L. Valerii et M. Porcii censuram. (XXXIX
Quoi qu'il en soit de ces quelques divergences signalées par lui-même et du petit nombre de fois que le nom de
(1) Pour Rutilius Rufus, que Titc-Livc a sans doute consulté plus d'une fois, mais qu*il ne nomme qu'en cette circonstance, voir i'* partie, t. Il, p.
638 LIVRE CINQUIÈME. Cil. III, 9.
Polybe est cité dans son œuvre, Tite-Live lui témoigne très fréquemment son estime par la manière évidente dont il recourt à lui. Dans plusieurs de ses livres, on peut marquer du doigt toute une série de rapprochements, il ne les traduit pas ; seulement, à chaque instant, il prend le fond de ses récits, en les exonérant des détails qui les chargent, des réflexions et des digressions oiseuses, des termes techniques qui en embarrassent la lecture, en les animant aussi de son souffle et de sa sensibilité personnels. Parce qu'il se documente chez lui, il n'en continue pas moins son œuvre propre; mais il sait bien que de tous les guides qui s'offrent à son talent artistique nul ne saurait être plus fidèle, plus sur, et bien qu'il se garde de le suivre sans le contrôler par les écrivains latins, il le consulte sans cesse, il voit certainement en lui la plus précieuse des sources.
Tels sont, en dehors de ceux qu'il n'a pas nommés, les auteurs qu'il a étudiés et vous voyez l'usage qu'il a fait de ses devanciers. Jamais il n'avance rien sans s*étre muni de leur témoignage. Lorsque tous sont d'accord ou que la tradition est bien établie, il accepte naturellement ce qui ne lui semble plus devoir soulever aucune contradiction sérieuse ; mais, chaque fois que pour un fait il se trouve en présence de versions différentes produites par plusieurs écrivains réputés, ou bien il les énumère en avouant de bonne foi que, pour sa part, il ne peut rien affirmer, ou bien il fait son choix d'après les indices qu'il croit avoir de la vérité. Entre deux autorités, l'une très ancienne et l'autre récente, il préfère, en général, la première parce que, plus rapprochée des événements, elle en a dû suivre les traces avec plus de fidélité; et sa défiance à l'égard des témoignages récents en ce qui concerne l'antiquité est telle que, s'il n'a qu'eux pour l'affirmer, il aime mieux exprimer un doute. Il tient compte néanmoins de la multiplicité des témoignages concordants, et, d'autre part, il n'accepte pas comme parole d'oracle toute affirmation ancienne. Très fréquemment, dans la comparaison d'opinions diverses, il va vers celle qui revêt le caractère de
la plus grande vraisemblance, et mémo lorsqu'il en produit une comme certaine, si à côté de celle-là il en est une autre qui comporte aussi quelque vraisemblance, il a bien soin de rajouter pour que nul ne l'accuse de passer sous silence^ ce qui mérite d'être noté. En outre, il ne lui est pas rare, quand il rejette Tavis d'un historien de quelque poids, d'indiquer ses raisons ; il n'entre pas alors dans de grandes^ discussions, comme le ferait un érudit de profession; il lui suffit de quelques mots qui n'arrêtent en rien son récit. Enfin, il ne déteste rien tant que le mensonge ou l'exagération ; dès qu'il les aperçoit quelque part, il les blâme sans hésitation. Les hypothèses aussi ne lui plaisent guère; là où il ne sait pas, sa modestie l'empêche de dissimuler son ignorance ; il se refuse à faire des suppositions sur les détails au sujet desquels ont gardé le silence les écrivains contemporains des choses dont il parle : exemple ce passage du livre XXIX, 14. où après avoir raconté que P. Cornélius fut choisi comme le citoyen de Rome le plus vertueux pour aller, avec toutes les dames romaines^ recevoir à Ostie la statue de la mère des dieux, il ajoute : ^ Quelles furent les vertus qui le désignèreot ainsi au choix du sénat, si les auteurs de ce temps-là l'avaient dit, je me ferais un plaisir d'en instruire la postérité; mais, réduit à des hypothèses personnelles sur un fait obscurci par le temps, je n'en hasarderai pas. »
Id quibus virtutibus inducti ita judicarint, sicut Irndituni a proximis memoriae temporum illorum scriploribuâ libens posleris Iraderem, ila meas opiniones conjeclando rem veluslale obrulam non inlerponam.
En somme, il évite autant que possible de nous imposer son jugement; et si parmi les opinions contradictoires émises a'vantlui il marque sa préférence, avec une réserve pleine de goût, il agit de façon à respecter notre indépendance en nous mettant à même d'apprécier par nous-mêmes. Sans dissertations, sans digressions arides, il nous laisse entrevoir le travail considérable de recherches qui se cache
SOUS sa Tacile rédaction ; et nous sentons en même temps rhonnèteté et le bon sens qui le guident. Bien que les règles de sa critiquera notre point de vue moderne, soient incomplètes, nous ne saurions mettre en doute ni ses efforts vers la vérité, ni sa sincérité*.
Est-ce à dire qu'on ne puisse relever dans son œuvre rien d'erroné, rien d'imparfait ou qui laisse à désirer? Non pas. Il est facile de constater chez lui une insuffisance de science géographique : on voit trop qull n'a pas, ainsi que
(1) Sur la question des sources et de la recherche de la vérité chcx T. L., 'Voir entre autres ouvrages, très nombreux : F. Lachmann, De/ontibus hist. T. L. comm.y 1821 sq. ; Th. Lucas, De ratione qua T. L, usas est opère J^olybiano, 1854 ; W. Michuel, In toie weU hai T. L. den Pol. als Hauptquelle henûtzt, 1859 ; L. TiUemans, Qua rat. T, L. in lib. 31-45 Pol hist. U8US sit, 1890 ; H. Nisscn, Krit, Unterauchungenuber die Quellen der oierten und/ûn/ten Dekade des L., 1863 ; C. Peter, Lioitis und Polybius^ etc, 1863; C. BOttcher, Qusest. crit. de T. L. l. xxi-xxii /ontibus, 1869 ; Fr. Fricdersdorff, Lio.j Polyb. Scipionis rerum scriptores, 1869 ; id., Dos B. xxvi des Lie, 1874: A. VoUmer, Unde belli pan, sec, scriptores sua hauserint, 1872 ; id. d. Quellen der 3 Dekade des Lie, Dûren, 1881 ; J. Neuliug, de belli pun. primi scriptorum fontibuSy 1873 ; M. Posner, syrnb. ad cognosc. rationem qu3S inter Liv. et Pol. intercedaty 1874 ; F. Luterbacher, dejont. l, xxi-xxii, 1875 ; K. Kessler, Secundum quos auctores Lio. res, a Scipione maj, in Af'rica gestas narraverit 1877 ; L. lioydenrcich, Fabius Pictor u. Lio. 1878 ; W. Pirogow, de la 3e déc.dc T. L. (russe), 1878 ; Th. Zielinski, die letzten Jahre des 2 pun. Kriegs, 1880 ; J. B. Sturm, Quœ ratio inter Lio, dec. JII et Cael. Antip, historius intercédât, 1883; G. Klinger^de Lio. /.x/ofiti6as, 1884; C.Fôhlisch, U. Benutsung des Pol, in B. xxi-xxii d^s Lio., 1884; C. Wachsmuth, Einleitung in das Stud. der alten Geschichte, Leipz., 1895; A. Weber, Beitriige zur Quellenkritik des Lioius... etc., Marburg, 1897; W. Soltau, Lioius* Geschichtstcerky seine Komposition und seine Que^en, Leipx., 1897 ; Saodcrs, Die Quellencontamination im 21 und 22 B. des Lio.n Berlin, 1898.
Polybe, visité et étudié par lui-même le pays dont il est tenu de parler; au livre IV, 57, par exemple, il confond deux expéditions différentes lorsqu'il dit que c'est en ravageant le territoire des Volsques que l'armée victorieuse des Romains prit d'assaut un château fort près du lac Fucin, mclar exercilus depopulatus Volscum agrum ; caslellum ad lacum Fucinum vi expugnalum; au livre X, 1, mentionnant, en l'an 303, un envoi de colonies à Sora et à Albe Fucens, il place cette dernière dans le pays des Éques alors qu'elle était chez les Marses : Soram aique Albam colonix deduclœ; Àlbam in JSquos sex millia colonorum scripta; et, à deux reprises, dans les livres XXV, 30 et XXVI, 10, il confond l'un avec l'autre, en parlant de Syracuse, les deux quartiers de cette ville, l'Âchradine et l'Ile. Il est loin aussi de connaître autant que Polybe l'art militaire, de sorte qu'il ne fait pas comprendre avec la même lucidité la marche des armées et leurs dispositions stratégiques. Peut-être, en outre, pourrait-on l'accuser de n avoir acquis que des notions insuffisantes sur les institutions, les lois et les mœurs des nations diverses, à moins qu'il ne se montre avare de renseignements par une crainte excessive des digressions ; toujours est-il qu*il ne s'attache guère qu'à leur politique et à leurs guerres. Enfin, et c'est là le plus grave de tous les reproches que lui adressent les critiques, car, après tout, on comprend très bien qu'un esprit, si vaste et si instruit qu'il soit, no possède pas au complet toutes les sciences à la fois et puisse même commettre sur des points de peu d'importance quelques légères erreurs, sa clairvoyance, en plusieurs circonstances, a rencontré dans son patriotisme, dans ses sentiments politiques, voire dans son goût artistique de véritables obstacles ; si bien que plusieurs en ont pris motif pour incriminer jusqu'à sa bonne foi.
Il ne s'est point imposé, c'est certîiin, en écrivant l'histoire, ces règles de froide et insensible impartialité qui sont celles d'un juge. « Détachons-nous des personnes, dit Polybe *, c'est d'après les faits seuls qu'il nous faut pen-
(1) HisL, I, u.
ser.» Chez lui, au contraire, la personnification de Rome est toujours présente et la sensibilité du patriote ne cesse jamais d'être éveillée. S'il raconte des batailles, il se montre heureux des victoires de son pays et malheureux de ses défaites. Ecoutez-le après la bataille de Cannes ; il se refuse à peindre la consternation et la terreur qui régnent alors dans la ville, il succomberait, dit-il, à une pareille tâche, ^iuccumbar oneri I ^ Ainsi que nous le montre D. Nisard en répétant une remarque faite déjà par Daunou, on dirait d'un homme de ce temps-là que le désespoir suffoquerait, qui courberait la tête sous le désastre de la patrie et s'étonnerait d'être encore vivant : « il est mort de douleur et d'inquiétude ; puis, avec Rome qui peu à peu se ranime, il relève la tète et respire enfin à la vue d'Annibal allant se prendre au piège des voluptés de Capoue »*.
