CHAPITRE VI
Les ëpîtres.
I. Différence entre les Épitres et les Satires malgré lear dénomioatioD eomiDuoe de Sermones, — II. Analyse des vingt épitres dont se compose le premier livre. — III. Le deuxième livre. Épttre à Auguste; motifs du choix du sujet qui y est traité; question littéraire. Épttre à J. Florus. — IV. Épttre aux Pisons^ improprement appelée Art poétique» Injustes critiques causées par cette fausse dénomination. Analyse du poème. Nombreuses imitations de Boileau. Peut-on comparer ce poème à VArt poétique de celui-ci? Horace y a-t-il suivi un modèle avec exactitude? — V. Perfectionnement continu d*Horacc dans sa langue et sa versiûcation comme dans son caractère et son enseignement tant moral que littéraire. Conclusion.
En se livrant à la poésie lyrique, Horace n'avait jamais laissé que pour un temps la muse plus modeste et plus familière qu'il appelait Musa pedestris et qui lui avait inspiré ses premières œuvres, les deux livres desSatires. Seulement ces sortes d'entretiens où, sous le désordre apparent d*une conversation, l'analyse fait découvrir des procédés artistiques non moins savants que dans lesOdes elles-mêmes, s'étaient sensiblement modifiés, s'étaient transformés en EpUres, Sans conteste, ils appartenaient toujours au même genre de poésie, le genre didactique ; et le fond moral de renseignement ne pouvait jamais être, dans les Ëpîtres comme dans les Satires, que les principes auxquels le poète avait été amené par sa nature, par la lecture des philosophes, par ses études, par ses réflexions et par l'expérience
318 LIVKE TROISIÈME. CU. YI, 1.
de la vie; ce qui explique suffisainment pourquoi il ne cessait do les confondre sous la dénomination générale de sennones et pourquoi, conformément à cet exemple, d'aociens scoliastcs leur ont indistinctement attribué le nom commun d*eclogx.
On se tromperait singulièrement, croyons-nous, si l'on tirait de cette application d'un même nom aux deux séries de compositions la preuve que, dans la pensée d'Horace, elles DO formaient qu'un seul et même ouvrage. Plusieurs commentateurs, entre autres Dacier et Wieland, sont pourtant tombés dans cette erreur et n'ont voulu reconnaître entre les uns et les autres aucune différence que celle qui peut distinguer dans la disposition et la suite logique d'an ouvrage la première partie de la seconde. Le tout, disentils, est l'exécution d'un plan tracé d^avance et savamment suivi ; Horace, ayant arrêté le dessein d'édifier un système do morale, commence par faire table rase des vices et des travers de Thumanité et procède ensuite à Tcxposé de sa doctrine : de là deux parties. Tune de dialectique et polémique ; l'autre de théorie et dogmatique. Mais deux objections des plus graves s'élèvent contre une affirmation si nette. D'abord qui ne voit combien elle est en contradiction avec le caractère bien connu d'Horace? Gomment concilier avec sa manière de composer et d'écrire ses petits poèmes au jour le jour la préméditation d'une vaste entreprise et la persévérance à l'exécuter? Comment lui supposer la prétention d'établir le plus dogmatiquement du monde tout un système, à lui qui était si peu systématique qu'il ne cessait d'aflirmer sa préférence pour un éclectisme dont le premier principe est de ne point s'astreindre à jurer sur la parole d'un maître ?
Nuilius addictus jurarc in verba magistri.
Ap/.^^, f, i, V. 14.
Ne serait-ce pas vouloir affubler de pédantisme Yhomjùe dont les aimables et gracieuses qualités jurent. le plus
ouvertement avec la lourde et désagréable affectation d'une science au ton tranchant? Et puis rien n'est plus faux» en somme, que cette séparation absolue entre la polémique des premiers sermones et le dogmatisme des dernîers, si tant est qu'on puisse se servir du mot prétentieux de dogmatisme à leur propos. Parce que, d'un côté, Horace argiieet réfute davantage et que, de l'autre, il s'attache plus à insinuer et à enseigner/ les deux éléments,' dans des proportions différentes, ne s'en retrouvent pas moins des deux côtés à la fois. Rappelez-vous les leçons qu'exposent cer« taines Satires, telles que le remarquable portrait du sage* mis dans la bouche de Dave ' et les admirables paroles du< campagnard Ofellus sur ladignité de l'homme ^. Par contre,. vous rencontrerez dans les Épîtres bien des traits de verve malicieuse, par exemple, lorsque par une allusion plaisante à la qualification injurieuse dont usaient les Stoïciens à l'égard des Épicuriens, il se montrera à TibuUe comme- « un homme bien gras, bien soigné, tout reluisant d'embonpoint,... véritable pourceau d'Épicure».
Me pinguem et nitidum bene curata cute vises,
, Epicari de grege porcum ;
Epist., I, 4, V. i5-lC.
OU lorsqu'il dépeindra le sage « n'ayant de supérieur que Jupiter, riche, libre, honoré, beau, roi des rois enfin... et. se portant à merveille à moins que le rhume ne le tourmente »,
Sapiens uno minor est Jove, dives.
Liber, honoratus, pulcher, rex denique regum ; Praccipue sanus, nisi guum pituita molesta est.
EpisL.l, l,v.i06-108.
La vérité est que le perfectionnement produit dans son caractère et dans sa raison par l'âge et par ses efforts vers.
(1) Sat., II, 7.
(S) Sat., Il, 2.
^20 .Liy HE. TROISIÈME. CU. VI, 1.
le bien amena le complément d'une évolution dont nou avons constaté déjà le commencement dans la companîson du deuxième livre des Satires avec le premier. Vous avez vu < combien d'un livre à l'autre ses idées s^étaient dès lors modifiées et combien en même temps à 1 apretè railleuse des propos avait succédé une critique de meillear aloi. Le progrès de la pensée continuant et la violente in- . pétuosité mise d'abord à la poursuite du mal concordant de moins en moins avec la modération croissante de son . esprit, il en vint, non pas à abandonner complètement sa malice, mais à Tamortir considérablement pour se consacrer surtout à la recherche du bien et du beau. Gela eit vrai, non seulement pour les questions philosophiques et morales, mais aussi pour les questions littéraires. Dans les Satires, il avait malmené, avec non moins de vivacité que toutes les personnes vicieuses ou ridicules, les mauvais poètes, les envieux, et les détracteurs de la nouvelle école ; dans les Êpîtres, il ne leur décocha plus d'épigrammes que de loin en loin, il considéra plutôt d*une manière intrinsèque l'art de la poésie et prit pour but d'en établir rhistoire et les principales règles. Cependant, malgré cette manière nouvelle d'envisager toutes choses. Comme, après tout, les éléments d'étude ne variaient guère, et comme aussi il tenait à constater qu'il ne voulait point s'élever au-dessus du ton de la conversation précédemmentadopté, il continua d'appliquer à ses nouvelles compositions la dénomination d'entretiens ; mais cet emploi du même titre ne vise évidemment que ce qu'il y a de similaire dans les deux séries d'écrits, il n'indique en aucune. façoaracoomplissement d'un plan dont toutes les parties, quelques différences qu'elles présentent, auraient été prévues et conçues dès l'origine.
La satire et répitre d'ailleurs, sans être d'essences contraires et pouvant parfois se rencontrer et s'unir étroitement, sont deux variétés bien distinctes du genre didactique.
(1) cr. plu<f haut, |Kigt? llii sq
UVRE TROISIÈME. Cil. VI, 2. 321
Le domaine de la satire cest beaucoup plus restreint: la correction dos vices et des ridicules de rhumanité, voilà son unique objet. L'épître, à l'occasion, peut tendre au même but et devenir satirique, mais les sujets qu'elle embrasse sont innombrables, de sorte que, s'il lai est loisible de se rapprocher de la satire, rien ne l'empêche de s*en écarter absolument. Une autre distinction qui les différencie, c'est que la satire n'a presque jamais d'adresse et que, même lorsqu'elle est envoyée à une personne déterminée, elle ne l'est ordinairement que par forme de dédicace, tandis queTépître est toujours adressée à quelqu'un dont le caractère et les conditions de vie sont en rapport intime avec le sujet qu'elle traite et reçoit ainsi de l'influence exercée sur elle par chaque destinataire une couleur plus changeante, une plus grande variété d'idées. Or ces différences marquées des deux genres se retrouvent dans les deux séries des Sermones, et Horace, tout en les désignant par la même dénomination générale pour les raisons que je Tiens de dire, ne laissait pas, lorsque l'occasion s'en présentait, de donner aux compositions de l'une, le nom de Salurae\ à celles de Tautre celui à*Epislulœ^, Au surplus, ces dernières portent leur titre particulier d* Epîsiulas dans tous les manuscrits.
L'analyse va nous montrer combien à la maturité plus nette des idées s'y joignent aussi les qualités d'une forme plus pure et plus soignée.
J'ai expliqué, dans le chapitre afférent à la chronologie des œuvres complètes du poète^, comment les épîtres furent
(i) Sat., Il, 1, V. 1; II, 6, V. 17. .
(2) Epist, II, 2, V. W.
(3) Voir plus haut, pp. 81^ sqq.
322 LIVHK THOISIÈME. CH. VI, t.
publiées OD doux fois et comment la pièce adressée au Pisons sur l'art do la poésie resta en dehors du second livre, dont la publication ne suivit celle du premier qu'après un assoz loQ{? intervalle de temps.
Le premier livre, de beaucoup le plus considérable, puisqu'il compte deux fois plus de vers que le second, se compose de vingt pièces. Prenons-les dans l'ordre établi par les éditions.
L'épître 1 est adressée à Mécène. C'est à lui, dit Horace, qu*ont été dédiés ses premiers vers, c'est lui qui doit recevoir les derniers :
Prima dlclc mihi, summa dicende Camena.
