‹ Histoire de la littérature latine au temps d'Auguste (volume 2)Chapitre 32 sur 46 · IX · texte numérisé non relu

IX

(4) Saturn»^ I, t.

<5) Char., I, p. lil).

420 LIVHE CINQUIÈME. CU. I, 2.

qu'il a doDné lo sens passif au verbe cansolabar dans ces mots : « Sed cum oh ea, quse sperabam, dolebam, consolabar ot ea, quse a'mut'»; et de même, au mot experta: c Cujus experta virlus bello Germanias, trad%icta ad custodiam Illytici est*». Charisius, en parlant du root catinus, au masculin pour caiinum, explique que cette forme a donné lieu au diminutif caiillus employé par Pollion dans le sens de petit plat lorsqu'il a dit : c volilantque urbelota catilli^ ».

Voilà tout ce qui nous reste de tant de discours et de plaidoyers prononcés par lui. Pour l'apprécier nous n'y trouvons pas des éléments suffisants et il nous faut recourir aux jugements des anciens. Tous le tenaient en grande estime. Quintilien, particulièrement, se plaisait à puiser des exemples chez lui. Non pas cependant qu'il le trouvât irréprochable. Pollion, il est vrai, n'appartenait pas tout à fait à cette classe d'orateurs dont il a été question à propos de Cicéron et qui, comme Bru tus, refusant à la manière de parler àfi grand orateur le véritable caractère de l'atticisme, plaçaient l'élégance attique dans le style coupé, la concision de la phrase, la frugalité des mots; mais il s'en rapprochait beaucoup pour se mieux poser en rival. Quintilien, avec la prédilection quïl professait pour Cicéron, ne pouvait donc pas louer sans réserve celui qui tenait tant à ne pas lui ressembler ; il reconnaissait les hautes qualités de son éloquence, mais marquait avec précision le point sur lequel il le jugeait inférieur: c II y a dans Pollion, dit-il *y beaucoup d'invention ; une exactitude si grande que quelques-uns y trouvent de l'excès; de l'habileté aussi et de la vigueur ; quant à Téclat et à l'agrément de Cicéron, il en est si loin qu'on le croirait plus ancien d'un siècle. > Toutefois, même sur ce point, autant il distingue l'abondance de Cicéron du vice de ses imitateurs qui la font

(1) Prise., VIII, 4, p. 370.

it) Id., Vin, i, p. 372.

(3) Char., I, p. 61.

i4j Jnst. Orat., X, 1, l>â.

tomber dans la diffusion, autant il établit une différence entre l'exactitude un peu sèche de PoUion et Taridité de ceux qui se disent ses émules. « Le malheur, explique-trilS de ceux qui ne s'arrêtent qu'à la surface de Téloquence, est de tomber dans le défaut voisin de la qualité qu'ils recherchent: ils remplacent l'élévation par Tenflurc, la concision par la maigreur, la richesse par un faux luxe, etc. ; obscurs à force de précision, ils se croient supérieurs à Salluste et à Thucydide ; secs et décharnés, ils s'égalent à PoUion ; lâches et languissants, s*ils ont embarrassé une pensée dans une longue périphrase, ils affirment que Cicéron n'aurait pas mieux dit. » Plusieurs fois d'ailleurs le grand critique littéraire accole, dans les conseils qu^il donne, les noms de PoUion et de Cicéron. Parle-t-il, par exemple, des grands orateurs qui, pour le succès de leurs causes ou l'ornement de leurs plaidoyers, ont fait des excursions dans le domaine des anciens poètes, il remarque « que, chez Cicéron surtout et souvent aussi chez Asinius, on trouve des citations tirées d'Ennius,d'Accius,dcPacuvius, de LuciliuSfde Téronce, etc. »; et il montre que non seulement leur érudition poétique délassait agréablement leur auditoire de la sécheresse des discussions judiciaires, mais qu'eux-mêmes recueillaient ainsi dans les sentences des poètes des espèces de témoignages à l'appui de leurs thèses*. Admet-il, eu prouvant le mauvais effet généralement produit dans la prose par certaines portions de vers, que les vers ïambiques s*y font moins sentir, parce qu'ils se rapprochent davantage de la conversation, il note que, si l'on rencontre beaucoup devers entiers de cette espèce échappés à Brutus, on en voit un certain nombre dans les discours d' Asinius et quelques-uns aussi dans ceux de Cicéron'. Ce rapprochement continu des deux noms sous sa plume prouverait à lui seul la place glorieuse qu'il aurait attribuée k

(1) Inst. OraL, X, 2, 7.

(1) Id, I, 8, iO.

(3) Id., IX, 4, 76.

PollioQ dans un classement des orateurs par ordre de mérite ; sans aucun doute, il Teût mis immédiatement après celui qu'il proclamait volontiers le roi du barreau. Le Dialogue sur les Orateurs étant une discussion sur les mérites respectifs de Técole ancienne et de Tccole nouvelle, nous ne devons pas nous étonner d'y entendre exprimer par les interlocuteurs des opinions contradictoires : il est naturel que le partisan des modernes n'y émette pas sur les personnages éloquents dont il parle la même appréciation que le partisan des anciens. Aper ne traite donc pas Pollion avec avantage, et, lorsqu'il compare le discours au corps humain, dont la beauté ne consiste pas dans des veines en saillie et des os que l'on compte, mais dépend d'un sang pur et tempéré qui arrondit les membres, nourrit l'embonpoint, déguise les nerfs eux-mêmes sous un coloris vermeil et d'agréables contours, il blAme Pollion de n'avoir pas donné à sou éloquence les qualités de brillant et de fraîcheur qu'il réclame; il lui reproche d'avoir cherché ses modèles en des temps trop éloignés, de ressembler à un orateur qui aurait étudié au milieu des Ménénius et des Appius et de faire revivre Pacuvius et Attius, non seulement dans ses tragédies, mais encore dans ses discours, tant il est dur et sec, adeo durus el siccus esl " >. Mais n'oublions pas, en lisant ceci, ce que, dans le dialogue, Maternus dit à Messala une fois qu'Aper a fini d'exposer sa thèse: « Malgré les éloges qu on vient de nous prodiguer, nous ne comparons aucun de nous à ceux auxquels Aper vient de livrer la guerre. Lui-même no pense pas ce qu'il dit; mais, selon une méthode ancienne et souvent adoptée par vos philosophes, il a pris pour lui le rôle de contradicteur '. » Messala combat alors ce qu'a dit Aper : il compare à la génération de Démosthènes, qui vit des Eschine. des Hypéride, des Lysias et des Lycurgue, celle de Cicéron, dans laquelle, « au-dessous de lui, les Calvus,

(1) ï)ial. de ornt., "21. Voir ci-dessus p. '3ti.

[i) Id, a.

les Asinius, les César, les Caelius, les Brutus ont pris sur leurs- devanciers et leurs successeurs une prééminence avouée »; il reconnaît « entre eux tous un goût et des principes semblables et comme un air de famille, mais avec des talents divers » quUl prend soin de préciser en jugeant chacun d'un mot, et il trouve Asinius Pollion plus nombreux que tous les autres, numerosior *.

Sénèque le Philosophe fournit aussi sur lui une appréciation explicite. Dans une de ses lettres à Lucilius, en dissertant sur le mérite des écrits du philosophe Fabianus, il aborde la question du style le meilleur et il est amené à comparer Cicéron et Pollion. c Lisez Cicéron, dit-il, sa phrase est uniforme : l'allure en est lente et pleine de mollesse, sans être efféminée ; celle de Pollion marche par saccades, par soubresauts, et, dans le moment où l'on s'y attend le moins, s'arrête tout à coup. Chez l'un, elle se termine; chez l'autre, sauf de rares exceptions, elle tombe.» Mais la constatation do cette diiïérence n'empêche pas Sénèque de placer le style de Pollion, par ordre de mérite, après celui du premier des orateurs romains ; il le fait passer avant celui de Tite-Live et remarque « qu'une chose n'est pas petite pour être moindre que la plus grande ^ ».

De tels jugements ne nous laissent aucun doute sur l'excellence des discours de Pollion. Tous vraisemblablement n'étaient pas d'une valeur égale : il avait besoin de beaucoup de travail pour les produire bons et la vogue dont il jouissait le forçait à parler si souvent qu'il lui devenait impossible d'y apporter toujours le soin qu'il aurait voulu. Pline le Jeune ** nous a même conservé à ce propos une parole qu'on lui prêtait : « Bien plaider m'a fait plaider souvent; plaider souvent m'a fait plaider moins bien; Commode agendo faclum est, ut sxpe agerem; sxpe agendo, ut

(i) Dial. deorat., 25.

(2) «r Sed non statim pusillum est, si qiiid tnaxtmo minus est. » Epist. ad Lucil., C.

(3) Epi8t.,\% 29.

424 LIVRE CirtQUIEUt. cil. I, i.

minus commode. > Ce mot prouve surtont combien ii était exigeant envers luî-mèmo; car nous ne voyons nullement qu'il ait encouru le reproche de s'être montré, dans la partie la plus active de sa carrière oratoire, inférieur à ce qu'il avait été dans le commencement; et, si l'urgence d'une cause lui a fait parfois prendre la parole sans une préparation sufilsaote à son gré, nous savons qu'il portait son éloquence soignée, sans parler de ses tragédies, sur bien d'autres œuvres encore que les plaidoyers qu'il prononçait.

Il composa, en effet, contre L. MunatJus Plancus toute une série d'écrits dénommés lellres par Aulu-Gelle etdixours par Pline le Naturaliste. Aulu-Gelle, qui ne les cite' qu'à propos d'un reproche adressé au style de l'historien Salluste, ne nous donne aucun renseignement sur eux; mais Pline' nous apprend qu'il y avait travaillé avec la pensée de ne les publier, soit par lui-même, soit par ses héritiers, qu'après la mort de Plancus, afin que celui-ci ne put y répondre. « Plancus, ajoute-t-il, comme on lui ût connaitrc cette entreprise et cette intention, répondit qu'il n'y a que les fantômes qui entrent en guerre contre les morts et, par ce mot, réussit si bien à réfuter d'avance ce que contenait l'ouvrage que les savants le considèrent comme un modèle d'impudence. » Il est probableque l'orateurs'y livrait à toutes sortes d'invectives; et il fant avouer quel» conduite politique de celui qu'il y prenait à partie pouvait excuser un manque de retenue : vous vous rappelez la longue série de ses honteuses trahisons et l'épithète, si bien méritée, de morbo proditor par laquelle Velléius Paterculus devait plus tard le stigmatiser'.

Les lettres courantes de Pollion durent être nombreuses. Nous ne possédons que les trois pièces conservées dans un des recueils de la correspondance de Cicéron* et qui, par

II) Nocl. Att., X,36.

(31 Hi»t. nat.. I, à la fln de la prétecc. |3j Vuir l-* partie, lom. III, p 405. (*j AdJamiL. X, 31, 34, 33.

conséquent, appartiennent à la première moitié de sa vie. Chargé alors du commandement de l'Espagne ultérieure, il écrivait, dans la première, qu'il était prêt à se tourner contre quiconque aspirerait à la tyrannie et à affronter tous les périls pour soutenir la cause de la liberté; dans la seconde, il mettait Cicéron au courant de ce qui se passait autour de lui et tout particulièrement des abus de pouvoir de son questeur Balbus, lesquels n'étaient pas sans analogie avec quelques-uns de ceux qu'avait naguère commis Verres; il lui disait ce qu'il avait dû faire pour rester le maître de ses trois braves légions, les mettait à la disposition de la république et regrettait qu'on n'eût pas encore tiré plus d'utilité de ses services; dans la troisième, au sujet des événements qui se précipitaient, il lui exprimait encore les mêmes regrets et protestait de son dévouement au gouvernement républicain en ces termes véhéments : « Je ne veux ni manquer à la république, ni lui survivre; nam neque déesse, neque superesse reipublicae volo. » Ces trois lettres, qui certes ne manquent ni d'habileté, ni d'éloquence, nous font vivement regretter la perte de toutes les autres, et au point de vue de la politique du temps qu'elles serviraient à éclairer sur bien des points, et aussi sous le rapport des questions littéraires qu'il se plut à y traiter lorsque, le gouvernement d'un seul étant établi, ces questions, comme nous le verrons tout à l'heure, prirent à ses yeux plus d'importance que jamais.

Mais ce que nous devons regretter plus encore peut-être, c'est le grand ouvrage historique dont Horace nous a fait connaître le sujet, si hérissé de difficultés, dans ces vers de l'ode qu'il lui dédiait :

Motum ex Metello consule civicum, Bellique causai, et vitia, et modos, Ludumque Fortunse, gravesque Principum amicitias, et arma

Nondum expiatis uncta cruoribus, Periculosae plénum opus aleœ

Tractas, et incedis per ignés Suppositos cineri doloso. ^

Les troubles civils nés sous le consulat de Méttllus. les causes de la guerre, ses crimes et ses vicissitudes, les jeux de la Fortune, les funestes accords des grands, les armes teintes d*un sang qui n'estpas encore expié, voilà, dans une œuvre pleine de dangers et d*écueils, ce que tu racontes, et tu marches sur des feux recouverts d*une cendre trompeuse.

Ce travail n'était pas écrit sous forme d*aDiiales puisque c'est par le mot dV/wtoria? que le citent Valère Maxime* et, à plusieurs reprises, Sénèque le Père'; on croit généralement qu'il ne renfermait pas moins de dix-sept livres* et qu'il devait s'étendre depuis la formation du premier triumvirat jusqu'à la bataille de Philippes; car Tacite, dans ses Annafes, à propos du procès de Crémutius Cordus, accusé d'avoir loué Cassius et Brutus, rappelle que la mémoire de ces deux amis de la liberté avait été honorablement traitée dans les écrits d'Asinius^. Nous rencontrons chez d'autres écrivains anciens quelques mentions des récits qu'il y faisait ou des opinions qu'il y émettait. D'après Suétone, Asinius rapportait qu'après la bataille de Pharsale, César, jetant les yeux sur ses ennemis massacrés ou poursuivis, dit en propres termes : « Voilà ce qu'ils ont voulu : malgré tous mes exploits, moi César, j'eusse été condamné, si je n'avais pas recouru à mon armée ^. » Il est donc probable que l'auteur expliquait la déclaration- de guerre de César au sénat, comme l'avait fait le vainqueur des Gaules luimême, par les injustices commises à son égard, les outrages de ses ennemis et leur intention d'assurer sa perte s'il était

U) Carm, Il,i, v. 1-8.

(2) Val. Max , VIII, 13, rxt. 4.

(3) Suasor., VI, 15.

(4) Suidas, v. '.Vvîvto; IIb>X{u)v. Cf. Fr. Eysseoliardl, Kleckcis. Jahrb. 85, p. 757 sq.

(5) Tac, A/in., IV, 34.

(6) Suct., J. Csps., 30.

LIVHK CIXQt'IKME. CIL I, 2. 427

revenu à Rome en simple particulier^ Suétone dit aussi que les discours qu'on prétend avoir été adressés par César à ses soldats, en Espagne, avant les batailles d'ilerda et de Munda, étaient mis en doute par Auguste et que PoUion affirmait c qu'à la dernière affaire, la brusque attaque de l'ennemi n'avait pas laissé le temps de haranguer les troupes. '^'Dautre part, Valère Maxime, dans son chapitre sur les vieillesses mémorables chez les étrangers, lorsqu'il avance qu'Arganthonius de Gadès gouverna sa patrie pendant quatre-vingts années après être monté sur le trône à l'âge de quarante ans, invoque sur ce point le témoignage de Pollion qui, dit-il, avec l'autorité qu*on reconnaît à l'un des plus grands écrivains de Rome, atteste même au livre III de son Hùioire, « que ce prince vécut cent trente ans '. » Enfin une quatrième citation se trouve dans Sénèque le Père : c'est la plus importante; car elle nous a conservé toute une page sur Cicéron, et la page est belle. Vous la trouverez à ï Appendice \ Sénèque remarque que Pollion, qui ne cessait de se montrer l'ennemi le plus acharné de la gloire de Cicéron * et qui, dans un plaidoyer, n'avait point parlé de ses derniers jours sans malveillance ^', lui a pourtant, quoique malgré lui, rendu ici pleine justice. «Je puis vous affirmer, ajoute-t-il, que rien dans son Histoire n'est plus éloquent que ce passage : on dirait, non pas qu'il loue Cicéron, mais qu'il rivalise avec lui. Je no vous dis pas cela pour vous détourner du reste et vous enlever le désir de lire V Histoire entière. Ayez ce désir et ce sera une satisfaction donnée à Cicéron \ » Au dire de Suétone, il avait suivi, dans ce travail, les avis d'Ateius le Philologue qui ne conseillait rien tant que décrire d'un

(1) Voir Ir* partie, iom. III, p. 453.