De tels sentiments, tout nobles qu'ils sont, ne lui laissent pas constamment la sagacité nécessaire pour choisir entre des versions différentes celle qui répond à la réalité des faits, et son patriotisme l'entraîne ainsi, à la suite d'anciens historiens, en dehors de la vérité à propos d'événements qui, racontés comme ils devraient l'être, risqueraient de ternir aux yeux de la postérité la réputation glorieuse de la nation. Le récit, par exemple, des premiers temps qui suivent l'expulsion des rois demandait l'aveu de la conquête de Rome par Porsenna; Tacite plus tard l'attestera ^ et Pline le Naturaliste citera même cette clause expresse du traité accordé par le roi étrusque à la jeune république vaincue « qu'on devait y renoncera tout usage du fer si ce n'est pour cultiver la terre *. » Mais, d'anciens annalistes s*êtant efforcés de cacher sous une narration ininterrompue de faits individuels et d'actes d'héroïsme
(I) Uv., XXII, :>!.
{t) l). Nisard, Les quatre grancU hist. lat.^ TU. Liv., $ 5 ; Daunon, Cours iVétudi'.'i hifitor.y l. XIII.
(3) Tac , fiist.y III, li : • Turscnna dcdita urbc » ; Annal,, W, ti : * Tuscis obsidcs dodiimis. u
(4) Pliu. Uùft. nat.y XXXIV, 39— Voir moa vol. d*Introd., pp.itO-âlô.
particuliers l'humiliation déplorable de cette servitude qu'ils ne voulaient pas avouer, Tite-Live naturellement s'empresse d'adopter la tradition établie par eux; il répété que Porsenna, après avoir pris les armes en faveur de Tar* quin et s'être avancé jusqu'au Janicule, s'est retiré devant l'héroïsme des Horatius Codés, des Mucius Scaevola, etc. La question des otages livrés par les Romains lui cause bien quelque gêne : « Le désir, dit-il, de voir le Janicule délivré des troupes qui l'occupaient réduisit les Romains^ à la nécessité de donner des otages; expressaque neces» silos absides dandi Romanis, si Janiculo praesidium deduci vellent ^ » ; et un peu plus loin *, lorsqu'il lui faut expliquer la vente des biens du roi dont la formule s'est singulièrement perpétuée dans toutes les ventes j usqu'au temps d*Augustc, son embarras est plus sensible encore ; car, si cet acte trouve une explication facile dans la confiscation qui doit avoir suivi une sédition libératrice, il n'est pas commode de le concilier avec une retraite volontaire et toute pacifique ; mais son patriotisme l'aveugle sur le peu de solidité de l'interprétation traditionnelle qu'il en donne.
La honte du rachat de Rome aux Gaulois disparaît comme celle de la soumission à Porsenna. Il y avait une légende qui représentait Camille comme intervenant tout à coup à l'instant précis où Ton pèse dans les balances l'or de la rançon, chassant aussitôt les hardis envahisseurs, les poursuivant et les anéantissant près de Gabies. Tite-Live s^empare de cette tradition, et rien n'égale Tenthousiasme qu'il témoigne à l'annonce de leur défaite : ^ Les dieux et les hommes, s'écrie-t-il, empêchèrent que Rome vécût rachetée! Diique et homines prohibuere redemptos vivere Romavos !^ » Cependant il existait une autre version que le grave Polybe a bien soin de choisir. D'après celle-là, c'était «au prix d'un
(1) Liv. II, 13.
(2) Liv. II, U.
(3) Liv. V, 49.
644 LIVRE CINQUIÈME. CU. Jll, 10.
traité dicté par les vainqueurs que les Romains avaient recouvré leur ville »» et si les Gaulois s'étaient retirés en la leur rendant ainsi moyennant argent, leur départ n'avait eu pour motif qu'une invasion des Vénètes sur leur propre territoire et la nécessité pour eux d'aller le défendre ^ . Voilà ce qu'avoueront, à l'exemple de l'historien grec. Tacite» Suétone et Justin*. Mais, du moment que l'autorité d an* ciens annalistes le lui permettait, comment un patriote comme lui eût-il hésité à prendre pour vrai un récit qui ménageait si bien l'amour-propre national et couvrait finalement de toute la gloire d'une éclatante victoire un dès souvenirs les plus désastreux de l'histoire du pays?
Il serait injuste néanmoins de penser qu'en écrivant ainsi, il cherche à tromper ses lecteurs ; ses sentiments seuls le jettent alors à côté de la vérité. De même qu'il ne faudrait pas chercher ailleurs que dans la candeur de son patriotisme le motif de certains jugements qui, portés par lui sur les actes des Romains et sur ceux des peuples étrangers, seraient à vos yeux, si vous les compariez de près, des preuves d'une étrange partialité ; car, plus d'une fois, pour des faits qui se ressemblent, les uns lui paraissent agir dans la plénitude de leur droit, tandis qu'il accuse les autres de perfidie et de cruauté. Ces cas d'ailleurs sont, en somme,, exceptionnels et il ne serait pas long de les énumérer. Ea général, il voit juste et dès qu'il voit ainsi, jamais il n'hésite à blâmer les choses blâmables de quelque côté qu'elles^ viennent. Bref, il dit ce qu'il pense ; il n'est point de ceux qui, comme César, sous une froideur calculée, avec uneimpassibilité faite pour inspirer pleine confiance, savent grouper tous les faits favorables à une cause en passant légèrement et avec intention sur les autres'; si sa viveadmiration pour Rome l'égaré en quelques occasions et
(1) Pol., Hist.f I, 6 et 11, 18.
(2) Tac, Hist., III, 7i ; Ann., XI, U ; SuéL, Tib., 3; Jusl., XXVUI, 2 cl XLIII, 5.
(3; Voir 1" partie, t. III, p. 4!)3 sq.
nous met dans robligation de ne point le lire sans prudence, nous sommes certains du moins qu'il ne nous trompera point volontairement ; le préjugé du citoyen, si fort qu'il «oit chez lui, ne prévaut pas sur sa conscience ; la bonne foi de rhonnétc homme reste intacte.
Rien ne le prouve comme l'exactitude avec laquelle il rapporte tous les incidents produits à l'intérieur de Rome par les querelles des partis. Évidemment sa naissance et son éducation le portent à préférer à une république démocratique celle que dirige une aristocratie, •et de là sur le fond de certaines choses des appréciations personnelles qui tiennent à quelque prévention : dans les lois agraires, par exemple, peut-être voit-il « le poison dont les tribuns enivrent le peuple » plutôt qu'une juste revendication des plébéiens mourant de faim devant des terres acquises a l'Etat par leur courage ; il ne laisse pas non plus que de blâmer les entreprises des Gracques, comme, il est vrai^ l'a fait avant lui Cicéron, qui pourtant était un homme nouveau. Mais il se garde bien de rien dénaturer et Ton ne peut pas dire que, dans ces récits des luttes intestines, il délaisse son rôle d'historien et montre de la partialité. S'il relève chez les tribuns une turbulence excessive, quelque grossièreté, parfois aussi une tendance à se servir de leur magistrature inviolable dans l'intérêt <ie leur propre ambition plus que dans un intérêt public, il ne reconnaît pas moins dans la plupart de vrais et intrépides défenseurs de la cause plébéienne ; il leur prête des discours, tout à leur honneur, où cette cause est soutenue avec une énergie incomparable; il indique le^ tempéraments qu'apportèrent plusieurs d'entre eux à la fougue tribunitienne ; il montre chez quelques-uns, comme chez Duilius après la chute des décemvirs, une sagesse bien rare dans^ le succès ; et il nous inspire, en fin de compte, ce sentiment, qu'il leur a fallu, pour venir à bout de la puissance, de l'adresse et de l'obstination des patriciens, bien autre chose que de la violence, non seulement une volonté persévérante, mais le sens politique, la science de tactique, la
M6 LIVRE ClNQUlÈllIf:. CU. IH, 10.
pondération d'esprit de véritables hommes d'État. D'autre part, comme il n'oublie pas que, pour les affaires extérieures, le sénat est de toutes les assemblées possibles la plus hardie dans ses desseins, la plus avisée et la plus réglée dans ses conseils, il transporte volontiers jusque dansja politique du dedans remploi d'une grande partie des plus nobles qualités patriciennes; mais, s'il se plaît à représenter l'action qu'exercent quelquefois, au milieu des commotions les plus violentes, des magistrats expérimentés tels, que les Quinctius Cincinnatus, les P. Yalérius, les Camille qui, assez sages pour faire passer Tintérêtde l'Etat avant n'importe quelle prétention de parti, réussissent par leur modération exemplaire et la ferme dignité de leur parole h doiniuer tout à coup tous les esprits S il ne dissi^* mule ni l'ordinaire dureté des riches à l'égard do leurs débiteurs, ni la violence des nobles dans la défense de leurs privilèges; il rappelle, en même temps que les ruses et les perfidies dopt use l'aristocratie pour opposer les tribuns les uns aux autres, ses odieuses vengeances sur ceux qui la combattent, voire sur ceux des siens qui trahissent sa cause et qu'elle accuse aussitôt d'aspirer à la tyrannie; il dit l'assassinat du tribun Génucius, les brutalités exercées sur les citoyens autour de la tribune par Caeson Quinctius*, le meurtre en plein forum du chevalier Mosllius, les condamnations à mort de Spurius Cassius Yiscellinus et de Marcus Manlius ' Capitolinus. Si bien qu'on ne trouve nulle part un recueil de détails aussi vrais sur l'ensemble de cette longue lutte entre les deux ordres, sur l'histoire des conquêtes successives par lesquelles les plébéiens arrivèrent à l'établissement définitif de 1 égalité civile, politique et religieuse. Pourquoi faut-il que nous ayons perdu toute la partie de son ouvrage qui se rapportait aux guerres civiles de Marins et de Sylla, de César et de Pompée^
(I) TU. Liv., II, 56-57; III, 16 18 ; VI, it. • (2) Ici. Il, 5i ; III, 10-13.
>(aj Id. IV, là sq.;II, 41 ; IV, U sq.
d'Antoine et d'Octave? Là aussi, sans nul doute, nous aurions retrouvé, avec la même vigueur de récit, la mémo honnête impartialité. Ne savons-nous pas, par son jugement hardi, que nous a fait connaître Tacite, sur César et par le surnom de Pompéien que lui donnait Auguste, qu'il ne jugeait point les hommes d'après les décisions de la fortune et que ses relations, si hautes fussent-elles, pas plus que son intérêt personnel, n'eurent jamais le pouvoir de lui faire prononcer des paroles contraires à sa conscience en le privant ainsi de la qualité la plus nécessaire à l'accomplissement de la tâche essentiellement morale qu'il s'était marquée.
