‹ Histoire de la littérature latine au temps d'Auguste (volume 2)Chapitre 33 sur 46 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

l'Éloquence (suite). Les Déglamateurs et la Déclamation;

SÉNÈQUB LE PÈRE

I. La déclamation faisait partie depuis longtemps de l'éducation oratoire , Cicéron et les orateurs de son temps l'avaient pratiquée ; les exercices déclamatoires des écoles de rhéteurs s'appelaient alors thèses et causes. Transformation qui en fait, non plus une préparation à l'éloquence, mais un genre particulier de l'éloquence même. Explication de cette révolution littéraire. Les suasorisB et les controverses. Maîtres, élèves et auditoire. Nature et succès de ces compositions qui mènent à la célébrité. — II. Les déclamateurs et la déclamation du temps d'Auguste nous sont surtout connus par un ouvrage de Sénèque. le Père. Ce qu'était Lucius Ammjius Sbmbca. Sun origine et sa vie. Son caractère et ses idées. Sincérité et pondération de ses jugements. Quoique très bienveillant, en général, pour les déclamateurs latins, son ouvrage se présente à nous avec de précieuses garanties de bonne foi et d'exactitude. — III. État incomplet dans lequel il nous a été transmis ; maitf même des parties qui nous manquent nous pouvons nous rendre quelque peu compte par les ExcerptUf abrégé général qui en a été fait, au iv« ou ▼• siècle, par un érudit inconnu. But que se proposait l'auteur. Plan de l'ouvrage intitulé, d'après les trois éléments qu'il y considère dans la déclamation : Oratorum et rhetorum sententiœ, diolsiones, colores. Explication de ces trois termes. Analyse, livre par livre, des préfaces avec indication des déclamations dont il est rendu compte dans chacun d'eux. —

IV. D'après le jugement de Sénèque, contrôlé d'ailleurs par les nombreux passages cités dans son étude, les plus célèbres orateurs d'école sont ceux qu'il appelle le premier quadrige, primum tetrctdeum. Le plus glorieux des quatre, PoRcius Latron. Appréciation de son talent : Ses sententiœ, ses dioisionesy ses colores. Analyse d'une de ses controverses, que nous possédons presque entière. Enthousiasme qu'il excitait chez ses élèves. Un de ses mérites est d'avoir combattu les vices inhérents au genre de la déclamation, ce qui n'empêche pas que lui-même en ait subi plus d'une fuis l'influence. —

V. L. JuMios Gallion. — VI. Arillius Fuscus. ~ VII. C. Albucius Silus. — VIII. Après ces quatre déclamateurs, il en est un cinquième, Capiton, que Sénèque distingue de tous. Mais il y en a beajicoup d'autres à remarquer parmi lesquels surtout L. Cbstius Pius. Quelques détails sur une quinzaine de ces déclamateurs de second ordre. — IX. Observations générales sur la

nature des controverses. Vifs reproches qa*on adresse d'ordinaire aa sysièi&« des déclamateurs. Influence qu'eurent leur enseignement et leur éloquence sur la littérature de Tempirc. Ce qui peut être dit cependant en leur faTcor.

L'Éloquence, avons-nous dit, ne pouvant plus se manifester dans le forum et devant le sénat de la même manière ou autant qu'autrefois, chercha dans les salles des rhéteurs le champ libre qui lui manquait ailleurs et recoarut aux discours des écoles connus sous le nom de déclamations. Comment s'opéra cette sorte de révolution littéraire qui, à côté des orateurs véritables, fit apparaître bientôt un grand nombre d'hommes visant à la réputation oratoire rien que par des harangues fictives, composées avec soin et prononcées en public, en dehors des nécessités de la vie, sur des sujets inventés à plaisir? Quelles furent ces déclamations dont le succès devint tout de suite si vif que ceux-là mêmes des plus fameux orateurs qui dédaignaient d'y chercher publiquement un complément de gloire, ne laissaient pas que de s'y livrer devant quelques amis et de fréquenter en auditeurs les salles où elles se produisaient? Comment nous est-il donné de connaître un certain nombre des déclamateurs qui s'acquirent alors une grande renommée? Voilà toutes questions qui ont pour nous de l'intérêt et sur lesquelles, dans ces derniers temps, tout particulièrement en France, la critique s'est attentivement exercée ^

(1) Voir surtout les ouvrages suivants, que je classe ici' dans Tordre chronologique de la publication : D. Nisard, Études sur les poètes latins de la déradencey Paris, 1849 ; — Chassang, De corrupta post Ciceronem a declarnaioribus eloquentia, th. lat. de 89 p., Paris, 1852 ; — Amiel, L'éloquence sous les Césars, Paris, 186i ; — II. Tivier, De acte declamandi et de romanis declaniatoribus qui priore post J. C. sxculo floruerunt, thèse lat. in-8« de 155 p., Paris, 1868 ; — G. Boissier^ UOp-

Tout d'abord rappelons-nous que la déclamation n'était pas du tout une chose inconnue avant la toute-puissance d'Auguste. Elle faisait partie depuis longtemps de renseignement des rhéteurs et des exercices de rhétorique. L'origine en remontait, en Grèce, j usqu'à Eschine ou Démétrius de Phalère, c'est-à-dire à la fin du iv* siècle ou au commencement du m* : l'école asiatique et celle de Rhodes surtout l'avaient mise en vogue. Les rhéteurs grecs, à la vérité, ne parurent à Rome que vers l'époque de Caton ; encore leurs premières leçons soulevèrent-elles la réprobation de ceux qui se montraient les ardents défenseurs des coutumes des ancêtres et de la vieille éducation ; Caton, à ce titre, lui qui cependant devait, dans sa vieillesse, com-

position 80US les Césars, Paris, 1870 ; — Aulard, L'Éloquence et les déclamateurs sous les premiers Césars^MonipeWierjiSVJ; — Karsten^De elocutione rhetorica qualis inoeniturin Annaei Senecse suasoriis et controoersiis, Prog., RoUerd., 1881 ; — Th. Promeut, Porcius Latro et la déclamation sous Aug., dans Annal, de la Fac. des Let. de Bordeaux (t. IV, pp. 335-364), 1882 ; — E. JuUicn, Les professeurs de littérature dans Vancienne Rome^ lli. franc, de 385 p., Paris, 1885 ; — G. Boissier, dans le Dict, des antiq. gr. et bit. de Dareroberg et Saglio, art. au mol declainatiOy 11« fasr., 1887 ; — E. PoUier, dans le mémo dict , art. au mot educatio, U» fasc, 1890; —P. Robert, dans sa thèse lat. de Cassii Seoeri eloquentia, lechap. 1U,« De arte declamatoria et declamatorihus », Paris, 1890; — Ch. Lécrivain, Le droit grec et le droit romain dans les Controo. de Sén. le P..., au tom. XV, pp. 680-691 de la Nouo. Reo. hist. de droit franc, et étr., Paris, 1891 ; -- G. Boissier, « L'instruction publique dans Vempire romaine, chap. 1 du livre II dana l'ouvrage intitulera Fin du paganisme, Paris, 1891 ;— C. Morawski, Derhet. toii/iwoôserc., Cracov.,1892; — V.Cuchcval,L*éZog. rom. après Cicéron (ch. VIII, IX et X), Paris, 1893 ; — Berthct. Rhétorique latine et rhéteurs latins, dans IsiReoue Unioersitaire, avril 1894 ; — R. Pichon, Véducation romaine au U^ âiéc2e,dans la Rec. Unio.,tés. 1895; — H. de la VUle de Mirmont, Ooide à Vécole, dans la Reo. Unio, fpp. -470477),

1900 ; — C. Morawski, Rhetorum rom. ampullds^ Cracov., 1901 ; — H. Bornecquc, Introd. de sa trad. des Controo. et suas, de Sénéquc le P.^ Paris,

1901 ; — Id. Les déclamations et les Déclamateurs d*après Sén. le P., dans les Trao. et Mém. de VUnio. de Lille, gr. in-8o de 2ii p., Lille,

1902 ; — G. Boissier, Les Écoles de déclamation à Rome, dans la Reo. des Deux Mondes, 1" oct. (pp. 481-508), 1902.

484 LIVRE aNQUIÉME. CU. II, 1.

poser de sa main un petit traité de rhétorique à l'usage de son fils, langa Tanathème contre eux et voulut les proscrire non moins que les philosophes*. Mais, malgré cette vive opposition, les rapports des riches Romains avec eux devinrent chaque jour plus fréquents. Il était impossible, en effet, que la rhétorique restât sans valeur au milieo d'un peuple chez qui la parole conduisait à tout. Mais le reproche qu'on avait adressé aux rhéteurs grecs s'accrut singulièrement lorsqu'à ceux-ci succédèrent des rhéteurslatins qui voulurent, comme eux, enseigner publiquement, € Les Grecs du moins, disait le eélèbre orateur L. Licinius Crassus, avec leurs défauts, avaient, outre la facilité de 1» parole, de l'instruction et de Turbanité ; mais que pouvait gagner la jeunesse au contact quotidien de ces nouveaux docteurs, si ce n'est de la présomption, défaut insupportable, même lorsqu'il se trouve joint à des qualités réelles'? » Aussi Crassus, dès qu'il eut obtenu la censure,, proflta-t-il de son pouvoir pour ordonner, de concert avee son collègue Gn.Domitius Ahenobarbus, la fermeture de ces nouvelles écoles'. On l'accusa méchamment d'avoir voului entraver les études de ceux qui se préparaient à rivaliser de gloire avec lui; il dut expliquer que sa mesure avait pour but de prévenir les effets d'une instruction vicieuse ; qu'il ne prétendait nullement prononcer un arrêt sans ap» pel contre l'enseignement en latin de la rhétorique, maisqu'il faudrait pour cela, ce qui n'existait pas dans les écoles fermées par lui, des hommes de goût capables de transport ter dans l'idiome national l'excellente méthode des anciens philosophes grecs en l'appropriant aux mœurs et au caractère des Romains. Son édit ne se maintint guère ; la preuve en est l'expression même que lui prête Gicéron dans le dia-^ logue De oratore, où il dit, en parlant de cette interdiction, non pas sustuli, fai fait disparaître, msLissustuleram, j'avais: supprimé.

(1) Voir !>-« partie, tom. U, p. 313 sq.

(2) Cic, De Orat., III, ti.

(3) Voir redit des deux censeurs, l^* partie, tom. H, p. 441.

Dès la jeunesse de Cicëron, la rhétorique s'enseignait donc à Rome dans les deux langues et la déclamation était un des exercices ordinaires auxquels se livraient, non seulement les élèves sous la direction de leurs maîtres, grecs ou latins, mais encore les hommes mûrs qui désiraient, par une étude persistante et dans le travail de cabinet, affermir leur talent. Nous lisons, en efiet, dans Suétone^ un fragment de lettre de Cicéron où le grand orateur rappelle c que, lorsqu'il était écolier, on courait en foule chez le rhéteur latin Lucius Plotius, que les plus studieux allaient s'y exercer, et qu'il éprouvait beaucoup de chagrin de ne pouvoir en faire autant, retenu comme il l'était par les avis des hommes très savants qui surveillaientson éducation et qui pensaient que l'esprit avait plus à gagner aux exercices grecs. » Un passage du Brulus, qui s'applique au temps où il avait environ vingt-deux ans, est toutrà-fait explicite : «J'étudiais alors, dit-il ^ les sciences diverses et nombreuses que m'enseignait Diodote, mais je ne passais pas un seul jour sans m'exercer à l'art oratoire. Chaque jour, je m'appliquais à déclamer (c'est le mot dont on se sert maintenant) souvent avec M. Pison, d'autres fois avec Q. Pompéiusou quelque autre. Je le faisais assez fréquemment en latin, mais le plus ordinairement en grec, soit parce que la langue grecque, plus riche que la nôtre, m'habituait à donner la même richesse au latin, soit parce que nos illustres maîtres grecs n'auraient pu, si je n'avais pas parlé le même idiome qu'eux, corriger mes fautes et m'instruire. > Suétone affirme en outre qu'il ne cessa jamais de se livrer à cet exercice, qu'il déclama en grec jusqu'à sa préture, c'est-à-dire jusqu'à Tâge de quarante et un ans, et qu'il continua de le faire en latin, dans sa vieillesse, jusque sous le consulat d'Hirtius et de Pansa'; il appelait même ces deux personnages ses disciples; car, ainsi que le constate

(i) Suét., De Clar. rhet.^ 2.

<2) Cic, Brut.y 90.

<3) Suét. DeClar. rhet, 1.

486 LIVRE CINQUIÈME. GH. Il, 1.

Sénèque le Père, qui eût pu l'entendre comme eux si les guerres civiles ne l'avaient pas retenu en Espagne*, tous les deux, lorsqu'ils étaient déjà grands et vêtus de la prétexte, avaient déclamé avec lui, pour ainsi dire, sous sa direction.

Nous savons d'ailleurs que ceux de ses contemporains qui se trouvaient habituellement dans la nécessité de fiarler en public recouraient avec une égale assiduité à la même préparation. On. Pompée, par exemple, au milieu des guerres civiles, pour répondre avec plus de facilité à Caïos Curion, prenait soin delà pratiquer", et vous avez vu, par la biographie d'Auguste, qu'au plus fort de la guerre de Modène, il trouvait, chaque jour, quelques moments à y consacrer".

Les sujets traités alors dans les écoles, et dont ne difTéraiént sans doute pas beaucoup ceux que prenaient pour thèmes les orateurs désireux de se tenir constamment en haleine, ne nous sont pas tout à fait inconnus. Nous en trouvons quelques exemples, non seulement dans le rappel qu'en fait Quintilien', mais aussi danslsL Rhétorique à Néren^ nius, attribuée à Corniflcius, et dans les deux traités intitulés par Cicéron de Invenlîone et de Oralore, Il y en eut de deux sortes : d'abord les thèses qui étaient, ou des lieux communs proprement dits, comme l'éloge de telle ou telle vertu, le blâme de tel ou tel vice, ou des questions générales portant sur la comparaison des choses, comme celles-ci : « La vie des champs est-elle préférable à celle des villes? '— La gloire des jurisconsultes l'emporte-t-elle sur celle de l'homme de guerre ? — Vaut-il mieux briguer les magistratures ou s'en abstenir? — Vaut-il mieux se marier ou rester célibataire? — etc. ; puis des causes et des sujets de discours plus définis, avec indication des noms, des temps, des pays, et ressemblant, soit à des harangues

(1) Controo., I, Pripf., il.

(2) Tom. I, p. U.

.(3) Quint., TnsL OraU, II, 4

politiques, soit à des plaidoyers judiciaires. Plusieurs s'énonçaient déjà à peu près sous la même forme que ceux que nous allons entendre traiter dans les écoles de la fin du règne d'Auguste. Voyez, dans le genre délibératiC ceux qu'indiquait Cornificius^ : « Annibal, qu'on rappelle d'Italie à Carthage, doit-il demeurer en Italie, ou retourner à Carthage, ou passer en Egypte pour s'emparer d'Alexandrie?

— Le sénat examine s'il rachètera les prisonniers ou non ;

— si, dans la guerre d'Italie, il doit faire une exception à la loi afin que Scipion puisse être consul avant l'âge; — si, dans la guerre sociale, il accordera ou refusera le droit de cité aux alliés; — etc. » Ne croit-on pas lire des titres de ces discours que les écoles de l'empire allaient appeler ^uzsoriœ? Dans le genre judiciaire aussi, considérez certains sujets des causes. J'en prends un dans le dialogue sur VOrateur : « La loi défend aux étrangers de monter sur les murs de la ville; un étranger y monte; il repousse les ennemis; il est accusé*. » En voici deux autres, tirés du traité de V Invention : € Un peuple avait une loi qui défendait de présenter à Diane le sacrifice d'un veau; des matelots, au milieu d'une tetnpéte, aperçoivent un port et font vœu, s'ils y abordent, d'immoler un veau à la divinité de l'endroit; sur le port se trouvait précisément le temple de cette Diane k laquelle il était interdit d'offrir pareil sacrifice ; les matelots débarquent et, dans leur ignorance de la loi, accomplissent leur vœu; ils sont accusés. » — « A Lacédémone, une loi condamnait à mort le pourvoyeur des victimes d'un certain sacrifice, s'il manquait à ses engagements; à l'approche du jour de ce sacrifice, celui qui devait y pourvoir se dispose à faire conduire les victimes à la ville, quand tout à coup l'Eurotas, qui coule près de Sparte, gonflé par des pluies extraordinaires, se déborde avec tant de violence qu'il ne peut en aucune façon le faire passer aux victimes. Pour prouver sa bonne

(1) Ad. Herenn,, III, 2.

(2) De Orat, 11, U.

488 LITRE aNOtlI^^lIB. CH. 11, 1-

ToloDté, il les range toutes près de l'eau de maDière qu'on pouvait les apercevoir de l'aatre bord. Tout le monde savait que le débordement subit du fleuve avait seul arrêté le zèle de cet homme; cependaat on intente contre lui une accusation capitale'. »Cîcéroa aimait toutparticultèrement ce genre d'exercice. « J'approuve, fait-il dire k Crassus «'adressant à Sulpicius et à Cotta*, l'usage où vous êtes de supposer des causes aussi semblables que possible k celles du barreau... ce sont des exercices oratoires auxquels je vous conseille de vous livrer; vous en tirerez profit, si avancés déjà que vous soyez dans la carrière, et ils seront plus utiles encore à ceux qui se disposent à la parcourir, puisque, par ces sortes de combats simulés, ils se formeront d'avance aux véritables combats du forum. » Mais ces énoncés de causes ne ressemblent-ils pas vraiment à quelques-uns de ceux des controverses de Sénèque?

Cela est si vrai qu'on ne peut même douterque plusieurs des thèmes ainsi traités par Cicéron ne se soient conservés dans les écoles. Nous en rencontrons la preuve dans Sénèque lui-même à propos de la controverse ayant pour titre Le brave éprouvé qui a perdu les mains.Fortis sine manibus. L'énoncé est le suivant; « Un brave éprouvé a perdu les mains à la guerre. Il surprit en flagrant délit d'adultère sa femme, dont il avait un fils déjà adolescent. Il ordonna à ce fils de la tuer ainsi que son complice ; le fils n'exécuta pas l'ordre et le séducteur s'échappa. Le père chasse son fils.» Or, Sénèque, en rapportant ce qui fut plaidé en faveur du jeune homme, dit que tous ceux qui déclamaient eurent recours à cette seule couleur % Je n'ai pas eu laforce de tuer», etqu'ils l'empruntaient au trait bien connu <: ^er non, trois fois je n'ai...» dont Cicéron s'était servi dans une controverse semblable, où le père chassait son fils, qui, ayant reçu mission de tuer sa mère, l'avait laissée aller ^

(1) De Inoent., H, 31.

(î) De Orat., 1, 38-33.

(3) ControB., I, 4, 7,

Comment se fait-il doûc que l'auteur qui produit cette constatation puisse affirmer, dans le début de son ouvrage, que sa propre naissance est antérieure à celle de la déclamation? ' C'est qu'une vingtaine d'années avaient suffi pour tout transformer, tout changer absolument. Bien que les titres de quelques matières fussent restés analogues, ce qu'on appelait de son temps déclamation ressemblait si peu^ sous la forme des suasori» et des controversiœ, à l'exercice des causas recommandé par Cicéron, qu'il avait le droit d'en parler comme d'une chose vraiment nouvelle. Ce n'était plus un moyen employé par un orateur, seul dans son cabinet de travail, ou de concert avec un ou deux amis, pour s'entretenir ou se perfectionner dans son art : c'était comme un genre particulier d'éloquence pratiqué en vue du public et n'ayant d'autre but que de plaire à un nombreux auditoire. On ne déclamait plus pour apprendre à devenir bon orateur et bon avocat, mais bien pour apprendre à déclamer et pour déclamer. La déclamation était devenue sa propre fin à elle-même.

Pour comprendre ce qui se passa alors, il faut se rappeler ce qu'était l'instruction de la jeunesse romaine dans la dernière partie du règne d'Auguste. L'enseignement, sans être officiellement, comme chez nous, divisé en trois grandes sections, ne présentait pas moins cette division* qui, tout en répondant par degrés à la marche progressive des études, permet à chacun de recevoir la dose des connaissances nécessaires à la situation sociale qui l'attend. Les éléments, constituant Tinstruction primaire, étaient enseignés, dans les maisons particulières, par Tesclave liueratus

(1) Controo., I, Prœ/.,, i2 : « rem post me natam ».

