repose avant tout sur une connaissance exacte des choses du ciel; « il me faut donc tout d'abord exposer Tordre de la nature et peindre la vraie physionomie de l'univers » :

Ipsa mihi primum Dalur» forma canenda est, Poneudusque sua totussub imagine mundus.

(1) Astron,, II, v. 765-771

Il se met aussitôt à passer en revue les opinions des philosophes sur Torigino du monde (v. 121-140); il établit les éléments (v. 111-155) et démontre la sphéricité de la terre, semblable par cette forme à tous les astres et suspendue, dans l'immobilité, au milieu de l'espace (v. 156-245). Il traite des signes du zodiaque et des constellations extrazodiacales (v. 246-482); dans l'ordre constant qu'il y constate, il voit la preuve d'une âme divine animant l'univers (v. 483-538). 11 décrit alors l'axe et les cercles de la sphère céleste, l'équateur^ les tropiques, le méridien, l'écliptique et la voie lactée dont il fait un cercle (v. 539- 717); l'origine de cette voie arrête son attention, il se plaît à répéter les explications poétiques qu'en avaient données les anciens (v. 718-804). Après quelques mots sur les planètes (v. 805-812), il ânit par l'étude des comètes dont il dépeint les formes variées et dont il s'efforce d'expliquer aussi la nature, mais qui, quelque origine qu'elles aient, sont, dit-il, pour les hommes des avertissements envoyés par la divinité et des avant-coureurs non douteux do malheurs publics : les Romains, en particulier, ne s'en sont que trop aperçus par le grand nombre de celles qui leur avaient annoncé les longues guerres intestines qu'a enfin terminées le triomphe du divin Auguste (v. 813-926).

Les livres O et lil sont appelés par Scaliger isagogiques, c'est-à-dire préparatoires et théoriques, par opposition aux suivants qu'il dénomme apolélesmaliques parce qu'il donne l'application des leçons précédemment présentées.

Un morceau très étendu sertd'exorde au livre deuxième. Après avoir énuméré les différentes matières traitées par les poètes, Manilius se félicite de s'avancer seul dans la voie toute nouvelle qu'il s'est choisie pour dire la puissance des astres et leur énergie. Il ne doute ni de leur activité sur les corps terrestres, ni de la faculté qu'a l'intelligence humaine d'en acquérir la science et il espère que, divinement inspiré, il produira sur un tel sujet des chants auxquels l'univers sera sensible, auxquels même applaudiront les plus sages (v. 1-149). Ce développement, un peu

long, mais qui ue manque pas d'intérêt, le conduit à l'exposition de la théorie astrologique. Dans les signes du zodiaque, qu'il passe en revue, il établit des divisions de toutes sortes : il distingue les signes masculins et féminins; diurnes et nocturnes; terrestres, aqueux et amphibies; féconds et stériles; complets de forme et incomplets; courants, assis, debout ou couchés et selon leurs rapports avec les saisons (v. 150*269). Il les considère par groupements de trois, de quatre, de cinq et même dans l'ordre alternatif qui forme l'hexagone (v. 270-384). Il dit l'opposition et l'affinité qui résultent pour eux de leurs places respectives (v. 385-432); il montre quelle divinité préside à chaque signe (v. 433-452) et comment chaque partie du corps humain se trouve dans la dépendance spéciale de chacun d'eux (v. 453-465). Il insiste surtout sur les sentiments d'amitié ou de haine réciproque que lessignes se témoignent, sentiments qui ne concordent pas nécessairement avec l'opposition et l'affinité naturelles signalées plus haut, de même que, chez les hommes, le proche degré de parenté n'est pas toujours une preuve d'excellente entente (v. 466- 693). Puis il passe à l'étude des dodécatémories : chaque signe, comme l'indique ce mot, se divise en douze parties égales; chacune de ces parties, de deux degrés et demi, subit, sauf la première qui appartient entièrement au signe même, l'influence de l'un des onze autres; encore la valeur en est-elle modifiée par le voisinage de la lune; il faut même observer en quelle dodécatémorie sont les planètes et le temps où elles s'y trouvent; car la dodécatémorie à laquelle se rapporte une planète ne manque pas de produire un effet proportionné à l'énergie de celle-ci. Aucune de toutes ces combinaisons n'est h négliger (v. 694-787). De plus, on doit connaître exactement les quatre cercles cardinaux et les quatre intervalles qui les séparent. Tout signe, quelle qu'en soit la forme, reçoit de nouvelles propriétés, bonnes ou mauvaises, de la partie du ciel où le porte son cours; le ciel se partage ainsi en douze secteurs ou niaisom dont le poète prend soin de nous décrire succès-

sivement la nature et l'action particulières. Cette étude est jugée par lui d'autant plus importante que, dans la combinaison de l'énergie de la maison avec celle du signe» c'est celle de la maison qui est la plus puissante (v. 788- 970.)

Ces différents points acquis, le troisième livre traite de la manière de tirer l'horoscope. Mais, avant d'aborder cette partie de son sujet, qui doit mener à la connaissance des décrets du destin, Manilius, dans un nouvel exorde, s'arrête un moment à faire comprendre combien sa matière, essentiellement instructive et utile, se prête à moins d'agréments et présente plus de difficultés d'expression que celles qui sont choisies par les poètes épiques (v. 1-42). U établit alors que la vie et la destinée des hommes dépendant des signes célestes, la nature a voulu que la somme de nos destinées rentrât dans un groupe de sorts dont le nombre de douze répond à celui des signes. Ils sont classés dans l'ordre suivant : fortune, milice, occupations civiles, jugements, mariage, richesses, périls, noblesse, progéniture, conduite domestique, santé, vœux. Comme cet ordre est invariable, pour bien placer chaque sort au signe qui lui convient, il suffit de marquer le premier, la fortune, là où il doit être. A cet effet, il faut déterminer le point de l'écliptique qui est à l'horizon dans la partie orientale du ciel, puis la position du soleil, des planètes et de la lune, enfin l'astre qui se lève à la minute précise où naît l'enfant (v. 43-202). Mais comment ne pas commettre d'erreur dans cette opération difficile? Il est indispensable d'avoir calculé le temps que chaque constellation met à se lever sous la latitude où Ton se trouve et les variations des jours et des nuits. On y arrive par des méthodes que l'auteur enseigne tout au long(v. 203-509). Il donne ensuite une idée générale du rapport qui existe entre le temps et les signes célestes; il explique quelles années, quels mois, quels jours, quelles heures de la. vie de l'homme dont on cherche le destin appartiennent à chaque signe (v. 510- 559); il fixe aussi la durée totale de cette vie d'après le

382 LIVRE QtATRIKME. CU. IX, 3.

nombre d'années et de mois que promet chaque signe, sans négliger l'action simultanée des maisons du ciel dont il a été question à la fin du livre II (v. 560-617). Il montre enfin l'importance que prennent, dans cette consultation du ciel, les signes tropiques qui président aux saisons et tire de cette fin d'explication une description remarquable des quatre saisons de Tannée (v. 618-682).