Quel est, en effet, son but en entreprenant ce travail colossal ? Est-ce de s'assurer à lui-même la gloire d'une grande œuvre littéraire ? Vraisemblablement cette ambition entre bien pour quelque chose dans son .entreprise ; mais sa modestie l'empêche de trop compter sur une illustration supérieure à celle de tous les écrivains qui ont traité déjà ou qui traitent encore de l'histoire de Rome, et d'avance il se résigne à no point recueillir de ses efforts un renom exceptionnel. «Mon livre, dit-il dans sa préface, vaudra-t-il le travail qu'il me coûtera, je ne sais, et je le saurais que je n'oserais le dire ;... quoi qu'il en soit, j'aurai du moins la joie d'avoir contribué selon mes forces à perpétuer la mémoire des faits du premier peuple du monde ; et si, dans une si grande foule d'écrivains, mon nom reste obscur, l'éclat et la grandeur de ceux qui l'auront éclipsé ino consoleront. »
Facturusne operse pretium slm, nec salis scio, nec, si sdam, dicere ausim... Utcumque erit, juvabitlamen rerum geslarum memo^
648 UVRE aNQUlÈME. CH. lU, M
ris principii lerrarum popoli pro virili parte et ipsum coosulaûse; et si In Unta scriptonim turlM mea fama in ôbacuro sil, nabilitate ac magDÎludîDe eonim me, qui nomini officient meo, consoler.
Ce quïl veut avant tout, c'est se rendre utile en faisant œuvre d'éducation civique, en travaillant de tout son poa« voir à cette réforme des mœurs que le chef de l'Etat, loi aussi, considère alors comme une des conditions essen* tielles du salut de la patrie. Dans les faits des annales il cherche donc des leçons pour la conduite de la vie, et, à ses yeux, s'il y a quelque chose de fructueux et de salutaire dans l'histoire, c*est que chacun y trouve, et pour soi et pour son pays, la nette indication de toutes les vertus qu'il faut acquérir comme aussi celle des fautes et des hontes dont il fout se garder <. Non pas qu'il ait l'intention de se livrer pour cet enseignement à des dissertations philosophiques; son récit, au contraire, dont il exclura les digres* sions, ne contiendra que de loin en loin une remarque, en quelques lignes, propre à relever la nature d'un acte ou la comparaison, sur un point déterminé, des temps anciens avec les suivants ; il se contentera d'instruire par les exemples. Peindre les mœurs, les hommes et les moyens qui ont créé et développé la fortune de Rome, suivre la marche lente et presque insensible des premiers relâche* ments ', puis celle de la corruption d'où sont nés tant de maux déjà et qui jette tant de sujets de crainte sur l'ave* nir, voilà son dessein.
Nous ne pouvons savoir comment il développait toute la dernière partie. Il est clair que le spectacle grandiose de
(1) Voir la partie de la préface que J*ai citée et traduite daoa le toae I. p.
(2) Du reste c'est dès Tarrivée des Romains en Asie que Tite-Live marque le point de départ de leur corruption: à partir de ce moment, il nous les montre, sliabiiuaDt peu à peu, au milieu des Grecs rhéteurs et des Asiatiques serviles, à usurper la licence de tout faire, et déjà les derniers livres eo notre possession nous donnent bien la preuve qu'il ne devait ensuite rien cacher des vérités désaj^réables qu*il avait à faire entendre. — Cf. Taine, p. 61 sq.
la toute-paissance de Rome sur l'ensemble du monde, avec ranification et la pacification de l'empire, devait lui permettre de mêler encore de l'orgueil patriotique aux appréhensions suscitées en lui par la décadence morale ; mais sa préface ne laisse aucun doute sur la nature des tableaux qu'il y présentait en opposition à ceux du commencement, et puisque, dès cette première page, il annonçait les plaintes qu'il lui faudrait sans doute exprimer vers la fln au risque de déplaire à ses lecteurs, quereUe, ne lum quidem graUe futurœ, quum forsUan necessariœ erunt, nous devons croire qu'il y avait là tout autre chose qu'un panégyrique et qu*il y dépeignait la diminution des vertus et des caractères avec une tristesse aussi franche, aussi énergique, qu'est, dans les premières décades, son admiration pour les grands exemples des ancêtres.
Cette admiration, vous venez de la voir. Elle lui a inspiré, avec une éloquence d'autant plus chaude qu'elle est sincère, toute une série de livres remplis des traits les plus beaux d'intrépidité guerrière et de courage civique, de probité, de désintéressement et de dévouement, de res • pect envers les. dieux, de soumission aux lois ot d'amour de la liberté. Il n'est point de nobles sentiments qui n'y soient exprimés en des personnages d'une extraordinaire vertu. Peut-être même y trouverez^vous trop de perfection et jugerez-vous tout cela plus qu'humain, répondant pour ainsi dire à un idéal. N'insistez pas cependant outre mesure sur cette critique. Si, dans plusieurs de ses portraits, il est possible.de contester certainsdétails ; si parfois son âme généreuse, se reflétant, agrandit naturellement ceux qu'elle considère ; si, en un mot, on peut dire de lui ce que La Bruyère disait de Corneille, il n'en ressort pas moins de Tensemblc qu'il dépeint la figure vraie de la Rome ancienne, avec sa gravité, son esprit religieux, la simplicité de ses mœurs, ses élans raisonnes et sa force disciplinée^ sa persévérance opiniâtre, son énergie dans le malheur comme sa politique habile à profiter de tout événement heureux, sa science de la conquête et de la domination, sa majestueuse
650 LITRE a^QVlÈME. CH. ID, lî.
fierté et son inaltérable confiance en sa destinée. Valiez point supposer qae par l'espèce d'idéalisme qu'entretient en lui Tamoar confondu de Rome et da beaa. il faosse l'histoire : il n'y a pas que l'érudition qui voie; àc*jté d'elle l'intuition du génie produit de paissants effets, et là où les rechercht'S du savant ne pourraient souvent à elles seules que trac^*r quelques linéaments certains sans atteindre en définitive d autre résultat d'ensemble qu'une forme indécise et ioaoirn»}e, le génie, comme un foyer d'où se répandent en tous sens les rayons de lumière et de chaleur, éclaire et anime tout à la fois son sujet, en imprime dans nos esprits, en traits ineffaçables, l'image vivifiée.
Cette chaleur et cette vie, qui donnent à l'histoire de Tite-Live une telle action morale qu'il n'est aucune œuvre latine plus capable de nous porter aux nobles aspirations, n'acquièrent d'ailleurs autant de puissance que par l'excellence de la forme et par un art de dire qui touche à la perfection. Nul n'a possédé plus que lui le talent de raconter, de dépeindre les situations avec émotion, de saisir les impressions et les sentiments des personnages en jeu : ce n'est point une aride et uniforme succession de faits qu'il nous présente ; sous nos yeux se déroule une variété infinie de tableaux pittoresques et de scènes dramatiques où chacun agit et parle avec une vérité frappante.
Ses narrations sont pour la plupart des chefs-d'œuvre. Tel est le récit des Fourches Caudines*. Vous ressentez, en le lisant, la stupeur et l'accablement des soldats romains, jetés en aveugles dans cette gorge sans issue, comme des
(I) Liv. IX, 1-7.
bétQS féroces dans une fosse; leurs frémissements de rageimpuissante ; puis Tamertume de leurs plaintes quand il» apprennent Tinfàme traité conclu par leurs imprévoyants consuls; et leur honte durant le défilé sous le joug au milieu des ennemis armés qui les outragent ; Tignominie, après cela, de leur départ des Fourches ; le soin avec lequel ils évitent les villes dans les pays alliés qu'ils traversent; leur sombre silence devant les Campaniens qui, touchés de leur malheur, s'efforcent de les consoler ; leur rentrée nocturne à Rome où ils vont aussitôt se cacher au fond de leurs maisons sans oser, les jours suivants, se montrer au forum et dans les rues.
Telle est aussi la narration qui a rapport au dictateur Papirius et au maître de cavalerie Fabius. Tout d'abord, un vice des formes religieuses au départ est l'annonce de quelque malheur, sinon pour l'armée delà république, du moins pour les généraux, entre lesquels, en effet, va s'élever un con« Ait terrible. Papirius, rétournant à Rome pour reprendre les auspices, a ordonné à Fabius de ne pas engager d'action en son absence; mais les Samnites se gardent mal, Foccasion de combattre est belle, Fabius est jeune et désire la gloire. Il livre bataille et gagne une victoire telle qu'elle n'eût pu être plus complète avec le dictateur. Fier de son succès, il agit de manière à n'en point laisser l'honneurau chef, en informe directement le sénat. Papirius sort de la Curie plein décolère ; dans la conduite du vainqueur il n'a vu que le mépris de la dignité dictatoriale et de la discipline militaire; il accourt au camp, la menace à la bouche, et ne parlant que pour vanter la fermeté de Manlius qui a con-» damné à mort son propre fils pour une désobéissance du même genre. L'armée s'efïorce do défendre celui qui Ta conduite à la victoire; elle implore et elle se plaint; les lieutenants mêmes, qui entourent le siège du dictateur, l'engagent à ne pas surexciter les légions par un excès de sévérité; le tumulte, qui est au comble, nécessite la remise du jugement au lendemain. Mais l'accusé, qui ne prévoit que trop le sort qui l'attend, s'il reste, profite de la nuit pour
s'enfuir à Rome. Devant le sénat convoqué il s'explique, lorsque P^rius, qui Ta suivi de près, entre dans la Carie. En vain les sénateurs, en vain le vieux père de Fabius veulent apaiser son courroux ; celui-ci, le trouvant inflexible, fait appel aux tribuns ; on se rend à l'assemblée du peuple. Le vieillard y parle avec des plaintes et des reproches, implore les dieux et les hommes, tient son flls embrassé. Le dictateur se refuse à affaiblir en rien le droit suprême qu'il détient, rend les tribuns responsables des conséquences funestes qu'aurait pour la discipline de Tarmée et le salut de l'Etat le jugement qu'on sollicite du peuple, réserve leurs noms à la réprobation de tous les siècles. Déjà les tribuns s'inquiètent. Le peuple heureusement les délivre du fardeau qui pèse sur eux; tout entier il recourt aux supplicatiens; eux-mêmes se joignent à lui; Fabius et son vieux père se prosternent. Alors seulement^ la victoire restant sans conteste àla majesté du commandement,Papirius pardonne: 4: Vis, dit-il à Fabius, sois plus heureux de l'accord montré par toute la cité pour demander ta grâce que de la victoire dont tu te glorifiais tout à Theure... et quant au peuple, à qui tu dois la vie, tu ne peux lui rendre de plus grand service que d'avoir appris par cette journée à te soumettre, en paix et en guerre, à l'autorité légitime.» Suit enfin le tableau de Fallégresse du sénat et du peuple avec cette conclusion que le commandement militaire ne parut pas moins affermi par cette dangereuse épreuve de Fabius que par le supplice déplorable du jeune Manlius^
Au nombre de ces récits remarquables S citons : dans la première décade, le combat des Horaces et des Curiaces* et le jugement d'Horace, meurtrier de sa sœur; la destruction d'Albe *, la mort de Lucrèce*; la conjuration et le supplice des fils de Brutus; les traits héroïques d'HoratiusGoclès et
(1) Liv. VIII, 30-35.
