CHAPITRE IV
L'HlSTOlHt (tuiU). — ENIRE AITBES lUSTOBlENS TrOCIE PoUPÉÏ.
I. A c6\i d'hlMortMiB presqae iacuDDUB, 0. Euloglas, AnniiU FetiaUl. Juliu»\litarathus, Clodiaa lJcinaê,toata ttoltt: L. Arruniiua.A.Cr*mMiuaCor(iua,Feneatella.— II. TrogM Pompée tarUmlmériU VMui^'- O qae nom uvods de eod orlgint, ds u *ic «Ide ms onvra^M vaxnt v" M Historié Philippicte. MoycDS que noaa avoni de ddbs rendre eoaplt de c« tr» ait hiitorlque, dont t'originkl est perdu : mbrigfi de luMii. Qii était Justin. — lli. Sujet des quaranU-quatre Uvres et source» auiqiiilla en étaient puises les matériaux. D'où fient le HUti'HûUirix Phitippici- PoiDt de vue hutlrsuquel s'est placj l'blitoiieo, qai, en Imitant Tbûpompt, malgré la différence ilrs temps, a pris la Xaeidoine comme objet ceotnl P l'hiilaire universelle. — IV. But que s'est proposé l'abréviatear, dont k travail ne rend pas la proportion équilibrée des parties de l'oaTrage. fiff dans lesquelles se recoonait le teite intégral du presque intégral de Trogoi Pompée. Discours. Narralions. Style.
La grande illustratioa de Tite-Live, l>ien qu'elle laisse loin derrière lui les historiens qui ont écrit dans les de^ nières années du règne d'Auguste, ne doit pas nous emp^ cher de les citer, et de dire, malgré le peu qui nous reste de leurs œuvres, ce qu'on en sait.
Une simple mention suffira pour Q. Eui^oiis, auteof duo petit ouvrage dédié à Q.Vitellius, questeur d'Auguste. Suiitooe le cite dans les premières lignes lie sa biographie tic l'empereur Vitellius, à propos de l'origine delà famille (le cet empereur, qu'Ëulo^us disait issue de Faunas, roi
des Aborigènes, et de Vitellia qui, en beaucoup de localités, était révérée comme une divinité.
Il n'y a guère à parler non plus d'ANNius Fetialis, dé- •signé par Pline le Naturaliste comme une des sources do plusieurs dQ ses livres^ : nous ne connaissons de lui que Topinion qu'il émettait au sujet d'une statue équestre qu'on prétendait être celle de Clélie et qui, d'après lui, représentait « Valérie, fille de Publicola, la seule, disait-il, des femmes livrées en otage h Porséna qui se fût échappée et eût franchi le Tibre* ».
Il en est do même de Julius Maratuus, affranchi qui produisit un travail historique sur Auguste. Suétone le cite deux fois ; lu première, en parlant de la taille de l'empereur à qui « Marathus donnait cinq pieds et trois quarts'» ; la seconde, en énumérant les présages qui avaient précédé la naissance du futur maitrede l'empire. D'après le récit de Marathus, rapporte Suétone, « peu de mois avant cette naissance, un prodige avait annoncé publiquement à Rome que la nature était en travail d'un maître pour le peuple romain ; le sénat effrayé avait défendu d'élever les garçons qui naîtraient dans Tannée ; mais ceux dont les femmes étaient enceintes, se croyant intéressés à la prédiction, firent en sorte que le sénatus-consulte ne fût point porto aux archives*. »
Nous ne connaissons pas beaucoup plus le Clodius LicÎnus que nomme Suétone' comme un ami d'Hygin et un personnage consulaire, sans doute le consul suffecius do l'an 4 ap. J.-G. Il semble avoir écrit une histoire romaine s'étendant depuis le commencement des guerres puniques jusqu'à Auguste^. Si c'est bien à lui que se rapportent les passages de Nonius, aux mots Pristis et Palibulum, son
(1) Hiat. nat.j XVI, XXXI II et XXX VI.
(2) PliD., Hist. nat., XXXIV, 13.
(3) Suét., OcL Aug., 79.
(4) Suét., OcL Aug., 94.
(5) De Ulustr. granim.y 20.
(6) Herlz, De historic, 1871, pp. 4-9.
ouvrage aurait compris au moins vingt et un livres. En tout cas, il en avait déjà publié le troisième alors que Tite- Live composait le XXIX» des siens ; car Tite-Live Vy cite expressément^ en parlant de l'incendie mis à divers quartiers de Rome pendant les jeux donnés par Scipion l'Africain en l'an 204 : Clodius LicinUs in libro tertio rerum ratnanarum refert ludis votivis quos..,* ».
Quant à L. Arruntils, vous savez qui il était. II âgare dans le chapitre des orateurs : vous avez entendu Sénèque le Père le présenter comme un avocat habile, ennemi des artifices oratoires, et Tacite faire en lui l'éloge d'an homme arrivé aux honneurs les plus hauts par son éloquence, ses grands talents et une réputation d'intégrité peu commune*. Velléius Paterculus le donne également pour un Romain de mœurs comparables à celles des anciens, prisca gramtate celeberrimus*. Aucun des trois^ à la vérité, ne fait mention de ses travaux historiques ; mais c'est vraisemblablement lui que Pline le Naturaliste désigne, sans prénom, dans les sources des livres III, V et VI; et, d'autre part, Sénèque le Philosophe nous indique en termes précis le sujet de son ouvrage, qui était l'histoire de la guerre contre Carthage : Arruntitts, vir rarse fntgeUitatis, historias beUi punici scripsii. Il y relève même un défaut de style assez désagréable. Arruntius s'était pris d'un goût immodéré pourla manière de dire de Salluste, s'appropriait ses expressions et en faisait un singulier abus. Salluste, par exemple, avait-il employé le pluriel du mot fama aa lieu du singulier : inter arma civilia «qui tonique famas petit, aussitôt Arruntius d'écrire : ingentes esse famas de Regulo; Salluste avait-il dit : aquis hiemantibus, pour signifier que les eaux étaient très froides, Arruntius disait : repente hiemavit tempestas, pour exprimer que la tempête était tout
(1) Voir ci-dessus p. 629.
(i) Til.-Liv., XXIX, 21.
(3) Voir ci-dessus p. 475.
(i) Veil.P., II, 8G.