La pièce a donc bien Tair d'être, comme la première dn livre I des satires, la préface du recueil, et il est probable, ainsi que Ta supposé Scaliger, que, quoique placée en tête des autres, elle n*a été composée qu'après elles. Mécène apparemment avait réclamé de nouvelles odes: et Horace semble, par le début, lui signifier que, sentant les approches do la vieillesse, il s'apprête à renoncer pour toujours aux chants lyriques. « J'entends, explique-t-il, la voix de la raison qui me crie de dételer mon coursier vieillissant, de peur (|u'il ne s'abatte essoufflé dans l'arène au milieu des rires du public ».
Ksi mihi pur^^alam crcbro qui persoDet aurem : Solve soncHcentem mature sanus equum, ne P(>ccot ad extremum ridendus et ilia ducat >.
Le vrai, Thonnéte, voilà ce qui désormais l'inquiète; »e consacrer uniquement à la recherche de la sagesse, en
(1) Hoilcaii a imité tout ce début daos la première partie de m X* ÊpUrt: .Malheureux! laisse en paix ton cheval Tieillissaol, Do peur que tuut à coup efflanqué, sans haleine. Il ne laisse, en tombant, son maître sur Taréne.
toute liberté et sans s'astreindre à jurer sur la parole d'un maître, voilà son projet ; et Ton ne saurait concevoir de désir plus ardent que celui qu'il a de conquérir ce trésor de la vraie science, que, pauvre ou riche, jeune ou vieux, nul ne néglige jamais sans danger (v. 10-26). Sans doute il ne faut poiot compter atteindre le maximum delà sagesse; mais n'est-ce pas beaucoup déjà que de faire quelques pas dans cette voie? De quelques passions que soulfre notre âme, il n'en est point d'incorrigible pour qui consent à écouter les bons conseils, et c'est déjà une vertu que de fuir le vice, un commencement de sagesse que de s'être dégagé de l'erreur :
Virlus esl vitium fugere, et sapientia prima
Stullilia caruiâse.
Mais on méprise les bons conseils et l'on se soumet à mille fatigues de corps et d'esprit pour se procurer la richesse dont la sagesse enseignerait la vanité. De l'or, de l'or I tel est le cri général. De l'or d'abord, la vertu ne vient qu'après, et peu importent les sentiments, la conduite, l'éloquence, la probité; s'il manque quelque chose aux quatre cent mille sesterces exigés par la loi, on restera plébéien. Comme si à la loi Roscia n'était point préférable la chanson des enfants, que jadis sans doute répétaient les Curius et les Camille, et qui dit : « Tu seras roi, si tu fais bien. » Le poète ici trouve de nobles accents pour parler de la vertu, « ce mur d'airain derrière lequel l'honnête homme peut se retrancher^ avec sa conscience sans reproche, son front qui n'a à pâlir d'aucune faute » ; et il oppose vigoureusement à la vile maxime du vulgaire, « enrichis-toi, honnêtement si possible, sinon n'importe comment », les leçons qui nous exhortent et nous apprennent à élever un firont libre et ferme devant les insolents caprices de la fortune (V. 42-69) ^ 11 prévoit alors la question de ceux qui
(1) Voir Appendice ccucviii.
s'étonneront de le voir d'un autre avis que tout le peuple romain et il trouve sa réponse dans l'apologue le Lion w- Iode et le Renard, vieille fable d'Esope à laquelle Lacilin avait déjà fait allusion', que devaient répéter chez la Grecs et chez les Latins Babrius et Phèdre et dont La Fontaine nous a donné la version française, c Je ne partage pas vos sentiments, leur répond-il, parce que je su comme le renard qui refusait sainement d'entrer dam l'antre dulion aprèsavoir observé que toutes les empreintei de pas annonçaient qu'on y était entré, mais qu'aucune ne prouvait qu'on en fût sorti ».
Quia me vestigia terrent Omnia te adversum spectantia, nuUa retrorsum *.
Il part de là pour affirmer qu'il ne suivra les traces ni des fermiers des revenus publics, ni des captateurs de testaments, ni des usuriers, ni de tous ceux qui par mille et mille moyens poursuivent cette richesse si convoitée (v. 76-80). Si encore, ajoute-t-il, les hommes avaient toujours les mêmes goûts, les mêmes projets! mais chacun en change à chaque instant et le pauvre non moins que le riche cherche le bonheur dans la satisfaction de caprices successifs (v. 81-93). L'inconstance humaine est même si générale qu'elle passe inaperçue et qu'on ne songe jamais à la relever, pour la corriger, chez l'ami à la perfection morale de qui on tient le plus. Horace, en ce moment, faisant comme d'ordinaire un retour sur lui-même, avoue
(I) cr. Lucil., UiO, L. XXX, HO M. : Leonem scgrotum et lassum... dedaeU tiiin vui'e leo : • Cur tu ipsa venirc Nou vis hue ? ». . . i Quid sibi vnll, quare fit, ut iiitrovursus et ad te Speetenl atque ferant vestigia se omoii prorsus? »»
(t) a. La Font., Fftbi, VI, Il :
Mais daos cet autre Je vuis furt bien comme l*on entre Et no vois pas comme on en sort.
que, sous le rapport de rinconstance, il ii*est pas moins extravagant que les autres* et trouve une preuve du peu d'attention qu'on prête à ce travers dans ce fait que Mécène, qui pourtant le raillerait volontiers pour le moindre écart dans le soin de sa toilette S ne croit pas, malgré tout l'intérêt dont il l'honore, devoir l'avertir sur ce point (v. 94-105). Après cette confession personnelle qui enlève an philosophe tout air de pédagogue et dont en même temps il se sert habilement pour témoigner à son puissant ami son entier attachement, comme conclusion, il résume en trois vers (v. 105-108} tout le bonheur du sage, mais non toutefois sans finir par un petit trait satirique contre l'absolutisme de la doctrine stoïcienne dont il vient pour» tant d'exprimer certains préceptes avec une véritable éloquence.
Nulle part, en effet, il n'a peut-être exposé sa philosophie avec plus de clarté que dans cette épitre préface. Il y explique qu'il entend conserver la liberté d'aller d'un sj^stème à un autre pour puiser en chacun ce qu'il y trouve de
(1) Ce que dit Horace de son inconstance ;
... Quid, mea quum pugnat sentenlia secum; Quod petiit, ^pernit ; repelit, quod nuper omisit ; iEsttiai, et yilœ disconvenu ordine toto ; Diruit, aediflcat^ mutât quadrata rotundis ?
a été imité par Boileau dans deux passages, assez éloignés Tun de l'autre, 4ie sa VIII* Satire :
liais l'homme, sans arrêt dans sa course insensée, Voltige incessamment de pensée en pensée; Son cœur, toujours flottant entre mille embarras, Ne sait ni ce qu'il veut ni ce qu'il ne veut pas. Ce qu'un jour il abhorre, en l'autre il le souhaite.
Tout lui plaît ou déplaît, tout le choque et l'oblige ; * Sans raison il est gai, sans raison il s'afflige;
Son esprit au hasard aime, évite, poursuit. Défait, refait, augmente, ùte, élève, détruit.
<2) Rappelez-vous que Mécène avait écrit un ouvrage De cultu sue.
320 LIVRE TROISIÈME, CU, Vï, 2-
moiIlcur.|II déclare hautement qu'il ne marche sous aacon drapeau, qu'il ne s'attache à aucune école,
Ac ne forte roges, quo me duce, qao larc tuler ;
et SOS déclarations ne sont pas sans analogie avec ceUes qu'avait fait entendre Cicéron disant qu'il ne voulait ni faire abandon de son propre jugement^ ni se contraindreà soutenir des thèses en quelque sorte commandées, ni ressembler (\ ces sectaires qui « vers quelque doctrine queles ait, pour ainsi dire, poussés le vent, s'y accrochentcomme :\ un rocher* ». Son éclectisme lui réservée le droit de se Laisser doucement retomber dans la morale d' A ristippe,
Nunc in Arislippi furlim pnecepta reltibor,
mais laisse sentir qu'il est partisan de la vertu véritable et qu'il ne condamne, en somme, dans l'école de Zenon que la séchcTOssc ot l'excessive rigidité des paradoxes qui en ont outré les principes. Aux idées profondes qu'il expose, il sait d'ailleurs joindre dans ses paroles à Mécène un agréable 1)adiDa.ire. et la pièce est avec raison considérée non seul(>inent comine une des plus importantes au point de vue philosophiciue mais comme une des meilleures poar renchaînement des parties, la composition et le style.
L'épitre 2, Trnjani bclli scriptorem^ est adressée à l'aîné dos lils (le ce Lollius dont nous avons eu à parler au sujet de Todo IV, 9, Te forte credas. Ce jeune homme n'avait pas alors complété ses études et suivait encore les leçons des rhéteurs : lluracis par amitié peur son père, lui écrit une épitro roniplio de sages conseils et, afin de se mettre bien à sa porté»», s'iuspire do Ja lecture qu'il vient de refaire,
(1) Cic. Aifid.y II, ;) : n Ad qiKimciimquc sunt disoiplinam quasi teinpostnto (hlati, ad r:iiii, taniiunin îid saxiiin, adhiercrscuiit. » — Voir W pulio, tuin. Il, pp. iW-i:n>.
pendant un séjour à Préneste, de toutes les œuvres d'Homère, que les rhéteurs se plaisaient à, citer constamment dans leurs écoles.