(2) Suét , J. Caes.. 55.

(3) Val. Max , Vil, 13, cxt. A.

(4) Appendice ccc lxi 1 1 .

(5) « Qui iiitcstissiinus rama> ( icoronis pcrinansit >.. Suas., VI, H. (6 Voir ci dessus p. 415 et p. i:iO.

(7) Suas., VI, 24.

UVRE a^otiÈME. eu. I, i.

style clair et simple, de se servir da mot propre, et qui lui avait recommandé d'éviter rpbscurité de Sallaste et son audace dans les métaphores ^

Je crois bien d'ailleurs qu^il eût su se passer des avis de ce grammairien-rtiéteur. Il avait l'esprit sain et le goût assez sûr pour savoir de lui-même ce qui conrenaît aox compositions qu'il entreprenait. Rien ne prouTe mieox la justesse de son jugement que certains reproches qall adressait à quelques-uns des plus grands écrivains de son temps. Je ne veux pas reparler de Texcès d'abondance qu'il reprenait chez Cicéron : comme il plaçait le rentable atticisme aussi loin que possible du genre asiatique, il se plaisait à retrouver ce genre dans Têloquence décelai sans qui il eût été proclamé par tous le premier orateur du siècle ; son intérêt personnel le portait à exagérer de ce côté un blâme qui, aux yeux de beaucoup, n^était pas absolument sans fondement, mais quil eût dû exprimer arec moins de vivacité. Je parle de la critique que, dans le cours de ses discours et de son Histoire, surtout sans doate dajts ses correspondances, il portait, sans grands ménagements, sur beaucoup d'autres, particulièrement sur les historiens, sur Salluste, César, Tite-Live. Chez le premier, il relevait, entre autres choses, et avec raison, nne aflectatioii démesurée d'archaïsme, une recherche d'expresaons anciennes ne servant pas toujours à satisfaire anx besoins de la pensée, mais amenées souvent dans le discours sans nécessité et par pure fantaisie ^ Au second il contestait à plusieurs reprises l'exactitude et la véracité, disant qull Ini était arrivé plusieurs fois de s'en tenir trop facilement anx rapports de ses lieutenants, pour le récit des actes accomplis par eux, et de ne pas raconter avec fidélité, soit volontairement, soit par oubli, ce qull avait fait loi-même^. Le

{\^ De illustr. gramm.^ 10 ad fio.

{i) Voir e« qix« doos en aToos dit ea traitaat et cti

ttMi. m, p. ^7.

i3 S«éi., J, Cr^tr. 06.

reproche, vous le voyez, était grave ; mais, ami de César,, sous lequel il avait servi, et lié avec plusieurs de ses lieutenaiits,*il connaissait bien des choses que nous ignorons ; et nous-mêmes, en lisant les Commentaires, nous ne sommes pas sans nous apercevoir de l'art avec lequel l'auteur y sait grouper, dans certaines circonstances^ tous les faits* qui lui sont favorables, en passant légèrement sur le restée Dans la langue du troisième, il trouvait quelques façons de parler provinciales qui sentaient le Padouan, et cela devait être ; car Quintilien, qui d'ailleurs, à Tépoque où il a écrit, n'était plus à même d'être aussi choqué que lui de cette palavinilé, a rappelé ce qu'il en avait dit sans essayer de le réfuter".

Au surplus, la délicatesse du goût qu'il témoignait dans Tappréciation des écrits de ses contemporains, il la mon» trait dans toute sa manière de vivre. Pline le Naturaliste nous apprend combien il aimait les arts et mettait d'empressement à acquérir les chefs-dœuvre de la Grèce, tels que le Silène, l'Apollon et le Neptune de Praxitèle ; la Vénus deCéphisodore, âls de Praxitèle ; les Canéphores de Scopas ; les Centaures porte-nymphes d'Archésitas ; les Thespiades de Cléomène; l'Océan et le Jupiter d'Ëntochus; les Hippiades de Stéphaoe ; les Hermèros de Tauriscus ; le Jupiter hospitalier de Pamphilo ; le Bacchus d'Ëutychis ; et le bloc qui représentait à la fois Zéthus, Amphion, Dircé et son taureau', œuvre des deux sculpteurs Apollonius et Tauriscus^. C'était surtout dans le monument de sa bibliothèque qu'il exposait le plus grand nombre de ces productions artistiques. Il eut même l'ingénieuse idée d'y joindre les bustes de tous les écrivains du passé' dont les

(1) Voir lr« parUc, tom. 111, p. 453.

(2) Inst. orat,, h 5, 56; Vlll, 1, 3. — 11 en sera questioa dans le chapitre suivant qui traitera de Tite-Live.

(3) C'est le groupe dit Taureau Farnêae, aujourd'hui au musée de Naples.

(4) Hist. nat., XXXVI, passim, A, 5.

(5) 11 n'en mit qu'un seul d^écrivain vivant, celui du vieux Varron le Polygraphe. Cf. Pline, Hiat nat, VII, 31,30.

430 LIVRK CINQIIKME. Cil. 1, i.

'Ouvrages y étaient rassemblés : < Oq dédie aajoardliai, ditPlJDeS daos les bibliothèques, en or, en argent on du inoins en bronze, non seulement les vrais bustes des hommes dont l'esprit immortel parle en ces lieux, mais ^*n(*x)re des bustes imaginaires ; on a, par piété, sculpté d'imagination ceux, comme Homère, dont les traits étaient inconnus... Cet usage fut établi à Rome par Asinius Pollion, •qui, le premier, en ouvrant une bibliothèque, fit du génie dr»8 écrivains une propriété publique; qui prunus, biblio- .Ihecam dicando, ingénia hominum rem pubiicam fecil. a^ J'ai rapporté, en effet, ailleurs comment, après sa victoire sur les Parthini, il avait su relever Téclat de son triomphe par i'usage qu'il lit des dépouilles de l'ennemi en fondant cette première bibliothèque publique de Rome' en même temps •que le sanctuaire de la Liberté, Atrium Libertalis^, et comment cette fondation, dix ans plus tard, servit d'exemple à Auguste pour celle de la grande bibliothèque du Palatin*.

Son goût des lettres et aussi son désir de gloire littéraire lui inspirèrent une autre création. Il avait bien autour de lui, comme Auguste et comme Mécène, quelques écrivains et savants avec qui il prenait plaisir à s'entretenir couramment et auxquels il lui était loisible de lire ses diverses ^compositions; mais ce cercle étroit d'intimes ne suffisait pas à sa vanité. L'idée lui vint d'appeler par invitations à H(^s lerturos des groupes do personnes appartenant à la meillouro société de Rome et de se former ainsi un auditoire

(I) Hist. mit,, xxxv, t, t.

{t) l'o parlie, tom. 111, pago i()8. — Lueullus avait bien mis à la dispo- NiUon dos loUrés su riche cullootion do livres, mais sons rien lui enlever du nirneU^re quVlle avait de bibliollu^uc particulière.

(II) Ovide Y l'ait allusion dans la première élégie du livre 111 dos Trhte.<, V. (il) sqq. : - Alleru tompla polo. .. •. — Cf. Isid. Orig.^ vi. ô : « Primum aulom Uuuuo bibliotlieoas publicavit PoIIio, gra^cas simul atque latiuas, udditis auolorum imai^inibus iu atrio, quod de Dalmatarum manubiis jna^uillooulissimum inçtruxoral. •

(i) Cidossus, tom. I, p r»(i.

UVKE CINQUIÈME. Cil. I, 2. 431

nombreux. Il inventa les lectures publiques. Et son invention aussitôt eut un succès retentissant. Les esprits alors n'avaient plus, pour s'occuper, les grandes luttes électorales, les fameux procès d'autrefois. Chacun se montra désireux d'assister à ces sortes de fêtes intellectuelles; non seulement on se rendit avec empressement à ses invitations, mais on les rechercha. On ne voulut pas, comme Labiênus, dont Tesprit, dit Sénèque le Père, était plus aigre encore que les paroles S donner pour cause à la sélection de son auditoire un sentiment de défiance à l'égard des productions qu'il y émettait; au contraire, le choix même de ses invités créait une réunion d'élite dans laquelle on pouvait tenir à honneur de figurer, et tous, en lui sachant gré de les y appeler, devaient juger qu'il lui fallait être bien sûr de ses œuvres pour les produire en pareille assemblée. Toujours est-il que la société romaine s'engoua du procédé. Les lectures publiques devinrent une mode. Quiconque écrivait et avait les moyens de donner cette sorte de publicité immédiate à ses écrits voulut y recourir. On finit même, nous le verrons» par écrire pour se faire valoir ainsi, et cette mode, en fin de compte, eut sur la littérature latine, en général, une fâcheuse influence* : la plupart des œuvres qu'elle engendra plus tard péchèrent par la préciosité, l'abus de Timitation, la faiblesse de composition et l'absence de profondeur, parce qu'elles s'adressaient à un public trop restreint, trop érudit et trop mondain, qui aimait la délicatesse plus que la grandeur, qui se réjouissait de reconnaître des réminiscences dans ce qu'on lui disait, et qui, dans le plaisir fugitif d'une audition, se montrait bien plus sensible au soin des détails qu'à celui dun plan d'ensemble, à l'agrément des idées qu'aux pen-

(1) Labiênus disait : « Ce vieux trlompliateur n*a jamais osé admettre tout le monde à ses auditions — illc Iriuroplialis senex àxpoiffsi; suas numquani populo commisit ». Sén., Controo., \i, pras/,^ 2.

[t) Voir dans l'histoire si remarquablement synlhctique de M. Hcnc Picbon (Livre 111, ch. 1, ^ 3) les quelques pages consacrées à la démonstration de l'influence des lectures politiques sur la littérature de Pépoquc impériale.

432 LITRE a^'oriÈME. eu. 1, 2.

sées abstraites et profondes. Mais Pollion ne doit pas être rendu responsable de toot cela. Les circonstances politiques ne permettant plus ni les mêmes assemblées ni le même développement de l'éloquence que naguère, il avait simplement chercbé à se faire entendre le plus possible dans des réunions particulières où cette faculté lui serait laissée, et ce fut, à vrai dire, la nouvelle forme de gouvernement avec toutes ses conséquences qui entraîna la littérature là où nous la verrons bientôt aller sous les successeurs d'Auguste.

La volonté qu^avait Pollion de se maintenir, malgré la force des événements contraires, en pleine réputation, fit aussi qu'il ne négligea jamais les exercices de rhétorique auxquels il s'était livré dès sa jeunesse et qu'avaient toujours eu rhabitude de prolonger ceux qui voulaient conserver toute leur habileté dans l'art de la parole. Il ne lui répugnait nullement de développer devant un petit nombre de personnes quelque sujet de déclamation de rhéteur; mais il ne le faisait pas en public, montrant par là, dit Sénèque, c qu'il estimait cette occupation au-dessous de son talent et que, s'il voulait bien la faire servir à s'exercer, il dédaignait d'y chercher quelque honneur*. > Si cependant il lui arrivait, poussé par une curiosité naturelle et par son goût pour tout ce qui touchait à l'éloquence, d'aller écouter les déclamateurs célèbres et de prendre parfois la parole dans les écoles, ce n'était guère que pour relever par quelque indication pleine de justesse les défauts des autres. Ainsi il appelait traits blancs les traits sonores et éclatants, mais trop simples, trop transparents et trop dénués d'artifices dont usait Albucius'; il reprochait à LatroQ des procédés qui montraient en lui d'une manière trop exclusive l'orateur d'école^ ; il blâmait Fuscus de se complaire dans ses Suasoriœ au )eu des jolies

(1) Controo.f VI, prœ/,, t.

(2) Id.y VII, prae/., 2.

(3) /rf.. II, 3, 13.

descriptions et d'y oublier le devoir de conseiller, ^uaclere^ En général, il combattait chez les rhéteurs leur propension à adopter constamment les hypothèses les plus favorables aux développements comme à faire valoir des raisons manquant de vraisemblance. Il eût voulu surtout qu'ils s'écartassent le moins possible du naturel et de la vérité. Tantôt il les y rappelait par une plaisanterie qui rompait à l'instant tout un tissu d'arguments subtils^ comme dans la controverse sur le pontife Métellus, où le sujet était celui-ci : c Un prêtre ne doit avoir aucune tare; Métellus perd la vue en sauvant le Palladium pendant rincendie du temple de Vesta; lui refusera-ton le droit d'exercer le sacerdoce ? » Au milieu de la discussion, nn de ceux qui plaidaient la négative s'était écrié : « 0 Vesta, tu dois une double récompense à ton prêtre : il a sauvé ton Palladium et il ne l'a pas vul » Pollion Tinterrompit tout de suite : c S'il avait été aveugle auparavant, dit-il, il ne l'aurait pas emporté, et s'il l'est devenu depuis, il l'a vu'. » Tantôt sa recherche délicate du naturel lui faisait trouver quelque mot d'une exquise sensibilité qui mettait fin au débat. Un jour, par exemple, on discutait sur cette question : c Un homme, dont la femme est morte -en couches, a envoyé l'enfant à la campagne, puis s'est remarié et a eu de sa seconde femme un fils qu'il a fait de même élever aux. champs. Les deux enfants reviennent longtemps après, se ressemblant tellement que la mère demande quel est le sien. Le père refuse de le lui dire; elle le poursuit en justice. Quelle doit être la réponse du père?» Romanius Hispon et PompeiusSilon lui faisaient répondre : ^ Je ne sais pas; voilà pourquoi je ne le dis pas. ;^ Latron et Cestius : € Je ne sais pas, mais même si je le savais, je ne le dirais pas, » Pollion n'approuva ni les uns, ni les autres. -« S'il répond Je ne sais pas, expliqua-tril, personne ne le croit; car, sa femme même ne l'interrogerait pas, s'il n'était

(1) Suasor., H, 10.

{t} Controo.y IV, Excerpta II, t.

pas en état de savoir; en effet, il peut se renseigner auprès delà nourrice, du pédagogue; il n*est pas vraisemblable que personne dans la maison ne sache ce qui en est. Et, d'autre part, s*il répond comme le conseillent Latron et Cestius, les deux termes de sa réponse se contredisent maladroitement : les mots Quand même je le saurais, je nek dirais pas laissent croire au juge qu'il sait, et les mots Je ne sais pas permettaient de supposer qu'il révélerait le secret, s'il le savait. » Puis Pollion indiqua la réponse qui lui paraissait la plus naturelle : %Je k sais, mais je ne le dis pas : cela vaut mieux pour les enfants et surtout pour ton fils; car f aimerais davantage celui qui me semblerait n avoir pas de mère, * »

De ces observations pleines de bon sens et de tact, émises dans ses visites aux écoles, faut-il conclure que, lorsqu'il déclamait lui-même devant quelques amis, il savait éviter tout défaut. Une telle conclusion serait exagérée ; car Sénèquo le Père, qui l'avait entendu plusieurs fois, nous apprend non seulement que ses déclamations étaient un peu plus fleuries que ses plaidoyers, mais qu'il n'y montrait pas toujours pour lui-même la sévérité avec laquelle il jugeait les autres*. Son éloquence devait se trouver gênée dans ce cadre trop étroit pour elle, et puis, sans îiul doute, il n'apportait point à ce qui n'était pour lui qu'un exercice le même soin qu'à ses discours, il n'y consacrait certainement pas tout le travail qu'y donnaient ceux qui n'avaient jamais aspiré plus haut.