à coup devenue très grande ; et ailleurs : tottis hiemavit annus (il a fait froid tout Thi ver) ; puis encore : inde sexaginia onerarias levés, prœter mililem et necessarios naularum, hie* mante aquilone misit (au fort du vent, il envoya soixante vaisseaux de charge, outre les soldats et la chiourme); et il ne cessait d'employer le même mot à tout propos. Sénèque le classe assez nettement parmi les imitateurs maladroits qui, outrant la brièveté de Salluste et recherchant le discours haché avec les mots tombant tout court, à Timproviste, couraient constamment au-devant des défauts dans lesquels le modèle n'était tombé que très rarement. Du reste, celle des /e^/res à Luciliiis, où se lit cette appréciation S n'ayant pour objet que le langage, nous n'y trouvons rien qui ait rapport aux idées et à la composition du livre. Il nous reste permis de supposer, vu les éloges donnés par ailleurs au mérite de Thomme, que le fond en valait mieux que le style.
A. Cremutius Cohdus' sénateur, écrivit une histoire des temps les plus rapprochés, qui attira l'attention des contemporains; elle ne manquait pas de hardiesse : il y avait loué Brutus et appelé Crassus le dernier des Romains. Auguste ne s'était pas fâché de l'esprit d'indépendance qui y régnait; mais il n'en fut pas de même de Tibère sous le règne de qui l'ouvrage devint pour son auteur l'objet d'une accusation capitale. L'accusé d'ailleurs avait tenu contre Séjan des propos qui ne lui étaient point pardonnes. Ne se faisant aucune illusion sur le sort qui lui était réservé, il présenta alors sa défense devant le sénat avec une fermeté parfaite', sortit ensuite de l'assemblée et, rentré chez lui, pour se soustraire à la haine de l'empereur et de son cruel ministre, se laissa mourir de faim : la mort volontaire devenait un moyen, comme Ta dit Diderot,
(1) Ad Lucil, CXIV. }
(2) Cf. J Held, De oita scriptisque A.Crem. Cordi, Schweidnitz 1841 ; C. Rathler, De A.^Crem. Cordo, Dorpat, 1860; C. Paucker, Do/mtia/i. undCrem. Cordu^ (Sitzungsber. der Kurlâod Ges. f. LU.)t MUau«1861.
(3) Voir le discours que lui prèle Tacite, Ann., IV, 34-35.
678 LITRE aXQUIÈHE. CH. IT, 1.
€ d'affliger les scélérats privés da plaisir d^assassiner ».Le sénat n'en condamna pas moins ses lîTres an fen; mais sa fille Marcia osa en sauver un exemplaire, et ce fat gràœ à elle qu'ils parurent dans les bibliothèques publiques, lorsque CaIigula^ dans les bons moments du début de son règne, en permit la lecture comme celle des ouvrages de Labiénus et de Cassius Sévérus. Sénèque le Philosophe, dans sa Consolation à lÊarcia, la félicite de cet acte de piété filiale, non sans faire un grand éloge deCrémutîus Cordus et de son œuvre : c Tu as bien mérité, lui dit-il, des lettres latines, en dérobant au bûcher un de leurs plus beaux monuments; bien mérité de la postérité, à qui parviendront, purs de tout mensonge, ces écrits qu'on fit payer si cher à leur auteur; bien mérité aussi de lui-même, dont lamémoire vit et vivra tant qu'on mettra du prix à connaître l'histoire de Rome, tant qu'il se trouvera un citoyen jaloux d'apprécier les actes des ancêtres, curieux de savoir ce qu'était un vrai Romain et ce que pouvait, dans le temps même où toutes les tètes étaient sous le joug.courbées devant Sêjan, un homme indomptable, un caractère, un génie, une main libre. Quelle perte immense c'eût été pour la république, si cet écrivain qu'avaient condamné àl'oubli ses deux plus beaux titres de gloire, l'éloquence et la liberté, n'en eût été exhumé par toi ! On le lit, on l'admire, il est dans nos mains et dans nos cœurs; il ne craint plus l'outrage du temps... » Hélas ! l'éloge est resté ; mais la prédiction était vaine; le temps a exercé son action; et de l'histoire de Crémutius Cordus il ne reste que les deux passages qui nousontété conservés par Sénèque le Père dans celle des «nosoriœ où sont rappelés les jugements des divers historiens sur Cicéron *. Voici le plus important des deux :
Quibuâ vi^is laplus Ântonius, cum peracUm proscripiionem suam dixisscl esse,quippe non salialus modo csdendis civibus sed differtas quoque, super rostra exponit. Itaque, quo, siepius ille ingenti circumfusus turba proccs8crut,quaB paulo ante aures prsbuerat pneclaris
(1) Suél., Crtlig , 16.
(2) Suasor., VI, 19 et 23.
oralionibus, quibus multoram capila serTaverat, eo ium per artus sublaius aliter ac soliius erat a civibus suis conspectus est, prspendenti capiti orique ejus inspersa sanie, brevi ante prioceps senatus Romanique nominis titulus, tum prelium interfectoris sui. Prsecipue tamen solvit peclora omnium in lacrimas gemitusque visa ad caput ejus deligata manus dextcra, divinse eloquenlise minislra ; ceterorumque cœdes privatos luclus excitaverunt, illa una communem.
A la vue (de ta tête et des mains coupées de Cicéron), transporté de joie, Antoine, après avoir déclaré que ses proscriplions sont terminées et qu'il est non seulement rassasié mais repu du sang des citoyens, fait exposer ces restes sur les rostres. Ainsi, là même où bien des fois ce grand homme s'était avancé, entouré d'une foule immense, attentive à ses admirables discours qui avaient sauvé tant de têtes ; là même, en un état bien autre, représenté par ces seuls restes, il fut produit aux regards de ses concitoyens, la tête pendue en avant et souillée, comme la bouche, d'un sang corrompu, lui, hier encore, le premier du sénat et la gloire du nom romain, maintenant objet de lucre pour son assassin. Surtout ce qui fit éclater tous les cœurs en larmes et en gémissements, ce fut de voir, clouée près de sa tête, sa main droite, instrument de sa divine éloquence : toutes les autres victimes firent prendre le deuil à quelques personnes, celle-là seule à tout le monde.
Fenestella*, dont on ignore le prénom, serait né vers Tan 52 avant J.-C., si Ton en croit saint Jérôme qui, avec raison, semble-t-il, le fait mourir et ensevelir à Cumes en l'an 49 de notre ère, à l'âge de soixante-dix ans : « Fenestella, historiarutn scriptor et camiinum, sepiuagenarius moritur sepelilurque Cumis^ ». Cette phrase le présente comme auteur à la fois d'écrits historiques et de poèmes; mais nul autre que saint Jérôme n'a jamais mentionné ses carmina; souvent, au contraire, les écrivains anciens ont puisé des renseignements dans ses livres d'histoire et l'ont cité.