Les poèmes d'Homère, commence-t-il par lui dire, enseignent la morale et la sagesse plus nettement et mieux que les livres de Chrysippe et de Crantor. L'Iliade nemontre-t-elle pas tous les désordres que produisent l'amour, la eolère et les folles passions des hommes, ainsi que tous les maux que l'insanité des chefs * fait retomber sur leurs peuples? Dans l'Odyssée, au contraire, ne voyons-nous pas ce que peuvent la constance et la prudence d'un homme assez fort pour résister aux coups de l'adversité, assez sage pour ne point boire, comme ses compagnons, le breuvage enivrant de Circé? (v. 1-26). L'Odyssée lui rappelant l'insouciance des amants de Pénélope et des courtisans d'AlcinoiJs qui livraient toute leur vie aux molles voluptés, il la compare à celle du commun des hommes qui ne vaut guère mieux, en dit les tristes effets etl'urgence du remède qu'on doit apporter à un tel état d'àme. ^ Mets-toi à Tœuvre, s'écrie-t-il ; ose entreprendre d'être sage ; dès qu'elle est commencée, la besogne est à moitié faite, taudis que remettre au lendemain le moment de bien vivre, c'est ressembler au paysan qui, ayant à passer un fleuve, attend la fln des eaux, qui coulent et couleront à jamais (v. 27-43).
Dimidium facti, qui cœpit, hnbel* : snpere aude ^; Incipe. Vivendi rectequi prorogat horum,
(1) Ce vers si vrai et d'une si belle Trappe qu'il en est devenu proverbial ; ■ Quiquid délirant rcges, plcctuntur Achivi », a été imité par Phèdre et par La Fontaine dans la morale de la fable intitulée par celui-ci Les deiujo Taureaux et une Grenouille : •* Humilcs laborant, ubi patentes dissident •, a dit le poète latin ; et le nôtre {Fahl^ II, -i) : . i
De tout temps Les petits ont pàti des sottises des grands.
(2) Traduction d'un ancien proverbe grec : 'Ao/t, 6e -co'. t.jx'.^u 'rtavxô;, que cite Platon dans son traité des Lois (VI, p. 753 E) : ip/-^, yio Xi^e-ra-. jxiv fjjii^j Tavxà; èv xaî; T:apov;jLU'.; «pyo-j.
(3) Cf. Virg . -l:n., VIII, v. 364 : Aude, hospes, contemnere opes.
Rusticas exspectat, dum defluat amnis; at ille Labilur, et labetur in omne volubilis evum.
Après cette objurgation, il lui propose aussitôt an petit traité de morale où sont exprimés en moins de trente vers les avantages d'une vie sobre et de la modération dans lei désirs ; les maux causés par renvie, ravarice» la Tolaptè, la colère ; l'intérêt qu'il y a pour une âme à s abreuver de bonne heure d'utiles conseils, Tàme étant comme un Ta» d'argile qui conserve le parfum dont il est toatd*abonl pénétré. Fidèle toutefois à son principe démesure en toates choses, il l'avertit de ne point s'élancer dans l'étude de la sagesse avec une ardeur qui, si elle était excessive, cesserait d'être une vertu (v. 44-71).
Le mérite de ce petit poème tient à l'affectueuse urbanité des conseils qui y sont donnés au Jeune Lollius et à l'élégante concision des préceptes qui s*y succèdent rapidement Presque tous sont à citer comme des modèles de précision: Si noies sanus^ curres hydropicus^ si tu ne veux courir en bonne santé, tu le feras hydropique * ; — Quod scUis est eut coniingUt nihil amplius optel. As-tu obtenu le nécessaire, ne souhaite rien de plus; — Valeal possessor oporlel,si comportatis rehu bene cogitât uti. Avant tout il faut la santé à qui veut Jouir de l'amas de ses biens ; Sincerum est nisi vas, quodcutnque infundis acescit*, Dans un vase impur, tout ce qu'on verse s'aigrit ; — Nocet empta dolore voluptas. Fi d'un plaisir payé par la douleur ; — Semjyer avarus egH, Toujours l'avare est dans le besoin ; — Jnvidus alterius macrescit rébus optatif, L'envieux maigrit de l'abondance d'autrui; — Ira furar bretis est, La colère est la folie d'un moment ; — Animum rege^ qui, nisi paret, imperal ; gouverne ta passion ; si elle n'obéit» elle commande. — Il eût été impossible, ce me semble, de
(1) Les iiiêdccius ordounaicnt la course comme remède de l'hydropse. Cl. CcIs.Jll, 21.
(â) Voir une pensée analogue daus une comparaison do Lucrèce, De neU, ver., M, V. 17-23.
réduire plus brièvement en axiomes plus clairs, plus imagés et plus faciles à graver dans la mémoire les règles de conduite nécessaires au bonheur.
L'épître 3, Juli Flore, ne comporte pas autant de philosophie. Le destinataire en est Julius Florus, un des jeunes gensde grande espérance amis d'Horace, qui faisaient partie du cortège de Tibère envoyé par Auguste en Arménie pour rétablir Tigrane sur son trône. La fln de la pièce en indique le but, la réconciliation complète de Florus etdeMunatius* dontrintimité s'était momentanément rompue; maisHorace cache jusqu'au bout le motif qui la lui fait écrire et semble tout d'abord n'agir que pour recevoir en retour des nouvelles de la guerre et de Tibère (v. 1-8) comme de ceux à qui il s'intéresse le plus, du poète Titius, auquel il prédit un brillant avenir', et de Celsus^ qu'il serait bon, croit-il, de mettre en garde contre une propension trop grande à se parer de richesses puisées à la bibliothèque du Palatin (v. 9-20). 11 lui demande surtout ce que lui-même entreprend pour le moment et comment il use des qualités qui le rendent propre à toutes sortes de travaux (v. 20*25). Il en prend naturellement occasion pour appeler son attention sur la sagesse, que tous, grands et petits, ont intérêt à cultiver ; et, comme pour se rendre compte des progrès faits par lui dans le gouvernement de ses sentiments, il lui recommande instamment de lui dire si ses rapports d'amitié avec Munatius sont redevenus ce qu'ils doivent être, fermement fraternels (v. 26-32). Un mot de douce affection peureux deux, dont il se prépare à fêter un jour Theureux retour (v. 33-36), termine agréablement ce morceau dont rintention dénote un excellent cœur, et dont la composi-
(1) Sans doute ao flis du Munatius Plancus auquel est adressée l'ode I, 7, Laudabunt alii.
: (2) Nous ne possédons rien de lui.
• (3) Celsus Albinovanus, qu'il ne faut pas confondre avec Pcdo Albinova- DUt, ami d'Ovide. i
330 LIVItE TKOISIÈME. CU. VI, 2.
tion prouve chez lecrivaiQ un esprit égal à la bonté de rhomme.
L'épître 4, Albi, nostrorum sermanum candide judex, est un billet de seize vers adressé par Horace à son ami le poète Tibulle, pour le réconforter et le corriger, s'il le peut, de sa mélancolie. Les dieux, lui dit-il, lui ont accordé tout ce qu'une tendre nourrice peut souhaiter à son cher nourrisson : pourquoi donc ne pas savoir avec sagesse jouir comme d'un bienfait nouveau de chacun des jours qu'ils ajoutent à sa vie? Et il l'invite, s'il veut rire, à venir le visiter, lui promettant la vue d'un véritable pourceau d'Kpicure. La reconnaissance qu'Horace, par le premier vers, témoigne i\son collègue en poésie pour avoir apprécié avec bienveillance ses satires, le bel éloge qu'il fait de son talent en admettant sa supériorité par rapport à Cassiusde Parme* qu'il juge digne pourtant de la plus haute estime, l'habile délicatesse qu'il meta énumérer les diverses raisons qui doivent leconvaincre de son bonheur, et la joyeuse vivacité de la plaisanterie finale, que j'ai citée plus haut on entier*, tout dans la brève composition de ce charmant billet concourt au but qu'il veut atteindre.
Le Manlius Torquatus à qui est adressée l'épître 5, Si potes Archiacis (Ul vers), n'est autre que le destinataire de l'oJo IV, 7, Diffiujerc nives; le poète ici l'invite, pour le lendemain, anniversaire de la naissance de l'empereur, à venir, au déclin du jour, partager avec lui un repas, fru- <ral à la vérité et qui n'aura ni vins très vieux,ni lits somp-
(1) Ne (oiirondoz pas ce Cassius do Panne avec (^sius rtltrusque, poète ilillus et prolixe, qu'llonico a toujours soin de distinguer de sos humooymefi par un surnom, (if. Sat., l, 10. v. (»y.
(:2) î'a;^e iMD. — T.Vst d'uiio plaisanterie du même genre qu*avaJt osé (.icrron, dans son discours contre C. Pison, en rinterpeUantpar ces mots: ■( K{tirui'c nttMet\ tw hftrn productif non exschola; nouvel Épicurc, produit de l'clablr, et non de l'école. » In L. C, Pison.y i(i.
tucux, mais qui leur permettra néanmoins de se récréer l'esprit. II lui conseille donc de laisser là les soins de l'ambition et ce fameux procès deMoschus de Pergame dont il est en train de préparer la défense de concert avec Pollion; car à quoi sert la fortune, si l'on ne prend aucun plaisir?* Et n'est-il pas bon d'aller puiser quelque gaîté dans le vin qui exerce sur l'esprit une action bienfaisante ?* Il se promet, au risque de paraître peu sage, d'en donner lui-mêmel'exemple. Il prendra d'ailleurs tous les soins voulus pour rendre le repas aussi bien ordonné que possible ; tout sera d'une propreté exquise (nous reconnaissons là une de ses préoccupations constantes) ; et il n'y aura à craindre aucune langue indiscrète puisque les convives, bien assortis, seront leurs amis Butra, Septicius* et peut-être SabinusV s'il n'est pas retenu ailleurs par quelque beauté. Il le prévient enfin que plusieurs places, en petit nombre, afin de ne pas amener de gêne par une chaleur estivale, restent disponibles pour des ombres; et il lui recommande de savoir, à l'heure précise, s'évader de sa maison par la porte de derrière pour échapper aux importuns qui l'arrêteraient au passage dans son atrium, — Cette pièce, où n'est oublié absolument rien de ce que peut contenir une invitation à diner, est bien faite pour nous montrer l'aspect riant que sait prendre, à l'occasion, même dans ses épîtres,la sagesse d'Horace.
