livre pas sans précaution aux réflexions que lui suggère un
rapprochement si intéressant. Un peu plus il s'en excuserait.
«On a dû voir, explique-t-il, que je n'ai rien moins cherché,
depuis le début de cet ouvrage, qu'à m'écarter plus qu'il
ne convient de l'ordre des matières, en coupant mon récit
par des digressions pour procurer aux lecteurs l'agrément
de quelque distraction et à mon esprit quelque délassement.
Toutefois la mention d'un si grand roi et d'un si grand
général m'entraîne à produire ici quelques réflexions qui,
plus d'une fois, m'ont occupé à part moi, et je demande la
permission de rechercher quel eût été, pour la puissance
romaine, le résultat d'une guerre, si alors il avait fallu lutter
contre Alexandre. :»
Nibil mîDus qusesitum a principio hujus operis videri potest, quam ut plus justo ab rerum ordine declinarem varietatibusque distinguendo opère et legentibus velut deverticula amoena et requiem animo meo qusererem; tamen tanti régis ac ducis menlio, quibus saepe tacitis cogitationibus volutavi aDimum, eas evocat in médium, ut quaerere libeal, quinam eventus romanis rébus, si cum Alexandro foret bellatum, futurus fuerit.
11 tient tant à se renfermer dans son sujet que, même lorsqu'il est obligé de donner quelque renseignement sur les affaires intérieures des peuples avec qui le sénat romain a affaire et chez qui sont envoyés des commissaires pour examiner leurs différends, il ne dit tout juste que ce qu'il faut pour expliquer l'intervention dont il s'agit. Ainsi voyez, au livre XLI (ch. 25), avec quelle brièveté il expose les querelles qui mettent aux prises certaines factions des Etoliens et les dissensions des Cretois, toutes choses dont le sénat doit nécessairement s'occuper. Il les indique, mais il
610 UVRE CINQUIÈME. Cil. m, 8.
se garde bien d'en faire le récit. cCe serait sortir de mon SDjet, dit-il aussitôt, que de raconter dans leurs détails les guerres intestines des peuples étrangers: c'est déjà une tâche lourde pour moi, trop lourde peut-être, de retracer l'histoire du peuple romain.»
Sed externorum inLer se bella quo quxque modo gesta siul, pergequj non operîe est salis superque oneria suslinenli res a popu! ' romano g estas scribere.
La tâche, en elfet, que nul comme lui ne s'était imposée, réclamait un effort presque surhumain ; c'était un mériu ■ appréciable déjà desavoir en fixer rigoureusement les limites et d'avoir la ferme volonté de ne Jamais s'en distraire. Mais l'a-t-il remplie dignement ? Et, en suivant avec scrupule le plan adopté par lui, s'estril acquitté de tous les devoirs qu'impose ce genre d'écrit, a-t-il fait prouve de tontes les qualités d'un véritable et grand historien ?
La première obligation de celui qui veut écrire l'histoire est d'aimer la vérité, de la rechercher et d'être sincère.
Or, certains critiques ont parfois reproché à Tite-Live d'avoir été sou vent détourné de cette recherche du vrai par un excès do crédulité: il aurait, aies entendre, rapports toutes les traditions légendaires sur les origines et les premiers temps de Rome comme choses véridiques et remémoré de la même manière, avec naïveté, tous les prodigis consignés dans les livres des pontifes et autres. Mais il i^ufflt, pour réduire à ce qu'il vaut un pareil reproche, de citer les termes mémesdontilseservaitlorsqu'tl expliquait k's raisons qui lui faisaient mentionner ces légendes cttoos c(js faits prodigieux.
En ce qui concerne les origines, voici comment il s'exprime dans sa préface: «Les événements qui se passèrent avant que la ville fût fondée, ou qu'on songeât à la fonder, se présentent embellis par les Actions de la poésie plutôt qu'appuyés sur des monuments irrécusables : je n'ai l'intention ni de les affirmer, ni de les contester. L'anti* quité a ce privilège de mêler le surnaturel aux choses humaines pour donner un caractère plus auguste à la naissance des villes; et s'il faut laisser à quelque nation le droit de sanctifier ses origines en se faisant descendre des dieux, la gloire militaire du peuple romain est assez grande pour que, lorsqu'il lui plaît de choisir Mars comme père de son fondateur et lesien, le monde accepte cette prétention de même qu'il accepte son empire. Au reste, de quelque façon qu'on regarde ou qu'on juge cette tradition et d'autres semblables, je n'y attache pas grande importance; ce que je veux surtout, c'est que chacun s'applique à savoir quelles furent les mœurs, quelle fut la vie à Rome, par quels hommes... etc. »
Quae anlc conditam condcndamve urLem poeticis magii décora fabulis quain incorruplis rer^im gestarum monumentis Iradunlur, ea nec affirmare nec refeliere in animo est; dalur haec venia antiquilali, ut miscendo humana divinis piimordia urbium augusiiora facial; et si cui populo licere oportet consecrare origines suas et ad deos referre auctores, ea belli gloria est populo roniano, ut, quum suum conditorisquc sui parenlem Martem potissimum ferat, tam et hoc génies humans patiantur iequo animo, quam imperium patiuntur. Sed haec et his similia utcunque animadversa aut existimata erunt, haud in magno equidem ponam discrinoine; ad iiia niihi pro se quisque acriterinlendat aniroum,quœ vita, qui mores fuerint, perquos viros...
Aussi passe-t-il rapidement sur l'époque des rois et sur les premières annales de la république, périodes si pleines de traditions poétiques que.Beaufort, dans une dissertation célèbre \ s'est refusé à y voir un fond vraiment historique,
(1) Dissert, sur l'incertitude des cinq premiers siècles de Vhistoire romaine, Ulrecht, 1738. — V. Leclerc ( Des Journaux chez les Rom. ;
et queNiebuhr s'est efforcé de reconstitaer un vaste poèrD-d'où il prétendit qu'elles devaient provenir^. Il sait, loi, que jamais Rome n'a eu, dans ses commencements, de ce^ chantres analogues aux rhapsodes grecs qai avaient célébré les vainqueurs de Troie et les conquérants de la Toison d'or ; et de ce que^ dans les récits primitifs du peuple romain, il trouve des légendes pittoresques et des fables, il n'es conclut pas que tout y est fable et légende ; mais si, en ks animant de sa parole émue, il les expose tels qu'il les a reçus des ancêtres et des historiens ses prédécesseurs, il ne les donne pas non plus sans faire comprendre aux lecteurs^ qu'ils n'aient point à ajouter à tous indistinctement une foi égale. Gela est si vrai que, même pour les traditions considérées comme les plus respectables^ qui font partît intégrante de la religion et servent de base, en quelque^ sorte, à l'édifice romain^ il ose parfois produire un doute. Écoutez-le, par exemple, raconter la an de Romulus. Il commence par répéter pieusement le récit traditionnel :
Recherchée précédées d'un mémoire sur les annales des po#Uiye.«- Paris, 1838) et Pb. Lebas {Notes sur Tite-Lioe, Paris, 1877), deux sa^aats, dont réruditioD ne fait de doute pour ))er8onne, ont montré eombien pea le merveilleux introduit par d'anciennes traditions dans Tbistoire des comiBeccéments d'un peuple nous autorise à révoquer en doute l*autbenticité de cettf partie de ses annales. « Proscrire l'histoire d'un siècle parce qotl s'y mèk des fables, c'est, dit V. Leclerc (p. 166), proscrire l'histoire de tous les siècles. Les premiers siècles de Rome nous sont suspects à cause de la louv^ de Romulus, des boucliers de Numa, du rasoir de l'augure, de l'apparitido de Castor et Pollux ; des récits ornés ou défigurés ainsi ne peuvent élre solua vous que des récits tout à fait mensongers. Effacez donc alors de l'hisU^r? romaine toute l'époque de César, à cause de l^tre qui parut à sa mort dont Auguste avait fait placer limage au-dessus de la statue de son père aduptif, et que plusieurs monuments de numismatique et de glyptique nous montrent encore ; celle d'Auguste lui-même, puisqu'on le disait fils d'ÂpolIoa métamorphosé en serpent ; et jusqu'au siècle de Tacite, qui ne dédaigne pas de faire entrer dans la fortune des Vespasiens les miracles d'Alexandrie... Qu'on se souvienne que plus les temps sont reculés, plus le merveilleux dans l'histoire est fréquent et facile : on cessera sans doute d'être plus rigonreoi pour les vieilles annales des Romains que pour celles de tous les peuples du monde. »
(1) Voir 1« partie, tom. I, p. 71 sqq.