Avait-il écrit plusieurs ouvrages', comme on serait tenté
(1) Cr. L. Mcrcklio, De Fenest., etc., Dorpat, 18U ; J. Pocth, De Feneat , etc., Bonn, 1849.
(2) AdEuseb. chron,ad a.Abr.'Èfm. — Pline le Naturaliste (XXXllI,52) place sa vie dix-sept ans plus tard.
(3) Dans la première partie du xvi* siècle, on publia sous son nom un ou-
680 LIVHE CiNOtIÈME. CU. IV^ 1.
de le croire d'après la diversité des questions sur lesquelles portent ces citations et qui ont rapport, les unes au droit public ou sacré, d'autres aux mœurs, d'autres à l'histoire littéraire? Ou bien les opinions et les réflexions données comme ayant été émises par lui sur ces divers objets d'étude entraient-elles toutes dans le même travail? Il nous est impossible de le dire. Nous remarquons toutefois que, si plusieurs auteurs ont invoqué son autorité sans dire expresisément le titre de l'ouvrage qu'ils visaient, aucun n'en a jamais nommé d'autre que ses Atifiales. Et celles-ci devaient être volumineuses; car Nonius, qui en mentionue le II* et le III* livre à propos des mots prwsenle et retieukm, parle du XXII* au sujet du mot rumor.
On a parfois relevé chez lui quelque erreur; ainsi, Pline, qui cependant recourt volontiers à son témoignage, comme dans le chapitre du livre VIII où est traitée la question des combats d'éléphants, et qui le place à plusieurs reprises dans la liste de ses sources, ne laisse pas, au chapitre 59 du livre IX, de le trouver en défaut sur l'origine de Tasage des perles à Rome. « Fénestella, écrit-il, nous dit que l'usage des grosses perles devint commun et fréquent à Rome après la prise d'Alexandrie, que les perles avaient commencé à y être connues au temps de Sylla, mais qu'alors elles étaient petites et de peu de prix; il se trompe évidemment (manifeslo errore)^ puisque nous tenons d'^lius Stilon que ce fut pendant la guerre de Jugurtha qu'on donna aux plus grosses leur nom &*un%ones, » De même Aulu-Gelle, en reprochant à Cornélius Népos de s'être trompé de plusieurs années sur la date du premier plaidoyer de Gicéron, rappelle que Pédanius Asconius relevait sur le même objet une erreur du même genre, quoique moins forte, chez
vragc CD deux livres intitulé De magiatratibus et sacerdotiis Romatiomm ; mais on en reconnut bientôt l'imposture ; c'était l'œuvre du etaa- Doine florentin And. Dom. Fiocci (en latin Floccus), mort en 1452; et dès 1561, ;£gidiu8 Witsius, jurisconsulte de Bruges, en flt une édition portaût 'e nom de son véritable auteur.
Fénestella^ Mais de telles coostatations,qui oe s'appliquent, en somme, qu'à des points de peu d'importance, n'empêchaient personne d'attribuer à ses écrits une grande valeur. Nous le voyons, non seulement par les emprunts de Pline et par la manière dont Suétone, dans la vie de Térence, oppose et préfère son avis à celui d'autres historiens', mais par la confiance que lui témoigne Macrobe' quand, ayant à fixer la date et la durée des saturnales, il se sert d'une de ses affirmations pour appuyer Fassertion du savant jurisconsulte Masurius Sabinus; puis aussi par la facilité avec laquelle Plutarque, et dans la vie de Sylla et dans celle de Crassus^, recourt à ce qu'il avait dit.
On s'est demandé si Fénestella, après avoir publié ses Annales, n'en a pas donné lui-même un abrégé. Car le grammairien Diomède', rappelant le récit fait par lui delà capture de César par les pirates, en produit la citation comme tirée du deuxième livre des résumés « in libro epiloma" rum secundo ». Mais mieux vaut ne pas se livrer à de vaines conjectures sur ce mot epitome dont ne s'est servi aucun autre écrivain ancien à propos du même auteur. II serait plus intéressant de savoir si l'ouvrage lui-même comprenait toute l'histoire romaine depuis les origines jusqu'aux derniers temps. C'est probable; mais rien ne le prouve. Pline le Naturaliste, à la vérité, nous dit que c d'après Fénestella, il n'y avait encore aucun olivier en Italie sous le règne de Tarquin l'Ancien ^», et Sénèque le Philosophe, dans la CVIIP de ses Lettres à Lucilius, nous apprend que l'historien affirmait, comme Cicéron dans sa République, € qu'il y avait eu appel des rois au peuple » et ajoutait € qu'on en trouvait la preuve dans les livres des pontifes »;
(1) Noct.Att, XV, 28.
(2) Terent. oit., 1.
(3) Saturtty 1, 10: i Quidam existimant... ; quod fieri nullo modo potuisse, Feu. docet. ■
(4) Sylla, 28 ; Crassus, 4 et 5.
(5) Dioro., GL. I, 365, 7.
{<d)Nat. hist.,\y, i.
682 LIVRB CINQUIÈME. GH. lY, 2.
mais ses Annales auraient pu contenir un certain nombre de renseignements de ce genre sur l'époque royale sans que l'histoire de ces rois y eût été traitée, tout écrivain, par ses réflexions» faisant souventun retour sur les choses d'un passé lointain pour les comparer à celles d'un temps moins éloigné ou tout à fait rapproché. Les fragments en notre possession ne suffisent ni pour élucider cette question, ni pour nous donner une idée véritable de la composition de l'auteur. Seulement, l'estime dans laquelle l'ont tenu ceux qui sont venus après lui, nous montre que Lactance ne devait rien exagérer lorsque, le louant à plusieurs reprises, il l'appelait diligentissimus atActor^ et le mettait en société de Varron parmi les historiens les plus réputés*.
Mais de tous les historiens qui ont écrit dans les dernières années du règne d'Auguste et les premières de celui de Tibère, il n'en est aucun qui mérite plus d'attention que Trogue Pompée'. Non pas que nous ayons entre les mains son œuvre telle qu'il Ta publiée^, mais nous possédons les moyens de nous en rendre quelque peu compte et par les sommaires qui en ont été faits, sans doute au m* siècle, et surtout par le travail de Justin, son abréviateur.