Avec l'épître 6, Nil admirari, réapparaît beaucoup plus de doctrine philosophique ; mais l'agréable ironie qui
(1) L*éIogc fait ici du vin peut être rapproché de celui que renrerinc rode 111, 1, O nata niecum. — Cf. DipliiL, apud Athen., II, ±
(i) Noms qui iiuus sont inconnus et (|u'un a vuulu pour cela, mais nrbitrairemcnt, remplacer par d'autres, ceux de Brutus par exemple et de Sepliniius dans réditiun de Lambin, 157U, :2« part., p. !235. — 11 y avait pourtant aoe famille Septicia bien posée à Home, puisqu'un chevalier romain de ce nom est mentionne dans Cicêron. In Verr.f III, U.
(3) S*agit-il d'Aulus Sabinus, poète ami d'Ovide? (l'est possible, mais rien ne le prouve.
règne dans toute la deuxième partie du morceau et la conclusion gaiement conciliante qui le termine ne laissent pas à la leçon exprimée avec tant de bonne humeur la moindre apparence de pédantisme. Nous ne savons pas au juste quel est le personnage du nom do Numicius auquel Horace ladresse, sans doute un de ses amis de caractère assez iD> constant et partageant quelque peu ses goûts et ses idées; en tout cas, il ne semble pas s attacher à relever chez loi de graves défauts ; il se contente plutôt de converser avec lui sur la meilleure manière de comprendre la vie. Il établit d'abord que le seul moyen d'être heureux serait de posséder la vertu qui consiste à ne se laisser troubler l'âme, ni par aucun désir, ni par aucune crainte * : tout trouble de ce genre, quel qu'en soit le motif, et alors même qu'il est causé par une poursuite trop ardente de la sagesse, tient à un état de folie contraire au bonheur (v. 1-16). Si cela est vrai, consumerons-nous notre vie en efforts insensés à la recherche de biens inutiles ou funestes, et s'il n'est pas de bonheur sans la vertu, pourquoi ne point la pratiquer tout de suite avec courage? (v. 17-30) Mais peutêtre, ajoute-t-il, quelques esprits penseront que la vertu n'est qu'un vain mot comme un bois sacré n'est qu'un bois. Alors à chacun son goût. Que les uns cherchent le bonheur dans cet or, roi de la terre, qui donne tout, épouse et dot amis, crédit, noblesse et beauté'; ils ne sauraient, pour
( I) Ce passage a été imilé pas Régnier dans sa satire XVI :
J'aime les gens hardis dont Tàmc non commune. . .
Qui, ne s'émouvant point, de rien n'ont Tàme atteinte.
Et n'uut^ eu les voyant, espérance ny crainte. Et de même Boilcau {Sat,, Vlll, v. 19-20) :
Qu'est-ce que la sagesse? Une égalité d'àme
Que rien no peut troubler, qu'aucun désir n*enflamme. (â) Boilcau a encore imité ces trois vers, Scilicet tuoorem, etc., dans ta môme satire Vlll (v. 203-210) :
Quiconque est riche est tout : sans sagesse il est sage,
Il a, sans rien savoir, la science en partage;
11 a l'esprit, le cœur, le mérite, le rang,
La vertu, la valeur, la dignité, le sang;
une pareille étude, commencer trop tôt ni finir trop tard (V. 31-49). Que d'autres le poursuivent dans la grandeur et rëclat des honneurs ; et qu'ils se mettent aussitôt à prodiguer à tous leurs salutations empressées (v^ 50-55). D'au* très dans la bonne chère, et qu'ils se jettent dans la débau» che, semblables aux compagnons d'Ulysse qui préféraient à leur patrie de viles voluptés (v. 56-64). Cependant si Mimnerme * a raison de penser que la vie n'a point de charmes sans l'amour et les jeux, vis au milieu des jeux et de l'amour (v. 65-66). Telle est ma philosophie, conclut-il aussitôt ; si tu as de meilleurs préceptes à m'oflfrir, fais m'en part franchement, sinon, use des miens avec moi (V. 67-68).
De répitre 7, Quviqm dies /»6t, adressée à Mécène dans de» circonstances toutes particulières, j'ai sufûsamment expliqué le sujet dans le chapitre biographique, lorsque j'y ai parlé des rapports entre les deux amis et de la fermeté de caractère montrée par le poète dès qu'il croyait avoir à défendre sa liberté. Vous avez vu avec quel calme, pressé par Mécène de rentrer au plus tôt à Rome, peut-être même incriminé auprès de lui d'ingratitude par de méchants courtisans, il lui donne les raisons du long retard qu'il apportera à se rendre à cette invitation, vous avez vu aussi avec quelle grâce et quel esprit, tout en lui renouvelant le témoignage de sa vive reconnaissance pour les bienfaits reçus et de son affection aussi désintéressée qu'inaltérable, il trouve moyen de lui faire entendre très
Il est aimé des grands, il est chéri des belles :
Jamais surintendant ne trouva de cruelles.
L*or même à la laideur donne un teint de beauté. Horace avait mis un développement de la même pensée dans la bouche de Stertinius {Sat , 11, 3, v. 9i sq.).
(1) Mimnerme, de Colopbon, poète d'un scepticisme voluptueux et mélancolique, le père de Télégie amoureuse, dont Pruperce (I, 9, 11) a dit : « Plus in amore oalet Mimnermi oersus HomerOi i» CI. Hiat. de la litt. gr. de M3I. Croiset, t. Il, p. 112 sp.
.^34 LIVRE TROISIÈME. Cil. VI, 2.
nettement qu'il n'hésiterait pas à lui rendre ce qu'il tient de lui si son indépendance était à ce prix. Toute cette première partie du morceau (v. 1-43), qui exigeait pour une explication si difiicile une urbanité peu commune est traitée avec une finesse et une dextérité vraiment remarquables : la déclaration, si dure qu elle soit, est entourée de tels ménagements que tout motif sérieux de froissement semble en disparaître. Puis le récit anecdotique, qui, venant à l'appui des idées précédemment exprimées, forme la deuxième partie (v. 46-98), est bien de nature aussi à laisser l'esprit sous une impression agréable. On y suit avec intérêt les détails charmants de l'expérience tentée par l'orateur Philippe* sur le pauvre crieur public Vultéius Menas, et si Thistoriette occupe à elle seule plus de la moitié de l'épître, nous comprenons l'artifice du poète qui, sans discontinuer la démonstration de sa pensée, insiste de préférence sur le développement qui y concourt de la manière la moins pénible et la plus attrayante.
Oa a souvent comparé ce récit de l'aventure de Menas à la fable de La Fontaine Le Savetier et le Financier ; car il y a •quelque analogie entre les doux situations : le pauvre crieur, perdant son insouciance du jour où il devient propriétaire et finissant par prier l'orateur Philippe de le rendre à son premier état, ressemble assez bien au savetier Grégoire qui, privé de sommeil et de gaîté depuis qu'il a de l'argent, revient vers le financier en lui disant : « Rendezmoi mes chansons et mon somme, et reprenez vos cent écus }^. Mais il ne faudrait pas cependant comparer les deux morceaux entre eux sans remarquer l'inégalité des •conditions dans lesquelles ont écrit les deux poètes. Si le nôtre, plus vif, plus animé, nous présente une scène et un dialogue plus comiques, n'oublions pas qu'il avait pour lui
(t!) L. Marcius Philippe, personnage consulaire, orateur dont Cicéron a parlé plusieurs fois (De Orat., III, 1 ; Brut.^ 47), était d'autant plus connu qu'à la mort d'Octaviusil avait épousé AUa, la mère d'Auguste. — Voir le volume précédent, p. 12.
LIVKE TROISIÈME. CU. VI, t. 3^
Favantage de renfermer dans Taction de sa fable sa pensée complète, et que, de plus, il pouvait façonner cette action à son gré. Horace, au contraire, cite un fait qu'il n'imagine pas, dont il doit suivre la donnée dans ses principaux détails, et en conservant à ses personnages le caractère qu*on leur connaissait ; de plus, son récit n'est que la suite et la confirmation d'un raisonnement précédent et doit mener à la conclusion qui intéresse sa situation personnelle. Il veut prouver à Mécène qu'il aurait raison de renoncer à ses bienfaits, s'il le fallait absolument pour conserver l'indépendance qui esta ses yeux le bien le plus nécessaire, et il arrive, en effet, à répéter que chacun doit s'en tenir au bien qu*il estime le plus ; car, dit-il, « se mesurer à son aune et se chausser à son pied, voilà la sagesse ».
Metiri se quemque suo modulo ac pede, verum est i .
Los épîtres 8 et 9 sont deux des pièces les plus courtes du recueil. L'une, Celso gaudere (17 vers), est adressée au jeune Gelsus Albinovanus auquel Horace avait déjà chargé Florus de donner quelque avis au sujet de son excessive propension à la vanité^. En réponse à une lettre qu'il a reçue de lui et dans laquelle, sans doute, il a remarqué la persistance du même défaut, il lui envoie directement, comme l'y autorisait la disproportion de leur âge, un aver- ' tissement sérieux. 11 ne le fait pas toutefois sans commencer des aveux sur le peu de progrès dont lui-même peut se yanter dans le gouvernement de son esprit ; il lui parle surtout de l'ennui et de l'inconstance dont il ne parvient pas à se rendre maître. Dans ce blâme qu'il s'inQige spon- .tanément il puise pour ainsi dire.le droit de blâmer autrui; encore emploie-t-il la tournure la plus délicate. 11 dit à sa
(1) Maxime qu'oD peut rapprocher de celle de Cicéron, De Ojyic, 1, 31 : « Ut, etiam si siat alia graviora, atque meliora, tamea nos studia nostra noctne nature régula metiamur. »
(3) BpiaL, I, 3, Y. 15-20.