L'exorde du quatrième livre est le plus philosophique et l'un des plus beaux de l'œuvre. Le poète s'étonne des vains projets que les hommes ne cessent de former et des tourments innombrables qu'ils se créent alors que le ciel marque toutes les vicissitudes de leur vie et la date de leur mort dès l'instant de leur naissance. Cette peusée lui fournit un développement éloquent. Mais il prévoit l'objection qu'on ne saurait manquer de faire à son fatalisme; il se défend do nier la vertu et le vice, de tendre, par sa doctrine, îi la destruction de l'ordre social (v. 1-121). Cela établi, il entre dans l'application détaillée de la science qu ont exposée méthodiquement les livres précédents. Il analyse successivement Taction de chacun des douze signes du zodiaque sur le caractère, les mœurs, les aptitudes, la profession de l'homme né sous son influence (v. 122-291). Mais une constellation n'agit pas seule; elle s'associe à d'autres qui exercent dans son domaine leur propre énergie ; contenant trente degrés, chaque signe se divise en trois décanies et cède deux de ses parties à d'autres signes ; le Bélier, par exemple, en cède une au Taureau et une aux Gémeaux; il résulte de ces relations des complications dans l'influence mixte qui domine la naissance d un enfant (v. 292-408). Il faut en outre distinguer tous les degrés d'un même signe, car ils se suivent sans se ressembler et mettent souvent le mal à côté du bien; ainsi, dans le Bélier, dix degrés sont peu favorables ou pernicieux et ce sont ceux qu'on numérote 6% 7% 10% 12«, 14% 18% 21% 25« et 27*; suit l'énumération des degrés malfaisants de chaque signe (v. 409-501). Et ce n'est pas tout; certaines circonstances changent encore les qualités des signes; ils ont à leur lever des pro-

priétés qu'ils perdent ailleurs; à ce propos, une autre énumération qui» ainsi que la précédente» se fait remarquer par la variété des tournures employées pour exprimer la même idée (v. 502-584). Mais, si les signes agissent sur la destinée de chaque individu, ils exercent aussi leur énergie sur les pays, sur les peuples; l'auteur donne la. description, des diverses parties du monde et explique la différence des climats, des races, des civilisations, ralliance et l'hostilité des nations, par l'autorité prépondérante de certaines constellations sur chaque région terrestre (v. 585-817). Quelques mots sur l'énergie des signes écliptiques terminent ces explications auxquelles sert de conclusion un bel épilogue sur la noblesse de l'homme que la portée de son intelligence, faite à l'image de la divinité, rend capable de chercher et de découvrir, quelle qu'en soit l'obscurité, les mystères de la nature (v. 818-935).

Cet épisode eût été digne de conclure aussi les Astronomiques et peut-être étaitrce l'intention du poète dans le moment où il l'écrivait. Mais, après réflexion, il crut ne devoir pas s'en tenir à ce qu'il venait de dévoiler. Il lui restait, dit-il, à passer en revue toutes les constellations extrazodiacales, tant australes que boréales, à dire leurs propriétés et leurs influences, à déterminer quel degré des douze signes ramène chacune d'elles sur l'horizon. Telle est la matière du CINQUIÈME LIVRE* (V. 1-31.) Avcc le 4" degré du Bélier paraît Argo, sous l'action de qui naissent les navigateurs ; avec le 10% Arion, qui procure un génie vif, un corps alerte, un courage infatigable ; avec le 15% le Cocher qui donne tous les talents nécessaires au maniement des chevaux ; avec le 20*, les Chevreaux, qui inspirent Tinclination. pour les choses frivoles et font naître aussi les bergers au tendre chalumeau; avec le 27% les Hyades, ennemies du

(1) Quelques critiques pensent même que l'ouvrage entier devait comprendre siK ou sept livres. Scaliger (p. 3i8) dit sept et appelle les deux derniers spkasram barbaricam et suffragia planetarum ; Bcchert (De Manilii emendandi ratione) en suppose six.

repos, amies de troubles et de séditions et sous lesquelles l naissent les porchers ; avec le 30*, la Chèvre qui donne on

* la timidité ou le penchant à visiter des terres inconnues

b <v. 32-139.) Le 6« degré du Taureau voit lever les Pléiades

qui inspirent des goûts efféminés (v. 140-156.) Le 7* degré 4es Gémeaux amène le Lièvre qui procure Tagili té des mouvements et l'adresse au Jeu de balle(v. 157-173). Avec les premiers degrés de VEcrevisse se lèvent les étoiles du Baudrier sous lesquelles naissent les chasseurs et les pécheurs ; avec le 27% Procyon qui incite à la préparation et au commerce des instruments de chasse (174-205). Avec le lever du LUm <^ïncidont celui du Chien et les fureurs de la Canicule dont rinfluence donne un caractère emporté et redoutable ; avec le 30<' degré, parait la Coupe, constellation amie de toute chose liquide : elle inspire le goût de la culture de la vigne, celui du vin et du commerce sur mer (v. 206-250). Le 5* degré de la Vierge voit le lever de la Couronne d'Ariadne, qui aime les occupations douces et tranquilles; le 10' celui deTËpi, sous lequel naissent les agriculteurs, les meuniers, les boulangers et aussi les sculpteurs des ornements do temples et de palais (v. 251-293). Avec le 8* degré de la Balance paraissent et la Flèche, portant au maniement du javelot, de l'arc, du harpon, et le Chevreau à la recherche de ses frères, qui préside à la naissance de ceux qui ont l'esprit souple et remuant ; avec le 27*, la Lyre, qui préside à celle des musiciens ^294-339). Le 8^ degré du Scorpion coïncide avec le lever de l'Autel, qui fournit les prêtres et les devins; le 12", avec celui des étoiles du Centaure qui donnent le goût d'élever et de soigner dans leurs maladies mulets et chevaux (v. 340-ri57). Au lever du 5' et du 30* degré du Sagittaire répondent celui de l'Arcture et celui du Cygne, l'une présidant à la naissance des ministres, des rois et des intendants de grandes maisons, l'autre portant à s'occuper des habitants de l'air et à en faire commerce (v. 358*389). Avec les premiers degrés du Capricorne se lèvent le Serpentaire, qui donne les charmeurs de serpents ; le Poisson austral, dont l'influence porte aux occupations fluviales ou

maritimes; les étoiles de la Lyre^ amies de l'équité; le Dauphin qui fournit l'aptitude à plonger et la souplesse des membres (v. 390-449). Avec le 1", le 12« et le 20 degré du Verseau paraissent Céphée de qui dépend l'austérité du caractère ainsi que la tendance à écrire des pièces de théâtre ou à les représenter ; l'Aigle qui préside en mal à la naissance des voleurs et des brigands, non moins qu'en bien à celle des grands généraux et des ministres d'Ëtat; Cassiopée, amie des recherches d'or et de l'orfèvrerie (v. 450- 537). Le lever du 12« degré des Poissons coïncide avec celui d'Andromède, constellation qui rappelle l'illustre prisonnière délivrée par Persée et dont l'action empêche les prisons et les captifs, même innocents, de manquer de gardiens. Le 21* degré des mêmes Poissom voit le lever de Pégase qui donne ou l'agilité ou le talent de guérir ; et avec les derniers degrés se lèvent : d droite, la constellation que les Grecs appellent i h -^i^toLv. (l'agenouillé) S féconde en fourbes, en voleurs^ amateurs d'industries dangereuses, acrobates ; à gauche, la Baleine sous laquelle naissent les entrepreneurs de grandes pêches de thons et de maquereaux, les préparateurs de saumure, les travailleurs des salines (v. 538^93). Enfin, l'auteur nous renseigne sur les pror priétés de la grande Ourse et de la petite Ourse, constellations voisines du pôle, qui inspirent le talent d'apprivoiser tous les animaux, même les plus farouches... Mais ici (v. 710) le développement est interrompu ; et la lacune doit être importante ; car, non seulement ce qui concernait les constellations est inachevé, mais le fragment que nous avons ensuite (v.711-745), ayant rapport aux étoiles de troisième, quatrième, cinquième et sixième ordre, devait évidemment être précédé de la distinction des étoiles en six classes et do l'énumération do celles de la première et de la seconde.