Les renseignements biographiques le concernant sont
(1) Inat. dit). I, 6, 14.
(â) De ira Deiy 22, 5 : « Maxiini auctores tradideruot... nostrorum Varro et Fenestella. »
(3) Vuir E. F. C. Hallberg, de Trogo Pompeio, Uiése latine pour le doctorat, Paris, 1869, io-S de Si p.
(4) On s'accorde à rejeter comme une illusion l'opinion du savant polonais Aug. Bielowski (Lemb., 1853) qui se glorifiait d'avoir trouvé chez certains écrivains de son pays des fragments incontestables de Trogue Pompée.
UYRE CINQUIÈME. CU. lY, 2. 683
loin d'abonder. Ceux du moins que nous tenons^ sur son origine, de Justin, qui les livre d'après lui^ sont certains : € Trogue Pompée, dit-il, nous apprend à la fin de son XLIU* livre, que ses ancêtres sont issus des Yoconces; que son aïeul Trogue Pompée, dans la guerre contre Sertorius, reçiit de Pompée le droit de bourgeoisie; que son oncle paternel, dans la guerre de Mithridate, commanda, sous ce même Pompée, un corps de cavalerie; et que son père fit aussi la guerre sous César auprès de qui il fut secrétaire, interprète des ambassadeurs et chargé de la garde du sceau. » Le nom de Pompée lui venait donc de la faveur accordée à son aïeul, et sa famille était originaire de cette partie du pays des Yoconces qui avait pour ville principale Yasio (aujourd'hui Yaison), comme le confirme une inscription tumulaire*. Quant à lui, par suite des relations sociales et des fonctions que nous voyons à son oncle et à son père, nous pouvons croire qu'il naquit et fut élevé à Rome.
Quelques-uns supposent qu'ily tint une école de rhéteur ; mais cette hypothèse manque de base sérieuse, ne reposant que sur l'épithète de c virum priscœ eloquenlix » qui lui est attribuée par Justin et sur la science oratoire que témoignaient les discours et résumés de discours contenus dans son histoire. La seule chose que nous puissions affirmer, c'est qu'il ne consacra pas tout son temps aux seules* études historiques. 11 écrivit, en efiet, un traité de zoologie d'une grande étendue, puisque le grammairien Charisius en mentionne le X» livre *; et cet ouvrage avait une valeur incontestable; car Pline le Naturaliste, qui l'indique dans la liste des sources de plusieurs de ses livres, en invoque souvent l'autorité et en cite plusieurs passages dont un, assez long et presque traduit d'Aristote, nous donne à croire que Trogue avait puisé ses matériaux dans les ouvrages écrits par le grand philosophe sur le même sujet. Il
(1) I. Beckcr, Jalirb, d. rkeinl Alt. Fr. XVUI, pp. 127-130.
(2) Char. GL. 1, 137, 9 : « Trogum de aoimalibus libro X ».
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entre les mains de Servius, qui en tire profit pour ses annotations sur Virgile, et de Priscien, qui ne le néglige pas non plus ^ Saint Jérôme' et saint Augustin le pratiquent aussi; mais déjà, d'après ce que dit ce dernier', on sent que l'abrégé de Justin est plus répandu que l'œuvre originale, et Paul Orose, qui écrit dans le même temps qu'eux, au début du ve siècle, en juxtaposant^toujours les deux noms de Trogue et de Justin dans ses citations, montre assez qu'il ne connaît en réalité l'historien que par son abréviateur.
Pour nous à qui il n'est plus permis de le connaître autrement, nous avons à nous demander qui était Justin, quel but il s'était proposé en entreprenant son travail, jusqu'à quel point il a été le fidèle interjf^rète de son auteur, et si. dans son épi tome, il a conservé assez l'image de Tœuvre entière, certaines pages intactes ou assez peu altérées pour qu'on y reconnaisse avec certitude la main du maître.
La vie de Justin est complètement inconnue; on a même discuté l'époque où il a vécu comme le nom du personnage auquel il a adressé sa préface ; car plusieurs critiques regardent les mots « imperator Anlonine » qui, dans cette préface, précisent la dédicace, comme ajoutés au texte des manuscrits par quelque esprit ignorant qui aurait confondu l'écrivain avec Justin le martyr, mis à mort en 168 sousMarc-Aurèle,successeurd'Antonin-le-Pieux. M. Teuffel et la plupart ne croient pas qu'il soit d'une époque postérieure à celle de l'empereur Trajan, à celle de Florus, l'abriévateur de Tite-Live.
Le titre de son abrégé^ répète celui d'Hislorix Philippicx
(1) Scrv., Ad /En., III v. 108 et IV v. 37 ; Prise, 1. V et VI.
(2) Proœm. in Danielem.
(3) De doit. Dei, IV, 6 : i luslinus qui Grsçcam, vel potius peregrinaro, Trogum Pompeiuni secutus, non latine tanturo, sicut ille, verum etiam breviter scripsit hisloriam. d
(i) L. I, 8 et 10 ; IV, 6.