(2) Elle 80 trouve établie d'une manière curieuse dans ce passage d'Apulée : « A table, la première coupe est pour la soif, la seconde pour la gaîté, la troisième pour la volupté, la quatrième pour la folie. Mais, au banquet des Muses, plus la boisson est abondante et sans mélange, plus Tàme devient saine. La première coupe, que nous verse le liiterator^ efface la rudesse; la seconde, celle du grammairien, nous donne l'instruction; la troisième, celle du rhéteur, nous fournit l*arme de l'éloquence. » Flor,, ^.

OU le pœdagogus, et, dans les écoles publiques, toutes libres» par le magister liidi, qui s'intitulait aussi litterator : avec ces premiers maîtres les enfants apprenaient à lire, à écrire et à compter. Le goût desavoir, qui animait tout le peuple, avait multiplié à Tinfini ces écoles, et Ton peut affirmer que le monde des illettrés ne devait être que très minime ; carlesmurs de Pompéï nous apparaissent remplis d'affiches qui s'adressaient à tous et couverts d'inscriptions que seuls ont pu écrire des gens de la plèbe ; d'autre part, nous tenons de Polybe que, dans Tarmée, le mot d'ordre se donnait toujours écrit sur une tablette. Mais, de même que chez nous, la plupart s'arrêtaient au degré primaire. Les autres passaient entre les mains du grammaticus, dont l'enseignement comprenait deux parties : l'art de parler correctement, c'est-à-dire la grammaire proprement dite, puis l'explication des poètes. Cette dernière s'étendait loin : le grammaticus, en expliquant la poésie présente et passée, ne négligeait pas les autres écrivains qu'il lui fallaitdans chaque époque, comparer aux poètes; il jugeait et classait tous les auteurs, il joignait encore à cette étude de la littérature entière celle de l'histoire, de la géographie et de la mythologie, dont ses commentaires n'auraient pu se passer, et celle aussi d'autres sciences dont la connaissance lui paraissait indispensable, comme la musique pour faire comprendre la mesure et le mécanisme des vers; l'astronomie pour l'intelligence des poèmes ayant trait au ciel et aux astres ; la philosophie pour l'appréciation des poètes tels que Lucrèce; etc., etc. L'ensemble, que Quintilien avec raison appelle encyclopédique, devait être quelque chose d'analogue à notre enseignement secondaire qui embrasse la culture générale de Tesprit. Ensuite, les élèves entraient chez le rhéteur.

Celui-ci eût dû leur enseigner tout ce qui a rapport à la rhétorique et se réserver à lui seul toutes les leçons théoriques et pratiques qui mènent à l'éloquence. Mais comme le gouvernement, malgré la propension des Romains à légiférer sur quoi que ce fût, n'avait jamais édicté» sans doute

par respect de rautorité du père de famille, sur la délimitation de chaque sorte d*écoIe et de chaque genre d'enseignement, il s'était formé entre le grammairien et le rhéteur une sorte de terrain commun que le premier s*efiorça de s'approprier et même de dépasser par le plus d'empiétements qu'il put. Il y était porté, non pas seulement par le désir naturel de retenir ses élèves auprès de lui plus long» temps, mais aussi par la pensée qu'en étendant ses fonctions, il s'attirait un peu de l'estime plus haute qu'on accor* dait à celles du rhéteur*. Sous prétexte do préparer les élèves au degré supérieur d'instruction et de ne pas les livrer à l'autre école tout à fait inexpérimentés S il se mit donc à leur distribuer de larges notions de rhétorique, à les acheminer vers la science oratoire par une minutieuse et sa» vante série d'exercices gradués, tels que récits, sentences', lieux communs, éloges, comparaisons et parallèles, descriptions, cthopées*, thèses d'un caractère général. De son côté, le rhéteur satisfait d'être déchargé de la partie la plus ingrate de sa besogne, et qui, avec des disciples ainsi formés, pouvait tirer d'eux quelque honneur plus rapidement, ne semble pas avoir réclamé contre un pareil envahissement. Plus tard, nous entendrons bien Quintilien se plaindre avec amertume de ce que la négligence apportée par le rhéteur à faire valoir ses droits et à revendiquer tous ses devoirs ait entraîné le grammairien à des prétentions de plus en plus hardies^. Mais l'abus contre lequel il

(1) Quint.. Inst. orat., XII, 11, U.

(2) « Ne scilicct sicci otnnioo atqiie aridi pueri rhetoribus tradercntur. » Suél. De illustr^ gramm.^ i.

(3) L'exercice de la sentence, dont on a retrouvé quelques spécimenSy comprenait des parties qui ne variaient guère : 1» éloge de l'auteur ; 'i^ paraphrase ou commentaire ; 3<* motif ou explication de ce qu'elle vaut ; 4» recherche des contraires ou indication de ce qui arrive si on ne la suit pas; 5» une comparaison ; G» un exemple tiré de la vie d'un personnage; 7o des citations d'auteurs; 8« conclusion sous forme d'exhortation.

(4) Exemple de sujets d'étliopécs : Jupiter blâme le Soleil d'avoir prêté son char à Phaéton ; — Achille déplore la mort de Patroclc ; — Sylla explique son abdication.

(5) Quint., Inst. oraL, II, 1, 1.

492 LIVRE CINQLIBME. Cil. H, 1.

s'élèvera surtout, celui d*eDglober dans renseignement grammatical jusqu*aux suasoriap, ne se sera pas produit fréquemment. A Tépoquo du moins dont nous parlons, les rhéteurs se réservaient, comme en un domaine bien à eux, presque intangible, les suasorix avec \e& controverses.

Les premières correspondaient à Téloquence délibérative. C'étaient, ou des monologues de personnages illustres hésitant sur la conduite à tenir en telle ou telle circonstance, ou des discours adressés à quelque auditeur fictif pour l'engager, au milieu de certaines conditions déterminées, à agir dans un sens ou dans un autre. Elles difTéraient des éthopées, enseignées par les grammairiens, en ce point essentiel que celles-ci n'étaient jamais que des discours prêtés à des personnages après un fait accompli ou une résolution prise. Elles s'en rapprochaient néanmoins un peu, et, bien qu on les compliquât quelquefois, soit par l'indication de considérations spéciales dont il fallait tenir compte, soit par la situation d'un personnage placé, non plus entre deux alternatives, mais entre trois, on les considérait comme moins ardues que les controverses. Aussi commençait-on par elles avant de traiter les autres, qui représentaient l'éloquence judiciaire sous forme de plaidoyers prononcés devant des tribunauximaginaires.Mais la méthode d'enseignement ne variait pas : pour les unes et les autres on procédait de la même manière.

Le maître énonce d'abord le sujet: dans une leçon préliminaire, qu'on appelle sermo il l'explique, précise le caractère des personnages en jeu ainsi que leur situation, indique la série des principaux arguments auxquels on doit recourir et les diverses parties du développement que comporte la composition.il laisse alors à ses élèves le temps de la réflexion et de la rédaction. Lorsqu'ils sont écrits, la lecture commence : ils la font d'abord assis; lui reprend tout ce qu'il trouve d'incorrect ou de fautif dans les idées ou dans le style; après cette correction, ils apprennent ce qu'ils ont fait et le récitent. Debout, dans la position de l'orateur, chacun doit produire le ton et les gestes conformes

aux préceptes de Fart. Pour peu que quelqu*un d'eux réussisse à bien déclamer une page, un passage jugé bon, ses condisciples, qui espèrent bien jouir à leur tour d'un triomphe semblable, lui font une bruyante ovation : c'est là un échange de bons procédés qui prend le nom d'huma^ nitas. Leur émulation s'en trouve excitée au plus haut point. D'autant mieux qu'ils ne sont pas seuls : à côté d'eux il y a un auditoire, lequel, dans certaines séances, est si nombreux que celui des orateurs du forum saurait à peine l'égaler \ Parmi ces auditeurs sont souvent leurs pa-* rents,qui ont amené des amis pour assister à leurs succès, et il n'est pas rare qu'il s'y trouve aussi de grands person* nages, d'illustres avocats qui prennent part eux-mêmes à la discussion qu'entraîne assez fréquemment la correction des discours. Les jeunes gens se font déjà une haute idée de leur talent, se considèrent comme les représentant» prochains de l'éloquence romaine, et l'orgueil qu'en res* sentent leurs familles va si loin que, lorsqu'ils viennent à mourir à cette âcur de l'âge, on les représente parfois sur une tombe dans l'attitude de la déclamation* au milieu dés Muses et de tous les attributs de l'orateur.

Le maître, vous devez le penser, ne se contente pas de l'honneur que lui font les succès de ses élèves : généralement très instruit et très habile dans l'art de parler, il ne réduit pas son rôle à corriger leurs compositions et leur récitation; il leur montre, par l'exemple, ce qu'elles doivent être et» dans les séances les plus solennelles, se produit dans toute sa valeur. Comme il a pu réfléchir à loisir au sujet qu'il connaît depuis longtemps, rien ne l'empêche de déployer complètement ses moyens. Rarement il improvise ; presque toujours sa déclamation est préparée d'un bout à Tautre avec le plus grand soin; tantôt il y développe toutes les parties de la matière sans exception ; tantôt

(1) Controo,t Vil, Prœf. 8.

(2) Voir dans le Dict. des Antiq. (art. cit. declamatio), la figure d'an sarcophage de ce genre que possède notre musée du Louvre.

aussi, Q^indiquant que par quelques explications celles qui lui semblent avoir été suffisamment traitées, il s'attache uniquement aux autres.On l'écoute avec la plus vive attention ; on se suspend à ses lèvres; on l'applaudit à maintes reprises; ou, mieux encore, on lui montre ce respectueux silence que produit l'admiration et que certains préfèrent A tous les bravos, en réservant pour la fin les témoignages d'un parfait enthousiasme.

La célébrité à laquelle on arrive ainsi et l'entraînement général des jeuues gens vers la déclamation font que les •écoles se multiplient rapidement ; elles s'étendent bientôt sur la province; et ce ne sont plus seulement, comme naguère, de simples affranchis qui les fondent, on voit parmi les maîtres jusqu'à des chevaliers. Entre eux, comme entre leurs disciples, s'établit une émulation quotidienne. Ils sont en très vif désaccord sur plus d'une question : non seulement l'ancienne divergence entre orateurs asiatiques et orateurs attiques se perpétue chez eux ; mais ils se divisent en deux groupes très distincts, les ApoUodorei et les Theodorei, selon qu'ils conforment leur enseignement aux préceptes d'Apollodore de Pergame ou à ceux de Théodore de Syrie, dit le Rhodien *. Puis ils traitent à Tenvi les mêmes sujets : c'est à qui découvrira une disposition plus habile, une complication nouvelle, une argumentation plus ingénieuse, des pensées plus brillantes; et ce qu'ils émettent de remarquable, saisi, noté avec soin, colporté aussitôt par leurs élèves et leurs auditeurs, devient l'objet de toutes les conversations.

(1) J'ai déjà parlé d'Apotlodore en meutionnant les maîtres qui avaient été chargés de l'éducation d'Auguste (voir toin. I, page 19). Théodore, lui, fut le précepleur de Tibère. L'un était né vers l'an i(Xl av. J.-C, et l'autre vers 70. Tous deux avaient écrit sur l'art oratoire. Mais, taudis que Tan s'était occupé de l'éloquence judiciaire, l'autre avait en vue surtout l'éloquence politique. Aussi les préceptes du premier sur Tordre invariable des diverses parties des discours, et sur le développement à donner à chacune d'elles, comme sur la précision du style, étaient-ils plus rigides que ceux An second; les Théodorei les taxaient d'exagération. Cr. fier necque, ouv. cit. pp. 140- lia.

Quoi d'étonnant alors, si les jeunos hommes doués de talent^ qui ne trouvent plus, par suite de la transformation de l'état politique de Rome^ le moyen de se faire un nom de bonne heure par l'éloquence politique dont le forum a été si longtemps le théâtre, se mettent à chercher dans la déclamation cette réputation rapide qu'il leur est désormais interdit de conquérir ailleurs ? Sans doute, réloquence judiciaire leur reste ouverte ; mais telle qu'on la pratique, elle réclame de longues études juridiques et roule presque constamment sur des causes qui, sans ampleur, sans éclat, ne permettent aucun succès retentissant. Ils aiment donc mieux, pour la plupart, persévérer dans ce en quoi ils viennent de réussir avec leurs maîtres. Les unscontinuent à demander aux écoles les applaudissements qui ont accueilli leur adolescence; les autres s'entourent d'amis et d'invités qui leur servent d'auditoire. Un grand nombre de ceux mêmes qui n'ont pas reculé devant les difficultés du barreau, se montrent soucieux de figurer avec honneur au nombre des déclamateurs, et si quelques-uns des plus grands orateurs refusent de voir pour eux un nouveau titre de gloire dans la déclamation, ils ne la pratiquent pas moins en petit comité.

Il y a d'ailleurs entre la vérité des causes du barreau et la fiction de celles des écoles une si grande différence qu'il est très rare qu'on réussisse des deux côtés également. Tel qui, comme Asinius Pollion, est, dans le forum autant qu'au sénat un orateur éminent, se montre inférieur à luimême lorsqu'il déclame ; et tel autre, ainsi que Latron, qui s'élève par dessus tous dans la controverse, se trouve parfois gêné lorsqu^il parait devant un tribunal véritable.

Ainsi la déclamation, en cessant d'être un exercice, une simple préparation à l'art oratoire, en se prenant elle-même pour son propre but, est devenue un genre d'éloquence indépendant. Elle a ses causes qui constituent son domaine; elle a aussi ses illustrations ; les passer en revue pour l'apprécier dans ses détails avant d'en signaler l'efiet général, c'est assurément étudier une des plus curieuses manifestations de l'éloquence.

496 LIVRE CINQUIÈME. Cfl. II, 2.

Mais cette étude particulière repose presque entièrement sur ce que nous possédons d'un ouvrage de Sénèque le Père, ouvrage qui ressemble à de véritables mémoires littéraires et dans lequel l'auteur a consigné tout ce qu'il jugeait bon de noter par rapport aux déclamations et aux déclamateurs entendus par lui durant sa très longue carrière. Bien qu'il ne l'ait écrit que dans son extrême vieillesse, vers Tan 37 de notre ère, nous pouvons sans anachronisme et nous devons en parler ici. Par la plus grande partie de sa vie, en effet, Sénèque appartient à l'époque d'Auguste, puisqu'il était âgé déjà d'environ soixante-dix ans à l'avènement de Tibère ; et, d'autre part, nous ne saurions nous appuyer sur ce qu'il dit pour Juger tous ceux qui ont précédé cet avènement sans nous être assurés d'abord de la confiance qu'on peut avoir en son témoignage.

Il s'appelait Lucits Annïeus Seneca. Lucius est bien le prénom que portent plusieurs manuscrits des plus importants et l'on ne doit pas y voir une confusion avec celui de l'un de ses fils qui se nommait de la même manière : c'est à tort que souvent on lui a attribué le prénom de Marcus. Sa famille, qui semble avoir été riche, appartenait à l'ordre équestre et habitait le pays de Cordoue^ Il y naquit entre les années 55 et 58 av. J.-C. et y fut élevé jusqu'à la fin de ses études de grammaire. L'école du grammaiicus dont il suivit les cours était très nombreuse, comptait plus de deux cents élèves, et il s'y fit remarquer. Sa mémoire surtout tenait du prodige : non seulement elle le rendait

(1) « Equcstri et provinciali loco ortus i. Tac. Ann , XIV, 53.

capable de reproduire deux mille noms dans Tordre où on les avait énoncés et de réciter en commençant par le dernier, tous les vers dits par chacun de ses condisciples ; mais ce qu'elle retenait si rapidement, elle le conservait avec fidélité^ Parmi ses camarades de classe se trouvait Latro dont il se ât un ami qui ne devait cesser de l'être qu'en mourant. Ils quittèrent ensemble Gordoue pour se rendre à Rome, sans doute en 42. Gicéron venait de disparaître ; ce fut pour lui un très grand regret, qu*il exprima toute sa sa vie, de n'avoir pu l'entendre *.

Il se mit alors à suivre, avec Latron, les leçons de Marullus, rhéteur qui n'était pas des meilleurs, mais que Ton croit originaire de Gordoue et à qui, en cette qualité, sa famille l'avait probablement recommandé. Du reste, tout en l'écoutant, il ne laissait pas d'assister aux séances d'autres rhéteurs, puisque nous savons que> tout jeune, il connut très bien la manière de parler d'Arellius Fuscus^, devant qui il lui arriva, quelques années plus tard, d'entendre déclamer Ovide*. Son goût pour l'éloquence se développa au point qu'aucune occasion d'écouter un orateur en renom ne lui échappait et qu'il put ainsi, dans sa vieillesse, dire qu'à l'exception de Gicéron il croyait bien les avoir tous connus".

Gependant sa vie ne se passa pas entièrement à Rome, et, si ses études oratoires, comme il le dit", lui « rappelèrent toujours, avec sa jeunesse, ses meilleures années », soyez certains qu'il ne s'y consacra pas tout entier. Geux-là se

(1) Controo., I, Prœ/., 2 et 3.

(2) /d., I, Prs/,, 11.

(3) « Recolo nihil fuisM me Juveoe tam notum qaam has cxpUcationes Fusci ». Sua8., Il, 10.

(4) Controo., Il, 2, 8.

(5) « Oinucs autem magDi io eloquenUa nominis, excepto Cicorone, yldeor audisse » Controo.f I, Praf/., 11.

^6) « Est, fateor, Jucuadam mihi redire in aatlqua atudia melioresqae ad aanos respicere. • CorUroo,, I, Prœ/,^ 1.

498 LIYRB CINOUIÈME. CH. II, 2.

trompent qui, parce qu'on Ta souvent sarnommé le Rhéteur^ pour le distinguer du Philosophe, s'imaginent qu'il faisait profession dedéclamateuret que lui-même tenait une école de rhétorique. Qu'il lui soit arrivé, comme à beaucoup de personnages de Rome, de se faire entendre parfois dans une salle de déclamation, c'est vraisemblable ; et il se peut même que l'exemple d'hypotypose, cité par Quintilien^ comme venant de Sénèque, lui appartienne. Mais, s'il eût été professeur d'éloquence, il l'eût certainement dit; et rien, absolument rien dans son ouvrage ne nous permet de le supposer. lie plaisirmême qu'il ressent à revenir sur ses anciennes et chères études prouve qu'il devait avoir des occupations actives qui en différaient sensiblement. Quelles étaient-elles? Je ne saurais rien affirmer; mais comme les fonctions ioprocurator convenaient à l'état de sa fortune et à son rang de chevalier, tout porte à penser qu'il les remplissait. Ce furent elles, vous pouvez le croire, qui le mirent dans la nécessité de quitter Rome et de revenir pour un temps dans son pays natal .

Là, d'un âge déjà mûr, il se maria. Sa femme Helvia, qui appartenait à une famille ancienne et austère', avait reçu l'éducation la plus soignée. A la chasteté et aux vertus domestiques d'une sage matrone elle joignait une instruction variée, qu'elle n'eût pas demandé mieux que de consolider par une étude approfondie des sciences les plus hautes pour peu qu'il eût encouragé chez elle le goût delà philosophie. Mais, avec la rigidité qui le caractérisait, il n'en fit rien, « à cause, nous a expliqué son fils, le Philolosophe*, de ces femmes pour qui les lettres ne sont pas un moyen de sagesse, mais un instrument de corruption:».Leur

(1) Son ouvrage seul pourrait en quelque sorte autoriser ce snrnoin; mais il est plus logique, pour le distinguer de son ù\s, de rappeler Sénèque le Père,

(2) Inst. orat., IX, 2, 42.

(3) « Benc in antiqua et severa institutam domo ». Cona. ad Helo.y 16.