(1) Hercule.

UVHE OIATRIEME.

Dans ua des exordes dont il vient d'être qaestioD, Maoî- Ijus se datte « d'étendre le domaioe des Muses » :

Ducile, Piérides ; veslros eiteodere Boes CoDor. . . ■

et. plus d'une Tois, il se glorïlle de marcher, seul, dans une voie qu'il se trace lui-même. « Dans les herbes humectées de rosée, cherchons, dit-il très {Kiétiquement, une prairie qui soit vierge, une source qui retienoe son murmure en quelque grotte mystérieuse et que n'ait jamais ni efSeurée le bec des oiseaux ni aspirée d'en haut le feu du soleil. Ce que jcdirai est mien, je ne devrai rien à aucun poète; ce sera non pas UD larcin, mais une œuvre personnelle; sur mon char à moi je m'élève vers le ciel, sur ma propre barque je fends l'onde. »

Integra quEcramus roranles prala per herbas,

L'ndamque occultis medilantem murniur ia andis,

(juam Deque duralo gustannt ore volucres.

Ipse Dec ielberco Phicbus lib.-iverit igai-

yosln loquar; nulli vatum debebinius orsa ;

N«c furlum, »ed opus veniet ; soloque volamus

Id ca>luiii curni ; propria rate pellimas undas. *

Veut-il donc signifier par là qu'il tire de son fonds et qull ac puiso nulle part ailleurs tous les détails de la science des astres exposée par lui? On ne saurait lui supposer une telle prétention. Cetie science était pratiquée depuis bien des siècles et lui-même, dans le préambule de son poème, en

Il Aftron., III, ï. 3-4.

. ji.."*. V»r. Jbc. : ■jii.'tirant puur g^'-fhirinl ; ora pwur

décrit magnifiquement l'origine et les progrès. Nées dans les temples de Chaldée et d'Egypte, l'astronomie et l'astrologie, en passant dans la Grèce, y étaient devenues l'objet de l'attention de ses savants. Dès le VP siècle av. J.-C, sans parler de Thaïes et de Py thagore qui semblent n'avoir donné qu'un enseignement verbal S des savants comme eux, non moins astronomes que philosophes, tels qu'Anaximandre et Anaximène de Milet, Heraclite d'Éphèse, avaient fourni par écrit des leçous sur les astres. Au IV* siècle, Aristote, qui exerça une si grande influence sur toutes les connaissances humaines, n'avait pas négligé une branche de cette importance*; Eudoxe de Cnide, très versé aussi dans toutes les études de son temps, s'était livré tout particulièrement à celle-là'. Au IIP siècle, Eratosthène, dans ses trois livres rewYpaçixi, s'était attaché principalement aux observations astronomiques non moins qu'aux mesures géométriques; au IP, Hipparque, l'inventeur de la trigonométrie, le géographe qui proclamait la nécessité de s'appuyer, avant tout, sur le calcul des longitudes et des latitudes, s'était illustré par d'admirables recherches sur la marche du soleil et de la lune, par la découverte de la précession des équinoxes, par des travaux étonnamment précis sur les étoiles fixes*; et dans le début du P' siècle, le mathématicien Geminos, de Rhodes, avait écrit sur des matières analogues, comme le prouve un ouvrage qui nous reste de lui ^. La littérature du monde sidéral avait même, chez les Grecs, trouvé ses poètes : c'est en vers qu'Aratus de Soles, au IV» siècle, avait composé ses Phéno* mènes et ses Pronostics, et, depuis, d'autres avaient fait de même : tel Eratosthène avec son Hermès; tel Cléostrate de

(1) MM. Croiset, Hist. de la lit. gr., t. H, 2« éd., p. i93 et p. 497.

(2) Dans la luugue liste de ses ouvragr^s figurcut X livres lUpi oùpavoû (Du ciel) et -4 livres MefEupoXovixst.

(3) Cf. Letronnc, Sur les écrits et les traoaux de Cnide, diaprés Ideler, daos le /. des saoants, 1840.

( l) Cf. MM. Croiset, op. c, t. Y, p. 123 et p. 199. (5) Une iutroductiun aux Phénomènes d'Aratus.

Ténédos avec son Astrologie. D'autre part» Rome, qui, dès l'origiDe, avait reçu des Étrusques toute une discipline divinatoire, laquelle comprenait la divination par l'examen du ciel, n'avait pu se désintéresser des recherches orientales et helléniques. Le caractère superstitieux des Romains les avait portés plus que tous autres vers l'astrologie et l'astronomie réunies sous une même dénomination, et les philosophes Grecs, qui fréquentaient chez eux en grand nombre, n'étaient point faits pour les détourner de cette confusion, puisque nous lisons dans le traité De Divinatione S deCicéron, que celui-ci considérait Panaetius «comme le seul des stoïciens qui eût rejeté les prédictions des astrologues ». Nous pouvons nous rendre compte d'ailleurs de la tendance qu'eurent les esprits cultivés de Rome à étudier ces sortes de questions par la grande vogue qu'obtinrent dans toutes les classes du peuple romain les milliers de charlatans «qui abusaient et tiraient un commerce lucratif de la science chaldéenne. Les personnages les plus puissants de l'État se firent tirer leur horoscope ; Auguste luimême, dont j'ai raconté la visite au mathématicien astrologue Théogène *, ajouta tant de foi au sien « qu'il ne craignit pas, dit Suétone ^ de le publier et de faire frapper une médaille d'argent portant l'empreinte du Capricorne, sigae sous lequel il était né ». Comment les écrivains latins n'eussent-ils pas été tentés de traiter d'une science à laquelle presque tout le monde croyait? Cicéron, à la vérité, s'était contenté de traduire les Phétwmènes d'Aratus ; mais ses deux contemporains les plus renommés par l'étendue de leurs connaissances avaient on ne peut plus sérieusement porté leur attention sur l'astrologie. Nous l'avons vu, Yarron, le polygraphe avait résumé ce qu'il en savait dans un de ses livres ^, et Nigidius Figulus s'y était tellement adonné dans

(1) De Dioin , 11, At : « Pansetius, unus e stoicis astrologorum prcdicU rcjecit. •

(2) Voir tome 1, p. 17.