(5) Les mss. de lustin remontent à deux archétypes dilTérents. Un seul appartient à l'un d'eux, c'est l'ancien Casinas, aujourd'hui le Laurentianus 66, 21, qui seul donne à lustin le nom de M. Junianus Justinus et
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que Trogue avait donné à son histoire ; mais sa préface, qui nous dit et l'étendue du sujet et la difBcalté de Feutreprise de Trogue, ne nous explique nullement le titre choisi par Thistorien. c Plusieurs Romains, ditril, et même des consuls, avaient écrit l'histoire romaine en langue étrangère, en grec ; Trogue Pompée, rival de l'antique éloquence, soit qu'il jalousât leur gloire, soit qu'il fût séduit par la richesse et la nouveauté du sujet, a écrit -en latin l'histoire de la Grèce et du monde entrer, afin qu'on pût lire en notre langue les actions des Grecs comme on lit en grec celles des Romains : entreprise qui exigeait et un esprit très vaste et un travail considérable. Car, si la plupart des auteurs regardent l'histoire particulière d'un seul prince ou d'une seule nation comme un seul ouvrage difficile, ne devons-nous pas supposer à Trogue Pompée une audace d'Hercule, à lui, qui visant la totalité du monde, a embrassé dans ses livres tous les siècles, tous les rois et tous les peuples? Les sujets que les historiens grecs se sont partagés suivant leurs convenances particulières
qui, tout en préseotaot, avec beaucoup de négligences, de fortes lacunes, en remplit cependant une importante (XXIV, 6, 6). Les autres, quoiqu'ils pro viennent d'un incmc original, par des difTérences de tcxteti très sensibles» se divisent en deux classes, les Italiens rt les Transalpius. Parmi les premiers sont : VCEysebianus, du x* s. ; le Laurentianus, 66, 20, du xi's. ; le Sessorianus, du xi« ; le Vossianvs L. Q. 101, de la bibl. de ITniv. d« Leyde, du x« s. Parmi les Transalpins: le Parûi/ii/s (Bibl. nat. nouv. acq. lat. 1601) ayant appartenu à Tabbayc de St-Dcnis, puis à François Pithou, au collège de Troyes el à la bibl. de Montpellier, du ix« s., un des roeillears <lc celte famille de mss. ; un autre de notre bibl. nat. (lat. 4950), également du IX* s. ; le SangallensM (bibl. abbat. n» 623) du ix«oux«8. ;le Vo!<sianys L. Q. M (bibl. de l'Univ. de Loydc), du ix«s. ; etc. Voir dans te Paléoj^raphic de M. l^in. Châtelain des spécimens de plusieurs de ces mss. <PL CLXXXIV-CLXXXVII). — Principales éditions: Véd. princeps, Venise el Rome, U70; l'aldine, \ïi±î ; J. Bongarsius, Paris, 1581; Vossius, Uyde, laiO; J. G. Gra?viiis. t'trecht et Lcyde, 1608 et 1701; Gronovius, Lcyde. 1719, 1760 ; J. F. Fischer, Leips., 1757; C. 11. Frotschcr, Lelps., 1«30; Benocltc, Leips., 1830; Fr. Dûbiior, Lcips., 18,31; iohanneau et Dûboer, l^aris, 1838; J. Joep, Lelps., 18.VJ; Fr. Ruchl avec les prolog. rec. par Aïï. <dc Gutschmid, Leips., 1886.
UYRE aNQUlÈME. CD. IV, 3. 687
et sans entente, ceux-là mêmes qu'ils ont laissés de côté comme peu féconds, lui les a tous réunis dans une composition d'ensemble, les a classés selon la succession des temps et Tenchainement des faits. » En parlant ainsi, vous le voyez, l'idée ne lui vient pas de chercher les sources auxquelles a puisé l'auteur et d'indiquer la raison du mot Philippicw. Naturellement les érudits modernes se sont efforcés de le faire.
Les uns pensent que Trogue avait sous les yeux pour modèle la composition originale d'un écrivain grec, peutêtre de Timagène ; les autres sont d'avis que la composition lui appartenait en propre ; dans les deux cas, d'ailleurs, les sources premières restent les mêmes, et les voici telles qu'on les devine en partie pour les quarante-quatre livres dont se composait l'ouvrage, l'abrégé de Justin, formé de quarante-quatre livres également et contrôlé par les quarante-quatre sommaires ou prologi, nous permettant de suivre pas à pas la division du travail^
Les six premiers livres comprenaient toute l'histoire de l'Asie et de la Grèce antérieure à la première intervention de Philippe, père d'Alexandre le Grand, dans les affaires de la Grèce : ils formaient une sorte d'introduction à l'histoire de Fempire de Macédoine, principal objet de Tétude entière. L'auteur avait trouvé pour ce commencement dans Théopompe des données importantes qu'il avait pu
(1) Voir surtout, soit daos les Comment, soc. Gotting^ XV (1804), soit dans i*édilion de Frotscher (1830), la dissert, de A. H. L. Heereo, De Trogi fontibua.
688 LIVRE CINQtlÈME. CH. IT, 3.
compléter par celles que fournissaient Hérodote, CtésiasS Éphore * et les mythographes. — Les livres VIÏ-X traitaient de la Macédoine antérieurement à Philippe, de tout le règne de ce prince et de la suite de l'histoire des Perses sous Artaxerxès Mnémon, Ochus et Darius Ck>doman. Théopompe en était certainement la source. — Le règne d'Alexandre le Grand et les guerres entre ses généraux jusqu'à l'avènement de Lysimaque au trône de Macédoine remplissaient les livres XI-XVI. On croit reconnaître en* core Théopompe dans les digressions sur Cyrèoe et sur Héraclée, et l'on attribue l'épisode de l'Inde à Mégasthène, auteur d'un ouvrage en trois ou quatre livres, intitulé 'Ivîtxi.— Le livre XVII racontait le règne de Lysimaque; sa dn et celle de Séleucus, son vainqueur; l'avènement dePtolémée Céraunus et son alliance avec Pyrrhus, roi d'Épire ; puis parlait de TÉpire et des prédécesseurs de Pyrrhus. Comme l'auteur s'y montrait favorable à Séleucus et contraire à Lysimaque, on pense qu'il y avait pris pour guide Hiéronymo de Cardie qui, témoin des événements, avait, dans son Histoire des successeurs d* Alexandre^ fait preuve des mêmes sentiments. — Dans les livres XVIII-XXIII, il disait la guerre de Pyrrhus en Italie et en Sicile ; racontait alors les premiers rapports de la Sicile avec les Carthaginois en fournissant sur le compte de ceux-ci à peu près tout ce que nous savons d'eux avant leurs démêlés avec les Romains; remontait à Denys de Syracuse portant les hostilités dans la Grande Grèce ; exposait l'histoire de Denys le Jeune et d*Agathocle. En ce qui concernait Syracuse et la Grande Grèce, il se servait encore de Théopompe ; mais celui des auteurs grecs dont il usait le plus pour cette série de livres et particulièrement pour Agathocle, était vraisemblablement Timée de Tauroménium qui avait écrit une histoire
(1) Auteur d'une Histoire perse en 20 livres des origines jusqu'à l'année 398.