fJVRE GINOUIÈME. CU. IH, 8. .613
-« Après avoir accompli ces immortels travaux, un jour que, pour procéder au déDombrement de l'armée, il tenait une assemblée dans une plaine voisine du marais de Capra, tout à coup une tempête s'éleva avec un grand fracas et des coups de tonnerre, et couvrit le roi d'une nuée si épaisse qu'il fut dérobé aux regards de tout le peuple. Depuis Romulus ne reparut plus sur la terre. »
His immortalibus editis operibus, qaum ad exercitum recenseudum coDtionem in campo ad Gaprse paludem haberet, subito coorta tempeslas cum magno fragore tonitribusque, tam denso regein operuit nimbo, ut conspectum ejus contioni abslulerit; uec deinde in terris Romulus fuit. (I,i6.)
Vous vous imaginez que l'apothéose va être certifiée sans commentaire ; pas du tout. L'auteur dépeint les sentiments de la foule. 11 la montre, lorsque le ciel s'est rassénéré et qu'elle s'est aperçue de la disparition du roi, toute consternée d'abord, malgré l'affirmation des sénateurs qui disent l'avoir vu enlever dans les airs, puis, à l'exemple de quelques voix qui se sont élevées les premières, saluant d'acclamations unanimes en Romulus un dieu, fils d'un dieu, roi et père de Rome, enfin implorant son céleste appui, le conjurant de veiller à jamais sur sa postérité. Et il ajoute: •cJe crois bien qu'il ne manqua pas alors de gens qui tout bas accusèrent les sénateurs d'avoir déchiré Romulus de leurs mains ; car ce bruit aussi a circulé, mais sourdement. L'admiration qu'inspirait le héros et la terreur générale firent accueillir l'autre version: l'habileté même d*un liomme contribua, parait-il, à affermir cette croyance. »
Fuisse credo tum quoque aliquos, qui discerptum regem patrum ^anibus taciti arguèrent; manavit enim base quoque, sed perobscura iama; illam alteram admiratio vîri et pavor praesens nobilitavit. Et «onsilio etiam unius hominis addila rei dicitur fides.
Il rappelle alors comment* au milieu des regrets du peuple animé contre le sénat, Julius Proculus, dont la parole avait du crédit, se présenta bientôt devant l'assemblée, lui transmit les paroles qu'il venait d'entendre de Romulus
lui-même, desceDdu du ciel pour annoncer aux Romains, par sou entremise, que leur ville devait devenir la capitale de Tunivers etqu^aucune puissance sur terre ne pourrait, s'ils voulaient se livrer à Tart militaire, résister à leurs armes. « Il est difficile de se, figurer, concIuMl, quelle confiance inspira ce récit et combien furent adoucis, par la certitude désormais acquise de l'apothéose de leur roi^ les regrets du peuple et de l'armée. »
Mirum, quantum illi viro nuntianli baec Gdei fuerit, quamque desiderium Romuli apud plebem exercitumque facta fide immortalitatis fénitum sit.
On ne saurait, ce me semble, exiger d'un Romain, et d'un Romain faisant profession de respect pour la religion nationale, une preuve plus |grandc de liberté d'examen et do parole.
II en est de même des prodiges com plaisamment énumérés par lui au commencement de chacune des années que doivent, en général, marquer des faits importants. S'il les rapporte avec tant de soin, ainsi que les sacrifices et les fêtes religieuses ordonnés comme expiation, ce n'est pas tant parce qu'il croit à tous indistinctement ou pour inciter ses lecteurs à y croire que pour donner une idée des croyances de ceux dont il présente l'histoire. De tels détails, à son avis, sont un appoint nécessaire au tableau de ces mœurs dont sa préface a prescrit Tétude attentive. « Je n'ignore pas, explique-t-il, que la même incrédulité qui, de nos jours^ empêche de croire qu'il y a des présages envoyés par les dieux, empêche aussi de publier les prodiges et a*en faire mention dans les annales. Mais, quanta moi, lorsque je décris les temps passés, mon esprit, en quelque sorte^ prend des idées antiques, et ces faits que nos aïeux si sages traitaient en affaires d'Etat, je me ferais scrupule de les considérer comme indignes de figurer dans mon récit.:»
Non sum nescius, ab eadem negligentia, quia nihil deos portendere vulgo nunc credant, neque nuntiari admodum ulla prodigia in publi-
cum neque in annales referri. Ceteruroet mihi, vetustas resscribenti, nescio quo pacto, antiquus fil animus, et qusedam religio tenet, quae illi prudentisaimi viri publiée suscipienda censuerint, ea pro indignis habere, qu» in meos annales referara. (L. XLIII, i3.)
II lui arrive même, bien des fois, de ne point dissimuler le doute que lui inspirent tant de choses merveilleuses et ce n'est pas sans maintes restrictions qu*il les mentionne. Parle-t-il, au livre III, des trois jours de fériés qui, en Tan 463 avant notre ère, remplirent tous les temples d'une foule d'hommes et de femmes implorant la clémence des dieux au sujet de signes terribles, « on avait vu, dit-il, quantité de feux briller au ciel, on avait vu d'autres prodiges encore, ou Ton avait cru les voir sous l'empire de la terreur ; porlenlaqiéealia aut observatuoculisaut vanas exierrilis ostentavere species >. Au livre V, à propos de la prise de Véies, a-t-il à rappeler le récit fantastique de la prédiction de l'aruspice véien entendue des Romains dans la mine creusée par eux, il juge bien suffisant, dans ces événements lointains, d'accueillir pour vrai le vraisemblable, et croit ne devoir pas prendre la peine d'affirmer ou de combattre des légendes de cette sorte, plus faites pour la mise en scène d'un théâtre ami de merveilleux que pour la véridique histoire, « in rébus tam antiquis, si, qusB similia veris sint, pro veris accipianlur, salis habeam; hœc ad ostentalionem scenx gaudeniis miraculis aptiora quam ad fidem neque affirmare neque refellere operx prelium est :». Puis, quelques lignes plus loin, lorsqu'il vient do dire l'accident arrivé à Camille qui, en glissant, tomba à terre immédiatement après la prière prononcée par lui à la suite de la prise de la ville, il ajoute, non sans un air de scepticisme : « cette chute devait ensuite, pour ceux qui trouvent dans les événements accomplis des indications de l'avenir, devenir le présage de la condamnation de Camille lui-même ainsi que du désastre et de la prise de Rome arrivés quelques années plus tard ; idque omen perlinuisse postea evenlu rem conjeclantibus visum ad damnationem ipsius Camilli, caplœ deinde urbis romanœ, quod post
paucos accidit annos, dadem, » Au livre XXIV, se fait-il Técho de la croyance qu'au temple réputé de Crotone il y avait un autel dont la cendre n'était jamais enlevée par aucun vent, il remarque qu*à tous les lieux célèbres la foi populaire rattache toujours quelques miracles : « Ac miracuia aliqua affingunt, tUplerumque tam insignibus locis : fama esi, aram esse in vestibule templi, cujus cinerem nullo unquam tnaveri wnêo. » Et, dans le même livre, se met -il à énumérer les prodiges qui signalèrent Tannée 214, il attribue nettement à la crédulité des esprits superstitieux et simples le grand nombre de ceux qu'on annonça alors de tous les côtés à la fois : « Prodigia eo anno mulla nunliata sunt, quœ quo magis credebani simplices ac religiosi homines, eo plura nunttabafUur ». Au livre XXVII, même constatation encore pour les prodiges de l'an 208 : dans le dénombrement qu*il en présente, il ea trouve d'un ordre si futile qu'il s'indigne de la sotte superstition qui fait intervenir les dieux jusque dans les moindres bagatelles : « adeo minimis etiam rébus prava religio inscrit deos^\ > Il n*y a donc pas eu chez lui un excès de tendances superstitieuses capable de faire obstacle au goût du vrai.