(3) Suét., Oct. Aug., U.

(i) cr. Ire partie, tom. III, p. 587.

LIVAE QUATRIÈME. CU. IX, i. 389

ses investigations et ses ouvrages, qu'on lui avait attribué une sorte de pouvoir magique en le croyant iniaillible dans l'art de prédire les destinées*.

Si, dans ces conditions et après tant d'écrits publiés non seulement en Grèce» mais à Rome même, Manilius s'était avisé de se donner pour l'inventeur de l'astrologie, son affirmation eût été accueillie par une moquerie générale. Loin de commettre une faute si déraisonnable, il a montré, avoué, à chaque instant, qu'il n'ignorait rien de ce qui avait été dit avant lui dans l'une et l'autre littérature. Parle-t-il, par exemple, dès le début de son poème, des éléments et de la constitution du monde, il énumère les divers systèmes auxquels a donné lieu cette question primordiale Qt il en dégage ce sur quoi l'accord s'est généralement établi ' . Explique-tril comment se détermine le point précis qui doit être reconnu pour horoscope, il commence par dire que la méthode ordinaire ne lui est pas inconnue,

Nec me vulgatae rationis praeterit ordo. . .

et il la développe'. Traite-t*il des supputations de temps correspondant aux signes, il cite tout au long Topinion de certains astronomes :

Sunt quibas et csli placeat. . . etc. ^

Gherche-t-il le degré des signes tropiques dont dépend le changement des saisons, il oppose entre eux trois avis différents, celui des Ghaldéens. un autre, dont les auteurs nous sont inconnus, et celui d'Hipparque : c Cette action, dit-il, est attribuée par des astronomes au huitième degré; il en est d'autres qui préfèrent la donner au dixième; et il n'en a pas manqué un pour enseigner que du premier

(1) Cr. 1» partie, tom. lU, p. 558.

(2) Astron., I v. 120142.

{3)AatrQn., III v. 218 sqq.

(i) Astron., ï\l v. 537 sqq.

degré dépend le changement des saisons avec les modifications des jours. »

Has quidam vires octava in parle reponuat;

Sunt quibus esse placet decimam ; nec defuit auctor

Qui primae momenta daret fraenosque dierum.'*

Il ne cache nullement qu'il puise les notions scientifiques émises par lui tantôt d'un côté, tantôt d'un autre.

En quoi donc consiste l'originalité dont il se vante? Eq ceci, que, le premier des Romains^ il a parlé en vers de l'astronomie sans se contenter, comme Tavait fait Cicéron, de traduire un auteur grec ; qu'il a composé lui-même tout l'ensemble de son poème, avec un plan à lui, dans une indépendance entière, sans suivre pas à pas ni la marche, ni la doctrine d'un prédécesseur. En effet, et c'est là un point sur lequel nous ne saurions trop insister, s'il lui est arrivé, comme ce n'est pas douteux, de se rapprocher souvent de Nigidius Figulus et de Varron ou de tel ou tel écrivain grec, il s'est dégagé constamment de tout lien absolu avec n'importe qui. Il n'a pas entendu procéder à la manière de Lucrèce qui avait mis toute son ardeur poétique et placé toute sa gloire à transmettre aux Romains la parole d'un maitre vénéré ; il a voulu parler en son propre nom, cnos/ra loqiiar:^; il a prétendu étendre le domaine de la poésie latine en s'élevant vers le ciel sur un char qui lui appartînt.

A-t-il évité, au point de vue scientifique, les dangers auxquels l'exposait cette indépendance d'allure ? Il n'est que trop certain qu'on peut relever chez lui plus d'une contradiction et beaucoup d'inexactitudes ou d'erreurs.

(t) Aatron., 111 v. 680-682.

Ainsi, tout ce qu'il dit, dans le V* livre, sur la concomitance du lever des signes avec celui des constellations extrazodiacales est peu exact. Il affirme, par exemple, (v. 38) que la poupe du Vaisseau se lève avec le quatrième degré du Bélier, tandis que, de son temps, les premières étoiles de cette constellation se levaient avec le onzième degré de récrevisse. 11 donne indistinctement le nom de canicule à la grande étoile du Chien et à la constellation tout entière (V. 207 sq.). Après avoir fait lever les Chevreaux (v. 102 sq.) avec le vingtième degré du Bélier, il en montre un, tout à fait inconnu, se levant avec le huitième degré de la Balance (v. 312). De même pour la Lyre qu'il donne deux fois : la première, sous son nom hellénique de Lyra, (v. 325) dans le vingt-septième degré de la Balance ; la seconde, sous son nom latin de Fides, (v. 410) dans l'un des premiers degrés du Capricorne. Au IV* livre, dans la description des décanies et de l'alliance des signes, il fait occuper la première décanie des Poissons au Bélier et la deuxième au Taureau (v. 358 sqq.), tandis que, comme le remarque Scaliger, la première doit appartenir au Capricorne et la seconde au Verseau. Dans le livre III, pour déterminer le point du cercle des signes qui commence à reparaître sur l'horizon (v. 483 sqq.), il indique, sans la blâmer, une méthode qui n'est autre que celle qu'il a réfutée victorieusement un peu auparavant au sujet de la détermination du point de l'horoscope (v. 218 sqq.). En empruntant à Eudoxe une affirmation concernant la mesure des jours et des nuits, il applique à tort à l'Egypte, sans doute pour avoir l'occasion de comparer les sept bouchés du Nil aux sept planètes, un exemple qui convenait à Cnide, patrie d'Eudoxe (272 sqq.). Au livre II, se laissant aller à son imagination poétique, il émet cette idée bizarre que les cercles cardinaux ont pour usage de contenir toute la machine de l'univers qui, sans eux, croulerait et s'anéantirait (v. 807). II dit, à propos des relations des signes entre eux, que le Taureau voit les Poissons, mais qu'il aime la Vierge (v. 488 sqq.); la vérité est que le Taureau voit, non pas les Poissons, mais

la Vierge elle-même, et que Manilius, comme le pense Bentley, a mieux aimé, en cet endroit, être poète qu'astrologue en parlant d*un amour qui devait tout naturellement permettre le rappel gracieux de Fenlèvement d'Europe par Jupiter. Au livre I, bien que la partie du ciel qui se voit au delà de Téquateur ne ressemble en aucune manière à celle qu'on observe en deçà, il imagine une ressemblance parfaite entre les deux pôles, supposant près du pôle austral deux Ourses pareilles à celles qui sont dans le voisinage du pôle boréal (v. 283-451). Je me contente de signaler dans chaque livre un ou deux exemples ou d'énonciations contraires à la vérité ou de passages dans lesquels il se met en désaccord avec lui-même; je ne veux ni en dresser la liste complète, ni surtout entreprendre à ce propos des explications qui ne sont pas plus de ma compétence qu'elles ne rentrent dans les limites de nos études ordinaires. Ce que je viens d'en dire suffit amplement pour montrer que la plupart des fautes qu'on est en droit de lui reprocher proviennent tantôt d'un discernement insuffisant dans le choix des documents dont il s'est entouré, tantôt des écarts de son imagiuation et aussi du goût qui le porte aux développements poétiques. Je ne crois pas qu'il faille pour cela le traiter avec la sévérité de Scaiiger qui lui applique l'épithète d'ccvaatpoXoYr^To; (ignorant en astrologie): mais il me semble impossible de le compter au nombre des grands savants astronomes ou des illustres astrologues de l'antiquité.