(â) Éphore avait écrit une grande Histoire du monde ancien depuis le retour des lléraclidcs jusqu'au siège de Périnthe par Philippe en 340.
de Sicile et une histoire de P}rrrhas, Tune SixeXt^a, formée au moins de quarante-cinq livres, sur le pays même, sur ses premiers rapports avec l'Italie et sur ses relations avec la Grèce jusqu'au règne d'Agathocle, l'autre, dont le récit groupait autour du nom de Pyrrhus toutes les affaires helléniques depuis la mort d'Agathocle jusqu'au début de la première guerre punique. — Les livres XXI V-XXIX avaient pour objet la période qui commence à l'invasion des Gaulois en Macédoine et finit à la première guerre de Philippe, père de Persée, avec les Romains. La source principale en était sans doute l'ouvrage en vingt-huit livres écrit par Phylarque ^ sur les trois quarts de siècle à peu près qui séparent le début du règne de Pyrrhus et la mort de Ptolémée É vergeté. — Du livre XXX au livre XXXV, étaient exposées : d'abord, la série des guerres de Macédoine, de Syrie et de Grèce marquées par les défaites successives de Philippe, d'Antiochus le Grand, de Persée et des Achéens, par la fin du royaume de Macédoine, par la destruction de Corinthe et la réduction de la Grèce en province romaine ; puis, les affaires d'Egypte et la suite de l'histoire de Syrie sous le règne deDémétrius I. Les documents de cette partie étaient pour la plupart tirés de Polybe. — Posidonius de Rhodes, qui avait continué Polybe en composant un ouvrage de cinquante-deux livres sur la période écoulée entre la destruction de Corinthe et le bouleversement de l'empire de Syrie, peut être considéré comme la principale source des livres XXXVI-XLII. Après une digression incidente sur les Juifs, dans laquelle n'étaient pas épargnées les idées fausses qui, au temps d'Auguste, régnaient à Rome sur ce peuple, ils traitaient de la réduction du royaume de Pergame en province romaine, des guerres de Mithridate le Grand, de la fin du royaume de Syrie et de l'histoire des
(1) Sur tuQS ces auteurs grecs voir MM. Croisct, Hist de la liii. gr. : tom. IV, Thcupompe, pp. 662-67i ; Clésias, pp. 192-196 ; Épliorc, pp. 655- 662; et tom. V : Mégaslhéoe, pp. 116-117 ; Hiérooyme do Cardie, p. 106 ; Timéedc Taaroméoium, p. 110; Pbylarque, p. 108.
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Parthes et de l'Arménie. — Quant aux derniers livres XLIII-XLIV» consacrés, Tun à l'histoire ancienne de Rome et de Marseille, Tantre à celle de l'Espagne, il est à présumer que, d'un côté, Dioclès de Péparèthe, et, de l'autre» Posidonius de Rhodes à nouveau n'avaient pas été négligés.
Parmi tant de sources grecques, l'essentielle, pour tonte la première moitié du travail, était, comme vous avez dû le remarquer. Théopompe. Or cet auteur avait écrit, en tant qu'historien, après un abrégé d'Hérodote, non seulement une Histoire grecqtke, 'EXXijvacal Imfixi, en douze livres, continuant le récit de Thucydide jusqu*en 393, mais une autre histoire de la Grèce entière depuis 362, date à laquelle s'arrêtent les Helléniques de Xénophon, jusqu^à la mort de Philippe en 336; et il avait intitulé cette dernière ^tXirxixi. Avec un coup d'oeil pénétrant, il s'était, en effet, rendu compte tout de suite de la révolution profonde qui venait de s'accomplir dans le monde grec où toutes les cités, y compris Athènes, gravitaient autour de Philippe, il avait senti l'avènement définitif des Macédoniens à rhégémonie; et, dans ses livres, bien qu'il en consacrât plusieurs entièrement à l'histoire particulière de divers peuples, jamais il ne laissait se briser le iil qui rattachait tout son récit au sujet principal, la Macédoine. Voilà précisément le plan que se propose aussi Trogae Pompée; s'il intitule son œuvre /fw/orta?/)^ï7ippica?, ce n'est point pour le seul plaisir do répéter le titre de son modèle grec, c'est parce que lui aussi fait de la Macédoine, dont l'habile politique de Philippe avait préparé la puissance, l'objet central de sa composition : après l'introduction des six premiers livres, sans se priver plus que Théopompe de digressions, il ne cesse point, du livre VH au livre XLII, d'en lier les différentes parties à l'histoire du pays macédonien et des États formés de l'empire d'Alexandre. Les deux derniers livres seulement font exception pour donner, comme en une sorte de supplément, un aperçu de faits qui n'ont pu entrer dans le cadre de cette conception.
Mais autant celle-ci avait fait honneur à Tbistorien grec, contemporain de Philippe et d'Alexandre, parce qu'elle dénotait chez lui le sentiment très net de l'évolution qui transformait le monde à l'heure même où il écrivait, autant on a le droit de s'en étonner chez un contemporain d'Auguste, écrivant au moment où la toute-puissance de Rome s'est étendue jusqu'aux limites de la terre. Il y avait longtemps déjà que le centre de l'histoire universelle n'était plus là où, d'après son modèle, Trogue Pompée le place encore; et cette maladroite imitation de plan devait nécessairement projeter un mauvais jour sur l'ensemble du vaste tableau qu'il voulait dépeindre. Il est probable que les contemporains en ressentirent assez vivement l'impression; car l'œuvre de Tite-Live, qui mettait si bien en évidence l'action romaine depuis les premiers temps de la république jusqu'à la conquête définitive du monde, produisait un contraste saisissant avec la sienne. Tout autre plan eût pu leur faire voir dans son travail un complément même de celui du grand historien, Tite-Live ayant tenu à ne rien dire des nations étrangères que ce qui était nécessaire pour expliquer leurs rapports et leurs guerres avec Rome, et lui, au contraire, ne disant de Rome que ce qu'il fallait pour raconter jusqu'au bout l'histoire de la vie autonome dn ces mêmes nations. Mais ce rattachement persistant de toutes à la Macédoine déplaçait tellement le nœud de la question générale que les lecteurs romains, surtout avec leur orgueil patriotique, ne pouvaient pas, il me semble, ne pas en être frappés. Et peut-être est-ce à cette erreur commise dans la pensée dominante, beaucoup plus qu'à tout autre motif, qu'il faut attribuer le peu d'enthousiasme qu'on semble lui avoir témoigné et ce silence étonnant qu'ont gardé sur lui les écrivains de son temps et de la génération suivante.
UTBE anOUIÈMG. CH. IV, i.