{i) En général ces narrations ont trop d'étendue pour figurer en entier à VAppendice, mais on y trouvera des passages de plusieurs que je marque ici d'un astcrique. De même pour les harangues citées un peu plus loin.Voir pour les unes et les autres, Append, ccclxxvi — ccccv.
LIVRB CINQUIÈME. Cil. III, it. 653
de Mucius Scsevola; la retraite du peuple sur le mont sacré*; la vengeance de Coriolan arrêtée par sa mère*; les 306 Fabius*; l'élévation de Cincinnatus à la dictature*; les crimes des décemvirs causant leur chute; la prise de Véies; le maître d'école de Falîèries ; la déroute de l'Allia suivie de la prise et de l'incendie de Rome; la tentative des Gaulois sur le Gapitole*; l'arrivée inopinée de Camille qui sauve rhonneur du nom romain ; le procès et le supplice de Manlius Oapitolinus*; le duel de Manlius (Torquatus) et d'un Gaulois; le consul T. Manlius condamnant son fils à mort; le dévouement de P. Décius Mus à la bataille de Véséris; dans la troisième décade, l'arrivée d'Annibal en Espagne*; le siège et la prise de Sagoate; le 'passage des Alpes*; la bataille de Trasimène*; la dictature de Fabius et sa gêné* rosité lorsqu'il se porte au secours de Minucius Rufus; la bataille de Cannes; l'occupation de Capoue par Annibal et le projet d'assassinat conçu contre lui par Pérolla, flis de Pacuvius*; la défense de Syracuse par Archimède* et la prise de la ville avec la mort de son savant défenseur; Annibal aux portes do Rome*; la vengeance des Romains sur Capoue*; l'élection de P. Cornélius Scipion au proconsulat d'Espagne et son portrait*; l'arrivée d'Asdrubal en Italie, qui répand la consternation à Rome, mais que suit bientôt la plus vive allégresse à la nouvelle de la victoire du Métaure* due à la hardiesse du consul Néron; le passage de Scipion en Afrique; Tincendie du camp carthaginois; la mort tragique de Sophonisbe devenue l'épouse de Masinissa; le désespoir d'Annibal rappelé par Carthage*; la bataille deZama*; puis, dans les autres livres, la liberté de la Grèce proclamée aux jeux isthmiques par Quinctius Fiaminius*; Annibal réduit à s'éloigner de Carthage et à se réfugier auprès d'Àntiochus; le procès de Scipion*; la sanglante répression des bacchanales; l'élévation de Caton à la censure et son portrait*; la mort de Philopœmen ; celle d'Annibal*; le patriotisme d'un vieux légionnaire dont l'exemple entraine à Fenrôlement ses compagnons d'armes; la soumission de Pensée*; le triomphe de Paul Emile coïncidant avec la mort de ses deux fils.
^54 UVRE Cl.XQl'lÈXE. Ctf. m, 13.
On se rend bien compte des qualités narratircs de Tite- Live lorsqu'on rapproche sa manière de celle des historiens jrrecs qui racontaient les mêmes événements. Taine Ta fai; pour Denys d'Halicarnasse etponr Polrbe en prenant pour objets de comparaison, d'un côté, le récit de la mort de Lucrèce et, de l'autre, celui du passage des Alpes^ 11 est •curieux de voir combien les gaucheries du premier le laissent de beaucoup inférieur à récrivain latin et combien le second, dans la description savante à laquelle il se livre* pour faire comprendre les circonstances physiques et les obstacles qui rendaient l'entreprise si difficile, est loin de nous instruire et de nous impressionner comme notre auteur qui nous met en présence des choses et nous fait suivre, d'un bout à l'autre, avec les sentiments du chef, les travaux des hommes et leurs émotîoas BMtfales.
Les harangues* que Tite-Live mêle constamment à ses narrations contribuent, et puissamment» à répandre partout la variété et l'animation, à donner l'intelligence
(I) Es.^rti sur T. L., p. 27i-287.
[t) Certains blâment chez lui, comme chez Thacydide, Xénopboo,SaIluste« Tacite, rintroduclion de ces discours qu'ils eoDsidèrcnt comme des fictions contraires à la dignité de l'histoire. Mais ne voit-on pas que, sous la plume des gra'ids historiens, ces harangues, toutes fictives qu'elles sont, peignent exactement choses et personnes 1 Y avait-il rien de plus logique et qui pût mieux répandre la teinte locale sur les récits, lorsqu'il s'agissait de ces répub!i(iues anciennes où Téloquencc était occcssaire à la (lolilique, uu J'orateur exerçait une sorte de magistrature, où les discours, en un mot, étaient une partie intégrante de leur histoire? (Cr. A. ternaire, thèse sur VhiMoire.et sur T/r^'-Lj ce, Paris, 18^3, p. SI sq.).Et puis, s'il y a quelque invraisemblance dans le procédé qui prête une connaissance parfaite de l'art oratoire même à des Komaiiis vivant en un temps où une telle perfection n'était pas connue, ne nous en plaignons pas, puisque cette beauté artisti-
des faits et des personnes. Polybe n'en avait guère tiré d'utilité, ne s'en étant guère servi qu'en style indirect, d'une manière résumée et d'ordinaire assez lourdement. Lui, au contraire, en obtient tout l'effet possible. Qu'on les apprécie comme œuvres historiques ou comme œuvres oratoires, elles ont une très grande valeur.
Tantôt il y trouve un moyen de marquer avec précision les situations, comme nous le voyons maintes fois et dans le récit de la lutte entre les deux ordres et dans celui des rapports de Rome avec les peuples étrangers. Tantôt il présente en l'une d'elles la conclusion d'une longue série d'événements; tel le discours d'AnnibalàScipion(XXX,30) avant la bataille de Zama qui met fin à toute la seconde guerre punique. Ou bien il en use pour exprimer sur cer* tains actes les jugements que doit porter l'histoire, et il n'est même pas rare, dans ce cas, que, derrière ses person* nages et par leur bouche, il juge avec sévérité la conduite des Romains eux-mêmes; exemple : le discours du Samnito Pontius (IX, 11) *, leur reprochant la comédie religieuse à laquelle ils ont recours pour éluder la parole donnée aux Fourches Caudi nés; la harangue de Lycortas*, qui (XXXIX, 36-37), avec des élans de fierté douloureuse, répond devant Appiusaux injustes prétentions de Rome et réclame en faveur des Achécns les droits de l'indépendance hellénique proclamée naguère aux jeux Isthmiques ; les dernières paroles d'Annibal% comparant, lorsqu'il est obligé de s'empoisonner (XXXIX, 51), cette triste victoire de Flamininus sur un homme trahi et désarmé à l'ancienne générosité du sénat qui prévenait Pyrrhus, chef puissant d'une armée en pleine Italie, de se garder du poison d'un traître. Et constamment il y réussit à donner des personnages, avec une netteté parfaite, l'idée qu'il conçoit de chacun deux. Lisons les discours: (III, 17) de Valérius Pu-
quc 110 lait, en somme, quo rendre plus sensible, avec la vérité des scènes bisturiqucs, celle des pensées et des sentiments, des caractères et des passions de tous les personnages qui y ont figuré. (Voir 1" partie, 1. 1, p. 1 ii et précéd).
blicola * aux tribuns et au peuple dans le moment où tous refusent de prendre les armes contre les esclaves maîtres du Capitole ; (IV^3 sq.) de Canuleius*, protestant contre les privilèges de Taristocratie ; (V, 3 sq.) d'Appius Claudius, qui explique sur le forum Timpossibilité d'interrompre le siège de Véies pour ramener les soldats à Rome pendant rhiver ; (V, 51) de Camille, s*opposant, après le sac de Rome par les Gaulois, au projet des tribuns de quitter ces ruines et de se transporter à Véies; (XXVIII, 40) de Q. Fabius Maximus et de Scipion, Tun qui veut qu'on défende de porter la guerre en Afrique, l'autre qui demande au sénat de l'y autoriser; (XXXIV, 2 sq.) de Gaton, parlant pour le maintien de laloiOppia contre le luxe des femmes; (XLV, 41) de Paul Émile% rendant compte de sa charge quelques jours après son triomphe et la mort de ses fils; nous recevons de cette lecture la perception exacte de chaque caractère. Nous reconnaissons le consul qui » plein de patriotisme et d*enthousiasme religieux, se sent prêt, pour sauver la république et les dieux du Capitole, à tout oser contre les tribuns, comme jadis le chef de sa famille osa tout contre les rois; — le tribun fougueux mais avisé, capable de joindre à la violence du ton la force du raisonnement, et qui, assuré de son action sur le peuple, dont il proclame la souveraineté, dicte hardiment les conditions auxquelles celui-ci fournira son concours à l'État; — le patricien, d'autre part, représentant de la famille la plus orgueilleuse, qui, dans la défense des intérêts de la république, n'oublie jamais ceux de son parti et d'un discours sur les campements d'hiver fait naturellement un réquisitoire contre le tribunat; — le libérateur du territoire, fort des services qu'il a rendus au pays,et puisant dans sa grave autorité, comme dans son respect pour les dieux et pour toutes les traditions nationales, sa résistance à une émigration contraire aux destinées de Rome; — des deux généraux illustres, l'un très âgé, d'une circonspection et d'une prudence depuis longtemps reconnues, d'un esprit fin et rusé, et qui, tout en se défendant d'un sentiment de jalou-
sie, n'a pas moins une tendance à diminuer quelque peu les succès de son jeune émule pour s'opposer d'autant mieux à l'entreprise hardie dont il est question; l'autre, avec tout l'entraînement qu'inspirent l'amour de la gloire et de grandes victoires obtenues dès la jeunesse, abattant, dans ses prévisions, tous les obstacles qui lui seront opposés, certain du succès qui l'attend, donnant d'ailleurs avec un enthousiaste bon sens les motifs de sa certitude et assez maître de lui, malgré son impétuosité, pour respecter entièrement la gloire du vieux consulaire qui dénigre la sienne ; — puis, le futur censeur, rude et narquois, lorsqu'il montre, avec tout le ridicule des hommes se soumettant aux volontés des femmes, Tintérèt qu'a l'État à ne point permettre qu'elles se concertent contre les lois pour amener avec l'accroissement du luxe celui de la corruption des mœurs; — et, dans le vainqueur de Persée, l'homme et le patriote à l'âme forte qui, en se rendant compte des vicissitudes de la fortune, lui est supérieur, appelle sur lui-même les coups qu'elle pourrait porter à la république et se promet de la prospérité de Rome la consolation de ses malheurs domestiques.