Y a-t-il du moins plus de fermeté dans sa philosophie que dans sa science des astres? Oui, certes. Non pas cepen. dant qu'il se soit attaché absolument à une école déterminée, ainsi que le prétendent plusieurs érudits, notamment le professeur Ferraz qui, dans sa thèse pour le doctorat sur la doctrine stoïcienne chez les poètes latins, rappelle le poète théologien des stoïciens, theologum illum sioicorum pœlam i . i

(1) De stoica disciplina apu4 poetas Latinos^ Pans, 186:2^ p. $2. -

On serait, à la vérité, tenté tout d'abord de se ranger h cette opinion, si Ton préjugeait qu'il devait y avoir union parfaite entre le stoïcisme et la croyance à l'astrologie Mais s'il est incontestable que les stoïciens croyaient à la divination et le proclamaient avec d'autant plus d'ardeur qu'ils voyaient en elle une preuve de l'existence des dieux, la divination comprenait beaucoup de branches et celle des astres ne ressemblait nullement aux autres. Les entrailles, les prodiges, les éclairs, les oiseaux, les sorts, les soDges,. etc. prédisaient les événements heureux et malheureux, tandis que les astres fixaient les caractères avec les vertus et les vices. Aussi Tastrologie ne concordait-elle pas aussi bien que les autres parties avec le fond de leur doctrine; ils l'admettaient parce qu'ils se trouvaient entraînés à ne faire d'exception pour aucune; encore avons-nous vu que Panaetius, si ami qu'il fût du (^lèbre astrologue Scylax d'Halicarnasse, avait osé la rejeter. Us ne témoignaient en tout cas aucune prédilection pour elle et vous pouvez remarquer dans le traité de Oicéron De divinalione que son frère Quintus, chargé de la défense du stoïcisme, s'étend avec complaisance sur tous les autres genres de divination, mais très peu sur celui-là. Quand même d'ailleurs tous les stoïciens se seraient portés avec enthousiasme vers l'astrologie, il ne s'ensuivrait pas encore que tou3 les astrologues dussent être considérés comme stoïciens. Notez précisément que les deux grands érudits, contemporains de Gicéron, qui avaient écrit sur l'astrologie, ne l'étaient ni Tun ni l'autre, NigidiusFigulus s'étant montré plutôt Pythagoricien et Varron partisan de l'ancienne Académie*. C'est donc sans jugement préconçu qu'il faut examiner la pensée de Manilius. Cet examen assurément vous fera trouver chez lui très souvent des idées conformes à la doctrine de Zenon, mais vous en verrez aussi qui sont communes à cette école et à d'autres, et vous en rencontrerez qui vous le montreront

(i) Voir 1» partie, tom. III, p. 571.

sur certains points non seulement indifférent, mais même opposé aux idées stoïciennes. En somme, il inclinait fortement, comme beaucoup de Romains de cette époque, vers le stoïcisme; mais il gardait sa liberté, se souciant peu de savoir si ses paroles s'accordaient avec celles de Zenon, de Pythagore, de Platon ou d'Aristote, allant de préférence, en mainte occasion, là où sa poésie trouvait le plus à s'épanouir en usant dans une large mesure de la méthode éclectique*.

Il combat nettement Épicure et Lucrèce dans le bean passage du premier livre où , saisi d'admiration devant Tordre constant de Tu ni vers, il déclare c qu'il ne peut obéir au philosophe qui, le premier, voulut nous persuader qu'une telle œuvre n'est due qu'au concours d'atomes imperceptibles dans lesquels elle doit un jour se résoudre. Non, s'écrie-t-il, ce n'est point un effet du hasard, c'est un ordre établi par une puissance divine ».

nec forte coisse magislra ;

Ut voluit credi, qui primus mœnia mundl Seminibus slruxit miniinis, inque illa resolvil.. . Non casus opus est, magni sed numinis ordo. *

Sa divinité toutefois n'est pas un dieu personnel, c'est le souffle qui vivifie et mène le monde; l'univers se confond avec Dieu même. « Je ne pense pas, a-t-il dit précédemment, qu'il puisse être démontré avec plus d'évidence que l'univers est gouverné par une sagesse divine et que lui-même est Dieu ».

Âc mihi tam praescus ratio non uila videtur, Qua pateat mundum divino numine verli, Atque Ipsum esse deum ;...''

(i) TeUe est, dans la thèse de M. G. Laoson citée plus haut, la conclasioD du chapitre important qui porte pour titre: Num Manilius stoicorum disciplinœ fuerit addictus. Cf. 11, p. ^-53.

(2) Aatr., 1 v. 485487 ; 531. — Voir Appendice ccclv.

(3) Aatr., 1 v. 483-485.

Et il le répète ailleurs en d'autres termes. « Je chanterai \su nature douée d'une secrète intelligence; la divinité qui» pénétrant le ciel, la terre et la mer, soumet l'immense ensemble à des lois communes; ce tout qui subsiste parle concert des parties et qui met en mouvement la raisoi> souveraine; car un même souffle circule partout, féconde le monde en tous sens et donne à tout ce qui vit sa forme ».

Namque canam tacita naluram > mente potenlem, Infusumque deum cselo terrisque freloque, Ingenlem aequali moderanlem fœdereniolem, Tolumqge alterno consensu vivere mundum, Et ralionis agi motu ; cum spiritus unus Per cunctas habilet partes, atque îrriget orbem Omnia pervolitans, corpusque animale figuret. >

la doctrine épicurienne, il oppose une sorte de panthéisme

astique qui, d'après les principes fondamentaux de l'as-

ilogie, ne peut établir l'harmonie des diverses parties de

[nivers qu'en plaçant les êtres de la terre sous la dépen-

[nce des signes du ciel. « Ce dieu, explique-t-il, cette rai-

qui gouverne tout, a voulu que les créatures terrestres

rendissent des signes célestes et nous force de recon*

litre que, si distants qu'ils soient, ces signes décident de

«vie et de la destinée des nations, des mœurs qui carac»

tvisent chacun des êtres de la terre ».

Hic igitiir deus, et ratio quœ cuncta gubernat, Ducit ab sthereis terrena anîmalia signis ; Qose quamquam longo cogit summota recessu Sentiri tamen, ut vitas ac fata minislrent Gentibus ac proprios per singula corpora mores. ^

système aboutit ainsi au déterminisme. Car dès lors destin règle tout d'une manière absolue ; les événe-

(llVar. : Naturœ.

{WAstr,, 11 V. 60-66.