AbstractioB faite de cette fonte, que Justin Q'a pu l'air d'apercevoir, sa composition était régulière et pondérée, toutes les parties so liant bien entre elles et enchatn&nt les faits dans leur ordre chronologique : c ea omnia, dit Joitja, Pompeius divisa lemporibus et urie rerwm digesta oompfh suit *. Mais la manière de procéder de l'abréviateur ne nous a pas laissé la faculté d'apprécier sous ce rapport les meilleures qualités de Tautêur. Justin, en effet, ne nous fournît pas un résumé véritable de l'ouvrage eotier; il ne nous le présente pas dans toutes ses parties également et sous toutes ses faces ; chose d'aillears dont nous n'avons pas à lui faire un reproche, il nous prévient lui-même que telle n'a pas été son intention. « Des quarante-quatre livres qu'a publiés Trogue Pompée, annonce-t-il dans sa préfkce, j'ai extrait tout ce qui m'a paru digne d'être connu, et laissant de côté ce qui n'était pas d'une lecture agréable ou d'une utile instruction, j'en ai composé, en quelque sorte, un léger bouquet de fleurs. > Brève vetuli (torum cot' pujcu^utn feei, ?oilà nettement indiqué le genre de travail qu'il a exécuté. C'est, en réalité, beaucoup moins un abrégé qu'une suite d'extraits reliés succinctement les uns aux autres.
11 n'est pas besoin d'appuyer sur l'influeocequ'ontdû exercer sur le choix de ces extraits le caractère, la toui^ nure d'esprit, le jugement personnel de l'abréviateur et l'idée qu'il se faisait des choses les plus propres à être données en exemple, exemplo necessaria. Celles auxquelles nous attachons aujourd'hui le plus vif intérêt, les notions de géographie et d'ethnographie, les développements ayant lïipport à la nature des pays et aux origines des peuples
ne paraissent pas d'ordinaire sous sa plume ^ nous savons cependant que Théopompe avait essayé de porter quelque précision dans cette partie de la science historique ' et il n'est pas probable que Trogue Pompée, qui s'attachait tant à l'imiter, ne Tait pas suivi dans cette voie. Il arrive aussi que la rapidité avec laquelle sont soudés les morceaux entre eux jette quelque trouble dans la chronologie. Je ne parle pas des erreurs, très rares d'ailleurs, qu'on y relève sur les faits ; il est possible qu'elles proviennent en grande partie de Trogue Pompée lui-même ' ; ne peut-on pas en constater plusieurs également chez Salluste, Tite-Live et Tacite? Mais le grand inconvénient du procédé de Justin est d'enlever à la composition originale cette disposition symétrique, cet équilibre bien proportionné de toutes les parties, qui fait un des principaux mérites de n'importe quel ouvrage d^esprit; non seulement, dans son abrégé, certains livres, comme le X% se réduisent à presque rien ; mais de grands événements tout entiers sont rappelés d'une manière si succincte auprès de l'importance donnée à quelques détails que Teffet en devient on ne peut plus choquant. Ainsi, au livre XXXVIII composé de dix chapitres, à propos de la guerre de Mithridate contre les Romains, quatre chapitres consécutifs sont consacrés au discours adressé par Mithridate à ses soldats et une ligne seulement à la guerre : « sic excitalis militibus in ramana bella descendu. »
Quant aux fleurs qui composent le bouquet, Justin ne
(1) Le prologue du livre XI, par exemple, nous apprend que le livre se terminait par l'indication des origines et dos rois do la Carie : • dictxque m ewcesêu origines et reges Garim • ; or Justin n'en dit pas un mot. Le prologue du livre XXXVII nous dit également qu'il y était questionna la fin, des origines ainsi que des rois du Bosphore et de la Colcliide ; même silence de Justin.
(î) Den. d'Haï., Aat.l2om.(au début) : • tditwv I8iwjxata 6i8ViXwxi i. a. Théop.f Jragm. (Didut) 140.
(3) Il est certain cependant que quelques-unes doivent être attribuées à Justin. Cf. Hallbcrg, de Trog. Pomp.^p. 39.
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les préscDtc pa3 toigours sous la forme que leur a donnée l'auteur; il lui arrive de les revêtir, tantôt eotiérementet tantôt en partie, de sa langue et de son style persoonels ; mais, comme Je latin, dans l'iatervalle qui l'a séparé de Trogue Pompée, a subi certaines modifications, et comme sa propre manière de parler n'est pas la même que celle de l'historiâQ, on parvient, en général, sans trop de difficulté, à distinguer les passages qui sont de sa plume, ceux où il mêle beaucoup do ses expressions au texte de sou auteur, et ceux enfin qui appartiennent tout à fait ou presque sans modification à Trogue Pompée.
Parmi ces derniers il en est de vraiment remarquables. Les discours surtout portent la marque d'un écrivain de premier ordre. Il jugeait, à la vérité, que Salluste et Tite- LiVG étaient sortis des convenances du genre historique en rapportant très souvent, eu style direct, les paroles et les harangues des personnages mis en scène ; il ne se sert donc de cette forme que très rarement, deux fois en tout, à notre connaissance: la première, quand Eumène, trahi par ses troupes qui vont le livrer à Antigone, implore vainement d'elles le droit de se tuer ' ; la seconde, lorsque Karthal, le Dis de Mazée, général exilé de Carthage, après avoir rejeté un ordre de son père quelques jours auparavant, ose venir dans son camp avec un sauf-conduit des Carthaginois, tout orné de la pourpre et des insignes do sacerdoce, et que Mazée, dans son indignation, le fait attacher, revêtu de ses ornements, à une croix très élevée, en vue do la ville qu'il assiège :
Aususne es, Derandissimum capul, istn purpura et auro omatiu in conspeclum lot iniserorum civium veoire et roœsia ac lugentia cailra circumfluentibus quiets felicilalia insignjbus velut eiullabundui iiitrarc? Nusquarone le aliis jaciare potuisti? Nullus locas aptior quam sordes patris et »iUi iarelicis srumnee fuerunt? Quid, quod l>aulo ante vocatus. non dico patrem, ducem certe civium tuoniot i^upcrbespretisti? Quid porro tu Id purpura isU corouisque alwil
(I) L. XiV, i. Voir Appendice eceeix.
quam victoriarum mearum titulos gens? Quoniam igitur tu in pâtre nihil nisi exulis nomen agnoscis, ego.quoque imperatorem me magis quam patrem judicabo statuamque in te exemplum, ne quis posthac infelicibus miseriis patris illudat^
As- tu bien osé, scélérat, te présenter, ainsi orné de pourpre et d*or, aux regards de tant de citoyens malheureux, et entrer, comme avec la joie d*un triomphateur, sous les insignes d'une félicité parfaite, dans ce camp rempli de tristesse et de larmes ? Ne pouvais-tu étaler ailleurs ta vanité? N'y avait-il pour cela d'autre lieu que celui de la misère et des douleurs de ton père exilé? Et quand naguère je t'ai mandé, n*as4u pas insolemment méprisé, je ne dis pas seulement ton père, mais le chef véritable de tes concitoyens ? Cette pourpre, ces couronnes dont tu te pares, sont-elles autre chose que les signes de mes victoires ? Puisque, dans ton père, tu ne vois plus qu'un exilé, inoi, de mon côté,je veux n*étre plus avant tout que général et je ferai de toi un tel exemple que nul fils désormais n'insultera h l'infortune de son père.
