‹ Histoire de la littérature latine au temps d'AugusteChapitre 16 sur 32 · PP · texte numérisé non relu

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16 syllabes dans la strophe saphique et de 19 dans la strophe alcaïque. Horace, des deux côtés, en sépare les deux membres et donne à ses strophes quatre vers bien distincts '. Une autre différence est encore à relever. Les conditions musicales n'étant plus les mêmes et la plupart des odes latines n'étant pas destinées à être chanta S peu importait de ménager les enjambements de pensée de strophe à strophe. Dans les strophes saphiques, Horace en use assez rarement à cause de la brièveté de l'adoniqae qui semble, après les trois hendécasyllabes, marquer une pause naturelle ; mais, dans les strophes alcaïques, il s'en sert fréquemment, y voyant un moyen de mouvements plus prolongés et de périodes plus vastes.

Tout cela prouve, en résumé, combien il se préoccupait de la beauté extérieure de son œuvre et quelle attention il apportait^ en imitant les grands poètes grecs, à rechercher sans relâche des innovations capables de donner une forme vraiment latine à la poésie lyrique. Il sentait que la science de la versification était du plus grand prix pour les Romains ; il y mettait une bonne partie de sa gloire.

ni

Sous ces formes si variées et si ingénieusement tra* vaillées quelles idées a-t-il exprimées ? Le meilleur moyen de s'en rendre compte est, je crois, do prendre l'un après

(1) c'est par souvenir de cet usage hellénique que, 3 fois, dans k8> strophes saphiques, on trouve un mot partagé entre le 3* hendécasyllabe et Padouique.

{"i) La certain nombre pourtant ont été composées, comme le Carmen t^tecularCy en vue du chant, et nous savons que, plus tard, on les a chantées dans les cloîtres, qui nous ont laissé des mélodies de plusieurs pièces. Cf. Orclii-Baiter, U, p, y 15 sqq; Kirchncr, Nocx qumst. Hor,, p. 37.

l'autre chacun des trois recueils dans l'ordre où il les a publiés et de grouper dans chacun d'eux les sujets de même nature.

' Le premier de ces recueils est de beaucoup le plus étendu, comprenant deux livres» Tun de trente-huit odes et l'autre de vingt.

Les sujets purement religieux y sont rares. On le comprend aisément de la part d'un philosophe à qui sourit souvent la doctrine d'Épicure et, malgré les sacrifices et les victimes qu'il se dit volontiers prêt à offrir aux dieux, il s'adresse d'ordinaire à eux beaucoup plus en poète qu'en Yéritable croyant. Il semble bien, à la vérité, dans l'ode I, 34, Parcus deorum ctUlar, abjurer* l'incrédulité dont auparavant il avait fait montre plusieurs fois (v. 1-2); il y explique comment un phénomène céleste a produit sa conversion (v. 3-12), et y reconnaît « la toute-puissance d'une . divinité qui peut à son gré élever et abaisser les hommes, leur donner l'éclat ou les jeter dans Tobscurité, se servir de la Fortune, au vol bruyant et sinistre, pour ravir à l'un la couronne qu'elle va placer sur le front d'un autre ».

Valet ima summis Mutare et insignem atténuai deus Obscura promens ' ; hinc apicem rapax Fortuna cum stridore acuto

Sustulil, hic posuisse gaudet.

Bossuet lui-même ne dira pas autre chose dans le magnifique exorde de l'oraison funèbre de Henriette d'Angleterre : € Celui qui règne dans les cieux et de qui relèvent tous les empires.... soit qu'il élève les trônes, soit qu'il les abaisse, soit.... » Mais de tels développements ne se répètent pas fréquemment avec ce ton de piété, et ce n*est

(1) Voir le volame précédent, p. 63.

(2) Cf. Archil., fragm., 56, Brgk.

230 LIVRE TROISIÈME. Cil. V, 3.

généralement que dans ses odes politiques et nationales que, le sentiment patriotique lui faisant une nécessité d'appuyer sur une base religieuse la grandeur et rétcrnité de l'empire romain, il trouve les accents les plus nets pour affirmer sa foi en l'existence des dieux dont lo culte est reconnu par la religion de l'État. Dans tout le premier recueil il n'y a guère que trois odes consacrées à quelque dieu sans aucune préoccupation patriotique.

L'Ode I, 10, J/ercwri, facunde nepos (20 vers), qui, d*après le scoliasto Porphyrion, est une imitation d'Alcée, et qui ne ressemble nullement, quoi qu'en dise Voltaire, à une raillerie, invoque Mercure. Elle fait mention nécessairement des larcins dont il avait la singulière spécialité, mais elle énumère et ses mérites et ses diverses fonctions ; il est le messager de Jupiter et des dieux ; il a appris aux hommes l'art de la parole et les exercices de la palestre ; il a inventé la lyre ; il protège aussi les hommes pieux tels que Priam qu'il a conduit jusqu'aux pieds d'Achille à travers tout le camp ennemi des Grecs *; c'est lui encore qui mène les âmes des justes à leur séjour fortuné et dirige avec sa verge d'or la troupe légère des ombres. Walckenaer suppose que cet hymne aurait été composé dans l'intention de célébrer la fête annuelle du dieu, qui avait lieu le 15 mai.

L'ode I, 31. Quid dedicaium, est une simple prière à Apollon. Au moment delà dédicace du temple restauré par Auguste sur lo Palatin, le poète, en s'associant au culte public, exprime un vœu personnel : sans étendre ses désirs comme les grands propriétaires de la Sardaigne ou les riches négociants qui échangent contre les meilleurs vins les précieuses productions de la Syrie, il demande au fils de Latone et la science de vivre satisfait de ce qu'il a et une santé de corps et d'esprit qui lui permette, avec une heureuse vieillesse, l'usage de sa lyrp jusqu'à ses derniers jours.

(1) Rappel du récit du XXIV» ch. de VIliadc.

Frui paratis et valido mihi, Latoe, dones et, precor, intégra

Gam mente, nec turpero senectam Degere nec cithara carentem. <

L'hymne à Bacchus, ode II, 19, Bacchum inremolis*, aun élan tout dithyrambique. Le poète ayant pénétré dans Tantre écarté du dieu, le voit chantant au milieu des nymphes et des satyres ; son cœur en est tout à la fois rempli de joie et agité par la crainte ;

Euhoe, recenti mens trépidât metu

Plenoque Bacchi pectore turbidum

Lsetatur ^ ;

mais Bacchus n'ayant pas levé sur lui son thyrse redoutable, il lui est permis de célébrer cette grande divinité qui ne préside pas seulement aux danses, aux jeux et aux ris, mais qui, dans sa puissance, a transformé la couronne de sa chère Ariane en un astre du ciel, qui a brisé l'orgueil des Penthée*, des Lycurgue, dompté les fleuves et les mers, fait reculer le géant Rhœtus et obtenu jusque dans les enfers la soumission de Cerbère. Cette pièce de 32 vers retrace rapidement dans ses principaux traits la légende orientale d'un culte mystérieux cher aux poètes qui voyaient en Bacchus un de leurs divins protecteurs*. A côté de ces trois odes s'en placent deux autres où le

(1) SoaTenir peut-être d'une sentence de Théognis, v. 789-792.

(2) Voir Appendice cclvii.

(3) C'est le double sentiment qu'a exprimé Lucrèce devant l'ensemble de la nature se dévoilant à lui :

His ibi me rébus quœdam divina voluptas Percipit atqiie horror.

• • Denat rer., III, 28-29.

(4) Cf. Euripide, Les Bacchantes.

(5) Voir Vroperee, Élégie, III, 17; Ovide, Mét.y IV, init,; Trist.y V, 3.

sentiment religieux n'est pas moins vif que le sentiment patriotique qui les inspire : je veux parler des odes I, 21^ Dianam tenerse et I, 35, 0 Diva graium. L'une (16 vers), que quelques-uns, à tort, ont voulu considérer comme un prélude du Carmen sœculare, est adressée à la jeunesse romaine qu'elle invite à invoquer Diane et Apollon afin que lesdéplorables fléaux de la guerre civile, de la famine et de la peste soient détournés par eux du peuple romain vers les Perses et les Bretons. On peut croire qu'elle fut composée à l'occasion des fléaux de toutes sortes que subirent les Romains de l'an 23 à l'an 22 av. J.-G.^ L'autre est un hymne à la Fortune, déesse dont le culte était très en faveur à Rome, et vraisemblablement fut motivée par le projet formé par Octave en Tan 28 de diriger des expéditions contre les peuples lointains. Composée de 40 vers, elle se divise en deux développements bien distincts ^ Tout le commencement' présente à la Fortune le tableau flatteur de sa puissance que, dans le monde entier, tous les hommes sans exception et surtout les rois sont obligés de reconnaître : devant elle marche la Nécessité et à sa suite s attachent l'Espérance et la Fidélité (v. 1-26). La fin est une prière instante de protéger le nouvel essaim de guerriers que César va mener aux extrémités de la terre, de cicatriser tout à fait les blessures des guerres civiles^ et d'en faire oublier les crimes dans les victoires remportées sur les ennemis de la patrie. La Harpe a voulu établir entre cette pièce et l'ode adressée également à la Fortune par J.-B. Rousseau une comparaison critique qui manque de solidité : les deux poètes, en effet, ne se proposent pas le même but : Tun implore religieusement et veut fléchir une déesse en la flattant; lautre n'a en vue que des réflexions morales au sujet d'une puissance allé-

(1) Cf. Dion Cassius, LUI, 33, et LIV, 1.

(2) Voir Appendice ccliii.

Çi^) II y a daos ceUe première partie un souvenir des premiers vers de la Xll» Olympique de Pindare.

(4) Cf. Prop., Él.y 111, A; Lucaio, Phars., 11, 286 sq.

gorique qui pour lui n'a plus rien de divin et qu'il peut outrager ou invectiver à son aise.

L'ode à la Fortune qui nous explique par ses dernières strophes, avec l'horreur qu'a inspirée à Horace la prolongation des guerres civiles, le motif des vœux qu'il concentre sur la patrie et sur l'homme d'État qui la personnifie à ses yeux, fait comprendre aussi les quelques odes essentiellement politiques qu'on relève dans le premier recueil .

Parmi celles-ci, il faut ranger la pièce I, 14 (20 vers) qui fut composée à un moment où il était question d'un renouvellement des luttes intestines et qui, évidemment, est allégorique. « O navire, s'écrie le poète, les fiots vont-ils encore t'entraîner vers la haute mer? Ah ! prends garde ! Ancre-toi solidement dans le port I »

0 Davis, réfèrent in mare te novi

Fluctua I 0 quid agis I Fortiter occupa

Portum I

« Dans tout ce passage, dit Quintilien en parlant des tropess le vaisseau^ c'est la république; les orages, ce sont les discordes civiles ; le port, c'est la paix et la concorde. » L'image entière d'ailleurs est imitée d'Alcée qui, en dépeignant la situation de Mitylène sous la tyrannie de Myrsilos, représentait sa patrie sous la figure d'un vaisseau en détresse*. Le sens, malgré l'avis de Bentley, n'admet donc aucun doute : c'est bien à la République qu'Horace s'adresse, lorsqu'il rappelle au navire l'état déplorable où l'ont mis les dernières tempêtes, lorsqu'il lui conseille de ne pas compter sur Tillustration de sa naissance et de son nom aussi inutiles en la circonstance que les peintures d'une poupe ordinaire, lorsque enfin, au nom de tous les soucis

.. (1) Inst. orat., Vlll, 6, 44.

(S) Fragm. 18 et 19, Bcrgk.

passés, au nom du vif intérêt qu*il lui porte actuellement, il le supplie de ne pas aller s'exposer au milieu. dei écueils*.

L'accent politique des deux odes I, 2, Jam satis terris, et I, 12, Quem virum aut heroa, est on ne peut plus net. Ycai pouvez juger de l'importance que Tauteur attachait à la première par la place qu'il lui a donnée dans le recueil : bien que composée après une cinquantaine d'autres» elle j figure tout de suite après la dédicace à Mécène. Il l'avait écrite en l'an 22. A cette date, des désastres nombreux venaient d'affliger Rome ; le Tibre débordé, les statues du Panthéon renversées parla foudre jetaient la terreur dans les esprits, et Rome effrayée croyait que la Yoix de ses dieux réclamait pour le glorieux restaurateur de la paix et des temples la toute-puissance de la dictature que loi offrait le Sénat sans obtenir de lui qu'il Tacceptât. Interprète des vœux universels, le poète salue en Auguste le prince et le père de la patrie, et le grandiose de sa poésie n'a d'égal que l'habileté de sa marche vers la conclusion à laquelle il veut arriver*. Après avoir rappelé avec véhémence les faits qui ont épouvanté la ville et l'empire, il déplore les résultats des luttes fratricides qui ont appauvri toute une génération dont les crimes n'ont inspiré que trop d'audace aux plus redoutables ennemis do Rome (v. 1-24). Et il se demande de quel dieu les Romains peuvent désormais invoquer le secours, qui sera chargé par Jupiter de les purifier de leurs fautes. Il s'adresse tour à tour cY Apollon, à Vénus, à Mars, à Mercure' surtout qui» dépouillant ses ailes, se montre à la terre sous les traits d'Auguste. « Ah I s'écrie-t-il alors, ne retourne point de sitôt aux cieux et longtemps encore consens à rester aa sein du peuple de Quirinus... Ici plais-toi à nos grands

(1) Voir Appendice ccli.

(i) Voir Appencice ccl.

(3) Mercure, porteur du caducée, était an ^essagé^ de paix. De là aoi assimilation au prince pacificateur. ... .

triomphes, plais-toi aux noms de prince et de père que nous te donnons et ne souffre pas que les coursiers des Mèdes foulent impunément aux pieds la terre où tu comr majides, ô César l »

Seras in cœluro redeas, diuque Lselus intersis populo Quirioi... ' ... flic magnos polius triuinphos, Hic âmes dici pater atque princeps, Neu sinas Medos equitare inultos.

Te duce, Cœsar.

Le titre de père de la patrie ne devait être accepté par Auguste officiellement que beaucoup plus tard; mais on le loii donnait déjà couramment. Et quant au reproche de courtisanerie que les odes du même genre que celle-ci ont attiré sur leur auteur, je m'en suis expliqué assez longuement dans plusieurs des chapitres précédents ' pour n'avoir plus à y revenir.

La pièce I, 12, un peu antérieure, bien qu'elle ait le caractère d'un hymne, n'est guère différente quant au but. Horace, exprimant l'intention de chanter les dieux et les héros, semble d'abord hésiter dans le choix de ceux qu'il doit célébrer de préférence :

Quem viram aul heroa lyra vel acri Tibia sumis celebrare, Clio?

C'est le début même de la deuxième Olympique : «'AvoÇtçopyxf^tç Sjiivsiy Tfva ôecv, Tfv'îîpwa tiva ^'ctf^px xeXai^iQ70{xsv»; mais son premier tribut est nécessairement pour le maître des dieux et des hommes, que rien n'égale et dont rien n approche» quoique Pallas tienne après lui la première place. Il n'oublie ensuite ni le belliqueux Bacchus, ni Diane et Apollon

(1) Cf. Ovid., Méty XV, 868 sq.

(2) Voir, dans le vol. précédent, p. AS sq., et, daos celui-ci. p. 64.

armés de leurs arcs redoutables. Puis il honore Alcideet les deux illustres enfants de Léda. Après eux, il glorifie Romulus, Numa, Gaton ; il énumère les grands noms de l'histoire romaine dont il aimerait à répéter les louanges. Et il arrive, en nommant Marcellus, à Tastre brillant de Jules César. Il conclut alors par une apostrophe à Jupiter (v. 49-60) par laquelle il le supplie de voir en Auguste son lieutenant direct sur la terre dans le gouvernement de tous les peuples. J'ai cité et expliqué ailleurs' cette coziclusîon dont on ne saurait méconnaître la gravité réfléchie.

Une autre pièce, beaucoup moins grave^ puisqu'elle n*est qu'un chant bachique, doit être jointe cependant aux odes politiques et patriotiques, c'est Tode 1, 37, Xunce$i bibendum . Elle commence absolument comme un des chanti d'Alcée : « C'est maintenant qu'il faut s'enivrer, maintenant qu'il faut boire à outrance, puisque Myrsilos n'est plus »', s'était écrié le fougueux poèteLesbienàlamortde ce tyran de son pays. Horace pousse le même cri en apprenant la fin tragique d'Antoine et de Clëopàtre, qui, en consolidant d'une manière désormais incontestable le pouvoir d'Auguste, met Un aux guerres civiles. Il ne laisse pas toutefois, au milieu de son chant de triomphe, de reconnaître la fermeté d'àme qu'a montrée la reine vaincue pour échapper par une mort volontaire à la honte d'être traînée chargée de chaînes c\ la suite d'un superbe triomphateur*.

Peut-être faut-il considérer aussi comme une ode poli* tique la pièce I, 15, Pasior quum traheret, dans les neuf strophes de laquelle, avec une grandeur dMmages et on effet dramatique admirables, il a renfermé tout le sujet de la guerre de Troie. Nous y entendons Nérée prédisant à Paris, au moment de l'enlèvement d'Hélène, les malheon

^1^ Toin. priVéd., pp. tvi-66.

it) Kragm. A», Brgk.

\'M Voir plus haut, p. IHTi.

que doit attirer sur lui et sur son peuple l'adultère dont il se rend coupable. Il se peut que nous ne devions y voir qu'un magnifique souvenir d'Homère ; mais on s'est plu souvent ày trouver en même temps une allusion aux amours d'Antoine et de Cléopâtre ; le morceau serait allégorique comme l'apostrophe au navire de l'État et les terribles prédictions deNérée s'appliqueraient à l'amant de la reine d'Egypte.

Dans beaucoup d'autres pièces on relèverait facilement et des allusions nombreuses aux événements qui troublaient la république et des intentions patriotiques ; mais ces pensées ne se produisent qu'incidemment, ne constituent pas le fond véritable des morceaux dont elles font partie et ne permettent pas de les ranger au nombre des odes qui viennent d'être énumérées. Passons donc à celles qui présentent essentiellement un caractère moral et philosophique.

Telles sont les odes II, 15 et II, 18. La première, Jam pauca aralrOy (20 vers), est dirigée contre le luxe du siècle. Le poète s'indigne de la magnificence des grandes propriétés dont la vaste étendue ne laissera bientôt plus que quelques arpents à la charrue des laboureurs ; ce n'est pas là, dit-il, ce qu'enseignaient les exemples du sévère Caton et les règles des aïeux, alors que les fortunes privées comptaient pour peu et que la fortune publique était tout*. Dans l'autre, dont le début

Non ebur neque aureum

Mea renidet in domo lacunar,

(1) Cf. Cic, pro FUxccOy 28 : « Hœc ratio ac magoitudo animorum in ma- Joribus Dostris fuit^ ut, cum ia privatis rébus suisque sumpUbus minimo eonteoli leoulssimo cultu viverent, in imporio atque in publica dignitate omnia ad gloriam splendoremque rcvocarunt. » Id.., pro Murena^ 76 : « Odit populus romanus privatam luxuriam, publicam diUgil. »

est imité de Bacchylide* et rappelle un vers. de Lucrèce*, il s'élève contre l'avidité des riches. Tout en leur montrant par son propre exemple qu'on peut vivre heureui et honoré sans posséder de grandes terres (v. 1-14), il se moque de cette passion qui les pousse jusqu'à la veille de leur mort à scier le marbre, à construire jusque dans h mer', à s'étendre hors des limites de leurs domaines aux dépens de leurs propres clients (v. 15-28), comme si la sombre demeure de Pluton ne devait pas s*ouvrir également pour eux et pour les pauvres (v. 29-40).

A côté do ces deux compositions, je range volontiers celle qui a pour titre Archytas, l'ode I, 28, Te maris ef lerric (v. 36). Le sujet, très probablement emprunté à quelque lyrique grec dont le petit poème ne nous aura pas été conservé, paraît très simple*. Un navigateur débarqué sur le rivage de Tarente y trouve le cadavre du grand Archytas qu'un naufrage y a jeté et le reconnaît. La pièce commence par les parolas qu'il lui adresse : c Toi qui pouvais mesurer la terre et la mer avec ses sables innombrables, voilà donc ce à quoi tu es réduit ! Que t'a servi tant de science puisque tu devais mourir? > L'ombre d* Archytas lui répond que les plus grands héros de l'antiquité eux aussi sont morts, que Pythagore lui-même n'a pas échappé au sort réservé ii tous les hommes et il le prie de lui rendre les derniers devoirs avant de reprendre sa course. Ce développement sur la nécessité de se soumettre à l'arrêt fatal dont ni la science, ni la vertu, ni la puissance, ni même la faveur des dieux ne peuvent affranchir aucun

(1) Fragm. 27, Pr^k.

{i) De nat. rer.y 11,27 : • Noc domus argento fulgenti auroque rcnidet.* {'i) C'est ce que Sallustc appelait u divitias profundere io exslruendo mari ». Calil., 20.

( i) Ou a fait copciHiant toutes sortes de suppositions sur le pfrsonaa^ qui ])aiic à Archytas et sur la manière de distribuer la question cl la répouse dont scuiblc bien se compusor le morceau. Voir lo résumé que donne de ce»; diverses explications \'ejSf:ur;fU8 qui suit l'ode dans TëditioD Orelliilirschfclder, pp. 10i-lG7.

UYRE TROISIÈME. GH. Y, ^. 239

mortel, se produit, dans sa simplicité, sous une teinte majestueuse et sombre d'un grand effet.