{2mt8tr., H V. 82-«6.

ments sont irrévocablement liés aux temps qui doivent les produire; et non seulement l'instant où nous naissons détermine notre mort, mais du même principe découlent pour nous les richesses, les dignités, plus souvent la pauvreté, les aptitudes pour les arts, les bonnes mœurs et les vices, les malheurs, la perte ou l'augmentation des biens. Rien de ce que le destin nous a réservé ne peut nous manquer et jamais nous ne pouvons acquérir rien de ce qu'il nous a refusé ».

Fata regunt orbcm, certa Blant omnia lege, Cunclaque per certos signantur tempora casus. Nascenles morimur, finisque ab origine peodet. Hinc et opes et régna fluunt, et sspius orta Paupertas ; arlesque dtitae, moresque creatis, Et vitia, et clades, damna et compendia rerum. Nemo carere dato polerit, Dec habere negatum. ^

Il pressent bien qu'en plaçant les actions morales de l'homme non moins que le reste sous l'empire des astres, il s'expose au reproche qu'on adresse d'ordinaire au fatalisme : «Vous détruisez, va-t-on lui dire, la notion du bien et du mal et partant le fondement même de la société ». Aussi va-t-il au devant de l'objection : « Ma doctrine n'entend ni justifier le crime ni enlever son prix à la vertu. Déteste-t-on moins les herbes mortelles parce qu'elles ne viennent pas librement et sont forcément le produit de leur semence ?... Ainsi nous devons d'autant mieux estimer la vertu qu'elle est un don du ciel et d'autant plus haïr les criminels qu'ils sont nés pour le crime et son châtiment. Peu importe d'où vient le crime, c'est le crime; le destin, qui le veut, en veut aussi l'expiation ».

Nec tamen haec ralio facinus defendere pergit, Virtutemve suis fraudare in praemia donis. Nam neque morliferas quisquam magis ederit herbas, Quod non arbilrio veniunt, sed semice certo.. •

(I) Astr., IV V. li-Sl. Var : nemo caret damno,poterit....

Sic hominum meritis tanto ait gloria major, Odei'imus magis in culpani pœnasque creatos. Nec refert scfclus unde cadat, sceius esse fatendum ; Hoc quoque fatale est, sic ipsum expeadere fatum. ^

Explication bien spécieuse et qui, tout en tendant à sauvegarder les lois de la société, ne fait qu'affirmer une fois do plus, et plus nettement que jamais, son déterminisme appliqué à l'ordre moral. Mais si, d'une part, sous son mécanisme universel, il écrase ainsi la faiblesse humaine, de l'autre, avec un enthousiasme véritable, il dépeint la puissance de la raison de l'homme, qui le rend susceptible de tous les progrès de la science, qui lui assure la supériorité sur tous les animaux, et qui, s'identifiant à l'âme universelle, lui permet, en tentant tout, en venant à bout de tout, de prendre possession du monde, d'appro* fondir les secrets de la nature, de monter jusqu'au ciel d'où il tire son origine.

Aut cuiquam genitos, nisi cîc!o, credere fas est Esse homines ? *

Ne lui reprochons pas d'admettre à la fois ces deux idée» contraires : la destinée de l'homme marquée tout entière par les astres dès l'heure de sa naissance et laction puissante de la volonté humaine. II y a là un problème insoluble et qui se représente hélas! dans bien d'autres doctrines philosophiques et religieuses comme dans la sienne. Nous avons vu' comment Cicéron l'a étudié dans son traité De Fato et de quelle manière, après y avoir fait établir par Ghrysippe la coexistence d'une prescience divine et de la responsabilité de l'homme, il a reconnu que notre esprit ne saurait saisir le lien qui rattache les deux affirmations, bien que Tune et l'autre séparément com-

(1) Astr., IV V. 108-111 et 113117.

(2) Aatr.t IV v. 896-897. — Voir sur les progrés de la science et sur 1& dignité de IMiomine, Appendice cccliv et ccclx.

(3) Ire partie, tom. Ul p. 284.

portent la vérité et qu'elles soient à elles deux le fondement de la religion et de la morale*. Manilius d'ailleurs tire de l'ensemble une morale pratique» des préceptes de conduite •qui, amenés par des voies différentes» se trouvent être les mêmes que ceux de Lucrèce. Il nous avertit de ne point consumer nos jours en vains projets, en craintes affreuses et en désirs chimériques, et de vivre dans le présent au lieu de ne vivre jamais que dans l'avenir :

Quid Um sollicilis vitam consumimus annis? Torquemurque metu, caecaque cupidioe rerum ?

et nullo votorum fine beati,

Victuros agimus semper, nec vivimus unquam ? >

Il nous conseille le contentement du peu de bonheur qui nous échoit, la résignation à nos misères, et, sans murmure contre les décrets du ciel, la soumission à notre sort :

sors esl sua cuiquc ferenda.'

Ces développements philosophiques qui, pour la plupart^ se trouvent dans les exordes de ses livres, forment, par rélévation des pensées et la fermeté des expressions, un des jplus beaux ornements de son poème.

11 y en a beaucoup d'autres. Car il a beau dire quelque part qu'il ne faut pas chercher chez lui les charmes d'une -douce poésie parce que la matière qu'il traite n'est pas

(1) Cf. August, CU. D., V, 8.

(i) Astr., IV V. 1-4 ; i-5.

(3) Jd., IV V. 21

susceptible d'agréments et ne permet que Tinstruction,

nec dulcia carmina quaeras ;

Ornari res ipsa negat, contenta doceri ; ^

ce n'est là de sa part qu'une précaution oratoire prise au début de l'une de ses expositions techniques les plus arides. Il cherche, au contraire, dans toutes les ressources de la rhétorique les moyens de répandre le plus de fleurs sur la sécheresse naturelle des théories et des explications scientiflques de son sujet. Il nous dit même, à plusieurs reprises, espérant bien tirer de son entreprise une gloire d'autant plus grande qu'elle nous aura paru plus difficile, combien sa tâche diffère de celles des autres poètes, et comment, dans l'enseignement méthodique d'une science dont les parties se divisent et se subdivisent à l'inflni, il lui est peu commode non seulement d'en donner avec exactitude les moindres détails, mais encore de les exprimer en un langage personnel et poétique.

La m^^thologie lui était tout indiquée comme une de ses principales sources de poésie. Ne faisait-elle pas partie en quelque sorte de la science même qu'il enseignait ? Qu'était-ce, en effet, que tous ces noms donnés aux astres par les anciens et que nous-mêmes avons conservés sans en garder la sigDiflcation, sinon ceux des dieux qu'ils adoraient dans leurs temples, ceux des héros et des animaux célébrés dans leurs légendes? Pour se rendre compte les propriétés des étoiles, ne fallait-il pas que les astrologues connussent l'histoire et le caractère des êtres mythiques qu'elles représentaient ou sous l'empire de qui elles se trouvaient ? Ainsi s'imposait à eux, dans l'examen du ciel, le rappel des récits fabuleux. Manilius n'a donc pas manqué d'en tirer un large profit. On peut même dire qu'il en a quelquefois abusé. Par exemple, dans l'épisode d'Andromède, qui, isolément et pris en lui-même, est un morceau tout à fait remarquables il se laisse aller à un développement dont l'étendue ne

(1) Astf,, 111 V. 38-39.