Quant à l'art oratoire, nul, pas même Gicéroo, n'en a déployé les ressources plus que lui.Ilalesdeux plus grands mérites de l'orateur : le talent de trouver dans le sujet toutes les preuves qu'il comporte et le don de manier les passions. Pour amener la persuasion, il développe l'idée principale par Tabondante série des idées secondaires dont le tissu serré doit former un raisonnement invincible, prévient les objections, épuise les arguments jusqu'à ce que rentière clarté soit produite. «C'est pour la raison un plaisir pur et extrême, dit TaineS que d'embrasser cette multitude d'idées, de passer si aisément de l'une à l'autre, de sentir leur enchaînement, d'éprouver qu'elles sont toutes solides par elles-mèiùes et affermies les unes parles autres, d'appuyer sur elles sans qu'elles enfoncent ni fléchissent.
<1) Essai sur T.*L., p. 296.
de comprendre que toutes ensemble elles forment un édifice destiné à porter une seule proposition. » D'autre part, sa sensibilité, qu'on a plus d'une fois rapprochée de celle de Virgile \ permet à sa parole de se nourrir de sentiments non moins que de raisonnements, de toucher autant qu'elle persuade. La vivacité d'une imagination qui perçoit nettement, avec les actes des hommes, les mouvements de leur âme, lui fait rendre avec vérité leurs émotions, leurs passions, et nous impose ainsi ses impressions aussi bien que ses idées. Et quelle variété dans les unes comme dans les autres! Quelle flexibilité naturelle dans cette éloquence qui, selon qu'elle fait parler plébéiens, patriciens, Romains, Samnites, Campaniens, Carthaginois ou Grecs, vieillards ou jeunes hommes aux caractères divers, prend, sans contrainte, sans rien fausser, les manières de penser et de sentir, les genres d'esprit et les tons les plus opposés ! On peut affirmer, je crois, que l'ensemble de ses discours, plus de deux cents, forme le recueil non seulement le plus riche que puisse fournir un même auteur latin, mais le plus propre à fournir des modèles de tous les genres de Tart orataire*.
Je nepuis malheureusement donner dans VAppendice aucun des plus étendus; sans cela je me serais plu à vous mettre sous les yeux, avec ceux que j'ai cités plus haut et bien d'autres qui ne le mériteraient pas moins, les deux dis-
(1) Cf. D. Nisard, Les quatre gr. hisL lat., HI, § 5, De la sensibilité de Tite-Lioe comparée à celle de Virgile. — cr. le jugement de Quinlilicn qui dit u qu'aucun historien n'a mieux réussi à peindre les passions, surtout celles dunt les mouvements sont plus doux; affectus quidem^ prseripue eos, qui sunt dulcioreSy nemo historicorum commendcLcit magis ». Inst. oral., X, 1, 101.
{t) Dans le uiômc passage où il note la grande sensibilité de T.-L., Qaiotilicn loue, - avec l'agrément et l'admirable clarté de ses narrations, Téloqucnce de ses harangues, qui dépasse, dit-il, toute expression, tant tout ce qui y est dit est en harmonie avec les faits et les personnages : 7*.-L., quum in narrando mirx jucunditatis, clarissimique candoriSy tuni in concionibus, supra quam enarrari potest, eloqueniem; ita qux dicuntur o/nnia, quum rébus, tum personis, accommoda aunt. »
cours du tribun L. Valérius et du Campanien Vibius Virius. L'un est un exemple d'aimable et douce argumentation; d*autre^ de persuasion pathétique.
. Dans le premier, le tribun répond à Caton sur la loi Oppia. Plus le consul s'est montré ardent, agressif et mordant, plus le tribun apporte de mesure et de convenance dans son plaidoyer ; avocat de femmes qu'on accuse de violente révolte, il déploie^ pour mieux signifier qu'elles ne sont point emportées, une douceur sans pareille. Il commence avec habileté et sans manquer aucunement de respect pour l'autorité de son adversaire, par mettre quelque peu l'auditoire on défense contre les excès de sa véhémence bien connue et par montrer qu'usant d'un artifice oratoire assez fréquent, il a exagéré les choses et déplacé sensiblement la question. Car, après tout, cette conduite des femmes, si amèrement censurée, n'a.rien d'illégal ni même d'insolite ; et il en énumère des exemples spirituellement tirés du livre des Origines écrit par Caton lui-même. Il fait alors valoir ses arguments contre la loi Oppia. Après avoir établi qu'il y a deux sortes de lois, les unes utiles dans tous les temps et qui doivent être maintenues, les autres créées pour les circonstances et qui doivent être passagères, il prouve que celle-ci appartient à la seconde catégorie; que les nécessités, qui l'ont momentanément, imposée, n'existent plus; qu'il est inique de maintenir pour les femmes seules les effets de la guerre, lorsque les hommes sont exonérés depuis longtemps de ceux qui pesaient sur eux; qu'il y a même là pour les dames romaines une source d affronts et de douleurs, puisque, chez les alliés, les femmes ne sont pas soumises à des vexations qui les privent du plus grand plaisir de leur sexe. Il montre ensuite que, la loi une fois abrogée, chaque citoyen n'en restera pas moins libre d'interdire chez lui ce qu'il lui plaira, et que, si les dames désirent ne plus être traitées en esclaves par la loi, elles ne refusent nullement d'être tenues en tutelle par les. pères et les maris. Et quant à la sédition dont on a prononcé l'odieux nom, conclut-il en souriant, « craignez-vous, en
660 LITRE CLHQUIÈME. CH. Ht. U.
vérité, qu'elles D'aillent, les armes à la main, occoper h tDontATeotio? Faibles coniine elles le soDt, elles TOQtfo^ c«meDt se soumettre à votre décision, quelle qu'elle aoit: plusgraDd est votre pouvoir, plus il convient d'eu oser avec modération'. > Chaque phrase de cette harangae enlève quelque chose de l'impression laissée par l'amëre réprimande de Catoo; les traces de celle-ci disparaisKot peu à peu; insensiblement nons nous laissons subjogoer, el. lorsque se produit la conclusion, nous nons trouTou p;irtager l'avis de l'aimable orateur sans lui en vouloir le moins du monde de l'habileté qu'il a mise à conquérir notre esprit.
Non moins raisonnée.la harangae de Vibius Virini eat plus émouvante. Les circonstances sont dramatiques; sa inonaent où Capoue va être prise, la délibération a'est ouvr/rte dans le sénat campanieo sur l'envoi des députés pour iiii[j]orer le pardon. Vibius est convaincu que jamait les Romains ne l'accorderont, il a décidé de mounr.et, voulant épargner à ses concitoyens une inutile lâcheté, il s'idorce de leur Taire prendre la même décision virile. Il It'iir rappelle tous les motifs de ressentiment qu'ils ont liorjnéa aux Romains, leur met sous les yeux le loog acharnement que ceux-ci viennent de montrer dans le ^i'-<r:G de Tapoue, dont rien, pas même la marche d'Anuibal sur Rome, n'a pu les détourner un instant, et leur démontre di: la manière la plus évidente qu'ils n'ont aucune grâce i L-H|i-;rer, qu'ils doivent s'attendre à tous les outrage», à toutes les tortures. Mieux vaut donc mourir en hommei lii'resl Et il leur en fournit le moyen dans un banquet prépanj chez lui, à la fia duquel tous boiront à uuc coupe <jii|iûisonnée devant des esclaves prêts à jeter leurs corps inimiinéssur un vaste bûcher déjà dressé. Une passion ardonto se joint ici à l'accumulation des arguments; ensuit tout lialetant cette parole vibrante d'un homme de cœur résolu à garder 1 honneur dans la mort ; et finalement on
1 1> Tit-Liï., SKiv, 5-7.
se prend d'estime pour ceux qu'il convainc et entraîne au bûcher.
Ces discours et ces narrations ne tiennent pas seulement leur artistique beauté des idées et des sentiments dont ils sont remplis et de l'ordre qui y préside, il a fallu que, par le style et par la langue, l'expression répondit à la conception, que la forme fût digne du fond.
A ce propos, on a beaucoup discuté sur deux passages de Quintilîen^ où se trouve rappelée une critique émise par Asinius PoUion, juge très minutieux, comme nous l'avons vu, et qui reprochait à Tite-Live sa palavinité. L'auteur de Vlnsiilution oratoire citant cette critique là où il est question des mots d'origine étrangère qui oiit pénétré dans la langue latine, nous sommes autorisés à croire que Pollion entendait ainsi relever chez l'historien certaines façons de dire provinciales qui sentaient le Padouan. Il devait y avoir, en effet, dans le parler de Padoue quelques-unes de ces expressions et de ces tournures que Cicéron, en expliquant à Brutus en quoi consistait la parfaite urbanitas des orateurs de Rome, se plaisait à relever chez ceux des autres villes du Latium et de la Gaule Cisalpine^ Et que Tite- Live eût conservé du pays natal, où il avait été élevé, quelque goût do terroir, cela se peut. Mais ce défaut devait être bien léger ; car Quintilien, à la manière dont il en parle, n'en parait pas du tout choqué, et quant à nous, modernes, c'est une chose, comme dit Rollia « que nous ne pouvons pas apercevoir ni sentir^». De là ce plaisant accès
(1) Inst. oral., \, 5, 56 et 8, 1,1
(«) Brutus j 46 et 69. Cf. De oraU, 3, 11, 43.
(3) HUt. anc, Jugement des historiens latins.
662 LIVRE CINQUIÈME. CU. III, 1i^
d'indignatioD du docte Daniel George Morhof qui» vers la fin du XVIIP siècle, concluait une savante dissertation intitulée Z>e patavinilaie Liviana^ par ces paroles bien dignes des emportements d*unScaliger : «Asinius a quelque chose de ce que signifie son nom. On le voit aisément à ce qu'il no cesse de ruer et de braire. Car, au sujet de cette patavinité qu'il croit découvrir dans Tite-Live, c'est une véritable question de savoir s'il y a eu dans Tite-Live plus de palavinilé ou dans Asinius plus d'asiniié ^ ».