Nous avons d'ailleurs des preuves nombreuses de la recherche incessante qu'il en faisait. Non pas sans doute qu'il y suivît les règles minutieuses de la critique moderne et qu'il s'imposât le travail des grands historiens d'aujourd'hui qui tiennent à recourir eux-mêmes aux sources originales sans vouloir s'en rapporter aux citations de ceux qui les ont consultées avant eux.
Les documents qu'avaient eus à leur disposition les Romains qui, les premiers, s'étaient occupés de rédiger
(i) Voir L. 111, 5 ; V, 2i ; XXIV, 3 et 10 ; XXVll, 23.
l'histoire nationale sous une forme littéraire, ne manquaient pas, se contrôlaient pour ainsi dire mutuellement, et leur avaient permis de reproduire, non sans exactitude, la série de tous les événements. Il ne faut même pas en excepter les faits des temps reculés; car, si beaucoup de ces documents les concernant avaient disparu, comme le rapporte Tite-Live (VI, 1), lors du sac de Rome par les Gaulois, la plupart étaient restés, les uns qui furent sauvés alors avec les objets de culte, les autres qu'on prit soin de renouveler ensuite à Taide de ceux qui leur servaient de contrôle. En somme, il y avait, lorsque parurent ces premiers écrivains, c'est-à-dire vers Tèpoque des guerres puniques, pour dresser le bilan des faits qui avaient contribué jusque-là au développement de la puissance romaine, des sources très précieuses et très variées; j'ai parlé de chacune d'elles dans la première partie de mon ouvrage; c'était : les Annales des Pontifes ou Grandes Annales, les Livres sacrés, les rituels et les chants religieux ; les LiM lintei, les livres des magistrats et les tables des censeurs ; les lois royales, les sénatus consultes et les plébiscites ; les traités ; les tables triomphales, les inscriptions et les monnaies ; les chants des festins, des triomphes et des funérailles, ainsi que les archives des familles et les images des ancêtres; les monuments, les édifices et les statues. On peut encore y ajouter les archives des peuples voisins, pièces que les conquêtes ou les alliances successives avaient naturellement fait entrer dans le domaine de la science romaine.
Évidemment Tite-Live n'a pas confronté personnellement tous ces documents originaux. II y a recouru plusieurs fois : c'est directement aux rituels des pontifes, par exemple, qu'il a puisé plusieurs formules religieuses dont étaient accompagnés certains actes publies et dont j'ai fait connaître les termes : celle qui servit à sceller, sous le règne de Tullus Hostilius, le traité avec les Albains, au moment du combat des Horaces et des Guriaces, c'està-dire le plus ancien traité dont Rome eût conservé la
mémoire ; celle de I» loi sur l'attentat à la majesté publique, de perduellione, à propos du jugement d'Horace, meartrier de sa sœur ; celle du fécial pater pairaius dans les déclarations de guerre ; celle dont il fut fait usage sous le règne de Tarquin l'Ancien pour la reddition de la ville de Collatie; celle de la devolio dans les, actes de dévouement du consul P. Décius Mus au milieu d'un combat contre les Latins et, quarante-cinq ans plus tard, de son fils le proconsul au milieu de la guerre des Samnites ^. 11 a mentionné de même, sans en emprunter vraisemblablement la citation à personne, les inscriptions de plusieurs tables triomphales : celle qu'on plaça sur la statue rapportée de Préneste par le dictateur T. Quinctius; celle qui figura sur deux cadres, au Champ de Mars dans le temple des dieux marins et au Capitole dans le temple de Jupiter, pour célébrer la victoire de L. .^milius Régillus sur la flotte d'Antiochus ; celle qui expliquait le tableau mis dans le temple de Matuta pour rappeler les succès de T. SemproniusGracchus en Sardaigne. Et puis aussi, comme je Tai montré en traitant des Grandes Annales, le caractère particulier de plusieurs de ses récits rend non douteuse Tempreinte qu'ils en ont reçue '. Mais si Ton voulait dresser la liste complète des passages où se manifeste avec certitude son recours direct aux vieux monuments, elle ne serait pas bien longue, et nous pouvons affirmer, en définitive, que, ces recherches archéologiques ne répondant pas à la nature do son talent, il a mieux aimé lire les auteurs qui y avaient procédé et porter son étude sur ses devanciers, en prenant soin toutefois de les comparer entre eux et de ne point s'en rapporter à n'importe quel témoignage.
Nous ne savons pas au juste combien de ces auteurs il a compulsés. 11 semble bien quelquefois avancer qu'il lesâ
(i) Tit. Liv., I, U, 26, 32, 38; VIII, 9. — Cf. l" partie, liv. I, ch III, < et ch. V, 3.
(2) Tit. Liv., VI, 29; XL, 52; Xil, 28.
(3) 1" partie, tom. 1, p. 155.
las tous : « J'ai suivi, dit-il au chapitre 20 du livre IV, tous les auteurs qui m'ont précédé ; omnes anie me auclares secwitis » ; « ces magistrats, dit-il de même, au chapitre 21 du livre YII, en y parlant des quinquévirs nommés en Tan 352, ont mérité par leurs travaux et leur équité que leurs noms fussent signalés dans le récit de tous les annalistes ; merili œquilale curaque sunt, ut per omnium annalium mànumenta célèbres nominibus essent. :& Mais, par ces expressions générales, ainsi que par celle-ci du livre XXXII (eh. 6) « Tous les autres écrivains grecs et latins, dont j'ai lu les annales, rapportent... ; Cœteri grspci et lalini auclores, quorum quidem legi annales, iradunl.., :&, il faut entendre sans doute une affirmation qui porte, non pas sur tous ses devanciers, mais sur tous ceux dont il s'est servi. L'opinion contraire, qu'ont soutenue plusieurs critiques tels que Lèvesque* et Chr. Kruse', nous forcerait à supposer un travail vraiment trop considérable. D'autre part, nous ne trouvons aucune mention spéciale de certains auteurs célèbres : ainsi Yarron, qui, dans ^^s Annales et surtout dans son fameux ouvrage des Antiquités humaines et divines^, avait donné une si large place à l'histoire des origines et des premiers temps de Rome, ne se trouve pas une seule fois cité dans la première décade où nous attendions son nom. De ce silence on ne saurait conclure, ce me semble, que Tite- Live ait ignoré complètement un pareil auteur, si rapproché de lui. Il pouvait certes, user de ses prédécesseurs sans être tenu d'invoquer nominativement leur autorité ; et nous n'ignorons pas que tel était souvent son procédé, soit qu'il les tût tout à fait, soit qu'il les qualifiât de termes anonymes comme « les anciens écrivains :» ou < les autorités les plus digues de foi » vetustiores scriptores ou quibus dignius credi est *. En tout cas, nous ne pouvons exa-
(1) Hitft. roin. t. I, pp 18, 20.
(2) Comm.deflde Lioii, Lips., 1811, p. 10.
(3) Iro partie, tom. III, p. 577 sq.