(4) « Propter istas quœ litteris non ad sapientiain utantur, sed ad luxnriam instruuntur ». Id,

union d'ailleurs fut paisible et heureuse. Ils eurent trois enfants qui tous leur ârent honneur. L'aîné^ Annaeus Novatus, adopté^ lorsque son père mourut» par le célèbre rhéteur L. Junius Gallion, devint consul sous Claude et gouvernait l'Achaïe au moment des prédications de saint Paul à Athènes; quand les Juifs le lui amenèrent pour le lui faire condamner, il s'y refusa. Le second, Lucius, est le philosophe dont nous aurons à parler longuement. Le troisième, Mêla, qui se ât remarquer, dit Tacite, par une ambition bizarre, s'abstint de briguer les honneurs, mais voulut égaler les consulaires en crédit et géra la charge lucrative de procurateur du prince ; il fut le père du poète Lucain.

Le bonheur apporté dans la maison par la naissance de ces trois âls amortit le coup que Sénèque venait de ressentir d'un événement on ne peut plus tragique. Latron, qu'il afiectionnait tant et qui était revenu dans le pays, soit pour quelque afiaire, soit plutôt pour rétablir sa santé gravement compromise, se sentant en proie à des douleurs sans remède, s'était tué pour s'en délivrer.

L'éducation de ses enfants étant devenu l'objet des principales préoccupations de l'excellent père, il conçut la pensée de renoncer à ses fonctions pour retourner à Rome. Cordoue était, à la vérité, un centre intellectuel qui ne manquait d'aucun genre d'école; il avait même pu durant le séjour assez long qu'il venait d'y faire, entendre quelques déclamateurs réputés et se lier d'amitié avec Torateur de mérite Clodius Turrinus, passionné comme lui pour l'éloquence. Mais enfin, si importante que fût une ville d'Espagne, aucune ne pouvait entrer en comparaison, sous le rapport des ressources pédagogiques, avec la grande cité vers laquelle convergeaient tous les talents. Il y revint avec sa famille et s'y fixa définitivement.

Il était âgé de soixante ans, mais sa solide constitution et la sévérité de ses mœurs allaient lui assurer un grand nombre d'années encore. Il consacra ses loisirs aux études littéraires qui lui convenaient le mieux. Il fréquenta de

500 UVRE CINQUIÈMB. CH. II, i.

nouveau, comme il l'avait fait dans sa Jeunesse, les salles de déclamation, et cela non seulement pour le profit que devaient en tirer ses fils, qu'il y mena dès qu'ils sortirent des mains du fframmaiicus, mais pour son plaisir personnel. Et puis il donna ses soins à la composition de plusieurs ouvrages. Nous en avons la preuve dans un des rares frag^ ments qui nous restent de sa biographie écrite par son fils: « Si j'avais déjà livré au public, dit Sénèque le Philosophe, tous les ouvrages que mon père a composés et dont il a recommandé la publication, on saurait que lui-même avait assez fait pour la gloire de son nom ; car, si la piété filiale ne m'abuse, il aurait sa place parmi les écrivains à qui leur génie a le plus dignement mérité la célébrité. Quiconque aurait lu ses Histoires, qui commencent à l'origine des guerres civiles et vont presque au jour de sa mort, tiendrait à connaître ^.. » Le pieux biographe s'est-il conformé au vœu de son père et tous les livres de celui-ci ont-ils été publiés? Nous ne savons. 11 semble bien, en tous cas, que l'ouvrage historique, particulièrement mentionné dans le fragment ci-dessus, l'ait été ; car Suétone a tout l'air d'en parler lorsqu'il invoque le témoignage d'un Sénèque à propos de la mort de Tibère*. Quant aux autres, peut-éfare se rapportaient-ils à l'art oratoire dont il s'était constamment préoccupé ; mais nous n*en connaissons qu'un, celui qui concerne la déclamation et les déclamateurs. 11 l'écrivit tout à fait dans les dernières années de sa vie, et il mourut en l'an 38 ou 39 de notre ère, après avoir dépassé l'âge de quatre-vingt-treize ans.

Son fils, dans la Consolation à Helvia et dans les Lettres à Lucilius. nous l'a dépeint comme un homme d'une antiqae rigueur, patris met antiquus rigor, attaché aux mœurs des ancêtres, majorum constietudini deditus, contraire à l'abus qu'on peut faire de la philosophie'. Lui-même,

(1) Sén., De oita patris, fragm. UI.

(2) Suél., Tib., 73.

(3) AdHelc, 16; Ad. Lucil, CVIII, 22.

dans les préfaces de ses Controverses, se montre à nous assez ouvertement pour nous dévoiler son caractère et ses idées. Il était religieux et croyait à la justice divine: « Les dieux immortels, affirmait-il, vengent lentement, mais sûrement, le genre humain ; Sunt di immoriaUs lenti quidem, sed cerli vindices generis humant ^. » Il avait permis à deux de ses fils d'embrasser la carrière politique et de prétendre aux honneurs publics, mais à la condition expresse qu'ils ne s'avanceraient dans cette voie périlleuse qu'en ne s'écartant jamais de l'honnêteté '. Et son horreur du vice était telle qu'il voulait qu'on s'abstint de toute obscénité en pensée et en parole, à ce point qu'il conseillait à tout orateur de taire certaines choses au détriment delà cause plutôt que de les dire au détriment de la pudeur :

Longe recedendum est ab omni obscenitate et verborum et sensuum; quaedam satius est causs detrimento tacere quam verecundise dicere. '

Il ne prisait rien tant dans l'homme que la vertu, déclarait ne pouvoir réellement estimer l'éloquence que lorsqu'elle animait une belle âme, et présentait comme un oracle, c'est-à-dire comme une parole céleste énoncée par la bouche d'un homme, la fameuse définition de Forateur donnée par Caton : « L'orateur est un homme de bien habile à parler ^. » Aussi s'élevait-il devant ses fils, assurément portés à moins de rigidité que lui, contre l'indolence, les mœurs efféminées et les goûts pernicieux de la jeunesse contemporaine, auxquels il opposait volontiers les vertus de la Rome antique. La fermeté d'âme dans le malheur surtout excitait son admiration et il préférait, semble-il, l'acte d'Asinius Pollion, déclamant en pleine possession de lui-même quatre jours après la mort do son fils, à celui de Hatérius, interrompant un de ses plaidoyers par des

(1) Controo.^ X, Pr«/., 6.

(2) /d., Il, Pr»/, 4.

(A) Id.y I, Pr»/., 9.

â02 LIVRE CINOVIÊME. CU. Il, 2.

pleurs -au souvenir des siens perdus depuis longtemps *. NoD pas cependaut qu'il confondit la fermeté avec l'ioseosibilité : ce qu'il dit de la condaite, en mêmes circonstances, des deux déclamateurs Potamon et Lesboclès précise à ce sujet 80Q sentiment :

Utrique filiua eisdem dicbus decessit : Lesbonles BCholam solvit; nemo umquam postes declamaDtem audi«it; ampliore animo se gesBit Polamon : a funere lilii contulit se in Bcholam et decianiaTit. Utriusque tamen alTecluin lemperaDdum puto : hic durius lulil forlunam quam patrem decebat, ille molliua quam vinimi.

Tous deux perdirtol leur fils en même temps : Lesboclès Terma Bon école, et jamais plus persoDne ne l'entendil déclamer; PotamoD St preuve d'une Ame plus haute : des funérailles de son fils il se rendit à son école et déclama. Je trouve leur conduite & tous deux excessive : ceiui-ci supporta ce cotip du sort avec plus de fermeté qu'il ne convenait à un père, cclui-ttkavec plus de mollesse qu'il ne convenait h un homme.

La même pondération se retrouve dans ses idées politiques. Son attachomcnt aux mœurs ïntlques avait fait de lui un patriote partisan de la liberté et du gouvernement républicain, un pompéien ; pour peu que l'on en doute, on n'a qu'à se rappeler les sentiments qu'il avait inculqués à sa famille, le mariage de son flis le philosophe avec Pompeia Faullina et les accents chaleureux en l'honneur de la liberté dans la PharsaU de son petit-fils; on n'a qu'à relire aussi l'éloquente et magnifique protestatlou, prononcée par lui-même, dans une de ses préfaces, au sujet de la nouveauté inouïe qui portait la tyrannie des hommes à sévir contre les productions de l'intelligence, à condamner au supplice du feu les œuvres do l'esprit '. Cependant cela ne l'empêchait pas de reconnaître chez Auguste une certaine tolérance et de blâmer chez le pompéien Labiénus l'espèce de rage que mettait celui-ci à déchirer toutes les classes et tous les hommes; il n'admettait pas que l'orateur, pour

(1) Coiiirov., IV, Pra-f., iù.

(3) Suas, ir, 15.

(3) Coniioo., X, Prcef., 6, 7.

quelque motif que ce fût, poussât la liberté ^ un point tel qu'elle méritât un autre nom, lanta ut liber taiis nomen excederet *.

Ses opinions littéraires présentent la même. modération. Il regardait comme un fait certain la décadence de Tart oratoire après Cicéron, son idéal; mais, introduisant pour la première fois des considérations d'historien dans la critique littéraire, il expliquait ce mouvement par les mœurs nouvelles, par les circonstances, par la marche naturelle des choses humaines qui> une fois arrivées à Tapogée, doivent descendre '. Aussi, à moins qu'ils n'en fussent tout à fait indignes, traitait-il avec indulgence ceux dont il parlait. Il aimait, quant à lui, la pureté et la clarté du style, une phrase ni trop maigre ni trop exubérante, sans abus des figures, sans termes triviaux ; il réclamait aussi dans les développements quelque animation, point de vide, plus dïdées que de mots ; et ce n'étaient point là des qualités très fréquentes chez les déclamateurs; mais s'il savait relever leurs défauts, il n'y apportait point une grande sévérité. Peut-être en montrait-il un peu plus à l'égard des rhéteurs grecs, parce que son patriotisme s'accommodait mal d'avoir à reconnaître parfois leur supériorité ; mais, comme il n'y a pas lieu ici de nous occuper d'eux, nous n'avons pas à nous inquiéter du peu d'empressement qu'il mettait à les faire valoir. L'important pour nous est que, daas la part d'éloges et de blâmes qu'il attribuait à chacun des déclamateurs latins, si Ton trouve quelque indulgence générale, on ne saurait constater lesprit de partialité. ,

Rien ne prouve mieux d'ailleurs la sagesse et la sincérité de ses jugements que celui qu'il portait sur la déclamation même. Certes il l'aimait et c'avait été, il ne s'en cachait pas^, un véritable plaisir pour lui ^entreprendre un

(1) Controo.<,Prsf.,b.

(2) M, 1, Praef., 7.

(3) /d., I, Prsp/.j 1.

ouvrage qai lui permettait de parler d'elle en passant en revue tous ceux qui Tavaient pratiquée ; mais il n'en faisait pas à beaucoup près ce que la plupart de ceux-ci voulaient en faire; il eût désiré la renfermer dans ses justes limites; il rappelait, sans les contredire, les avis de Cassius Sévéros et de Yotiénus Montanus qui établissaient une grande différence entre elle et l'éloquence du forum * ; il eût voulu, en un mot, qu'elle restât un exercice, un simple instrument d'éducation. Voyez même avec quelle rudesse, arrivé à la fin de son ouvrage, il savait la remettre à son rang : « Il n'y a plus lieu de m'importuner davantage, disait-il à ses flls; interrogez-moi une dernière fois si vous en avez encore besoin et puis laissez-moi quitter ces études de jeunesse pour retourner aux travaux de ma vieillesse (l'histoire). Je vous l'avouerai : maintenant la thèse m ennuie. Aa début, je m'y suis lancé avec bonheur à la pensée de revivre la meilleure partie de ma vie; maintenant j'ai quelque honte, comme si, depuis longtemps, je ne faisais rien de sérieux. Voilà ce que sont ces études d'école : touchées légèrement, elles délectent; approfondies et serrées de trop près, elles deviennent fastidieuses. Permettez-moi donc de vider en une fois ma mémoire et rendez-moi ma liberté, après m'avoir fait affirmer, si vous voulez, par serment, que je vous ai dit tout ce que je savais, tout ce que j'ai entendu, tout ce qui, à mon avis, intéressait ce sujet. »

Quod ultra mihi molesti sitis non est : interrogate, si qua vultis, et sinite me ab istis juvenilibus studiis ad senectutem meam revertt» Fatebor vobis : jam res Uedio est. Primo libenter assilui velut opti* mam vilae meae partem mihi roducturus; deinde jam me pudet, lamquam diu non seriam rem agam. Hoc habent scholasUcorum studia; levlter tacta délectant, coutreclata et propius admota fastidio sunt» Sinite ergo me semel exhaurire memoriam meam et dimittite vel adactum jurejurando^ quo affîrmem dixisse me qu» scivi quaeque audivi qusque ad liane rem pertinere judicavi *.

(1) Controo,, III, Prœf., 12-15 et IX, Prœf., 1-4.

(2) Id,y X, Prœf., 1.

LITRE CINQUIÈME. GH. Il, 2. 50&

La brusquerie de cette déclaration provient évidemment du regret qu'il éprouve de ne pouvoir en conscience laisser à la rhétorique et à la déclamation le rôle important que leur assignaient les professeurs; on sent, à l'exagération même de la forme donnée à son aveu, combien il ne le produit qu'à contre-cœur; mais il a le courage de l'expri* mer et se soustrait à toute réticence.

Ainsi sa vie, son caractère, ses idées morales, politiques et littéraires, tout nous montre en lui un homme sincères à l'esprit pondéré, et dont les jugements peuvent faire autorité. Ajoutez qu'il nous fournit, pour les contrôler, le meilleur de tous les moyens, en mettant sous nos yeux, d'un bout à l'autre de son ouvrage, avec les énoncés de, matières traitées dans les écoles, les paroles mêmes de ceux dont il apprécie le talent, et que l'on ne saurait élever aucun doute sur la fidélité avec laquelle il cite tous ces textes qui, d'ailleurs, présentent entre eux, pour la langue et le style, des différences très notables. Nous savons, en effet, qu'il était doué d'une mémoire merveilleuse et qu'il avait pu retenir une quantité considérable de traits et de morceaux, soit qu'il eût entendu les déclamateurs luimême, soit, comme il l'avoue pour quelques-uns, pour certains Grecs, par exemple, qui n'étaient jamais venus à Rome, par le rapport qu'on lui en avait fait. Il possédait en outre ses cahiers de notes personnelles. Il devait aussi avoir eu en main quelques-uns des manuscrits de ceux, en grand nombre, avec qui il avait lié amitié. De plus, nous n'ignorons pas que plusieurs déclamateurs, tels que Gestius et GalIionS avaient publié leurs discours, et qu'il existait des ouvrages de rhétorique, comme celui d'Othon, sur les Coufeur^', qui pouvaient lui fournir de très utiles documents. L'ouvrage se présente donc à nous avec toutes les garanties possibles de bonne foi, de judicieuse modération et d'exactitude.

(1) Controo., III, Praff,, 15; X, Prap/, 8.

(2) Id.., I, 3, 11.

â06 LIVRE CINQUIÈME. CH. II, 3.

II Tavait entrepris» ditril au début, pour renseigner ses flls sur ce qu'ils désiraient connaître des déclamateurs. Mais, vu l'insuffisance et le peu de vérité de quelques recueils déjà publiés S vu la propension que montraient certains orateurs récents à s'approprier, à cause de leur paresse^ les traits lancés par les plus grands de leurs prédécesseurs, il était bien aise, ajoute- t-il aussitôt, de profiter de cette occasion pour rendre à chacun son dû avec un soin scrupuleux et pour transmettre à la postérité quelque chose qui prolongeât la mémoire de ceux qui s'en étaient montrés dignes. En somme, c'est au public non moins qu'à SCS flls qu'il s adressait.

Comme les controverses avaient dans les écoles beaucoup plus d'importance que les suasoriaf, il avait commencé par elles et y avait consacré la plus grande partie de son travail. Il les avait traitées en dix livres, tandis que les sua" soriœ le furent, soit en trois, comme le pense M. H. Bornecque, soit même en un seul, ainsi que le disent d'autres érudits au nombre desquels se trouve W. S. Teuffel. Mais nous sommes loin de posséder le tout. Les manuscrits, qui nous ont transmis l'ouvrage, ne nous ont fourni, avec un livre unique de suasoi^ix, que les livres I, II, VII, IX et X des Controverses, encore ne donnent-ils pas les préfaces des livres I et II, laissent-ils incomplète celle du livre IX ainsi que la dernière déclamation de chacun des livres II et X,et présentent-ils çà et là quelques lacunes, qui, à la vérité, portent surtout sur les citations de passages des rhéteurs grecs déclamant en leur langue. Heureusement un abré-

(1) - Pere cnim aut nuUi commentarii maxirooram declamatorum cxstant, aut, quod pejus est, falsi. i» Controo,^ I, Prsp/.^ H.

viateur inconnu du iv* ou du v* siècle, qui disposait des livres encore entiers, en a fait un extrait, nous a même conservé intégralement les préfaces des livres 1, 11, III et IV, et, bien qu'il n'ait pas suivi le même plan que Tauteur et qu'il n'ait pas toujours respecté sufQsamment son texte, ses Excerpta nous permettent de nous rendre compte dans une certaine mesure de ce que devaient être les parties qui nous manquent ^

Tous les livres ont été écrits d'après un plan uniforme. Ils commencent pas une préface que suivent des controverses dont le nombre varie de neuf à six. La préface est affectée à des questions générales et à l'appréciation des déclamateurs les plus réputés. Chaque controverse porte son titre exactement défini, que nous ont toujours fait connaître les i^'xeerpto, donne la formule de la matière, puis expose les discours des orateurs et dés rhéteurs latins sur cette matière, en réservant d'ordinaire à la fin une place aux Grecs. Les discours ne sont pas donnés en entier et ils sont toujours multiples, sauf une seule fois, dans la Contro' verse II, 7, où figure seule la déclamation de Latron . Sénèque, cela va de soi, les rapproche les uns des autres sans qu'ils

(1) Les mss. de Sénéque proviennent tous d*un archétype déjà corrompu et incomplet; les principaux sont : celui de Bruxelles, 9581, celui d'Anvers, AU, et le Vaticanus, 3872, tous les trois du X* siècle. — Ceux des Excerpta sont beaucoup plus nombreux; le plus ancien et le meilleur, le Montepeasulanus date aussi du X« siècle. — Les éditions principales, après les premières où les œuvres de Sénèque le Philosophe se trouvent réunies à Touvra^e de son père, sont celles de : N. Fabcr, Paris. 1587-1598; A. Schott, Paris, 1607-1613 ; i.-F. Gronovius, Leid., 1649-1672: G. Bursian, Leipz.. 1857; A. Kicssling, Lcipz., 1872; H.-J. Mûller, Prag, 1887 ; H. Bornecque, avec trad. franc., Paris, 1901. — Outre cette édition, dont la dernière nous parait on ue peut plus recommandablc, ainsi que l'ouvrage déjà cité, du même auteur : Les Déclamations et les Déclamateurs d'après Sénèque le Père, Lille, 1902, voir : Kœrber, Ueber den Rhetor Seneca und die rômifche Rhetorik seiner Zeit, Cassel, 1864, (Progr.) ; 0. Gruppe, Quest. Annxanae, Sedini, 1873, (Diss.); Max Sander, Der Sprachgebrauch des Rhetors Ann, Seneca, Berlin, 1877-1880; R. Hess, Quest. An/i., Kiel, 1898, (Diss.); E. Thomas, Schedx criiicae nooœ in Senecam rhetorem^ Philol. suppt. Vlll (1900), 159-298.

508 LIVRE CINOtlÈUE. CU. H, 3.

aient été prononcés ni dans la même école» ni le même jour, et il n'en cite que les passages qui lui semblent les plus intéressants ou les plus propres à servir d'enseignement; sous ce dernier rapport, il ne se contente pas de présenter des exemples à suivre, il montre aussi, par certaines citations qu'il critique, ce qu'il conseille d'éviter. II considère généralement chaque déclamation sous trois aspects en séparant, dans les discours, trois parties : les senlentiad^ les divisiones et les colores ; c'est même de la distinction de ces trois éléments que son ouvrage tire le titre qu'il lui a donné : Oralorum el rhetorum sentenliœ, divisiones, colores.