Sans nous préoccuper plus que de raison d'une discussion dont l'objet échappe à notre vue et n'a pu frapper, même au temps d'Auguste, que celle d'un observateur d'une extrême délicatesse, relevons plutôt les particularités qui distinguent le vocabulaire, la grammaire et le style de l'écrivain.
Dans son vocabulaire, on note quelques mots archaïques, qui doivent provenir de l'étude qu'il avait faite des anciens annalistes, comme occipere, indipisci, salias, tempestas signifiant lempus, sujipiicia avec le sens àQsuppUcal%(yne$, vtrrun caré avec celui derertere; antidea pour antea, ergo au lieu de cau.s'a; d'autres, au contraire, dont on semble n'avoir pas fait usage avant son époque ou qu'il emploie dans un sens nouveau, tels que favor, véritable néologisme qui avait, à la vérité, paru* du temps de Cicéron, mais dont celuici avait hésité à se servir*, ou tels que celeber en parlant de la célébrité des personnes, durare signifiant subsister, ttiultts voulant dire prétexte, respectus et ante pris au sens métaphorique. 11 use aussi de mots qui paraissent avoir appartenu plutôt à la langue de la poésie qu'à celle de la prose et tout particulièrement de ceux qui passent pour avoir été des créations de Virgile \ si bien qu'on voit là une preuve de
(1) Kil., 1685 et daas Tcd. de T.-L. de Drakcmborcli, XV, 1, 50. — Voir aussi (i. Wiedomann, Quwstio de pataoinitate Lloii^ Gôrlitz, 1848-54.
(2) Pro Sest., H. Cf. Quint. Inst. orat., VIII, 3, 33.
(3) On trouve, en effet, chez Tite-Live beaucoup des mots qai figurent sur la liste des néologisnies de Virgile, dressée par Ladewig ci par Benoist. dont j'ai parlé au toin. I, p. 55i, n. 2.
la grande influence exercée sur lui par la lecture du poète de Mantoue. Enfin, il a une prédilection marquée pour cer* taines classes de mots, pour les participes en bundus, par exemple ; pour les verbes fréquentatifs employés au lieu des verbes simples (imperitare au lieu de imperare, nosdtare au lieu de noscere, etc.); pour quelques expressions formant pléonasmes (ilaque ergo, inde deinceps) ; et pour certains termes du langage familier (Jùrsan.senecla), admis d'ailleurs en poésie^ Mais ce qu'il aime avant tout, c'est le mot simple et clair, facile à entendre, réveillant une image sensible, et il n'évite rien tant que les mots qui ne conviennent qu'à la science et qui, au milieu d'un récit ou d'un discours, en réclamant la réflexion, sont capables d'arrêter le lecteur dans la part qu'il prend à l'action, à Témotion des personnages.
Sa grammaire a été l'objet d'un grand nombre d'études*
(1) Dans le vocabulaire, on remarque les formcfi de mots suivants : au nom. sîng., oalles pour oallis ; œdis pour œdea, atirpis p. atirps, equestris p. equester; —à l'ace, sing., partim p. partent; — au.gcn. plur., socium^ modiuniy decemoirum p. sociorum, etc ; cioftatium, aptatium^ même oirtutium, p. civitatum,ctc.; et, par contre, mensum^ Baliarum. p. me nsium f etc.;— audat. sing., senatUyeœercitu^dilectu, p.senatuiyeic; — à rabl. sing., amni, imhri, et cette même forme i dans plusieurs participes conservant leur force verbale, ainsi que dans quelques comparatifs; au plur., quiSy aliquis p. quitus; — au locatif^ Carthagini, Tiburi. — Sont à noter le^ formes archaïques Apolloni p. Apollinifjocineris p. jecoris; des formes helléniques pour certains noms propres gn^cs, le nomin. Prusias, les accus. Prusian, HippocraterijMacedonas ; des formes rares, oulgus employé au masc, decem quattuorp. quattuordecim; — la forme ère à la 3« pers. plur. de Tind. parf., même lorsqu'elle ressemble à un inflnitif, contendere, mooere^ diffugere p. contenderunty etc. ; reoerti, reoerteram, p. reoersus sum, eram ; les formes verbales archaïques duit p. det^ auxitis p. auweritis ;/axit p. fecerit ;pluoisse p. pluisse ; la forme nanctus p. nactus; la prép. a6 devant des mots commençant par les consonnes c, t^ f, m, p, chose dont Cicéron s'était abstenu ; la prép. cum avant quo^ qua, quitus au lieu de quocum, etc. ; le vieil adverbe exim p. exin, eœinde.
(2) 0. Riemann, dans la l'édition de son étude, a donné une liste alphabétique d'ouvrages do ce genre: ceux de Baur, 186i ; Ellendt, 1843 ; Gûthllng, 1867-1872 ; Hildebrand, 1858-1865 ;Kleîne, 1865; Krah, 1859 ; Kriebel, 1873^
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parmi lesquelles se distingaent deax travaux très impor> tants : l'un, de M. KuhnastS recueil considérable de matériaux dont malheureusement le peu d'ordre rend la lecture non aisée et dans lequel toutes les affirmations ne sauraient être acceptées sans vérification; l'autre, de M. O- Riemann', qui, profitant largement du premier, en a repris sur beaucoup de questions les matériaux un à un, les a triés, complétés, mis en œuvre, assemblés dans un ordre logique et disposés suivant un plan facile à saivre. Go sont les meilleurs guides qu'on puisse choisir pour étudier chez Tite-Live l'emploi des difiérentes parties du discours considérées en elles-mêmes', les rapports que les mots ont
Kreiiner, iUi; LOwc, i8i7 ; Loreni, 187M87i;Madvig, 1875-1877 ;Queck, 1853 ; Schinidt, 1874; Staoge, 1843 ; Wcseocr, 1854 ; Wôlfflin, 1864 ; Dans U 2* éd., il a ajouté ceux de: Adriao, 1875 ; Gûnlber, 1871 ; HolCie, 1881 ; Ignatius, 1877 ; Kraut, 1882 ; Lytb, 1882 ; Mor. MûUer, 1877 : G. Ricbier 1S2)0. En voici quelques autres encore qui ont paru, soit dans l'iotervalle de ses deux éditions, soit postérieurement à la dernière : G. Wulsch, ûe prxp. per U8U Lio., Halle, 1880 ; W. Wengcr, sum Gebr. der Partùsipien bei lie., Steitenst., 1882 ; R. Jonas, Gebr, der oo. frequentatioa u. intenaioa bei Lio.j Poscn, 1884 ; A. Lehmann, de oo. compoaitis ap. Sali. Cœs. Lio. Tac., Loobschûtz, 1884; E. Ballas, Phraséologie des Lie, Posen, 1885; F. Fûgoer, spec. lex. Lio., Nienburg, 1889-1897 ; S. G. Stacey. Die Entwickelung des Lioianischen Stiles {ànasVArchio. X, 1898, pp. 17-82); E. Benoist, Rem. évr la langue de T. L. (dans la 7* éd. des liv. XXIII-X.W), Paris, 1902.
(1) Die Hauptpunkte der lioianischen Syntcuo, fur das Beddrfniss derSchule entusorfen (IV et 402 p. in-8), Berlin, Vàli.
(2) Et. sur la langue et la gramm. de Tite-Lioe, Paris, 1879 (l^ fascicule de la biblioth. des écoles fkranç. d'Athènes et de Rome).