[i) L. III, 23 ; Vlll, 2G.
miner le choix qu'il a fait des sources auxquelles il puisait «t chercher à déterminer l'estime qu'il avait pour les écrivains lus par lui qu'autant qu'il nous a livré leurs noms. Un de ceux qu'il cite le plus volontiers est Q. Fabius Pictor. C'était, vous vous en souvenez \ le plus ancien des annalistes romains : après avoir été honoré de plusieurs charges publiques et avoir pris part à la deuxième guerre punique, sénateur, il avait écrit, tant en latin qu'en grec, toute l'histoire nationale depuis la fondation de Rome jusque et y compris les événements de son temps. Denys d'Halicarnasse le considérait comme le meilleur des guides, s'en tenant en plusieurs circonstances à son seul témoignage' ; Polybe lui-même, tout en combattant parfois ses assertions, prisait si haut son caractère qu'il regardait comme impossible d'attribuer les quelques erreurs dont il l'accusait à un manque de sincérité et n'en voyait la cause que dans l'ardeur de son patriotisme '. Rien d'étonnant, après cela, que Tite-Live se soit plu à recourir à lui. Tantôt il invoque simplement son autorité comme celle du plus ancien des historiens: ainsi fait-il au chapitre 44 du livre I au sujet du dénombrement du premier lustre. Tantôt il explique les raisons qui lui font préférer sa version à celle d'un autre, comme dans ce passage où il est question des richesses de Pométia,qui avaient dû d*abord suffire à la construction entière du temple de Jupiter sur le mont Tarpéien et qui suffirent à peine aux fondations :
Eo magis Fabio, prsBlerquam quod antiquior est, crediderim, quadraginta ea sola talenta fuisse, quam Pisoni, qui quadragiota millia poDdo argenti seposita in eam rem scribit, summam pecuni» neque ex unius tum urbis pneda sperandam et nullius ne horum quidem masnificentis operam fundamenta non exsuperatUram. (I, 55.)
Sur ce point, je m*cn rapporterais plutôt à Fabius, d'ailleurs plus ancien, qu*à Pison. Selon Fabius, ces richesses auraient été de qua-
(1) 1« partie, tom. III, p. 276 sq.
(2) IV, 6 et VII, 71.
<3) Pol., I, U.
raDte talents. Selon Pison, il y eût eu en réserve pour ce projet quarante mille livres pesant d'argent; une telle somme n'aurait jamais pu provenir alors du pillage d*une seule ville et elle aurait plus que suffi pour les fondations de n'importe quel monument, même pour celui de ce grandiose édifice.
Tantôt aussi il répète ropinion de Fabius sans marquer de préférence par rapport à une autre qu'il émet en même temps, comme à propos des trophées brûlés par le maître de cavalerie de Papirius» lequel avait vaincu les Samnitesen Tabsence de son général :
Magister equitum, ut ex tanta caede, mullis potitus spoliis congesta in ingentem acervum ho&tilla arma subdito igné concremavit» seu votum id deorum.niîpÎBm Xuil^seu creéere libet Fabio auctori, eo faclum,ne suaegloriee fruclum dict&tor caperet nomenque ibi scriberet aul spolia in triumpho ferret. (VIH, 30.)
Le maître de la cavalerie, qui d'un si grand carnage avait retiré de nombreuses dépouilles, rassembla en un immense monceau les arme& ennemies et y mit le feu, soit quMl accomplit ainsi un vœu fait à quelque dieu, soit qu'il voulût, si nous en croyons l'historien Fabius^ empêcher le dictateur de recueillir le fruit de cette gloire, d'inscrire Bon nom sur ces trophées et de faire figurer ces dépouilles dans son triomphe.
Mais même lorsqu'à la version de Fabius il en préfère uneautre, il ne laisse pas, après avoir exposé celle-ci, d'énoncer aussi, comme par respect, celle du vieil auteur. S'il adopte, par exemple, Tavis de ceux qui croient que Corio* lan périt jictime de la haine des Volsques peu de temps^ après avoir fait sortir, à la prière de sa mère, leurs légionsvictorieuses du territoire romain, il ajoute : « D'autres disent qu'il mourut autrement. Je lis dans Fabius, le plus an* cien certes de tous nos historiens, qu'il vécut j usqu'à un âge avancé. Fabius du moins cite le mot qu'il aurait répété souvent sur la fin de sa carrière : l'exil est bien plus pénible pour un vieillard. »
... périsse tradunt alii alio leta. Apud Fabium, longe antiquissimum auctorem, usque ad senectutem vixisse eumdem invenio^
refert certe, hanc sœpe eum exacta state usurpasse vocem, mullo miserius seni exsilium esse; (11, 40.)
L. Cincius Alimentus, lui aussi, était ancien ^ Ses annales, à la vérité, étaient écrites en grec, mais, comme celles de Fabius, elles s'étendaient de la fondation de Rome à la seconde guerre pnnique. Son goût pour l'archéologie lui avait fait cultiver les plus vieux monuments et nul n'avait connu mieux que lui les divers événements de la guerre à laquelle il avait assisté; car il avait été prisonnier d'Annibal, préteur en 210, propréteur en Sicile, etc. Denysd'Halicamassele louait de son exactitude. Tite-Live ne pouvait point le négliger. Il le nomme plus d'une fois. Dans la première décade, il le cite à propos de la cérémonie du clou comme un des historiens qui se sont le plus attachés à la recherche des vieilles formules et des cérémonies antiques. « Chez les Volsiniens aussi, constate-t-il, on indiquait le nombre des années par des clous enfoncés dans le temple de Nortia, déesse étrusque; le fait est affirmé par ■Oiûcius, auteur qui a étudié avec le plus grand soin les monuments d'une telle antiquité. :»
Yulsiniis quoque clavos indices numeri annoruiu fixos in templo Nortiae, elruscœ deae, comparere, dlligens talium monumentorum auclor Cincius affirmai. (Vil, 3.)
Dans le premier livre de la troisième décade, il mentionne et discute son avis au sujet du nombre de troupes qu'avait Annibal à son arrivée en Italie. « Sur ce point, dit-il, on n'est point du tout d'accord. La plus forte évaluation lui donne cent mille fantassins et vingt mille cavaliers; la plus faible, vinj?t mille hommes d'infanterie et six mille chevaux. L. Cincius Alimentus, qui fut, comme il l'écrit, prisonnier d'Annibal, serait pour moi une autorité décisive, s'il n'eût jeté quelque trouble dans son calcul en y comprenant des Gaulois et des Liguriens : si on les compte^
(1) Voir i" partie, lora. Il, p. 281 sq.
quatre-vingt mille lantassins et dix mille chevaux furent conduits en Italie; mais vraisemblablement, et plosieurs historiens en font foi, l'armée n'eut ce nombre que par Tadjonction de ces peuples. Gincius d'ailleurs afârme tenir d'Annibal lui-même qu'il avait perdu trente-six mille hommes et un nombre considérable de chevaux et d'autres bêtes de somme depuis le passage du Rhône jusqu'à son arrivée en Italie. »
Quanlse copise transgresso in Italiam Hannibali fuerint, nequaquam inter auctores constal. Qui plurimum, centum millla pediUim, viginti equilum fuisse scribunt; qui minimum, vlginti millia peditum, sex equilum. L. Cincius Alimentus, qui captum se ab Hannibaie scribit, maxime me auctor moveret, nisi confunderct numerum Gallis Liguribusque additis; cum his ocloginta millia peditum, decem equilum adducta (in Italia magis affluxisse veri simile est, et ita quidam auctores sunl); ex ipsoautem audisse Hannibale, postquam Rhodanum transierit, Iriginla sex millia hominum ingentemque numerum equorum et aliorum jumentorum amisisse. (XXI, 38.)
11 ne dit pas qu'il puise aux annales de Cincius lorsqu'il parle des diverses missions qui lui furent confiées; mais, quand il nous le montre, par exemple, au livre XXVI (ch. 21 et 28) préteur en Sicile; au livre XXVII (ch. 5), y faisant l'intérim en l'absence de Lsevinus ; (ch. 7 et 8) propréteur dans Tancien royaume de Hiéron ; (ch. 26 et 28) chargé de faire le siège de Locres; (ch. 29) allant dire au consul Crispinus de revenir à Rome; et, au livre XXIX (ch. 20), accompagnant la commission d'enquête chez les Locriens, il est évident que, pour ces circonstances particulières plus encore que pour les autres, il ne laisse pas de le consulter.