Du reste, il en tira dans sa vieillesse un touchant usage. II avait déjà pu trouver dans son flls Asinius Gallus un bon orateur; mais la gloire de celui-ci, comme éclipsée parla sienne, n'avait pu se mettre suffisamment en lumière. II crut voir alors dans son petit-flls Marcellus ^serninus, qui montrait d'heureuses dispositions, Théritier futur de son éloquence, et il lui servit, pour ainsi dire, de précep-

(1) Controo.y IV, Excerpta VI, 3.

(2) /d.,IV, Prœ/.,d.

leur. Dans les leçons qu'il lui donnait, raconte Sénèque, « il écoutait d'abord la déclamation du Jeune homme, puis discutait sur le côté de la cause qui venait d'être soutenue, indiquait les omissions, complétait les points touchés trop légèrement, corrigeait les parties fautives; ensuite il développait la thèse contraire * ».

Ainsi, jusqu'à la an de sa vie, Pollion persévéra dans la pratique assidue de son art. Los coups les plus cruels du sort semblaient même ne pouvoir interrompre son incessante activité : on rapporte qu'à la mort de son fils Hérius, il ne changea rien à son genre de vie habituel et qu'on l'entendit déclamer dès le quatrième jour qui suivit ce mal^ heur '. Et ce n'était pas seulement l'exemple d'un travail opiniâtre qu'il donnait à touâ, c'était aussi celui d'une entière indépendance de caractère. Les poètes, les savants étaient toujours accueillis par lui avec cette bienveillance dont il avait gratifié Virgile à ses débuts et pas n'était besoin de plaire à Auguste pour obtenir sa protection, témoin ce Timagène à qui il offrit l'hospitalité après qu*il eut été disgracié et renvoyé du palais impérial ^. Après cela, vous pouvez, si vous le voulez, le taxer de vanité, lui reprocher aussi d'avoir exercé une critique trop rigide à regard d'autrui, il n'en reste pas moins^ en même temps que l'orateur de l'époque le plus illustre après Cicéron, un homme d'une probité parfaite et l'un des rares personnages qui, au milieu des mille palinodies politiques de ses contemporains, sut, dans sa réserve hautaine, garder intacte toute sa dignité.

(1) Coniroo., IV, Prsrf., 3.

(2) Id., IV, Prspf., 4.

<3) Voir ci-dessus, loin. I, p. U-i. — Cf. Séo. le Phil., De ira^ III, 23.

M. Valérius Messala Gorvinls* mérite, lai aussi, d'être classé toat à la fois parmi les grands orateurs et les personnages les plus honnêtes du temps. Tacite lui a rendu cet hommage en accolant son nom à celui d'Asinius PoUion dans l'éloge qu'il a fait des hommes qui s'étaient élevés jusqu'au faîte des honneurs par une vie et une éloquence incorruptibles, ad summa proveclos incorrupia vUa et fotcundia '•

Né sans doute en 70 av. J.-C. et un peu plus jeune que Pollion \ il prit part aux guerres civiles ; après avoir combattu à Philrppes, puis s'être mis un moment du côté d'Antoine, il fut bientôt scandalisé de la conduite de l'amant de Oléopâtre, et, ne voyant plus d'espoir, pour la grandeur et la tranquillité de l'Etat, qu'en Octave, se rallia définitivement à lui vers l'an 32. Il lui rendit désormais les plus grands services qu'il put et par ses actes et par ses discours, mais cela avec conviction, en croyant fermement servir sa patrie; si bien qu'après la victoire d'Actium, à ce que raconte Plutarque *, lorsque le vainqueur le remercia du dévouement qu'il venait de trouver chez un homme qui Tavait si vivement combattu avec Brutus, il put lui répon-

(1) Voir ce que nous avons déjà dil de sa vie dans la 1^" partie, tom. III. pp. 408-411. — Cf. C. Van Hall, M. Val. Messala Coroinus, Amslerd., 1820 ; L. Wjcsc, De M, Val. Messalx Coroini oita et studiis doctrinx, Berlin, 1829, 79 p. ; H Mcyer (éd. Dubner, 1837), Orat. nom, frag,, cli. Lxxxv; J. Valeton, De M. Val. Mess. Coroino, Groniogen, 1874,145 p. ; L. Foutalnp, De M. Val. Mess. Coroino, Versailles, 1878, thèse de 12i p.

<2) Annal, XI, 6.

(3) On a beaucoup discuté sur la date de sa naissance. La Chronique d'Eusébc la fixe à l'an 60, mais par suite d'une confusion du consulat de Q. Ca*cilius Mctellus Creticus avec celui de Q. Caecilius Metellus Celer.

(l) Vie de Bruius, 53.

dre noblement : « César» j'ai toujours été du parti le meilleur et le plus juste ».

Il avait, auparavant déjà, reçu le consulat. Auguste lui conféra le proconsalat de Syrie, puis le mit à la tête d'une expédition contre les Aquitains, lui ât décerner^ à la an de cette campagne, les honneurs du triomphe, et enfin le chargea des fonctions, qu'il venait de créer, de Préfet de la Ville. Cette charge fut-elle supérieure à ses forces, comme le pense Tacite \ ou bien, comme le dit la Chronique d*Eusèhe*, lui parut-elle contraire à la liberté des citoyens ? Le lait est qu'il s'en défit dès le sixième jour et qu'il mit fin ainsi à sa carrière politique. Dès lors, il se renferma exclusivement dans la pratique de l'art oratoire, à laquelle il s'était livré de bonne heure et qu'il n'avait en aucun temps délaissée ; il vécut plus que jamais dans la société des poètes et des lettrés dont il aimait à s'entoarer, s'occupant lui-même de toutes sortes de travaux littéraires. Mais il ne parvint pas à l'extrême vieillesse qu'atteignit Pollion ; il mourut, croit-on, à l'âge de soixante-douze ans, et dune mort on ne peut plus triste : il avait, dans les deux dernières années, perdu la mémoire, senti son intelligence disparaître ; il se laissa mourir de faim .

Ses discours et ses plaidoyers avaient été très nombreux. Cependant il nous serait impossible de nous faire une opinion sur son mérite d'orateur, si nous n'avions, pour cela, que les débris qui nous restent de son éloquence.

Nous savons, il est vrai, en quelles circonstances il prononça quelques-uns de ses plus grands discours politiques. Lorsqu'il eut délaissé Antoine, celui-ci, par lettre, l'accusa devant le sénat, et, tout en se défendant, il riposta par une attaque vigoureuse dans laquelle il exprima toute son indignation de la conduite scandaleuse que menait en Egypte son accusateur : c'est le discours que les anciens

(1) Annal.y VI, H.

(2) « Mess. Corv. primus pnefectus urbis factus sexto die magistratu se abdicavit, incivilem potestatem esse contestans. •

citaient sous le titre de Conira Anlonii liieras\ Un autre, connu sous le nom de De statuts Antonii^ fut dit un peu après la bataille d'Actiu m. Mais nous ne connaissons do ces deux morceaux que deux ou trois mots rappelés, au point de vue grammatical, par Charisius*. Ce que nous possédons de plus intéressant est le salut qu'il adressa à Auguste lorsque, au nom du sénat, il le proclama Père de la patrie ; le rôle qu'il remplit en cette occasion mémorable nous est une preuve de la place éminentc qu'il continuait à tenir dans la haute assemblée, et j'ai donné, dans un des chapitres consacrés à Auguste', cette brève allocution dont les paroles nous ont été livrées textuellement par Suétone.

Quant à ses plaidoyers, nous n'en avons absolument qu'un fragment de phrase et quelques titres. Sénèquele Père applique Tépithète de disertissimus à celui qu'il prononça en faveur de Pythodorus*. Festus, à propos de l'emploi du mot tabès, donne cette expression « Propter hanc tabcm alqueperniciem domus totius » comme tirée de la défense qu'il présenta de la Liburnie, Quintilien, dans le passage où il conseille aux jeunes orateurs la lecture simultanée de plaidoyers contradictoires, mentionne « ceux de Servius Sulpicius et de Messala, l'un pour Aufidia et l'autre contre ». Voilà tout.

Mais les mêmes écrivains anciens qui nous ont parlé des qualités oratoires de Pollion nous renseignent aussi sur celles de Messala. « Il porta, dit Sénèque le Père*, dans les études de tout genre un esprit très exact, et surtout il avait un souci très scrupuleux de la bonne latinité ; aussi, un jour, après avoir entendu déclamer Latron, s'écria-l>-il :

(1) On rapporte généralement à ce discuurs cette phrase de PUne le Naturaliste: « Messala orator prodidit, Antonium aureis vasis usum in omnibus obsceiiis desideriis, pudendo crimine etiam Cleopalrie. » XXXIII, 3, li.

(2) Char., I, p. 103 et p. 80.

(3) Voir toni. I, p. 150.

(4) Controo., Il, l, 12.

(5) last. oral., X. 1, 22.

(6) Controv,, II, i, 12.

LIVHE CINQUIÈME. Cil. 1, 3. 439

« il est éloquent, mais dans sa laogae »; il lui accorda;it le taleat, mais blâmait son style, ce que Latroa supporta difficilement. » Dans le Dialogue sur les Orateurs, Tacite glisse le même éloge au milieu des paroles qu'il fait tenir à Aper sur les caractères divers de Téloquence des anciens : « Comparé au vieux Caton, C. Gracchus est plus riche, plus abondant; Crassus est plus poli, plus orné que Gracchus ; Cicéron, plus varié, plus fin, plus élevé queFun et l'autre ; Messala plus doux, plus gracieux, plus soigné dans le choix des mots que Cicérone » Il semble, à un moment, qu'Aper trouve chez lui déjà quelque indice de Técole nouvelle : « Je ne veux pas, dit-il, faire la guerre à Corvinus ; il n'a pas tenu à lui qu'il ne déployât la richesse et l'éclat de notre temps ; c est à nous de voir jusqu'à quel point son jugement a été secondé par la chaleur de son âme et la force de son génie*. » Il lui reproche cependant, en le rapprochant sous ce rapport de Cicéron, d'user des développements surannés et trop longs do l'école ancienne : « Qui pourrait aujourd'hui, s*écrie-t-il, souffrir un orateur qui, dans le début d'un discours, ferait valoir la faiblesse de sa santé ? Tels sont pourtant presque tous les exordes de Corvinus. Et qui aurait la patience d'écouter cinq livres contre Verres ?...'» Quintilien, vous le pensez bien, en sa qualité de grand admirateur de Cicéron et de sa manière, n'émet pas le même blâme sur les précautions oratoires auxquelles recouraient les anciens ; et il cite précisément d'une manière toute particulière les exordes de Messala comme des exemples bons à suivre. « S'il est essentiel, explique-t-il, que l'avocat, pour donner de l'autorité à ses paroles, éloigne tout soupçon de s'être chargé d'une cause par cupidité, par haine ou par ambition, c'est pour lui aussi une sorte de recommandation tacite que de se dire faible ou inférieur en talent â son adversaire, comme le fat--

(1) Dial. de oral., 18.

(2) /(i.,âl, ad. fln.

440 uvRE a>oi'iÈME. eu. I, 3.

saii Mtssala dans le plus grand nombre de ses exordes. On est, en effet, porté à traiter la faiblesse avec bîeoTeillance et an juge scmpaleax écoate Tolootiers no avocat dont son équité n'a rien à craindre : de là le soin que mettaient les anciens à dissimnler une éloquence dont, an contraire, nous faisons aujourd'hui parade* ». Dn reste, l'aotear de Vlnstitvlion oratoire complète ailleurs son jugement : c Messala, aflirme-t-il, est brillant et pur; dans sa manière de parler se montre en quelque sorte la noblesse de sa race ; mais il a moins de force qu'Asinius Pollion*. » Cette dernière comparaison, remarquez-le^ ne signifie pas qne sa parole était absolument dénuée de vigueur ; elle marque seulement que cette vigueur n'en était point la qualité principale. En somme, tous s'accordent, en le plaçant audessous de Pollion, à lui reconnaître une sapériorité réelle sur l'ensemble des orateurs pour l'élégance et la pureté de la diction. Il y était arrivé en se livrant à un exercice qu*avaient toujours recommandé ses plus illustres prédécesseurs, tels que Crassus et Cicéron, c*est-à-dire à la traduction d'œuvres grecques, et en s^attachant d'une façon spéciale à celles qui présentaient le plus de délicatesse, commele célèbre plaidoyer d'Hypérideen faveur deHiryné, dont il avait réussi à rendre en latin toute la finesse et la grâce, travail extraordinairement difficile, dit Quintilien^ pour un Romain.

A ces jugements nous pouvons joindre certains éloges de poètes. Je ne m'arrête pas à celui de son panégyriste qui, en célébrant ses vertus militaires, n'oublie pas de vanter aussi son mérite oratoire, le montre sachant, par sa parole et mieux que personne, rétablir le calme dans une foule passionnée, adoucir la colère d'un juge, et le déclare plus éloquent que les illustres enfants de Pylos et dlthaqne, Nestor et Ulysse :

(I) Inst.orat., IV, 1, 9.

(i) Id., X, 1, 113.

LIVIŒ CINQUIÈME. CJl. I, 3. 441

Nam seu diversi rrcmat inconstanlia vulgî, Non alius sedare queal ; seu judicis ira Sit placanda, tuis poterit mitescere verbis. Non Pyloa aut Ithace tantos genuisse feruntur Nestora, vel parvae magnum decus urbis, Ulyxen. ^

Nous sentons dans cette pièce, qui vraisemblablement est l'œuvre d'un débutant, trop peu d'expérience, de tact et de mesure ', pour que nous en acceptions les termes avec pleine confiance. Mais il n'en est pas de même de ce que dit Horace. Or celui-ci lorsque, dans un passage de son Épitre aux Pisons, il veut comparer la médiocrité d'un petit avocat à l'éloquence d'un grand orateur de son temps, ne trouve rien de mieux que de citer Messala :

et actor

Causarum mediocris abesl virtuie dîserti Messalœ ; '

et ailleurs, lorsqu'il s'élève contre la manie de ceux qui s'imaginent rendre le latin plus doux en y mêlant des mots grecs, il le nomme encore comme étant un des très rares orateurs « qui savent respecter Tintégrité de la langue de leurs pères et qui ne vont point chercher, je ne sais où, pour les mêler à leur idiome natal, des mots d'extraction étrangère V » Le commentaire d*un scoliaste ancien d'Horace nous apprend même jusqu'à quel point était porté ce scrupule et comment, ayant dans un discours à prononcer le mot SchcenobcUes (T/stvsPiTY;^), il le remplaça par le mot funatnbulus emprunté à l'Hécyre de Térence.

Chez un homme si exigeant pour lui-même, il était impossible qu'il n'y eût pas un sens critique très développé. Vous en avez trouvé tout à l'heure un exemple dans le mot qu'il prononça sur le parler de Latron ; Sénèque le

(i) Tibul., IV, 1, V. 45-49.

(2) Voir ci-dessus, tom. Il, p. 486.

(3) Epist. ad Pis., v. 369-371.

(4) llor., SaUy I, 10 v. 35 sqq.