(2) Jd j \\ V. 5^n-615. J'en donne une partie à V Appendice ccclxi.

cadre pas avec le raisonnement scientifique au milieu duquel il l'introduit. D*un autre côté, entraîné. par le goût de ces épisodes, pour en amener un, il use de termes qui lui servent habilement de transition mais qui scientifiquement cessent d'être parfaitement exacts : c'est l'écart qu'il commet, avons-nous vu, à propos des Poissons, du Taureau et de la Vierge, pour rappeler l'enlèvement d'Europe par Jupiter. Mais soyons justes; reconnaissons que cette dernière faute est exceptionnelle en son genre et qu'il n'a pas non plus, en général, donné à ses explications mythologiques plus de place qu'il n'était raisonnable.

L'histoire, à bon droit également, pouvait être utilisée. Rien n'établit mieux une théorie que les exemples qu'on apporte à l'appui. Et quoi de plus logique, pour porter à la croyance de la destination, que de citer les destinées d'un Sylla, d'un César, d'un Auguste qui tous attribuaient euxmêmes leur étonnante fortune à l'astre qui avait présidé à leur naissance ? Quoi de plus décisif, pour démontrer l'instabilité des choses humaines en regard de la force invincible du Destin, que le tableau des grands événements qui abattaient la puissance des Priam, des Crésus, des Xerxès, des Tarquins, des Annibal et qui précipitèrent plus d'une fois Rome elle-même en des malheurs extrêmes ? Quoi de plus propre à persuader ses lecteurs de Tinfluence des météores sur la vie d'une nation que de rappeler les présages célestes qui, connus de tous, passaient pour avoir annoncé jusque dans les derniers temps les malheurs publics? Et puis dans la description des diverses parties de la terre, comme dans celle des races difiérentes qui la peuplent, n'y a-t-il pas des arguments en faveur des données astrologiques? Aucun de ces moyens, qui se prêtent évidemment à la poésie, n'est négligé par lui, et, dans l'usage qu'il en fait, il se plait, non sans raison, à s'arrêter tout particulièrement sur les exemples tirés de l'histoire des Romains.

La peinture des caractères entre aussi, non moins naturellement, dans son sujet. Puisque les aptitudes, les penchants, les mœurs de chaque individu, d'après la science

astrologique, dépendent de son horoscope, il devient nécessaire, pour faire connaître la propriété de chaque étoile, d'analyser la conduite que tiendra celui qu'elle domine. De là toute une série de portraits brièvement et finement dépeints, qu'on pourrait comparer à ceux de Théophraste et à ceux de notre La Bruyère. Voyez, par exemple, cette silhouette de l'homme à l'amabilité constante, voire gênante, qui naît sous le brillant astre d'Orion : « Il a l'esprit vif, le corps alerte, veut toujours obliger, se jette à chaque instant avec un courage infatigable au milieu des tracas ; à lui seul il vaut tout un peuple ; il habite à la fois la ville entière, se montrant à toutes les portes, portant dès l'aube le même bonjour à tous, ami de tout le monde ».

Maximus Orion

SoUertes animos, velocia corpora finget, Atqueagilem ofGcio mentem, curasque per omnes Indelassalo properantia corda vigore, Inslar erit populi, tolaque habitabit in urbe Limina pervolitans, unumque per omnia verbum Mane salutandi porlans communis amîcus. ^

Puis, en opposition à ce complaisant aimable, regardez l'intrigant» foncièrement exploiteur, à la naissance de qui préside le Chevreau : « Il est souple, inquiet, et, plein de ressources, s'immisce dans toutes les affaires, sans se contenter des siennes. Il se mêle de celles de l'État, est perpétuellement auprès des magistrats et dans les tribunaux; jamais, avec lui, il ne manque d'enchérisseur aux ventes publiques, d'acquéreur à la criée des biens confisqués, d'accusateur contre les coupables qui ont frustré le trésor. Il est l'agent de toute la ville. Porté d'ailleurs aux amours faciles, il passe aisément du forum aux plaisirs de la table, s'exerce à la danse et s'amollit dans le jeu du théâtre. >

Haedus

Sollertes animos, agilataque pectora in usus Efûngit varios, deficienlia curis,

(1) A8tr.,\, Y. 58; 61-66.

UTBE QCATBOŒ. GL IX« C

Cogadorcsl la v^irios;

MobilisH

Arec les caractères défilent ainsi devant ncNis, dans le cours da quatrième et do cinquième lime, les prctfessioDs, les industries, les métiers qui s'exaucent tant en TîDe qu'à la campagne, tant sur terre que sur mer^ Souvent, comme dans les âeax portraits ci-dessus, la satire s*v donne carrière : telle est cette description de rannateor qui, né sons le signe de l'Ecrevisse, fait avidement le oonunerce maritime : « Opiniâtre en ses desseins, sans jamais commettre de prodigalités en rien, il emploie mille ressources à la recherche du lucre. Il fait le commerce avec rètranger et ne craiat pas de confier sa fortune aux vents quand il prévoit ane disette qui lui permettra de spéculer sur le renchérissement des denrées en revendant au inonde les biens du monde. 11 s^oavre même de nouveaux marchés en des terres inconnues, demande de nouveaux tributs à des peuples qui vivent sous un autre ciel, achète à bas prix poar revendre vite et cher, navigue en comptant sur une prompte échéance, dans des calculs cbers aux usuriers, vend le temps pour doubler son capital. Il a Tesprit subtil et ardent au gain. >

lUe U'UM animi, nu'losque effusos in usus, Allrihuit varios qusilus ârlemque lucrorum : Merce pereOTna fortunam ferre per urbes. Ex STa\ia annooae speculantem îocendia rentls Crtrdere opes, orbîque orbis b<>oa vcndere posse :

(1 Aêtr., Y. v.3li; 315-3*4.

il Voir à V Appendice ccclxii le tableaa d«« métiers pur lesquels ob exploite la mer.

Totque per ignolas commercia jungere terras, Atque alio sub sole novas exquirere praedas, Et rerum prelio subitos componere census. Navigat, etceleres optando sorlibus nnnos, Dulcibus usuris, aequo quoquc, lempora vendit. Ingenium sollers, suaque incompendia pugnax.

Mais, parce qu'il emploie si volontiers les ornements poétiques que lui procurent la mythologie, Thistoire et la peinture des mœurs, n'allez pas croire qu'il n'en trouve aucun dans les détails, même les plus scientifiques, de son sujet. Plusieurs parties de ses explications évidemment ne laissent pas que de nous paraître arides; elles se ressentent nécessairement, et par leur sécheresse et par leur étendue, de la complication des formules et des calculs auxquels il doit recourir et qu'il se sent dans l'obligation de nous faire comprendre; combien d'autres, néanmoins, se trouvent agrémentés de développements puisés à une source qui jaillit de la nature même et des qualités essentielles des corps célestes qu'il décrit! Parle-t-il du zodiaque, il lé compare à un baudrier constellé dont l'éclat des ciselures illumine l'immensité du monde;

Sed nitel ingenli slellatus balteus orbe Insignemqûe facitcielato luraiue mundum;'

veut-il donner une idée du nombre incalculable d'étoiles dont l'espace infini du ciel se montre peuplé par une nuit lumineuse, il affirme que les fleurs qui couvrent la terre, les grains de sable accumulés sur les rivages de Tocéan, les fiots qui se succèdent sans cesse sur la surface de la mer, les feuilles qui tombent par milliers des forêts ne peuvent en quantité leur être comparés :

Tu m con ferla licet caeli fulgentia templa Cerncre Inminibus solidis, lotumque micare Stipalum stellis mundum, nec cedere summa

(1) Astr., IV, V. 165-175.