Le deuxième livre surtout est riche de considérations philosophiques. Le besoin insatiable d'un bonheur placé par les hommes dans la richesse et la loi inéluctable de la mort qui devrait leur inspirer, avec des idées de modération et de sagesse, la science de profiter des biens qu'ils ont, voilà le thème sur lequel Horace revient souvent. Les poèmes dédiés à Postumus, à Q. Dellius, à Sallustius Crispus, à Licinius Muréna, à Pompéius Grosphus en pré* sentent plusieurs variations. L'ode II, 14, Eheu fugaces (128 vers) *, développe le lieu commun de la brièveté de la vie, mais en termes si poétiques qu'on ne comprendra jamais mieux qu en la relisant ce mot de J.-B Rousseau : ^ Le fond de la poésie, ce sont les idées de tout le monde, traduites dans le langage de quelques-uns.»Elle se termine parle conseil donné à Postumusde ne point laisser à ses héritiers le soin de profiter des vins précieux que renferme sa cave. — L'ode II, 3, JEquam niemenio (28 vers) rappelle également à Q. Dellius que les noms de tous les hommes indistinctement s'agitent dans Turne d où doit 9ortir, un peu plus tôt, un peu plus tard, l'arrêt de leur exil éternel ; elle l'exhorte à conserver dans les disgn'ices comme dans la prospérité l'égalité de son àrae et à goûter sagement, puisque les Parques ne s'y opposent point, les doux plaisirs que lui permettent sa fortune et son âge. -!— L'ode II, 2 (24 vers), dont les premiers mots

Nullus argento color est avaris Âbdito terris,...

sont peut-être imités d'un vers qui se trouve cité dans un des traités de Plutarque% ne parle pas de la mort; mais elle fait l'éloge de la modération dans les désirs, compare

'.(^i Voir Appendice ccLY, (2) Ilepl 6uffu)i:(aç, iO : « Oux lor' év i'/rpot; Xsuxdç, ù ^iv*, ipyupo^. »

au raal de Thydro pique la passion de l'avare *, juge les plos brillantes victoires d'un conquérant inférieures à celle qae Fesprit remporte sur son avidité et conclut, conformément à une maxime du Portique, que la sagesse n'attache la véritable royauté qu'à celui qui méprise l'amas des richesses. — L ode II, 10, Rectius vives (24 vers), ne donne pas de moins bons conseils à Licinius : elle l'engage à tenir sa barque aussi éloignée des flots tumultueux de la haute mer que des écueils du rivage, à se contenter d'une paisible médiocrité*. C'est contre le pin à la tête altière que sévit surtout la tempête ; mais le sage, qui, dans la prospérité, craint l'orage, et qui sait, en temps de crise, compter sur l'apaisement du ciel, ne montre ni témérité dans l'une, ni faiblesse dans l'autre. — L'Ode II, 16, 0/iumZ)iv» (40 vers), enseigne à Grosph us qui, malgré ses propriétés et ses troupeaux considérables, ne savait pas être heureux, le moyen de le devenir. Le repos de l'esprit est nécessaire, lui dit Horace, et Ics^ trésors des riches ne sauraient Ini épargner les soucis qui voltigent* autour de leurs riches lambris *, Bien autre est le sort de Thomme qui, dans une situation modeste, ne se laisse point priver de sommeil par les désirs de la cupidité. A quoi bon les vastes projets et les voyages lointains? Se fuit-on soi-même en s'exilantde sa patrie ? Le mal dont vous souffrez ne vous suit-il pas en tous lieux^ ? Il faut jouir du moment présent sans trop s'inquiéter de l'avenir, et, puisqu'il n'y pas en ce monde de félicité complète^, adoucir par une paisible gaieté les

(1) Comparaison qu'on trouve aussi dans Polybe, XIII, t, et dans ÛTide, FaM.. I. V. il5-:il6.

(t) Cf. Pindare, Pyth., Il, r>2.

ÇU i:r. Tliêognis, 7i9 : «hoovr'oe; ivOpwTtwv eXatyov mpi •notxt'X' îyovwi.

(i) CI. Lel)run, Oc/., III, 1, v. iô : « Le noir chagrin voUigc autour des lits (le Suie. »

«."•) i f. Liicrèoo. De nat. rer.. Il, 4^ sq.

(0) Hin'cliylidc avait dit : « Oj yip xi; sri/ôovîwv rivra y' sùoxtuwv £;f .. » Innjm., I. figk.; et Kaciuc dira : « Il n*est point ici-bas de bonbeor sans mélange. >

amertumes de la vie. Ces principes de conduite, qme poétisent de grandes images, se terminent par une simple mais éloquente comparaison entre la fortune de Grosphus et la médiocrité du poète, à qui son petit domaine, un peu du souffle qui animait la muse grecque, et le mépris de l'envieux vulgaire suffisent pour assurer le bonheur ^

Ces cinq pièces ne sont pas seulement, comme les deux précédentes, des exhortations adressées directement par le poète à tout le monde; dédiées à des hommes avec qui il est en relations suivies, elles appliquent en même temps leur enseignement général d'une Oaçon toute particulière au besoin qu'ils semblent en avoir, soit par les circonstances au milieu desquelles ils se trouvent, soit par leur manière de vivre et de penser^. Nous entrons ainsi dans l'abondante série des pièces où se marquent si bien tous ses sentiments à l'égard de ceux qui l'entourent.

Plusieurs de ceux-là occupaient des postes tellement élevés dans l'État ou bien, après avoir été mêlés aux affaires publiques, gardaient encore à l'écart une telle dignité politique, qu'il ne pouvait, en leur sachant gré de leur bienveillance à son égard, que leur témoigner la déférence due à leur illustration. Tels sont Agrippa et Asinius PoUion. — Agrippa, que sa valeur guerrière avait fait le premier personnage de l'empire, était loin, comme nous l'avons vu, de se montrer indifierent aux choses de l'esprit, et, pas plus qu'Auguste, il n'eût dédaigné d'entendre célébrer par Horace les guerres qui avaient produit pour eux de si glorieux résultats. Probablement il le lui avait fait comprendre. L'ode I, 6, Scriberis Vario (20 vers), est l'excuse présentée par lui pour se soustraire à une telle mission. « Un poète épique comme Varius, dit-il, a seul le

(1) Cf. Bacchyl., Fragm., 28, Bgk. : « Je n'ai ni troupeaux de bœufs, oi br, ai tapis de pourpre, mais j*ai la pai\ du cœur, une Musc agréable et daD8 des coupes béolienoes du vin doux. »

(2) Voir pour Licinius Muréna la page 66.

droit d'aborder un sujet si héroïque : il craindrait quanta lui de compromettre et la gloire de César et celle d' Agrippa s'il livrait le soin de leurs louanges à une lyre habituée surtout à chanter, avec les plaisirs de la table, les combats amoureux. » — A rencontre d'Agrippa, C. Asinios Pollion dont j'ai parlé déjà vers la fin du troisième volume de la première partie de cette histoire et sur le compte de qui je dois revenir au cours d'un des chapitres suivants, vivait avec le nouveau pouvoir dans les termes d'une résignatioii chagrine, d'une grande réserve ; mais, esprit d'élite, lettré de premier ordre autant que valeureux guerrier, il s'était montré le protecteur d'Horace à ses débuts, non moins que celui de Virgile, et il y eût eu ingratitude à ne pas le nommer dans le premier recueil de poésies lyriques. Horace n'hésita pas à mettre son nom en relief : il le plaça tout à fait en tête du deuxième livre. L'ode U, 1, Motum ex MeteUo, rend dignement hommage aux mérites divers de Thomme illustre (v. 9-16). Mais elle a en même temps un autre but et qui nous aurait permis à la rigueur de la ranger au nombre des morceaux politiques. Pollion venait d'entreprendre une œuvre considérable et toute hérissée de difficultés, l'histoire de la guerre civile entre César et Pompée depuis les origines jusqu'à la bataille deJPhilippes; or c'est à ce sujet que le poète lui dédie sa pièce et il n'y laisse pas de lui montrer « les dangers d'un travail où il faut marcher sur des feux mal recouverts d'une cendre trompeuse :

Periculosae plénum opus aleœ Tractas, et incedis per ignés Suppositos cineri doloso.

Il cherche aussi à détourner sur la guerre elle-même le jugement sévère dont l'historien menace certains hommes; tout eu ménageant Tamour-propre des vaincus, tout en s'exaltant même au récit qu'il s'imagine déjà lire des faits qui ont soumis la terre entière sauf l'indomptable vertu de Catoû (v. 17-24), il gémit, en citoyen assoiffé de la paix

renaissante» au souvenir des plaies à peine fermées qui viennent d'ensanglanter la patrie (v. 25-36). Puis, comme effrayé du ton élevé qu'a pris tout à coup sa lyre, il exhorte sa muse téméraire à regagner la grotte de Vénus pour y faire entendre des accords plus modestes (v. 36-40).

Ce n'est pas, en effet, sur un ton si haut et si complètement réservé que le poète s'adresse ordinairement à ceux avec qui il s'est lié. Même avec un personnage consulaire comme L. Munatius Plancus (Od. 1, 7, Laudahunl alii, 32 y.) il ne craint pas, au milieu des accents d'un lyrisme plein de noblesse, de faire entendre le conseil de recourir, dans le charmant séjour de Tibur que ne valent point, selon lui, les plus grandes villes de la Grèce, au doux plaisir du vin comme au véritable remède des ennuis et des peines de

la vie :

.... Sic tu sapiens finire mémento

Tristitiam vilaeque labores

Molli, Planée, mero.

L*exhortation toutefois prend, par <;e qui la suit, un tel caractère qu'on a voulu voir dans cette ode, presque autant que dans l'ode dédiée à PoUion, une intention toute politique. Horace y revêt son conseil de l'autorité de Teucer et rappelle les paroles qu'aurait tenues le fils de Télamon à ses compagnons attristés pour relever leur courage. Or Teucer, dans ce discours, se fait fort de la protection d'Apollon et les exhorte à l'oubli de leur tristesse par la promesse assurée d'une nouvelle patrie, d'un meilleur avenir :

Nil desperandum Teucro duce et auspice Teucro.

On se souvient alors qu'Octave se flattait également d'être protégé par Apollon et l'on croit que le poète voulait engager son ambitieux voisin de campagne, dont les opinions variaient singulièrement et qui en ce moment se trouvait inquiété, à mettre dans l'adversaire d'Antoine une con-

fiance égale à celle qu'avaient mise en leur chef les coi&pagnons de Teucer. Patin à la vérité ne partage pas cette opinion : « C'est là, dit-il, un de ces épisodes lyriques pir lesquels Horace, à la manière de Pindare, se plaît à sortir de son sujet. Il n'y faut pas chercher autre chose et snp- .poser subtilement que les oracles d'ApoUon, qui promettent à Teucer une nouvelle Salamine, représentent ceux qui assurent à Octave l'empire du monde ; que c'est d'Octave qu'Horace parle à Plancus quand il fait dire au fils de Têlamon : .Vt7, etc. » Quoi qu'il en soit, vous voyez par la discussion même que soulève l'épisode final combien, dans ce petit poème, il est tenu compte à la fois de la réserve commandée par la haute situation du personnage et d'une certaine familiarité autorisée par les relations plus intimes d'un voisinage momentané.

Il n'y a pas, en tout cas.de comparaison à. établir entre les sentiments qu'Horace éprouvait pour ce consulaire, en somme iort peu estimable S voire même pour Agrippa et Pollion autrement dignes de considération, et rafîection qu'il portait à Mécène. Là aussi, à cause de l'éminence de l'homme dont la puissance n'avait d'égale auprès du maître de Rome que celle d'Aprippa, il fallait assurément quelque réserve; mais comme on reconnaît, dans les pièces qu'il lai adresse, à côté des témoignages d'une respectueuse reconnaissance, la sincérité et les élans d'une amitié que rien ne saurait détruire ! D^abord, ce n est pas à un autre qu'à Mécène c[u*il dédie son recueil et il emploie pour cela les tenues les plu^ propres à intéresser celui qui par son penchant dominant est porté à apprécier et à protéger le« poètes. Sans s'arrêter à le louer longuement, il se contente de l'appeler « noble rejeton d'une race royale, mon appui, ma douce gloire » ;

Mîuceuas, a lavis édite regibus, 0 el praesidium et dulce decus meum!

' . (1) Voir page OG, el l« partie, lom. III, p. 405 sq.

seulement, il développe poétiquement ce lieu commun que des goûts différents jettent les hommes dans des carrières. diverses (v. 3-28), et déclarant que le sien lui fait chercher, loin de la vile multitude, le lierre, parure des doctes fronts, qui rapproche des dieux (v. 29-34), il lui dit qu'il élèvera Jusqu'aux cieux sa tête radieuse, s'il est mis par lui au nombre des poètes l}Tiques :

Quod si me lyricis valibus insères, Sublimi feriam sidéra vertice.

Puis, à la dernière pièce du recueil (Ode II, 20, Non usUala^ 20 vers), comme il ne doute pas de son approbation, il lui affirme sans détour que le fils de pauvres parents, honoré de son amitié, ne mourra pas, et il lui parle de la métamorphose que déjà il sent s*opérer : devenu cygne, il se portera, d'un vol plus rapide et plus sûr que celui d'Icare, à travers les régions célestes jusque chez les peuples barbares dont il adoucira les mœurs par l'harmonie de ses vers*.

Ces deux morceaux dévoilent dans toute leur beauté les rapports littéraires des deux amis. Le poète ne tient à rien tant qu'au suffrage clairvoyant de son bienaimé bienfaiteur et, sans fausse modestie, lui parle d'une gloire future à.laquelle il le sait vivement intéressé. La note respectueuse naturellement y domine. Celle de l'affection se développe ailleurs. Lisez l'ode II, 12, Nolis longa (28 v.) où il est question de son travail. Mécène lui a demandé do

(1) OUe transformation du poète en cygne, comme emblème d'immortalilé, est imitée des poètes grecs. Cf. Euripide, fir. 903, N. Peut- être aussi y a-t-il ici un souvenir de ce que disait Théognis à son ami Kyrnos, v. 237iSS. — Quelques interprètes d'Horace veulent rattacher cette 20« et dernière ode du livre II à la i9«, que nous avons analysée plus haut : la métamorphose serait une suite naturelle, selon eux, de la faculté dont a joui le poète d'entendre, en son antre mystérieux, les chants divins de Bacchus. Rien ne prouve que pareille intention ait motivé le classement des deux pièces ; toujours est-il que la 20* est adressée à Mécène.

If < .-.

246 LIVHE TROISIÈME. CH. , 3.

raconter les combats de César; il lui répond comme à Agrippa que les sujets épiques ne conviennent pas à sa lyre et de plus que Mécène lui-même saura, dans la prose de ses histoires, décrire mieux que personne ces grands triomphes ; mais il ne se contente pas de défendre ainsi rindépendance de sa muse, il se plaît à dire qu^elle loi commande de célébrer les mérites, la beauté, la fidélité de Licymnie. Or, sous ce nom de Licymnie, il loue la femme de Mécène, sa femme très aimée \ et rien certes ne peut caresser l'oreille de son ami plus affecteusement que le précieux éloge de celle « dont il ne donnerait pas un cheveu pour tous les trésors de la Perse»*. Lisez surtout l'ode 11,17, Cur me querelis (32 v.)^ ; il s'y montre profondément affecté des plaintes qu'arrachent à Mécène ses souffrances continuelles et du découragement qu'elles témoignent; il frémit qu'un jour il pourrait être privé à jamais du cher objet de son affection, de cette partie de son âme, mex pariem animx, et, lui rappelant que leur vie à tous deux semble avoir été réglée de la même manière puisqu'ils ont été soustraits naguère l'un et l'autre à la mort par une protection spéciale des dieux, il lui fait serment de ne point lui survivre, serment qui, comme vous le savez, s'accomplira exactement. 11 n'est pas Jusqu'au billet d'invitation qu'il lai envoie de sa maison de campagne, pour lui accuser réception de ravis d'une prochaine visite, qui ne montre sa parfaite sollicitude. 11 ne pourra, dit-il, lui offrir dans ses coupes aucun des grands crus de Faleme et de Formies: mais son vin, tout médiocre qu'il est, a son prix : ne l'a-t^ il pas cacheté de sa main le jour même où Mécène, reparaissant au théâtre après une longue maladie, y reçut da

(1) Licinia Tércntia elle-même. Cf. Orelli-Hirschfelder, p. xxvin etp.27S. [t) Notre poète Bcrtin qui, dans ses élégies, a imité souvent Horace, poar lequel il professait la plus vive admiration, a répété cette expression (1, 8); A posséder son cœur je borne tous mes vœux. Eh ! qui voudrait donner un seul de ses cheveux Pour tous les trésors de TAsie!

(3) Voir Appendice cclvi.

peuple entier une oyation touchante ? (Ode 1, 20, Vile pota^ bis, 12 V.)-

Avec Mécène celui qu'il affectionne le plus est sans contredit Virgile. Il éprouve pour lui, avec une admiration mêlée de respect, une véritable tendresse et à lui seul il donne comme à Mécène la douce qualification de m^a^c^mt* dium animas. Vous vous rappelez, par le souvenir d'une de ses satires', la grande joie qu'il manifestait en le rencontrant dans un voyage ; ses sentiments à son égard s'expriment ici bien plus explicitement : deux odes y sont consa^ crées. Dans l'une, ode I, 24, Quis desiderio (20 v.) il cherche à adoucir la douleur que cause à Virgile la mort d'un ami intime, Quintilius Varus, etc'est en pleurant avec lui, seul moyen d'agir sur une grande affliction, qu'il lui parle de la patience qui allège ce qu'il n'est pas permis de changer :

Duniml sed levius fit patientia Ouiquid corrigere est nefas. *

L'autre, ode I, 3, Sic le, Diva polens (40 v.)f est une apostrophe au vaisseau qui emporte le cher poète vers TAttique : en s'y livrant à une amplification lyrique d'une réelle beauté sur Taudace de la race humaine que ses hardies in- Tentions ont précipitée dans des voies interdites au-devant de mille dangers, il appelle la bienveillance des dieux sur la marche de ce navire : cO toi, s'écrie-t-il, navire à qui je confie et qui me dois mon cher Virgile, sois conduit par eux, rends-le sain et sauf, je t'en conjure, au rivage de l'Attique et conserve la moitié de mon âme. »

Navls ', quae tibi creditum Debes Vergilium, fiaibus aUicis

(i) Voir page 191.

(2) Cf. Archil., Fr., 9, 5, Bgk,; Pind., Pyth., Il, 93; Sophoc, Fr., 521,, Dindorf. — Voir Appendice cclii.

(3) Cf. Callim., F/-., lU, éd. 0. S. : • i vaO;, i xè jifivov çévyoç tjilv t6

248 LIVHR TROISIÈME. CU. V, 3.

Reddas incoluniem, precor, Et serves aniniaB dimidium meae. ^

Ce n'est pas d'ailleurs que la sensibilité fasse défaut dans les odes qu'il adresse à ses autres amis. On Ty voit, au contraire, coDstamment préoccupé de leurs projets, de leur situation, de leurs souffrances et des moyens d'assurerleur tranquillité.

11 s'inquiète du moindre bruit qui les concerne. A-t-Jl entendu dire qu'Iccius est sur le point de se laisser tenter par l'ambition et par les chances de fortune qu'offre Vexr pédition d'Arabie, il l'interroge et s*étonne, non sans une légère et très aimable moquerie, qu'un philosophe comme lui, si passionné jusque-là pour les livres de Pansetius et des sages de l'école de Socrate, veuille les échanger contre une cuirasse ibérienne (Ode I, 29, Icci, bealis; 16 v.). Apprend-il que le jeune ^lius Lamia se sent troublé dans ses études poétiques par la menace d'une guerre en Orient, pour lui conseiller sans doute de s'épargner des craintes qui peuvent être chimériques, il lui dit l'insouciance-dans laquelle le laisse Tiridate, et, en même temps, il le loue délicatement par la prière qu'il adresse aux Muses de lui tresser une couronne glorieuse (Ode 1, 26, Musis amicus; 12 V.). Sait-il queGabinius* se prend d'amour pour une toute jeune filledont la timidité ne saurait répondre encore à sa passion, il l'avertit de ne point désirer cueillir une grappe en sa première verdeur et d'attendre que Tau* tomne, aux riches couleurs, l'ait animée des teintes de sa

(1) Cf. Mélcag., Anth. Pal, 11,^4: • S6xo^-- ijxijù jxio 4^f.; apsawv 'Avo&i*'aOov. •

{i) L*odc, qui ost d'une fraîcheur exquise, ne cite pas le nom de rami à qui cllo est adressée, mais un manuscrit important l'indique et Hirschfetder admet avec Orelli (p. 238) qu*il s'agit bien du ÛIs ou du neveu de ee Gabinius dunt nous avons vu ^hostilité contre Cicéron. Il explique pourquoi on ne doit voir dans cette composition, ni la fiction d'un ami supposé, ni ua monologue que s'adresserait Horace.