442 LIVRB CINQDIÈHE. CU. I, 3.

Père ea rapporte un autre à propos de la discussion qui s'éleva un jour sur ces vers de Virgile où il est dit que < tout le temps qu'a duré la lutte sous les murs de Troie, c'est le bras d'Hector et celui d'Énéo qui ont arrêté la victoire des Grecs et l'ont retardée jusqu'à, la dixième anoéo

Quidquid apud durai cessatum est mœoia Trojs Hectoria i^nexqiie manu Victoria Graidm Hiesil, el ia decimum veallgia retlulit aonurn. '

Mécène admirait les trois vers sans réserve aucune; Messala, au contraire, aurait voulu que Virgile s'arrêtât après la mot hicsit et jugeait que la Un pouvait passer pour du remplissage '. Les remarques de ce genre, qu'il devait produire assez souvent dans les visites qu'il faisait aux écoles des rhéteurs, nous auraient vivement intéressés si elles nous avaient été transmises eu plus grand nombre, mais le peu que Sénèque nous a conservé suffit pour nous renseigner sur la sévérité de sou goût littéraire.

Il exerça par là, ce n'est pas douteux, une certaine influence sur le corcle de lettrés qu'il avait créé dans sa maison. Ce fut. vous le savez ', après celui de Mécène, le plus important de Rome. II n'était pas rare même que les poètes les plus attachés à Mécène se rendissent chez lui. Ses relations avec Viryrile, qui avait le même âge, étaient telles qu'on a attribué â ce dernier, à tort, il est vrai, selon nous*, la XI' pièce des Catalecta qui lui est adressée et qui fait son éloge. Horace non seulement acceptait ses invitations, mais l'invitait parfois lui-même à ses modestes fêtes intimes : TOUS vous rappelez l'ode du livre 111 ail amphoram, qui n'a été écrite par le poète qu'à l'intention de celui qu'il appelait à cétèbror l'anuiversaire de sa naissance". Sur ceux-là.

*1) .i'n.. XI ï. im-i'M.

(î) Sén.,S.«»».,ll,20.

(3) Voir lom. I, p. 57.

(i) Voir tom. I, p. 275.

<'')) Carin., III, jl : kO nata incciiin ronsulc Munllo >,

CUAPIlliE CINQUIÈME. CU. I, 3. 443

à la vérité, il n'avait point à agir. Mais combien d'autres, qui fréquentaient peu ou ne fréquentaient pas du tout chez Mécène, lui formaient une sorte de cour et devaient, en le célébrant pour la plupart, se montrer tout prêts à recevoir ses avis. Lygdamus, Sulpicia, Tibulle surtout étaient les poètes qui lui faisaient cortège ; je l'ai dit en parlant d*eux tous. Ovide, lui aussi, s'était trouvé très heureux de son amitié comme de ses bienveillants conseils et il lui en témoigna une longue reconnaissance ; dans son exil encore, il se plaisait à en invoquer le souvenir par les lettres élégiaques qu'il adressait du Pont à Messalinus : dans l'une, il lui disait, en cherchant à l'intéresser à son malheureux sort : « Ton père, qui a été honoré par moi dès mon jeune âge, s'il reste quelque sentiment à son ombre éloquente,te le demande pour moi. »

Hoc pater ille tuus, primo mihi cultus ab aevo, Si quid habel sensus umbra diserta, petit. ^

Et, dans une autre, il précisait : « Ton père n'a jamais désavoué mon amitié; il encourageait mias études, il provoquait, enflammait mon ardeur. Aussi, à sa mort, pour lui rendre les derniers devoirs, lui ai-je offert, avec mes larmes, des vers qui furent récités dans le forum. ».

Nec luus est genilor nos iaQciatus amicos,

Hortator studii causaque faxque mei :

Cui nos el lacrymas, supremum in funere munus.

Et dedinras medio scripta canenda foro. '

Non moins que par ses conseils, il encourageait son entourage par l'exemple de son travail. II ne donnait pas seulement le plus grand soin à ses nombreux discours : excellent orateur il était en même temps poète, grammairien, archéologue et historien.

Comme poète, à la vérité, il ne porta jamais ses vues

«i) Ov., Pont., II, 2, V. 99-100.

(2) Id., /rf., I, 7, V. 27-30.

444 LIVRE CINQUIÈME. Cil. I, 3.

aussi haut que Pollion, il ne chercha nullement à se faire une renommée dans les genres élevés de Tépopée et de la tragédie ; il se contenta de poèmes idylliques et érotiqaes, qu'il composait, croit-on, tantôt en grec \ tantôt en latin, et qu'il n'écrivait sans doute que pour son agrément ; mais ils eurent du succès et lui survécurent , puisque , nous l'avons vu% ils étaient encore appréciés au temps de Pline le Jeune qui les a cités.

Ses études grammaticales furent aussi très prisées et Ton peut dire que ses travaux en ce genre firent autorité. U s'en occupa dans sa correspondance^ comme le prouve une citation que nous en rencontrons chez Suétone ^, et il lai arriva d*écrire de véritables traités sur diverses espèces de mots et sur diverses lettres de Talphabet : Taridité de ces sujets ne l'empêchait nullement dé les développer avec son élégance et sa limpidité ordinaires, c'est Quintilien qui nous le dit : « Messala est-il un écrivain moins élégant pour avoir fait des traités entiers sur certaines espèces de mots en particulier et même sur certaines lettres ? aut ideo minus Messala nitidus, quia quosdam lotos libellas non verbis modo singulis, sed eliam lilleris dedifi » *. Et le même Quintilien invoque à plusieurs reprises son témoignage en se plaisant surtout, semble-t-il, à rappeler celui de ces traités qui avait pour objet la lettre 5 ^

Son attention d'érudit et d'archéologue s'était portée sur Forigine des grandes familles romaines et il avait composé un ouvrage, aussi curieux que savant, intitulé De familiis, Pline le Naturaliste en cite un passage textuellement (t?er6a ipsa ^) à propos d'un triens de cuivre et d'un usage qui se perpétuait dans la famille Servilia :

(1) Une allusion y est faite dans le morceau IX des Catalecta.

(2) Voir ci-dessus, p. 287.

(3) * Eosdem (graminaticos) littcratores vocitatos Messala Corvious in quadam epistola ostondit... • Suét., De Illustr. gràmm.^ 4.

(Â) Inst. orat. 1, 7,35.

(5) Id., 1,7, 23; IX, 4,38.

(6) Hist. nat., XXXIV, 38, 13.

Serviliorum familia habet trientem sacrum, cui summa cum cura magnificentiaque sacra quotanais faciunt; queinferuat alias crevisse. alias decrevisse videri, et ex eo aut honorem aut deminutionem familise signiOcari.

La famille des Servilius garde un triens sacré, auquel, avec la plus grande régularité, ils offrent chaque année un sacrifice ; ce triens, dit-on, semble tantôt augmenter, tantôt diminuer de volume et annonce par là soit la prospérité, soit la mauvaise fortune de la famille.

Pline, ailleurs, explique même le motif qui aurait dicté cet oavrage à Messala. « Un jour, en traversant Tatrium de Scipion Pomponianus, il s'aperçut que les Salustions, par abus d'une adoption testamentaire, avaient, à la honte des Africains, accolé leur nom à celui des Scipions. ^ ». La constatation de ce fait, en effet, a pu être donnée comme Toccasion ou le prétexte du livre ; mais il est permis de supposer an motif moins désintéressé : représentant luimême d'une très noble race, Messala avait à craindre pour sa. maison un abus du même genre, comme cela d'ailleurs arriva de la part des Levinus qui voulurent mêler leurs images à celles de sa famille, et la fierté naturelle qu'il éprouvait de sa naissance fut probablement la principale cause d'un travail qu'il n'aurait peut-être pas entrepris sans cet intérêt personnel.

Ce livre, d'ailleurs, écrit vers la fin desa vie, n'avait pas, à beaucoup près, la même importance que les Métnoires qu'il rédigea sur la guerre civile. Ancien officier supérieur de l'armée républicaine de Brutus et de Cassius, il s'était trouvé à même de connaître bien des détails du plus haut intérêt pour l'histoire du temps, et nous nous apercevons, ea lisant la Vie de Bruius par Plutarque, combien l'historien grec s'y est servi de ses récits. Au chapitre XL, par exemple, en racontant la soirée qui précéda la première bataille de Philippes, les paroles adressées par Cassius à Messala, puis l'entretien qu'eurent, le matin même du jour

(1) Hist. nat., XXXV, 2, 2.

du combat, Cassius et Brutus, et les dispositions prises par eux d'uQ commua accord en présence de quelques amis, Plutarquo ne fait que répéter les Mémoires et il ne s'en cache pas : « MsTjiXa; çYjaC... çijîIv 5 Me^^aXaç > dit-il plusieurs fois. De même, dans les chapitres suivants, lorsqu'il décrit les mouvements des deux armées, au milieu desquels se distingue par son élan la légion aguerrie que commandait Messala lui-même, les péripéties du combat, l'erreur réciproque dans lesquelles tombèrent Brutus et Cassius, les succès partiels remportés par eux, les pertes subies, la mort de Cassius, et à la fin celle de Brutus, c'est encore sur les Métnoires qu'il s appuie généralement : t Tîjç Ye '^fir.ri^ dpsv ô Mej^iXaç TiOsTai tc TpsTç asTSÙ^ xal roXXi

itesOai -Xeiou; f^ BiTcXaTiouç — etc. Aussi ne saurions-nous exprimer trop de regrets de la perte d'une pareille œuvre. Elle nous aurait montré l'honnêteté de l'homme et la loyauté de l'écrivain à côté de ses qualités littéraires et de son mérite oratoire *.

Avec l'orateur Labiénus' nous nous acheminons vers l'éloquence nouvelle; mais sa manière, qu'il est permis de considérer comme une sorte de transition, réunissait à la fois les deux genres, joignait la force, la vigueur etl'énergie

(1) Je laisse de côté le livre intitulé De progenie Augusii Cœsaris t|u*on a voulu en quelque sorte rattacher au De familiis et attribuer à Messala : ce petit écrit, tout à fait indigne de lui, n'est qu'une œuvre froide cl sèche, d'un écrivain du XV" siècle. Cf. H. Jordan, Hermès, II!, p. 4^ sqq. ; G. F. Weber, De Valer. Mess, qui dicitur libello de Progen. Aug, Cœs.j dans Marburg. Ind. lect,, 1873-74.

(2) Cf. Weichcrt, De L. Vario, p. 319-324; H. Meycr (id. F. Dûbner). Orat. rom./ragm., XC.

aux traits, aux antithèses et à la recherche des agréments du style, si bien que les partisans des anciens ne lui accordaient pas moins leurs suffrages que ceux des modernes : « Son style, dit Sénèque le Père, tenait de notre siècle comme du précédent, en sorte que les deux époques peuvent le revendiquer au même titre ; cultus inter nosirum ac prius sxculum médius, ut illum posset ulraque pars sibi vmdicare} »

II lui fallut un talent extraordinaire pour se faire accepter ainsi de tous; car il se trouvait dans les conditions les plus défavorables qu'on puisse imaginer. D'abord, le temps où il se produisit n'était plus celui où il avait été permis à Pollion et à Messala de se signaler tout jeunes en quelques débuts retentissants ; les causes publiques avaient été enlevées aux tribunaux, transférées pour la plupart au sénat, et, en dehors de cette assemblée, les orateur» n'avaient guère de carrière ouverte que dans les causes privées qui se plaidaient devant le tribunal restreint des centumvirs; la révolution juridique, amenée par la constitution du gouvernement d'un seul, était accomplie lorsqu'il parut; il ne restait aucun moyen d'arriver par la parole à une renommée rapide. Et puis, les obstacles se dressaient devant lui bien plus nombreux et plus difficiles que devant tout autre. Parent d'un ancien césarien qui avait abandonné le dictateur pour s'attacher au parti de Pompée et qui était mort en combattant à Munda, il avait vu sa famille proscrite et dépouillée par les triumvirs : il était pauvre. De plus.il passait pour avoir des vices et mener une vie désordonnée ; « sous l'air austère d'un censeur, dit Sénèque, il cachait une âme bien différente; affeclabal enim censorium supercilium^ cum alius animo essel*. » Enfin, ajoute celui-ci, « il poussait la liberté jusqu'au point où elle prend un autre nom, et comme il déchirait constamment les différents ordres de l'Etat et les particuliers, on l'appelait

(1) Controo.,\, Prœ/.,b.

(2) Id.y X, Prfpf. 4.

448 UVRE aNQLlÈME. CB. l, 4.

Rabieniis^. » Dénué de tout avoir, très mal famé, très détesté', voilà donc oomment il se présentait. Et cependant, bien que ce soit d'ordinaire la faveur publique qui met en lumière et soutient le génie, son énergie fut telie qu'il perça et qu'ensuite « il n'y eut personne qui, en critiquant l'homme sur tous les points, ne rendît hommage à son talent. » L'auteur des Controverses a raison de dire que, dans ces conditions et en triomphant de tant d'obstacles, il conquit, sur ses contemporains, bien plus qu'il ne l'obtint 4'eux, la réputation de grand orateur'.

Mais quels furent ces discours où son âme, qui était grande malgré ses vices*, sans rien dépouiller de son orgueil pompéien, déploya, en pleine pacification de l'empire, la violence de ses sentiments ? Avons-nous quelques fragments de ces sortes de diatribes qui attiraient sur lui tant de haine et dans lesquelles, s'en prenant tantôt au «sénat, à Tordre des chevaliers et au peuple, tantôt à quelques particuliers qui lui semblaient plus fautifs encore que les autres, il ne ménageait personne et osait vraisemblablement, à la grande colère de ceux qui adulaient Auguste, émettre des idées en opposition avec celles de son gouvernement? Nous n'en possédons rien. A peine connaissonsnous les titres de quelques-uns des plaidoyers prononcés par lui devant les centumvirs. Quintilien nous apprend que, dans l'affaire des héritiers d'Urbinia, défendus par Pollion, il plaidait contre eux en faveur de Figulus^, et Séûèque le Père parle d'un procès intéressant Bathylle, affranchi de Mécène, et dans lequel il eut pour adversaire un jeune avocat du nom de Gallion*. Quintilien, en outre, relève, en deux passages différents, des termes employés

(1) De rabies^ rage.

{i) tt Summa cgestas erat« sumiiia infamia, sammum odium. > Controo, id (3) » .Muita impedimenta eluctatus, ad lamain iugeoii coofllentibus magis liominibus pervencrat quain volenlibus. • Id. (i) • Aniiuus inler vilia ingeiis. > Id., 5.

(5) Inst. oral., IV, 1, 11; VII, 2, 26. Voir ci dessus, p. 4l8.

(6) ÇontroCy X, Pr^p/, 8.

UTRE CINQUIÈME. CU. 1, 4, 449

par lui dans ses discours : d'un côté S Texpression rébus aganUbus, entrée depuis dans l'usage malgré le blâme dont Pavait frappée Pollion, et de l'autreS dans une cause plaidée contre Pollioo, le mot casnar, emprunté à la langue des Gaulois et appliqué à un séducteur amoureux ; encore Quintilien ne sait-il pas avec certitude, pour ce dernier mot, si c'est à lui ou à Corn. Gallus qu'il doit l'attribuer.

Les déclamations seules nous ont laissé quelques restes plus importants. Non pas qu'il se soit plu à déclamer en public, il jugeait cet usage honteux et d'une prétention frivole; mais il y trouvait un exercice utile, s'y livrait en petit comité et réussissait parfaitement dans les contre^ verses. Sénèque le Père ne le cite pas aussi souvent que d'autres, précisément parce qu'il ne se mêlait point aux débats ordinaires des écoles ; mais, chaque fois qu'il parle de lui, c'est en marquant avec éloge l'impression produite par son éloquence.