A peu près à la même époque que Gincius Alimentus, le sénateur G. Acilius Glabrion * avait également écrit en grec des annales romaines, remontant jusqu'aux origines; et cette œuvre avait été traduite en latin. Peut-être fautil supposer que Tite-Live ne la lisait que dans la traduc-
(1) 1» partie, tom. 11, p. 274.
624 UtRE CINQUIÈME. CU. III» 9.
tion ; car, deux fois seulement, il la mentionne nommément comme une de ses sources, et, les deux fois, il met en avant le nom du traducteur. C'est d'abord au livre XXV (ch. 39) à propos du nombre des Carthaginois tués dans la défaite que leur infligea le chevalier L. Marcius : « Trentesept mille ennemis environ, dit-il, y périrent, d'après Clandius, qui a traduit du grec en latin les annales d'Acilius »;
Ad triginta septem miilia hoslium cœsa, aucior est Claudius, qui Annales Âcilianos ex graeco in latinum sermonem verlit.
Puis, c'est au livre XXXV (ch. 14) au sujet d'une entrevue qui aurait eu lieu à Éphèse en Tan 192, entre P. Scipion l'Africain et Annibal : « Claudius, reproduisant les livres grecs d'Acilius, rapporte que Scipion faisait partie de l'ambassade et eut un entretien à Ephèse avec Annibal » :
Claudius, secutus graecos Acilianos libros^ P. Africanum in ea fuisse legatione tradit, eumque Epbesi collocutum cum Hannibale.
Le grand travail historique de Caton De originibtbs aurait dû vivement attirer son attention pour la composition de la première décade : nous pouvons être surpris qu'il ne l'y ait pas cité du tout. Je sais bien que, sur les sept livres de cet ouvrage, un seul était consacré à Rome ', qu'en outre Caton y racontait les faits en présentant le moins de noms possible et qu'il ne les rangeait pas selon le classement des annales, toutes choses qui ne concordaient nullement avec le plan de Tite-Live ; mais il s'y trouvait certainement, même dans les livres traitant des villes principales de l'Italie et des peuples qui avaient mené la guerre contre Rome, des renseignements dont il eût pu tirer grand profit. Il semble cependant n'avoir consulté les œuvres de Caton qu'en rédigeant l'histoire de son temps et que lorsque fut arrivé le moment de parler de ses actes. Il le fait d'ailleurs avec grand éloge ' ; présente, avec toute sa conduite, plu-
(1) 1<-o partie, tom. II, p. 326 sq. (â) XXXIX, 40.
sieurs de ses paroles ^ ; mentionne les harangues acerbes de sa censure, qu'il a sous les yeux * ; trouve si beau le plaidoyer prononcé par lui en faveur des Rhodiens qu'il renonce à lui prêter en cette circonstance un discours de son invention et cite à ce propos précisément les Origines : « Les Rhodiens eurent un chaleureux défenseur dans P. Caton qui, malgré son caractère ordinairement rude, se comporta cette fois en sénateur indulgent et doux. Je n'affaiblirai pas ici, en le résumant, son éloquent discours ; vous le trouverez en entier dans le cinquième livre de ses Origines » :
Plurlmum causam eorum adjuvit M. Porcius Calo, qui, asper ingenio, tum lenem mitemque senatorem egit. Nod inseram simulacrum viri copiosi. quae dixerit, referendo; ipsius oratio scripta extat, Originum quinto libro inclusa. (XLV, 25.)
Le De Originibus est aussi très nettement mentionné, au livre XXXJVich. 5), dans un discours de Valérius contre la loi Oppia et dans un autre passage du même livre (ch. 15) où est discuté le nombre des Espagnols tués à la bataille gagnée sur eux par Caton près d'Empories : « D'après Valérius d'Antium plus de quarante mille ennemis auraient été tués ce jour-là; quanta Caton lui-même, qui cependant ne dépréciait pas ses hauts faits, il se contente de dire qu'il y en eut beaucoup, sans préciser le nombre : »
Valérius Antias supra quadragtnta mil lia bostium csesa eo describit; Ca(o ipse, haud sane detrectator laudum suarum, multos cœsos ail, numerum non adscribit.
Enfin la periocha du livre XLIX indique encore une citation du même ouvrage, de sorte que, si négligé qu'il ait été pour la première décade, nous sommes en droit d'affirmer qu'il est devenu dans la suite une des sources principales
(1) Exemple : xxxiv, 9.
(2) xxxix, Ât.
de notre auteur pour le temps où vivait Caton, ce personnage si curieux à étudier et qui tint^ durant une très longue vie, un rôle on ne peut plus important dans l'histoire de Rome.
Peu après Caton, L. Calpurnius Pison^ avait écrit en sept livres étendus toute une histoire romaine jusqu'aux premières années du vir siècle de Rome. Préteur, consul, censeur, général habile et jurisconsulte renommé, non moins que très savant archéologue, il s'était fait, par ses mœurs et son caractère, une telle réputation de probité qu'on Tavait surnommé Frugi, Vhonnèie homme. Aussi ses écrits avaient-ils un grand prix et le regardait-on, ainsi que devait l'appeler Pline le Naturaliste*, comme un historien de grande autorité, gravis auctor, Tite-Live prend donc soin de le consulter. 11 le cite souvent dans sa première décade, non pas qu'il soit toujours de son avis ; car vous venez de voir que, sur la question des richesses réservées par Tarquin pour l'érection du temple de Jupiter Capitolin, il adopte l'opinion de Fabius Pictor plutôt que la sienne ; mais il trouve chez lui des listes précises de magistrats que d'autres ne lui fournissent pas, comme celle des cinq tribuns du peuple de l'an 471, et il fait d'ordinaire grand cas de ce qu'il dit lorsqu'il le trouve en désaccord avec des historiens moins anciens. La preuve en est le passage suivant du livre X (ch. 9) qui a rapport à l'élection des consuls et des édiles do l'an 300-299:
In eum annum quum Q. Pabiuro consulem non petentem omoes diccrent cenlurise, ipsum auclorem fuisse Macnr Lîcinius ac Tubero tradunt dilTerendi sibi consulalus in bellicosiorem annum ; eo anno niajori se usui rei publicse fore urbano geslo magislratu ; ita nec dissimulantem, quid mallet, nec petentem tamen, aedilem curulem cum L Papirio Cursore faclum. Id ne pro cerlo ponerera, vetustior annalium auclor Piso eiïecit, qui eo anno œdiles curules fuisse tradit G. Domitium, Cn. fillum Galvinum et sp. Carvilium Q. filium Maxi-
(1) Voir Iw partie, ton». II, p. 342 sq.
(2) Hist. nat., Il, 53.
mum. Id credo cognomen errorem in œdilibus fecisse, secutamque fabulam mixtam ex œdiliciis et consularibus comitiis, convenientem errori.
Cette année-là, au dire de Macer Licinius et de Tubéron, comme» dans l'élection consulaire, toutes les centuries portaient leurs suffrages sur Q. Fabius, qui ne 8*était pas mis sur les rangs, luimême aurait demandé qu'on remit son consulat à une année où il y aurait des guerres plus sérieuses, ajoutant que, pour l'instant, il serait plus utile à la république dans une magistrature civile. Laissant ainsi comprendre ce qu'il désirait, sans cependant le demander, il aurait été nommé édile curule avec L. Papirius Gursor. Pour moi, je me refuse à certifier le fait, quand je lis dans les Annales de Pison, plus anciennes que les leurs, que les édiles curules de cette année furent C. Domitius Calvinus, fils de Cnéius et Sp. Carvilius Maximus, fils de Quintus. Je pense que c'est le surnom de Maxîmus qui a produit Terreur au sujet des édiles et par suite a amené la fable compliquée de ce mélange des élections de l'édililé et du consulat.