336 LIVRE TROISIÈME. CU. \l, 2.
muse d'aller demander à Albinovanus comment 11 se porte, s'il gouverne bien ses affaires, s'il se gouverne bien aussi, s'il plaît toujours à Tibère et à sa jeune cour, de le féliciter tout d'abord des bonnes réponses qu'elle pourra recevoir sur ces divers points, et de lui glisser ensuite à Toreille ce petit conseil : € Comme tu supporteras ta fortune, ô Gelsos, nous te supporterons toi-même ».
Ut tu forlunam, sic nos te, Celse, feremus.
L'autre, Scptimius, Claudi (13 vers seulement), est on simple billet de recommandation, mais un chef-d'œuvre do genre. Demandant, pour la première fois évidemment, une faveur à Tibère, Horace sollicite de lui Tadmission de Septimius* dans sa cohorte, c'est-à-diro dans le groupe d*élus autorisés à le suivre. Rien de plus insinuant et en même temps de plus digne. Il s'étonne que Septimiusse rende compte mieux que lui-même de l'amitié que lui porte le prince, puisqu'il le force par ses instantes prières à oser y recourir par une telle démarche. Elles l'y obligent, en eilet : placé entre deux reproches, celui de dissimuler son crédit pour en jouir seul, et celui de manquer de réserve, il lui faut bien choisir le moindre ; mais, si Tibère lui pardonne cette indiscrétion commise par déférence pour un ami, sa cohorte recevra en Septimius un homme dontle courage et l'honneur ne peuvent être mis en doute, fartem vrede bonumque.
Dans Aristius Fuscus, destinataire de l'épître 10, Vrbis amaiorem, nous retrouvons le poète érudit dont l'ode I, 22, Inieyer viiœ, porte le nom, que nous avions vu figurer aussi, û propos de la rencontre du fâcheux, dans la satire!,. 9, Ibam forte, et qui se trouve cité dans la satire I, 10, Xempe
(1) Celui à qui est adressée Tode II, (\, Septimif Crades^ et celui aussi dunt il est qucsiiuu dans une lettre d'Auguste à Horace. Voir, plus haut.
incamposito, au nombre de ceux dont le Jugement approbatif importait le plus à Horace. Us étaient très liés, partageant les mêmes pensées et ayant les mêmes goûts en toutes choses, sauf en une toutefois : Fuscus ne voulait jamais quitter Rome, tandis qu'Horace, à mesure qu'il vieillissait, se plaisait de plus en plus à la campagne. Cette différence, qui seule distinguait l'une de l'autre leurs âmes sœurs (v. 2^), devient ici le sujet du morceau dans lequel Horace, après avoir manifesté tendrement l'affection qu'il porte à son ami S entreprend de lui prouver combien le goût de la campagne est plus raisonnable que celui de la ville. « C'est là, s'écrie-t-il, que je me sens vivre et régner, vivo et regno (y. 8), dès que j'ai quitté ce que tous vous élevez jusqu'aux nues! » Par un vif parallèle entre les deux séjours', il démontre d'abord que celui des champs répond seul aux besoins de la nature, et il rend cette vérité évidente par la constatation du soin que prend le riche habitant de la ville à enfermer des boisjusque dans ses colonnades, à se choisir ane maison dont la vue s'étend au loin sur la campagne, tant est grand l'empire de la nature'. Puis, s'élcvant aux grandes maximes du stoïcisme, il développe, en termes plus expressifs et avec plus de conviction encore que dans certaines compositions précédentes, cette proposition phi-
Ci) H compare leur muiucUe amitié à ceUe de deux pigeons restés unis toute leur vie. Plusieurs commentateurs ont même voulu voir dans cette comparaison une allusion à une fable du genre de celle que La Fontaine a si admirablement racontée en l'intitulant Les deux Pigeons (Fabl. IX, 2). Mais si un apologue semblable existait au temps d'Horace, on n*en trouve absolument rieo dans tout ce que nous a laissé la littérature des Grecs et des Latins, et ce n'est pas chez eux que La Fontaine a puisé son sujet*; il Ta emprunté à un fabuliste indien, le Pilpay ou Oidpay de la légende orientale. (3) Appendice cclxix.
(3) Vérité que Destouches a fortement rendue dans ce vers si souvent cité : Chassez le naturel, il revient au galop; «t que Boiieau a développée dans sa XI* satire (v. 43-45) : Le naturel toujours sort et sait se montrer ; Vainement on l'arrête, on le f jrcc à rentrer : Il rompt tout, perce tout, et trouve enfln passage.
losophiquc,que les richesses et les grandeurs, avec les faux besoins et les mille tyrannies qu'elles imposent à ceux qui dans la grande ville en poursuivent la conquête, n'ont rien de compatible avec la liberté qui seule rend l'homme heureux. Il raconte, d'après Stésicbore. arec autant de concision que de perfection, la fable du cheval et du cerf que répéteront après lui Phèdre et La Fontaine, et comparant au cheval, devenu esclave par suite de son ambition, l'homme qui se laisse entraîner par un excès de désirs, il termine son apologue par ce beau vers
Serviet xlernum, quia parvo nesciel uti. Il sera toujours esclave, ne sachant pas se contenter de peu.
Il y ajoute quelques pensées qui, par leur forme éne^ gique et imagée, se gravent dans l'esprit à la façon des proverbes ;
Oui non conveniet sua res, ut calceus olim, Si pede major erit, subvertet; si niinor, uret.
Une fortune, dont la nalure ne convient pas à celui qui la possède est comme une chaussure qui, trop large, nous fait tomber, et trop élroite, nous blesse.
Iniperat aut servit collecta pecunia cuique >, Toitum digna sequi potius quam ducere funem.
I/or qu'on amasse est escKive ou tyran ; mais c'est à lui d obéira non de commander.
Après ces conseils de haute morale, qu'il a soin de s'appliquer à lui-même non moins qu'à son ami, qui vraisemblablement en avait plus besoin que lui, il finit agréablement en lui disant qu'il vient de .lui écrire près du
(1) Publius Syrus avait dit (998n ) : n Pecunia est ancUla, si scisuti; si ncscis, heru. » Et Séncque dira : [De citabeata, 26, 1): « Divitis apud si" picntcm viruiu in servitutc suut, apud stuUum in imperio. »
LIVHË TROISIÈME. Cil. VI, 2. 339.
temple en ruine de Vacuna*, c'est-à-dire dans sa maison de campagne, parfaitement heureux et ne désirant rien au monde si ce n'est sa présence (v. 49-50).
Nous n'avons aucun renseignement sur leBulIatius, ami d'Horace, à qui est écrite l'épître II, Quid libi visa; mais • nous voyons bien par la pièce même que c'était un de ces hommes, assez nombreux à cette époque, qui, ne trouvant plus dauîj les affaires publiques l'emploi de leur activité, • ne savaient se créer d'autre occupation, et qui, chagrins ' de leur désœuvrement, dégoûtés de tout, promenaient leur ennui par la terre sans rencontrer nulle paH le bonheur qu'ils cherchaieut. Il venait de visiter les villes de l'Asie- Mineure (v. 1-6) et peut-être avait-il ditàHorace qu'ilfinirait par se fixer en quelqu'une d'elles, voire même à Lébédos, cité pourtant non moins déchue et non plus peuplée que Gabies et Fidènes, pour y vivre, dans l'oubli de tout le monde, en contemplant au loin du rivage les fureurs de la mer*. Le poète, du moins, semble lui faire exprimer ce souhait (v. 7-10)', soit qu'il le lui suppose, soit qu'il en ait reçu communication, et il le détourne d'un pareil projet par toutes sortes de raisons. Il lui demande ce qu'il faudrait penser d'un voyageur qui se résoudrait à prendre demeure pour toujours dans une mauvaise auberge parce qu'il y aurait trouvé un abri dans la surprise d'un.orage (v. 1 1-16). Il lui rappelle que toutes ces villes de l'Asie ne sont rien, en somme, auprès de Rome (v. 17-19). Il lui laisse entendre, on peut le supposer, que le chef de l'Etat verrait son retour
(1) Voir plus haut, p. it.
(2) Souvenir des fameux vers de Lucrèce (De nat. rcr.^ Il, 1 ):
Suave mari magno turbantibus H'quora vcntis E terra maguum altcrius spectarc laborom.
(3) Je suis rintcrprclation générale d'après laquelle ces quatre vers sont, sous la forme dialoguée, Pexpressiun de la pensée de But latins. On a eu tort de prétendre que cette fiirmc est particulière aux satires d'IIurace; il l*a employée dans d'autres épitres que celle-ci, par exemple dans Tép. I, 16, à' plQsieurs reprises, et dans l'ép. I, 19, v. 41 sqq. . ;>:*i':
sans déplaisir, et il Texhorte à profiter, en regagnant lltalie, du bonheur que lui permettent lesdieax (v. 21-24); car ce bonheur, en vérité, n'est pas à chercher jusqu'aux extrémités de la terre ; rien ne sert de monter sur un navire ou sur un char rapide pour courir après lui, il est à Rome et dans n'importe quelle petite ville aux portes de Rome aussi bien que dans la Grèce et dans l'Asie pour qui a la paix du cœur et de l'esprit (v. 25-30). Réflexion qui conclut philosophiquement le morceau et dont la beauté est telle que Boileau s'empressera de la prendre pour base de toute une épître :
C*est au repos d'esprit que nous aspirons tous ; Mais ce repos beureux se doit chercher en nous. • • De nos propres malheurs auteurs infortunés, Nous sommes loin de nous à toute heure entraînés. A quoi bon ravir I*or au sein du nouveau monde ? Le bonheur tant cherché sur la terre et sur Tonde Est ici comme aux lieux où mûrit le coco. Et se trouve à Paris de même qu'à Cusco. • • Guilleragues, plains-toi de mon humeur légère. Si jamais, entraîné d'une ardeur étrangère, Ou d'un vil intérêt reconnaissant la loi, Je cherche mon bonheur autre part que chez moi. Ep., V, v. 39-40; 51-56; 146-148.