Par l'examen du premier élément, sefitentix, il reproduit les traits que chacun, en parlant pour ou contre Taccusé, a imaginés selon ses vues sur lapplication d'une loi donnée» dans le cas mis en question. Par celui du second, divisiones, il fait ressortir le plus ou moins de flnosse et de subtilité apporté dans le plan. Le troisième a une importance toute particulière et le terme même qui le désigne a besoin de quelque explication. « La signification du mot colores, dit M. BoissierS est plus étendue et il est plus difficile de la préciser. D'une manière générale, il signifie la façon dont l'orateur comprend la cause qu'il va plaider et le tour qu'il lui donne, sa manière de présenter les événements, l'attitude qu'il attribue aux personnages. Un père se plaint que son fils refuse de le nourrir et il le traduit devant les tribunaux ; mais doit-il y paraître irrité, menaçant, armé de la loi et demandant qu'elle soit rigoureusement appliquée, ou triste, gémissant, honteux d'être réduit à cette extrémité de traîner son enfant en justice ? entre ces doux couleurs on peut choisir. Quelquefois le mot a une signification plus nette encore, il s'applique à un incident qu'on invente pour donner plus d'intérêt à la cause ou la rendre plus facile à défendre. Un père, convaincu qu'un de ses fils a voulu l'assassiner, ordonne à l'autre de le mettre à mort. Celui-ci hésite et se contente de jeter son frère dans une

(1) Reo. des Deuœ Mondes, art. cit.

barque et de rabandonner aux flots. Plus tard, quand il est poursuivi par le père pour crime de désobéissance, il raconte, pour se justifier, que lorsqu'il traînait le malheureux vers la mer pour Fy précipiter, il a passé par hasard près du tombeau de sa mère et qu'il a cru entendre en sortir une voix qui lui défendait d'obéir. Voilà une couleur tout à fait dramatique et qui prête aux plus grands effets. On n'a pas de peine à comprendre l'importance que les couleurs ont prise dans l'école, elles étaient un élément de nouveauté et d'originalité qui rajeunissait les sujets usés. Les jeunes imaginations s*y donnaient carrière, et elles fournissaient aux gens d'esprit l'occasion de se faire tout de suite reconnaître et applaudir : d'une couleur nouvelle et heureuse Rome s'entretenait toute une journée. » Ainsi s'explique la grande attention que Sénèque apporte à cette troisième partie de son étude.

L'ensemble d'ailleurs, si uniforme que soit le plan, ne manque pas de variété ; le tout se trouvant entremêlé de préceptes généraux, de réflexions sur les sujets et les développements, de jugements sur les orateurs et aussi d'anecdotes^ De ces dernières, il y en a même souvent d'amusantes et de très joliment racontées. Telles sont celles que j'ai eu l'occasion de rappeler dans des chapitres précédents, à propos de Cicéron et de Labérius*, à propos de Galvus^, d'Ovide^, de Fabius Maximus", de Gassius Sévéruset Gestius*. En citer ici serait trop long. Vous en trouverez in exlensoàBMX des plus étendues à rilppendtce,runo

(1) L'abréviateur, dans les Excerpta, proeéde autrement. Puar chaque déclamation, sans citer les noms des déclamatcurs, il réunit d'une part tout <ce qu'ils ont dit pour l'accusé, d'autre part tout ce quils ont dit contre, et, après ces deux parties, il en forme quelquefois une troisième, qu'il intitule ewtra et qui comprend tout ce qui ne folt pas corps avec l'une ou l'autre thèse, appréciations de l'auteur, préceptes, anecdotes, etc.

(2) Controo., VII, 3, 9. Voir !'• partie, tom. Il, p. 625.

(3) M, VU, A, 6, 7. Voir 1» partie, tom. 111, p. 378 sq.

(4) Id., 11. 2, 12. Voir ci-dessus, p. 275.

(5) Id., Il, 4, 11. Voir ci-dessus, p. 458.

<6) Id., 111, Prsef,, 16-fln. Voir ci-dessus, p. 457.

510 LIVRE CINQUIÈME. CH. Il, .3.

ayant trait à la mésaventure par suite de laquelle Albucios résolut de ne plus parler au forum et l'autre à celle que subirent les Athéniens à cause d'une flatterie adressée par eux à Antoine'.

Voici, livre par livre, le sujet des préfaces et les titres des déclamations dont chacun d'eux rend compte.

Dans la préface du livre I, Sénèque indique le plan de son ouvrage (1-5), approuve ses enfants de lui avoir manifesté le désir de connaître les orateurs de Tépoque précédente aussi bien que ceux de la leur, en prend occasion pour leur expliquer les causes de la décadence de l'art oratoire en faisant l'éloge de Cicéron (6-11), indique la différence qu'il y avait entre les exercices déclamatoires du grand orateur et les controverses actuelles, qui n'ont pris naissance que récemment (12), se félicite d'un travail qui va lui procurer le plaisir d'évoquer souvent le souvenir de son ami Porcius Latron, dont il présente le portrait et se dispose à commencer par la première controverse qu'il se souvient de lui avoir entendu développer à l'école do MaruUus (13-24). Viennent alors huit controverses intitulées : — I. Voncle qui chasse son fils adoptif (Patruus abdicans) ; — II. La prèlresse qu'on a livrée à la prosliiulion (Sacerdos prostituta); — HL La prèlresse qui a violé ses vœux, précis pitée de la roche larpéienne (Incesis, de saxo) ; — IV. Le brave quia perdu les mains (Fortis sine manibus); — V. Lhomme séducteur de deux femmes (Raptor duarum); — VI. La fille du chef de pirates (Archipiratae filia); — VII. Le tyrannicide remis en liberté par les pirates {A, piratis tyrannicidadimissus); — VIII. Le brare aux trois exploits (Ter fortis).

La préface du Livre II traite de Fabianus, qui, jeune, avait acquis dans les déclamations la renommée qu'il devait mériter plus tard par ses discussions philosophiques, ainsi que de ses deux maîtres Arellius Fuscus et Blandus. Elle est plus spécialement adressée à Mêla en qui Sénèque croyait discerner plus de dispositions à l'éloquence qu'en ses deux autres fils. Elle précède l'examen de sept contro-

(1) Appendice, ccclxvh et ccclxyui.

verses dont les titres sont : — I. Le fils cTun homme pauvre^ devant se laisser adopter par un riche qui a chassé ses trois fils (adoptandus post très abdicatos); — II. Le serment entre le mari et la femme (Jusjurandum mariti et uxoris); — IIL Le séducteur dont le père est inexorable (Raptor patrem non exorans); — IV. Le petit- fils, né d'une courtisane, recueilli par son gfrarui-pérc (Nepos ex raeretrice snsceptus); — V. La femme qui avait été mise à la question par le tyran à cause de son mari (Torta a tyranno pro marito); — VI. Ze père et le fils débaun chés (Pater et fllius luxuriosi); — VII. Le marchand étranger (Peregrinus negotiator).

C'est sur Gassius Sévérus et incidemment sur Cestius que roule la préface du Livre III. A propos de ce phénomène qui fait que des hommes très éloquents cessent^ lorsqu-ils déclament, de répondre à leur renommée, Sénèque décrit le genre d'éloquence de Cassius Sévérus (1-7); il rappelle comment celui-ci, en expliquant pourquoi il n'aimait pas à déclamer, établissait une grande différence entre Torateur et le déclamateur (8-14), et se moquait des rhéteurs qui, comme Cestius^ attribuaient à leurs discours d'école la supériorité sur ceux des plus grands orateurs, voire même de Cicéron (15-18). Les controverses de ce livre ne nous sont connues que par lesExcerpta : elles étaient au nombre de neuf: — 1. Le débauché aveuglé par ses compa^ gnons de débauche (Luxuriosus a sodalibus excaecatus) ; — II. Le parricide absous à égalité des voix (Parricida œquis sententiis absolutus); — III. Le fils qui doit être chassé lui' même pour avoir adopté son frère chassé par son père (Abdicandus qui abdicatum fratrem adoptavit) ; — IV. Le père sauvépar son fils (Servatus a fllio) ; — V. Ze père qui retient chez lui sa fille séduite fPater raptam continens) ; — VI. La maison brûlée avec le tyran (Domus cum tyranno incensaj ; — VII. Le poison donné à un fils fou furieux (Venenum furenti filio datum) ; — VIII. Le père Olynthien traduit en justice pour provocation à un rassemblement séditieux (Olynthius pater reus concursus) ; — IX. Le supplice de la croix pour Vesclave qui a refusé du poison à son maître (Çrux servi venenum do* mino negantis).

514 UVKE CINQUIÈME. Cil. II, 3.

<ure (Homicida insepultus); — Le brave qui ne veut pas retourner chez son père, brave aussi (Pilius fortis noleos ad patrem fortem redire); — VI. Le pauvre qui, par suile d'un naufrage, devient le beaur-père du riche (Pauper naufragus divitis soccr).

Dans la préface, quelque peu incomplète, du Livre IX,- Tauteur renseigne ses fils sur Votiénus Montanus, à qui il fait expliquer combien la déclamation, telle qu*on la pratique dans les écoles des rhéteurs, est fausse et prépare peu aux vraies luttes du forum ^ Le livre se compose de six controverses : — I. Cimon accusé d'ingratitude envers Caillas (Cimon ingratus Gallise); — II. Flaminius faisant trancher la tète d*un condamné au milieu d'un festin (Flaminius inter cenamreum puniens); — III. Vhomme qui, après avoir recueilli deux enfants exposés, en réclame un (Ëxpositum repetens e duobus) ; - IV. Le père qu'a frappé son fils sur Vordre du tyran (A filioin arce pulsatus); -^ V. Le beau-fUs enlevé à sa belle -mère par le grand-père (Privignus ab avo raptus novercaî); — VI. La fille du second lit accusée de complicité par sa mère dans l'empoisonnement du fils du premier lit (Filia conscia in veneno privigni).

La préface du Livre X est une des plus étendues. Après avoir exprimé l'aveu de la satiété qu'il éprouve (l),Sénèque Juge oiseux de dire comment déclamaient les rhéteurs les plus médiocres et ceux dont la renommée est morte avec eux (2). Il englobe dans ce dernier entretien ceux qui, après tous les portraits présentés dans les neuf autres, lui paraissent également dignes d'une attention spéciale : Scaurus(2-3); T. Labiénus, au sujet duquel il s'élève éloquemment contre la persécution des œuvres de Tintelligence(4-8); Musa(9-10); Moschus; Pacatus (10-11); Sparsus ; Bassus(ll-12); Capiton, dont il fait un grand éloge (12-13); et il termine par deux déclamateurs d'Espagne, Gavius Silon et Turrinus Clodius, à qui, dit-il, il a manqué, pour devenirtont à fait célèbres, non pasle talent, maislethéàtre

(1) Appendice ccclxix. ... -

oiX le déployer (14-16). Ce livre, de même que les deux précédents, comprend six controverses : — I. Le fils du pauvre qui [après le meurtre de son père et pour témoigner sur qui se portent sed soupçons], vêtu d'habits de deuil, suit le riche (Lugens divitem sequens âlius pauperis); — II. Le fils, brave éprouvé, qui [au sujet de la priorité du choix de la récompense] ne veut pas céder à son père, brave éprouvé aussi (Filius fortis non cedens forti patri) ; — IIL Le père accusé de folie parce quHl a forcé sa fille à mourir (Démens quod mori dliam coegerit); — IV. Les mendiants estropiés (Mcndicï debilitati);

— V. Parrhasius et son Prométhée (Parrhasius et Prometheus); — VI- Vhomme qui a volé pour dénoncer la trahison (Fur accusator proditionis).

Quant aux Suasoriœ, probablement elles n'avaient pas de préface ; du moins nous n'en connaissons pas. Elles sont au nombre de sept : — 1. Alexandre délibère s'il lancera ses vaisseaux sur rocéan (Délibérât Alexandcr an Oceanum naviget);

— 2. Les trois cents Lacédémoniens envoyés contre Xerxès, après la fuite de tous les contingents de trois cents hommes fournis par les villes de la Grèce entière, délibèrent si eux aussi ne fuiront pas (Trecenti Lacones contre Xersen missi, cum treceni ex omni Grsecia missi fugissent, délibérant an et ipsi fugiant);

— 3. Agamemnon délibère s'il immolera sa fille, Calchas déclarant qu'autrement les dieux défendent le départ de la flotte (Délibérât Agamemnon an Iphigeniam immolet, negante Calchante aliter navigari fas es^Q)\ — 4. Alexandre le Grand délibère s'il entrera dans Babylone malgré Vavis d'un augure qui lui a prédit un danger (Délibérât Alexander Magnus an Babylonaiutret, cum denuntiatum esset illi responso auguris periculum); — 5. Les Athéniens délibèrent s'ils abattront les monuments de leurs victoires sur les Perses, Xerxès les menaçant de revenir s'ils ne les abattent pas (Délibérant Athenienses an trophaea persica tollant, Xersc rainante rediturum se nisi tollerentur) : — 6. Cicéron délibère s'il doit demander la vie à Antoine (Délibérât Cicero an Antonium deprecetur); — 7. Cicéron délibère s'il brûlera ses œuvres, Antoine lui promettant la vie sauve, s'il le fait (Délibérât Cicero an scripta sua

516 LIVRE aNQUIÈME. CR. II, 3.

comfourat, promittente Antonio incolamitatem, si fecisset). — Nous avons la certitude que ces sept saasoires forment un livre complet; car Sénèque. en terminant la sixième d'une manière exceptionnelle par le rappel des jugements que les historiens latins ont portés sur la mémoire de Gioé» ron, exprime la crainte que ses fils n'arrêtent leur lecture à Tendroit où il cesse ainsi de leur parler des maîtres de la déclamation et il leur dit que, pour les forcer à lire son livre jtt^^'ai» bout, il y igoutera encore une suasoire sem-^ blable à celle dont il vient de rendre compte» c'est-à-dire ayant trait aux derniers jours du grand orateur. Remar* quez en outre que ce nombre sept représente exactement le chiffre moyen des déclamations contenues dans chacan des livres des controverses, puisque le total de celles-ci est de soixante-quatorze .

En somme, l'ouvrage ne renfermait pas tous les thèmes que Sénèque avait entendu traiter ; nous en avons la preuve par ce qu'il nous rappelle lui-même, à plusieurs reprises, de certaines déclamations qu'il ne faitque signaler en passant. Dans la controverse I, 2 (22), par exemple, en citant une couleur du rhéteur Murrédius, il en rapproche les pensées du même genre qu'il a entendu exprimer, dit-il, par un ancien rhéteur sur ce sujet : «la femme qui accuse son mari de sévices, parce qu'elle est encore vierge, qui le fait condamner et demande ensuite le sacerdoce». Dans la controverse YII, 4 (9) il en mentionne une intitulée « le brave éprouvé, qui veut garder près de lui son troisième fils, le premier ayant perdu les yeux en tuant le tyran, le second, les mains à la guerre». Dans la suasoria 2(21) il critique un trait dont avait usé un mauvais rhéteur du nom de Corvus en traitant la controverse de « la femme qui, pour avoir exposé, en présence de matrones, qu'il ne fallait pas élever ses enfants, est accusée d'avoir causé un préjudice à l'État * ». Évidemment il a fait un choix et laissé de côté

(1) Voir aussi Controo., 1,4, 7; 11, 2, 3; II, 4, 8; VU, 1, 19; X, 1, iS; Saa«.,4,4.

LIVBE CINQUIÈME. CU. 11, 4. 517

les matières dont les dévoloppements ne lui fournissaient pas d'exemples de nature à bien renseigner ses lecteurs. Mais Dous savons, d'autre part, que les rhéteurs latins, comme les rhéteurs grecs, travaillaient tous sur un fond de thèmes permanent, et, en réalité, très restreint; car nous retrouverons chez Quintilien, dans son IfisUiulion oraioire et ses 7>ë- •clamations, bien des sujets les mêmes qu'ici ; loin d'être rebutés par ce peu de variété du fond, les déclamateurs les meilleurs trouvaient dans la difficulté même de dire du nouveau l'occasion de signaler davantage leur originalité, iît,sans doute, comme le remarque très judicieusement M. Jullien, ils ressemblaient en cela aux tragiques grecs qui -c aimaient à s'enfermer dans des sujets connus, sauf à les renouveler par l'invention dans les détails et une interprétation particulière des personnages^». Il est donc à présumer que les éliminations consenties par Sénèque n*ont porté que sur un petit nombre de thèmes, et nous pouvons être •convaincus, en tous cas, que nous avons sous les yeux les passages de toutes les controverses où chacun avai t le mieux mis la marque de son esprit et de son caractère.

Les plus célèbres orateurs d'école furent, au temps d'Auguste, ceux que Sénèque appelle le premier quadrige, pri' mum tetradeum,LaLtronj Fuscus, Albucius et Gallion. Il les nomme dans cet ordre, et il i^oute que Latron fut le plus glorieux de tous'.

PoRCius Latron' était né, comme Sénèque, en Espagne,

il) Em. Jolllen, op. cit., p. 323.

(2) Controo , X, Prœ/.j 13.

(3) Voir sur Latron : F. G. Lindner, De Af. Porcio Latrone commentatio, Breslau, 1855, et l'ouvrage déjà cité de Tli. Froment.

518 LIVRE ONOUIÈME. Cil. II, i.

sacs doute à Cordoue, vers 54 av. J.-C. Venu cD sa société à Rome, U se mit à suivre les leçons de Marullus, homme spirituel et d'uo genre peu vulgaire, qni même était capable d'émettre quelque joli trait, mais sans verve aucune et dont rélocution timide et sèche' ne pouvait ^uèrc plaire à un élève doué comme luid'une vive imagination. Une anecdote nous montre combien le maître et le disci pie difléraient l'un de l'autre. Un jour, Marullus, se rendant compte de la maigreur de son discours, l'attribuait à l'aridite de son sujet: « Sur ce terrain hérissé d'épines, disait-il, je sni» obligé de poser les pieds avec précaution. > « Par Hercale, s'écria Latron, c'est non pas sur le terrain, mais dans tes pieds que sont les épines 1 ». Et sur le champ il Toumit les traits que le professeur aurait pu introduire dans le développement de la matière en question*.

Son succès fut tout de suite considérable et en peu de temps il s'acquit assez de réputation pourouvnr à son tour une école. Ce fut, croit-on, vers l'an 30 : Ovide y vint l"écouter avec assiduité et imiU plus tard, dans ses poésies, plus d'un trait de lui *.

La vivacité d'imagination et la facilite que la nature lai avait largement réparties ne l'em péchaient pas de s'appliquer au travail avec opiniâtreté. Il le faisait même avec trop peu de mesure : lorsqu'il avait entrepris une besogne, il la poursuivait sans rémission jour et nuit et ne s'arrêtait que lorsqu'il ne pouvait plus aller. Pour se remettre, il se livrait alors aux longues courses dans les forêts et les montagnes, luttait d'endurance avec les campagnards les plus intrépides dans les fatigues de lâchasse et puisait dans ces exercices physiques une vigueurdecorpsqui secondait singulièrement l'ardeur de son esprit impétueux.

(IV Bien qiiE son clév». Rénéqiic le cite rarrmenl «t sans grand êlogc; une fois iicaninainB [Controe., I, 3. 17), il rappclla ât lui uu trait doal Lalron disait qu'il ne l'admirait pas geulfinent, mais qu'il le basait de IcodrcBse ■ niirari Lntro, imo, ul Ipsc aicbat, exoscultri ■.

(î) Controo., I, Prx-r.-, H.

(3) Id.,M, 3,8.

Sa voix, naturellement robuste, s'était voilée par suite des veilles et d'un manque de soins. Ck)mme il n'avait pas perdu les habitudes rudes et agrestes de son pays, il ne prenait point pour elle les précautions accoutumées des rhéteurs. Cependant, si faible qu'elle fût au début de ses discours, grâce à la puissance de ses poumons, il réussissait à l'élever et à la renforcer à mesure qu'il parlait.

Il avait une mémoire extraordinaire; à ce point qu'il lui suffisait d'écrire un discours, et il écrivait rapidement, pour le savoir par cœur; ce qu'il avait préparé, il le reproduisait sans jamais se tromper d*un mot; aussi disait-il qu'il écrivait sur son esprit, aiebat se in animo scribere^. Cette faculté de tout retenir facilement et bien, il Pavait cultivée précieusement, en avait profité pour posséder dans les détails toutes les parties de l'histoire, et ce n'était pas un mince avantage pour lui, lorsqu'il composait, de tenir constamment à sa disposition les nombreux exemples que lui fournissaient sur n'importe quel sujet ses connaissances historiques. Il s'était fait aussi tout un magasin d'armes pour la déclamation. Les jours où il n'avait point de travail déterminé, il écrivait tantôt rien que des épiphonèmes, tantôt des enthymèmes, ou des traits pouvant rentrer avec à-propos dans un certain nombre de controverses comme ceux qui ont rapport à la fortune, à la cruauté, au siècle, à Topulence, ou bien encore des figures de style destinées au même usage : c'était ce qu'il appelait son mobilier, supelleclilem*, et ce qui rendait ensuite son travail de composition bien plus rapide.