Ck)atemporaiQ des Gracques, L. Cselius Antipater* avait publié un travail en sept livres qui traitait presque exclusivement de la seconde guerre punique. Tite-Live, dans sa troisième décade, ne le néglige pas. Il est loin de Taccuser d'un manque de recherches ; car, il constate chez lui, à propos de la mort du consul Marcellus, « Ténumération de trois versions différentes : la première, fondée sur la tradition; la deuxième, fournie par l'éloge funèbre prononcé par le fils, témoin oculaire du fait; et la troisième, donnée par lui comme exacte d'après ses recherches personnelles : »
L. Gselius triplicem rei gestae ordinem edit : unam traditam fama ; alleram scriplam laudatione filii, qui rei gestœ interfuerit; tertiam quam ipse pro inquisita ac sibi comperta adfert. (XXVII, 27.)
Mais il ne se contente pas toujours de mentionner son opinion (XXVIII, 46 et XXIX, 35) ; il semble parfois se défier quelque peu de la tendance qu'a cet auteur à exagérer les
(1) \^ partie, tom. Il, p. 351 sq.
choses et aussi à se singulariser. Ainsi, lorsqu'il s'agit du nombre d'hommes et de chevaux embarqués sur la flotte de Scipion partant pour l'Afrique, il rappelle ses expressions d'excessive enflure qui, «sans énoncer aucun chiffre, donnent l'idée d^une multitude infinie »»
Caelius ut abstinet numéro, ita ad immensum multitudinisspeciem auget.(XXlX, 25.)
Et sur la question de la traversée, il le montre en désaccord avec les autres historiens. «Si j'ai rapporté, dit-il, que cette navigation fut heureuse, sans confusion, sans désordre, je l'ai fait sur la foi d'un très grand nombre d'historiens grecs et latins. Seul, Gaelius raconte que la flotte^saof qu'elle ne fut pas engloutie dans les flots, souffrit toutes les fureurs du ciel et de la mer ; qu'emportée par la tempête loin do l'Afrique, elle fut poussée vers l'île d'Egimore d'où elle reprit à grand peine sa route ; et qu'à l'arrivée, les navires menaçant de couler, les soldats, sans attendre l'ordre du général, se jetèrent sans armes dans les chaloupes comme au milieu d'un naufrage et gagnèrent le rivage avec un grand tumulte » :
Prosperam navigationem sine ierrore ac tumullu fuisse, permuIUs Grsecis Latinisque auctoribus credidi. Gaelius unus, praelerquam quod Doo mersas Huctibus naves, ceteros omnes caelestes maritimosque terrores, postremo abreptam tempestate ab Africa classero ad insulam ^gimurum, inde aegre correctum cursum exponit, e% prope obrutis navibus, injussu imperatoris scaphis, haud secus quam naufragOB, milites sine armis cum ingenti tumullu in terram evasisse. (XXIX, 27.)
Il ne cache pas non plus combien peu exacte lui semble l'affirmation de Gaelius au sujet de la marche d'Annibal sur Rome. D'après Gaelius, c'est à l'aller que le général Carthaginois aurait pillé le temple du bois sacré de Féronie et aurait suivi Titinéraire qui, d'après Tite-Live, a dû être celui du retour. «Sur le fait du pillage du temple, remarque-t-il, tous les historiens sont d'accord. Mais Gaelius dit qu'Annibal y vint en se rendant d'Érétum à Rome, et il le
fait passer par Réate, Cutilie, Amiterme, ainsi qu'il sait : de la Gampanie dans le Samnium ; du Samniun chez les Péligniens ; de là chez les Marraciniens^ en laissant de côté la place de Sulmone ; de là chez les Marses par le territoire d'Albe; enfin à Amiterme et au bourg de Forules. L'erreur ne vient pas de ce qu'on a pu, après si peu de temps» confondre les traces du passage d'une si grande armée ; oui» cet itinéraire a été suivi ; seulement la question est celle-ci: est-ce en marchant sur Rome ou en s'en éloignant pour regagner la Campanie qu'Annibal l'a parcourue ? »
HujuB spoliatlo templi baud dubia inter scriptores est Gaelius Romam euntem ab Ereto devertisse eo Hannibalem tradit, ilerque eju8 ab Reate Gutiliisque et ab Amitemo orditur; ex Campania in Samaium, iode in Pelignos pervenisse» prsterque oppidum Sulmonem in Marrucinos transisse; înde Albensi agro in Marsos, hinc Amiternum Forulosque vicum venisse. Neque ibi error est, quod tanti exercitns vestigia inira tam brevis œvi memoriam potuerint confundi ; isse enim ea constat ; tantum id interest^ veneritne eo itinere ad urbem an ab urbein Gampaniam redierlt. (XXVI, 11.)
Or, Tite-Live» avant de poser cette question, l'a résolue en indiquant lui-même le chemin suivi par Annibal à Faller» et c'est lui qui sans nul doute a raison contre Caelius; car il n'est pas à croire que l'habile général, qui voulait surprendre Rome (Cf. ch. 7» necopinato pavore) aurait fait,pour y venir, un crochet aussi long et aurait perdu du temps en route à piller un temple.
Postérieurement à Caelius s'étaient montrés» à l'époque de Marins et de Sylla, Claudius Quadrigarius et Valérius Antias. Le premier des deux» qu'on ne doit pas confondre avec le traduc^teur des annales écrites en grec par Acilius, et qu'il faut distinguer aussi de Clodius Licinus, annaliste contemporain de Tite-Live» qui se trouve cité au livre XXIX (ch. 22), n'est pas nommé moins de dix fois et n'est jamais appelé que Clodius tout court. Il n'avait, vous le savezS commencé son histoire, qui se composait de vingt^trois
(1) Ire partie, tom. Il, p. 359 sq.
630 LIVHK CINQIIÈMË. CH. III^ 9.
livres, qu'à partir de la prise de Rome par les Gaulois, ce qui explique pourquoi son nom ne se rencontre pas dans la première moitié de la première décade. Tantôt Tite-Live se sert des données fournies par lui (VIII, 19) ou fait connaître ses opinions, soit sans comparaison aucune (XXXVIII, 41 ; XLIV, 15), soit en les comparant à celles qu'ont émises d'autres auteurs tels que Fabius ou Valérius d'Antium (X, 37; XXXIII. 10; XXXVIII, 25); tantôt il préfère à son avis celui des autres, comme dans ce passage qui concerne la date du fameux duel de Manlius Torquatus avec un Gaulois :
Bellatum cum Gallis eo anno circa Anienem flumen, auclor est Glaudius, inclitainque in ponte pugnam, qua T. Manlius Gallum, cum quo provocatus manus conseruit, in conspectu duorum excrcituum csDsum torque spoliavit, tum pugnatam. Pluribus aucloribus magis adducor ul credam, dccem haud minus post annos ea acla, hoc autem anno in Albano agro cum Gallis dictatore M. Furio signa collaU. (VI, 42.)
Si l*on s*en rapportait à Claudius, ce serait cette année-là qu'on aurait livré bataille aux Gaulois près du fleuve Anio et que se serait livré sur un pont le célèbre combat où T. Manlius, provoqué par un .Gaulois, marcha à sa rencontre en vue des deux armées, le tua et le dépouilla de son collier. De nombreuses autorités m'amènent à croire que ces rails se passèrent au moins dix ans plus tard. Mais, cette année-là, ce fut dans la campagne d*Albe que le dictateur M. Furius en vint aux mains avec les Gaulois.