Une des controverses où on l'avait le plus admiré est celle qui avait pour objet les mendiants estropiés. En voici le sujet : « Un homme, recueillant des enfants exposés, les estropiait, puis les forçait à mendier et exigeait d'eux la remise d*une certaine somme. On l'accuse d'avoir causé un dommage à l'Ëtat. » Labiénus avait tour à tour rempli le rôle d'accusateur et celui de défenseur. Dans l'accusation, il montrait ce misérable entrepreneur de mendicité examinant, chaque soir, avec le compte de la journée, le rapport dé chacun de ses inendiants, et il lui prêtiit ces paroles à l'adresse de l'un d'eux: «Toi, aujourd'hui tu as rapporté' trop peu ; on va te donner le fouet ; je me félicite dé n*avoir pas fait d'eux tous des manchots. Pourquoi pleurçr, me supplier ? Tu aurais rapporté davantage, si tu avais demandé sur ce ton. »

Tu hodie mious attulisti : cedo lora ; gaudeo me non omnes emao* casse. Quid fles ? Quid rogas? Plus rettulisses, si sic rogasses.

(1) Inat, orat., IX, 3, 13.

(2) Id. 1, 5, 8.

450 UYRE CINQUIÈME. Gfl. I, 4.

Il invitait Taccusé à montrer tous ceux qu'il avait estropiés ; 11 lui disait non pas comme GassiusSévérus : « montrenous tes captifs » ; ou comme J. Bassus : c montre-nous ceux qui te payent»; mais, avec plus de bonheur : c montrenous tes nourrissons qui te nourrissent ; ostende nobis alumnos tuos. » Puis, il apostrophait ainsi les juges : € Donnez à ces malheureux la seule chose qu'ils puissent goûter : que l'un voie, qu'un autre entende condamner son maudit maître ! »

Date miseris, quod unum percipcre gaudium possuat: aliquîsex illis damoatum istum videat, aliquis audiat*.

Mais, dans la défense surtout, il avait fait valoir toutes les ressources de son art, et Ton avait beaucoup remarqué ce passage véhément, où, poursuivant les vices de son temps, il alléguait, en faveur du misérable^ Timpunité de crimes plus odieux :

Mirum est vacare homineB huic cogitationi, ut curent quîd homo mendicus inter mendlcos agat. Principes, inquit, viri cooira naturam divitiasBuas exei'cent : castratorum grèges habent; exoletos suos, ut ad loDgiorem patientiam impudicitis idonei sint, aniputant, et, quia ipsos pudet viros esse, id agunt, ut quam paucissimi siot. His nemo succurrit delicatis et formosis debilibus. Curare vobis in meut^m venit quis ex solitudioç infantes auferat perituros, nisi auferantur; non curatis quod soUtudines suas isli beati ingenuorum ergastulis excolunt, non curatis quod juvenum miserorum ^implicilatem circumeunt et speciosissimum quemque ac maxime idoneum castris in ludum coDJiciunt. In menlem vobis venit misereri horum, quod membra non liabeant; quidni illorum, quod habent'?

Je m*étonne que des hommes aient le temps de s'occuper de ce que fait un mendiant parmi des mendiants. Les premiers de Rome gaspillent leurs richesses à contrarier la nature; ils ont des troupes d'eunuques; ils mutilent leurs mignons pour les rendre capables de supporter plus longtemps leurs actes impudiques, et, heureux de n*étre pas eux-mêmes des hommes, ils font en sorte qu'il y en ait le

(1) Tous C68 fragments dans Controo.y X, 4, 24-25. (2; CofKroo., X, 4, 17-18.

moins possible. De ces beaux mignons mutilés personne ne prend la

défense. L'idée vous vient, à vous, de rechercher qui va recueillir en

des lieux solitaires des enfants qu'une mort certaine y attendrait si

personne ne les y recueillait ; vous ne songez pas que ces riches, pour

cultiver leurs vastes propriétés désertes, y tiennent de force des

hommes libres; vous ne songez pas qu'ils circonviennent l'esprit

simple des jeunes gens, choisissent les plus beaux, les plus aptes au

service militaire pour les jeter k l'école des gladiateurs. L'idée vous

vient de vous apitoyer sur ces estropiés, parce qulls n'ont plus tous

leurs membres ; que ne vous apitoyez-vous sur ceux qui les ont?

Voilà bien tout à la fois lavigueur.rélégance, la recherche

de traits et ce mélange de qualités diverses qui faisaient

de Labiénus un orateur à part, qu'appréciaient les amis de

l'un et de l'autre genre d'éloquence. De tels fragments nous

donnent comme une impression de ce que pouvaient être

ses discours.

Sa réputation littéraire s'appuyait en outre sur un grand travail historique qui traitait des guerres civiles. On n'en connaissait, à la vérité^ que les parties qu'il consentait à lire à ses amis ; mais tout le monde en parlait ; on savait qu*il y exposait, avec une liberté plus grande encore que celle de ses discours, les événements des derniers temps ; et les pages qu'il lisait donnaient à comprendre aux puissants du jour, comme à tous ceux qui se sentaient coupables de quelque lâcheté, combien seraient redoutables pour eux et leur mémoire les passages qu'il considérait lui-même comme trop hardis pour en donner connaissance de son vivant. Vous savez comment Auguste en prévint l'efîet : le sénat condamna au feu tous les écrits sans exception de l'orateur, et lui, de douleur, mettant fin à ses jours, s'ensevelit lui-même dans son tombeau ^ Persécution odieuse inventée alors pour la première fois contre les œuvres d'un écrivain et résolution vraiment digne d'une âme énergique I

Il est probable cependant que, malgré l'acharnement

(1) Cf. loin. 1, p. 92.

qu'on y mit, ses écrits ne périrent pas entièrement. Gassiu» Sévérus, qui avait affirmé qu'il les savait tout entiers par cœur, et d'autres encore» qui en avaient retenu de mémoire quelque partie, purent les reproduire. Du moins nous lisons dans Suétone ^ que Galigula. au début de son règne» dans un généreux élan d'amour pour les lettres et la vérité historique, les fit rechercher ainsi que plusieurs ouvrages ayant encouru la même, condamnation, et en permit la distribution et la lecture. Jusqu*à quel point ces recherches furent-elles fructueuses? nous l'ignorons. En tout cas ils nous font défaut.

La révolution que subissait l'éloquence romaine semble s'être accomplie tout à fait avec Gassius Sévérus' qui généralement, avons-nous dit, est considéré comme le chef de la nouvelle école. G'est comme tel, en effet, que le présente le Dialogue sur les Orateurs. « Puisque, dit Aper,. champion des modernes, les admirateurs des anciens^ placent la limite de l'antiquité à Gassius Sévérus, qui, selon eux, s'écarta le premier do la voie droite de la vieille éloquence, je prétends que c'est, non pas par impuissance de talent ou par ignorance des lettres qu'il s'est porté versune mttnière nouvelle, mais par réflexion et par choix. Il a vu que l'esprit des temps et le goût des auditeurs récla-

(1) Suél,, Calig,, 16.

(2) Cf. H. Mcyer(éd.I)ûbner), Orat. roman. /ra^m.,XCIV;Tb. Froment, Un orateur républicain aous Auguste^ Caasiua Séoérus, dans Annal, de la Fac. des let. de Bordeaux, I, 1879, pp. 12M38; P. Robert, De Cassii Seoeri eloquentia, Paris, 1890. thèse lat. de 88 p. ; V. Cucheval,. ouv. cit. pp. 191-216; H. Boroecque, Les déclamations et les déclama-teura dans Trao. et Mém. de VUnio. de Lille, 1902, pp. 157-159.

LITRE GINQUIÈMB. Gd. I, 5. 453

maient dans le discours un changement de forme et de physionomie ^ » Aper explique alors comment les orateurs, -s'adressant désormais à un auditoire plus lettré et à des juges plus pressés, ne pouvaient plus tirer le même parti des lieux .communs de rhétorique et de philosophie, devaient être plus rapides dans 1 exposition et l'argumentation, donner plus de parure aux mots et aux idées, frapper les esprits, tantôt par quelque peuséo courte et ingénieuse, 4)rillant comme un éclair, tantôt par l'introduction dans leurs discours d'une poésie toute fraîche, venant du sanctuaire des Horace et des Virgile et non pas ternie par la rouille des Accius et des Pacuvius. Maternus, à son tour, répondant à Aper, relève ce qu'il y a eu d'exa- • géré dans l'emploi de la méthode nouvelle : « Est-ce la tenue d'un orateur, s'écrie-t-il, est-ce même la tenue d'un homme, que ces faux agréments employés par la plupart des contemporains, cette afféterie de mots, cette frivolité de pensées, ces caprices d'harmonie qui font du discours une musique de théâtre? D'une chose que l'oreille devrait se refuser à entendre, la plupart se font un titre, une gloire, une preuve de leur génie ; ils se vantent de ce qu'on chante et danse leurs plaido3^ers ; et de là, souvent chez nous, cette exclamation si honteuse et si impertinente : quelle volupté dans ce plaidoyer ! quelle éloquence dans cette danse' ! » Mais Maternus, malgré son désir évident d^englober tous les modernes dans cette condamnation, se sent obligé de faire une exception pour Cassius et, tout en le critiquant le plus qu'il peut, reconnaît formellement son mérite : « Je ne nierai pas, ajoute-t-il', que Cassius Sévérus, le seul que notre ami Aper ait osé nommer, ne soit vraiment un orateur, si on le compare à ceux qui sont venus depuis ; «ncore, dans une grande partie de ses œuvres, montre-t-il plus de violence que de forpe réelle. Le premier, il a dédaigné Tordre logique, il a laissé de côté la modestie et

(1) Dial. de orat.j 19.

(2) Id., 26.

454 LIVRE CINQUIÈME. Cil. I, 5.

la pudeur des mots^ même, se servant mal des armes choisies par lui, dans l'ardeur de frapper» le plus souvent il se découvre ; il ne combat pas, il querelle. Cependant» je le répète, comparé à ses successeurs» par son érudition variée» par l'agrément de sa plaisanterie, par la force même de sa constitution» il l'emporte de beaucoup* sur tous. » Ainsi, quoique d'avis absolument opposés sur la valeur des deux méthodes» les deux interlocuteurs do dialogue s'accordent à reconnaître dans Cassius Sévérus le vrai chef de la nouvelle école» celui qui s'y était montré tout à fait supérieur aux autres.

Sénèque le Père fait de lui un grand éloge. U juge que ses plaidoyers étaient puissamment travaillés et remplis de grandes pensées; que sa sévérité n'y laissait rien d'oiseux ; que chaque partie s'y soutenait par elle-même sans aucun détail qui n'intéressât l'auditeur ; que tout y avait une intention, un but ; et que le grand déclamateur Qallion n'avait fait qu'exprimer Texacte vérité en disant : « Dès qu'il parlait, il était maître souverain, faisait ce qu'il voulait de son auditoire, y déchaînait à son gré la colère ; et chacun, en Técoutant, craignait toujours qu'il ne finît. > Ses qualités physiques» explique Sénèque» ne contribuaient pas moins que son talent à l'action exercée par lui. D'abord» il avait une taille extraordinaire» et sa voix, chose extrêmement rare» joignait à la puissance la suavité ; son débit aurait fait la réputation d*un acteur, mais n'avait rien qui sentît le théâtre. On s'étonnait surtout de trouver dans son éloquence une dignité qui manquait à sa vie.: tant qu'il ne passait pas les bornes de la plaisanterie, on aurait cru entendre un censeur. Puis ses idées gagnaient à l'improvisation ; comme il avait beaucoup de présence d'esprit et plus de talent naturel que d'étude» il produisait plus d'effet par ce quMl trouvait au moment même que par ce qu'il avait préparé. Même, il ne parlait- jamais aussi bien que lorsqu'il se mettait en colère ; aussi se gardait-on avec soin de l'interrompre. Il n'y avait que lui qui tirât profit d'une attaque imprévue: le hasard le servait toujours

mieax que n'importe quelle préparation. Jamais pourtant cette heureuse facilité ne lui persuada d'être négligent : il ne plaidait pas dans la même journée plus do deux causes privées, encore les espaçait-il, l'une avant midi, l'autre après; s'il s'agissait de causes publiques, il se bornait à une; et non seulement, pour chacun de ses plaidoyers, il se préparait un plan, mais ce plan renfermait bien autre chose qu'une simple indication des articles; en fait il se présentait avec une grande partie de son discours tout écrit et même les mots piquants qui pouvaient y être dits tout notés. Mais, s'il tenait à ne point s'avancer sans être ainsi muni, volontiers il délaissait ses munitions. Forcé d*improviser, il s'élevait au-dessus de lui-même, et toujours, quand il fut pris au dépourvu, il s*en tira mieux que préparé : raison de plus pour admirer ses laborieuses précautions alors que l'audace lui réussissait si bien. « Il avait donc, conclut Sénèque, tout ce qu'il fallait pour bien déclamer; une élocution sans vulgarité ni bassesse, mais soignée; une parole non pas molle ou languissante, mais ardente et animée; des développements ni lents ni creux, mais renfermant plus d'idées que de mots; et une bonne préparation, qui lui eût été d'un appui suffisant même avec un esprit médiocre ^ »

Dans cette appréciation si louangeuse, le critique des Controverses, entraîné par ses idées personnelles sur l'éloquence, ne laisse pas sans doute que de pallier inconsciemment certains défauts de Sévérus. Quintilien, en mêlant à l'éloge des restrictions qui l'atténuent sensiblement, reste, on peut le croire, plus près de la vérité* « Très souvent, dit-iP, pourvu qu'on le lise avec discernement, Cassius Sévérus peut servir de modèle. Si, à toutes ces qualités oratoires il avait )oint le coloris et la gravité, il devrait être placé parmi les premiers des orateurs; car il a beaucoup d'esprit, un mordant étonnant, et le maniement par-

Ci) Controo,, III, P/u/., 2-7.

(i) Inst, orat., X, I, 116.

456 LITRE CINOUIÈKE. GB. I, 5.

Tait dû la plaisanterie; maisildoDoe trop à son humeur caustiqueetpasassezà la prudence; en outre, ses sarcasmes étant amers, bien des fois son amertume même tourne au ridicule. > Malgré ces défauts d'ailleurs, Quintilicn, dans on passage du dernier livre de son lnstititii(m, le place sans hésitation au milieu de ceux qui, au-dessous de Cicéron.se sont le plus illustrés par leur éloquence k des titres dirers, et notant alors chacun d'eux par un signe caractérislique, il le distingue par celui du mordant, acerbiMem Cassii'.

Cette acerbité de parole a fait croire à quelques annotateurs d'Horace, sur la foi du scoliaste ancien dont Cmquius a publié le commentaire, que la VI* des Épodes avait été dirigée contre lui; mais vous avez vu, par ce que j'ai dit de ce petit poème', que l'opinioD du scoliaste est tout a fait erronée; la pièce s'adresse à un poète, à un médisant trop lâche pour s'attaquer aux gens capables de se défendre, ignams adversum lupos; or, il n'était ni poète ni lAche, et de plus, à l'époque où elle fut publiée, il ne pouvait guère être tout au plus qu'un adolescent*. Du reste, nous ne trouvons chez les écrivains latins que bien peu de renseignements sur toute sa personne et sur la première partie de sa vie. Nous tenons de Tacite qu'il était de basse extraction, sordidx originis\ et de Pline le Naturaliste qu'il avait avec un bouvier du nom do Mirmillon une ressemblance dont on prenait plaisir à se moquer*. Des maîtres dont il avait suivi les leçons et des études aux quelles il s'était livré, nous ne savons rien. Mais son caractère nous est connu : énergique et violent, il n'aimait rien tant qu'attaquer les gens ot leur faire sentir les effets de sa mauvaise humeur, k ce point qu'on le considérait comme un être malfaisant, malefîcny vila", dit Tacite'.

(!) l>iHt.orat., XII. KJ, Hl.

{il TQm. Il, p. IH:|.

(;() Cf., Kircliiicr, tjits»l. llorat. pp. i3-S5; Walckeosor, Hiat. dt la aie et dert poéx. iTHor., T. jll, Kl.

(1) Jnn..lV, îl.