. Toutefois il n'abusait pas de la provision de meubles dont il avait muni sa mémoire. Car il ne détestait rien tant que ce qui est inutile dans le développement et dans la phrase; il méprisait même, à cause de ce défaut, les rhéteurs grecs et voulait ignorer leurs œuvres'. Son goût

(1) Coniroo., I, Prse/., 18.

(2) Id., I, Prap/., 23.

sévère lai faisait éviter le plus possible les effets de style; ces figures, qu'il emmagasinait, il ne désirait s'en servir que dans les cas de nécessité ou d'utilité sérieuse; il professait qu'elles avaient été imaginées non comme ornement, mais coiome aide, pour insinuer d^une manière indirecte et furti ve ce qui, exprimé ouvertement» blesserait les oreilles, et il soutenait qu'il y avait une très grande folie à recourir aux détours quand on pouvait parler simplement ^

Sénèque nous a conservé un très grand nombre de passages de ses déclamations; il en a cité quelque chose dans toutes les controverses sans exception, ets'il ne l'a pas&it aussi fréquemment dans les suasoriœ, c'est apparemment parce que celles-ci n'avaient pas comme discours d^école une importance égale. Nous avons donc de ses sententis^, de ses divisiones et de ses colores.

Les senteniiœ n'ont pas toutes la même valeur ; dans le nombre il y en a quelques-unes un peu faibles et Albucias trouvait de l'enflure chez plusieurs autres* . Mais la plupart ont une vigueur, une force véritable. Lisez les mendîanis estropiés; il dit en parlant de l'entrepreneur do mendicité : « Sa cruauté lui aura rapporté d^autant plus de revenus que tous, sauf lui, nous sommes sensibles à la pitié. — Ta mendierais si tu n'avais pas fait tant de mendiants. — Ce scélérat a fait, chose inouïe, que le plus grand malheur était, pour les enfants exposés, d'être élevés, et pour leurs parents, de les retrouver. » Et, après avoir dépeint tous ces enfants déformés, ou courbés, ou trafnant à terre, il igoute : « Grands dieux! voilà ceux qui nourrissent un homme bien portant! »

Yectigalis isti cradelitas fuit eo magis, quod omnes, pnetor istum, miséricordes sumus. — Meudicares, nîsi tôt merdicos fecisses. — Effecit scelestus iste, ut, novo more, nihil esset miserius expositis quam tolli, parenlibus quam agnoscere.

(1) Controo., I, Pra?/., U.

(2) Id., X, 1, U.

Pro di boni I Ab bis aliquts alitur integer ! t

Voyez aussi le Brave aux irais exploits, où il s'agit d'un père qui, après avoir vainement essayé de retenir son âls voulant aller se battre une quatrième fois, le chasse pour le garder. Il plaide avec véhémence pour ce père ; et puis il lui fait dire : « Tout chassé qu'il est, je ne lui permettrai pas de s'en aller; je l'arrêterai de force ; )e le retiendrai ; et, en dernier lieu, s'il part^ sur le seuil s*étendra mon cadavre; pour arriver à l'ennemi, foule aux pieds ton père. »

Abdicato quoque non pennittam ezire ; iojiciam manus, tenebo : oovissime ante limen exeunti cadaver hoc sternam : ut ad bostem per« venîas, patrem calca.t

Ses divisions se font remarquer par beaucoup de netteté et de simplicité. Vous savez le sujet du Brave qui a perdu les nmins : il a surpris sa femme en flagrant délit d'adultère^ a commandé à son âls de tuer les deux complices et le chasse pour n'avoir pas obéi. Or, voici la division adoptée : En cette circonstance, le flls pouvait-il frapper? Le devaitil? Le pouvant et le devant, faut-il l'accuser si, empêché par sa tendresse pour sa mère, il s'est senti incapable d'agir?' — Dans Le Rère et le fUs Fun et Vautre débauchés, pour défendre le père accusé de débauche par le fils, il divise ainsi qu'il suit : Un père peut-il être accusé par son fils pour débauche ? Même si un fils peut diriger cette accusation contre son père, un fils tel que celui-ci le peut-il ? En admettant que le père puisse être accusé pour ce motif et par un tel fils, peut-il être condamné, s'il a tenu cette conduite dans l'intention de corriger son fils?^ — Dans Le Fils du pauvre qui, vêtu d^habits de deuil, suit le riche, il pose ainsi les questions : Y a-t-il injure pour le fait incriminé?

(1) Con^roo., X, 4, 1 et 21.

(2) Id, I, 8, 15.

(3) Id., 1, 4, 6.

(4) Id., Il, 6, 5.

522 UYRE CINOt'IÈME. CU. II, 4.

£q admettant qn'il y ait iDjare»raccQsé doit- il échappera la condamnation, s'il agit sans maaraise intention ? S'il a cru que le riche avait tué son père et si c'est poor ce motif qn'il l'a suivi, faut-il luipardonner?A-t-il eu cette pensée' ? — En général, il divise en trois parties : !• Question de droit : Une loi permettait-elle à l'accusé d'agir comme il l'a fait ou l'acte qui a donné lieu à la poursuite tombet-il sous le coup de la loi qu'on invoque ? 2* Question d'équité ou de devoir : L'accusé, en conscience, devait-il tenir la conduite qu'il a tenue ? 3* Question qu'on pourrait appeler celle des circonstances atténuantes: En admettant que le droit et l'équité n'autorisent pas l'acte commis, s'eicuse-t-il par certaines circonstances, par laforce de certains sentiments? — Rien, en somme, de moins compliqué. Aussi plusieurs de ses rivaux s'empressaient-ils de trouver dans cette simplicité un manque d'habileté. Reproche qne Sénèque repousse énergiquement : « Rien n'est plus injuste, dit-il, que le jugement qui consiste à ne trouver de l'habileté que là où il n'y a que de l'habileté. Gomme chez lui se rencontraient tous les mérites de l'orateur, sur cette fondation il bâtissait tant de constructions considérables qu'elle en était recouverte; elle ne lui manquait pas, mais ilne lamettait pas en saillie, et jeme demande si, pour l'habileté, le plus grand défaut n'est pas de trop se montrer. Bien plus dangereux sont les pièges qui sont cachés et, en fait d'habileté, la plus utile est celle qui se dissimule, dont les effets seuls apparaissent et la trame ne se voit pas. ' > Quant aux couleurs, Asinius Pollion, à la vérité, en relevait une qui ne lui paraissait pas très naturelle dans la controverse du fils el du beau-fils trop ressemUanls^ ; mais c'est là un fait exceptionnel qui ne se représente nulle part ailleurs. Latron blâmait souvent les autres rhéteurs d'aller les chercher beaucoup trop loin et lui-même n'usait qae

(1) ControD.,X, 1,9.

{i) Id.y\,Prœf. 21.

(3) Id., IV, 6, 3, Excerpta. Voir ci-dessas, pp. 433-i34.

de celles qui avaient un caractère de grande vraisemblance. J*en prends pour exemple la controverse de la Fille du chef fie pirates. Vn jeune homme, pris par des pirates, écrit à sou père de le racheter; celui-ci n'en faisant rien, la fille du chef lui fait jurer de l'épouser si elle le délivre; pour cela elle abandonne son père, et le jeune homme» de retour auprès du sien, Tépouse ; mais une riche orpheline se présente ; le père du jeune homme lui ordonne de répudier sa femme pour épouser cette orpheline et, sur son refus, le chasse. Tel est le thème. Voici la couleur qu'employa Latron, parlant pour le père. 11 dit que la jeune fille avait été poussée non par la pitié, mais par sa passion, qu'il n'y avait donc pas de service rendu : « puellam non misericordia molam, sed libidine^ et ideo non esse beneficium » ; et il dévç* loppa élégamment cette partie : même si c'était un service, argumenta-t-ilt il no mériterait pas une telle reconnaissance ; ensuite il y a service, lorsque Tacte est réfléchi et non produit par la folie ou la maladie : « etiamsi beneficium tledissel, non esse sic referendam graiiam; deinde beneficium esse quod judicio detur, non quod furore aul morbo, » Mais le rhéteur Butéon usa d'une couleur moins naturelle : il supposa que la jeune fille avait agi sur les conseils mêmes de son père, qui, trouvant pour elle un parti honorable, qu'il était impossible de rencontrer autrement, avait secrètement favorisé son projet. Et Latron n'approuvait pas cette manière de présenter les choses, jugeant «qu'il ne valait pas la peine de retirer à la jeune fille le mérite d'avoir délivré le jeune homme pour lui enlever le reproche d'avoir abandonné son père — non esse lanii delrahere illi commendaiionem soluli cululescentis,.ut detraheretur invidia relicli patris^, » De mêmei daps le Brave aux trois exploits, certains orateurs,

plaidant pour le fils, introduisirent une couleur qui le ' montrait pris de passion pour la gloire et trop belliqueux : ' le rhéteur grec Nicétès, entre autres, avait tenu à le représenter plein des fureurs do Mars, âpeifxivtcv, et gémissant

(1) Controo., I, 6, 8-10.

S2i LIVRE CINQIIIÈHIS. CU. Il, 4.

sur l'inutilité de ses maias du moinent qu'elles n'avaient plus d'armes. LiatroQ Qe partageait pas leur tkçoD de voir : il aimait mieux que le jeune homme nt la guerre par goût plutôt que par entraînement maladif : c Ce que, disait^il, le père pourrait alléguer avec succès, c'est que son Qls enlève toute gloire à ses exploits en se montrant téméraire, sanguinaire, lui qui ne se laisse, ni retenir par l'autorité paternelle, ni congédier par la loi ; Boe eX quod pater efficaeiter dicat, dtlrahere iUum ^teribiu tvù gtoriam temerarium, tattguinarium, quem nec pater posiil retinen mc Ux dimilUre^. >

An milieu de ces passages, qu'a cités Séoèq ue.de la plupart des déclamaUons de Latron, cous trouvons l'une d'elles conservée presque en entier*, celle qu'il avait prononcée dans la controverse du PertgriMw negotialor. Le sujet ne manquait pas d'intérêt : < Le mari d'une femme très belle s'absente. Un riche marchand étranger, qui vient s'établir dans le voisinage, cherche trois fois à la séduire ; quelque argent qu'il lui propose, elle refuse. Or il meurt, et il lui laisse tous ses biens avec cette explication du legs : ;> l'ai trouvée chaste. Elle accepte l'héritage. Son mari revient et l'accuse d'adultère sur soupçon. » L'argumentation en faveur de la femme est résumée dans les Excerpla de la manière suivante : « Elle est belle : c'est la bute de la nature. Elle était loin de son mari : c'est la faute du mari. On lui a fait des propositions : c'est la faute d'autrai. Elle les a repoussées : c'est de la vertu. Elle a été instituée héritière : c'est du bonheur. Elle a accepté l'héritage : c'est de la sagesse. > Le morceau que nous avons présente la thèse contraire, l'accusadon du mari. «J'accuse ma femme d'adultère, lui fait dire Latron, parce qu'elle est riche et je l'amène ici hors d'une maison où Je ne vois plus rien à moi. Après mes longs voyages, après tons les périls que j'ai courus sur terre et sur mer, je la trouve ayant tiré de son seul voisinage plus de richesses que moi sur tonte

l'étendue des mers. En présence de tant de profits impurs, si J'étais capable de me taire, il me faudrait avouer, juges, que je n'avais, en voyageant, d'autre motif que de rivaliser avec ma femme à qui augmenterait le plus notre avoir... >

Non accuso adalteram niai divilem factam ; ex ea domo ream pitK iraho, la qua jam nîbil meum est.Gam ego tamdiu peregrioatua sim,. iiuUum periculum terra mariqae fugerim, plus ista intra unam vid-niam quam ego toto mari quaesivit. Post UdIos impudicitis quaBstus si lacère possum, confiiendum habeo, judices, bac me causa afuisse, ut in accessionem patrimoni peregrinando cum uzore certarem.

Le mari développe ensuite cette pensée qu'une matrone-

qoi veut détourner d'elle les sollicitations sait en trouver *

les moyens dans sa pudeur et que sa femme s'est bien.

gardée d'user d'aucun de ces moyens ^ 11 montre combien

il serait vain de chercher dans les termes du testament

une preuve d'innocence. Puis il lyoute : « Oui, j'accuse

d'adultère cette femme, moi qui l'ai prise en mariage, moi

qui ai prié les dieux de faire naître d'elle des enfants qui

nous fussent communs, moi qui voudrais tant la croire

chaste. LMndifTérence de notre siècle ira-t-elle jusqu'à

permettre qu'à la plainte de son mari une femme oppose le

témoignage d'un étranger? Mais autrefois, par Hercule l

pour répondre aux mauvais bruits du public, la plus belle

défense d'une femme était de pouvoir dire : Je suis aimée

de mon mari t Cependant, si vous admettez cette manière

de tester, moi aussi je vais faire mon testament devant

vous : « Que ma femme n*hérite pas de moi, parce que^

tandis que j'étais absent, ellç a inspiré un violent amour^

parce qu'elle a été choisie pour héritière par un jeune

débauché, nullement son. parent, parce qu'elle a accepté

cet héritage si déshonorant. » Je vous mets on devoir de

délibérer sur ces deux- testaments: pour lequel opterez*

vous ? Celui du séducteur qui Tabsout, ou celui du mari qui

la condamne ? »

(1) Je donne toute cette page à V Appendice cccuex.

^26 UVRE CINOLIÈME. CU. Il, 4.

Ego adulteram arguo, qui ia matrlmoaium recepi, qui conmianes ex ista liberos precatus sum, qui pudicam libentisstme crederem. Adeone jam ad omoem palientiam sseculi mos abii t, ut adversas qu^ rimoniam viri uxor alieno teste defendatur ? Al, hercules, adversus -externorum quondam opiniones speciosissimum patrocioium erat:ego virô placeo. Atque ego, si hune moreni scribendi recipilis, in codspectu vestro ita scribam : « Uxor mea hères ne eslo, quod, peregrimanie me, adamala est, quod héros ab adulescente alieno ac libidinoso reiicta est, quod lam infamem hereditatem adiil. » Â duobas vos testamenlis in consiHum mitto : ulrum sccuturi eslisf Quo ab adultère absolvilur, an quo damnatur a viro?

Et il conclut en anirmant que, pour une honnête femme, il ne peut y avoir d*autr6 fruit de l'honneur que de passer |)Our telle : unus pudicilix fruclus esl pudicam credi.

Quand nous n^aurions de Latron que ce morceau, nous .saurions qu'il n'était pas un déclamateur ordinaire. Luimême d'ailleurs savait ce qu'il valait et avait pleine conâance dans l'effet de son éloquence: 11 est de fait que, bieo que tout le monde ne fût pas toujoui^s de son avis S il était l'objet d'une admiration générale. Ses élèves s'annihilaient devant lui au point d'admettre que, seul de tous les rhéteurs romains, il ne s'astreignît ni à corriger leurs déclamations, ni à les écouter. 11 était moins leur maître que leur modèle. Sa seule manière de leur enseigner l'art de la composition consistait, avant de se lever pour développer le sujet de la controverse, à leur indiquer les divisions qu'elle comportait et à leur marquer le plan qu'il allait suivre, £Cfla qu'ils pussent se rendre bien compte que, dans l'cntraînement du débit, il n'en négligeait aucune des parties et les émettait toutes dans Tordre où elles devaient se produire. 11 lui fallait pour cela, comme le remarque Sénèque, une grande sûreté *. Aussi ses disciples le regardaientils comme un orateur supérieur même i\ PoUion et à Messala^ Leur engouement devint tel que, désireux de lui res-

(1) Controo., Il, 3, 13; IV, 6,3; etc. (-2) /(i., I, Pnef. !21, (3) /d., Ul, Prœf, 14.

sembler en tout, comme son travail opiniâtre l'avait rendu très pâle» ils se mirent, dit Pline le Naturaliste ^ à boire du cumin pour imiter sa pâleur. Un tel enthousiasme ne va pas d'ordinaire sans inconvénient. Latron remarqua qu'ils rapplaudissaient à tout propos et. sans discernement. Il crut devoir leur donner là-dessus une leçon. Un jour, au milieu d'une controverse, il termina un développement véhément par une phrase retentissante, mais vide de sens, et comme tous trépignaient d'admiration, il leur reprocha leur méprise, il les critiqua comme il convenait, de manière à les rendre désormais, par crainte de quelque piègesemblable, moins vifs et plus réfléchis dans leur appréciation ^

Cependant, si bon rhéteur qu'il fût et quelque intelligence, quelque sagesse qu'il montrât pour. retenir la déclamation dans les limites du naturel et de la vraisemblance, Latron n'était pas exempt de tout défaut* Je ne m'arrête pas au reproche que Messala, qui avait un souci très scrupuleux de la bonne latinité, semblait lui adresser en disant de lui : « il est éloquent, mais dans sa langue :^ ; nous savons qu'il considéra ce propos comme une injure et tint à cœur de prononcer, peu après, un discours sur un sujet que venait de traiter Messala, pour bien montrer à ses auditeurs, par la comparaison facile des deux morceaux, qu*il n'y avait pas plus d'expressions et de tournures espagnoles dans l'un que dans l'autre ^ ; si le critique n'avait pas tout à fait tort, il est probable, en tout cas, que le défaut, si vivement relevé, n'était que très peu sensible ; pour nous, qui aujourd'hui ne sommes plus à même d'examiner une telle question, nous ne découvrons rien d'anormal dans sa langue, qui est celle de la latinité d'argent. Je ne sais pas non plus s'il faut avec sévérité attribuer à une insuffisance de science juridique la propension qu'il montrait à délais-

Ci) Hist. nat.y XX. 57, 48.

(2) Controo., VU, 4, iO.

(3) /rf., U, 4, 8.

ser le plos possible les questions de droit pour se porter sar les questions de devoir et d*éqnité ; il est possible que cette préférence ait simplement tenu à la tournure de son esprit. Mais les vices inhérents au genre d'éloquence qu'il pratiquait» quoi qu'il fît pour les atténuer, ne laissaient pas moins d'exercer leur influence sur lui^ et rien ne prouve mieux combien ils étaient grands et avaient de force» puisque lui-même en fut plus d'une fois victime. Lorsqu'il lui arrivait de parler devant les tribunaux et qu^il se trouvait au grand jour, en présence d'an autre public que celui de son école, il ne Jouissait plus de la plénitude de ses moyens : Montanus raconte même, dans une des préfaces de Sénèque» que « cet homme, modèle unique des qualités du déclamateur, declamatariœ virttUis «ntciifit exemplum », ayant à plaider, en Espagne, pour un de ses cousins, se troubla au point qu'il commença par un solécisme, et qu'ayant besoin, pour parler, d'une salle fermée, il ne put se remettre avant d'avoir obtenu qu'on transportât Tau* dience du forum dans la basilique ^

L'habitude de ne parler que sur des sujets imaginaires l'empêchait aussi de se rendre compte des nécessités de la vie réelle. Il s'agissait, un jour, de la controverse dans la^ quelle un père est accusé de folie pour avoir voulu adopter l'enfant qu'un de ses âls a eu d*une courtisane, et il parlait contre l'adoption. Or, Auguste assistait avec Mécène à la sôance; c'était précisément dans le moment où il se dispo^ sait à adopter les flls d'Agrippa, Lucius et Caïus. pour en faire les héritiers de l'empire, et Agrippa, comme vous le savez', n'était pas de noble origine. Latron poursuivit son discours sans se préoccuper de l'importance que prenaient ses paroles prononcées devant l'empereur dans de telles circonstances; il développa le lieu commun sur « l'homme qui, parti du plus bas rang, entrOr par adoption dans la noblesse », igouta bien d'autres choses du même goût, et,

(1) Controo., IX, Prœf. 3.