Mais Boileau ne faisait, en envoyant ces vers à Guilleragues, bien posé à la cour de Louis XIV, que développer littérairement un thème philosophique qui ne comportait aucune application personnelle; ceux d'Horace avaient une tout autre importance; par eux il voulait agir sur l'esprit de l'ami triste et découragé dont il s'efforçait de relever le moral.
La pièce qui porte le numéro 12, Fructibus Agrippœ siculis, est une épître écrite î\ Iccius pour lui recommander Pompéius Grosphus. Tous les deux nous sont déjà connus, le premier par l'ode 1, 29, Icd beaiis, le second par l'ode Ih
16, Olium Divos, L'un, que son goût pour les lettres et pour la philosophie n'empêchait pas de désirer la fortune, après avoir vu déjouer ses espérances du côté de l'Arabie, avait accepté la place, qui devait être suffisamment lucrative, d'intendant général des biens considérables qu* Agrippa possédait en Sicile ; l'autre, se rendant aux conseils de sagesse qui lui avaient été donnés, venait de se résoudre & s'éloigner du tumulte de Rome pour vivre à la campagne au milieu des riches propriétés qu'il avait dans le même pays. Bien que liés l'un et l'autre avec Horace, ils n'avaient contracté à Rome aucune liaison entre eux, et Grosphus ayant un intérêt évident à pouvoir profiter du crédit et de l'expérience d'iccius dès son arrivée en Sicile, il était naturel qu'Horace le lui présentât.
Le poète semble d*abord répondre à une plainte qu'Iocius lui aurait exprimée au sujet de l'insufâsance des bénéfices de sa place : « lolle quterelas, laisse là toute plainte, lui dit-il, une modeste aisance suffit pour être heureux à qui se porte bien, et puisque d'ailleurs tu aimes à vivre sobrement, qu'est-ce que la fortune ajouterait à ton bienêtre ?> (v. 1-11.) II le loue de savoir, contrairement au vulgaire, cultiver la science philosophique, dont le charme est si grand que Démocrite en oubliait le soin de son patrimoine, et, en quelques beaux vers qui résument, comme ceux du livre II des Géorgiques de YirgileS les problèmes de physique générale soumis aux méditations des savants, il le félicite d'élever sa pensée jusqu'à ces hautes études (v. 12- 20). La leçon, vous le sentez, est comprise dans l'éloge même, mais il la présente ainsi sous la forme la plus douce' ;
(i) Georg., Il, v. 475-48:2.
(2) D'après certains interprètes d*autrefois, au contraire, le morceau serait foociércmeot satirique et Horace ne parlerait des études d*lccius que •or le ton d'une mordante ironie, le considérant comme un avare qui se doonerait par vanité des airs de philosophe ; mais on a compris combien pea il est permis de prêter une pareille intention au poète alors qu'il écrit à on ani et dans le moment même où il sollicite de lui un service. Cf. Orellillewss, p. 401.
et jusqu'à la fin il cherche à lui être agréable; car. après lui avoir recommandé Grosphuscn lui montrant roccasion de se faire un ami d*un honnête homme qui ne lui demandera jamais rien d'injuste ou de déraisonnable (v. 21-24), il lui communique les nouvelles politiques qui peuvent Ini procurer le plus de plaisir: victoire d'Agrippa sur lesCantabres, défaite des Arméniens, soumission do.Phraate. tous événements qui assurent la prospérité do Tltalie (V. 25-29).
La pièce 13, Ct proficiscenlem docui (19 vers), a été écrite pour accompagner l'envoi à Auguste d'un recueil de poésies; elle est adressée, dans la forme, à Vinius Asellus, le messager chargé de le porter, mais, en fait, elle est destinée à Auguste lui-même. Le poète y donne des conseils à Vinius sur les précautions quMl doit prendre pour remettre à Tempereur le rouleau, tout cacheté, dans an moment favorable et pour ne pas compromettre le succès de sa mission, soit par un empressement indiscret, soit par quelque maladresse qui, en le rendant la fable de la cour, rappellerait aux railleurs le surnom qu'il tient de son père. Le ton de Tépître, insinuant, mais on ne peut plus simple, comme le prouve assez la plaisanterie su^cesu^ nom>, est en rapport avec le personnage, dont nous ne connaissons pas d'une manière précise la condition, mais qui, vraisemblablement, devait être, sinon un esclave d'Horace*, un des cinq métayers à qui était affermée une partie de ses terres^ ou quelque autre cultivateur voi-
(1) On voit dans Ciccron, par la partie du De Gratore qui traite de la manitTiMlc plaisanter, combien les Runmins se montraient faciles à cet égard- Parmi les exemples qui y sont cités comme des modèles de bon goût s'ci trouve pririsément un qui a pour objet le nom d*un certain Asellus {D€ Orat.f 11, 61) et qu'on peut rapprocher di; la plaisanterie d'Horace.
('i) Loà esclaves n'avaient pas trois noms et d'après Acroii, qui puisait ses renseignements au livre De personis Horatiiêy Vinius se serait appelé Caninius Vinnius Fronlo.
(3j Voir plus haut p. iT,. Cf. Epist.^ I, li, v. 2-3.
sin de sa campagne. Quant au rouleau en question, de quelles poésies se composait-il ? rien ne l'indique et l'on ne saurait faire à ce sujet que des kypothèses.
L'épître 14, Villice silmrum, n'est pas une des meilleures du recueil et les idées ne s'y suivent pas avec un parfait enchaînement, mais on la lit néanmoins avec agrément et elle a l'avantage de fournir sur les goûts et le caractère d'Horace à l'âge de quarante-deux ans, ainsi que sur sa manière de vivre à la campagne^ des notions intéressantes qui m'opt été très utiles, vous vous le rappelez, dans certains passages de sa biographie.
Elle est adressée au villicus de son domaine de la Sabine, c'est-à-dire à celui de ses esclaves qui y était comme le contre-maitre des autres et y dirigeait leur besogne tout en travaillant avec eux. Ce poste de faveur qu il avait confié à un de ses anciens serviteurs de la ville ne faisait point, paraît-il, le bonheur de celui qu'il en avait jugé le plus digne par ses aptitudes. Il tire donc de ses plaintes occasion de lui écrire. Mais le parallèle qu'il établit entre eux deux n'a sans doute d'autre but que d'expliquer à ses propres amis ses longues absences de Rome par son goût de jour en jour plus prononcé pour la campagne et pour une vie moins désordonnée que celle de la ville. Il a bien Tair, en tout cas, de vouloir attribuer à ce goût les progrès qu'il fait dans la pratique de la sagesse lorsque, dès le début, il appelle son villicus à une sorte € de concours dans lequel ils essayeraient, à l'envi l'un de l'autre, d'arracher les ronces, lui de son cœur, le villicus des champs de son domaine, afin de voir qui vaut le mieux de lui-même ou de sa terre » :
Certemus, spinas animone ego fortius, an tu ^ Evellas agro, et melior sit HoratiuR, aa res.
(t) Bailfau ailresso lui aussi une épitre à son jardinier (Ép., XI), sur un
344 LIVRE THOISIÈME. CD. VI, t.
Cette comparaison émise, il en vient tout de suite à la contradiction de Tennui qu'ils éprouvent, l'un à Rome, Tautre dans la Sabine. A quoi tient-elle ? Est-ce aux lieux, n'est-ce pas plutôt à leur cœur qui nulle part ne saurait se fuir? (v. 6-13). L'esclave jadis, étant à Rome» aspirait tout bas à la campagne ; maintenant il regrette les jeux, les cabarets, les bains de la ville ; les travaux divers que réclame le soin de la terre, dans une solitude où manquent les lieux de débauches et les joueuses de flûte, lui semblent trop durs (v. 14-15 et 21-30). Le maître, au coatraire, qui jamais n'est obligé sans tristesse de quitter cette campagne, y trouve un séjour délicieux qui, loin des jeux de la jeu* nesse auxquels il rougirait de s'attacher encore, lui procure un doux repos, lui permet d'échapper à la dent venimeuse des envieux et ne l'expose qu'à la douce moquerie des voisins lorsqu'ils le voient remuer les mottes de son champ ou en arracher les pierres (v. 16-21 et 31-39). La cause malsaine de la plainte du villicus une fois expliquée, pas n'est besoin d'un long raisonnement pour rejeter sa demande, et bien que le portefaix citadin d'Horace envie sa place, comme c'est lui qui est le plus apte, c*est lui qui doit la garder ; car, si le bœuf pesant demande à porter la selle et le cheval à labourer, Horace sera toujours d'avis que chacun doit s'en tenir au métier qu'il sait faire '.
Par l'épître 15, Quœ sit hiems, Horace, à qui le médecin Musa vient d'interdire les eaux sulfureuses de Baïes en lai
autre siijd, il est vrai, mais sans négliger cette comparaison qu'à Teacontrc d'Horace il retourne contre lui-même :
Antoine, gouverneur de mon jardin d'Autcuil,. ..
Oh ! que de mon esprit, triste et mal ordonné,
Ainsi que de ce champ par toi si bien orné,
Ne puis-jo faire ôter les ronces, les épines,
Et (les dérauls sans nombre arracher les racines. (1) Imitation du proverbe grec: 'Ko^o*. ti; f,v ixaoro; cIScît, xiyyr^v [Krisi.^ Guêp, li^Jl), d(uil parle Cicérou (TuscuLy l, 18) : « Bene enim illo proverbio Gnrcorum pru-cipitur : quarn quisque norit artem, inhac se exerceat, •
LIVKE TROISIEME. Cil. VI, S. 345
recommandaQt les bains froids de Clusium ou de Gabier avec UD séjour d'hiver, soit à Salerne, soit à Vélie, demande des renseignements à G. Numonius Yala sur ces deux dernières localités qu'il ne connaît pas suffisamment. Numonius, celui sans doute dont Yelléius Paterculus^ parle comme de l'un des principaux officiers qui périrent lors du désastre de Varus, posséclait de grandes propriétés qui le mettaient à même de répondre sciemment à ses questions et n'avait guère alors qu'une vingtaine d'années, ce qui autorisait le ton très familier que nous remarquons dans cette pièce.