(Tij llisl. nat.. Vil, 10, 12.

livrf: cinquième, en. i, 5. 457

Même lorsqu'il plaisantait et qu'il ne s'agissait que d'une simple question littéraire, il n'hésitait pas à mener jusqu'aux tribunaux ceux qui se trouvaient avoir affaire à lui. Voyez, par exemple, comment il se conduisit un jour à l'égard du rhéteur Cesti us : le fait est d'autant plus typique qu'il se plaisait à le raconter lui-même ^ Par hasard il était entré dans l'école de Cestius qui, avec sa vanité ordinaire et préférant son propre talent à celui de Cicéron, se préparait à la lecture d'un discours en réponse à la Aîilonienne parce témoignage d admiration qu'il âe décernait devant ses élèves : « Si j'étais gladiateur, je serais Fusius; pantomime, je serais 6ath3'lle; cheval, je serais Mélissio. » Cassius aussitôt s^écria : « Et si tu éti^is égout, tu serais le grand égout! » De, là rire immense dans l'auditoire, vive surprise des élèves, confusion de Cestius qui, s'étant trouvé sans réponse, refusait de produire le discours annoncé devant un tel impertinent; mais lui resta. Et non content de ce scandale, quelques jours après, pour venger Cicéron, à ce qu'il prétendait, ayant rencontré le rhéteur, il le mena en justice, l'accabla de plaisanteries et d'invectives, et réclama Fautorisation de le poursuivre en vertu delà loi sur les délits non prévus; Cestius, tout troublé, demanda la remise de l'afïaire ; alors il l'appela devant le prêteur urbain, l'accusa d'ingratitude etdéjà demandait de lui donner un curateur lorsque des amis intercédèrent et parvinrent à mettre fin à ce spectacle qui avait attiré un grand nombre de curieux.

Son animosité se déchaînait surtout contre ceux qui, en politique, ne partageaient passes idées républicaines, et les amis d'Auguste particulièrement avaient à redouter ses coups de boutoir et ses attaques. Comme Fabius Maximus, favori de l'empereur, l'avait froissé en ne lui reconnaissant qu'à peu près du mérite : « Pour toi, lui répliqua-t-il, tu es à peu près éloquent, à peu près beau, à peu près riche; il

(I) Sén., Controo., III, Prœf., 16-17.

n'y a qu'une chose que tu es plus qu'à peu près, une tète à gifles! Quasi disertus es, quasi formosus es, quasi dives es; unum tanlum es non quasi, alapa!^ > Avec Asprénas, autre ami d'Auguste, sa bile l'excita plus encore. Il lança contre lui l'accusation invraisemblable d'avoir empoisonné cent trente de ses convives, et l'affaire fut plaidée devant le sénat, en présence même d'Auguste qui, comme nous l'avons vu ', garda le silence par déférence pour l'assemblée. Asinius Pollion défendit l'accusé et le fit absoudre. Quintilien cite les deux discours comme une lecture utile de plaidoyers contradictoires*, mais il reproche à Cassios d'avoir trop montré, dès les premiers mots, le sentiment de haine qui le faisait agir: « C'est, dit-iP, à l'égard de ceux contre lesquels on plaide que les convenances me semblent devoir être le plus strictement observées; dans n'importe quelle accusation, il faut avant tout veiller à ne point paraître l'aborder avec plaisir; aussi suis-je loin d'approuver cette sortie de Gassius Sévérus : c Dieux bons I je vis, et je puis me réjouir de vivre, puisque je vois Asprénas accusé! Dei boni vivo : et quo me viverejuvet, Asprenalem reum video! » Par ces paroles, en effet, il semble Tavoir accusé, non pas pour des motifs fondés sur la justice ou la nécessité, mais pour le plaisir do se porter son accusateur. »

Son caractère l'entraina-t-il à commettre souvent de ces maladresses, dont nécessairement tiraient profit ceux qu'il poursuivait, ou bien à intenter des procès à des innocents, le fait est que ses accusations n'aboutissaient guère qu'à des acquittements. La même absolution devint si fréquente qu'Auguste, un jour, ne résista pas au plaisir de s'en moquer : comme il était en train de faire construire son forum et que l'architecte, chargé de ce travail, ne le terminait pas assez vite à son gré, il se mit à dire, en

(1) Controo., 11,4. H.

(!2) Ci-dessus, page 417.

(3) Inst. orat., \, l,2;j.

(4) Id. XI, 1, 37.

jouant sur le mot absolvere, qui signifie tantôt absoudre et tantôt terminer : « Je voudrais bien que Cassius accusât aussi mon forum : vellem Cassins et meum forum accusel}. > Quel qu'en fût cependant le résultat ordinaire, les procès qu'il intentait, avec racharnement qu'il y mettait» avec les invectives et les plaisanteries mordantes qu'il y répandait, n'allaient pas sans faire de lui l'orateur dont o^ avait le plus de terreur et sans jamasser aussi contre sa personne des haines considérables. Mainte et mainte foi» il fut à son tour poursuivi par des accusateurs ardents à chercher vengeance de ses outrages; toujours son éloquence le tira d'affaire. Malheureusement ce n'était pa» seulement par ses discours qu'il s'était créé une grande quantité d'ennemis. Le besoin qu'il éprouvait de combattre lui faisait écrire des pamphlets sous forme de lettres' ou des libelles comme ceux que désigne Tacite en parlant de lui et dans lesquels se trouvaient diffamés les hommes et les femmes du rang le plus illustre'. Sa réputation devint telle sous ce rapport qu'on lui attribuait encore plus d'écrits outrageants qu'il n'en produisait, ses ennemis ne demandant pas mieux que de mettre sous son nom tout ce qui pouvait se colporter à Rome d'injurieux pour l'empereur et les puissants du jour. Alors le moment vint où Auguste, voyant que les tribunaux ne possédaient point la puissance de le punir, imagina de donner une extension nouvelle à la loi de majesté. Jusque-là cette loi avait puni les actes, mais non les paroles ou les écrits. « Auguste, explique Tacite, retendit aux libelles scandaleux, indigné de l'audace de CassiusV » Le sénat, dont bien des membres avaient été atteints par sa plume comme par sa parole, s'empressa de déférer au vœu du prince : par un jugement

(1) Vacrob., Saturn., Il, 4.

(2) Telles étaient sans doute les lettres à Mécène et à Tibère dont il est Mi mention dans Priscien, VU, 11 et IX, 10.

(3) «I Viros feminasqae illustres procacibus scriptis dilTamaverat. » Aftfi., I, 72.

(4) Id. 72.

'460 LIVRE CINQUIÈME. CU. l, 5.

tendu sous la religion du, serment, judicio jurait, il prononça son exil, et le relégua en Crète î. > Mais cette condamnation ne changea rien à ses habitudes hardies. Il continua d'écrire sur le même ton, s'en •prenant toujours aux plus haut placés, à l'entourage de l'empereur. Le chevalier Vitellius de Nucéria, entre autres, lui que la confiance d'Auguste avait chargé de l'administration de ses biens, lui dont le petit-fils* devait un jour s'enorgueillir d'une origine divine par la prétention d'être issu du dieu Faunus et de la déesse Yitellia, vit raconter par l'enragé pamphlétaire qu'il avait eu pour grand-père un affranchi faisant le métier de savetier et pour père un délateur enrichi aux enchères, mari d*une femme de mauvaise vie'. Des haines nouvelles s'amoncelèrent, et le sénat, par une sentence plus lourde, le priva du feu et de l'eau, ordonna qu'il fût transporté de Crète sur le rocher de Sériphe*. Il n'y mourut qu'en Tan 34 après J.-C., dans la vingt-cinquième année de son exil, lisons-nous dans la Chronique d'Ëusèbe^ et si misérable qu'il avait à peine des guenilles pour se couvrir.

Ses libelles, comme l'histoire de Labiénus, avaient été brûlés. Plus tard, Caligula en ât rechercher les copies qui avaient pu survivre à cette exécution et il est probable que les investigations ordonnées produisirent quelque résultat, puisque nous venons de voir que Suétone les consultait et qu'au temps du grammairien Priscien ils subsistaient encore. Mais nous ne les connaissons que par les courtes mentions qu'en ont faites ces deux écrivains.

Ses plaidoyers n'ont pas laissé beaucoup plus de traces. Celui qu'il prononça contre Asprénas est le seul, à vrai

(i) Afinai., ly, 2i.

(2) L'empereur Vitellius.

(3) SiïéU VitelL, 2.

(i) Annal, IV, 21.

(5) Ad, A Abr.^ 2048 : Cassius Scverus, orator egregios,... XXV exiUi sat anno in suinma inopia moritur vix panoo vcrenda coolcctus. »

dire, dont noQs ayons exactement le sujet; encore n'ei^ possédons-nous que le court fragment donné ci-dessus. Toutes les autres citations ont rapport à des discours prononcés dans des causes qui nous sont inconnues et nous ont été livrées comme spécimens des boutades et des plaisanteries dont il avait l'habitude. Vous avez vu tout à rheurc sa sortie contre Fabius Maximus : voici quelques autres mots de lui qui ne présentent pas la même brutalité. Dans une affaire qu'il plaidait contre M. Pomponius Marcellus, son client ayant laissé échapper un solécisme, cet avocat grammairien, qui était, pour le langage^ un puriste impitoyable, se mit à poursuivre avec acharnement la faute commise contre la grammaire ; alors il se leva et demanda aux juges la remise de la cause: « Il est nécessaire, leur dit-il, que mon client se pourvoie d'un autre grammairien, puisque Marcellus est d'avis qu'il s*agit ici non pas d'une question do droit, mais d'une question de solécisme « ui litigalor suus alium grammaticum'adhiberet; quàfuio non putat is, cumadversariode jure sibi^seddesolcecismOf coniroversiam fuluram ^ ». Un jeune avocat, habitué dans les écoles de déclamation à peindre les faits et les incidents à sa guise, avait cru bon d'introduire dans son plaidoyer cette interrogation : « Pourquoi, Sévérus, me regardes-tu d'un air farouche ?» — « Moi ! interrompit-il aussitôt, en vérité, je n'en faisais rien; mais tu l'as écrit sur ton cahier, le voici !.. Nwi, me herciUe I faciebam, sed sicscripsisli : ecce / » et il lui lança un de ses regards les plus terribles '. Un autre, du même genre, qui s'imaginait briller en n'appelant jamais par leurs noms les objets usuels, serait sans doute resté seul à s'entendre, en parlant sans cesse dans son discours des herbes dlbérie ; pour se moquer de lui, Ga»sius Tarréta et expliqua aux juges qu'on leur parlait de joncs '. Un autre encore, pour simuler plus de véhémence

(1) Soét., De illustr. grammat., 92.

(2) QuinUL, Jnst. oraU, VI, 1, 3.

(3) Inst, orat, VUI, 2, 1.

462 UVRE GhNQUIÊXE. Cfl. I, 5.

dans son action oratoire, par une sorte d'excursion en dehors des bancs de sa partie» s'était avancé dans les bancs adverses ; il le railla de cette marche peu décente, dit •Quintilien, en feignant d'avoir peur et en demandant aux juges qu'on mit une barre entre eux deux ^ Accablé d'injures par un adversaire, il se rit de son peu de science en Tart de médire : « Que deviendras-tn ? lui dit-il, quand J'aurai envahi ton domaine?... Quid fades, quum in bona tua invasero*^ ' ». On lui objectait que Proculeius lui iuter> disait sa maison ; il répondit en éludant le reproche : < Est-ce donc que je cherche à y aller?... Numquider^ illud accéda ? '» Dans une affaire plaidée devant le préteur, celui-ci le réprimandait de ce que les personnes qui l'assistaient venaient d'outrager L. Varus ; or, nul n'ignorait que -co personnage, ami d'Auguste, était épicurien ; et lui, sur un ton d'innocence, de répondre : « Je ne sais qui a émis ces outrages ; m'est avis que ce sont des stoïciens... Ne^cio qui conviciali sinl : elpulo sloicos fuisse * >.

Sénèque le Père nous a transmis plusieurs fragments plus longs des paroles que Torateur eut occasion de prononcer dans les écoles. Le troisième livre des Controverses, dont il no reste que des Excerpta, semble même lui avoir été particulièrement consacré, et dans plusieurs autres livres des Controtyerses comme dans les Suctsoires, son nom revient •quelquefois. Le passage le plus important a rapport à la déclamation sur les Mendiants estropiés * et faisait partie de l'accusation portée contre l'infâme spéculateur : c'est un tableau très expressif des misères subies par les malheureux enfants déformés, mais qui laisse cependant entrevoir quelques-uns des défauts que lui-même reprochait aux déclaraatours, c'est-à-dire l'abus de Tamplification, certaines associations de mots recherchées, et une

(1) InsL orat,y X, 3, 133.

(i) /(i., VIIK 3, 89.

(3) /</., VI, 3, iS.

<i) Voir d-dessus, p. ii9.

éloquence plus propre à plaire à on auditoire qu*à convaincre un juge^ La chose est assez étonnante de la part d'un homme qui n'aimait rien tant en poésie que certains vers de Publius Syrus dont l'énergique concision lui paraissait supérieure à tout '. En général cependant, on voit qu'il évitait ces défauts et qu'il tenait à préciser les questions» à rester dans la vérité des sentiments à rendre. Assisto-t-il» par exemple, à cette Siuisoire sur Gicéron, dont nous avons dit un mot à propos de Labiénus, il félicite celui des déclamateurs qui lui semble avoir le mieux oublié les pratiques défectueuses de Técole pour exprimer un conseil vraiment conforme à la situation de Thomme d'Etat'. Prendil part à la controverse ayant pour sujet le procès intenté jadis par Gaton le Genseur^ pour lèse-majesté, contre le proconsul Flamininus qui, au cours d'un repas, sur là demande d'une courtisane, avait fait décapiter un condamné, il établit en quelques mots très nets la question de droit: « Même un esclave, même un captif, dit-il, aux termes de la loi, ne peuvent être exécutés en tout lieu, ou de toute manière, ou par n'importe qui, ou à n'importe quel momeot, et si le magistrat doit assister à l'exécution, c'est pour la surveiller, non pour s'en divertir. »

Ne de servo quidem aut caplivo omni loco aut omni génère aul per quos Hbebit aut cum libebit suppUcium sumi fas est adhibeturque ad ea magistratus ad custodiam, non ob laetitiam. *

Et même lorsqu'il se contente de développer la partie que l'école appelle la couleur, bien qu'elle consiste dans l'emploi des conjectures tirées de loin et des prétextes spécieux, il s'éloigne le moins possible de l'exacte vérité et reste précis ; ainsi fait-il dans la controverse sur ce âls détesté de son père qui, surpris à broyer du poison et accusé de

(1) Controo.j K, 4, 2. — Voir ce morceau à VAppendice, ccclxiv.

(2) /d., VII, 3, 8.

(3) Suaaor.,\l, li.

(4) Controo., IX, 2, 12.

464 LIVRE aNouiÈME. en. i, 5.

parricide, après avoir prétendu. qa'il voulait se suicider» ne se tuait pas; voyez comment il lui prête une explicatioa de ce changement de résolution aussi brève et aussi conforme que possible à la nature de la cause: « Pourquoi donc ne meurs-tu pas maintenant? me dira-t-on. D*abord les malheureux n'ont pas toujours les mêmes désirs ; parfois on aime à lutter contre son mauvais sort et à le lasser. Ensuite, veux-tu (mon père), la vraie raison pour laquelle il ne me plairait pas de mourir en ce moment ? C'est que je pense que, toi, tu le désires. »

Quarc ergo nunc non moreris ? dicet aliquis. Primuni non semper idem miscris libet ; nonnumquam juval cum forluna sua concurrere et illam faligare. Oeinde vis vcrum,quare non moriar inlerim? Qui» puto te velle. ^

Au surplus, il n'eût pas fallu, parait-il, chercher à se rendre compte de tout le mérite de son éloquence par celle qu'il témoignait dans ses discours d'école. « Sos déclama* tiens étaient inégales, dit Sénèque, elles renA^rmaient à la vérité de très belles parties, qui, introduites dans n'importe quelle déclamation, auraient suffl à la faire paraître iné» gale ",... mais, en somme, il s'y montrait inférieur à lui-* même et à beaucoup d'autres':». Il avait conscience du succès très relatif qu'il y obtenait ; aussi n'arrivaît-on pas facilement à le faire déclamer devant d'autres que des ami» intimes ; et il s'expliquait là-dessus avec beaucoup do fermeté, comme nous le prouve un entretien qu'il eut avec Sénèque et que celui-ci nous a précieusement conservé. Il y expose, entre autres choses, que les déclamateurs forment presque une catégorie d'hommes à part, semblables à des corps qui, habitués aux appartements bien clos, ne sauraient souU^nir le grand air; qu'après s'être livrés toat le temps à un jeu d'escrime, ils ne se retrouvent plus lors*

(1) Controo., YII, î, 10,

(2) /d., ni, Prspf., 18.