(2) Voir toni. 1, p. 100.

emporté par son débita ne tiat pas compte d'un sifflement do Mécène qui lui indiquait qu'il eût à terminer au plus vite. Sénèque» en rapportant ce fâcheux incident, ne peut s'empécher de blâmer l'imprudence de ceux qui vont jusqu*à perdre la tête plutôt qu'un mot et plaint sincèrement Latron d'avoir commis ainsi une faute qu'il ne put même pas excuser, Tofiense faite à Auguste et à Agrippa étant de celles qu'on aggrave encore en s*expliquant^

Th. Froment veut même voir dans cette faute la cause de la mort du grand déclamateur'. Il aurait cherché dans le suicide un refuge contre la* colère de l'empereur et de son gendre. Mais Sénèque, au contraire, à cette occasion, loue la condescendance témoignée par le chef de l'Etat, et bien certainement il n'eût point parlé de la sorte, si la crainte da courroux impérial avait motivé la détermination de son intime ami. Nous devons donc nous en rapporter sur ce point à la version do saint Jérôme qui nous dit que Porcins Latron se tua pour échapper au supplice d'une fièvre quarte'. Cette mort eut lieu en l'an 3 av. JAl

Après Latron, celui que Sénèque estimait le plus, parmi les déclamatcurs de son premier quadrige, était L. Junius Gallion. Il se sert même, pour le rapprocher du premier, d'une antithèse dont il est bien difQcile de préciser le sens: « Si tous les quatre, dit-il, avaient fait assaut d'éloquence, la gloire eût été pour Latron et la palme pour Gallion^. »

(1) Controo., Il, i, 12-13.

(2) From , Opus, cit,, p.

(3) Chron, d'Eus, a Abr.

Latro

lœdlo dupUcifl quartan»

semet ipsam intcrflcit. •

(4) Controo., X, Pra?/.,

530 LIVKE CIXQtlÈME. CU. Il, 5.

Très probablement il était originaire d'Espagoe et naquit vers Tan 30 av. J.-C*. Sa famille devait entretenir des relations d'amitié avec Sénèquc ; elle le loi recommanda, lorsqu'il vint tout jeuûe à Rome, et il reçut de lui un tel accueil qu'il lui voua pour toujours une grande reconnaissance; si bien que, n'ayaût pas d'enfants, lorsque ce vieil ami mourut, il adopta son fils aîné Novatus ^ Nous n'avons sur son compte que peu de renseignements biographiques. Nous ignorons même quels furent ses maîtres à son arrivée dans la grande ville. Nous savons seulement qu'il se fit rapidement remarquer par son talent de parole et qu'il était encore dans cette partie de la vie que les Romains appelaient adulescentia lorsqu'il osa provoquer les redoutables morsures de Labiénus en prononçant un discours d'école en faveur de Bathylle, favori de Mécène, contre lequel cet orateur venait de prononcer une accusation'*. Rien ne nous indique qu'il se soit livré ensuite à l'enseignement de la rhétorique; il aima et pratiqua la déclamation, mais il n'ouvrit pas d'école. Après avoir noué des relations avec Ovide, il ne l'oublia pas dans son exil et resta en correspondance avec lui, comme nous le prouve une lettre du recueil des Pontiques*, par laquelle le poète lui exprime affectueusement ses condoléances au sujet de la mort récente de sa femme. Nous apprenons ainsi qu'il devint veuf vers l'an 13 av. J.-C . 11 ne semble pas qu'il ait jamais plaidé au forum ; mais il s'occupa quelque peu de politique et la chose lui causa de cruels ennuis. Comme il était arrivé à faire partie du sénat, la pensée lui vint un jour de flatter Tibère en proposant que les prétoriens vétérans fussent ad-

(1) Sur (]allion, voir : B. Schinidt, de L. Junio Gallione rhetore^ Marburg, 1860 (Diss.); F. -G. Lindncr, de J. Gallione commentaiiOj Hirschbcr;;, 1868 (Prog.)

Ci) De là vient que, dans les œuvres de Sénèquc le Philosophe nous en trouvons de dédiées à Novatus tantôt sous ce nom (le De ira), et tantôt sous celui de Gallion (le De oita beaia).

(3) Controo., X, /Va/., 8.

(i) Pont. iV, 11.

LIVllE CINQUIÈME. CU. II, 5. 531

mis à siéger au théâtre dans les quatorze rangs des chevaliers ; mais Tibère, qui tenait à ce que ses prétoriens ne reçussent de faveurs que de lui, loin d'être satisfait, le considérant comme un satellite de Séjan, le chassa non seulement du sénat, mais d'Italie ; bientôt même, d'après le récit de Tacites l'île de Lesbos où il s'était retiré paraissant à l'empereur un lieu d'exil trop doux, on le ramena à Rome où il fût remis à la garde des magistrats. Peut-être cet emprisonnement dura-t-il jusqu'à la fin du règne de Tibère. En tout cas, il survécut à ce prince ; car, sans pouvoir préciser la date de sa mort, l'adoption qu'il fit de Novatus, quand mourut Sénèque, nous montre qu'il vécut au-delà de l'année 38 ou 39 de notre ère.

Sénèque le loue beaucoup' d'avoir manié avec un tact parfait le style familier, qualité dont on est d'autant plus rarement maître qu'elle touche de près à un défaut, et quUl eut pourtant, chose étonnante, dès la jeunesse, à Tâge où d'ordinaire on a de la répugnance pour tout ce qui ne tend pas au ton noble et sublime. Les passages cités de lui dans les Coh/roversc*, quoique moius nombreux que ceux de Latron, sont néanmoins très fréquents et pour la plupart accompagnés d'éloges; évidemment Sénèque le traite avec une bienveillance d'ami ; mais l'examen des senienliœ, des divisiones et des colores qui sont ainsi placés sous nos yeux nous laisse une impression favorable et ne nous permet nullement de douter du talent qui lui était reconnu : ses traits sont presque toujours justes, les questions entre lesquelles il divise son sujet raisonnables et ses couleurs vraisemblables. Vous trouverez à VAppendice un morceau ayant trait à la controverse IX, 3, où il s'agit d'un père qui, longtemps après avoir exposé deux enfants mâles, les a recherchés, a obtenu de savoir où ils étaient, à la condition d'en laisser un à celui qui les a recueillis et réclame néanmoins le droit de les garder tous les deux. Les arguments s'y suc- Ci) Annal, VI, 3.

(2) Controo,, VII, Prx/., 5-fi.

cèdent avec simplicité et tout est vrai dans les sentiments qui y sont exprimés^ En voici un autre qui a rapport à la controverse VU, 1 » et dans lequel est présentée la défense d'un âls que son père a chassé pour n'avoir point jadis» malgré Tordre qu'il lui en avait donné» tué son frère condamné par lui sur l'accusation delà belle-mère : c Quelle différence entre Tautre affaire et celle-ci ! Mon frère a été traduit devant un tribunal domestique» je le suis devant vous; on Taccusait d'avoir commis un parricide» on m'accuse de n'en avoir pas commis: lui niait, et moi je dois recourir à an genre de défense tout nouveau en disant: « oui» j'ai tué mon frère I ». Dans cette maison» où l'on condamne les meurtriers» voilà le seul moyen d'établir que je suis innocent. Mais je vois que vous avez peine à écouter ce système: aussi j'aime mieux prouver mon innocence à vous qu'à mon père. Je n'ai pas tué mon frère ; je n'ai pas pu le tuer. Craintes» douleurs» larmes, tout était commun entre nous ; nous avons eu même père» même mère» même bellemère ; la nature m'a fait le cœur trop sensible et l'âme trop tendre. Elle ne donne pas, en effet» à tous les hommes un même caractère ; les uns sont plus durs» les autres plus humains ; chez les pirates mêmes il s'en trouve qui ne peuvent verser le sang. »

Muita non agnosco : frater domi damnatus est» ego in publico ; iUi objectum est quod parricidium fecerit» mihi quod non facerim ; ille negabat, mihi novo patrocinio utendum est : t fratrem occidi » ; in ea domo, in qua parricidia damnantur» hœc innocentia est. Video vos jnvitos audire hoc geiius dcfensionis : maio itaque me vobis innocentem probare quam patri. Fratrem non occidi» nonpotui fratrem occidere; idem limuimus, idem doluimus» idem flevimus» eumdem patrem habuimus, eamdem matrem, eamdem novercam ; mitions natura pecloris sum, moiiioris animi. Non idem omnibus mortalibus uatura tribuit ingenium : alius durior est, alius clementior^ apud piratas quoqae invenitur qui non possit occidere. *

(1) Appendice ccclcxxi.

(2) Controo., VII, 1, 12-13.

De même que Latron, vous le voyez, il laisse volontiers de côté la discussion des lois pour s'attacher aux idées d'équité, et nul déclamateur même n'a, je crois, en termes plus fermes et plus généreux, exprimé la différence qu'il y a entre les lois écrites par les jurisconsultes et celles que dicte la justice naturelle ; lisez ce passage de la défense du jeune homme qui, adopté par son oncle, est chassé par lui pour avoir, malgré sa défense, fourni des aliments à son père tombé dans le besoin : l'accusé soutient qu'il ne peut être chassé pour une action qu'il était libre d'accomplir, la pitié ne pouvant être défendue à personne: «Quoi, m'cmpêcheras-tu de pleurer, lorsque j'ai vu un malheureux ? Me défendras-tu do protéger un homme qu'a mis en danger une action honorable ? Nous ne sommes pas maîtres de nos sentiments. Il y a des droits qui ne sont pas écrits, mais qui sont plus certains que tous les droits écrits ; et quoique soumis envers toi à tous les devoirs de ladoption, je suis libre et de faire l'aumône à qui en a besoin et de fournir la sépulture à un cadavre. Il est inique de ne point tendre les mains à ceux qui sont à terre ; c'est là un droit commun à l'humanité tout entière. Nul ne saurait être blâmé de réclamer un droit qui le rend utile à autrui. »

Quid, si flere me vêtes, cum vidi hominem calamitosum ? Quid, si vêtes propter aliquod honestum factum periclitanti favere ? AfTectus nostri in nostra potestate non sunt. Quaedam jura non scrlpta, sed omnibus scriptis cerliora sunt : quamvis filius famili» sim, licet mibi et stipem porrigere mendico et humum cadaveri injicere. Iniquum est collapsis manum non porrigere : commune hoc jus generis humani est. Nemo invidiosum jus postulat, quo alteri profuturus est. »

Voilà des pensées vraiment belles et rendues dans une langue qui ne laisse pas que d'être soignée. Toutefois on relève dans ses morceaux certains défauts qui, à la vérité, tiennent à l'école, mais qui sont parfois plus apparents chez lui que chez d'autres, celui, par exemple, de chercher

(1) Controo.^ I, 1, 14.

trop à se siagulanscr par quelqae développemeût nouveau, et celui surtout de remplir ses phrases d'antithèses. Cest à ce dernier tout particulièrement que s'en prend le défeo. seur de Téloquence ancienne dans le Dialogue sur les Orateurs, lorsqu'il parle « du cliquetis de Gallion, tinniius Gailionis »*. De tels défauts d'ailleurs n'étaient guère de nature à nuire à sa célébrité au milieu des générations qui suivirent la sienne. Ses discours, qu'il avait publiés, trouvèrent longtemps des lecteurs qui s'y intéressèrent, puisque sa réputation se maintenait encore au temps de saint Jérôme qui rappelait egregium declamalorem*.

Les deux autres déclamateurs qui, avec Latron et Gailion, forment le fameux quadrige, n'étaient pas comme eux compatriotes de Sénèque : run,ARELuusFi;scus^, était né en pays grec et appartenait à l'école asiatique, l'autre, avait vu le Jour à Novare. La naissance du premier doit remonter au delà de l'an GO ; car Sénèque dit « qu'à l'époque où lui-même était jeune, il n'y avait rien de si connu que les développements descriptifs de ce rhéteur et qu'alors il n'y avait pas d'élève qui ne les déclamât, tantôt sur un ton, tantôt sur un autre, chacun en quelque sorte avec sa modulation^ ». Son école était donc déjà en pleine prospérité au momentde l'arrivée de Latron àRome ; nous savons en outre qu'il y eut ensuite pour disciples, grands admira-

(i) niai, de oraU 26.

(2) Comment, ad' lésai 8, PrspJ,

(3) Cf. F. G. Lindncr. De Arellio Fusco, Breslau, 1862.

(i) « Reculo nihU fuisse me juvcnc tam notum quain lias cxpUcaUones Fusci, quas nciuo nostrum nun alius alla inclioalionc vocis veiut sua quisque modulatione cantabat •. Suasor., Il, 10.

teurs de son mérite, Ovide et Fabianus, et nous pouvons affirmer qu'il y professait encore après la publication de VÉfiéide, puisque, par goût et aussi, paraît-il, pour plaire à Mécène, il lui arrivait souvent de citer dans ses déclamations les vers de ce poème ainsi que ceux des Géorgiques^.

Par suite do son origine, il aimait mieux parler en grec qu'en latin ; mais il faisait, malgré cela, un usage très fréquent de la langiie latine, qu'il maniait avec correction et même avec élégance. Nous n'avons d'ailleurs que des fragments de ses compositions latines : ils sont très nombreux et nous permettent de reconnaître la justesse du jugement que portait Sénèque sur son talent oratoire en le plaçant parmi les premiers de tous.

Il y a dans ses discours du mouvement et de la chaleur : exemple la page que je donne à Y Appendice^, tirée de la suasoria où les Athéniens délibèrent s'ils abattront, par suite de la menace du retour de Xerxès, les monuments de leurs victoires sur les Perses. On pourrait en recueillir d'autres dans les suasoriœ qui se rapportent aux trois cents Lacédémoniens et à Alexandre le Grand'; celles qui ont Cicéron pour objet en fourniraient aussi, comme ce passage : « Tant que le genre humain subsistera, tant que les lettres seront en honneur et que l'éloquence conservera son prix, tant que durera la fortune ou le souvenir de Rome, ton génie vivra dans l'admiration de la postérité, et, proscrit un jour, tu proscriras Antoine dans tous les siècles. Crois-moi : la partie de toi-même qu'on peut t'enleverou te laisser n'est que la moins précieuse; le véritable Cicéron est celui qu'Antoine sait bien ne pouvoir être proscrit que par Cicéron lui-même. Il ne te fait pas grâce de sa condamnation, il veut se soustraire à la tienne. S'il viole sa parole, tu mourras; s'il la tient, tu seras esclave ; pour moi, j'aime mieux qu'il la viole. Par toi-même, M. TuUius, par

(!) Sua^or., III, 5; IV, i.

(2) Appendice^ ccclxxh.

(3) Suasor.,U, 1-2; IV, 1-3.

les soixante-quatre années de ta glorieuse existence, par ton consulat qui a sauvé la république, par la renommée de ton génie, qui, si tu le veux, vivra éternellement, par la république qui est morte avant toi pour t'épargner le regret de laisser au pouvoir d'Antoine aucun objet de ton atfection. Je t*en prie, je t'en conjure, n'avoue pas, en perdant la vie, à quel point tu aurais voulu ne pas la perdre. »

Quoad humanum genus incoluroe manserit, quamdîu suus liUeris honor, suum eloquentis pretiuni erit, quamdiu rei publics nostrs& aul fortuna stelerit aut memoria durnverit, admirabileposteris vigebit ingenium luum, et uno proscriplus saenulo, proscribes Antonium* omnibus. Crede mihi, vilissima pars lui est quae tibi vel eripi vel donari polest; ille verus est Cicero, quein proscribi Aotooius non putat nîsi a Cicérone posse. Non ille libi rcmittit proscriplioneni,. sed tolli desiderai suum. Si tidem deceperit Antonius, morieris; si praestilerit, servies : quod ad me atlinet, fallere eum malo. Per te, M. Tulli, per quattuor et sexaginta annos pulclire actos, per salutarem rei publics consuiatum, per aeternam, si pateris, ingenii lui memoriam, per rempublicam, qus, ne quid te putes carum illi relinquere, ante te periit, oro et obiestor, ne moriaris confessas, quam nolueris mori.^

On rencontre même chez lui des traits qui ne manquent nî de précision ni de vigueur : tel celui-ci dans la controverse des mendiants estropiés : « Jusqu'ici, pour ces enfants à la triste destinée, ce qu'on craignait, c'était : les bêtes féroces, les serpents, le froid si funeste à leurs membres délicats, et la faim ; au nombre des dangers qui menaçaient ceux qu'on exposait, nous ne comptions pas Thomme qui les élèverait. »

nia adhuc in misers sortis infantia limebantur: ferae serpenlesque et inimicus teneris artubus rigor et inopia; inter expositorum pericula non numcrabamus educntorem'.

(1) Suasor., VII, 8 9.

(2) Controo., X, 4, 21.

Ses divisions procèdent souvent par gradation. Dans la controverse de la Prêtresse livrée à la prostitution^ « Je prouverai, dit-il, qu'elle est indigne du sacerdoce, même si elle est chaste; ensuite, parce que nous ignorons si elle est chaste ; en dernier, parce qu'elle n'est pas chaste. »

Probabo indignam sacerdotio, priroum, eliamsi pudica sit; deinde, qoia nescimus an pudica sit; novissime, quia non sit pudica^.

Et dans celle du jeune homme que son père veut forcer à se laisser adopter par un riche qui a chassé ses trois flis, lorsqu'il aborde la question morale : c J'affirme, avance-tril, que tu ne devais pas laisser adopter ton fils par un autre sans un motif grave, toi moins que personne, et par lui moins encore que par n'importe qui. :»

Dico non fuisse dandum sine magna causa filium in adoptionem; dico multo minus a te ; dico minime illi *.

Comme couleur il emploie volontiers l'idée religieuse, la croyance aux prédictions. Fait-il parler le père qui veut retenir son âls après que celui-ci a déjà payé sa dette à. l'Etat par trois actions d'éclat, il le représente comme superstitieux et terrifié par de mauvais présages'. A-t-il à plaider en faveur du jeune homme qui. adopté par son oncle, a, malgré une défense expresse, secouru son père ; « Tout m'a ému, lui fait-il dire, et la nature, et la piété filiale, et cet exemple manifeste des vicissitudes humaines ; il me semblait que la Fortune se tenait debout devant mes yeux et me disait : c Voilà le châtiment de ceux qui ne nourrissent pas leurs parents I »

Movit me natura; movit pielas; movit humanorum casuum tam manifesto approbala exemple varietas. Stare ante oculos Fortuna videbatur et dicere : Talia paiiuntur qui sucs non alunt^.

(1) Controo., I, 2, 16.

(2) Id., Il, 1, 19.

^38 LIVKE CINQUIÈME. CU. 11, 7.

Mais il abuse quelque peu des moyens les plus simples' ot son argumentation parfois trop lâche et décousue laisse voir en général un certain embarras, ce qui explique pourquoi il préférait la déclamation des suasorix à celle des controverses qui réclamait un apport de preuves plus serrées. Sénèque, en prenant soin de ne pas le louer sans réserve, a émis sur lui cette critique qu'il traitait souvent avec trop de sécheresse l'exorde, la preuve et la narration : que son style était extrêmement inégal, tantôt maigre, tantôt diffus; et que, dans ses descriptions, il avait une tendance à se servir surtout des mots d'après leur éclat*. Ses morceaux descriptifs étaient pourtant ceux qui lui valaient le plus d'admiration ; il y introduisait d'ordinaire beaucoup de poésie et ne laissait pas que d'imiter, quelquefois assez heureusement, les grands poètes dont il se plaisait à faire des citations : de là sans doute la prédilection que lui témoignait son élève Ovide.

C. Alblcius Silon', qui complète le quadrige, débuta à Rome d'une manière singulière, sans doute vers l'an 23 av. J .-C. , à l'iige d'environ trente ans. Il était édile à Novare, son pays natal, une des cités les plus importantes de l'Italie Transpadane* ; un jour, raconte Suétone^, comme il rendait la justice, ceux contre qui il venait de prononcer un jugement le saisirent par les pieds et le tirèrent à bas de son tribunal. Il en fut tellement indigné, qu'il gagna

(1) Suasor., IL 11.

(2) Controo , II. Pripf., \.

(3) cr. F. G. Lindner, i)c C. Aibuciu Silo, Brcslau, 1801, 18 p. iii-4».

(4) Tac.,' Hist., I, 70.