Le reste du temps, il emploie les discours indirects, qui lui semblent plus conformes au style de Thistoire, parce qu'ils rassemblent rapidement tous les arguments sans laisser place aux développements purement oratoires. Un des mieux venus est celui de Mithridate à ses soldats pour les exhorter à chasser les Romains de l'Asie. Justin le primait tout particulièrement, et il a soin de nous prévenir qu'il le transcrit littéralement*. En effet, l'argumentation est complète : dans la première partie, Mithridate prouve par maint et maint exemple que les Romains sont loin d'être invincibles; dans la seconde, il énumère toutes les injustices, tous les outrages dont le sénat de Rome s'est rendu coupable envers lui; dans la troisième, il rappelle l'orgueil et la cupidité de ce peuple que ses fondateurs, nourris du lait d'une louve, ont fait un peuple de loups, insatiable de sang et de pouvoir', avide et altéré de
(i)L. XVIII, 7.
(2) L. XXXVIII, i-7.
(3) Des biens des nations ravisseurs altérés Le broit do nos trésors les a tous attirés.
Racine dans sa tragédie de Mithridate (Âct. III, se. 1) a tiré grand parti
ricbesses; daas la quatrième, après s'être gloriOé de son origine bien supérieure à celle des Romains et de ses conquêtes qui ne le cèdent pas aux leurs, il démontre & ses troupes combien, avec lui et dans les conditions actuellet, sera facile l'expédition qu'elles vont entreprendre. Le morceau a trop d'étendue pour que je le cite ; c'est pour cela que J'en expose la matière. Mais tous en trouverez en entier, à l'Appendice, d'autres non moins bons et plus courts : le discours qu'Agathocle adresse à ses troupes qui viennent de débarquer en Afrique ; celui d'Annibal exposant au roi Antiochiis ses plans de guerre contre les Romains '.
Certaines narrations aussi, quoique portant quelque trace du doigt de l'abréviateur, sont à noter : celle, par exemple, qui représente le retour d'Alcibiade à Athènes, celle qui dépeint les derniers moments d'Alexandre, pois le tableau de l'effet de cette mort'; sans oublier plnxieura pages qui dénotent, tantôt une étude attentive des caractères, comme le parallèle connu entre Philippe et Alexandre :
Viocendi ntio utrique diveraa. Hic sperte, itle artibus belta Iric- (abat. Deceplis ille ftaudera fioslibus, hic paiam Tusis. PnideDlior ille coaaillo, hic snimo magnîQceDlior. [ram pater diuimulare, p)enimque eliam viscère ; liic ubi examuet, aec dilatio ulIiDDis nec moduserat. Vini Dimi* ulerque avidua, sed ebrietalia diversa vilia. Patri roos erat eliam de convivîo io liostem procurrere, maDum cooserere, periculis ae lemere olTerre ; Aleaander non io hoslun, led in SU08 sxviebal.... '
Tous deux tendaient h la vicloire, mais par des moyens dinreota. Alexandre, dans la guerre, employait la force ; et Philippe, la niie. Celui-ci aimait a tromper ses ennemis ; celui-U, h les vaincre ouvcftemenl. L'ud avait plus d'adresse ; l'autre, plua de uoblesK. Lepire
>ii ce discours pour cslui qu'U bit tenir au méat» roi dévotlaot acs pr<4«>* cuulre Ron» à ms dcui Sis Phamuc et Xlpharis.
(1) L. XXII, 5 ai XXXI, 5. Voir Appendice czcex et ccccxi.
(i) L. V, 4 (Appendice cccevii) ; XII, 15 i et Xltl, 1 {AppettHu
i(«ïii,), (3) L. tX, 8.
savait dissimuler, souvent même vaincre sa colère ; le Gis, une fois irrité» ne pouvait ni différer, ni borner sa vengeance. L'un et l'autre aimaient trop le vin ; mais l'ivresse ne produisait pas en eux les mêmes effets : le père, en sortant de table, courait à l'ennemi, engageait le combat, se jetait tète baissée dans les périls ; Alexandre tournait sa fureur non contre l'ennemi, mais contre ses compagnons. . . •
tantôt une vue non moins nette des coutumes et des mœurs des peuples, témoin le chapitre 2 du livre II, dans lequel se trouve décrite la vie des Scythes, supérieure en vertu, par sa simplicité pastorale, à la civilisation raffinée des Grecs et des Romains M ou les chapitres 2 et 3 du livré XLI, qui traitent des Parthes'. Vous remarquerez que cette dernière peinture n'est pas sans analogie avec la manière de Tacite dans ses descriptions des Germains et des Gaulois.
D'après tous les morceaux où sa main se reconnaît le mieux, le style de Trogue Pompée, avec plus de pureté de langue et plus de vigueur de ton aussi que celui de Justin, montre les qualités que Tabréviateur a su conserver, la clarté et l'élégance'. Il ne manque pas non plus d'agré* ment et prend parfois les ornements chers à l'école de l'éloquence nouvelle; abandonnant volontiers la période cicéronienne de Tite-Live, il est plus serré, se prête davantage à la coupure des phrases, propre aux effets de mots et de pensées. On y relève aussi quelque propension aux expressions d'un langage poétique : Pyrrhus est-il placé entre les Carthaginois et les Romains, « dans cette tempête de dangers, il voit pour ses desseins le plus sûr des ports dans l'action de ...in hoc aestu perieulorum lutissimus portus cofisi^ Uorvm visus est^...:^; Philippe est-il assassiné au milieu des
(1) Appendice ccccyi.
(2) Appendice ccccxii.
(3) Cf. J. F. Recke, d. Spracheigentamlichkeiten Just., Mohl., 1855; J. F. Mûller, De cas. ap, J. U8u, Baulzeo, 1859; J. A. Rozsek, De naU latin. Ju8t., Hermanst., 1865 ; Fr. Fischer, de Eloc. Jvst., Haa., 1868 ; 0. Eichert, WôrterbucH gu Just,, Hao., 1821 ; F.Seck, de Trogi Sermoney CoDSt., 1882.