(3) /d., in, Prapf., 7.

que, devant le sénat ou au forum, il faut réellement combattre dans Tarène; que vouloir juger un orateur par cet exercice puéril, c'est comme si l'on prétendait essayer un pilote sur un vivier. Il montre combien lui-même trouve d'un côté, sans les rencontrer du tout de l'autre, les conditions nécessaires à la véritable éloquence : « Dans les plaidoyers, dit-il, j'ai coutume de m'adresser, non pas à l'auditoire, mais au juge ; j'ai coutume de répondre, non pas à moi, mais à mon adversaire; je n'évite pas moins les paroles oiseuses que celles qui vont contre mon but. Or, dans les exercices de Técole, qu'y a-t-il qui ne soit pas oiseux, puisqu'eux-mémes le sont ? Je te ferai toucher du doigt ma pensée : quand je parle au forum, je fais quelque chose ; lorsque je déclame, il me semble travailler en songe. > Il attribue d'ailleurs la supériorité qu'on reconnaît alors, dans les écoles, à Gestius et à Latronsur Asinius Pollion et sur Messala Corvinus, comme sur lui, au mauvais goût des auditeurs. « Ce sont, pour la très grande majorité, remarque-t-il, des enfants ou des jeunes gens; non seulement ils préfèrent leur Gestius aux hommes si éloquents que je viens de citer, mais ils le préféreraient même à Cicéron, s'ils ne craignaient d'être lapidés * >.

Le fait est que les grands orateurs devaient se trouver singulièrement privés de leurs moyens dans ces milieux où la réalité des choses faisait place à la action, et que Gassius Sévérus, en particulier, dont la parole n'était jamais si heureuse que dans les audiences des tribunaux les plus fécondes en incidents, y devait manquer, plus que n'importe quel autre, des stimulants de combats! propres à faire valoir toute cette amère énergie et toute cette verve caustique qui, si elles devinrent pour lui la cause des plus grands malheurs, firent aussi une des principales forces de son éloquence.

(1) Controo.j III, Praef.y 12, 13, U et 15.

A côté de ces quatre orateurs illustres, il y eut d'autres représentants de l'art oratoire, tant parmi les hommes dont la carrière avait commencé sous la république que parmi ceux qui ne débutèrent qu'ensuite sous le gouvernement nouveau. Plusieurs méritent d'être cités.

Les deux Furnius. le père et le fils, sont désignés comme tels par la Chronique d'Ëusèbe ^ Le père, après avoir été tribun du peuple et lieutenant de L. Plancus, s'était attaché au parti d'Antoine ; amnistié par Octave après Actium, il donna ses soins au barreau. Il s'y était fait un nom dès le temps de Cicéron qui, en lui écrivant, le félicitait incidemment du talent qu'il montrait à bien connaître les causes d'autrui « qui aliénas tant facile discas '». Il est vrai que, dans le Dialogue sur les orateurs, Aper ne parle de lui qu'avec un certain dédain" ; mais ce jugement ne doit pas nous étonner daus la bouche du grand partisan des modernes, Furnius étant un ancien; rappelons-nous plutôt les termes dont Plutarque se sert à son égard : « c^était un homme d'une haute dignité et delà plus grande éloquence, oç f|V à^i(o(jLaTO^ [xsYaXou xal îcivcTatoç elîceïv *P(i);ji.a{(>iv> *, Horace l'avait mis au nombre de ceux dont Testime littéraire lui importait le plus ^.Acron, en commentant Horace, ajoute même qu'il s'était fait remarquer par l'élégance de ses écrits historiques. Le ûls eut une carrière beaucoup plus courte ; car il mourut avant son père. Il jouit des

(1) Ab Abr. 1980: « Furnii pater et fllius clari oratores habentar, quorum.... »

(2) AdFami7., X, 26.

(3) Dial. de orat,, 21.

(4) Vie d'Aotoinc, 58.

(5) Sat., I, 10, V. 86.

faveurs d'Augaste et fut même élevé au consulat. La grâce et la finesse de sa parole n'avaient pas peu contribué à son heureuse fortune : nous connaissons le remerciement qu'il avait adressé au maître tout-puissant le jour où il avait obtenu l'amnistie de son père : « J'ai un seul tort à te reprocher, César : tu me contrains do vivre et de mourir ingrat. Hanc unam, CœsaVy habeo injuriàm timm, effecisti ut viverem et niorerer ingralus. > Sénèque le Philosophe admire beaucoup le sentiment qui lui avait dicté ces mots, rien, dit-il, n'étant plus digne d'un cœur reconnaissant que de ne pouvoir Jamais se contenter et de n'arriver pas même à Tespérance de jamais égaler un bienfait ^

Sempronius Atratinus, né en 73 av. J.-C., s'était fait connaître au iorum dès l'âge de dix-sept ans. Son père ayant été poursuivi par M. CseliusRufus pour faits de brigue et de corruption, il lança lui-même une accusation capitale contre Cselius, que défendirent Grassus et Cicéron. Celui-ci, dont nous avons le plaidoyer', lui témoignait déjà beaucoup d'estime ; il lui reconnaissait le caractère le plus honnête et le plus vertueux, l'appelait son ami, excusait, tout en la combattant, l'accusation portée par lui, le félicitait de n'avoir parlé de certaines choses scabreuses qu'avec la pudeur qui convenait à sa jeunesse, et, ce qui ne faisait pas moins d'honneur à son esprit qu'à sa modestie, de les avoir dites avec grâce et politesse^. Après un tel début, sa carrière fut brillante. Josèphe le citeS auprès de Messala, comme un des orateurs du sénat en 40. Nous le voyons successivement porté au consulat par Antoine en 34^ rallié à Octave un peu avant Actium, proconsul d'Afrique et honoré du triomphe en 21. Eusèbe, dans sa Chronique '\ en

(1) De henef., 25.

(t) Voir lr« partie, tom. III, p. 134 sqq.

(3) Pro M. Caelio : « humanissimo atquo oplimo adolcsccnli, mco necessario, igoosco... laus puduris tui, quod ea teinvitum dicere vidcbamus; ingenii, quod ornatc polilcque di&isti ». 1 et 3.

(4) Bel. Jud., I, U, 4.

(5) Chron,, a A6r., 1996.

468 LIVRE CINQUIÈME. CH. f, '6.

nous apprenant qu'il mourut volontairement dans un bain pour échapper aux souffrances d'une cruelle maladie et qu'il fit Auguste son héritier, a soin de rappeler qu'il garda jusqu'à la fin sa réputation de bon orateur, clarus inter aror tores.

En parlant d'Asinius PoUion, nous avons rencontré le nom de Torquatus, qui prit, avec cet orateur, la défense de Moschus accusé d'empoisonnement * . Ce Torquatus avait des relations intimes avec Horace qui lui dédia l'épître 5 du livre I et l'ode 7 du livre IV. Dans l'une, qui est une invitation à fêter l'anniversaire de la naissance d'Auguste^ il y a précisément une allusion au procès de Moschus, et, dans l'autre, le poète engage son ami à jouir de la vie, parce que, dit-il, « une fois dans le tombeau, ni sa noblesse, ni son éloquence, ni sa vertu, ne le rendront à la vie » :

Non, Torquate, genus, non te facundia, non te Restituet pietas.

Il faut voir en lui le C. Nonnius Asprénas qui, blessé par une chute de cheval dans les jeux troyens, reçut d'Auguste un collier d'or avec le droit, pour lui et pour ses descendants, de porter le nom de Torquatus". Favori de l'empereur, naturellement il devait encourir la haine de Cassius Sévérus ; mais vous avez vu comment, poursuivi devant le sénat par Tardent républicain, il fut absous. Sénèque le Père cite deux déclamateurs du nom d* Asprénas, Publius' et LuciusS avec l'un ou l'autre desquels il ne semble pas devoir être confondu, et de lui nous n'avons absolument rien.

11 n'en est pas de même de Q. Lucrétius VESPaLo, qui fat consul en l'an 19 av. J.-C. Du moins lui attribue-t-on souvent l'éloge funèbre d'une femme par son mari, dont on a

(1) Voir ci-dessus, p. -il 7.

(2) Cf. Suél. Oct. Aug.yÂS.

(3) Controo., 1,2, 9-10; VU, 8, 6; etc. (1) /d., X, prœf., 2.

UVRE CINQUIÈME.. CQ.'I, 6. 469

trouvé riascription sur un tombeau^ et que l'on connaît sous le nom i*Éloge de Turia. L'auteur de ce panégyrique, dont les premières lignes malheureusement ont disparu avec l'indication précise des noms, retrace d'abord la fermeté de caractère de cette femme qui, un peu avant son mariage, en l'absence de son futur mari et de son beaufrère, sut poursuivre, faire condamner les assassins de son père et de sa mère, et faire respecter aussi le testament paternel en déjouant les intrigues de gens intéressés à ce qu'il fût cassé. 11 dépeint ensuite leur union qui dura, chose bien rare alors, sans divorce, sans le moindre nuage, durant quarante et un ans ; il célèbre toutes les vertus qu'elle ne cessait de montrer dans son intérieur, tous les sentiments qu'elle témoignait à son mari, à ses parents, à ceux dont elle était la bienfaitrice. 11 évoque le souvenirde leurs tourments pendant les guerres civiles, alors qu'il avait été mis au nombre des proscrits : grâce à elle, qui lui ménagea une retraite sûre, appela sur lui la clémence de César Octave, s'exposa même aux plus durs traitements dans ses démarches auprès de Lépide, il put, après la chute de celuici, obtenir pleine satisfaction de la bonté du vainqueur. Après avoir ainsi reconnu hautement l'énergique dévouement de sa femme en ces terribles circonstances, il revient à ses qualités domestiques : il dit comment, le voyant désolé de n'avoir pas d'enfants, prête à se sacrifier entièrement, elle lui avait offert de céder sa place à une épouse plus féconde dont elle aurait soigné les enfants, sans reprendre son patrimoine. Et il termine par l'expression de son affliction; par le regret de n'être point mort avant elle, de n'avoir pu tout lui donner quand elle avait tout mérité ; par la promesse du moins de lui accorder tout ce qu'il est permis d'offrir à qui n'est plus ! Ce morceau, d'un, style excellent, d'une bonne régularité de composition, —

(1) Orelli, 4859; Mommsen, AbhandL der Berl. Akad., 1863, p. 455, 464, 477; Giraud, Journal des Saoants, août 1870; G. B. de Prossi, in Studi di istoria e diritto, I (1880), 1.

car on n*y relève qu'une répétition d'idées et les pensées y sont bien enchaînées, — se fait surtout remarquer par la simplicité et le naturel du ton, par la vérité des sentiments exprimés. Que Tauteur en soit le consulaire G. Lucretius Vespillo ou tout autre, peu importe ; on ne saurait le passer sous silence ^

De Fabius Maximus, représentant d'une des plus illustres familles de Rome, ami d'Auguste et consul en Fan 11 av. J.-C., nous ne connaissons l'éloquence que par les mentions qu'en ont faites Horace, Ovide et Sénèque le Père. Horace, dans la première Ode du livre IV, adresse Vénus chez lui, en disant : « II est noble, il est beau» il sait parler pour les accusés tremblants, il possède mille agréments > :

Namque et nobili et decens.

Et pro sollicîlis non tacitus reis, Et centum puer artium. '

Ovide, dans son exil, invoque son ancienne amitié, l'appelle «l'astre brillant de la famille de Fabius.^tc^us Fabix genlis*^, réclame son appui en ces mots : « Toi, la gloire do l'éloquence latine, sois le bienveillant défenseur d'une cause difScile; elle est mauvaise, je l'avoue; mais elle deviendra bonne, si tu la plaides > :

Susoâpe, Romans facundia, Maxime, Hnguae,

Difficilis causœ mite patrocinium.

Est mala, conGteor ; sed te boDa Qet ageote. 4

et dans une prière où se trouvent presque répétés les termes employés par Horace, il le supplie « d*apaiser l'empereur en lui faisant entendre en sa faveur cette voix qui si souvent a secouru les accusés tremblants, de fléchir

(1) J'en donne une partie à V Appendice ccclxv.

(2) Carm., IV, 1, v. 13-15.

(3) Pont., Ul, 3, ▼. 2.

rame de ce héros, semblable aux dieax, par la douceur accoutumée de ses paroles éloquentes > :

Yox, precor, auguslas pro me tua molliat aures,

Auxilio trepidis quae solel esse reîs : Adsuetaque tibi doctae dulcedine linguœ

^quandi superis pectora flecte viri. ^

Probablement il y a quelque flatterie dans les éloges décernés par les deux poètes. Nous n'en retrouvons pas chez Sénèque le Père, qui le range parmi les orateurs ni inconnus, ni illustres', et qui même lui reproche d'avoir introduit au forum une manière vicieuse de parler et d'y avoir parfois employé certaines phrases à trois membres bonnes seulement à rapporter comme exemples à éviter^. C'est contre lui que Gassius Sévérus aurait un jour lancé cette boutade brutale que j'ai citée : « Tu es à peu près éloquent, à peu près beau, etc. *. > Aussi ne faut-il pas nous étonner qu'il ait porté, un peu plus tard, une accusation contre ce mordant adversaire, qui sut d'ailleurs se défendre et se tirer d'affaire.

Passienl's I'Ancien, né vers l'an 65 et mort en l'an 8 avant J.-C.,*^ qu'il ne faut pas confondre avec son flls qui, à son exemple, se fit un nom comme orateur, est mieux traité que Fabius Maximus par Sénèq^ue. Celui-ci l'appelle quelque part « l'homme le plus éloquent et le premier orateur de son temps® », et ailleurs encore rapporte que Cassius Sévérus disait de lui « qu'il se tenait alors au premier rang, nunc prtmotoco 5(ar». Cependant Cassius Sévérus ne faisait pas de lui un éloge complet : à lentendre, Passiénus, sinon dans ses plaidoyers, du moins dans ses déclamations.

(i) Pont., V. 117-120.

(2) Controo., X, l'rsp/., 13.

(A) Ci dcssuA, p. 457.

(5) Eus., Chroa., ad a Abr. 2006.

(6) Controe., Il, 5, 17.

(7) Id , III , Prffif., 14.

— car il prenait part quelquefois aux exercices des écoles,

— retenait beaucoup moins l'attention de son auditoire par l'argumentation et la narration que par Texorde et la péroraison ^ Au surplus, Sénèque ne donne que des fragments.très courts de l'éloquence qu'il produisit comme déclamateur, etde l'autre nous n'avons rien.