(5) De Clar rhet.,6.

aussitôt la porte de la ville et se rendit à Rome où Taccueiliit

dansson intimité le rhéteur L. Munatius Plancus. Celui-ci,

qui pouvait, paraît-il, se glorifier d'être un ancien disciple

de Cicéron, avait l'habitude, lorsqu'il devait déclamer,

d'aposter quelqu'un qui parlât avant lui ; Albucius se

chargea de ce rôle ; mais, la première fois qu'il le fit', il s'en

acquitta si bien que Plancus n'osa point discourir de peur

que la comparaison ne s'établit à son désavantage. Ce

début assura tout de suite la célébrité du nouveau venu qui

s'empressa d'ouvrir une école où d'ailleurs il se réserva le

plus souvent à ses élèves et n'admit qu'assez rarement le

public.

Il se montra aussi au barreau, mais seulement dans les affaires qui dnvaient produire quelque bruit, et comme la coutume du partage de plaidoiries importantes entre plusieurs orateurs s'était perpétuée, il y prenait de préférence la péroraison. J'ai déjà fait allusion, à propos de L. Arruntius^ à la mésaventure par suite de laquelle il cessa de parler ainsi au forum. Il s'était servi d'une figure de rhétorique qui mettait la partie adverse au défi de prêter un certain serment qui serait dicté par lui-même; Arruntius se leva aussitôt et dit qu'il acceptait la convention; il eut beau crier qu'il n'avait point proposé de convention; les juges, qui étaient bien aises de terminer l'affaire au plus vite, prononcèrent contre son client dont la cause se trouva perdue par sa faute. Dès lors, comme « c'était un homme, dit Sénèque, d'une extrême probité, qui ne savait ni faire, nisupporter une injustice », il ne plaida plus jamais devant le tribunal des centumvirs. Il s'en consolait en répétant € qu'il n'avait nullement besoin du forum pour se produire, puisqu'il pouvait avoir chez lui plus d'auditeurs que n'importe quel avocat devant un tribunal »; il ajoutait même qu'il jouissait de cetavantage « de parler quand il voulait, aussi longtemps qu'il le voulait, et pour l'une ou l'autre partie, selon son gré. »

(1) Page ^75.

(i) Controo., VII, Prae/., 7.

Je Dc crois dODC pas que cet incident, si Tâcbcux qu'il fût. lui ait fait prendre la résolution de fermer son école et de retouropr dans son pays. Il est vrai qu'à nùW connaissance il lui arriva de défendre dans la ville ie Milan, vers l'an 12, un homme accusé de meurtre devani le proconsul L. Pisoo; nous apprenons même de Suétone qu'il faillit, à cette occasion, se créer de graves embarras; car, le licteur ayant voulu arrêter les manifestatioiu louangeuses à son égard qui devenaient trop bruyantes, il s'emporta, gémît sur la condition de cette partie de l'Italie comme si elle était uue nouvelle fois réduite en province; puis il invoqua M. Brutus, dont la statue s'élevait en face dc lui, en l'appelant l'auteur et le vengeur des lois et de la liberté, legum ac libertatis aKClorem el nniiicem. Mais cette cause plaidée par lui i\ Milan n'est pas du tout une preuve qu'il habitât alors la Gaule Transpadane; il pouvait très bien ne s'y trouver que de passage ou même ne s'y élre rendu que pour l'afïaire en question. Du reste, saint Jérôme fixe l'apogée de son enseignement de la rhétorique  l'an 6 av. J.-C, de .sorte que. si l'on supposait une fermeture de son école à ta suite du déboire qu'il avait éprouvé au forum, il faudrait en admettre la réouverture quelque temps après.

La vérité sans doute est qu'il ne renonça au séjour de Rome que lorsqu'il jugea proche le moment de mourir. Atteint d'un mal incurable, il retourna à Novare ; et quand SCS souffrances ne lui laissèrent plus de répit, il accéléra par le suicide la fin de ses maux. Sa mort, qui eut lieu, croit-on, vers l'an 10 de notre ère, fut bien celle d'un rhéteur. Une des lois qu'on se plaisait à imaginer dans les écoles pour servir de base à l'argumentation de certaines controverses condamnait à la privation de sépulture quiconque se tuait volontairement avantde s'en être expliqué devant le sénat*; il en prit l'occasion pour donner à sa

(1) • Qui CBusaalnMnatD volunUrlK morllt non approbcvarit, iasepalliu abjicialur >. Quintil . Decl., i et 337. Cf. H. B«raceqae, Op. cit., p. W-

résolution une mise en scène dramatique ; il convoqua le peuple, lui exposa, en forme de harangue, les motifs qui lui dictaientsa détermination, puis il se laissa mourir de faim.

II laissait en mourant un traité de rhétorique auquel, bien certainement, Quintilien attachait de l'importance, puisque nous voyons qu'il prend la précaution de réfuter les avis qui y étaient émis toutes les fois qu'il ne les partage pas^ Cet ouvrage est perdu pour nous. Mais nous possédons, grâce à Sénèque, un assez grand nombre de fragments de ses déclamations et parmi eux des morceaux d*uDe certaine étendue. Je donne à V Appendice celui qui se rapporte à la controverse de Flaminius faisant trancher la tète à un condamné au milieu d'un festin*. A. l'encontre d'Arellius Fuscus, c'est, en effet, dans les controverses qu'il aimait le plus à se montrer les Jours de séances publiques.

Ces jours-là, îl appelait à lui toutes ses ressources; mais il avait le tort de vouloir exposer, non pas tout ce qui devait, mais tout ce qui pouvait être dit. Son argumentation devenait très difflcile à suivre, d'abord parce qu'il entassait argument sur argument, en cherchant à consolider chaque preuve par des preuves nouvelles, et puis parce qu'il développait toute partie de la controverse comme une controverse entière, en donnant à chacune d'elles son exposition, ses digressions, ses passages d'indignation et sa péroraison. II en résultait que ses déclamations n'en finissaient pas et qu'il y en eut qui durèrent jusqu'à neuf heures. Les développements philosophiques surtout prenaient des proportions excessives.

Ses traits, qu'Asinius Pollion appelait des traits blancs, senientix albw, étaient simples, transparents, n'avaient rien d'insidieux et qui pût surprendre, mais avaient de la sonorité et de réclat. II touchait efficacement les passions, procédait avec mesure à la préparation et faisait, en géné-

(1) Cf. Inet. orat,, II, 15. 36; 111, 3, 4 et 6, 62. *

(2) Appendice ccclxxih.

542 LIVUE ClNOtlÈMË. tu. II, 7.

rai, un merveilleux emploi des figures. Son goût pour cellesci était tel qu'il en prenait parfois une pour division même de son discours. Dans la controverse, par exemple, de la sacerdos prostiiuta, où il s'agit d'une vierge prise par des pirates, livrée à un prostituteur, restée chaste malgré tout, et qui, après avoir tué un soldat exigeant et avoir été acquittée pour ce meurtre, aspire au sacerdoce, il divisa sa déclamation en trois questions au moyen d'une supposition : «Supposons, dit-il, que trois femmes briguent le sacerdoce : la première qui a été prise par des pirates ; la seconde qui a été livrée à une maison de prostitution ; la troisième qui a tué un homme ; je le refuse à toutes les trois. »

Putemus très saccrdotium pelerc; unam quae capta sit, alieram qux prostiterit, tertiam quae hominem occident, omnibus nego.

Et il plaida contre chacune d'elles séparément ^

Les mots lui venaient toujours en abondance pour exprimer ses idées, et en l'entendant, dit Sénèque*, on ne pouvait se plaindre de la pauvreté de la langue latine, tant le flot de sa parole coulait avec élégance. Son style toutefois péchait assez souvent par l'inégalité: car, parce qu'il y sentait beaucoup d'éclat, il craignait de ne passer que pour un orateur d'école, il y introduisait alors des termes vulgaires pour le tempérer, mais ne faisait par laque le souiller. Ajoutez que son goût d'une extrême inconstance le portait à adopter tantôt un modèle, tantôt un autre, à changer constamment de manière, ce qui explique comment il finit par gâter son talent et parla dans sa vieillesse beaucoup moins bien que précédemment*.

(1) Contnw., I, 2, 10.

(2) Id.y VIII, Prœ/., 3-1.

(3) /rf., P/ci/., 5.

LIVHE CINQUIÈME. Cil. ]], 8. 543

Après les quatre déclamateurs que Sénèque place en première ligne il en est un cinquième qu'il distingue encore des autres, nuUi non postprimum letradeum prœferendus, c'est Capiton ^ Où naquit-il et quelle fut sa vie? NousTignorons. Nous savons seulement qu'il dut vivre dans le même temps que Latron, puisque plusieurs attribuaient à celui-ci la déclamation qu'il avait prononcée sur Popillius. Une pareille erreur, remarquez-le, dit suffisamment son mérite. Nous avons un morceau de cette déclamation ; en voici le commencement: «J'ai traduit devant vous le plus coupable des criminels que porte la terre, ingrat, impie, assassin, deux fois parricide, qui n'est homme que de nom; je ne le re* doute pas cependant ; à ses défenseurs d'y penser ; ce n'est jamais qu'après un bienfait qu'on est tué par Popillius. Et je ne désespère pas d'obtenir sa condamnation ; car ce n'est plus Cicéron qui le défend. Mais je crains de n'être pas à la hauteur de la cause : porter plainte de l'assassinat de Cicéron par Popillius est une tâche bien plus grave que n'était celle de montrer que Popillius n'avait pas tué son père...»

Deduxi ad vos reum omnium, quos terra sustinet, nocentissimum^ ingratum, impium, percussorem, bis parricidam, hominem tanlum; nec lamen timeo; patroni viderint; nemo a Popillio nisi post beneficium occiditur. Ne damnatlonem quidem istius despero ; non enim a Cicérone defenditur. Timeo ne causse non satis faciam : major causa est occisum a Popillio Ciceronem querl quam fuit aliquando probarenon occisum patrem*.

Vous pouvez en outre lire à l'Appendice* un autre des nombreux fragments qui nous ont été conservés de ses discours;.

(1) /rf., X, Prœf., 12.

[i) Controo., VII, 2, 5.

(3) Appendice ccclzxiv.

£44 UVRE CINQUIÈME. CU. Il» 8.

ce morceau fait partie de la controverse IX, 2 dont il a été question plusieurs fois déjà et débute par un vif mouvement d'éloquence. On ne trouve pas chez Capiton les mêmes efforts que chez Albucius et chez d'autres pour ne pas avoir Tair d'un orateur d'école : il l'était très franchement, dit :Sénéque, bona fide schoUisticus eraL

La liste complète de tous ceux qui déclamaient alors en latin serait fastidieuse : je n'ai plus à revenir sur les orateurs qui, avocats réputés et déclamateurs à la fois, ont -été appréciés déjà dans le chapitre précédent; j'aurai occasion plus tard de parler de quelques-uns qui eurent un rôle sous le règne de Tibère, comme Junius Othon, M. ^milias Lépidus, M.^m.Scaurus Mamercus, etc. ; et je m'abstiens ' 4'énumérer ceux que Sénèque lui-même considère comme

P médiocres ou qu'il ne cite qu'avec blâme; mais il y en a

june quinzaine encore qu'il convient, ce me semble, de mentionner ici.

• Dans ce nombre on ne saurait négliger L. Cestius Pics\

f né vers 60 av. J.-C, à Smyrne, et qui, dans l'école qu'il vint

ouvrir à Rome, ne parlait jamais que latin. Caustique, très sévère pour les autres, d'un jugement sain et spirituel, il Jtenait, à la vérité, de son origine quelque difficulté à trouver, lorsqull improvisait, tous les mots nécessaires à la grande abondance de ses idées; mais ses élèves n'avaient pas moins pour lui une admiration sans bornes. D'une incroyable vanité, il leur avait fait partager la très haute idée qu'il s'était faite de sa valeur, et ils proclamaient, d'après sa propre estimation, sa supériorité sur Cicéron, si «bien qu'ils apprenaient par cœur les discours qu'il avait composés en réponse à ceux du grand orateur et ne lisaient plus celui-ci qu'en vue d'établir une comparaison à l'avantage de leur maître*. Sans conteste, il est facile de voir 4ans les fragments qui nous ont été conservés de son éio.

(1) cr. G. F. Lindncr, De L. CeatioPio commerUatio, ZûlUchan, 1^» l^rogr., 17 p., In 4.

(2) Controo.,i\\,Pnef., 15.

LIVR£ CIKQUIÈBIE. €U. II, '8. 545

-quence, des preuves de mérite réel ; il savait, à Toccasion, trouver les meillears moyens de persuader ; voyez» par exemple, le morceau que je cite à l'Appendice^, morceau relatif à la controverse où un père est accusé de folie par le second de ses tlls pour avoir recueilli, à la mort de Taîné quMl avait chassé, l'enfant de ce jeune homme et d'une courtisane. Mais l'enthousiasme qu'on lui témoignait provenait moins de ses qualités sérieuses que de la profusion de ses figures, de la subtilité de ses traits, de l'artifice et de la nouveauté de ses couleurs, toutes choses que la plupart des auditeurs des écoles prisaient avant le reste. Loin de combattre leur goût, il ne cherchait, lui, que leurs applaudissements, et il l'avouait. « 11 y a, confessait-il en reconnaissant le ridicule d^un de ses traits, bien des choses que je dis, non parce qu'elles me plaisent, mais parce qu'elles plaisent à mon auditoire ; mulla aulem dico non quia mihi placent, sed quia atulientibus placitura sunt.:i^^ Aussi se trouvait-il au dépourvu lorsque, par hasard, il se voyait en présence d'un homme comme Cassius Sévérus qui, pour se moquer de sa vanité, l'interrompait dans son école ou tenait à cœur de lui démontrer par une avanie qu'un orateur de son espèce n'est plus rien une fois traduit devant un tribunal'.

A côté de lui, nommons tout de suite trois de ses élèves : Argentarius, grec comme lui, mais qui ne déclamait qu'en latin, habile à improviser, quelquefois grossier et obscur, généralement persuasif et spirituel, et qui cherchait tellement à l'imiter que lui-même s'en fâchait et l'appelait son singe, ô x(ôt;x6ç [xou * ; — Alfils Flavus, né vers 35 av. J.-C.^, réputé de très bonne heure, dont nous avons quelques fragments cités comme traits et comme couleurs, à qui Cestius reprochait assez souvent un manque de goût

(1) Appendice ccclxxv. Controo., Il, 4, 2,

(2) Controo., IX, 6, 12.

(3) Voir ci-dessus pa^c 457.

(4) Controo., IX, 3, 12.

(5) R. Hess, QusBst. Ann.f p. 46.

et un abus de poésie, mais après qui cependant il osait »• rement parler^; ^ Thurius, né au plos tard en l'an 30, souvent mentionné par Sénèque, mais en fragments presque toujours très brefs, déclamateur assez sobre, quelquefois blâmé pour sa recherche excessive de l'effet et aussi pour sa tendance aux plagiats : il était de ceux qui croyaient s'approprier un trait dès qu'ils en modifiaient un mot et que, dans sa rigidité, Gassius Sévérus comparait aux toleurs qui changent les anses des coupes qu'ils ont dérobées\

Quant aux autres^ ne pouvant les classer par groupes séparés, énumérons-les dans l'ordre alphabétique.

BuTÉoN, dont récole prospérait vers l'an 15 av. J.-O., fut un rhéteur très habile à diviser une controverse, mais bizarre, et à qui, au milieu de traits et de couleurs justes, d arrivait de risquer une question extravagante'.

Clodics Sabinus déclamait en latin et en grec et peut-être est-il permis de l'identifier avec le rhéteur Sextus Clodios, de Sicile, dont Marc-Antoine reçut des leçons d^éloquence grecque et latine et dontil est question dans les PhiUppiqMs à propos précisément de la scandaleuse récompense quil obtint d'Antoine *.

Clodils Turrinus, quoiqu'il fût toujours resté en Espagne, s'était acquis une réputation assez grande et comme avocat non moins expert dans l'exposition d'une cause que rapide à la riposte, et comme déclamateur aux traits \ifs et insidieux, aux couleurs prudentes^.

Cornélius Hispanus, ordinairement concis et vigoureai, ne laissait pas de gâter ces qualités par l'Obscurité et Texagération.

Fi Lviis Sparsus, élève et grand admirateur de Latron,

(i) a Tantu concursa hominum audiebator ut raro auderet post lUao Ccstius dicerc. . Controo., I, I, 22.

(2) « Hos aiebat Severus Cassius, qui hoc facereot, simUes sUii videri taribus alienis poculis ansas mutantibus. » Co/itroo., X, 5, dO.

(3) Controo., VII 4, 3.

(A) Philip., Il, 17 cl III, 9.

(5) Controo., X, Prap/., 15-16.

rimitait le plus qu'il pouvait, mais ne lui ressemblait, dit Sénèque, que lorsqu'il disait juste la même chose: sous d*aatres mots il se plaisait à employer les mêmes traits ^ Les fragments de ses discours nous montrent un goût très prononcé pour l'antithèse. Sénèquo le présente comme un esprit sage parmi les. hommes d*école, mais comme un hoaime d*école parmi les esprits sages, hominem inter scho^ laslicos sanum, inter sanos sckolasticum *.

Gavius Sabinus ne nous est connu que par les citations faites de lui dans trois controverses et une suasoria ; mais elles dénotent de la précision avec quelque force, et npus savons qu'il obtenait du succès '.

JuLius Bassus méritait Tépithète do disertus ; il employait cependant assez souvent certaines expressions triviales qu'admiraient, à la vérité, plusieurs de ses auditeurs à l'exemple de Poriginal Albucius; de plus, il avait de l'aigreur et la manie de reproduire l'action d'un orateur du forum *.

P. NoNius AspRÉNAS, qu'îl ne faut pas confondre avec le L. Nonius Asprénas dont le procès est resté célèbre, ne manquait ni de bon sens ni de fermeté, si l'on en juge par quelques fragments d'une ceVtaine étendue tels que celui de la controverse 1, 2.

Papirius Fabianus, né probablement vers 35 av. J.-C, élève d'abord d'Arellius Fuscus, puis de Rubellius Blandus, avait acquis tout jeune de la renommée dans la déclamation; il n'échappait pas au défaut de l'obscurité et il lui manquait, avec la force oratoire, le trait acéré du combattant ; mais sa parole, qui brillait d'un éclat naturel, reflétait la tranquillité de son caractère ; il s'attachait de préférence aux développements moraux, et les suasoriœ lui convenaient mieux que les controverses ^. Il ne se livrait

(1) • UtetMitur suisverbis, Latronis scotentils. » Controo. f\f Prœf. 11.

(2) Controo., I, 7, 14.

(3) /rf., VII, 6, 19.

<4) /ci., X, Pr«/, 12.

<5) Id., H, Prœ/.y 1-3.

548 LITRE CINQUIÈME. Cil. II, 8.

d'ailleurs à cette éloquence que pour se préparer à une autre carrière ; îl écouta les leçons du philosophe Sextios et ouvrit bientôt lui-même une école de philosophie. Nous aurons à reparler de lui sous ce rapport.

RuBELLius Blandus, ué à Tibur vers 45av. J.-C.,offre cette particularité quMl fut le premier chevalier romain qui ait enseigné la rhétorique à Rome ^. Les passages que nous avons de ses déclamations nous le montrent assez inégal, mais digne néanmoins de figurer honorablement parmi les rhéteurs de deuxième ordre.

SÉPULLius Bassus, dont nous ne possédons que des fragments très courts, ne paraît dénué ni de bon sens, ni de circonspection .

YiBius Gallus, du même âge que Fabianus et sans doute, comme lui, élève de Fuscus, avait eu de très heareui débuts, mais il gâta peu à peu son talent par la folie qu'il entretint de feindre dans ses discours une sorte dMnspiration lyrique ",

C. YiBius RuFus, qui devint consul sufectus en l'an 15 ap. J.-C., affectait, chose rare pour un déclamateur, d'émettre simplement des idées simples; aussi Sénèque dit-il « qu'il parlait à la* manière antique, erat qui aniiquo génère dicerei »'; cette manière toutefois ne sentait pas moins la recherche, et les expressions populaires dont il faisait un fréquent usage n'avaient pas toujours le succès qu'il en attendait.