LIVKE TROISIÈME, CD. V, S. 249>

ourpre. « Bientôt, lui dit-il, l'âge viendra qui lui fera Bver le front plus hardiment ; Lalagé voudra être aimée t elle le sera plus qu'on n'ai me aujourd'hui Pholoé,Chloris t Gygès. > (Ode II, 5, Nondum subacta, 24 v.). S'aperw ait-il que Xanthias rougit d'avoir été vu dans un ammerce intime avec sa servante Phyllis, il le rassure >de 11,4. Ne sil ancillx, 24 v.) ; il lui allègue les soufirances 'Achille pour Briséis, d'Ajax pour Tecmesse, d'Agalomnon pour Cassandre> lui dit que, de même que ces lustres esclaves filles des rois, Phyllis a peut-être aussi n sang noble dans les veines, et il loue tout en elle, sen» ments et beauté, non sans lui recommander malicieuselentde se garder de toute jalousie contre un panégyriste ont l'âge va bientôt clore le huitième lustre. It lui arrive aussi de leur témoigner son amitié en leur arlant des petits événements qui accidentent sa propre ie et en se laissant aller avec eux aux plus intimes confiences. Si, dans une promenade au milieu d'un bois, il a encontre, sans aucun moyen de défense^ un loup mons- Tuenx qui heureusement ne l'a pas attaqué, il en prend ccasion d'une ode à Aristius Fuscus (Ode I, 22, Integer Itw; 24 V.)» et il a soin non seulement de lui expliquer uMl tient ce bonheur de la protection qu'accordent les ieux à l'homme de bien, mais aussi de lui dire le motif de Btte promenade solitaire : il errait en chantant sa Lalagé S slle qu'en aucun lieu il ne pourrait cesser d'aimer^, alagé au doux sourire, au doux parler.

Dulce ridentem ' Lalagen amabo, Dalce loquenlem.

(i) Walckenaer suppose que cette Lalagé est la môme que celle dont il t parlé dans Tode Nondum subacta ; mais rien n*est moins prouvé. (2) Catulle (Car/n.. Ll, 5) avait employé la même expression pour Lesbie," . Bom., Orf., XIV, 465 : iiraXèv ysXidai; Saph., Fragm., 2, 4 : iBu

-250 UVKE TROISIÈME. CH. V, 3.

Et s'il rêve au pays où il préférerait assorer à sa vieillesse «ine douce retraite, soit dans les environs de Tibor, soit» i leur défaut^ près des eaux du Galëse, il communique si pensée à celui qui, par dévouement, le suivrait josqu^ani extrémités du monde ; il dépeint à Septimius le petit coiii 4e terre qui lui rit plus que tout autre :

nie terrarum mihi pneter omnes Angulus ridet i...

< Voilà, lui dit-il dans un morceau mélancolique des plus touchants (Ode II, 6, Sepiimi, Gadis, 24 v.). voilà rhcureox asile qui te réclame avec moi; c'est là que tu arroseras on Jour de tes larmes, tribut de ta tendresse, la cendre en- 001*6 chaude du poète qui t aimait :

nie te mecum locus et beat»

Postulant arces ; ibi tu calentem Débita sparges lacrima favillam Vatis amici. *

Mais c'est d'eux qu'il leur parle généralement beaucoup plus que de lui-même. Tantôt, de même qu'avec Virgile, il compatit à la douleur qu'ils ressentent de la perte d'ane personne aimée, et lorsque C. Valgius se montre inconsolable de la mort de Mystès, il s'apitoie sur ses larmes répandues jour et nuit :

nec tibi, Vespero

Surgente, decedunt amores, Ncc rapidum fugiente Solem. *

(1) Berlin a répété :

Ce petit coin de Tanivers Rit plus à mes regards que le reste da monde...

(2) Cf. Antbol. Pal., Il, 855 : « Mi{xvto xt,v J^wiX^ I|ii6cv %%\ coUdhii.

(3) Virgile dit aussi : a Te venieote die, te decedente, canebat. » Géorg^ IV, 405.

il lui rappelle que Nestor n'a point pleuré le reste de ses jours Taimable Antiloque tué tout jeune par Hector^ et, lui montrant une consolation dans ses travaux- poétiques» il Texhorte à laisser ses plaintes pour célébrer plutôt sur sa lyre les succès récents des Romains en Orient (Ode II, 9» Non semper, 24 v.)- Tantôt il apaise le chagrin que leur cause un amour malheureux. Dans une petite composition, pleine de grâce (Ode I, 33, Albi, ne dokas, 16 v.), évidemment imitée de Moschus *, il cherche à distraire A. TibuUe d'une peine de cœur, et pour l'engager à oublier celle qui dédaigne ses aveux, lui cite plusieurs exemples des jeux cruels devenus qui fait souvent qu'en amour on poursuit vainement ce qui fuit, en délaissant un bien meilleur, tout trouvé *.

Il est loin d'ailleurs de négliger les occasions de s'amuser avec eux, de chanter, de se couronner de fleurs et de vider quelques larges coupes de vin en leur société. Que Plotius Numida, l'ami d'enfance de Lamia, reparaisse à Rome après une longue absence, il marque de blanc un si beau jour, remercie les dieux, se réjouit avec Lamia, retire l'amphore du cellier, commande les roses et applaudit au bonheur de Damalis dont les bras vont s'attacher comme le lierre amoureux à l'amant qui lui est rendu (Ode I, 36, Et Uiure et fidibus, 20 v.). Que Pompeius Varus, son compagnon d'armes à Philippes, vienne le trouver après la guerre contre Sextus, il Tinvite aussitôt à se délasser des fatigues de ses campagnes (Ode II, 7, 0 sœp€mecum,28Y.); il lui rappelle les souvenirs, folâtres ou sérieux, des années qu'ils ont passées ensemble \ apprête le massique généreux et s'écrie c qu'il ne veut pas, quant à lui, fêter Bacchus plus sagement que les Thraces ; une folle joie lui plaît quand il retrouve un ami. »

(1) Idyl, VI, V. 1-2.

(2) Cl. CalUm., Epigr., 31, 5 : « Ou{x6^ Ipu; xoidaSc, xà yàp (ptuYOVtx 6ua»tiv OISc, xà B*h \U99i^ xtîjitvx TXp^TSTai. »

(â) Voir page 23 sqq.

252 LIVRE TROISIÈME. Cil. V, 3.

..... Non ego sanius Bacchabor Edoois ; recepto

Dulce mihi furere est amico.

Son goût pour le vin pourtant ne va pas j usqu'à Tivressot délirante qui rend furieux et produit les paroles insensées et les querclles.il répète bien à Quintilius Varus (Ode 1,18» Nullam, Vare, 16 v.) le conseil d'Alcée^ de ne planteraucon arbre avant la vigne; car les dieux, pens&-t-il, ne réservent que des maux à ceux qui ne boivent pas et il n'y a que le vin qui mette en fuite les soucis rongeurs;

Siccis omnia nam dura Deus proposait, neque Mordaces aliter diiïugiunt sollicitudioes ;

mais il ne veut point d'excès dans le culte de Bacchus, il cite comme exemple des ressentiments du dieu, lorsqu'on abuse de ses dons, la lutte sanglante des Centaures et des Lapithes, et demande qu'on s'abstienne, en le fêtant, des orgies bruyantes « quaccompagnent et l'égoïsme aveugle et la vanité, levant follement sa tête orgueilleuse, et Findis* crétion, prodigue de secrets, plus transparente que le verre .

. . . quœ subsequitur caecus amor sui, Et tollens vacuum plus uimio gloria verUcem Arcaiiique fldes prodiga, perlucidior vitro. *

Si, par hasard, dans un banquet, ses compagnons s'oublient jusqu'il se quereller avec violence, c'est même lui qui les apaise. La pièce I, 27, Natis in usum (24 v.), qui a toute la verve d'une improvisation ^ semble bien lui avoir étédie-

(1) Voir page il8.

(2) Cf. Gnom. Bruuck., p. 28^ : « xixoircpov t?ooo; )raXx4ç ior', oIvo« tt voO. •

(3) Sanadon, Hor., t. Il, p. 272.

tée par le souvenir tout frais d'une scène de ce genre à laquelle il se flgure encore assister et où il a tenu le rôle qu'il décrit. Il interpelle ses amis» les objurgue de ne pas ensanglanter leurs repas à la manière des Scythes ^ et ramène la gaieté qui régnait parmi eux par une habile diversion, en refusant de boire avec eux tant que le frère de Mégilla ne lui aura pas confié le nom de la personne qu'il aime.

Il se plaît surtout à goûter son vin avec tranquillité, nonchalamment attablé dans un lieu plaisant. Et pas n'est besoin pour lui des repas des Perses, avec tous leurs apprêts; comme il le dit dans quelques vers adressés à un jeune échanson (Ode I, 38, Persicos odi, 8 v.), sans fleurs rares et précieusement façonnées, la simplicité du myrte lui suffit pour boire sous un berceau de vignes. Aussi n'est-ce jamais ni aux repas somptueux ni aux bruyants plaisirs qu'il invite ses amis. Même une douce mélancolie, des idées philosophiques se mêlent le plus souvent à ses appels bachiques et dans ses exhortations à user du vin et de l'amour se retrouve presque toujours la pensée delà mort. Quand, par un hiver rigoureux, le blanc sommet du Soracte s'élève dans les airs tout couvert de neige, et qu'il conseille au jeune Thaliarque, en chargeant de bois son foyer, de puiser à l'amphore sabine un vin de quatre années', il lui recommande en même temps d'abandonner aux dieux le soin de l'avenir, de mettre à profit les jours qui lui sont comptés, parce qu'un temps viendra où les

(1) Aoacréon donnait le même conseil : « Vite, enfant^ donne-moi ma •coupe, que j*y boive à longs traits. Verse dix mesures d'eau contre cinq mesures de vin, aOn que j'évite les excès en fêtant Bacchus... Allons, versez, ei cessons ce bruit, ce tumulte des Scytbes dans leurs orgies; et, bien plulot, buvons au milieu d'aimai)Ies refrains. - Athén., X, p. Atl A. (fragm.63, 4d. Bgk. *). — Cf. J.-B. Rousseau, Cant.y X :

Laissons aux Scythes inhumains Mêler dans leurs banquets le meurtre et le carnage.

(2) Début imité de deux strophes d'AIcée qui nous ont été conservées par Athénée, X, p. 430. Éd, Bgk. ^, fr. 34.

cheveux blancs de la morose vieillesse lui défendront de songer aux amours (Ode I, 9, Vides ut alia, 24 v.)- ^ même, au retx)ur du printemps, il veut que, pour saluer ce réveil de la nature S auquel assistent Vénus, les Grâces et leur cortège de n>'mphes, Sestius célèbre la fête de Faune e& se couronnant de fleurs nouvellement écloscs; mais il lai fait entrevoir la mort, la pâle mort qui arrive, interdisant tout long espoir,

Vitae summa brevis spem nos veiat inchoare longam *,

heurtant du pied au palais du riche comme à la cabane do pauvre,

Pallida Mors asquo puisai pede pauperum tabernas Regumque turres ',

et avec qui, dès qu'elle a frappé, disparaissent les fêtes, les royautés de festins, les jeux et les amours (Ode I, 4, So/oh tur acris, 20 v.). Avec une variété inépuisable d'expressions et d'images poétiques, en toute saison, en toute sorte d'occasions, il revient sur cette pensée que traduisent si bien les beaux vers de Racine :

Sur Tavenir insensé qui se Ge I De nos ans passagers le nombre est incertain : Iiritons-nous aujourd'hui de jouir de la vie ;

Qui sait si nous serons demain?

Ath.^ act. II, se. 9.

(1) J.-B. Rousseau, dans son Ode 111, 6, « L*biver« qui longtemps a (kit

blanchir nos plaines, ,.• * ^ beaucoup imité^çette ode. (t) Cf. La Fontaine (Fable XI, 8) : « Quittez le long espoir.,., etc. » (3) cr. Malherbe, dans son ode à Dupcrrier : « Le pauvre en sa OK

banc..., etc. »

Comme à Thaliarque et à Sestius, il la répète à Qaintius Hirpinas, trop préoccupé de continuels soucis, c Rapidetalent, lui dit-il, s'enfuient la jeunesse et la beauté ! Que Bacchus dissipe tes ennuis. Viens te coucher comme moi 80US ce platane ou sous ce pin ; mêlons la fraîcheur de cette eau courante à l'ardeur de ce falerne et que Lydé vienne ici avec sa lyre d'ivoire. » (Ode II, 11, Quid bdlico' sus, 24 V.). Il la répète même (Odel, 11, 7V ne qtuesieris, 8 V.) à la Grecque Leuconoé, assez inquiète de l'avenir pour en demander la connaissance aux astrologues chaldéens : € Pourquoi chercher des secrets qui nous sont interdits ? Plus sage, occupe-toi de filtrer ton vin et règle ton espoir sur la brièveté de la vie. Pendant que nous parlons, déjà s'enfuit le temps jaloux. Profite du jour présent, 'sans compter du tout sur le lendemain. »

Dum loquimur, fugcrit invida i£tas* : carpe diem, quam minimum credula postero*.

Avec Leuconoé, nous entrons dans la série des odes qui' sont adressées à des femmes; la question de l'amour, qui n'était abordée dans les précédentes qu'au sujet de Tamitié ou qu'incidemment comme complément de celle du vin, devient ici la matière essentielle et presque toujours pour le poète, du moins à mon sens, une question personnelle^ Car vous savez que je ne suis pas de ceux qui, pour l'innocenter, veulent voir à tout moment dans les passions qu'il décrit, comme dans les femmes qu'il nomme, simples

(1) Boileau dira : « Le moment où je parle est déjà loin de moi. »

()) De cette petite pièce oo peut rapprocher ce passage de VAlceste

d'Euripide (v. 782 sq.) : « Aucun homme ne sait s'il vivra le lendemain...

rien ne peut nous eiv instruire, l*art même est impuissant à le découvrir.

En vertu de ces maximes et instruit par moi, livre-toi à la joie, au plaisir

de boire; regarde comme à toi la vie de chaque jour, et le reste comme

dépendant de la fortune. » Trad. Artaud.

256 LIVRE TROISIÈME. Cil. T, 3.

rêves et pure allaire d'ima^natioa. Pour la plupart je la £rois vraies, je men suis expliqué d^à '.

Les odes amoureuses du premier recueil sontau nombre de dis. Trois d'entre elles portent le aom de Lydie. Duu la première (I, S.Li/dia.dic, per amna,\Q v.). Horace inte^ pelle la courtisane au sujetd'un jouvenceau, flctivemeat dénommé Sybaris, dontses séductions eussent dû épargner la f^rande jeunesse et dont elle causera le déshoaaeur.enle réduisant iï la mollesse d'une femme loin des exercices do jChamp do Marsoii brillaient naguère son courage et a .vigueur au milieu des jeunes gens de son âge*. — U .seconde (I, 13, (Jhuih lu, Lijdia, Telepki, 20 v.) exprime la jalousie qu'il éprouve àla pensée des transports amonren auxquels se livre dans les bras de Lydie son nouvel amant Télêphc. C'est uue des pièces les plus remarquables par l'éacrgic du sentiment ; les termes dont il se sort dans la premières strophes pour dépeindre l'état où le jette cette pensée rappellent ceux de la fameuse ode de Sapho' qae Catulle a traduite pour dire à Lcsbie la violence de aon amour; et à la véhémence de tout ce commencement la Ad ajoute une note touchante par une question posée à l'inlldèlesur la foi qu'elle prête aux caresses brutales de son rival et par ce vœu plein de regret : c Heureux, mille fois heureux ceux que réunissent les liens d'un amour sani trouble, sans discorde et qui s'aiment j usqa'à leur dernier jour! » — La troisième (I, 25, Parcim junctas, 20 t.), cit .dictée par le dépit. Irrité de ce que la courtisane, l>elle encore mais bientôt sur le retour do l'Âge, le quitte pour

(I) l'ttjseSI.

(â) J.-K. KuussMu a linilv celle |iivrc dans aon Ode II, 15 : ijurl i;ljarme,beaulê ilangereuM, Assuu|iit loti Muuveau l'àrls î Dans i[iirlU- uisiv«t« boDlraM..., etc.

(3) ¥.a revoir ta IratliU'tiun ea vers iluanëc par Boïleau (Uni u venin du Ti-aité du sublime lit Lungiii (cli.lDct par Delilk daoa Ir Voyage it jeune Anarhaivin ivli. 3) dr 1. I. Barlliûlemy.

de plus jeunes que lui, il ne craint pas de lui faire remarquer qu'on n'assiège déjà plus sa porte comme autrefois, et il lui met durement sous les yeux les dédains, les traitements misérables qui l'attendent, alors que, le cœur ulcéré de brûlants désirs,elle gémira en voyant la jeunesse folâtre se parer de myrte et de lierre et dédier à THèbre glacé les couronnes flétries. — Plusieurs érudits. Patin entre autres, pensent que les trois odes ne s'adressent pas d une seule et même Lydie ; quelques-uns supposent même que le sujet de la première est inventé de toute pièce et ils en font une œuvre essentiellement morale dont la seule intention serait de rappeler aux exercices du Champ de Mars la jeunesse romaine trop portée à l'amollissement. Mais ces hypothèses ne s'appuient, en somme, sur aucune preuve. Sy baris, à la vérité, est un nom supposé; mais Horace pouvait-il poblier le nom véritable du jeune amant de la courtisane? Obligé de lui en inventer un, il le lui choisit du moins aussi conforme que possible à l'état auquel il le voit réduit; et l'on sent très bien, d'ailleurs, en lisant attentivement la pièce, qu'il ne l'écrit pas seulement dans le désir de défendre le jouvenceau contre les séductions de la belle ; son dépit d'amant évincé se fait jour malgré lui et témoigne sufQsamment qu'il y a là pour lui un intérêt tout personnel enjeu. Quant aux outrages jque renferme la troisième pièce, trouver en eux un motif de croire qu'elle ne peut s'adresser à une personne naguère aimée, c'est oublier ceux, bien plus cruels encore, que Catulle a lancés contre sa Lesbie.

Une discussion du même genre s'est élevée au sujet des odes 1, 19, Mater sxva Cupidinum (16 v.), et I, 30, 0 Venus regina (8 v.):on a dit que la Glycère dont Horace se déclare amoureux dans l'une n'est pas la même que celle à propos de laquelle il adresse, dans l'autre, une prière à Vénus. 11 faut cependant, pour établir une distinction, plus que de la bonne volonté ; car le ton des deux pièces est identique, et les idées qu'elles expriment les rattachent intimement l'une à l'autre. D'un côté, après avoir dit la beauté de Gly-

cure et la violence avec laquelle Vénus fond sur lui tODt entière.

In me Iota ruens Venus, *

il s apprête û se rendre la déesse favorable par un sacrifice. De l'autre, il prie Vénus de se transporter avec son charmant cortèjtro dans la riante demeure de Glycère, où l'attend un abondant encens.

Les deux odes I, 16, 0 maire pulchra plia pulchriar (28 t.)i eti, 17, Velox amœnum (28 v.)f nous semblent également s'adresser à une seule personne. La première ne porte au* cun nom et Horace n'y désigne celle à qui il parle que par cette jolie apostrophe ; « 0 d'une mère bien belle flUe plus belle encore sî^; mais il lui exprime tous ses regrets de vers injurieux qu'il a précédemment écrits dans un moment de colère, gémit sur cette fureur que Prométhée a miseaa cœur de l'homme pour son plus grand mal, et la supplie d'oublier un outraj^re qu'il désavoue, ne demandant qu'à revenir à de meilleurs sentiments, si clic consent à lai rendre son c^eur. Or, l'ode 17 a tout lair d'une pièce faisant pendant à cette ode 16 : elle est placée tout à fait aaprès d'elle dans le recueil, est écrite dans le mémo mètre, se compose du même nombre de vers; et si le poète y invite Tyndaris à se soustraire aux violences de Cyrus, l'amant bourru qu'elle a pris depuis peu, pour venir chanter et aimer chez lui, au fond de sa vallée, dans sa paisible retraite que protège le dieu Faune, il devient logique de penser que c*est à elle aussi qu'il a adressé les excuses précédentes, qu'elle lésa accueillies et que cette douce invitation est le résultat de leur réconciliation. Quelle est cette Tyndaris dont le nom ne se retrouve cité par lui nulle part

f\) U. Eu ri p.. Hippol.y v. 443 : • Kûr&i; yip oC çoot.tôv. t.v roXÀf, y^l,. • VuUaire rappruchc de cette expression les vers de RaciDC : C<! n'est plus une flamme en mes veines cachée, Osl Vénus tout entière à sa proie attachée.

ailleurs ? Nous ne savons, et rien ne nous met dans la nécessité» pour expliquer la liaison des deux morceaux, de supposer, comme le font Walckenaer et quelques autres commentateurs, que, la mère deTyndaris connaissant Gratidie (Canidie), les ïambes composés contre celle-ci auraient indisposé Tyndaris elle-même contre Horace, qui n'aurait vu d'autre moyen de l'amener à lui que de revenir sur ses anciens vers contre Gratidie.

Quant aux odes I^ 5, Quis multa gracilis (16 v.)> I> 23, Vitas hinnuleo (12 v.), et II, 8, UUa si jurù! (24 v.)f elles portent chacune un nom distinct, Pyrrha, Chloé et Barine.

L'ode à Pyrrha est célèbre : aucune n'a jamais rendu mieux le sentiment qu'elle exprime. Le poète, trahi par son amante, plaint l'adolescent qui maintenant se sent amoureusement pressé dans ses bras et qui, enivré de sa beauté, confiant en un calme et long avenir, ne prévoit point les noires tempêtes, les vents perfides et changeants. « Pour moi, ajoute-t-il, le temple du puissant dieu de la mer l'atteste, je lui ai consacré, avec un tableau votif, mes vêtements humides du naufrage. }» La situation est la même que dans l'épode XV adressée à Néœra, mais la pensée est tout autre : il ne se promet pas de rire du malheur prochain de son heureux rival, il le prend sincèrement en compassion ; il ne se contente pas de menacer rinâdèle d'une vengeance possible, il lui déclare qu'il a renoncé à elle, et cela avec force éloges de sa beauté; comment signifier une rupture avec plus de grâce et de poésie ' ?