A côté de ce Passiénus, citons comme se faisant remarquer à la fois au barreau et dans les écoles, Gavius Silon, Pompeius Silon, L. Yinicius et Varius Oéminus. Gavus SiLON, qui était Espagnol, pensait, au dire de Sénèque, qu'une partie de Téloqucncc consiste à cacher Téloquence et cherchait, en parlant, à montrer le père de famille plutôt que l'orateur, ce qui faisait dire à Auguste qui l'avait entendu souvent plaider dans la colonie de Tarragone : « Je n*ai jamais entendu père de famille plus éloquent ; numquam audivi patremfamiliie diserliorem ' >. Pompéius SiLON, né vers 50 avant J.-G., élève de Latron et dont Gassius Sévérus estimait beaucoup plus les plaidoyers que les déclamations, n'en montrait pas moins dans celles-ci assez de goût pour remporter parfois sur tous les autres par le choix de certains développements : personne, par exemple, ne traita avec plus de force que lui la Suasoria VU, où il s'attachait à démontrer à Gicéron qu'Antoine voulait, non pas conclure un traité, mais se jouer de lui'. L. Vi- Mcius, qu*on ne doit pas confondre avec le P. Vinicius dont il sera question sous le règne de Tibère, montrait, dans les plaidoiries, une promptitude d'esprit remarquable; il improvisait et voyait du premier coup d'oeil ce qu'un auti'e n'aurait trouvé qu'après une longue préparation; aussi Auguste, qui savait souvent résumer d*un mot spirituel ses jugements, disait-il : « Le talent de Vinicius, c'est de l'argent comptant; L. Vinicius ingenium in numerato habel* ^.

(1) Controc, III, Pra/., 10.

(2) Id., X, iVaf»/, 1i.

(3) Suasor., vil, 10-11.

(4) Controo., Il, 5, 20.

Varius Géminus se distiDgaait à l'école par le sens pratique qu'il y apportait du barreau» mais, par contre» se plaisait à user dans ses plaidoyers de traits et d'antithèses en grand nombre. Le seul fragment qui nous reste de son éloquence judiciaire provient d'un discours qu'il eut à prononcer devant Auguste et c'est une antithèse :

Caesar, qui apud te audent dicere, magnitudlDem tuam ignorant; qui non audent, Immanilatem. ^

César, ceux qui osent parler devant toi, ignorent ta grandeur; ceux qui ne l^osent pas, ta bonté.

Je ne m'arrête pas au nom de Cassius Salanus, précepteur de Germanicus. Ovide, en lui adressant une de ses Poutiques, le félicite de son élocution et de la vigueur de sa parole' ; et bien certainement, ce personnage* chargé d'instruire celui qui pouvait être appelé à hériter de l'Empire» ne manquait pas de mérite; mais nous ne pouvons baser un jugement uniquement sur quelques mots d'une lettre gracieuse dont le but intéressé n'est que trop évident. Je passe tout de suite à ceux de la plus jeune génération qui» dans la dernière partie du règne d'Auguste, manifestèrent leur talent oratoire.

Tels furent les deux fils de Messala. L'ainé, Messalinus, consul en l'an 3 avant J.-C.» «avait, dit Tacite ^ quelque chose de l'éloquence de son père >. Sa situation Tavait mis en rapports intimes avec les écrivains qui formaient le cercle littéraire de la maison paternelle : c'est à lui que fut dédié le poème de la Cîrisi Tibulle écrivit la cinquième Élégie du livre II pour célébrer sa promotion au collège des Quindécemvirs ; et nous trouvons à son adresse plus d'une pièce dans la correspondance poétique d'Ovide. Le malheureux exilé naturellement lui faisait la même prière qu'à Fabius Maximus : il le priait d'user pour lui de son

(1) Controû., VI, 8, 2, Eœcerpta.

(2) Pont., U, 5, V. 40 et 69.

(3) « Ineratque imago palerna facundiœ». Tac, Aon., Ul, 34.

474 LIVRE CINQUIÈME. CH. l, 6.

crédit auprès de Tompereur: «qu'elle t'inspire aujoardliai, lui disait-il, cette brillante éloquence de ta famille qui fa permis d'être si utile aux accusés tremblants ; car le talent de parole de ton père revit en toi ; c'est un bien qui a trouvé un digne héritier > ;

Nunc tibi et eloquii nitor ille domesticus adsit,

Quo poteras trepidis utilis esse reis.

Vivit enim io vobis facundi lingaa pareaiis,

Et res heredem repperit illa suuin. ^

Le plus jeune, qui, après son adoption par la famille de sa mère, IsLgens Aurélia, porta le nom d'AuRÉLius Gotta Maximus, et aussi, après la mort de son frère, le surnom de Messalinus, n'égalait celui-ci ni par la dignité de sa conduite ni par son mérite. Franc épicurien dans le mauvais sens du mot, adonné aux plaisirs de la table et aux excès d'un luxe r.uineux', il avait l'âme servile. Cependant il pratiquait les lettres, faisait des vers', s'était lié avec Ovide avec qui il resta en correspondance pendant son exil, ne manquait pas d'esprit comme le prouvent quelques-uns de ses mots rapportés par Tacite^, et plaidait avec quelque talent. II envoya même à Tomes un plaidoyer qu'il venait de prononcer devant le tribunal des centumvirs et dont apparemment il avait lieu d'être satisfait Ovide s'empressa de le remercier, et s'il fallait prendre à la lettre les grands éloges qu'il lui en ât, c'eût été un chef-d'œuvre, c Digne héritier de la parole de ton père, lui écrivit-il, Téloqueut discours prononcé par toi dans le forum, bien que j^aie mis plusieurs heures à le lire rapidement. Je me plains qu'il soit trop bref; mais je l'ai allongé en le relisant souvent, et toujours j'y ai trouvé le même plaisir. Quand, à la suite do tant de lectures, une œuvre no perd rien de son agrément, c'est par son mérite propre et non par la nouveauté

(I) font., II, 2, V. 51-54.

<2) Pliii., HiMt. nat., X, tt\ Toc, Ann., VI, 7.

<3) Ov., Pont., III, 5. V. 49

(4 Ann., VI, 5.

qu'il plaît. Heureux ceux à qui il a été donné de t'entendre toi-même le prononceret de jouir d'une voix si éioquentel >

Legimus, o juveois patrii noo degener oris,

Dicta tibi pleno verba diserta Foro.

Quffi, quaDquam lingua mihi suot properante per horas

Lecta satis multas, pauca fuisse queror. Plura sed hœc feci relegendo sspe; necunquam

Non mihi. quam primo, grata fuere magis. Quumque nihil loties lecta e dulcedine perdant,

Viribus illa suis, non novitate placent. Felices, quibus hœc ipso cognoscere in actu.

Et tam facundo contigil ore frui I ^

Nous aurons occasion de parler plus tard de quelques discours prononcés par lui devant le sénat sous le règne de Tibère dont, avec une basse courtisanerie, il chercha plus d'une fois à satisfaire la jalousie et la cruauté.

En même temps que ces deux fils de Messala, avait percé L. Arruntius, auquel se trouve décerné, dans les Annales de Tacite, le même éloge qu'à Asinius Poilion et à Messala, « d'être arrivé aux honneurs suprêmes par une vie et une éloquence incorruptibles >>. Arruntius, qui joignait à son mérite oratoire celui d'un historien consciencieux', se montrait, au forum, adversaire de la nouvelle éloquence et des artifices déclamatoires; Sénèque le Père rappelle même avec quelle présence d^esprit il gagna un procès contre le célèbre rhéteur C.Albucius Silus dont il affecta de prendre au sérieux une malencontreuse figure de rhétorique^. C'était un homme, dit Tacite, « riche, actif, doué de grands talents, et honoré de l'estime publique >^. A la mort d'Auguste, il se trouvait avoir acquis une telle situation que le

(1) Pont.y III, V, V. 7-16.

(2) A fin., XI. «.

(3) il en sera dit un mot plus loin, cli. IV, S 1- (i) Controo. VII, Praf.. 7.

(5) • . . .divitein, promptuni, artibus egreglis et pari faroa publiée Ann., I, 13.

vieil empereur, dans ses derniers entretiens, en passant en revue ceux qui pourraient convoiter Tempire et s'y élever» avait dit : « Arruntius en est digne et, à ToccasioD, il osera. > Aussi encourut -il la haine de Tibère.

Quant à Asinius Gallls, fils d*Asinius PoUion, Mamergus ScAURUS, VoTiÉNusMoNTANus, etc., dout Ic mérite se sig^oala déjà sous Auguste, mais qui nous sont surtout connus par rimportance de leur rôle sous Tibère, je parlerai d'eux lorsqu'il s'agira du règne de ce prince. Je ne veux pas ton* tefois ranger dans la même catégorie Q. Hatérius, qui, à la vérité, vit toute la première partie du règne de Tibère, puisqu'il ne mourut qu'en 24 de notre ère, d'après saint Jérôme, ou même en 26,. d'après Tacite, mais qui, ayant vécu près de quatre-vingt-dix ansS avaitdû naître dès l'an 64 av. J.-C, c'est-à-dire presque à la même date qu'Auguste, et appartient tout à fait à sa génération. D'une famille sénatoriale il fut une année, on ne sait pas au juste quand, consul suffecius. Toujours il jouit d'une grande réputation d'éloquence, et sa parole fit de lui, jusqu'à la fin, un des personnages les plus importants du sénat, puisque Tacite consacre un chapitre à la mention de sa mort. C'est ainsi que nous connaissons le jugement que portait l'historien sur son talent ; car, après avoir noté l'immense renommée qu'il s'était acquise, Fauteur des Annales remarque que les monuments qui restaient de son génie ne répondaient pas à tant de gloire, et il en donne l'explication : « C'est que, ditil,il y avait chez lui plus de fougue que de travail. Aussi, tandis que la gloire des ouvrages que vivifient le soin et la méditation s'accroît d'âge en âge, cette éloquence de Q. Hatérius, toute d'harmonie et d'abondance, s'est éteinte avec lui*. >

L'appréciation des deux Sénèquese rapproche beaucoup de celle-là. Le Philosophe, dans celle de ses lettres où il

(1) Ad Euseb. chron. a Abr., 2040 : • Promptus et popalaris orator nsqae ad XC propre anaum cum sumino honore cousenescit. •

(2) Afin., IV, 61.

conseille à Lucilius de régler sa parole et de ne jamais se livrer à un flux de phrases qui chatouilleraient les oreilles plus qu'elles ne s'adresseraient à l'esprit, avoue qu'il aimerait mieux lui voir préférer une lenteur même traînante à rintempérante rapidité de Hatérius. « Tout homme de bon sens, déclare-t-il, évitera l'abondance précipitée de cet orateur, un des plus fameux de son temps, chez qui jamais il n'y avait ni arrêt, ni pause, et qui disait un discours d'une traite du commencement jusqu'à la ân^ > Sénèque le Père, entrant dans plus de détails, indique mieux encore les caractères de son éloquence. Il le désigne « comme le seul des Romains, à sa connaissance, qui ait transporté dans la langue latine la facilité du génie grec > ; et il voit un grave défaut non seulement dans la rapidité de son élocution, mais aussi dans la profusion de ses idées : Tune était telle que l'orateur semblait non pas courir, mais descendre une pente en courant, si bien qu'Auguste disait de lui très justement qu'il aurait besoin qu'on l'enrayât; l'autre était inépuisable et sans mesure, les figures et les développements se succédant avec impétuosité comme les mots, et à ce point que, conscient de Timpossibilité où il était de se modérer lui-même, il avait pris l'habitude de faire tenir près de lui un affranchi chargé de l'avertir lorsqu'il en était temps. « Il avait en propre l'imagination, mais laissait la mesure à la disposition d'un autre. > Non pas qu'il ignorât l'importance de la division dans un discours ; lorsqu'on l'interrogeait à ce sujet, il n'hésitait nullement à répondre sainement ; mais, lorsquMl parlait, il ne suivait d*autre ordre que celui de son impétuosité; et si son goût lui faisait éviter, comme le recommandait l'école, les termes vulgaires ou obscènes, il usait parfois d'expressions insolites et même de bizarres qui n'échappaient pas aux railleries. En somme, conclut le judicieux critique, «il y avait beaucoup à critiquer et beaucoup à admirer dans cette éloquence dont le cours était celui d'un torrent puis-

(1) Ad Lucil., XL.

sant, mais trouble ; ses défauts cependant étaient rachetés par ses qualités et très souvent on trouvait chez lui plus à louer qu'à excusera >

Gomme il déclamait quelquefois en public, Sénèqne a rappelé quelques passages de ses discours d*école. 11 y en a même deux assez longs, l'un en tète de la Suasoire VI sur Cicéron délibérant s'il doit demander la vie à Antoine, et l'autre au début de la Suasoire VII qui a pour titre : « Cicéron délibère s*il brûlera ses œuvres sur la promesse d'Antoine de lui laisser la vie sauve. :^ On y voit percer un certain goût pour Tantithèse ; mais tous les deux expriment des pensées élevées et des sentiments généreux '. Une controverse qui lui avait valu aussi un très grand succès était celle où il avait traité du père qui, arraché au tombeau de ses trois fils, intente un procès pour actes contraires aux lois ; le souvenir des fils que lui-même avait perdus, depuis longtemps déjà, lui ât répandre des larmes qui interrompirent son discours ; et bien que Sénèque incrimine comme une faiblesse cette manifestation publique d'une douleur ancienne en l'opposant à la fermeté témoignée par As. Pollion quelques jours seulement après une perte semblable, il reconnaît que la sensibilité de Hatérius donna en cette circonstance une force toute particulière à son éloquence; car, dit-il, « il reprit ensuite sur un ton beaucoup plus ardent, beaucoup plus pathétique, de sorte que nous vîmes toute la place que la douleur tient parfois dans le talent '»-.

Mais s'il nous reste quelques passages de ses déclama'tions, nous n'en possédons aucun des discours quïl prononça au forum et devant le sénat. Tacite en mentionne seulement quelques-uns de la fin de sa carrière. Mais alors il était sous le coup de la terreur que lui inspirait Tibère. Ses rapports avec l'héritier d'Auguste étaient devenus on ne peut plus difficiles depuis la scène qui s'était passée

(1) Controo., IV, 7-11.

(2) Jo doQDo le deuxième à V Appendice ccclzti.

(3) Coniroo. lY, 6.

entre eux à la suite d'une de ces séances du sénat où Tibère avec hypocrisie montrait encore quelques hésita*^ tions à accepter Tempire. Tacite la raconte tout au long ^ Hatérius avait commis Timprudence de le presser plusqu'il ne le voulait en lui disant : « Jusqaes à quand, César, laisseras-tu la république sans chef? Quousque patieris^ Cœsar, non adesse caput reiptiblicx ? » Tibère» blessé de cette interpellation qui avait donné lieu à des objurgations presque unanimes, s'était retiré, en cédant peu à peu, sans rien promettre encore, mais non sans témoigner un vif mécontement contre celui qu'il voulait considérer comme Tauteur de la violence qu'on lui faisait. Hatérius se rendit aussitôt au palais pour implorer son pardon ; mais, pour comble de malheur, au moment où il se prosternait devant le prince en lui embrassant les genoux, celui-ci tomba ; les gardes se précipitèrent croyant à une intention criminelle, et Tibère l'aurait laissé massacrer malgré sa grande réputation, si Livie n'était intervenue et n'avaitobtenu sa vie par d'instantes prières. Dès lors, le vieil orateur chercha toutes les occasions possibles de rentrer en grâce ou du moins de détourner toute colère. L'empereur semblait-il désirer quelque réforme du luxe excessif des riches, il s'alliait à l'ancien préteur, Octavius Fronto , pour faire passer une loi qui bannissait des tables les vaisselles d^or et interdisait la soie aux hommes comme une parure dégradante*. L'empereur demandait-il pour son filsDrusus. la puissance tribunitienne, titre attaché au rang suprème^ par la politique d'Auguste, il proposait que les décrets rendus à ce sujet fussent gravés en lettres d'or dans la salle du sénat, « flatterie aussi ridicule que vile, dit Tacite, de la part d'un vieillard qui ne pouvait en recueillir que la. honte '. »

On voit par là que, si réputé qu'il fût, Hatérius n'égala.

(1) A/in., 1, 13. — Cf. Suét., Tib,, 27.

(2) Id., Il, 33.

(3) Id., III, 57.

pas plus par la fermeté du caractère que par le mérite de réloquence les quatre grands orateurs que nous avons mis au-dessus de tous les autres.

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