(2) Astr., I, V. 670-1)80.

4M UTB£ OCATftIÊME. CH. IX, «.

ricrlbos, aot fKCs carrcni per lîtos arcas ; S^ ff[}<4 eaol KiDp^ naseentes cqwire fluctns, Oa<>^ d^Upia Cèdaal fo!ionm rallia iâiis, AiopLas bor ujms nainero volitare per orbem.^

Vous serez conraiocos de la puissance de sa poése sons ce rapport lorsque tous aurez la des moroeaax comme aon tableau des quatre saisons ramenées périodiqaement par les soignes tropiques'; sa démonstration originale et hardie des régions polaires'; sa description des étoiles filantes et des comètes'; ou celle qu'il donne de cette Toie lactée' dont il étudie ensuite l'origine d'après les direrses explications que fournissent la science et la légende et dont il termine l'examen par cette supposition, d'une poésie mer- Teilleuse et grandiose, née peut-être d'une réminiscence du S^/ru^e de Scipion, à savoir qu'on pourrait bien y Toir le séjour réservé à tous les grands hommes qoi, par leor géoie, leur sagesse, leur héroïsme et leurs vertus, ont le plus approché des dieux.

Quant au style des Astronomiques^ il laisse, nous devons le reconnaître, fréquemment à désirer ; et qu'il y ait dans la confusion et l'obscurité, que montrent beau coup de passages, des défauts inhérents au caractère même de l'auteur, qui n'a pas su soutenir d'une manière égalé son effort, nous ne saurions en douter. On relève chez lui de longues parenthèses, des périodes embrouillées, un goût excessif pour l'allitération, l'apostrophe, l'antithèse*, les figures

i\) Anir., V, 7Î7-733.

(t) Voir Apppendicc cccliz.

(3) Id, cccLViii.

U) 1(1. CCCLVIl.

(5) Id. cccLVi.

ii')) K\. : In cujuB catidain conteoto dirigit arcu... (I, v. 269.)

(■nu.) £ peiina et pendcns populum suspendct ab ipso.... (V, v. 656.) Kx. : PusUiue tuos, Thrasiineoc, lacus ;.... (IV, v. 38.) (npMtr.) ..... Appositis tu, Taure, duobus

Vin<!U ; sed totidem Geminoruin viDceris astro. Tuquo bis octonos, Cancer, binosque trienles; Bisque novcni, .Ncincu^c, dabis.... (Ml, v. 568-571)

LIVKE QUATmÈME, GU. IX, 6. 405;

de niots et toutes sortes de jeux de rhéteur. La langue» en ; même temps, présente de fréquentes irrégularités» des archaïsmes trop nombreux» un abus d'héllénismes dans, l'emploi des cas et des modes» voire un emploi trop répété d'expressions grecques ^ A ce dernier reproche» qu'il pré-> voyait, il s'est efforcé de répondre davance : « Si parfois» dit-il» j'emprunte les termes d'une langue étrangère» ce^ sera la faute du sujet» non celle du poète : il est des choses , que le latin ne pourrait rendre et qu'on ne p.eut mieux exprimer que par les termes qui leur ont été appliqués tout d'abord. »

El si qua externa referentur nomina lingua. Hoc operis, non vatis erit ; non omnia Qecti Possunt, et propria melius sub voce notantur. *

Mais» quelque compte qu'on tienne des difficultés d'élocution que présentait la matière à traiter» et par ailleurs, quelque part qu'on veuille faire aussi, sous le rapport de la négligence et de l'obscurité, aux transpositions et interpolations introduites par ceux de qui nous tenons les manuscrits, il est certain que tout est loin d'être bon dans le siyle du poème. Seulement, à côté des passages négligés» confus ou incorrects il en est beaucoup d'autres où le style» soigné» précis» net et coloré, répond admirablement au mouvement de la pensée dans les sphères les plus élevées de la philosophie comme dans les parties les plus fines des moindres esquisses; il prend alors des qualités qui le rendent égal à celui des plus grands poètes. D'autant plus que la versification est d'une correction» d'une régularité

Ex. : Tum di quoque

(aniitj Qugesieere deos : dubitavit Juppiler ipse

Quod poterat non posse timena. (I, v. Aft.)

Inoictum deôicta morte Catoncm... (IV, v. 87.)

Damnatuaque suas melius damnaûit Athenas.... (l, v. 774.) (1) Cf. Fr. Jacob, op. L, Index, pp. 199-225. (2; Astr,, Ilî, y. 4042.

406 LIVHE QUATRIEME. Cfl. IX, 6.

{A^sque toajoars parfaite^ et qu'il serait difBcile d'imaginer dans Fhexamètre latin plus de plénitude, d'expression et dliarmonie que Manilius n'en a donné d'ordinaire au sien. Somme toute, malgré le fond chimérique de la science qull professe, malgré l'aridité de son sujet et certaine lélauts manifestes, grâce à l'émotion que lui donne une conviction ardente, grâce à une vivacité d'imi^nation qui corrobore, loin de l'affaiblir, son talent d'observateur et de philosophe, grâce enfin à la beauté de son style, lorsqu^il le soigne, et à sa science complète des vers, Manilius peut être considéré comme un des poètes les plus originaux et les plus dignes d'attention. Son poème, sans briller d'un éclat comparable â celui des chefs-d'œuvre que nous avons examinés, nelaisse pas de projeter encore quelques rayons de belle lumière poétique sur les dernières années du règne d'Auguste *.

(i) L. MûUer, Philol, XV, pp. 481, i9â ; />e l'e métr,, p. 5i : « Bfauûliam U picrisque rebus sevirissimam quamque sequi Icgcm. • — Cf. Th. Bill, Hist. hex. lat.^ ht.

it) Voici en quels termes Jos. Scaliger s'exprime sur le compte de ManiUiu: « Poeta ingeoiosissimus, oitidissimus scriptor, qui obacaras res Kam laculeoto sermooe, materiam morosissimam tam jucuadu characlere exornare' potuerit, Ovidio suavitate par, majeslate superior. In primis omnia ^ns proflcmia et 'sapcx^ivti; extra omnem aleam posita suot. Niliil illis divinios copiosius^ gravius et Jucundius dici potest. Audiamus itaque olorum caneatem. • Prér. de son cd. — Vossius porte sur lui un Jugement tout aussi flatteur : « Lcgenti Manilium itcrum iterumque, omnia lemporibus AugusU videntur convenire». De poet. lat., p. 36.

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