OU bien même, comme dans le récit de la capitulation des Fourches Caudincs, il se sépare de lui en le réfutant nettement : « Les consuls, dit-il, se rendirent auprès de Pontius pour conférer. Le vainqueur insistant sur les nécessités d'un traité, ils représentèrent qu'il ne pouvait y en avoir sans Tautorisation du peuple, sans les féciaux et les cérémonies religieuses. Ainsi donc, c'est non pas, comme on le croit communément et comme l'a mêmeécril Claudius ^d'après un traité, mais d'après une simple promesse de traité qu'a été conclue la paix Caudine. Et en efiet, qu'eût-il été besoin de cautions et d'otages avec un traité régulier consacré par
la terrible imprécation :« Que le peuple par qui seront violées les conditions stipulées tombe sous les coups de Jupiter comme le porc sous ceux des féciaux I » La capitulation eut pour cautions les consuls» les lieutenants, les questeurs, les tribuns militaires; on peut encore lire sur l'acte tous les noms de ceux qui se portèrent garants; tandis que, s'il y avait eu traité, les noms des deux féciaux figureraient seuls. »
CoDsules profecti ad Pontium in colloquium, quum de fœdere viôtor agitaret, negarunt injussu populi fcedus fieri posse, nec sine fetia* libus cœrimoDiaque alia solemai. Itaque non, ut vulgo credunt Glaudiusque etiam scribit, fœdere pax Caudina, sed per sponsionem facta est. Quid enim aut sponsoribus in fœdere opus esset aut obsidibus, ubi precatione res transigitur, per quem populum fiât, quo minus legibus dictis stetur, ut eum ita Juppiter feriat, quemadmodum a fetialibus porcus feriatur? Spoponderunt consules, legali, quaestores, tribuni militum, nominaque omnium, qui spoponderunt, exstant, ubi, si ex fœdere acta res esset, praeterquam duorum fetialium non exstarent. (IX, 5.)
Quant à Valérius Antias, qu'il nomme plus souvent que n'importe qui, trente-cinq fois, je crois, il le suit avec assez de confiance dans les premiers livres et, tout en remarquant l'audace apportée par lui à affirmer, dans les récits de temps si anciens, le nombre exact des combattants et des morts.
Difficile ad fidem est in tam antiqua re,,quot pugnaverint ceciderintve, exacto affirmare numéro; audet tamen Antias Valérius concipère summas. (III, 5.)
il ne se refuse pas à lui emprunter plusieurs renseignements de ce genre. Mais, à mesure qu'il avance, il se rend de plus en plus compte, non seulement de la témérité de cet auteur, mais de son exagération et de sa tendance à inventer. Aussi, à partir de la deuxième moitié de la troisième décade, l'accuse-t-il formellement, en certains cas, de mensonge et d'impudence. Parle-t-il, par exemple, des machines de guerre saisies par les Romains à Carthagène,
632 LITRE ONQUIÈME. CH. m, 9.
il rapproche le chiffre considérable fourni par loi de celui que donne Silénus et il s'indigne : «Alors qne^ d'après récrivain grec Silénus, je compterais environ soixante scorpions, grands et petits, d'après Valéri us Antias,il m'en faudrait compter six mille grands et treize mille petits, tant il y a peu de mesure dans le mensonge ! »
Scorpîones majores minoresque ad sexaginta captos scripserim, si auctorem Graecum sequar Silenum, si Valeriam Antialeni, majoram scorpioDum sez millia, minoram decem tria millia; adeo nullus mentiendi modus est (XXVI, 49).
Se hasarde-tril à vouloir indiquer le nombre des Boîeos tués dans la bataille que gagna sur eux P. Cornélius en Tan 191, il n'ose, dit-il, s'en rapporter à un écrivain qui n'a point son pareil pour l'exagération :
ubi ut Id numéro scriplori parum fidei sit, quia in augendo eo non alius intemperantior est...; (XXXVI, 38.)
et mentionne-tril un combat dont les résultats signalés par Valérius ne le sont par aucun autre, il ne peut s^empècher de remarquer que ses chiffres sont si importants que le silence des autres serait bien coupable si son récit, à lai, n'était pas une impudente fiction :
Qqœ tanta res est ut aat impudenler ficta sit aut negligenter praetermissa. (XXX, 19.)
Cependant il le cite quelquefois sans exprimer aucune réserve, surtout lorsqu'il s'agit de choses qui ne prêtent pas à l'exagération, telles que l'indication des noms des tribuns qui accusèrent P. Scipion l'Africain (XXXVIII, 50) et la mission de L. Scipion en Asie après la vente de ses biens (XXXIX, 22) ; mais, en général, lorsqu'il le prend pour garant, il a soin de mettre ses lecteurs en garde par ces mots : « Si nous en croyons Valérius ;... s'il vous platt de vous en rapporter à Valérius ; si Antiaii Valerio credomus (XXXVI, 19); si Antiati Valerio credere libel (XXXIX,41 ; *t Valerio Antiaii credas (XLIV, 13); ou bien la précaution
est plus expresse encore : voyez au chapitre 48 du livre XXXVII : « Valérius rapporte que le bruit courut... Et à cette fable il ajoute encore... Ck>mme je n'ai pour garant de ce bruit aucun autre historien que lui, je me garde pour ma part de l'affirmer, mais je crois pourtant ne pas devoir le passer sous silence » :
Valérius Antias auctor est rumorem fuisse... Subtexil deiode fabulae huic... Rumoris hujus quia nemiDem alium auclorem habeo, neque affinuata res mea opinione sit nec pro vana prœtermissa.
De même, au livre XLV (ch. 43) ; « Valérius Antias rapporte que la vente du butin produisit vingt millions de sesterces... ; mais comme je ne vois pas d'où aurait pu provenir une telle somme, je cite son témoignage sans affirmer le fait ».
Sesterlium ducenties ex ea prseda reda(^tum esse, auctor est Antias...; quod quia uode redigi potuerit, noo apparebat, auclorem pro re posui.
Deux autres historiens, plus récents, sont encore cités» Licinius Macer et G. ^lius Tubéron.
Dans des annales s'étendant depuis la fondation de Rome jusqu'à son époque, Macer, que Cicéron,son contemporain, dédaignaitS mais dont Denys d'Halicarnasse faisait grand cas, tout en le blâmant quelquefois, s'était longuement étendu sur les premiers temps et avait eu recours aux monuments les plus anciens. Tite-Live le nomme sept fois dans la première décade. Il lui reconnaît précisément le goût des recherches dans les livres lintéens que conservait le temple de Moneta, libri quos linteos in asde repositos Manetœ Macer Licinius citai (IV, 20), et il invoque pour cela son autorité à propos des consuls de l'an 444 L. Papirius Mugillanus et L. Sempronius Atratinus. c Ceux-ci, dit- il, renouvelèrent le traité avec les Ardéates, monument qui nous prouve leur consulat; car on ne trouve leurs noms
(1) 1r. partie, t. III, p. 422.
•634 LIVRE aNQUlÈME. GH. III, 9.
ni dans les annales anciennes, ni dans les listes des magistrats. Cette omission doit tenir, je pense, à ce que Tannée avait commencé avec des tribuns militaires et qu'on fît, .après que les consuls leur eurent été substitués, comme •s'ils étaient restés en charge j usqu'à la fin.Licinius Macer dit qu'on les trouve et dans le traité avec les Ardéates et dans les livres lintéens du temple de Moneta. »
. His consulibus cam Ardeatibus fcBdus renovalum est : idque monumenti est, consules eos illo anno fuisse, qui aeque in anoalibus priscis neque in libris magistratuum inveniuntur. Credo, quod tribuni militum initio anni fuenint, eo, perinde ac totum annum in Jmperio fuerint, suiïectos iis consules prastermissos. Nomina codsulum horum Licinius Macer auctor est et in fœdere Ârdeatino et in linteis libris ad Monelae inventa. (IV, 7.)