(3) Emploi des partibs du ducoubs. — 1« Substantifs. Pour le singulier des substantifs concrets employés dans un sens collectif., T. L. ne faitqoe suivre Cicéron et César en ce qui concerne les noms de choses et d'animaux, mais des noms de personnes, miles, pedes, eques il fait un nsage plus fréquent, et, par les noms do peuples RomanuSt Pœnus, Samnis, il désigne souvent une armée particulière de ces peuples, tandis que les autres désignaient le peuple entier. De plus, chez lui, on rencontre dans la même phrase, Tun à coté de l'autre, le singulier collectif et le pluriel, V^'ens kostis Etruscique, co qui est peu conforme à la symétrie cicéronienne. Il emploie le singulier ceroix qui n'était guère usité qu'on poésie, Cicéron ayant toujours usé du pluriel cercices. U donne au pluriel littora tantôt le sens de
ont entre eux daos la propositioa simple et ceux de ooor-
« divers endroits de la côte i, taniôt celui de i toute retendue du rivage ». Il met volontiers le nom alratrait au pluriel dans le sens augmenlatif, eaosidux Carthaginis Ha ruine complète de Cartbage), minca irtuque r^leatea (les menaces et les terribles colères des dieux). Il accroît le nombre des substantifs abstraits employés dans un sens concret et dit altitudines (les élévations du sol), praetorium (le conseil de guerre), remigium pour rémiges. Il emploie quelquefois, pour parler d'actions passagères, les substantifs verbaux en ior qui d'ordinaire marquent plutôt une qualité permanente, Cauloneœ oppugnatores pour Cauloneam oppugnaniea. — â» Adjbctifs. Il use fréquemment substantivement des adjectifs et des participes : ceux-ci gardent leur construction verbale, ruptos in Jldenty redeuntibus domos ; et Tadjectif neutre joue le rôle de substantif, même aut cas obliques, lorsque la clarté de la phrase n'en souffre pas. Se rencontrent aussi comme substantifs aliquot, nulli^ uUius^ ulli, allô. Il lui arrive de sous -entendre le distributif singuli dans les phrases où le sens de distribution est suffisamment marqué, selibras in militem praestare ^donner une demi- livre par soldat). 11 use assez librement de l'adjeetif possessif 8UU8: qui suœ dicionis erant, quo major ira in suos eminelnU^ Cepi^ndant il ne diffère guère de Cicéron dans l'emploi du pronom personnel réfléchi. — 3« Pronoms. De même aubsl que les grands prosateurs ses prédécesseurs, ce n'est jamais pour éviter Téquivoque et remplacer le réfléchi qu'il use du pronom ipse ; c'est pour faire ressortir un sujet en l'opposant à un autre. Entre les expressions sibi ipse ou sibi ipai nocetj il préfère la première sans tenir compte de la différence de sens qu'elles présentent, irrégularité à laquelle Cicéron n'attachait pas plus d'importance que lui, mais que César semble avoir évitée. Dans l'opposition des démonstratifs hic et ille^ il applique, comme le faisaient Cicéron et César, hic à l'objet le plus voisin de sa pensée et, dans le cas seulement où les deux objets sont aussi rapprochés l'un que l'autre, à celui qu'il a nommé en dernier lieu. Dans le siylo indirect, il remplace indifféremment, de même que Cicéron, par ille ou is le personnel de la 2« pers. du style direct. Aliquis désignant quelque chose d'indéterminé, mais de réel, et quis quelque chose de purement hypothétique, T. L., pas plus que Cicéron, ne remplace aliguis par quis après ai, sioe^ nisi^ ne, num, cum^ lorsque le sens demande à être bien marqué ; il en est de même dans le cas où aliquis est éloigné des susdites conjonctions. Bien que, en règle générale, quiaquam, ullua, umquam^ uaquam ne se doivent employer que daos les phrases négatives ou dubitatives, T. L., comme Cicéron, se sert de quisquam signiflant « quelqu'un, quel qu'il suit >' dans des phrases nettement affirmatives après les conjonctions quamdivy dum, donec^ quoad ; ullus et unquam se rencontrent même affirmativement dans des propositions relatives sans ces conjonctions. Les expressioas quisquam ûnus, quilibet unus^^ne sont pas des pléonasmes,
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dination et de subonlinatioD qu'ont les propositions dans
comuie 00 l'a dit par «rrcur ; partout (atut IX, t7, <S) unas y conserve son 8cnK proprr, e( Cicéron a'ca «st servi de la mdme maaiére. Par eootre, il doone tri-a souvent au:i pronoms quicumque, qualiscumque, [cscos iodë- Qni • quelconque >, eocore rare cliei Cicéron qui aime mieux les employer avec la signilicallon • celui qui, quel qu'il soil ■. Cbei Ini, ou lit quidam aigniDant snuvent t plusieurs ■ au lieu de ■ certains ■ ; le pluriel de qaUque quolquerriis einptoyc autrement qu'avec un superlatif neutre et avec d'antres Bubstanlifs que crux qui n'ont pas de singulier ou qui désignent des groupes d'iudivldus ; le pluriel utrique là où it faudrait le singalier, utraque r.ornua pour utrumque r.orau ; alii très rréquomment pour ceteri, arceplion qui n'était pas nouvelle, mais qui appartenait plutâl h la lingue ramiliùrc. — i<> Verbes. 11 se sert sesci volontiors de la rorme passive avec slgniflcatiun du verbn moyen, dedi (se rendre), conjangi {se réunir), et donne même à cri verbes moyens un participe présent et on gérondif comme aux verbes dépunenis. Le gérondif a quelquefois le sens d'un substantif verbal, de-:arrendo (pir des évolutions), agilando pour agilalione. A nol*r l'eiaplai iatransitif de prsecipitare, obtinere et de certain! verbes dunt le ri'jîime est sous-entendu comme muoere (signai, ducere [exercitam] ; la forme clawui fui, oit claagas est un Téritable adjectif et non un participe; les formes actives ciepi et desU sccampagnanl des InDuitifs passifs au lieu des formes régulières cœptua sum, desilits fum : VtmpXolifi /ueram,/iiero,/uerim,/aU>ein pour eram, ero.etc. ; l'usage très fréquent lie/orein dans la plupart des cas ou serait employé essem- — ■> Advsbbes bt coNjowcTioMi. Certains adverbes sont quelque peu détournés de leur sens ordinaire. Adhuc, qui slgnlDe ■ Jusqu'ici > est appliqué au passé comme eliam tuin et prend le sens de • encore • ; in cicem (tour à tour) prend colui de iVUerge (réciproquement) ; ceteruni (soustou» les autres rapports, k part cela), celui de sed, contrai rement, à César et â Cicérun ; iieqiie, celui de ne qatdem ; quoque, celui de etiam qui marque une gradation dans l'additiun d'un fait à un autre. Il donne aussi plui fréquemment et plus librement que ses prédécesseurs le rùle d'adjectif au\ adverbes et aux expressions adverbiales ; deux fuis mènie il les emploie substantivement. Par les adverbes de lieu it aime à remplacer le pronom précédé d'une préposition : ubi pour in qao, aptid qaoa ; inde pour ab ou ex eo, ea, etc. j amie pour ex quo ; quo pour /id quoa. Il emploie (imiliùreiuent haud devant un autre verbe que scio ; place quelquefois, cnnlre l'usage, les eu nj un étions ilnque et namque le second mol de la plirase; se sert de aliu^quani dans une proposition qui n'est pas négative : dans plusieurs passages, use de la cunjoncttun Ifinquam pour al voulasl dire - dans la pensée que ■ ; de nelut et de perinde ac dans le sens de eeUit ai et de perinde ac gi.
les phrases complexes, afin de relever chez lai les diffé-
Syntaxe de la proposition simple. — Accobd. T. L. met géoéralemeot le verbe au pluriel après un nom collectif au sing., tandis que Cicéroo n'usait du pluriel que pour un verbe se trouvant dans une autre proposition que ce nom. Par contre, il met au sing., très logiquement, un verbe ayant deux 8ujet8,pour marquer la dissemblance de l'acte de chacun d'eux : consulea dioersi,., Fuloius in agrum Cumanum<^ CAaudius in Lucanoa ahiit. 11 Tait l'accord en genre de l'adjectif avec le nom diaprés le sens plutôt que suivant la grammaire, ce qui se présente aussi parfois chez Cicéron, dans des phrases comme celles-ci : triginta millia dicuntur capti, et même plus hardiment en n'accordant l'adjectif qu'avec le principal des noms qui le précédent, urbenx ac portum mœnibus validant (comme s'il y avait cum porta). Remarquez aussi une forme d'opposition peu régulière : mulr titudo pars procurrit; onerariœ pars maxima delatœ sunt, pour multidunis para, onerariarum para, — Cas. Notez l'intcrcalation d'un NOMINATIF dans une proposition à l'ablatif ou au gérondif: tendendo autem duo ad signifiant dum tendant duo ad;— le oÉNixipd'un nom après unuai principumunua pour e principibua ; le génitif partitif joint à un adjectif^ circamfaaoaqae militum ejué; ad maltam diei; reliquum noçtia; employé à la manière des poètes, avec certains adjectifs pour signifier « sous le rapport de », œger aninii, apei minattia ; employé avec potens (capable de), potiri, opus eatyiouies constructions du langage familier ; employé, de la même manière aussi, pour les noms géographiques au Heu de l'apposition, lacua Aoerni au lieu de lacya Aoernva ; dans les expressions nouvelles eo oecordisR proceaait, eo iraram, etc. ; et deux fois avec tenus au lieu de l'ablatif; — le datif, à la manière des poètes, avec un grand nombre de verbes composés de prépositions et marquant mouvement ou rappoi*t de lieu, dans beaucoup de cas où Cicéron et César préfèrent répéter la préposition ; employé librement au lieu de l'accusatif avec ad : pra?da? relicta; puis hSùCJuûBta signifiant « à l'égal de » ; et tL\ec frétas ; — I'accusatif avec les participes en bundua, inconnu à Cicéron et à César ; avec les verbes moyens et les verbes passifs, longam indatœ oeatem^ bracchium percnsaua, héllénismes également récents ; avec tremere, paeere, tournure poétique ; avec certains verbes composés de prépositions, afflare ecadere, succedere, etc. après lesquels Cicéron et César aiment mieux la répétition de la préposition ; avec certains comparatifs auprès desquels Cicéron met d'ordinaire l'ablatif, maltam cedebant^ aliquantum aoidior pour multo, aliquanto ; — I'ablatif placé seul à coté de verbes qui demanderaient plutôt à être construits avec abj ex : cecidere cœlo, portia ruere ; seul aussi fréquemment, à la question ubi, sans in; remplaçant l'accusatif avec per pour signifier • en passant par » ou • pendant » ^ construit avec ab devant un nom de ville pour répondre à la question unde, exirent a Capua ; avec in pour signifier • quand il s'agit de » ; avec procul
fences grammaticales et syntaxiques qui le séparent de Cicéron et de César. Les remarques énumérées ci-dessous en donneront une idée.
sans ab ; avec quam pro à la saito d*UD comparatif dans le sens da grec f, «xti ; — MODRft KT TBMPS. T. L. usc bcaucoupde l'infinitif de description, parfois avec l'ellipse da sujet, lorsqall n'en résalte aacane obscorité. Il lai arrive d'employer l'impératif ordinaire avec ne : ne timete, an lieu des formes plus régulières ne timueritis ou nolite timere. On trouve cbei loi, dans les interrogations indirectes au subjonctif, les formes du subjonctif simple amem, amarem, au lieu de la conjugaison périphrastiqoe amaturus ainif easem.