Le poète, en lui expliquant les prescriptions de Musa qui le forcent à délaisser le séjour préféré des Romains pour de froides campagnes, lui demande : P quelle est la température hivernale de Salerne, quelles gens y vivent et quels chemins y mènent (v. 1-13) ; 2^ quel est des deux cantons de Salerne ou de Vélie celui qui produit le meilleur froment et qui possède la meilleure eau ; car, pour ce qui est du petit vin du pays, il n'y tient pas, n'aimant, lorsqu'il voyage, qu'un vin assez généreux pour inspirer les idées gaies et rendre au cœur la jeunesse (v. 14-21); 3® dans lequel des deux territoires on trouve le plus de lièvres, do sangliers et de poissons délicats, son désir étant d'en revenir aussi gras qu'un Phéacien (v. 22-25). Cette allusion plaisante à la vie voluptueuse, dans Homère S des compagnonsd'Alcinoiis ramène à se moquer de lui-même d'une manière assez piquante. Sans que nous sachions tout d'abord où tend la digression dans laquelle il s'engage au sujet du parasite Haenius, dont il s'est agi déjà plusieurs fois dans les satires^, il nous montre cetéhonté bouffon qui, lorsqu'il était réduit à ne dévorer chez lui que des tripes et de la viande grossière, vantait la sobriété et disait, comme Bcstius, que les gourmands mériteraient d'être marqués au ventre d'un fer
(1) VelL Paterc, II, 119.
(2) Od., VIII, V. â4»-i50.
(3) Sat., I, I, V. 10l,cl3, V. il.
chaud, mais qui, dès qu'il avait pu se repaître à une table succulente, témoignait son peu d'ôtoanement de voir des gens se ruiner en dîners, rien au monde n'étant aussi bon qu'une grive bien grasse, aussi beau qu*ane panse de truielargementfarcie(v. 26-41). Ce Maenius, dit- il alors toatà coup, c'est moi. Lorsque j'en suis réduit à mon méchant ordinaire, je le supporte ; mais s'il s*en présente un mtilr leur, j'apprécie la vie des habitants d'opulentes villas (v. 42-46). Il termine ainsi par une parole ayant rapporta la vie de riche propriétaire que mène son jeune ami Namonius et nous sourions du tour ingénieux dont il vient d'user pour lui expliquer que, tout partisan qu'il est d'une sage tempérance, il voudrait bien ne pas se trouver exposé, là où il doit aller, à trop de privations.
On a parfois, comme Wieland ' et Walckenaer*, reproché à ce morceau ses digressions et ses longues parenthèses, dans lesquelles on a même voulu trouver un exemple du style de Sterne, style haché et à propos interrompus; mais elles ne concordent pas mal ici avec la familiarité du ton de Tépitre, et puisque, d'ailleurs, le poète n'cnapas abusé dans les autres, je ne vois pas pourquoi nous loi en saurions mauvais gré ; d'autant plus qu'elles ne nuisent en rien à la finesse de la pensée, à la forme imagée de Texprcssion. Quoi de plus simple et de plus joli, par exemple, que ce vers où, après s'être représenté à cheval pour partir î\ regret vers une autre région queBaïes et obligé de détourner par un coup de bride à gauche sa monture toute disposée à suivre le chemin accoutumé, il ajoute : c c'est par le frein qu'on parle au cheval dont l'oreille est dans la bouche. »
Mutandus lociis est ci deversoria nola Pneteragendus equus. « Quo tendis? Non mihi Cumas Hst lier nui Baias )>, lieva slomachosus habena Dicei eqncs : scd cqui frenaio est auris in ore.
(1) Uor, lirie/eyi. I, p. tit.
(i) ;àM'd.,l. II, p. 18.
.LIVIIK TROISIÈME. Cil. VI, 2. 347
Bien autrcihent grave est Tépître 16, Ne.perconleris, dont le destinataire Quintius ou Quinctius peut être confondu, croyons-nous, avec le Quintius Hirpinus de l'ode 11, 11» 'Quid bellicosus,
Horace commence par lui décrire la douce et délicate retraite qu'il trouve en son domaine de la Sabine i par les mauvais jours de septembre et il déclare y être parfaitement heureux (v. 1-16). Mais il se demande si son ami, que tout le monde à Rome félicite de son bonheur, s'y considère lui- même comme très heureux et ne s'en rapporte pas là-dessus à l'opinion du vulgaire plus qu'à la sienne propre, imitant les malades qui, par une fausse honte, -cachent leurs plaies au médecin *(v. 17-24). Car le bonheur -n'est que dans la sagesse et ce n'est pas une réputation de sagesse qui fait le sage. Si la foule nous appliquait certains titres qui ne conviennent qu'à Auguste, nous les repousserions en avouant qu'ils n'appartiennent qu'à lui seuP; mais qu'elle nous appelle sages et honnêtes, nous prenons plaisir à l'entendre, comme si elle ne pouvait pas, selon son caprice, nous retirer ces noms-là, de même qu'elle enlèvera demain les faisceaux à ses favoris d'aujourd'hui qui s'éloigneront tout tristes de se les voir enlever*. Être séduit par ses honneurs ou effrayé par ses ou-
(1) Voir plus haut, p. 152.
(2) Boilcau a paraphrasé ce passage dans son épitre à Arnauld :
Misérables jouets de notre vanité.
Faisons au moins Paveu de notre inflrmité. A quoi bon, quand la fièvre en nos artères brûle, Faire de notre mal un secret ridicule.
Ép., Ul, V. 31-34.
(3) Encore une imitation de Boileau :
Si, pour faire sa cour à ton illustre père, Scignelay, quelque auteur d'un faux zèle emporté,. . . Le comparait au QIa de Péléc et d'Alcménc, * Ses yeux> d'un tel discours Taiblemeot éblouis, Bientôt dans ce tableau reconnaîtraient Louis.
£>)., IX, V, 2i-25;3^-3i.
(4) Souvenir de Lucrèce qui a représente [De nat. rer.y III, 995) les candidats au consulat se retirant avec tristesse après leur défaite.
tragcs, voilà le propre d'un esprit faible et malade (y. 25-40). Quel est donc rhomme de bien? Est-ce celui qui devant tous observe les lois? Mais alors l'esclave» qui ne vole ni ne tae par la seule crainte des étrivières ou du gibet, lui ressemble. Et que de gens dont on vante l'intégrité, qui, lorsqu'ils invoquent tout haut et Janus et Apollon, prient tout bas* Laverne, la déesse des voleurs, de cacher leurs méfaiti sous une apparence de sainteté ! Non, l'homme de bien est celui qui aime la vertu pour elle-même (v. 41-64). Il est libre; comme il n'a nul désir, nulle crainte ne le rend semblable aux poltrons que leur lâcheté dispose à toutes les œuvres serviles ; son courage, au contraire, comme celui de Bacchus devant Penthée*, déâe toutes les menaces de la tyrannie ; il sait que la divinité, dès qu'il le voudra, le délivrera à jamais : la mort est le terme de toutes choses (V. 65-79).
Nous avons ici un exposé de la doctrine stoïcienne dans toute sa force et nous ne laissons pas d'être un peu surpris de 1 énergie que met le poète à en établir les principes sans aucune restriction, sans en adoucir la rigidité par quelqu'une de ces railleries qu'il se plaît d*habitude à décocher cootre les paradoxes de l'école. Jamais il n'a fait sienne avec plus de grandeur et d'éloquence la sagesse du Portique, jamais il n'a montré plus d'enthousiasme pour cette mâle et grave philosophie qui allait jusqu^à faire en certain cas un devoir du suicide. Peut-être, en ce pays Sabin, si réputé jadis pour la sévérité de ses mœurs, s'y sentait-il entraîné plus que partout ailleurs; il semble le dire en se traitant lui-même de Sabellus (v. 49) ; et peut-être aussi venait-il de puiser dans quelque lecture profonde une force dont son àme n'eût pas été constamment capable.
(1) Passage iinilô par Perse (Saf,JI, v.5 8q.)fet dont on peut rapprocher ces paroles de Séiièquc {Epist., 10, 5) :« Turpissima vota dis iosusurrant ; si quis ailmuvcril aurem, coiitioescent et, quod scire bominem noluot, deo narrant. »
[t) Allusion ù une scène des Bacchantes d*Euripidc.
Quant à Quiûtius, dovoDs*ûous penser qu'il avait à s'appliquer plus qu'un autre la leçon exposée dans ce morceau do morale? Assurément non. L'envoi qui lui en était fait me semble, au contraire, n'avoir rien que de très honorable pour lui ; Horace ne pouvait concevoir la pensée de le blesser, et, s'il lui parlait ainsi, c'est qu'il savait pouvoir s'élever avec lui à ces hautes maximes de direction do conduite sans remuer en sa conscience des sentiments trop pénibles.