(1) Aussi cette petite pièce a-t-elle été souvent traduite ou imitée. Sans parler de La Harpe et de Lebrun, J.-B. Rousseau (Ode 11, 15) en a paraphrasé U 2* et la 3* strophe en ces termes :

Mais qu'il connaît peu quel orage

Suivra ce calme suborneur !

Qu'il va regretter le rivage I

Que je plains le triste nauflragc

Que lui prépare son bonheur !

Quand les vents, maintenant paisibles,

L'ode I, 23, à Ghloé, ne so compose que de trois strophes et, comme la première est certainement imitée de deux vers d'Anacréon * que nous a conservés Athénée, on a pensé que la pièce entière pourrait bien être prise à ce poète. Si complète cependant que serait l'imitation, il ne faudrait pas encore forcément en conclure que la timide adolescente qu'on y voit comparée au jeune faon, à qui un souffle, un rien fait peur et qui n'ose s'écarter un instant de sa mère, n'est pas la même Chloé dont le nom reparaît ailleurs plusieurs fois sous la plume d'Horace. Il serait possible que, toute jeune, elle eût excité déjà ses désirs et que, devant sa timidité, il lui eût appliqué la comparaison d'Anacréon pour lui faire comprendre que la poursuite d'an amant ne ressemble en rien à celle du tigre féroce et du lion de Gétulie dont la faon fuit la dent.

A l'opposé d'une jeune personne si craintive, BarinOi dont le nom ne se trouve répété dans aucune autre pièce, est une femme experte dans le jeu des amours et qui, d'une beauté plus séduisante encore que celle de Pyrrha, se joue impunément de tous les beaux serments qu*elle prodigue à ceux qui l'aiment. Horace a subi l'expérience de ses trahisons, il les lui reproche, mais il est resté sous le charme de ses dangereux attraits et les vers pleins de grâce qu'il

Enfleront la mer en courroux, Quand, ...

Insensé qui sur tes promesses Croit pouvoir fonder son appui !

Et voici comment la dernière Ta été par Bertin :

Mon vaisseau battu par l'orage, .\ fui sous les flots écumants ; l'ar le péril rendu plus sage.

J'abjure mrs égarements.

Je gagne le port à la na^e, Et sur le sable du rivage Je dépose mes vêtements Pour instruire de mon naufrage Le peuple insensé des amants.

(1) Cf. Anacr., Fragm., 52, Brgk.

lui adresse, en la représentant dans l'orgueil de l'empire qu'elle exerce sur ceux-là mêmes qui se rendent compte de ses mensonges, sont autant de louanges flatteuses pour cette courtisane intéressée qui prend plaisir à penser qu'elle est la terreur des mères de famille, des vieillards économes et des jeunes épouses '.

En dehors de toutes ces odes amoureuses, bachiques, amicales, morales, philosophiques, politiques, patriotiques ou religieuses, que je viens de passer en revue, il en reste encore deux à mentionner pour achever l'examen du premier recueil. Elles ne rentrent dans aucune des catégories où j'ai classé les autres.

L'Ode II, 13, Ille et nefaslo (40 vers) a pour objet la chute d'un arbre qui a failli écraser Horace dans sa terre de la Sabine ; cet accident éveille son imagination poétique et les pensées, les images se succèdent rapidement dans le morceau qu'il lui inspire. Après une imprécation contre celui qui, pour la honte du hameau, planta l'arbre maudit, le poète gémit sur le grand nombre de dangers qui, sans compter ceux que nous prévoyons, peuvent à chaque instant nous atteindre inopinément : sans avoir pu s'en douter ne vient-il pas de voir de près le sombre royaume deProserpine? Et prenant de là l'occasion de décrire les demeures réservées aux justes, il rend hommage aux deux grands poètes Lesbiens qu'il représente chantant au milieu de toutes les ombres attentives à leur voix* : en grands traits il dépeint, avec les plaintes éoliennes de Sapho et les chants plus élevés d'Alcée au plectre d'or ', le pouvoir immense de la poésie.

L'ode I, 32, Poscimur(l6 v.) est une invocation à sa lyre. 11 lui rappelle que c'est par elle que le belliqueux poète de Lesbos a chanté, au milieu de ses luttes, les Muses, Bac-

(1) Voir Appendice ccliv.

(2) Voir ci-dessus, pp. 209-210.

(3) < Plectro aureo. • Cf. Pindare, Nem., V, 24; Eurip., Herc, /ar.,351.

262 LIVRE TROISIÈME. CU. V, -i.

chus et l'Amour; il l'invoque même sous le nom grec de barbitosS mais il lui demande des chants latins dignes de vivre et la supplie de répondre à son appel toutes les fois qu'il l'invoquera selon les rites sacrés. Manière poétique de dire qu'il suit les traces de celui qu'il reconnaît pour son maître, mais que la poésie lyrique désormais n'appartient plus exclusivement à la Grèce.

Le deuxième recueil, moins étendu que le premier, puisqu'il ne comprend que le troisième livre formé de trente compositions, est celui où, d'un commun accord, tous les critiques placent le point de perfection ou de maturité du i;èn\e lyrique d'Horace.

Les odes essentiellement et uniquement religieuses y sont rares. Un hymne de quatre strophes (Od. 18, Faune, nympharum), composé en l'honneur du dieu Faune pour celle de ses fêtes qui se célébrait aux nones de décembre, appelle la protection de cette divinité champêtre sur les champs et le troupeau du poète. Une prière, plus courte encore (Odo 22, Moniium cusios, 8 v.^ consacre à Diane le pin qui ombrage sa maison de campagne, en promettant à la vierore aux trois visages* un sacrifice annuel. Et un petit poème de vingt vers (Ode 23, Cœlo supinas), adressé à une pauvre paysanne de la Sabine, du nom sans doute imaginaire de Phidyle\ la console de ce qu'elle ne peut

(1) Voir \)t\i:o i\^.

{'!) Horaro appollo Diane Dica tri/ormis.de même que Virgile ditd*elle trùe cirffinis ora Ifiame {.En. y IV, 511), la même divinité se nommtot Lune au ciol. Diane sur la terre, Hécate aux enfers. Cf. Hésiode, Théogfi-, lll-.Vi-J.

(3) otiel(]urs oonunenlateurs ont voulu voir dans Plildylc la femme da oillicas d'Horace ; mais Caton nous apprend {De re rust., 143) que seul le

LlVItK TROISIÈME. CU. V, A. 263

présenter aux dieux que de très minces offrandes : Horace y explique, avec une simplicité d'expression et d'images que nécessitait le caractère du personnage, ce thème, plein de délicatesse, qui ne manque pas de ressemblance avec le passage de l'évangile selon saint Marc sur le denier de la veuve, « que l'offrande la plus modeste, apportée par une main pieuse, plaît au ciel non moins que les plus pompeux sacrifices. »

Mais si le sentiment religieux n'est à lui seul le fond que de trois petites pièces du recueil, il se mêle à chaque instant et de la façon la plus vive aux sentiments patriotiques et moraux sur lesquels reposent un grand nombre d'autres morceaux. On les trouve, par exemple, daus ces six grandes compositions du commencement qui, avec une même élévation d'idées, une même noblesse de style, développent si bien et d'une manière si continue les grandes pensées du règne d'Auguste que, dans leur ensemble, elles prennent aux yeux de beaucoup de critiques toute l'apparence d'une sorte de carmen de moribus ayant pour but d'exposer et de célébrer les intentions réformatrices du prince. Elles n'ont pourtant pas été écrites toutes les six à la même date; mais c'est une seule et même impression des nécessités de l'empire qui les a produites, et il était naturel que l'auteur les réunît, les juxtaposât dans l'ordre qu'il leur a donné.

Dans la première {Odi profanum, 48 vers), après une strophe solennelle qui est comme le prélude de l'ouvrage entier, il traite une matière, abordée par lui plus d'une fois déjà, avec une ampleur et une magnificence plus admirables que jamais. De même, dit-il, que les sujets des rois tremblent devant les puissants pasteurs, les rois eux-mêmes tremblentdevant Jupiter dont le sourcil ébranle le monde;

maître de la maison pouvait accompUr une cérémonie religieuse pour ses eselaves et ses employés; et d'ailleurs, si Phidylc avait été au service d'Horace, Acron et Porpbyrion, qui l'auraient su par le livre de Personia Horaiianis, n'auraient pas manqué de nous le dire.

264 LIVKE TROISIÈME. CU. V, i.

car, soumis aux lois iaéluctables de la nécessité, tous les hommes en fait, grands et petits, sont égaux : et à quoi bon lorgueilleuse puissance» les amas d'or» la jouissance d'un luxe effréné, s'il est prouvé que le vrai bonheur ne peut se rencontrer que dans la modération des désirs et dans la vertu? Pourquoi, si les splendeurs de la pourpre et des palais princiers n'exonèrent l'âme d'aucune de ses souffrances, vouloir échanger la paix d*un simple vallon de la Sabine contre les fastueux embarras de h richesse ?

Our valle permutem Sabioa Divitias operosiorcs?

L'éloge de la tempérance et de cette sagesse qui apprend aux hommes à vivre heureux en dehors des voies ardues d'une excessive ambition, tel est donc le sujet de cette ode. Fidèle à la méthode que nous lui avons vu suivre si soavent, Horace ne craint pas de la terminer par une appli^ cation morale relative à lui-même, mais cette application personnelle est-elle autant qu'on a parfois voulu le direea désaccord avec Télévation du ton général pris dans les strophes précédentes ? Elle prouve la conviction qu'il a d'enseigner la vérité, puisqu'il peut invoquer sa propre expérience à l'appui do sa leçon; et l'idée n'y perd absolument rien de sa puissance ; car le dogme non seulement professé, mais confirmé, n'en doit contribuer que davantage au résultat voulu, la pacification des esprits.

La seconde ode (Angu^iam amicé), tend à inspirer à la jeunesse romaine les vertus antiques : d'abord, cetamour de la patrie qui faisait autrefois supporter avec patience tous les exercices du Champ de Mars comme une préparation nécessaire à la vaillance guerrière sans laquelle ne se fût pas fondée la grandeur de Rome (v. 1-16); puis, à côté de la vertu des combats, le courage civil, cette fermeté d ume qui, sans s'inquiéter du jugement de la foule, porte

LIVHE TROISIÈME. CU. V, 4. 265

en elle-même sa récompense (v. 17-24) ; et enfla le respect des mystères religieux, cette discrétion absolue que réclame, pour le salut de l'État, la direction des affaires publiques et qu'on ne saurait négliger sans s'exposer à la juste Tengeance de Jupiter (v. 25-32). Aucun morceau n'abonde en plus belles sentences : « Dulce et décorum est pro palria mort. Il est doux et beau de mourir pour sa patrie. — Mors et fugacem persequilur virumK La mort se met à la poursuite même du lâche qui la fuit. — Virtus,,, nec sumit aut ponit secures Arbiirio popularis aurx. La vertu a ses faisceaux qu'elle ne prend ni ne quitte au gré du souffle populaire. — Recludens ïmmeriiis mort Caplum, iiegata lenlat iter via. Pour ouvrir le ciel à ceux qui ont mérité l'immortalité, elle y tend par un chemin fermé au vulgaire. — Est et fideli tuta silentio Merces^, Certaine aussi est la récompense du secret religieusement tenu :^. Les leçons ainsi exprimées sont si graves et si belles que plusieurs commentateurs ne craignent pas de supposer qu'Horace, qui sans doute s'était fait initier aux mystères d'Eleusis pendant son séjour à Athènes, a voulu retracer ici les dogmes qui y étaient enseignés. Et Walckcnaer va jusqu*à voir dans l'image finale,

Raro antecedentem scelestum Deseruit pede Pœna claudo,

Rarement, quelque avance qu'ait le coupable, il échappe à la poursuite du Châtiment au pied boiteux ;

« une de ces représentations théâtrales et symboliques dont on était témoin dans ces cérémonies religieuses..., une des scènes qui étaient flgurées à ïépoptie, troisième et

(1) Pensée qu'avait exprimée Simonide : ■ 'G Biva-coç loys xal tôv çuT^jxo^ov », et que Voltaire a traduite : « Le lâche fuit en vain, la mort vole à sa suite. »

(2) Imitation de ce vers de Simonide : • "E^jti xal aiya; dxivoyvov yipaç ., an de ceux qu'Auguste se plaisait le plus à répéter.

268 LIVRE TROISIEME. CH. Y, i.

Les dieux soutiennent et portent toujours plus haat la force qui se modère, tandis qu'ils détestent et laissent se précipiter à leur ruine les puissances brutales qui ne méditent que le forfait.

Vis consili expers mole mit sua.

Vim temperatam di quoque provehunt Id majus ; idem odcre vires

Omne nefas animo moventes.

Dans cette seconde moitié du morceau (y. 37-80), toute remplie d'un véritable élan poétique, sous le triomphe de Jupiter abattant avec l'aide de Pallas et d'Apollon la force aveugle et déréglée des monstrueux enfants de la Terre, il est permis de voir et une allusion grandiose à la défaite d'Antoine et un avertissement aux conspirateurs quiche^ obéraient à recourir au crime contre celui dont la sage raison, guidée par les Muses, tient désormais le gouvernement du monde.

La vertu que célèbre l'ode 5, Cxlo tonanlem, est ramoor de la patrie. La première strophe n'indique pas tout de suite le sujet : le poète se contente d'y frapper fortement la pensée du lecteur par une éclatante comparaison entre la manifestation de la toute-puissance de Jupiter dans le ciel par ses coups de tonnerre et celle de la souveraineté d'Auguste sur la terre par ses retentissantes victoires. Mais le plus récent de ses succès est l'acte de Phraate qui vient de consentir à restituer les aigles et les soldats romains pris naguère dans la défaite de Crassus. Or, quelques-uns de ces anciens prisonniers, qui se sont fait un sort et créé une famille dans le paj^s des Parthes, refusent de revenir à Rome et de rendre à la patrie leurs services. A cette pensée, le poète se laisse aller à son indignation et le mépris que lui inspirent ces cœurs dégénérés lui rappelle, par l'analogie du contraire, le patriotisme des citoyens de la Rome antique. La légende de Régulus lai fournit un des plus beaux exemples de patriotisme que

présente l'histoire de la république ; il trace le tableau héroïque du dévouement du grand homme, réédite à sa façon le fameux discours prononcé par lui devant le Sénat et place ainsi dans ses paroles comme dans son acte la condamnation de ceux qui présentement sont infidèles au devoir.

L'ode 6 dont le début

Delicta majorum immeritus lues, Romane,..*

semble avoir dicté les vers de la A' Méditation de Lamar* tiae»

Peuple, des crimes de tes pères Le Ciel punissant tes enfants,...

fait un appel énergique à la rénovation des mœurs et de la piété du peuple romain. Rome, explique-t-elle, avait trouvé dans sa soumission aux dieux, dans la sévérité de ses mœurs, la source de sa grandeur; mais les temples peu à peu ont été négligés,les vieilles vertus ont fait place à des désordres qui ont souillé la race, désorganisé la famille ; et les dieux courroucés n'ont point manqué de faire sentir plus d'une fois leur colère. Il n'est que temps de revenir aux saines pratiques qui formèrent cette vigoureuse jeunesse dont Pyrrhus et le grand Antiochus et le terrible Annibal ont subi la vaillance, si l'on ne veut, en persévérant dans le mal, former pour l'avenir une génération plus mauvaise encore que celle qui, par ses crimes, mérite déjà les vengeances célestes. Il y a dans ce morceau, que je cite tout entier à l'Appendice*, une élévation de pensées, un choix de maximes, une sombre gravité de poésie religieuse qui en fait une des compositions les plus remarquables du recueil.

Après ces six poèmes, formant ensemble, visant tous

(1) Appendice ceux.

270 LIVRE TROISIÈME. Cil. V, 4.

évidemment le but religieux, moral et politique que se proposait Auguste, il se trouve encore dans lo cours do troisième livre trois pièces composées, soit en l'honneur de J'empereur, soit en vue de ses réformes.

L'ode 14, Uerculis rilu, écrite au moment où le chef de rÉtat revenait à Rome après avoir réduit les Cantabres. dépeint Tallégresse causée par ce retour. Son absence avait •duré trois ans ; le bruit de sa mort avait même circulé un moment dans le peuple; l'enthousiasme n'en était que plus grand. Le poète invite donc les mères romaines à se parer de bandelettes pour accompagner Julie etOctavie, l'épouse •et la sœur du héros, aux sacrifices solennels qu'elles vont offrir aux dieux (v. 1-12). Puis, suivant sa coutume de parler i\ tous de ce qu'il éprouve, il montre sa joie personnelle et décrit de quelle manière il s'apprête dans son intérieur à célébrer joyeusement cette fête (v. 13-28). La fin naturellement n'est pas dite sur le même ton que le début et le charmant badinage auquel donne lieu l'invitation lancée à rhabilc chanteuse Néœra* n'a rien en somme qui doive nous surprendre ou nous choquer.

L'ode 25, (Juo me, Bacche, est une invocation à Bacchus, non pas au dieu des buveurs et des gais festins, mais à la grande divinité inspiratrice des poètes, déjà invoquée dans la dix-neuvitMiio ode du livre II, Bacchum in remotis, avec laquelle celle-ci n'est pas sans analogie pour le dithyram- .bisme du mouvement et de la pensée. « Où m'entraines-tu plein de toi, Bacchus? s'écrie le poète inspiré. Dans quelles forets, quelles cavernes m'emporte un transport nouveau? sous quels antres eotendra-t-on mes préludes associantaux astres et aux conseils de Jupiter la gloire éternelle de l'illustre César? »

(1) Walckcnaor {t'^ vi\., tom. I, p. 111 et p. 508) pense que ceUe habile chaiitouse n'est autro que la NèuTa qu'Horace avait connue toute jeune loogtemps auparavant ri dont il est ipiestiun dans PÉpodc Sox ernt. Patin, au fonlraire {Œur. «l'Uor., Appcnd , t. 11, p. 430), pense qu'il sagitdedeos persunnes ditfériMiti's oi suppose même que le nom a pu être pris au hasard •dans les deu\ c<ts.

Quo me, Bucchc, rapis lui

Plénum? quae nemora aut quo3 agor in specus Velox mente nova? quibus

Anlris egregii Gaesaris audiar

Sternum meditans decus

Stellis inserere et consilio Jovis?

Je ne sais si ce début, que J.-B. Rousseau a voulu traduire dans les premiers vers de sa neuvième CanUite,

Mais quels transports involontaires Saisissent tout à coup mon esprit agité? Dans quel vallon sacré, dans quels bois solitaires

Suis-jeen ce moment transporté?

est lui-même imité d'un morceau lyrique qu'Athénée nous a conservé du poète grec Pratinas do Phlionte, concurrent d'Eschyle et de Chœrilos au commencement du v* siècle av. J.-C.^; mais il est certain que la poésie de la Grèce respire tout entière * dans cette courte composition (20 vers) où, sous Tempire du dieu couronné de pampres, dont il ne craint pas de suivre les pas, Horace promet à celui dont il célèbre la gloire des accents qui n'auront rien d'humble, rien de terrestre, rien de mortel :

Nil parvum aut humili modo

Nil mortale loquar. Dulce periculum est, 0 Lense, sequi Deum

Cingentem viridi tempora pampino.

(1) Pratin. ap. Athco., XIV, 8 :

'Ejjti 6it xsXaoeîv, tjxè 6e t iraTaviiv

'Av opta •ôûjxevov jxcTà Naïiowv.

Voir, pour tout ce qui coucerne Pratinas, VHistoire de la littér. gr. de MM. Croiset, S* éd., t. III, p. 46 et p. 393.

(2) Cf. Villemain, Essais sur le Génie de Pindare et sur la poésie lyrique, ch. xti.

272 LIVRE TKOISIÈME. CH. V, 4.

Endo rode 24, Inlaclis opuletuior (64 vers), présente, poar le fond des idées, de nombreux rapports avec les six premières. Horace s'y élève contre les débordements de son siècle, la mollesse qui énerve les forces d'une jeunesse incapable de se livrer aux exercices du Champ de Mars, la cupidité de parents insatiables d'un luxe corrupteur. A cette vie raffinée dont il met les désordres criminels en parallèle avec la pureté de mœurs des Scythes et des Gètes pauvres et barbares, il cherche un remède. Sans nommer César, il le désigne comme le réformateur futur; il loi prédit, sinon la reconnaissance des contemporains, puisque Tenvie des hommes ne permet pas, d'ordinaire, de rendre justice aux vivantsS du moins celle des siècles avenir, s'il peut mettre un frein à la corruption générale; et comme il reconnaît que les lois, par elles seules, seraient insuffisantes,

Quid legcs, sine moribus Vanae, proficiunt si...

il réclame le sacrifice aux dieux de toutes les richesses inutiles et fait un appel patriotique à la conscience publique.