YoLCACiLS MosGHLs, ué à Pergame et disciple d'Apollodore, était venu à Rome dès le commencement du principal d'Auguste; condamné pour empoisonnement^, il alla ouvrir une école à Marseille et y réussit; car, malgré le défaut qu'il avait de ne vouloir rien exprimer que par figures, il ne manquait pas d'éloquence '^.

(1) Controo.^ Il, Praef,,b.

(2) Id., Il, 1, 25-26.

(3) Id. , IX, 2, 25.

i^) Voir ci- dessus, page 417.

(5) Controc.j X, Prœf.^iO.

I4VHE CINOUIÈME. CU. Il, 9. 549

Quelques qualités personoelles qu'aient pu posséder plusieurs des déclamateurs que Sénèque le Père nous fait connaître, quelques efforts même que certains d'entre eux aient tentés pour combattre les vices inhérents au genre d'éloquence qu'ils pratiquaient, il est certain que plus nous examinons les sujets qu'ils avaient à traiter et comment en général on les développait, plus ces vices nous appa* raissent.

D'abord, nous remarquons que, loin de ressembler, comme le voulait CicéronS aux causes les plus fréquentes du forum, les controverses, au contraire, s'en éloignent absolument. Ce ne sont jamais, comme dans la vie ordinaire, des questions de propriété qu'on doit y débattre; il s'y agit toujours de droit criminel et de faits tellement exceptionnels ou invraisemblables que Messala, dans le dialogue de Tacite, pourra s'écrier avec raison : « Quels sujets, grands dieux! et quelles pitoyables inventionsi »' Les situations présentées, pour la plupart, sont des plus violentes : séductions de jeunes filles, expulsions de âls par leur père, adultères, empoisonnements, faux témoignages, parricides, voilà le fond. Les thèmes sortent de la réalité commune et prennent un caractère si romanesque qu'on en retrouvera non seulement dans les Gesta romano» rum,recueilderécits,contes etlégendes populairesau moyen âge, répétés dans la vieille version {ranç&ise le Violier des htS" (oires romaines, mais jusque dans des romans du xvii* siècle comme V Ibrahim ou Vlllusire Bossa de M"' de Scudéry, où se reconnaît le thème de VArchipiraUe filia. 11 n'y a pas moins de Action dans les personnages mis eu scène : tantôt figurent des êtres ou imaginaires ou dont l'espèce, si elle

(1) De oraU, 1, 33.

(2) DiaLde oraL, 35.

S50 LIVRE CINQUIÈME. CH. Il, 9.

a existé, n'existe plus au temps d'Auguste, tantôt des individus ou monstrueux, dont les sentiments ne répondent nullement à ceux de la nature, ou qui affichent des qualités et des prétentions tout à fait anormales; ici, des braves éprouvés, des tyrans, des pirates ; là, un fils qui accuse son père de folie; un père qui écrit à des pirates de couper les deux mains de son fils, leur prisonnier; une jeune fille qui réclame le sacerdoce après qu'elle a tué un soldat pour rester chaste dans une maison de prostitution. Bien plus, la fiction s'étend aux lois qu'on adjoint aoi thèmes comme base des arguments à produire : les unes sont plus ou moins empruntées aux divers codes helléniques, d'autres calquées sur des coutumes de peuples étrangers, d*autres inventées de toute pièce; si bien que M.H.Bornecque, qui a consacré une vingtaine de pagesàun chapitre intitulé Du droit dans les controverses^ ^ le conclut par cette affirmation que, même en ne tenant aucun compte ni de la mise en scène des personnages, imaginaires, ni de Texcentricité des thèmes, sur les soixante-quatone controverses produites par Sénèque, vingt sujets seulement auraient pu, à cette époque, être réellement débattus devant un tribunal romain.

Ajoutez que, si les données des controverses manquent le plus souvent de vérité, elles manquent encore plus de précision. Le thème se présente presque toujours de manière à engager un conflit soit entre deux lois, soit entre une loi et un sentiment, soit entre deux sentiments, et pour rendre la solution aussi douteuse que possible non moins que pour donner au déclamateur la liberté la plus large, il est pris soin de n'y fournir aucun des éléments qui, dans un procès véritable, contribuent à faire la lumière et en même temps enserrent l'avocat dans des limites infranchissables. Ni les circonstances de la cause, ni les caractères des personnages en jeu ne sont indiqués: c'est le déclamateur qui les invente en disposant de ses couleurs, et le doute

(1) Op. cit, chap. III.

est tel qu'il peut à son gré, s'il est habile, défendre ou accuser, plaider même tour à tour le pour et le contre.

Je n'ai pas à m'étendre ici sur la valeur de ce système en tant que mode d'éducation de la jeunesse. Les rhéteurs prétendaient que plus les sujets des déclamations étaient extraordinaires, plus ils devaient séduire les élèves, que les difficultés créées par la singularité des matières ne pouvaient que les retenir en piquant leur amour-propre, et qu'il fallait, pour leur donner la connaissance complète de Fart oratoire, les habituer à tirer parti des causes même les plus mauvaises. Il n'en est pas moins vrai que cet enseignement était de nature à leur enlever le sons de la réalité, comme devait le constater bientôt Pétrone en disant : «Tout ce que nos jeunes gens retirent de là, c'est de se croire, lorsqu'ils viennent au forum, transportés dans un autre univers. S'ils s'abêtissent dans les écoles, c*est parce qu'ils n'y voient, parce qu'ils n'y entendent rien de ce qui se passe dans la vie pratique^». Et que ne pourrait-on dire au sujet de la déformation de leur âme ? Car en quoi leur pudeur était-elle épargnée au milieu de tous ces détails de viols, dadultères et de crimes? Quelle leçon de sagesse leur donnait-on, en n'attachant de prix qu'à la difficulté vaincue, en j ugeant le succès d'autant plus glorieux que la cause soutenue était plus mauvaise ? « Ils quittaient leurs maîtres, dit M. Boissier, avec une certaine aptitude à parler sur tous les si:uets et une tendance secrète à préférer les plus scabreux, qui faisaient bien plus briller leur talent*». Quelle estime morale enfin leur inspirait-on pour l'éloquence même ? « On avait l'habitude même, explique ailleurs le même auteur, de faire plaider aux jeunes gens, pour les mieux exercer, les deux causes contraires. Ils les soutenaient successivement l'une et l'autre avec la même indifférence, trouvant toujours quelque chose à dire, grâce aux vérités générales qui fournissent complaisamment des

(1) Pétr., Satyric, ioU.

(2) L'opposition sous les Césars^ chap. II, S 2-

raisoDs pour tout, et quand ils avaient également réussi dans les deux plaidoiries opposées, ils en concluaient qae le sujet par lui-même n'a aucune importance et que l'art coqsiste uniquement à trouver à propos de tout des arguments ingénieux et de belles phrases' .»

Les rhéteurs n'étaient pas gens à s'arrêter devant des considérations de cet ordre. Peu leur importe la sagesse puisque la philosophie n'entre pas dans le cadre de lear enseignement. Leurs leçons n'ont pour objet que l'art de parler, et encore ne les donnentrils, presque tous, que poar parler eux-mêmes. Or, ces causes, ces personnages imaginaires et de convention que leur livrent les controverses n'ayant et ne pouvant avoir en soi aucun intérêt pour eux, ils n'y cherchent que le moyen de se produire à leur avantage. Obtenirde leurs élèves et de leur auditoire des applaudissements enthousiastes, faire propager par eux learrépotation d'hommes éloquents, voilà leur but comme celui des autres déclamateurs sans école.

Le fond du thème, en somme, leur est bien indiffèrent, et comme l'indécision des termes qui l'exposent leur pe^ met une liberté entière, c'est au plan et aux questions qui en forment la division, aux couleurs qui modifient comme ils l'entendent les circonstances et les caractères, aux procédés de développements artificiels tels que descriptions poétiques, exemples tirés de l'histoire et lieux communs, qu'ils apportent leur attention; c'est aussi et surtout à la recherche des traits pour lesquels rien n'égale leur passion. Avec do pareils goûts, plus de ces magnifiques compositions çicéroniennes, aux larges périodes, où les lieux communs, et les idées générales n'étaient énoncés que pour fournir des arguments, où de toutes les parties, vivifiées par un souffie continu, se dégageait une égale chaleur, où les figures se présentaient naturellement sans aucune préparation de nature à sacrifier l'ensemble aux endroits saillants. Eux, au contraire, trou vent dans les lieux communs un moyen de se

(1) G. Boissier, Lajin du Pagan.^ Liv. Il, ch. I, $ 5.

LIVHE CINQUIÈME. CH. 1I> 9. 553

dispenser au besoin d'arguments et en font du remplissage; ils n'ont cure de cette ampleur de vue que donne la vérité sentie pour agir efficacement et constamment sur l'intelli"* gence et le cœur; mais ils affectent de ne dire rien comme tout le monde, et, pour remédier à la banalité du fond, ils éveillent l'auditoire le plus souvent qu'ils peuvent par le plaisir de surprise que peuvent lui causer la singularité de l'expression d'une pensée, une figure inattendue, une combinaison de mots inédits, une chute de phrase, une pointe, une formule concise et tranchante. < De leurs traits, certes, il en est qui pourraient être rap« proches des vérités les plus délicates que nous avons relevées dans les tragiques et des maximes les mieux dites de Publius.Syrus ; telles celles-ci :

Turpe est castigare villa ut imiteris; C'est une honte de vouloir corriger les vices en les imitant.

Cogit flere qui non sinit; Vous redoublerez les larmes, si vous les empêchez.

Estquœdam io ipsis malis miserorum voluptas; Dans ses maux mêmes, il y a pour le malheureux un certain plaisir.

Nulla satis pudica est, de qua quaeritur. Une femme n'est pas assez chaste, quand on se demande si elle Test.

Flelus huroanarum necessitatum verecunda exsecratio est. Les pleurs sont une malédiction discrète des calamités humaines.

Statuta nascentibus in finem vils dies est; Dès le jour de notre naissance est prononcé notre arrêt de mort.

Crudelius est quam mori semper mortem timere; Plus dur que de mourir est de toujours craindre la mort.

Beneficium est quod judido detur, non quod furoreaut morbo. Le bienfait n^existe que si vous avez agi par réflexion, non par folie ou par impulsion maladive.

Mais que de fois, dans la quantité innombrable de ces traits qui produisent comme un cliquetis et qui, s'ils étaient tous passables, se feraient déjà le plus grand tort par leur voisinage même, il s'en trouve de mauvais, les uns par excès de liberté, de hardiesse ou d'invraiscm-

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blance» les autres comme emphatiques, manquant dégoût, ou obscurs au point de devenir des énigmes, ou même absolument dénués de sens! Car, par le langage, on ta jusqu'à faire illusion sur le manque de pensée, et, à défaut de senterUim, on produit des mots qui y ressemblent, amnia tanquam sententias, dira Quintilien. De plus, tous les mots, s'il en résulte quelque effet, sont jugés bons à employer. La liberté dont jouissent les déclamateurs pour le fond, lis Tout aussi pour la forme ; les termes anciens, les termes familiers et grossiers ne leur sont nallement interdits. Ils peuvent tout oser. Pour réussir dans la controverse, il suffit d'avoir, avec quelque habitude, beaucoup d'aadaoe et peu de sévérité pour soi-même.

Le grand mal e?t que ce genre d'éloquence, pra^né dans les provinces aussi bien qu'à Rome par la jeunesse des écoles et par quiconque veut parler, va désormais exercer une influence considérable sur la littérature entière des siècles suivants. La belle phrase cicéronienne, aux couleurs tempérées, à l'allure régulière et calme, sera remplacée par une autre, sautillante, courte et hachée, aux tons hardis et crus, à la marche heurtée. Chez les poètes comme chez les prosateurs, aux idées solides et vraies, aux sentiments vécus on préférera la banalité, le lieu commun, l'hyperbole et l'exagération ; on abusera des métaphores, des figures, des pointes, des antithèses; la passion du trait deviendra générale, et la préoccupation principale de chacun sera, non pas d'intéresser ou d'instruire, mais do plaire. A partir d'Ovide et de Sénèque le Philosophe, dans les œuvres de qui l'esprit des controverses se fait jour à chaque instant, il ne sera plus un écrivain qui ne garde l'empreinte de la déclamation : nous la retrouverons plus ou moins même chez les plus grands» y compris Ju vénal et Tacite.

Mais si nous ne dissimulons aucun des vifs reproches qu'on adresse d'ordinaire au système des déclamateurs, reconnaissons cependant qu'il ne laisse pas que d'avoir quelques bons côtés et n'oublions pas ce qui peut être dit en sa faveur.

Aa point de vue de Téducation des jeunes gens» si malsains qae soient souvent les sc^ets et si peu de profit qu'ils doivent tirer dans la vie pratique de tout cet enseignement, la déclamation sert du moins à susciter, à entretenir leur émulation. Mieux vaut pour eux, après tout, la vivacité et l'ardeur dans un travail qui les intéresse, dussent-ils montrer du mauvais goût, que la mollesse et l'apathie, sans goût du tout, que leur aurait inspirées la pers* pective du silence imposé par les circonstances politiques.

Cette corruption même du goût qu'on impute aux écoles, en sont-elles vraiment responsables ? Et n'aurait-on pas plus raison d'attribuer la décadencé de la littérature à celle des mœurs et de la société* romaine tout entière? < Tu me demandes, écrira bientôt Sénèque le Philosophe à Lucilius, comment, à certaines époques, le style se corrompt et pourquoi les esprits se portent à certains excès qui font que la phrase tantôt est boursouflée^ tantôt prend la molle coupure du chant ; d'où vient la passion des hardiesses et des invraisemblances, des sentences brèVes, pleines de sous-entendus et qui donnent à deviner plus qu'elles ne disent ; pourquoi enflh tel siècle a usé de la métaphore sans aucune mesure. La raison en est dans la vérité courante dont les Grecs ont fait ce proverbe : « Le style est ce que sont les mœurs ». Lorsqu'un peuple manque de tenue et s'adonne aux plaisirs, on reconnaît la corruption du pays à la mollesse du langage, mollesse qui tient non pas au caractère de tel ou tel écrivain en particulier, mais aux exigences du public, au goût général. Les esprits ne sauraient difiérer des âmes : là où les âmes sont saines, bien ordonnées, sérieuses et tempérées, les esprits restent solides et sages ; une fois les âmes corrompues, la contagion gagne les esprits ^ » Plusieurs des plus grands déclamateurs d'ailleurs, nous l'avons vu, signalent eux-mêmes les inconvénients que peuvent entraîner les excès de la nouvelle manière de parler ; ils les combattent sans pou-

(1) Epist. ad Lucil., 94.

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70\t on triompher, et malgré cela, pour plaire, sont forcés de se plier en partie au mouvement de tous. Leurs écoles, à vrai dire, ne façonnent pas la société, elles en sont le reflet. « Elles n'ont fait que lui rendre, dit M. Cucheval, ce qu'elles en avaient reçu, et encore en l'améliorant. C'est d'elles, en effet, et c'est leur meilleur éloge, que sont sortis et sortiront les hommes qui ont honoré leur époque*. >

Ajoutez que, malgré le silence imposé à l'éloquence politique du forum par le maître tout- puissant de l'empire paciflé, les déclamateurs, au milieu de leurs causes Actives, maintiennent, dans une mesure aussi large que le permet une telle situation, la liberté de la parole. Leurs controverses mettent souvent en scène les tyrans et les tyranoicides, et si vagues que nous paraissent aujourd'hui les fragments que nous en avons, elles sont plus précises qu'elles n'en ont l'air entendues de loin*. Leurs héros préférés sont Mucius Scœvola et Gaton. Même toutes les fois qu'ils ont à parler des derniers moments et de la mort de Cicéron, ils proclament bien haut l'horreur que leur inspirent les proscriptions des triumvirs et un pareil forfait En présence des adulateurs d'Auguste, ils ont le courage, pour la plupart, de se montrer républicains.

Les matières qu'ils remuent, voire les plus invraisemblables, ne restent pas non plus inutiles entre leurs mains. N'est-ce pas à eux que Rome sera redevable d'un genre de littérature qu'elle ne pratiquait pas encore et n'est-il pas permis de voir l'ébauche du roman dans la complication de tant de sujets extraordinaires où ils cherchent à exciter l'intérêt par la peinture des mœurs comme par celle de sentiments exceptionnels et par la singularité des aventures ?

Pensez aussi que la vogue des écoles s'étend au loin et que, sous la forme qu'elles donnent à l'éloquence latine,

<1) Op. cit., tom. I, ch. Mil.

(2) Cf. Sebinidt, Gesch. der Denk und Glaubensfreiheity p. A**»

celle-ci ne tarde pas à suivre en tous lieux Textension des conquêtes romaines. Les Gaulois, à peine vaincus par César, voient s'ouvrir Fécole d'Autun où viennent en foule les enfants des plus nobles familles, et Moschus réunit à Marseille autour de lui l'élite de la société. Les Bretons, qui refusaient de parler la langue des Romains, vont se passionner pour elle^ Bientôt dans les plaines d'Afrique, sur les bords du Rhin, jusque dans les contrées barbares de la Dacie et de la Pannonie, comme en Gaule et en Espagne, quiconque aura quelque instruction le témoignera par le plaisir, que lui feront. éprouver les harangues des déclamateurs. Le rhéteur qui ouvre une école devient comme un porte-étendard de la civilisation, et le jour n'est plus très éloigné où Juvénal, pour signifier que la barbarie disparaît du monde entier, dira que File de Thulé,le pays le plus lointain de la terre alors connue, songe à en appeler un chez elle :

De conducendo loquilur jam rhetore Tbule. '

sans conteste la déclamation concourt puissamment à la formation de l'unité romaine.

Il y a plus encore. Le besoin qu'ont les déclamateurs de trouver dans n'importe quel sujet des raisons à tout, la recherche des couleurs, à laquelle ils sont constamment tenus, suscitent chez eux des considérations d*un ordre nouveau. Ils n'envisagent pas seulement les lois écrites, ils s'attachent surtout aux questions d'équité naturelle. Ils élèvent la voix en faveur des humbles et des faibles, auxquels ils aiment à donner le beau rôle, en présence des puissants et des riches, dont ils condamnent la dureté de cœur, le luxe et les passions. Ils protestent contre les excès de la puissance paternelle, réclament dans la famille une union basée sur les sentiments réciproques d'affection, de confiance et de bonté. Ils émettent des maximes d'une

(1) Tac, Agricol.y 21.

(2) Jiiv., XV, 112.

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générosité remarquable ; tantôt ils invoquent la fraternité universelle des peuples en fulminant contre la cruelle ma* 4adie des combats, contre l'égarement qui pousse les hommes à verser le sang les uns des autres quand ils ne sont qu'une seule race et un même sang, una siirps idemque sanguis^; tantôt ils proclament l'égalité originelle de tous les hommes et rappellent qu'il n'y a entre rhomme libre et l'esclave d'autre distinction que celle qu'a établie le jeu de la Fortune» neminem natura liberum esse, neminem servum ; hœc postea nomina singulis imposuisse Fartunam* ; ils voient un crime dans le fait de ne pas tendre la main à qui est à terre ; ils font entendre les appels les plus touchants à la pitié, à la charité'. Bon nombre de leurs paroles sont si belles qu'on a été tenté plus d'une fois de voir en eux des précurseurs de la prédication chrétienne. N'allons pas jusque-là, ce serait singulièrement exagérer leur mérite ; car en prononçant leurs sentences, ils ne sont sans doute que les échos des grands philosophes de la Grèce et leur seule intention est d'en décorer leurs discours; mais ils ne redisent pas moins les plus magnifiques maximes qui aient jamais été exprimées avant eux et que le monde romain, sans eux, n^aurait point entendues; ils les propagent; ils les font recevoir d'esprits qui y étaient réfractaires, et si inconscients qu'ils soient de l'action morale exercée par «ux, ils préparent cependant le terrain sur lequel le Chrisiianisme bâtira ^,

(1) Controo., Il, 1, 10.

(2) Controo., VII, 6, i8.

(3) Voir ci-dessus, p. 533.

(A) Cf. J. Denis, llist. des théories et des idées morales dans Tantiquité, Paris, 1856, tom. Il, p. 193 sq. ; llavct, Le Christiaoisme et ses origines, Paris^ 1871, tom. Il, p. 228; Boissier, Reo. des Deux-Moncles, op. ciL

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