SYNTAXE DB LA PHUASB coMPLixB. — CooBDiNATiov. Contrairement à Fusage de Cicéron il donne parfois à la conjonction nec le sens de ne quidem. Dans une série de plus de deux termes coordonnés d'une teçon parai' léle, au lieu do répéter trois fois et^ comme c'était la régie jusque-là, il use arbitrairement de plusieurs conjonctions eopulatives différentes ; de même, avecdeux termes,il emploie que et ou la tournure poétique que que au lieu de et et. l*our exprimer « tantôt, tantôt » il dit volontiers avec Lucrèce et Virgile nuncy nunc, au lieu de dire avec Cicéron et César modo, modo. Il dit aussi hincy hinc (d'un côté, do l'autre) pour hinc^ illinc, 11 se s«rt une fois de la liaison poétique viw et pour oix cum. — Subordinati on. Noies la construction peu régulière ; de austinere^ impeUerCy non dubUart est avec l'infinitif; cum intérim avec linfinitif et l'accusatif dans le style indirect ; l'emploi, plus fréquent que chez César, de l'indicatif an style indirect, dans une proposition qui, suivant la régie de Voratio obliqua devrait être au subjonctif ; quippe qui parfois avec l'indicatif au lieu du subjonctif qu'emploie toujours Cicéron ; la constrution incorrecte de non quia avec l'indicatif dans une proposition où cette expression correspond aa français « non que » ; qtiamquam une ou deux fois avec le subjonctif; cum employé aussi à tort avec le subjonctif après une proposition principale commençant pBvJam ou oix ; priusquam suivi quelquefois de limparfait du subjonctif là où il s'agit de marquer un simple rapport de temps et où l'usage classique demandait le parfait de lindicatif ; l'emploi fréquent de l'imparfait et du plus-que parbdt du subjonctif exprimant la répétition dans des cas où Cicéron et César emploient généralement lindicatif ; dum suivi plusieurs fois «le l'imparfait du subjonctif pour le présent de lindicatif ; donec, exprimant un rapport de temps et non l'idée d'une intentioo, plusieurs fois aussi avec le subjonctif quand la prose classique employait l'indicatif ; l'emploi populaire et incorrect de si et de an pour num dans l'interrogation inûirecte: féru ntqyœsisse ai; la construction irréguliérc dignvs vt\ remploi fréquent, mais rare jusqtic-Ià, du participe futur en urus non joint à une forme du verbe sum pour exprimer non seulement ce qui doit arriver, mais une*idêe d'intention et même un sens conditionnel ;
Gicéron eût donc critiqué sans doute l'emploi de quel* ques mots et de quelques tournures dont lui-même n'a pas usé ; mais le style lui eût donné pleine satisfaction ; car, dans cette partie de la langue» plus facile à saisir qu'à définir et qui marque le génie même de tout écrivain, il eût reconnu chez Tite-Live non seulement un de ses plus grands admirateursS qui le proposait volontiers à tous et le prenait pour modèle, mais peut-être même le type de l'historien tel qu'il s'en était créé Tidéal. Tite-Live, en effet, a l'ampleur et Tabondance cicéroniennes, avec cet avantage qu'ayant à resserrer dans des limites plus déterminées chacun de ses récits et de ses harangues, il lui est moins difficile d'éviter la diffusion ; son style, d'une élévation soutenue, sans ignorer le parti qu'on peut tirer des petites phrases, se déploie le plus souvent en larges périodes savamment construites, dont quelques-unes,à la vérité, ne perdraient rien à être coupées, mais qui toujours présentent une limpidité parfaite et constamment nous mènent des idées accessoires à l'idée dominante. « Son abondance, ditTaine, n'est jamais excessive ou vide. On se laisse aller à ce grand courant sans ennui ni fatigue, tant le mouvement est aisé et puissant, tant on sent bien qu'on ne pour-
le participe passe au nominatif remplaçant un- substantif abstrait ; ce même participe neutre employé d'une manière hardie à l'ablatif absolu : cognito eioere Ptolemœum; exposito quid pararet; le participe passé, actif ou passif, employé plus souvent que chez Cicéron dans le sens d'un participe présent et marquant un fait non pas qui précède mais qui accompagne celui qu'exprime la proposition principale; de même, le girondif en ndo marquant les circonstances dans lesquelles s*est produite l'action du verbe principal et tenant en quelque sorte la place d'un participe présent. £nOn, dans la concordance des temps, T. L. n'observe pas aussi scrupuleusement que César et surtout que Cicéron les régies du présent et àe l'imparfait dans les propositions au subjonctif qui dépendent d'un présent historique ; et de même il néglige plus souvent que César la régie suivie par Cicéron d'employer l'imparfait et non le parfait du subjonctif dans les propositions consécutives (commençant par ut) qui dépendent d'un verbe au passé.
(1) Voir ci-dessus, p. 566.
rait le précipiter ni le ralentir, sans lai ôter de sa force ou àe sa douceur ou de sa majesté. * »
. Ajoutez que la richesse des couleurs dont dispose sa vive imagination donne parfois à l'expression de sa pensée des formes inattenduesquilafont resplendird*un extraordinaire éclat. Ainsi Manlius et Furius, qui, pour prix de leurs services, se voient accusés par les tribuns et qui veulent engager les jeunes nobles à ne plus briguer les magistratures, leur disent « de considérer désormais les faisceaux consulaires, la robe prjétextc, la chaise curule comme une pompe funèbre, ces brillants insignes, semblables aux voiles des sacriflces, marquant des victimes pourla mort; consulares vero fasces, prœtextam, curulemque sellam, nihil aliud quam pompam funeris pulenl ; claris insignibus veluC in/ulis velalos ad mortem destinari » (II, 54). Le jeune et hardi Caeson est représente « debout au milieu des patriciens, qu'il domine par sa haute stature, soutenant à lui seul les attaques tribunitiennes et les orages populaires comme s'il portait dans sa voix et dans la force de son bras toutes les dictatures et tous les consulats.; quum in unedio patrum agmine consUlisset, eminens inler alios^ velul otnnes diclaturas consulatusque gerens in voce ac viribus suis, uniLS impettis Iribunicios popularesgue proccllas swstinebai » (III, 11). Quand Hannon condamne devant le sénat carthaginois l'entreprise d'Annibal contre Sagonte, il s'écrie : « C'est contre Carthage qu'Annibal pousse aujourd'hui sas tours et ses mantelets ; ce sont les murs de Carthage que battent ses béliers. Les ruines de Sagonte tomberont sur nos tètes. Carihagini nunc Hannibal vinccis iurresquc admovet ; Carlhaginis mœnia qualil arielt. Sagunli ruinœ noslris capilibus incident » fXXI, 10). Et quand Annibal, sur le sommet des Alpes, réconforte ses soldats qu'abat tant de fatigue : « Soldats, proclame-t-il, vous escaladez en ce moment les remparts de l'Italie et les murailles mêmes de Rome ! Mœniaqxte eos tum transcendere non Jlalix modo, sed etiam urbis romanx » (XXI, 35), Il est vrai que son imagination et le goât des métaphores
(1) Op. cit., p. 326.
portent ainsi Tite-Live à revêtir son style d^une couleur poétique et à donner parfois à sa langue des formes éloignées de la manière commune de dire : il parle de « la nuée des fantassins et des cavaliers, pedilum equitumque ntt6c5»(XXXV, 49); de « la guerre qui est aux portos de Rome, anie porlcts esl bellum » (III, 68); d'une « nuit qui n'a souci ni de nourriture, ni de repos,9ua cibi,quaquielis immemor fiox»(lX, 3); d*«une valeur égarée par un vain fantôme de gloire, spécimen istvd virtutis deceplum vana imagine décor ùs »- (VIII, 7); « du sort des armes qui tranche la question de savoir lequel des deux peuples a violé le traité, en donnant, comme un juge équitable, la victoire à celui du côté de qui se tient le droit, id de quo verbis ambigebatur, utcr populus fœdus rupisset, evenlits belli velut seqwas judex, unde jus slabal, ei vicloriam dédit }^ (XXI, 10). Il emploie les expressions un peu fortes, chères à Virgile, atlonilus, ingens, etc., se sert même de certaines de ses phrases comme hœc ubi dicta dédit (XXII, 50), et appelle Annibal « la furie, le brandon de la guerre, furia faxque hujus belli » (XXI, 10), si bien que Racinesemblera le répéter en écrivant le vers :
Tison de la discorde et fatale furie.
Mais^ s'il ne combat point cette tendance aux images etaux termes poétiques, nous ne devons guère nous en étonner. Cicéron n'avait-il pas rapproché plus d'une fois l'histoire de la poésie et n'entendrons-nous pas Quintilien, cet autre admirateur de Cicéron, déclarer plus nettement en-^ core « que Thistoire, touchant de très près à la poésie et n'étant pour ainsi dire qu'une épopée en prose, a le droit, pour varier ses récits, d'emprunter aux poètes leurs hardiesses d'expressions et de figures^ :^?
S'il en use, d'ailleurs, il n'en abuse pas, comme le feront les écrivains des générations suivantes, et l'on aurait bien
(1) M Historia... proxima poctis et quodammodo carmen solutam est... ideoque et verbis rcmotioribus et liberioribus flguris narrandi tœdiuin.. évitât. • Inst. orat., X, 1, 31.
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tort, je ne dis pas de vouloir assimiler sa manière dédire, sous quelque rapport que ce soit, à la leur, mais même de chercher à y constater un commencement de véritable décadence. Sans doute, la prose latine n*est pas toat à fait avec lui ce qu'elle était avec Cicéron et avec César ; dans son développement naturel elle s'est quelque peu modifiée; mais il s'en est servi avec une originalité et une habileté de maître, et sa langue, par un heureux mélange d'ampleur et de claire précision, de magnificence poétique et de simplicité familière, de gravité et d'agrément, est réellement belle, bien classique encore et digne d'être étudiée comme un modèle.
Les qualités qu'elle a concourent le mieux da monde à faire valoir la sensibilité et les moyens de persuasion de récrivain : elles lui permettent admirablement de plaire, d'émouvoir et d'imposer sa bonne foi, La puissance d'éloquence qu'il acquiert ainsi a même fait qu'on a été souvent tenté de voir en lui l'orateur plus que l'historien, et des critiques, non des moindres, sont tombés par là dans une erreur d'appréciation regrettable. Taine est un de ceux qui l'ont commise de la manière la plus préjudiciable à l'auteur. Lui qui pourtant, dans les dernières pages de son livre, finit par le préférer à Hérodote, trop naïf, à Xénophon, trop superficiel, à César, trop partial, à Sallaste. trop systématique, trop peu varié, et qui ne le laisse au-dessous que de Thucydide et de Tacite, en le plaçant même assez près d'eux, fait dans tout le cours de son étude, une sorte de procès à Thistorien en ne montrant constamment chez lui que les qualités et les défauts d'un orateur lettré et patriote. Et comme Tautorité de Taine est grande, la plupart des critiques, loin de montrer la même clal^ voyance que M. René Pichon ', répètent ce qu'il a dit. Ib oublient que l'étude de Taine, lorsqu'elle parut, était son début dans les lettres classiques. Ils oublient que, si l'Académie française a décerné à cet ouvrage la couronne du
(1) Cf. Introduction (p. XVIII), de son édition des Uvrcs XXVI-XXX.
concours qu'elle avait ouvert sur le génie de Tite-Livo, elle a pris grand soin d'établir formellement ses réserves sur ce point important. L'illustre Villemain, en effet, chargé du rapport à la séance publique du 30 août 1855, constatait dans « le jeune et habile érudit une réflexion fine et sévère,plutôt disposée à trouver le côté faible de la grandeur et à relever des excès dans la louange autant que des torts dans la gloire », et il ajoutait : « L'épigraphe même qu'il a choisie, in historia oralor, et plusieurs pages de son livre, destinées à la justifier, pourraient faire croire que, par ce titre d'orateur, dont il salue Tite-Live, il n'est pas, dans la louange même, assez juste envers le grand historien. Les discours, en effet, mêlés par Tite-Live à des récits et parfois inférieurs à quelques paroles originales qui nous sont parvenues d'ailleurs* dans leur primitive rudesse, ces discours peuvent être bien souvent une heureuse parure de la narration, ils n'en sont pas la substance et l'âme; ils laissent dans toute sa supériorité originale un autre et plus constant méritede l'historien, le naturel éclatant du récit, la vérité des caractères et des peintures, cette passion dans la parole, enfin, qui est la vie nouvelle des temps anciens ressuscites pour l'avenir; c'est en cela, c'est par là que le récit de Tite-Live, sans être trop oratoire, est admirablement éloquent, est l'éloquence même, aussi grande que ce qu'elle raconte, aussi grande que Rome. »
(I) Cl. Aul. Gel., Noct. Ait., IV, 18.