Il y a bien encore dans l'ode 16, Inclusam Danaen (44 v.), un développement très philosophique et moral sur la puissance corruptrice de Tor et sur l'erreur dans laquelle tombe quiconque demande le bonheur à l'excès des richesses ; mais, dans cette pièce, l'intention n'est plus la même et il semble bien qu'elle ait été écrite par Horace dans des circonstances toutes particulières pour les besoins de son indôpcûdance personnelle. Après avoir gémi sor cet infîime pouvoir de l'or, que démontrent les exemples de Danaé, d'Amphiaraiïs et du Macédonien Philippe, dont les riches présents faisaient ouvrir les villes assiégées, il

(1) Voltaire s'est inspiré de celte pensée d*Horacc en disant de l'Envie : Le jour blesse ses yeux dans Tumbre étincelants; Triste amante des morts, elle hait les vivants.

affirme son mépris pour une opulence avec laquelle s'accroissent sans cesse les désirs et les soucis. « Plus on se refuse à soi-même, dit-il» plus on obtient des dieux. »

Quanto quisque sibi plura negaverit, Ab Dis plura feret.

Et il déclare que le petit bien, dont il jouit, suffit à le rendre heureux, que tout manque à qui tout fait envie « multa petentibus desunt multa », et qu'en bornant ses vœux il étend bien plus sûrement son revenu que s*il igoutait à son domaine tous les champs mygdoniens avec le royaume d'Alyatte. Le poème d'ailleurs est adressé à Mécène et bon nombre d'interprètes y voient le refus d'une offlre que, par l'entremise de Mécène, Auguste lui avait sans doute faite d*augmenter ses biens.

Son indépendance, en efiet, nous l'avons vu par sa biographie, était ce à quoi il tenait le plus. De tout le reste il eût fait au besoin le sacrifice avec fermeté et il y avait l'âme aussi solidement préparée que le plus vaillaût des stoïciens, comme le prouvent les magnifiques strophes qui terminent la pièce 29, Tyrrhena regum progenies, adressée, elle aussi, à son illustre protecteur. C'est en parlant de cette ode que Scaliger, généralement avare d'éloges, n'a pu s'empêcher de dire qu'après un début d'une exquise simplicité, elle s*élève à chaque strophe et parvient à une hauteur qu'aucun poète ne saurait dépasser. Le sujet pourtant ne paraît pas de prime abord devoir comporter une toile élévation : il s'agit pour Horace d'inviter Mécène à venir le visiter dans sa maison de campagne et c'est ce qu'il commence par faire en termes simples et gracieux*. Mais la situation du personnage et la gravité des soucis que lui imposent sa fortune et les afiaires de l'empire amènent aussitôt un vif contraste entre l'humilité du toit qui s'apprête à le recevoir et la splendeur du palais qu'il

(1) Appendice cr.Lzii.

doit quitter, entre le calme joyeux que lui procurera une table tout à fait modeste et l'inquiète agitation qui le poa^ suit sous les riches dais de ses lits de pourpre. Puis l'exhiM*tation àjouirdeces quelques moments d'un doux repoi s'appuie sur les considérations que dicte la pratique delà sagesse. Par une comparaison très poétique des événements humains avec les variations que le Tibre offre dans son cours, le poète dépeint Tinconstance de la Fortune et rimprudcnce de ceux qui, les yeux toujours attachés sur un avenir qu'il ne leur est pas donné de prévoir, ne savent point profiter du bonheur de Theurc présente. Il dit comment le sage en jouit, se tenant d'ailleurs toijgours prêt h on être privé. Et reportant, comme d^ordinaire, sa pensée sur lui-raèmc, il déclare que, pour son compte, s*il use dos faveurs de la Fortune lorsqu'elle lui sourit, il renoncerait sans peine à tout ce qu'il a reçu d'elle, s'envelopperait alors do sa vertu et rechercherait une honnête pauvreté sans dot. J'ai cité ailleurs* ce beau passage qui finit par cos vers :

Non est meum, si mugiat Africis Malus procellis, ad miseras preces Decurrere el votis pacisci, Ne Cypriaî Tyriajque merces Addanl avaro divitias mari :

Tune me biremis prsesidio scaphae Tutum per yEgxos tumultus Aura ferct geminusque Pollux.

Que d'aulres, quand mugit le mAt battu par le vent d'Afriqae, descendent a de misérables prières et composent avec les dieux pour que leurs marchandises de Chypre et de Tyr n'aillent pas accroître les trésors do la mer insatiable; moi, sur ma pauvre barque à deox rames, j'échapperai aux Ilots de l'Egée, porté par les vents, par Castor el Pollux.

(1) Voir plus haul, p. 50.

Il n'y a pas de comparaison à établir entre ce morceau pathétique et l'ode 8, Marliis cœlebs (28 v.), par laquelle Horace invite également Mécène à prendre part à un festin pour célébrer Tanniversaire du jour où Faunus l'a préservé de la chute d'un arbre. Là aussi il l'exhorte à faire trêve pour un moment aux sévères travaux qui Taccablent; mais il se contente de lui énumérer les événements récents qui sont les plus propres à l'exonérer de toute inquiétude patriotique, et le ton plus familier dont il use rapproche sensiblement cette seconde pièce des odes bachiques qu'il adresse parfois à certains autres de ses amis avec lesquels il n'a pas à garder la même réserve.

De ce genre sont les odes 17 et 19. L'une ^li vehisio, très courte (16 v.), concerne ^iius Lamia que nous connaissons déjà par la vingt et unième ode du P** livre et dont la famille faisait remonter sa noblesse à une fabuleuse antiquité. Horace, tout en rappelant cette prétendue origine, n'a pas l'air de la prendre bien au sérieux et le sel du morceau consiste précisément dans le contraste que présentent la manière pompeuse du début et le détail très rustique de la fin. Comme les deux amis se trouvent à la campagne, chez -^lius, et que la corneille présage pour le lendemain le mauvais temps, le descendant du grand Lamus, flls de Neptune, roi des Lestrygons, fondateur de Formies, fera bien, conseiile-t-il, de rester au coin du feu pour y fêter son Génie par force libations de vins en permettant la bonne chère à ses esclaves libres de leurs travaux. — L'autre composition Quantum distet, un peu moins brève (24 v.), montre, avec la même aisance, plus d'entrain encore et aussi plus de causticité. Elle est à l'adresse d'un certain Télèphe, le même sans doute que celui de l'ode Quem luLydia (1, 13), ami qui joignait au goût du plaisir celui de l'érudition et des recherches historiques. Horace, qui veut fêter en joyeuse société l'élévation de Licinius Muréna à la dignité d'augure, renvoie bien loin toute cette science inutile aux apprêts d'un banquet. Peut-être se souvient-il de ces vers d'Anacréon :

Tcâv (xr^Sàv (â>f eXsuvTCiiv ; {xaXXsv $'3ajxe x{vetv àxaXiv 7:6}xa Auatcu* jxaXXov 0'3aj« xafÇetv ixexi XP^'^* 'AçpoîtTTQÇ. *

Toujours est-il qu'il se soucie peu des problèmes conce^ nant la date de la mort de Codrus et la postérité d'Eacus; ce qui Tintéresse, c*est le baril de vin de Chio qu'on doit vider. Il réclame les coupes, déclare qu'il veut s'abandonner à la folie et se livrer avec transport à l'amour de Glycère* en même temps que Télèphe lui-même répondra à la tendresse de Rhodé'.

A la suite de ces deux pièces, placez l'ode 21, 0 nota mecum (24 v.)*, et vous aurez toutes celles qu'inspire, dans ce recueil du troisième livre, l'amour du vin et des réunions joyeuses. Elle n'est dédiée à personne ; mais elle est écrite en l'honneur de M. Valerius Messala Cîorvinus ; et le

(1) « Que viens-tu m'apprendre les régies et les difficultés des rhéteurs* à quoi bon tous ces discours inutiles? Apprends-moi plutôt à boire la douée liqueur de Bacchus, apprends-moi plutôt à participer aux jeux de la brillante Vénus. ■ Anacr., Od., XXXVf, v. 1-8. — Rapprochez de ces vers et de ceux d'Horace cette imitation de J.-B. Rousseau :

Qu'un autre apprenne à Punivers Du Ûer vainqueur d'Hector la glorieuse histoire;

Qu'il ressuscite, dans ses vers, Des enfants de Pélops l'odieuse mémoire : Puissant dieu des raisins, digne objet de nos voeux,

C'est à toi seul que je me Uvre...

CanUy IX, v. M.

(2) La même que celle des odes 19 et 30 du livre 1».

(3) Ce nom ne se retrouve nulle part ailleurs; aussi quelques éditears, i tort selon nous, le remplacenl-ils par celui de Chloé.

(■i) Elle se trouve à ï* Appendice cclxi.

poète, s'adressant à une amphore qu'il tire du réduit où elle vieillissait pour fêter ce très ancien et très illustre ami, chante les hienfaits du jus divin que savent apprécier les plus sages et dont le vieux Caton lui-même aimait à échauffer sa vertu ^ On croirait, en écoutant ce chant, entendre le prototype de quelqu'un des heureux couplets de Béranger :

Mes bons amis, voulez-vous dans la joie

Passer quelques instants sereins :

Buvez un peu ; c'est dans le vin qu'on noie

L'ennui, Thumeur et les chagrins. . .

Le vin, d'ailleurs, comme vous le pensez bien, ne doit pas sontribner seul à prolonger jusqu'au retour du jour la ^eté des convives : une fête n'est complète que si les Grâces et Vénus Fembellissent de leurs charmes. Béranger lira aussi :

Mes bons amis, et bien boire et bien rire

N*est rien encor sans les amours ; Que la beauté vous charme et vous attire '

Les odes dont le sujet est l'amour sont même beaucoup plus nombreuses que les morceaux bachiques. Le recueil m compte une dizaine .

Tontes, à la vérité, ce touchent pas particulièrement la personne d'Horace. Ainsi, l'ode 7, Quid fies, n'est adressée ï une certaine Astérie, dont le nom ne se retrouve dans aucune autre pièce, que pour la rassurer sur la âdélité ie celui qu'eUe aime, Gygès ^, parti pour quelque temps 3n Bithynie et sur le compte de qui la belle n'est pas sans inquiétude à cause des démarches amoureuses que fait auprès delui l'émissaire d'une rivale. Elle n'a rien à craindre,

(i) Voir 1" partie, t. ii, p. 289.

(S) Dans la chanson inUtalée Mes cheveux.

(3) Ce n'est pas le Gygés de l'ode 5 du Uvre II.

278 LIVRE TROISIÈME. CÛ. \, 4.

lui affirme le poète, Gygès passe à Oricum de tristes nuits dans les larmes et Tinsomnie; il reste sourd aux artifldenx discours qui lui vantent le bonheur de l'inconstance. Miis, terminant cette consolation par un trait de charmante malice, il lui conseille de prendre garde elle-même au avances du bel Énipce, son voisin : c Dès la nuit tombante, Astérie, ferme bien ta porte; garde-toi, lorsque se feront entendre les douces plaintes do la flûte, d'abaimr tes regards dans la rue, et si toiiyours Enipée te traite de cruelle, reste insensible. »

Prima nocle domum claude neque in vias

Sub cantu querulœ despice tibis.

Et le sscpe vocaDti

Duram difficilis mane.

Les noms propres qui figurent dans ce morceau ont bit croire à une imitation d'un petit poème grec, mais rien oc le prouve, et le portrait d*Ënipée, habile à diriger son coursier dans le Ciiamp de Mars comme à fendre en nageant les eaux du Tibre, n'est pas moins romain que la scène de sérénade à laquelle fait allusion la dernière strophe que je viens de citer.

J'aimerais plutôt voir une imitation du grec dans la petite ode 12, Miserarum est, qui pourrait bien avoir été inspirée par une composition d'Alcôe commençant par' ce vers.

Eps cvXxf, Iji-e -irajy; xaxdTdrrcov reîl^^otTxv. *

Il s'en suivrait que le morceau ne serait pas adressé à Néobulé par le poète pour la plaindre de la rigidité de son oncle et de l'impossibilité où elle est de se livrer aux doux jeux de l'amour, mais serait un monologue de la jeune iille se plaignant elle-même et s^apercevant que l'en-

(1) Aie, Fragm., 59. Bgk.

fant ailé de la déesse de Cythère lui fait tomber des mains ses fuseaux* lorsque se présente à sa pensée le bel Hébrus de Li para, si vigoureux lutteur, si bon cavalier, si habile chasseur. Le tableau, dans tous les cas, est on ne peut plus gracieux.

L'ode 20, Non vides quanU) (16 v.), où un certain Pyrrhus, en lutte avec Tamante de Néarquc au sujet de ce bel adolescent, reçoit l'avis du danger auquel il s'expose dans un combat dont le juge est déjà contre lui, n'est sans doute aussi qu'une imitation d'un petit poème de la Grèce . La description des personnages donne do leur attitude une vue si nette que les commentateurs n'ont pas hésité à supposer qu'Horace avait sous les yeux non seulement quelque poésie, mais aussi quelque œuvre de statuaire grecque dont ses derniers vers ont dû traduire la vive expression.

Quant à Tode 27, Impios parrœ, une des plus longues du livre ^76 v.), bien qu'elle renferme toute une narration d'un des exploits amoureux de Jupiter, et bien qu'elle soit adressée à une femme du nom de Galatée au bon souvenir de qui semble tenir le poète, puisqu'il lui dit

Et memor nostri, Galatea, vivas,

on se demande si ce n'est pas un simple sentiment d'amitié qui l'a dictée : ce no serait en tout cas qu*un sentiment d'amour bien refroidi. Galatée a l'intention de s'embarquer et de quitter l'Italie ; Horace cherche à la détourner d'un voyage que la saison avancée rend dangereux; il se garde toutefois de l'effrayer par des présages sinistres qu'on ne doit réserver qu'à ses pires ennemis et tient, au contraire, si elle doit décidément partir, à appeler sur son départ les signes d'une heureuse prophétie. Les flots de la mer n'en

(1) Cf. Sapbo, Fragm., 90, Bgk. :

rXuYtta (xôtTcp, oSxot oûvajxat xpéxT,v t6v T^tov,

restent pas moins orageux ; Galatée ferait bien, diUl, de se rappeler les périls que courut Europe et le désespoir qu'éprouva la malheureuse de s'être laissé entraîner dans la mer par le taureau aux cornes d'or. Ce conseil amène, dans un écart pindarique, le récit de l'aventure, récit qui, par sa beauté même, a encouru le reproche d'être devenu d accessoire la partie principale du poème, et dont quelqaes critiques ont regardé la conclusion comme une contradiction, puisque Europe, en an de compte, est consolée par Vénus qui lui dévoile dans le taureau le puissant maître des dieux et lui assure la glorieuse fortune de donner son nom à une partie de la terre :

Mille siDguHus, bene ferre magnam Disce fortiiaam, tua sectus orbis Nomina ducet.

Horace pourtant, par cette conclusion, reste bien fidèle à ce qu'il a dit tout d'abord : en détournant son amie do projet qu'elle a conçu, il veut jusqu'au bout qu'elle n'en* tende rien qui ne soit d'un bon présage.

Les six autres pièces dénotent franchement chez Horace soit une passion récente, soit la flamme rallumée d'un feu mal éteint, soit le souvenir doux et pénible d'un ancien amour.

L'ode 10, Extremum Tanaïn si biberes (20 v.), ressemble à une de ces chansons plaintives que les Grecs nommaient 7:apaxXa*j;{0jpsv parce qu'on les chantait devant la porte fermée de la personne aimée : vous en avez vu un exemple dans le premier acte du Curcii/to par Tin vocation du jeune Phédrome aux verrous de la porte de sa chère Planësie * ; vous en rencontrerez dans les élégies de Propen^ et d'Ovide. Celui-ci, attribuant le premier triomphe de la parole au besoin qu'eut un amant de fléchir la cruauté de sa maîtresse, alla même jusqu'à prétendre que cette sorte de

(1) 1" partie, analyse du Curculio, t. M, p, 316

poème n'avait été rien moins que le début de la poésie. € Le premier poète, dit-il, fut Tamant qui, durant le» longues heures d'une nuit refusée à sa passion, chanta se» vers sur le seuil d'une porte closes » Une telle passion ne devait guère concorder avec le tempérament d*Horace, et si je ne le soupçonne point d'avoir donné cette tournure àr rode 10 uniquement par réminiscence littéraire, ce n'est pas seulement parce que je sens qu'il y exprime la vérité d'un sentiment très tendre à l'égard de Lycé, c'est aussi parce que, après avoir exhalé sincèrement sa plainte, il ose lui dire, avec non moins de sincérité, qu'elle ne le verra pas toujours supporter patiemment les injures de l'air devant sa porte inhumaine.

Non hoc semper erit liminis aut aquae Cœlestii patiens latus.

L'ode 26, Vixipudlis (12 v.), est une invocation à Vénus» suscitée par les refus d'une autre femme, du nom de Chloé, sans doute la même qui figure dans l'ode 23 du premier livre. Horace y rappelle avec mélancolie ses triomphes passés, et il s'avoue vaincu, tout prêt à déposer dans le temple de Vénus ses armes jadis glorieuses, mais non sans supplier la dées3e de toucher une bonne fois de son fouet vengeur ^arrogante Chloé,

• ••#••«. sublimî flagello Tange Chloen semé! arrogantem,

L'ode 11 > Mercurinam te, présente quelque analogie avec la précédente en ce sens que le poète invoque également une divinité contre les rigueurs d'une jeune et belle musicienne, nommée Lydé, dont il se sent épris. Mais ici c'est à Mercure qu'il s'adresse (v. 1-24), au dieu qui inventa la

(1) Ot., Fast., lY, V. 109-1 10.

'282 LIVRE TROISIÈME. CH. V, i.

lyre dont les accords mélodieux ont parfois apprivoisé les tigres et même désarmé Cerbère au point de suspendre tous les supplices des enfers, voire celui des infâmes Danaîdes. Pour attendrir le cœur de l'insensible. Horace lui raconte (v. 25-52), avec le crime et le châtiment de ces impies sans cœur, indignes du flambeau nuptial, le noble dévouement de leur sœur Hypermnestre â qui son acte d'amour a vala une gloire immortelle.

L'émotion produite par ce récit touchant et le plaisir d'être honorée de Tenvoi d'un tel poème eurent-ils le ponvoir de fléchir la cruelle ? Nous devons le croire, puisque, peu après, nous la retrouvons en relations suivies avec Horace. Xi parle bien encore de sa sauvagerie ; maîs^ s'il veut vider quelques coupes de bon vin à l'ombre du platane avec son ami Quintius Hirpinus au milieu des accords d'une bonne musique, c'est elle qu'il invite à venir munie do sa lyre d'ivoire^ ; et s'il veut célébrer dignement la fête de Neptune, il no trouve rien de mieux que de la prier (Ode 28, Fesio quid, 16 v.), de vouloir bien faire violence à sa sagesse, trop bien défendue, pour partager avec lui un vieux vin de Cécube et chanter ensemble, d'abord, tout le jour, Neptune, les Néréides, Latone et sa flUe, puis, jusque dans la nuit, la belle déesse de Cnide et de Paphos.

Mais quelque charme qu'aient ces pièces amoureuses, aucune n'égale le petit chef-d'œuvre que présente l'ode 9, Donec graïus, composée en l'honneur de cette Lydie dont, par dépit, dans un moment d'orgueil blessé, il a pu se séparer, mais qu'il regrette età qui il témoigne de la manière la plus gracieuse et la plus spirituelle le renouvellement de son amour. La pièce, que vous trouverez à rAppendiee*, est en couplets alternés, amwbées disaient les Grecs et les Latins, dans cette forme du dialogue si familière aux poètes bucoliques et où chaque strophe du second personnage

(1) Voir Tuiie 11 du livre H. J*ai dit que nombro de pièces du deai&èflif recuoil étaient déjà composées au moment où fut publié le premier. (i) Appendice cclx.

renchérit toujours sur celle du premier. Les traductions et les imitations qui en ont été faites dans tous les temps disent assez la profonde admiration qu'elle a toujours provoquée. Ponsard et Alfred de Musset Tout traduite; *J. J. Rousseau Ta imitée dans le Devin du village^ ; Molière, dans lesAmanls magnifiques*, etc. ; et Scaliger affirmait qu'il préférerait l'honneur de l'avoir faite à celui d'être roi de tout l'Aragon. Pourquoi faut-il qu'après l'avoir écrite, Horace se soit encore brouillé avec l'amante à qui elle est adressée, et qu'il ait composé alors, pour se venger de rinfldèle, la cruelle diatribe dont il a été rendu compte J)lus haut*? D'aucuns prétendent, pour expliquer ces morceaux aux tons si opposés, qu'il a connu plusieurs Lydies. Mais non ; le cœur humain est ainsi fait qu'après avoir été bien épris il ne peut plus rester indifférent et qu'à l'amour trahi ne succèdent que trop souvent là colère et le désir de vengeance.

Peut-être avons-nous un nouvel exemple de cette malheureuse transformation dé sentiments dans l'ode 15, Uxor pauperis Jbyci (16 v.). Cat dans la Chloris qui, toute vieille qu'elle est, veut encore jouir des privilèges de la jeunesse en partageant avec sa fllle, l'ardente Pholoé, les jeux passionnés d'une bacchante eï à qui Horace ne craint pas de rappeler que ses attraits fanés la condamnent désormais au travail de la laine, il se peut que nous devions reconnaître la courtisane aux blanches épaules S que jadis il proposait à la jeune Lalagé comme un modèle à suivre

(1) Dialogue de Colette et Colin.

(2) Trois: interm.y CUméne cl Philinte.

(8) Si une seule et même Lydie est bien, comme je le pense, Tobjct des quatre odes 1, 8; 1, 13; 1, fô, et 111, t), la date de la composition de celle-ci doit être placée entre I, 13, et I, tô. Walckenaer (!2« éd.,t. 1, pp. 48:2-183) expUque pourquoi le poète a rejeté dajis le 3* livre une pièce qui plus logiquement eût fait partie du premier. Lors de la publication du premier reeaeil, dit-il, le ressentiment d'Horace était dans toute sa force et lui fit différer celle du dialogue où sa tendresse s'était exprimée avec une si touchante naïveté.