Cependant, comme il arrivait k Macer de commettre des erreurs, Tite-Live ne le cite pas sans précaution. S'il le trouve en contradiction avec Tubéron sur la question de savoir quels furent les magistrats suprêmes de la république en l'an 484, il se contente de noter leur désaccord: «Je lis dans Macer Licinius que les mêmes consuls furent réélus Tannée suivante, Julius pour la troisième foiset Vi^ ginius pour la seconde. Mais Valérius Antias et Q. Tubéron disent que ce furent M. Manlius et Q. Sulpicius. Malgré -cette contradiction d'ailleurs, Tubéron et Macer invoquent tous les deux les livres lintéens et ni l'un ni l'autre ne dissimulent que, selon d'anciens auteurs, il y eut cette année des tribuns militaires. Licinius veut qu'on s'en rapporte sans hésitation aux livres lintéens ; Tubéron reste indécis. €'est encore là une de ces nombreuses questions qu'il faut, à cause de l'ancienneté des faits, laisser dans Tincertitudo
Eosdem consules insequenti anno refeclos, Julium tertiuni, Verginium iterum, apud Macrum Licinium invenio; Valérius Antias et a. Tubero M. Manlium et Q. Sulpicium consules in eum anoum edunt. Celerum in tam discrepanti editione et Tubero et Macer libros iinleos auctores profitentur; neuter, tribunes militum eoanoo fuisse, traditum a scriptoribus anliquis dissimulai. Licînio libros hauddubie sequi linteos placet; Tubero incerlus veri est. Sit inter cetera vetU8tate incomperla hoc quoque in incerto positum. (IV, 23.)
Dans le livre IX (ch. 46) également, en racontant l'élévation de Cn. Flavius à l'édilité curule, après avoir dit, d'après quelques annales, que ce âls d'affranchi, pour être nommé, dut, au moment de son élection, renoncer pour toujours à sa charge de greffier, il ajoute que L. Macer affirme que Flavius avait quitté son greffe déjà quelque temps auparavant et il explique les raisons sur lesquelles cet auteur appuie son opinion, mais il laisse au lecteur le soin de les apprécier. Quelquefois il exprime ses réserves beaucoup plus nettement. Vous avez vu plus haut comment, devant une affirmation de Macer et de Tubéron réunis, il se refuse à l'accepter parce qu'elle est contredite par Pison (X, 9 et 11?. Et il va bien plus loin encore dans le passage suivant, où il accuse formellement l'historien d'avoir dénaturé un fait dans un intérêt personnel : cil est hors de doute que cette année-là (S61), T. Quinctius Pennus fut fait dictateur... Selon Macer Licinius, ce dictateur ne fut nommé que pour tenir les comices, et par le consul Licinius, parce que celui-ci, voyant son collègue négliger la guerre et hâter les comices pour se maintenir au consulat, voulut déjouer cette coupable ambition. Mais le désir de louer sa propre famille ôte du poids au témoignage de Licinius, etcommeje ne trouve aucune mention de la chose dans les annales anciennes, je suis plutôt porté à croire que la guerre contre les Gaulois fut la cause alors du choix d'un dictateur. Les Gaulois, en effet, viennent camper cette année-là à trois milles de Rome. »
Dictatorem T. QuiDClium Pennum eo anno fuisse, salis constat... Macer Licinius comiliorum habendorum causa et ab Licinio consule diclum scribit, quia, collega comitia bello prseferre feslioante, ut continuaret consulalum, obviam euudum pravas cupiditati fuerit. QusBsita ea propris familis laus leviorem auclorem Licinium facit ; quum menlioDem ejus rei in vetustioribus aunalibus nuUam inveniam, magis, ut belli gallici causa dictatorem creatum arbitrer, inclinât animus. Ko certe anno (.^alli ad tertiam lapidem castra habuefe. (VU, 9.)
Je ne parlerai guère de Tubéron ; Tite-Live Ta certainement étudié, puisque vous venez de l'entendre exposer plu-
636 LIVRE CINOCIÈME. CU. lit, 9.
Bieurs des opinions de cetécrivain, soit en les associant, soit en les opposant à celles de Macer (IV, 23 ; X» 9) ; mais nous ne pouvons savoir dans quelle mesure il Ta pris pour guide, puisqu'il ne Ta nommé en tout que deux ou trois fois.
Il en est de même de l'historien grec Silénus qu'il cite au livre XXVI, 49, pour opposer quelques-uns de ses chiffres aux chiffres exagérés de Valérius Antias. Du reste, cette citation nous montre qu*il no s'en tenait pas à l'étude des historiens latins et qu'il savait consulter les auteurs étrangers, alors môme que ceux-ci s'étaient fait connaître pour leur attachement aux ennemis les plus acharnés des Romains. Car ce Silénus avait écrit Thistoire d'Annibal dont il avait été Tami et qu'il avait suivi dans ses expéditions.
Mais, de tous les historiens grecs, c'est à Polybe sanscontredit qu'à partir des premiers livres de la troisième décade il revient le plus volontiers. Non pas qu'il le nomme très souvent. Peut-être éprouve-t-il une certaine répugnance à avouer qu'il va puiser chez un auteur grec les matériaux d'une histoire romaine et ne se sentril à ce sujet tout à fait à Taise que dans les endroits où il traite d'affaires s*étaDt passées en Grèce, comme dans celui-ci où, ayant à estimer le nombre des ennemis tués ou faits prisonniers dans la bataille livrée en 197 par Quinctius à l'armée de Philippe, il prend les chiffres de Polybe de préférence à ceux de Valérius et de Glaudius : « Pour moi, je n'ai pas de raison pour croire au chiffre le moins élevé, mais j'ai suivi Polybe, auteur auquel on peut s'en rapporter pour tous les faits de l'histoire romaine et surtout pour ceux qui se sont produits en Grèce. »
Nos non minimo potissimum numéro credidimus, sed Polybium secuti sumus, non incertum auctorem quum omnium romaoarum rerum, tum prœcipue in Graecia gestarum. (XXXIII, 10.)
C'est encore à propos d'affaires grecques qu'il avoue nettement, au livre XXXIV, 10 et au livre XXXVI, 19. Tadoption des chiffres fournis par lo même auteur. Au contraire, il
semble tenir à bien marquer l'indépendance qu'il garde à son égard en le nommant dans plusieurs autres passages où il entre en contradiction avec lui sur des événements qui ont eu lieu à Rome même. Estpil question, par exemple (XLV» 44), du séjour de Prusias à Rome après la défaite de Persée, il indique le discours tenu par ce roi devant le sénat, puis les honneurs qui lui furent rendus jusqu'à son départ, et ce n'est qu'après avoir constaté que ce récit est conforme à celui de tous les historiens romains, qu'il résume celui de Polybe, d'après lequel Prusias se serait montré, durant tout ce séjour, tant par sa tenue pleine de bassesse que par ses paroles, tout à fait indigne de la ma* jesté royale. Et quand il s'agit de la date de la mort de Scipion l'Africain, que Polybe, comme Rutilius, plaçait après l'année de la censure de Gaton et de L. Valérius, il combat absolument leur opinion : c Je ne suis paë de leur avis ^ ; car, pendant la censure de M. Porcins et de L. Valérius, je vois que le censeur Valérius lui-même fut nommé prince du sénat, dignité dont TAfricain avait été revêtu les trois lustres précédents ; or, lui vivant, on n'eût pu nommer à sa place un autre prince du sénats à moins qu'il n'eût été rayé de la liste des sénateurs, flétrissure dont aucun historien n'a jamais fait mention... Il me semble donc bien être mort avant la censure de L. Valérius et de M. Porcins. »
Neque his assentior... quod ceasoribus M. Porcio, L. Valerio, L. Valerium principem senatus ipsum ceosorem lectum ioveoio, quum superioribus tribus lustris Africanus fuisset, quo vivo, nisi ut ille senatu moveretur, quam oolam nemo memoriae prodidit, alius
princepsin locum ejuslectus non essel IlavideturdecesBiaseante