(4) Cf. Od. Il, 5, V. 18.

dans Tart de plaire et de se faire aimer. Ce morceau d'ait lears n'a d'autre intérêt que de nous prouver une fois de plus qu'il savait mettre autant de véhémence et d'âcreté dans ses reproches que de douceur dans ses éloges» et sans m*y arrêter autrement, je passe aux deux pièces qui, conformément à leur nature n'ont été classées dans aucune des catégories dont je viens de parler.

L'une, l'ode 13, 0 fons Bandusise, célèbre la fontaine de Bandusie. Soit qu'elle s'applique à la véritable source de ce nom, voisine de Vénuse, au pays natal d'Horace, soit que, par réminiscence de jeunesse, le poète appelle ainsi Activement la source qui agrémentait sa propriété de la Sabine*, les quatre strophes qu'il y adresse à la nymphe de ces eaux ont la noble simplicité, l'harmonieuse élégance d'une composition religieuse ; et j'aurais pu à la rigueur les rapprocher des petits hymnes 22 et 23 dédiés à Faune et à Diane '. Je no sais s'il a réellement accompli le vœa fait à la nymphe de sacrifier un jeune chevreau à son onde plus transparente que le cristal ; mais cette autre pro* messe que ces vers la placeraient au nombre des sources i jamais célèbres

Fies nobilium tu quoque fontium.

Me dicente...

assurément n'a pas été vaine.

L'autre pièce, ode 30, Exegi monumefUum (16 v.), ne pouvait occuper d'autre place dans notre analyse que celle qu'elle occupe dans l'ouvrage. Épilogue non seulement du second recueil mais de l'ensemble des trois livres, elle est l'affirmation grandiose de la confiance du poète en son œuvre. Il croit en ce moment avoir accompli sa carrière lyrique, il a Tintention de ne plus écrire que des entre-

(1) Source dont il est parlé dans la satire 11, 6, v. 2, et dans répîirt !• 16, V. M.

(2) Voir Appendice ccLXi 11.

tiens en vers hexamètres, et déclarant qu'il vient d'achever un monument plus durable et plus élevé que les royales pyramides, assuré de ne point mourir tout entier, il dit à Melpomène, sa muse, de venir, aère de lui, ceindre son front du laurier de Delphes. Chant de triomphe, dont se sont inspirés Ovide à la fin de ses Métamorphoses S Properce, dans une de ses Elégies', et qu'ont osé imiter dans la suite bien des poètes remplis d'orgueil, mais qui jamais n'a retenti avec plus de puissance et de vérité I

Mais, quelque résolution que prenne un grand poète, il lui est bien difficile de fixer lui-même une limite à son rôle : il se doit en quelque sorte à ses admirateurs, et surtout, si, comme Horace, il a revêtu sa poésie d'un caractère national, il se doit à son pays.

Dans le moment même où était écrit l'exegi monument lum, Auguste se proposait de donner à la célébration des jeux séculaires dont les Quindécemvirs, préposés à la garde des livres sibyllins, déclaraient l'époque arrivée', un éclat tout à fait extraordinaire. Ces jeux, vous le savez, institués d'abord pour apaiser la colère des dieux dans les calamités publiques, tout en conservant certaines traces de leur origine lugubre, étaient loin d'en rappeler unique-

(1) Vét., XV^ V. 872-883 : « Jamque opus exegi, quod nec Jovis ira,... Bomenque erit inddebile nostrum . . . vivam. »

(2) El. III, 2» V. 17-2i : « Nam nequc pyramidum sumptus. . . Ingénia stat doe morte decus. •

(3) Oo a beaucoup écrit sur les dates auxquelles, cinq fois déjà, avaient «u Ucu les jeux séculaires avant la célébration qu'en fit Auguste en Tan 737 dt Rome, 17 av. J..-C. Vous en trouverez une discussion très approfondie 4lan8 roavrage de Walckenacr, t. 11, pp. 221-248.

ment riatcûtioQ primitive : non moins que pour détourner de Rome les fléaux causés par les divinités infernales, on les célébrait pour appeler sur elle tous les biens au pouvoir des divinités célestes, si bien que la joie s'y mêlait à la dévotion. La pompe qu'on y déployait s'en était accrue, et Auguste, en habile politique, savait bien, que d'une telle cérémonie, si magnifique et si rare, ressortirait plos éclatante que jamais la glorification de sa puissance. L'oracle sibyllin en avait fixé d'ailleurs les parties principales que l'historien grec Zosime nous fait connaître*. Après une invitation au peuple, solennellement proclamée dans toute la ville par des hérauts, une distribution faite aux citoyens par les Quindécemvirs des flambeaux, do soufre et du bitume qui devaient être employés dans les expiations, et un certain nombre de veillées pieuses, la fête devait durer trois jours et trois nuits. A deux heures de la première cuit, elle devait s'ouvrir, sur le bordda Tibre, dans la partie la plus septentrionale du Champ de Mars, tput proche du bois de Lucine, par le sacrifice de trois agneaux noirs qu'Auguste, entouré de tous les Quindécemvirs, immolerait $ur trois autels dressés aux trois Parques, divines interprètes des arrêts du Destin sur le glorieux développement des destinées de Rome. Après ce sacrifice, au milieu de flambeaux et de feux nombreux dont la disposition dessinerait comme la scène d'un vaste théâtre, des acteurs représenteraient des jeux, des artistes feraient entendre, en latin et en grec, des chants composés pour la circonstance, et ceux qui y prendraient part recevraient les prémices sacrées de la distribution de vivres dont Siérait gratilié le peuple tout entier. Le jour qui suivrait cette première nuit, les prêtres et le peuple se porteraient au Capitole, où seraient sacrifiées, près des statues des dieux dtiscendues sur leurs lectisternes, les victimes

( 1) Voir, pour les détails qui suivent, Zosime, Hist.^ Il, -i, 5 et 6, où se trouve inèine énoncé^ en i\l vers grecs, Toracle sibyllin. Cf. aussi Dezobry» Rome au siècle (VAurf., Lettre LVJI, 3« éd.^t. U, pp. i4(>-458.

d* usage, et l'on se rendrait ensuite au théâtre où se donneraient des jeux scéniques en l'honneur d'Apollon et de Diane. Le second jour, les matrones romaines se rassembleraient au Capitole pour y faire leurs prières et chanter des hymnes dans lesquelles serait invoquée, avec Jupiter et Junon, la déesse Ilithyie ou Lucine, qui protège les mères et préside à la propagation des familles. Enfln, le troisième jour, qui serait le plus solennel, les cérémonies devaient se passer dans le superbe temple et le splendide atrium d'Apollon- Palatin. Les prêtres, les ma^iristrats, le Sénat et tout le peuple s'y rendraient en procession ; l'empereur, pontifiant en grande pompe, immolerait des bœufs. blancs, et, après les dernières oblations, deux chœurs, l'un déjeunes garçons au nombre de trois fois neuf et l'autre déjeunes filles en égal nombre, tous choisis dans des conditions déterminées, chanteraient en l'honneur d'Apollon et de Diane, puissants protecteurs de l'empire de Rome, un hymne qui, composé tout exprès à cette intention,, dirait avec leurs louanges la soumission du monde.

Comment Horace, à qui Auguste demanda la composition do cet hymne, morceau capital de la fête, ne se serait-il pas empressé de répondre à un vœu qui affirmait en lui le poète de la nation et qui allait lui faire acquérir ce caractère vénérable et en quelque sorte sacré que prenait dans l'antiquité tout poète auteur des chants de cérémonies publiques ordonnées par la religion * ? Il l'écrivit avec toute l'ardeur de son génie.

Les exigences liturgiques et l'aridité de certains détails commandés par la nature même de la cérémonie comme par la formule de l'oracle sibyllin ne semblent pas embarrasser la marche de son ode. Il y dit, sans aucun efibrt apparent, tout ce que les rites lui défendent de négliger et en même temps il y introduit de la manière la plus naturelle

(I) On sait les honneurs extrordioaires qui avaient été accordés àLivius Aodronicus, premier auteur d'un chant de ce genre chez les Romains. Voir 1» partie, t. I, p. 191.

réloge de celui dont la fortune se confond avec celle de là patrie. Sans grands mouvements lyriques qui n'eussent pas •été à leur place, tout s'y suit avec la gravité majestueuse qui convient à une composition religieuse. Les deux premières strophes» chantées par les deux* chœurs à la fois, itnnoncent les prières qu'ils vont adresser selon les rites ;sacrés de la Sibylle. Les six suivantes, qui alternaient vraisemblablement' entre les jeunes garçons et les jeunes ûUes, la 3% la 5« et la 7* dites par les uns, et la 4% la 6* et la 8* dites par les autres, invoquent tour à tour le Soleil, la déesse Ilithyie, les Parques et Gérés, leur demandant pour Rome toutes sortes de prospérités nouvelles. La 9% sans doute partagée en deux parties égales entre les deux troupes, appelle, par les deux premiers vers, sur les prières des jeunes Romain^ et par les deux derniers, sur celles des jeunes Romaines, la bienveillante attention d'Apollon aux traits si redoutables et de Diane dont le croissant règne sur les astres. Puis les six strophes qui succèdent à la 9« alternent de nouveau : la 10*, la 12* et la 14*, chantées par les garçons, la 11*, la 13* et la lô* par les filles, supplient les deux grandes divinités protectrices du peuple de Romulus de lui assurer les qualités qui font le bonheur, la force et la gloire, et de vouloir bien, en agréant le sacriâce de taureaux blancs que leur immole le petit-fils d'Anchise et de Vénus, accorder l'accomplissement de tous ses vœux A celui dont l'autorité, respectée déjà jusqu'aux extrémités de la terre, montre aux yeux étonnés, avec le retour des antiques vertus, l'abondance à la corne toujours pleine. Pour terminer, les deux chœurs s'unissent (v. 61-76J, en une dernière prière à Apollon, dont les principaux titres .sont alors énumérés, ainsi qu'à Diane, déesse de TAventin et de TAlgide, et, avant de se retirer, ils expriment leur confiance en l'efficacité de l'hymne qu'ils ont appris

(1) La distribution des slrophcb entre les deux chœurs a donné lien à plus d'une discussion ; j'indique ici le mode qui est le plus gcnéralemeot adopté et que note comme tel la savante édition d'OrcUi-Hirschfelder, p. 603.

à chanter et que voudront exaucer Jupiter et tous les dieux*.

En même temps qu'il composa ce Carmen s/eculare ctpr^ sida aux répétitions des jeunes gens chargés de le chauter, Horace, qui ne pouvait y introduire son nom, mais qui tenait, non sans raison, à en faire connaitre l'auteur i. la postérité, écrivit un autre hymne qui en était comme le prélude, censément pour s'encourager lui-mâme et exhorter les Jeunes choristes, ses élèves, à ne point rester aadessous de la tâche dont on les avait honorés. Dans ce chant (OdelV,6,£iue,9uem)oùil invoque d'abord tout particulièrement Apollon, il commence (v. 1-24) par célébrer la protection que ce dieu accorda jadis aux Troyens en arrètantla victoire d'Achille dontla fougue eilt absolument tout détruit s'il fût entré à Troie : c'est, dit-il, cette intervention d'Apollon qui, avec celle de l'aimable Vénus, a fait que le père des dieux permit qu'Ênéo se créât une cité nouvelle sous de plus heureux auspices. Après ce début qui sert à expliquer le culte rendu par Auguste, descendant d'Énée, et par tout le peuple de Romulus au dieu qui sauva leur race dans son origine, il le supplie, dans le moment où va se célébrer la grande fête en son honneur, de vouloir bien, lut qui enseigna l'art de la lyre à l'harmonieuse Thalie, soutenir l'honneur de la muse daunienne (V. 25-28J. Il exprime alors le sentiment intime du souffle poétique dont Phœbus l'a doué et qui lui vaut le renom de poète, et, s'adressantaux enfants des nobles familles qui apprennent de lui les temps du mètre icsbien, il les invite à bien retenir les leçons qui leur feront chanter

(1) L'Appendice ccLUT donne les huit dernières stroplm de l'hymne.

dignement et Phœb US et la déesse Diane, bienveillants tous deux à leur jeunesse; il leur dit le noble orgueil que plus tard ils éprouveront d'avoir été choisis pour cette belle mission. cPlus tard, ù jeunes ÛUes, quand vous serez mariées, chacune de vous pourra dire: Moi aussi, aux grands joan do la fête séculaire J'étais de celles qui chantèrent l'hymne agréé des dieux après lavoir appris du poète qu'ils inspiraient, Horace. »

NupU jam dices : Ego Dis amicum Sacculo festas referente luces, Reddidi carmen, docilis modonim Vatis Horati.

Remarquez la force de ce tout petit vers adoniqne par lequel l'ode se termine. Horace, qui s'est reconnu un peu plus haut le renom de poète, s'y sert maintenant de l'expression cales qui, chez les Romains, à la signification de poète ajoutait celle de prophète divin. Par Temphase voulue de ce mot, par le soin qu'il prend de mettre son nom bien en saillie, vous comprendrez l'immense et légitime joie dont se remplissait son cœur à la pensée qu'au yeux de la postérité il resterait à jamais celui que Rome entière avait eu, en cette circonstance solennelle, pour interprète de sa piété patriotique devant les dieux.

Ainsi tombait l'intention qu'il avait conçue do ne plusse livrer à la poésie lyrique. Car pouvait-il décemment, après avoir reçu de l'empereur la mission qui le consacrait poète national, se refuser à reprendre de nouveau la lyre pour célébrer, autant que les événements le réclamaient, les triomphes et les prospérités de l'empire ? Et du moment qu'il chantait encore, pourquoi se serait-il abstenu complètement de produire à l'égard des personnages de son entourage des morceaux semblables à ceux qu'il composait depuis si longtemps et qui faisaient les délices de sa société ? De là ce quatrième livre d'odes qui forma le troisième recueil, moins volumineux que les autres, puisqu'il

ne reafermc en tout que quinze pièces, mais important néanmoins et qui ne nuisit en rien à l'illustration que lui avaient assurée les premiers.

Une s'y trouve aucun autre chant religieux que ce prélude du Chant séculaire dont je viens de faire mention. Mais les odes politiques et nationales y sont relativement très nombreuses; on en compte cinq et» parmi elles, les plus étendues du livre : l'une est adressée à Drusus^ trois à Auguste et la cinquième au poète Jules Antoine.

L'éloge de Drusus (Ode 4, Qvalem ministrum) t célèbre la victoire remportée sur les Vindéliciens par ce prince de vingt-trois ans < qui possédait, dit Velléius Paterculus, tous les dons de la nature perfectionnés par l'éducation » ' et sur lequel Auguste et Rome étaient en droit de fonder les plus belles espérances. Les premières strophes (v. 1-18), avec une force et une magnificence d'expressions difficiles à rendre, comparent à l'aiglon et au lionceau qui, pour la première fois, se trouvent en présence de leurs ennemis et de leurs futures victimes, le jeune général apparaissant sous les Alpes rhétiennes aux Vindéliciens. Une parenthèse, qui suit cette admirable comparaison (v. 19-22) et qu'on a beaucoup critiquée ^ s'arrête à un détail d'armement dont la nouveauté avait beaucoup étonné les Romains et suspend quelque peu par une digression trop familière le cours sublime de l'ode. Mais elle le reprend immédiate-

(i) La première moitié de cette ode se trouve à V Appendice cclxv.

(2) Vel. Pat., Il, 97.

(3) Quelques commentateurs comme Jani (t. Il, p. 529), Sanadon et Pcerlkamp ont même voulu voir dans ces quatre vers une interpolation ; mate les notes de Vanderbourg (t. Il, p. 380), de Mitcherlich (t. Il, p. 345), d'Orelli (éd. Hirchfelder, p. 523) expriment un avis contraire, et la vraisemblance est de leur côté. Horace aura tenu à mentionner cette hache, ancienne arme des Amazones, qu'on était si surpris de voir aux mains des guerriers ViDdélldens, et suivant, cette fuis d'une manière peu heureuse, Texemplc de Pindare, qui parfois a des digressions familières au milieu de ses odes les plus sublimes, se sera laissé entraîner à cette parenthèse dont le prosaïsme est eo désaccord avec le reste du morceau.

ment. Elle dit (v. 23-36) combien les ennemis ont appris ce que peuvent un génie et un cœur formés sous d'heureux auspices, exalte ainsi très habilement le rôle d'Auguste et de sa sollicitude paternelle à Tégard du prince instruit par lui et, en termes non moins justes qu'élevés, reporte sur l'empereur l'honneur des exploits accomplis parceux qu'ont formés ses leçons. Ce qui n'empêche pas d'ailleurs, dans les dix dernières strophes (v. 37-76), l'éloge spécial de l'illustre famille Claude-Néron à laquelle appartient Drusus et dont les grands hommes ont de tout temps rendu les services les plus signalés à la patrie. Le poète rappelle en particulier la fameuse victoire qui, remportée par un de ceux-là sur les bords du Métaure, libéra l'Italie en forçant Annibal à la retraite, et il met dans la bouche du héros carthaginois ce beau discours, que nous nous rappelons tous, où l'aveu de la grandeur invincible du peuple romain qui , par sa persévérance, sort plus fort et plus brillant que jamais de chaque épreuve quMl subit, se termine parla prophétie que rien désormais ne sera impossible aux mains des descendants du vainqueur d'Hasdrubal.

Les trois odes à Auguste portent les numéros 5, 14 et 15. L'ode ô, Divis orle bonis^ lui est adressée dans le moment* où, absent de Rome déjà depuis deux ans pour la paciâcation de l'Espagne et de la Gaule, il y est rappelé par les vœux des citoyens. On attend, lui dit-elle (v. 1-16), celui que les dieux, dans leur bonté, ont fait naître pour veiller à la garde du peuple de Romulus et dont le retour, semblable à celui du printemps, rendrait, à tous, les jours plus riants et l'éclat du soleil plus pur. Comme une mère qui, ne détournant pas les regards du rivage, appelle son fils long^ temps éloigné, la patrie le réclame. De l'émotion profonde et sincère qu'expriment ces quatre premières strophes, J.-B. Rousseau a voulu s'inspirer dans le début de son ode* au roi de Pologne sur les vœux faits pour son retour par les peuples de Saxe :

(1) 740 de Rome; U av. J.-U.

(2) Ode IV, 5, V. 112.

C'est trop longtemps, grand roi. différer ta promesse, Et d*un peuple qui faime épuiser les désirs; Reviens, de ta patrie en proie à la tristesse Calmer les déplaisirs.

Elle attend ton retour, comme une tendre épouse Attend son jeune époux absent depuis un an, Et que retient encor sur son onde jalouse LMnGdèle Océan.

Plongée, à ton départ, dans une nuit obscure, Ses yeux n*ont vu lever que de tristes soleils ; Rends-lui, par ta présence, une clarté plus pure. Et des jours plus vermeils.

ais on n'y sent ni la même aisance poétique, ni surtout itant d'effusion et de sensibilité. Il en est de même de la lîte. Horace, après son rappel si affectueux, explique . 17-40) les motifs de Tamour qu'éprouvent les Romains )ur l'empereur. N'est-ce pas lui qui leur assure, avec la tîx du monde et les lois réformatrices des mœurs, la pression des crimes, la tranquillité des travaux rustiques du commerce des mers qui produisent, en même temps le la sécurité publique, l'abondance des champs et la ospérité générale ? N'est-ce pas, en se sentant heureux ns son foyer, que chacun confond Auguste avec ses ires, lui fait libations et prières comme la Grèce à Castor, Bercule, à ses demi-dieux, et ne souhaite rien tant que prolongation du gouvernement d'un tel prince? Rouslu imite encore la plus grande partie de ce passage :

... ; et tes sujets tranquilles Vivent, sous ton appui, dans un calme profond, A couvert des larcins et des courses agiles Du Scythe vagabond.

Les troupeaux rassurés broutent Therbe sauvage ; Le laboureur content cultive ses guérets ; Le voyageur est libre, et sans peur du pillage Traverse les forêts.

294 LIVRE TROISIÈME. Cil. Y, 6.

Le peuple ne craint plus de tyran qui Topprime ; Le faible est soulagé, l'orgueilleux abattu ; La force craint la loi; la peine suit le crime; Le prix suit la vertu K

Combien toutefois on sent que rimitation» malgré de réelles qualités, ressemble trop à un exercice de rhétorique et ne vaut pas l'expression des sentiments qae le poète latin puise en lui-même I

L'ode 14. Quœ cura patrum, chante la victoire de Tibère sur les Rhètes comme précédemment Tode Qualem mmtttrum a célébré celle de Drusus sur les Vmdéliciens. Biais l'éloge d'Auguste y domine plus que dans l'autre et c'est à lui-même qu'elle s'adresse, Tibère n'étant considéré que comme un lieutenant combattant au nom de l'empereur dont les soldats, les conseils et les dieux lui ont valu la victoire :

Te copias, te consilium et tuos Prsebente Divos.

Il est à remarquer, en outre, qu'après une première louange au chef de l'État (v.1-4), Horace se plaît tout d'abord à répéter très vivement la gloire de Drusus (v. 5-13), tandis que, dans l'ode à celui-ci, il n'était fait qu'une vague allosion lï Tibère, qui pourtant avait pris une part très active h l'action contre les Vindéliciens. Ainsi le morceau, qui se compose de treize strophes, n'en a, en somme, que cinq qui soient réellement consacrées au vainqueur des Rhètes (v. 14-34); car à peine la grande valeur dont ce prince faisait preuve au milieu des combats a-t-elle été exaltée en deux comparaisons, peut-être quelque peu discordantes entre elles, mais d'un lyrisme d'une rare énergie, que le poète revient au rôle tout-puissant d'Auguste, remarque que réclatante victoire de son armée vient de se produire,

(I) Même ode, v. 574)8.

après trois lustres révolus, le jour anniversaire de son triomphe sur Alexandrie (v. 34-40), et conclut par le tableau de Tempire incontesté de Rome sur le monde à la suite de tous les succès remportés sous ses auspices (v. 41* 52). Est-ce à dire qu'il faille attribuer cette sorte de réserve d'Horace sur le compte de Tibère à quelque chose de ce sentiment de défiance que ressentaient le peuple de Rome et Auguste lui-même à Tégard d'un homme au caractère de qui tous préféraient celui de Drnsus; je ne le pense pas; car Horace, bien vu de Tibère, entretenait avec lui des relations de société dont il n'avait nullement à se plaindre, comme nous le prouvera l'épître qu'il lui écrivit pour lui recommander son ami Septimius*; mais, d'une part, il n'avait plus à revenir ici sur l'éloge général de la famille Claude-Néron qu'avait si bien présenté l'ode qualem ministrum, et d'autre part, il lui fallait se conformer aux préoccupations constantes de la politique d'Auguste qui venait d'établir ce principe, désormais inviolable, que rien ne se faisait dans l'empire que par lui ou ses auspices.

L'ode 15. Phœbus volentem*, la dernière du recueil et sans doute la dernière aussi que composa le poète, suprême expression de la glorification des résultats obtenus par la politique impériale, a dû être écrite à la suite des victoires de Drusus et de Tibère sur les Germains, les Daces et les Dalmates, peu après la troisième fermeture du temple de Janus'. Horace y commence par dire que Phœbus lui interdit les grands sujets épiques que présentent les combats et les triomphes militaires (v. 1-4); aussi est-ce aux bienfaits de la paix que s'attache sa lyre ; il célèbre cette fermeture du temple de Janus qui affirme et la pacification de la terre, et, avec la sécurité de Rome devenue la reine .des peuples, Tobservation universelle de tous les principes

(i) Epkst., I, 9.

(2) Appendice ccLXvn.

{Z) En 744(16 Home, 10 av. J.-C, c'est-à-dire rannée qui précéda la mort d'Horace.

d'ordre et de justice (v. 5-24); il proclame le bonheur de? Romains qui pourront maintenant» au sein d'une abondance fournie par la paisible culture des campagnes, chan» ter religieusement, comme le faisaient leurs pères, à la fin de leurs repas, les hommes illustres de la patrie, la race de la bienfaisante Vénus (v. 25^). Le sujet, vous le voyez, est à peu près le même que celui de l'ode 5, Dieis ork bonis ; des deux côtés, Auguste est célébré comme padflcateur de l'empire; seulement les circonstances donnent aux deux pièces des qualités et des sentiments différents : à Tune, qui rappelle le maître aimé, trop longtemps absent, Teffusion, la sensibilité ; à l'autre, dont le motif est un acte on ne peut plus important et imposant, la gravité de h pensée, le solennité du ton.

- Quant à l'ode 2, Pindarum quisquis, dont j'ai déjà parlé & propos de la vive et respectueuse admiration que professait Horace pour le grand poète lyrique de la Grèce, elle n'est aussi, sous une forme moins directe, qu'une apologie d'Auguste. Écrite quelques années avant les odes 14 et 15 et très peu de temps après l'ode 5, dans le moment où s'apprêtait la rentrée triomphale d'Auguste à Rome, elle répond à l'invitation de Jules Antoine qui, d'après nn ancien scoliaste*, avait engagé Horace à reproduire pour les louanges d'Auguste la poésie de Pindare. Horace se récuse, affirmant qu'une pareille tâche est au-dessus de ses forces, et, dans toute la première partie du morceau (v. l-3^\ fait du sublime génie de Pindare l'éloge magnifique que j'ai analysé ^ Il explique en formes incomparables combien entrer en lutte avec un tel modèle lui semble impossible ; mais, ajoute-t-il, si toi, dont la voix plus puissante que la mienne peut à plus juste titre glori- Âer le héros qui va monter les saintes marches du Capitule, tu chantes le premier son retour si attendu par nous tous, ma voix peut-être osera se joindre à la tienne pour se

(I) Cf. Vaiidorhourf;, t. 11, p. ±ii.

Ci) Voir plus haut, p. iX^ sq.

mêler au cri général io iriumphel et nous offrirons avec tout le monde notre encens aux dieux^ toi, par un sacrifice de dix taureaux et d'autant de génisses, moi, par celui d'une jeune victime aux cornes naissantes (v. 33-60). Les deux dernières strophes de cette belle ode ont été, à la vérité, critiquées par plusieurs commentateurs au point que quelques-uns ont même voulu les considérer comme apocryphes : elles sont, disent-ils, d'un ton tout autre que le reste et la grande inégalité des sacrifices que doivent offrir Antoine et lui ne se comprend pas plus qu'une conclusion si simple terminant un élan si véhément. Mais^ au contraire, tout n'est-il pas conforme à la marche naturelle que devait suivre la pensée de l'auteur? Cette simplicité de la fin ne rend-elle pas exactement la placidité religieuse des sacrifices venant après la bruyante allégresse de la pompe triomphale ? Et la différence des dons offerte aux dieux par les doux poètes ne répond-elle pas aux habitudes de modestie d'Horace qui se plaît d'ordinaire à montrer, à c6té de la médiocrité de sa propre fortune, l'éclat de celle de ses amis beaucoup plus riches que lui ? Jules Antoine, en effet, quoique fils du triumvir Marc Antoine, tenait dans la famille impériale un rang tout à fait enviable, avait épousé la fille d'Octavie, l'intéressante Marcclla, et, après avoir obtenu le sacerdoce et la préture, devait arriver prochainement au consulat : il était alors très riche, très puissant.

Des autres pièces dédiées à des amis puissants, riches ou illustres, il n'en est aucune qui soit politique : ou elles sont d'ordre philosophique et moral, destinées à leur donner des conseils de sagesse pratique, ou elles ont pour but, soit de les égayer, soit de leur faire honneur. Le recueil n'en renferme d'ailleurs que quatre. Les destinataires en sont : Virgile, le poète; Torquatus, petit-fils de ce Manlius Torquatus sous le consulat de qui Horace était né; Marcus Lollius Palicanus, personnage consulaire, qui devait beaucoup plus tard avoir une fin misérable, mais qui jouissait alors de toute la faveur d'Auguste et d'une réputation

298 LIVRE TROISIÈME. Cil. V, 6.

assez bien établie pour faire regarder comme calomDies de rivaux et d'envieux les premières accusations très vagues que certains commençaient à murmurer déjà sor son compte; et Caius Marcius Censorinus, homme de bien, « né, dit Velléius Paterculus S pour se faire aimer de tout le monde, » fils de consul et qui lui-même allait parvenir {i cette haute dignité de l'État.

L'ode 12, Jam veris comités, antérieure de beaucoup aux trois autres, invite Virgile à souper. Elle n'est pas sans rapport avec l'invitation adressée naguère par Catulle à son cher Fabullus, à qui était promis c un repas merveilleux, s'il prenait soin de venir avec mets délicats et nombreux, avec dame aimable, vin, esprit et provision d6 rires' ». Horace n'en demande pas autant à son ami : il le prie seulement d'apporter avec lui une coquille de nard.ne pouvant, dans sa situation de fortune, fournir des parfums à son invité comme le ferait le maître d*une opulente maison. 11 ne lui promet d'ailleurs ni mets exquis, ni plaisirs d'amour, sans doute à cause de la tempérance bien connue de celui à qui il parle. Mais, après lui avoir décrit (v. 1-16) le retour du printemps en termes qui rappellent et les tableaux champêtres et même certain passage des Égloguos' de Virgile, il l'engage plaisamment à ne pas reculer (levant la dépense du nard qui lui est demandé et à venir oublier ses graves pensées dans quelques coupes de vin et quelques moments de douce gaieté (v. 17-28). Il n'y a dans tout cela absolument rien qui ne concorde parfaitement avec le caractère et les travaux de Virgile.

L'épithète de negoUaiorevique plusieurs manuscrits acco> lent ù son nom dans la dédicace du morceau a pu seule amener des doutes chez quelques commentateurs et leur faire supposer qu'il s'agissait ici d'un homonyme, lequel aurait été commerçant et peut-être parfumeur. Je me sais

(il Vcll. I»at., Il, loi.

(i) Cal, rVirm.. XUI. Cf. Ire partie, i. Il, pp. 538-539.

(:)) Comparez les vers .V8 de Tode avec les vers 78 sq.dc la M* ésloga^*

expliqué sur ce point dans la biographie de Virgile * et j'ai dit comment l'épithète, sans même provenir d'une interpolation, a pu très bien être employée par Horace comme une suite du badinage dont usait Tode, d'autant plus que son ami, à sa connaissance, se trouvait sans doute, comme la plupart des Romains soucieux du placement de leur argent, intéressé dans quelque entreprise maritime. A la date, en effet, de cette invitation, Horace n'en était encore qu'à ses débuts^ tandis que .Virgile, avec ses puissants protecteurs, nobilium juvenum cliens (v. 15), avait déjà surmonté toute difficulté. Reste à savoir pourquoi la pièce n'a pas été classée par lui dans les premiers recueils. On cessera de s'en étonner si Ton se souvient que ces deux recueils ont suivi de près la mort de Virgile et qu'il eût été inconvenant, dans le moment d'une si vive douleur, de publier un morceau d'un genre si badin : le même inconvénient n'existait plus après un long intervalle de temps, et l'ode, méritant d'être conservée, prit place dans le quatrième livre.

Les trois autres poésies amicales ne réclament pas autant d'explications. L'ode 7, Diffugere nives (28 vers)* développe un sujet traité bien souvent déjà dans les livres précédents. La succession des diverses saisons, qui montre à l'homme la course rapide du temps, l'avertit assez de l'inévitable approche de la mort pour lui conseiller de profiter du peu d'instants où s'offre à lui la jouissance des douceurs de la vie. Telle est la leçon qu'il répète à Torquatus après ravoir présentée à Sestius, à Thaliarque, à Leuconoé, à DoUius, à Quinctius Hirpinus, à Postumus'. Mais si le thème reste le même, les réflexions varient, ont plus de relief encore, et, avec un appel moins vif aux plaisirs sensuels, paraissent plus mûres et plus graves. Les pensées sur la mort prennent un caractère saisissant : c Qui sait»

(1) Voir le volume précédeot, page 235.

(â) Appendice cclxvi.

(3) Od. 1,4:9; 11; U, 3; 11; U.

300 LIVRE TROISIÈME. Cil. Y, 6.

dit-il, si à la somme présente de nos jours les dieux ajoateront la journée de demain?. . . et, dès que tu seras descendu dans la tombe, o Torquatus, ni nilustration deti race, ni ton éloquence, ni tes vertus ne pourront fea tirer. » Sénèquedira de même :

Nemo tam divos habult favented, Crastinum ut posset sibi polliceri < ;

^t notre profond La Fontaine :

D(^fendez-vous par la grandeur ; Alléguez la vertu, la beauté, la jeunesse; La mort ravit tout sans pudeur *.

L'ode à Lollius, ode 9, Ne forte credas, n'est pas moins sérieuse. Beaucoup plus longue, elle se divise nettement en deux parties unies entre elles par la transition la pins naturelle. La première (v. 1-30) exalte la puissance des beaux vers qui, impérissables, conservent à jamais la mé- . moire de ceux qu'ils célèbrent, tandis que la vertu des plus grands héros, si elle ne trouve point de chantre inspiré pour dire ses louanges, reste ensevelie dans la nuit la plus profonde. Aussi Horace ne veut-il pas taire dans ses chants, qui eux aussi vivront, les travaux de son ami (v. 30^). Il loue donc ses qualités : vaste intelligence, fermeté devant les faveurs comme sous les coups de la fortune, conduite toujours digne d'un consul, probité, justice, bravoure; mais, à la suite de ce grand éloge, il ne laisse pas d'énoncer quelques-unes des plus sages maximes stoïciennes, et, comme s'il craignait pour Lollius la tentation perfide des richesses, à laquelle vous savez qu'il succomba plus tard, il le met en garde contre ce titre d'heureux que le monde donne à tort à ceux qui possèdent beaucoup, mais que les

(1) Thyest., v. 011) sq.

(t) Im Mort et le Mourant, Kabl., 1, 8, v. 13-15.

pfc ■

sages n'accordent qu'à l'homme qui, sans craindre la pau* vreté, redoute plus que la mort la honte du mal, toujours prêt à sacrifier sa vie pour ses amis, pour sa patrie (v. 34» 52). Ces maximes de haute sagesse donnent un éclat tout particulier à la fin de l'ode, dont le commencement a souvent suscité Tadmiration des poètes et leur imitation. Bolleau l'avait certainement en vue quand, sur le point de terminer sa première épître, il disait à Louis XIV en parlant des Muses :

Sans elles un héros n'est pas longtemps héros :

Bientôt, quoi qu*il ait fait, la mort, d'une umbre noire,

Enveloppe avec lui son nom et son histoire.

En vain, pour s'exempter de Toubli du cercueil,

Achille mit vingt fois tout Ilion en deuil;

En vain, malgré les vents, aux bords de THespérie,

Énée enfin porta ses dieux et sa patrie ;

Sans le secours des vers, leurs noms tant publiés

Seraient depuis mille ans avec eux oubliés.

et c'est le même souvenir qui inspirait J.-B. Rousseau,, s'adressant au prince Eugène en ces termes :

Mais combien de grands noms, couverts d*ombres funèbres.

Sans les écrits divins qui les rendent célèbres.

Dans réternel oubli languiraient inconnus I

Il n'est rien que le temps n'absorbe et ne dévore.

Et les faits qu'on ignore Sont bien peu différents des faits non avenus.

Non, non, sans le secours des filles de Mémoire, Vous vous flattez en vain, partisans de la gloire, D'assurer à vos noms un heureux souvenir : Si la main des neuf Sœurs ne pare vos trophées.

Vos vertus étouffées . N'éclaireront jamais les y%ux de l'avenir ^

Au surplus, il ne faut pas oublier qu'avant Horace, Théocrite avait énoncé et même assez longuement développé

(1) Od. IV, 2, strophes 16 et 17.

i.jiî

302 LIVKE THOISIÈME. Cil. Y, 6.

une proposition quelque peu analogue dans sa XVI« Idylle intitulée Les Grâces ou Hiéron : Ce sont les Muses, aTait-il conclu d'une sorte d'habile plaidoyer en favear des poètes que délaissent les grands de la terre si intéressés poa^ tant à les encourager, « ce sont les Muses qui dispensent ia gloire aux hommes » :

Mais Horace a fait sienne cotte idée primitive en la développant autrement, en lui donnant un tour d*une fermeté et en même temps d'une dignité incomparables.

Loin de lui, en effet, la pensée do poser les poètes en espèces de quémandeurs appelant sur eux la générosité de puissants amis qui n'auraient plus l'air d'être loués que dans un but intéressé. Il a trop d'élévation d*ùme pour abaisser les Muses au rôle vénal de la flatterie et le noble .sentiment qu'il porte en lui de sa valeur personnelle fait qu'il se considère lui-même comme un bienfaiteur incontestable de ceux dont le mérite est reconnu par une mention louangeuse de ses vers. Lisez dans l'ode 8, Donarem paieras, comment, à propos des cadeaux du jour de l'an, il apprécie le don d'une poésie qu'il adresse i\ Censorinus : « Si j'étais riche, lui dit-il, de chefs-d'œuvre artistiques, j'en distribuerais ù mes amis et tu n*en aurais pas les moins beaux ; mais ma fortune ne me permet pas le luxe de ces fantaisies et tu en possèdes d'ailleurs à n'en plus désirer (v. 1-10). Les vers te plaisent. Je puis te donner des vers et sais bien tout le prix de ce don. Ceux d'Ennius n'ont-ils pas fait pour la gloire de Scipion plus que ses statues, plus même que ses exploits? Les actes n'ont de récompense que dans les livres. De même que Romulus, Éacus serait ignoré sans les poètes : c'est la Muse qui nous a manifesté dans les cieux Hercule, Castor, PoUux et Bacchus (v. 11- -34). » Manière de dire à Censorinus qu'il le gratifie de l'immortalité.

Ai-je besoin d'appuyer sur la différence de ton qu'il y a entre ces dernières odes amicales et celles des livres précédents ? Ici le poète s'adresse bien moins à des compagnons de festins et de plaisirs qu'à des hommes dont de graves pensées hantent l'esprit et qu'intéresse le jugement de la postérité. Dans tout le quatrième livre on ne perçoit plus une seule fois le cri retentissant d'Évohé; plus de chant bachique ! A Timpétuosité de la jeunesse succède le calme et à côté de cet effet modérateur de l'âge on sent aussi celui de la haute situation acquise ; dans ses discours d'amitié on ne cesse pas d'entendre Tauteur du Chant séculaire qui, en arrivant à l'apogée de la gloire, a pris le plein sentiment de toute la puissance de son art.

Ne cherchons donc p^ auprès de ces compositions d*un âge plus mûr la même expression qu'auparavant d'amours jeunes etfolâtrcs. Uneseule pièce, l'ode 11, Est mihi nonum, est une déclaration amoureuse à une femme. Horace, à l'occasion de l'anniversaire de la naissance de Mécène, invite Phyllis à passer auprès de lui les ides du mois d'avril, mois de Vénus (v. 1-20) ; il l'avertit de ne point donner l'essor à des désirs immodérés en prenant pour objet d'indiscrètes poursuites TélèpheS noble jeune homme, qu'une âUe riche retient enchaîné dans de doux liens, et lui conseille de venir répéter tendrement avec lui de ces chants mélodieux qui ont le pouvoir d'adoucir les soucis (v. 21-36); mais dans Taveu des tendres sentiments qu'il éprouve pour elle se glissse une visible mélancolie, et cette déclaration même qu'il lui fait que c'est par elle qu'il va ânir ses amours, que nulle femme après elle n'échaufiera plus son cœur,

...«.•. Age jam, meorum Finis amoruin.

(1) Retrou voQS-nous ici la blonde PhyUis de Xanthias dépeinte dans rode II, 4? S'agit-il da Téléphe mis en jeu déjà dans l'ode 1, 13, ou dans l'ode III, 19? La discussion qui s'est élevée sur les deux points n'a produit aucune solution certaine.

Non enim posUiac alia calcbo Femina...

ressemble fort à un dernier adieu aux plaisirs de Vénus. Il ne sait que trop, maintenant que vient son dixième lustre, combien l'âge le rend inhabile aux doux commandements de rimpérieuse déesse. Il le lui dit à elle-même dans l'ode 1, Intermissa, Venus :

Desine, dulcium

Mater ssva Cupidinum,

Circa lustra decem flectere mollibus Jam durum imperiis. . .

Il lui demande grâce : « Parce, precor, precori » et il l'envoie dans la maison de Paulus Q. F. Maximus dont la noblesse, la beauté, la jeunesse et toutes les qualités feront qu'elle y trouvera un militant qui portera loin son drapeau. Là, chaque jour, sa divinité sera dignement célébrée (V. 8-28). Tandis que lui, que peuWl désormais ? Plus de confiant espoir en un amour mutuel, plus de lutte pour le prix du vin, plus de couronnes de fleurs l Et un regret cuisant fait couler une larme furtive le long de ses joues. Car son cœur n'est point délivré de tout désir. Dans les songes de la nuit ne croit -il pas encore poursuivre et saisir Taimable Ligurinus! (v. 29-40).

La mention de ce beau jeune homme qu'à tort» seloo moi, plusieurs commentateurs tiennent à prendre pour Tombre poétique du Bathylle d'Anacréon, ne doit, ni nous surprendre, ni nous effaroucher avec la connaissance que nous avons des mœurs de l'antiquité. Le poète nous le fait connaître plus encore par Tode 10, 0 crudelis adhuc. Il la lui adresse pour l'exhorter â ne pas concevoir un fol orgueil des dons que Vénus lui a prodigués, et développant brièvement la pensée qui a donné lieu chez nous au proverbe

.LlYBE. TROISIÈME. CH. V, 6. 305

Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait^ il le met eo garde contre les regrets qu'il éprouvera plus tard lorsque la disparition des grâces de sa jeunesse, coïncidant avec des sentiments nouveaux, l'amènera à se dire :

Quae mens est hodic, cur eadem non puero fuit, Vel cur his animis incolumes non redeunt genae?

' Pourquoi n'avai8*je pas en ma jeunesse mon cœur d'aujourd'hui, ou pourquoi, avec mes pensées d'aujourd'hui, n'ai-je plus aux joues le pur éclat de ma jeunesse ?

Mais, quoi qu'il en soit de ce que l'avenir réservait à ce Ligurinus, il n'en est pas moins certain, d'après ce que nous disent et la fin de l'ode 1 et les huit grands asclépiades de l'ode 10, que sa fierté ne se laissa point fléchir par les plaintes caressantes du poète dont les désirs, si ce n'est dans un rêve mensonger, n'aboutirent absolument à rien. • Dans l'apitoiement du moins que lui causait sur luimême la pensée des obstacles bientôt créés par son âge à tout amour, il eût dû, semble-t-il, puiser quelque pitié pour une ancienne maîtresse, déjà ridée par les années et concevant encore, malgré cela, de juvéniles prétentions. Mais non, il parait, au contraire ne comprendre que davantage le ridicule d'une pareille ambition. Lorsqu'il écrit l'ode 13, Audivere, Lyce (28 v.), il n'y rappelle lardente passion dontLycé Ta jadis enflammé, que pour se moquer de cette courtisane qui, devenue vieille, veut toujours paraître belle et qui, par des effets aussi vains que risibles, cherche, au moyen de riches vêtements et de pierreries, à attirer l'Amour que charment bien autrement les joues roses de fraîcheur de la belle Chia. L'invective, à vrai

(i) La même pensée avait été exprimée par les paroles de la vieille Syra à la jeune Philotis, dans VHécyre de Tércncc, v. 7i-75 : Eheu ! me miseram ! cur non aut isthaec mihi iEtas et forma est aut tibi bsec scntentia.

dire, n'est gaère plas Tîmleote que certaines antres qni se sont présentées à nous dans les lirres précédents ; mais celles-là s'excosaient par la violence d'nne passion trahie, par remportement de la jeunesse. Ici on ne saurait plas alléj^er rien de semblable, et si mérité que paisse être son reproche, si peu intéressante que paraisse la femme objet de cette méprisante moquerie, Timpression sous laquelle nous restons est plutôt désagréable : nous avons beau ne pas oublier combien les Romains, en général, ignoraient la délicatesse dans la question des amours, nous comprenons dans une certaine mesure la disposition qu*ont témoignée plusieurs critiques i à s'en fâcher avec vivacité. L*ode pourtant est bien vraiment harmonieuse en ses strophes, correcte en ses expressions, juste en ses allégories» elle ne laisse rien ù désirer au point de vue de la composition et à*i la poésie.

Comme la plupart des morceaux du livre, elle permetr taitàTauteur de se complaire dans l'admiration de son œuvre. Non content, en etfet, d*exalter auprès d*amis tels que Lollius et Censorinus la puissance de la poésie^ en s'attrihuant devant eux le grand mérite d*en savoir user,il aime à s'affirmer ù lui-même dans une nouvelle ode à sa muse, ode 3, Quem tu, Melpomene (24 v.) l'éclatante victoire qu'il finit par remporter sur Tenvie : il la remercie d*avoir fait de lui un disciple de la poésie éolienne non moins ^orieux que les vainqueurs des jeux isthmiques, que les généraux qui montent en triomphateurs au Capitole ; il lui dit toute sa reconnaissance pour la faveur, qu'il tient d'elle, de s'être illustré à Rome, cette reine des villes, et d'y être montré du doigt par les passants comme le maître de la l}Te latine,

Quod monstror digito prstereunlium Kumaus fidicen Ivrae.

t) Entre autres Saoadon, t. IV, p. iot.

Et de fait cette admiration raisonnée de son propre mérite, qui d'ailleurs n'exclut pas toute réserve et toute modestie, puisqu'il ne laisse pas d'établir, entre Pindare et lui en termes des plus aets, une inégalité considérable, n'est de nature à offusquer aucun de nous ; car nous devons tous la partager. Si, après l'analyse détaillée de tant de poèmes lyriques de diverses sortes, nous en embrassons l'ensemble d'un seul coup d'oeil, combien nombreuses et fortes s'en présentent forcément, à nous les qualités de la pensée, du développement, de la. versification et du style.

La pensée toujours noble et élevée dans les odes patriotiques, dont la politique et la religion sont les éléments, nous montre dans Horace le bon citoyen constamment soucieux de la grandeur, de la paix et de la prospérité publiques. Sans doute, la personne d'Auguste, dans ces sortes de chants nationaux, finit par apparaître la tète couronnée d'une auréole divine ; mais, en nous souvenant du langage officiel des actes publics de l'époque, en nous rappelant l'enthousiasme universel du moment, nous ne nous étonnons point de la consécration par le poète d'une apothéose proclamée par le peuple romain tout entier. Nous commençons par rentendre,après la perte de ses illusions républicaines, gémir sur les maux de la guerre civile qu'il maudit avec conviction; au milieu des désastres produits par l'anarchie, il se rapproche alors de l'homme d'État dont le génie peut seul y mettre fin et rendre à Rome Tordre et la sécurité, conditions indispensables de vie ; il dit les grands faits militaires qui, après la victoire d'Actium, assurent à l'empire ses frontières : la prise d'Alexandrie, les défaites des Cantabres, des Vindéliciens, des Rhétiens, les humbles protestations des Parthes, des Bretons» des

peuples les plus lointaÎDs ; mais, dans tous ces soccèsqoi conduisent à la fermeture du temple de Janus, il aime81l^ tout à chanter le gage de la gloire de l'Italie et de la tnn> quillité du monde ; il s'attache à célébrer les bienfaits qae cette pacification permet au prince de répandre en toos lieux, son administration vigilante et tutélaîre dont profitent et la grande ville et les provinces, les efforts faits par lui pour résister à la corruption des mœurs et ramener.par des lois réformatrices, avec le culte antique des dieux» lei fortes vertus des ancêtres. Le passé, dans lequel ont véea les grands hommes à qui Rome doit ses commencements et son merveilleux développement, reste toujours aies yeux l'exemple H suivre. Il prêche le respect des temples et des rites sacrés, la sainteté du mariage, la pureté des mœurs, la tempérance, la justice, le courage, la fermeté d'ùme, le dévouement à la patrie, la bonne foi et l'honneur. Il continue, en un mot, sur le ton lyrique, en la portant aussi haut que possible, cette prédication morale dont nous avons vu précédemment ses satires toutes remplies.

La nature do son esprit lui en faisait un besoin ; le fond de sa poésie est essentiellement moral, et si des odes les plus sublimes, où se trouvent en jeu les grands intérêts de la nation, nous passons à celles qui, adressées à des amis, ont un caractère plus privé, nous retrouvons, dans des proportions diverses, la même tendance philosophique, la même pensée. Dans ces pièces où figurent, avec les plus hauts personna^^'s comme Mécène, Agrippa, Messala, Pollion, et un assez ^rand nombre de consulaires, les poètes Virj?ile, Varius, Tibulle et d'anciens compagnons do jeunesse tels qu(i Pompeius Grosphus, Plotius Numida, Sestius, etc., soit qu*il les console en certains moments de lassitude ou dMnfortunc, soit qu'il les félicite en leur prospérité, ou qu'il leur exprime le regret de les voir partir, ou qu'il leur dise le plaisir de leur société, à chaque instant est traitée par lui quelqu'une des idées générales et éternelles ([ui prêtent tant d'éloquence à l'enseignementde

la sagesse. « La fortune, leur dit-il, est iacoostante ; mais elle n'est que Tinstrument de la Divinité, dont on ne saurait avec un cœur assez pur implorer la miséricorde et dont tout homme pieux doit recevoir les bienfaits avec reconnaissance, les disgrâces avec soumission. Pour se soumettre ainsi à la volonté divine, il faut, avant tout, savoir mettre un frein à ses passions, à ses désirs, et obtenir Tem* pire de soi-même. Ne cherchez pas les grandeurs, la puissance, réclat et le bruit, toutes choses qui ne sont qu'apparence et qui tuent la réalité : le vrai bonheur, et qui est à la portée de chacun, consiste dans la tranquillité de l'âme, c'estrà-dire dans la modération en tout. Aimez la frugalité et la vie des champs ; réfugiez-vous dans le sein de la nature; fuyez la mollesse qui favorise les mauvais penchants; et par l'habitude, par l'éducation, armez-vous de fermeté, acquérez cette force qui fait la vertu, qui rend rame inébranlable dans les snccès comme dans les revers, sans laquelle nul n'est véritablement heureux. Est-ce à dire qu'il faille pour cela vous priver des jouissances de la vie? Que non pas. Sachez, au contraire, vous débarrasser des soins importuns ; saisissez le plaisir au passage et retenez-le près de vous le plus possible ; qu'aux heures sérieuses succèdent des heures de gaieté; la nature ne défend ni les chansons, ni l'amour, ni le vin dont l'usage modéré détend l'esprit et dissipe les chagrins, y^

Tel est l'enseignement général qu'il répand dans ses odes amicales, et jusque dans ses morceaux galants ou bachiques s'insinuent les plus graves pensées. Car si, n'ayant abusé de rien au point d'en être rassasié, il n*éprouve aucun dégoût pour les plaisirs, il ne ressent non plus aucune frayeur de la mort; sans la braver, il s'apprête fermement à répondre de bonne grâce à l'appel inéluctable qu'elle lui adressera, et, loin de trouver dans cette prévision certaine du moment fatal le motif d'une infinie tristesse, il y voit» gr&ce à sa philosophique résignation, celui de jouir plus volontiers des joies qui lui seront bientôt enlevées. Les avis qu^il donne là-dessus à ses maîtresses comme à ses amis

310 LIVKE TROISIÈME. Cil. V, 7.

ne varient pas. Aux unes il rappelle, avec les ravages que la vieillesse ne tardera pas d'exercer sur leur beauté, la foDe qu*il y aurait pour elles à ne point profiter des charmes de leur jeunesse, et il leur dit volontiers comme Ronsard en ces vers d'une de ses jolies pièces :

Incontinent tu mourras; Lors tu te repentiras De m'avoir été farouche.

Aux autres il explique que, la vie étant courte, le passé sans retour, et la nécessité du trépas égale pour tous, ils doivent, sans excès d'ailleurs, user du présent et ne pas trop s'inquiéter de l'avenir. Les idées de la fragilité de l'existence et de l'inflexible loi de la mort, qui pour d'autres détruiraient le bonheur, deviennent chez lui un moyen de le produire, pnrce qu'il les conçoit, non pas avec l'esprit sans consistance d'un jouisseur vulgaire, mais avec la calme sérénité d'un sage.

Cette morale, attrayante d'elle-même par la modération qui en est le principe, attire d'autant mieux et en même temps se prête d'autant plus à la poésie lyrique qu'elle est chez lui rotlV't original de ses propres sentiments, chacun de ses poèmes, en général, faisant entendre comme un cri de son âme. Ses plus belles exhortations aux vertus civiques seraient restées sans valeur si. pour ses odes nationales et religieuses, le patriotisme n'avait fortement vibré dans son cceur. Le plus grand charme des morceaux adressés à ses maîtresses naît de la vérité de l'expression de ses tendresses, de ses dépits et de ses colères. Et le cont(»nu des pièces dédiées à ses intimes ne nous touche^ tant que parce qu'il a chaudement ressenti l'amitié àtoutes les époques de la vie, se montrant ainsi un des plustiignes interprètes de cette douce et vigoureuse alfection qui, ditil, brise rinégaliié des rangs et des fortunes, résiste an temps, à l'absence, à tous les événements et fait de nos amis une partie de nous-même. La fidélité avec laquelle

ses odes, telles qu*un miroir, reflëteat ses impressions, ses opinions, sâ condaite, nous est une preuve incessante de la sincérité de ses réflexions philosophiques qui, par là, prennent, avec une force de persuasion peu commune, un agrément tout spécial.

Mais si ces éloges de la sagesse, séduisants de mesure, et cette apologie du plaisir, délicate et sobre, tiennent à une disposition naturelle au poète, à la tournure particulière de son esprit, avec quelle habileté ne les a-t-il pas présentés et quelles formes poétiques n'a-t-il pas su leur donner! Il y a là un travail artistique parfait qui disparaît aux yeux de quiconque n'en fait pas la recherche. Notre longue analyse en a montré les détails : vous avez vu les procédés de cette composition fière, élégante, audacieuse sans désordre, enthousiaste sans exagération ; vous avez pu remarquer les divers éléments qui y entrent, les lieux, pour me servir de l'expression des rhéteurs anciens, qui en procurent l'argumentation, les sources, en un mot, d'où en sont puisés les développements et les ornements.

La plus féconde est la mythologie qui fournit à plusieurs odes le sujet tout entier, à d'autres de longs épisodes, à toutes, en général, des allusions, des comparaisons, des expressions imagées. Sans pouvoir être pour Horace ce qu'elle avait été pour les poètes grecs, ses modèles, le fond à la fois et de la religion et de l'histoire nationales, elle restait néanmoins un moyen puissant d'agir sur les esprits, puisqu*ils en avaient l'entière intelligence et que, par les cérémonies du culte public, non moins que par les repré" sentations théâtrales et la vue des chefs d'œuvre apportés de la Grèce, les idées qu'elle exprimait et le langage qu'elle employait rentraient, non pas seulement dans les habitudes de la vie littéraire d'une société d'élite, mais dans celles de la vie quotidienne de tous. Il la complétait, d'ailleurs, en y i^outant ce qu'elle ne pouvait donner* Ses souvenirs patriotiques paraissent à chaque instant dans ses vers au milieu des développements mythologiques : Junon, haranguant l'assemblée de l'Olympe, devient^ à propos dllion.

rintcrprète d'uno tradition populaire des Romains; Jupiter, (iui signale sa souveraineté céleste par les éclats de la foudre, prend pour lieutenant sur terre Auguste dont les conquêtes ressemblent à des coups de tonnerre qui aTe^ tissent le inonde de la toute-puissance de l'Italie ; et de même qu'à Hercule, à Pollux, à Bacchus» aux demi-dieui de la Grèce la vertu de la persévérance ouvre le chemin du ciel à Romulus, aux héros de Rome.

La géographie, l'astronomie, l'astrologie, bien qu'en moindre abondance que la mythologie, ne laissent pas, elles aussi, de servir à la composition et à la parure doses odes. Non pas qu'il en use jamais pour faire montre d'émdition. Les détails géographiques qu'il donne sont naturellement amenés par les sentiments qu'il exprime : vib souvenirs des régions qu'il a jadis visitées, préférence marquée pour des lieux qu'il aime ou qu'il aimerait i ha1)iter, amour dn pays natal, orgueil patriotique que loi inspire la vaste étendue des frontières de l'empire. L'astronomie n'est pas non plus pour lui un domaine scientifique : mais, s'il a à parler des heures du jour, des saisons et des travaux successifs de l'année, comme les astres qui les rùgloutsont liés étroitement à des traditions religieuses qui leur ont fait donner des noms do divinités, il profite, sans CD abuser, des périphrases et des images que lui permettent ces légendes poétiques des premiers âges, si constamment suivies par les poètes grecs et latins, ses prédécesseurs, ot si vivantes encore dans le langage usuel de son temps. Il eu agit de même avec l'astrologie, science chaldéenne, qui alors était tout à fait en crédit à Rome et à laquelle la crédulité publique^ même dans la haute société, attribuait le pouvoir de lire dans le ciel les oracles de la destinée des hommes.

Tous ces détails, de quebjue source qu'ils proviennent, il les dépeint, il en donne la représentation sensible. Car la description est l'ornement continuel de sa poésie lyrique. Rien de plus fréquent dans ses odes que la peinture des divers phénomènes de la nature. Ses tableaux de prédi-

lection sont celui des beautés riantes du printemps, celui des tristesses et des rigueurs do Thiver : il aime à symboliser ses idées sur l'instabilité de la vie, sur les effets destructifs de la vieillesse et de la mort succédant rapidement aux charmes de la jeunesse. Mais, comme le remarque Patin, nulle part il n'est descriptif à la manière des modernes. « Jamais, dit cet habile critique \ il ne décrit pour décrire; il n*est jamais long, il s'co faut de tout, minutieux dans ses descriptions. Sa manière est celle de Virgile, celle que Tun et l'autre avaient empruntée au goût des Grecs, et qui remontait, par la tradition, au maître commun de tous, le grand Homère. Le plus souvent, une épithète caractéristique, d'autres fois un petit nombre de circonstances, choisies parmi les plus frappantes, rangées dans l'ordre qui les découvre à une observation rapide, groupées do telle sorte qu'elles révèlent l'idée de l'ensemble, et que le tableau, largement ébauché par le poète, s'achève dans l'esprit du lecteur, voilà la vraie, la grande description de Virgile et d'Horace. »

Les qualités de la langue et du stylo contribuent pour beaucoup à Tattiraute beauté de ces petits poèmes. A mesure que l'inspiration du poète devient plus puissante, sa langue en effet montre aussi plus de richesse, de souplesse et do précision. Sans admettre le mélange naïf du grec et da latin pratiqué par bon nombre d'écrivains antérieurs, il n'emprunte plus au vocabulaire hellénique que quelques noms propres, trois ou quatre adjectifs tirés de noms propres et un très petit nombre de noms communs entrés dans l'usage ou d'expressions techniques difficiles à remplacer. Mais, dans le désir d'enrichir et d'assouplir 1 idiome national, il fait un usage fréquent et hardi de certaines tournures familières aux Grecs lorsqu'il les juge préférables aux équivalents du latin; et puis il invente, il crée, avec non moins de hardiesse que de goût S en prenant soin de

(1) Études sur la poésie latine, l** partie, ch. xiii.

(2) «... et pleous est Jucuoditaiis et gratiœ, et variis ilgum et verbis teeiUBidme audax. » Quiniïl, , Inst. orat,, X, 1.

se conformer, dans la syntaxe et daos la construction des phrases comme dans la composition des mots, aux procédés ordinaires à l'hellénisme. On peut dire qu'il accomplit dans ses odes la fusion des syntaxes des deux idiomes avec une telle harmonie, une telle perfection qu'on ne saurait concevoir une langue aussi proche du grec quoique foncièrement et correctement latine. En môme temps, il arrive à établir entre son style et sa pensée une si exacte adhérence que ses idées nous sont rendues avec une netteté complète et dans toute leur plénitude. La vivacité des débuts, l'importance ou Ténergie des fins de pièces, le relief donné à certains rejets, à certaines inversions, l'art de tirer parti des mots en les renouvelant par la place, par le voisinage, par d'adroites alliances, voilà ce qui projette sur la forme le pur éclat de cette précision qui, charme continu, ne laisse dans l'ombre aucune partie du fond.

Ajoutez qu'à la science du style se joint celle de la versification. Vous l'avez vu partout ce que je vous ai dit de l'attention apportée par Horace à doter la poésie ly riquedes Romains d'un nombre considérable de vers et de combinaisons strophiques, non seulement imités du lyrismegrec, mais appropriés par des corrections et des règles savantes de son invention au génie de la langue latine. Vous avez même pu remarquer, dans l'examen successif que nous avons fait ensemble des odes classées avec soin par sujets\ combien plus nettement que chez les Grecs chaque genre de sujets correspond à un genre particulier do strophes. De cette remarque a l'appui de laquelle M. René Pichona donné des preuves dans un excellent article de la.Jievue4e Philologie *, il ne faudrait pas, bien entendu, tirer des règles toutes spéciales et trop précises à propos de chaque mètre, comme l'avait osé Ad. Schiller dans son Élude sur les mèlra

{\) Avant 00 classoinent pur sujets je n'avais pas négUgé de désigner, dans l'êduinéiMtion des diverses strophes, le mode rythmique auquel appa^ tient cha<iuc ode.

(2) Avril l«l)3.

lyriques d* Horace, ce q[âi a mis M. 0. Riemann, son éminent traducteur, dans la nécessité de le contredire k plusieurs reprises *; mais il est permis de répéter avec M. Pichon que des trois modes principaux, lasdépiade, l'alcaïque et le saphique, il est fait, en général, dans les odes une application distincte. Le r}'thme asclépiade, plus tendre, plus conforme à la poésie anacréontique et élégiaque, est celui qui semble à Horace convenir le mieux à l'expression des sentiments personnels et familiers ; il en use d'ordinaire pour dire ses espérances, ses ambitions, ses projets, ses amitiés et surtout ses amours à tous les degrés, depuis le simple désir passager, avec la satisfaction qu'il en reçoit, Jusqu'à la passion avec ses dépits et sa jalousie. Le mètre alcaïque, vif, varié, plus ample que le saphique parce que, le quatrième vers étant aussi étendu que le premier, il n'y a point de pause entre deux strophes, est de nature, selon lui, à se prêter plus aisément aux vastes périodes, aux mouvements prolongés, à traduire l'enthousiasme et les pensées élevées avec une énergie plus soutenue : il aime à s'en servir dans les odes patriotiques et nationales, dans celles qui doivent prendre un caractère de haute et grande éloquence. Au contraire, le mètre saphique, plus lent que les deux autres, est réservé par lui aux sujets qui demandent le moins de fougue ou plus de calme et de gravité : il l'emploie parfois dans des odes amoureuses pour quelque passion attiédie ou apaisée ; parfois dans des odes amicales pour quelque sage leçon de morale; et souvent dans des hymnes religieux proprement dits tels que le Carmen sœculare ou dans ceux des sujets nationaux qui> comportent de graves préoccupations religieuses. Ainsi, jusque dans le choix des rythmes, la forme s'adapte à la pensée, de sorte que rien ne manque à l'exacte correspondance de la beauté extérieure de l'œuvre avec celle du fond.

En nous rendant compte de toutes les qualités qui produisent cette perfection d'ensemble, ne faut-il pas que

(I) Trad. de M. 0. Riemann, 1883, Préf., p. m et noie p. Go.

316 LIVRE TROISIÈME. GU. Y'^^li.'

nous comprenions aussi la haute iàée qu'il conçoit da lyrisme, de la glorieuse mission des poètes et de leur immense pouvoir? Ne sommes-nous pas obligés de reconnaître avec lui que la grande poésie est une inspiration divine* que rien ne peut résister à son empire» que les chants des vrais poètes ne meurent point, et qu'en distribuant les couronnes de la renommée, ils communiquent i tout ce qu'ils célèbrent leur propre immortalité ?

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