Les conseils que renferme l'épitre 17, Quamvis, Scxva, sont loin d'appartenir à une philosophie de la même rigidité. Horace les adresse à un jeune homme du nom de Scœva * que travaille l'ambition des honneurs et de la faveur des grands, et tout en prenant la précaution de dire que, dans ce rôle de conseiller, il ressemble à un aveugle qui voudrait montrer le chemin aux autres, il n'en indique pas moins les meilleurs moyens de se conduire auprès des riches et des puissants. Non pas qu'il préconise la vie de cour au détriment de l'heureuse liberté dont on jouit à récart des grandeurs; ses goûts personnels nous sont assez connus pour que nous ne lui fassions pas l'injure de le soupçonner un seul instant d'un pareil dessein; ne prévient-il pas tout d'abord son jeune ami que le bonheur n^est pas le partage exclusif des gens opulents et qu'on n'est nullement malheureux pour s'être dérobé à leur société? «Tu pourrais goûter les joies de la vie, lui dit-il, en te contentant de rester dans ton domaine de Férentinum; mais, si tu veux te rendre utile aux tiens et te traiter toi-même plus libéralement, alors soit, approche-toi de la table grassement fournie des grands. » (V. 6-12). Il ne lui cache pas d'ailleurs qu'Aristippe, à son sens, était moins déraisonnable que Diogène. L'un faisait sa cour pour être nourri par un roi ; l'autre, bien qu'il prétendit ne dépendre de personne, mendiait auprès de la populace les plus vils
(1) D'après Acron et Porphyrion, il appartenait à l'ordre des clicvaliers. '
350 LIVRE TROISIÈME. CU. VI, â.
aliments. Le premier, tout en recherchant le confortable, s'accommodait à toute chose et aurait su se montrer avec aisance dans les endroits les plus fréquentés sans manteaa de pourpre; le second, conOtdans sa patience, se serait laissé mourir de froid plutôt que d'endosser un autre vêtement que ses guenilles (v. 13-32). Et puis il reconnaît que ce n*ost pas un mince honneur de plaire à celui dont la puissance touche au trône de Jupiter. Ne va pas, qui veut, àCorintheS et tous n'ont pas le courage de tenter une telle épreuve; il est donc juste que ceux qui raccomplissrnten tirent gloire et profit (v. 33-42). Mais, pour ce qui est du profit, qu'on ne le sollicite pas impudemment et à grands cris; outre que le bruit qu'on ferait, comme celui du corbeau qui trouve une proie, provoquerait les rlvaux,la discrétion est le moyen le plus sûr d'attirer la bienveillance; mieux vaut se taire sur ses besoins que d'imiter les courtisanes eil'rontées en leurs mensonges et que d'invoquer, comme certains mendiants des rues, des motifs dont chacun se rit une fois qu'en est reconnue la fausseté (v. 43-Oâ). Certains ont blâmé ce morceau comme peu moral: il faut ])0ur cela le lire bien mal. Horace, qui avait plu à Mécène et à Auguste sans commettre aucune bassesse, aucune iinportunité, avait le droit de trouver honorable une faveur ainsi acquise, et les avis qu'il donne à Scaeva sur la di;::nité et les précautions qu'on doit observer dans la société des grands ne sont autres que ceux qu'un frère aîné, après queb^ue pratique de la vie, pourrait adressera son plus jeune frère novice dans les difticultés qu'elle présente. Le développement philosophique dans lequel il oppose la philosophie d'Aristippe à celle de Diogéne pour donner l'avantage à la secte des cyrénaïques sur celle des
(1) lloraco traduit le proverbe grec Où ravr^j; ivopô; eî; Kôp:v6r>v £56* ô -AoC; cl iT pruverho est d'imtant plus à sa place ici qu'il provenait, disait-on ((.f. Au!. (i(î!., \(n:t. Att., I, 8), de ce que la courtisane Laïs, à CorinUia, l'aiicoiiii'iii si lurt ses adorateurs que par là elle en éloignait un ^raJid nombre ; or, vous savez qu'Arislippe, dont il vient d*étre question, fut son aninnt.
UVRE TROISIÈME. CU. VI, t. 351
cyniques, n'est pas moins rempli de bon sens et de spirituelle raillerie que le reste de la pièce. J'avoue pour ma part que je ne puis, ni entendre sans plaisir les piquantes réponses du philosophe courtisan de Dcnys aux sarcasmes de l'homme de Sinope, où se trouve si bien dévoilée la puérilité qui se cache^ sous l'apparence de grandeur d'une doctrine trop orgueilleusement dédaigneuse de toutes les bienséances et de toutes les lois du monde, ni m'empècher de rire à l'énumération des artifices usés auxquels ont recours avec, tant de maladresse les courtisans cupides. C'est là, je pense, de la bonne critique de mœurs et qui n'a rien de contraire à la morale.
L'épitre 18, Si bene te novi, vise le même but que la précédente, préciser à un jeune homme la conduite qu'il doit tenir dans ses rapports avec les grands. Les conseils ici s'adressent au fils aîné de M. Lollius Palicanus, qui, sept ans auparavant*, avait déjà reçu l'épître 2, Trojani belli. Ce n était alors qu'un adolescent à qui le poète avait présenté des maximes générales en se plaisant à lui parler de^ Tutilité morale de la lecture des poèmes d'Homère dont les rhéteurs ses maîtres étaient en train de lui expliquer les beautés littéraires. Maintenant la leçon est plus décisive. Le temps a marché; l'ancien écolier a fait ses premières armes sous les ordres d'Auguste dans une expédition contra les Cantabres; on le remarque dans les exercices virils du Champ de Mars; et, jusque dans le choix de ses amusements, on peut le féliciter de ne point perdre de vue la gloire de l'empire, puisque lui et son jeune frère se récréent à simuler avec leurs esclaves, sur le lac voisin d'une propriété de leur père, le fameux combat d'Actium. Horace ne manque pas de faire ressortir, au cours de Tépitre, tout ce qui en lui est susceptible d'éloge, et ce n'est pas sans, habileté que, dans une pièce qui vraisemblablement était
(1} En Pan 27 av. J.-C.
appelée à passer sous les yeux de l'empereur ', il introduit, il propos do la guerre contre les Cantabres, quelques moU «ur les succès récents de celui-ci et, sans rien solliciUir, appelle sa bienveillance sur un jeune homme qai sait apiporter jusque dans ses jeux des préoccupations si patrioti- •ques (v. 50-66). Mais à côté de cette partie louangeuse» il y a tout Tensemblo des exhortations propres à détourner LoUius des divers défauts dont est menacé tout débutant dans la société des grands et entre les excès opposés desquels la vertu sait toujours marcher dans un juste milieu.
Virtus est médium vitiorum, et Qtrioque reduclum,
Toici en substance ces conseils. Éviter la flatterie, qui ne diffère pas moins de l'amitié que la courtisane d'une honnête femme, et plus encore cet autre vice tout contraire •qui consiste à afficher une rudesse sauvage, constamment prête à contredire, à combattre à outrance (v. 1-20). Se •garder des ruineuses amours, de la passion du jeu, do luxe brillant et de tous les vices, en général, que se permettent les riches, mais qu'ils n'autorisent point chez ceux «dont ravoir ne saurait lutter avec leur opulence; de tels vices, s'ils étaient encouragés, réduiraient aux dettes et, •en un de compte, i\ l'état de gladiateur, au dernier des métiers (v. 21-36). No jamais chercher à pénétrer les secrets de son patron, ni les trahir, si l'on en reçoit la confidence. Ne pas faire passer ses propres goûts avant les siens, et lorsqu'il veut partir à la chasse, par exemple, ne pas se mettre à composer des vers ou à lui montrer la mauvaise humeur d'une muse impolie (v. 37-49). Fuir les questionneurs, toujours indiscrets, et ne jamais parler légèrement des personnes; car la parole une fois lancée ne peut être arrêtée dans son vol (v. 67-71),
El semel cniissuin volai irrevocabile verbum '.
(1) LoUius, le piTo, était dcvoDU un des plus intimes fkvoris d'Augusk, «qui l'avait élevé au cunsulat.
(2) C(. Méiiandrc, p. 5i5, M. :
Ne pas jeter sur quelque bel esclave de la maison des regards de convoitise ; d'où pourrait résulter ou un don de peu de valeur ou un refus pénible(v. 72-75). Ne recommander une personne qu'avec précaution, et si, malgré cela, elle démérite, ne pas chercher à défendre ses fautes ; cela donne le droit de prendre ensuite la défense d'une autre qui, malgré sa probité, serait en butte à la calomnie et qu'il y a tout intérêt à protéger chaudement, car notre maison est en danger quand brûle celle du voisin (v. 76-85). Se garder contre les caprices de la faveur qui rendent l'amitié des grands moins douce que ne le suppose l'inexpérience (v. 86-94). Kt puis, surtout, ne pas se contenter de ces règles de conduite qui ne tendent qu'à nos succès dans le monde et à la satisfaction de notre ambition : songer à rétude de la philosophie qui seule est capable de nous débarrasser de^ tourments de l'âme en nous indiquant la vraie route du bonheur (v. 95-102) *.
Dans cette dernière partie, où, par un mouvement inattendu, Horace détourne tout à coup l'esprit de LoUius de cette vie de courtisan dont il vient de lui tracer les règles, le ton devient de plus en plus persuasif; on sent que le poète y soutient les maximes qui lui sont le plus chères; n^est-ce pas, en effet, à l'étude de la sagesse qu'il aime à venir demander, dans sa retraite de la Sabine, loin des agitations du monde, cette paix du cœur et ce contentement de soi-même qu'il ne tient qu'à nous de nous préparer par nos propres efforts? Il peut là-dessus soumettre à son jeune ami son exemple personnel et c*est ce qu'il fait (v. 103-111) avec toute l'autorité que lui donnent son âge et son expérience. Tous les préceptes, d'ailleurs, que renferme cette épître sont vrais, et si tous n'ont pas rélévation des derniers, il n'en est pas qui ne s'appliquent exactement à la situation de celui à qui ils sont adressas. On peut même ajouter que, sauf l'avis qu'expriment les vers 72-75 et qui tient aux mœurs du siècle d'Horace, il
(I) Voir Appendice, cclxx-cci.xxi.
354 LIVRE TROISIÈME. Clï. W, -•
n'y en a pas un seul qui, à travers tous les temps, ne soit resté absolument bon pour tous les hommes se proposant la même carrière d'ambition que le jeune LoIlius.cHoraœ, dit excellemment Walckenaer *, est parvenu à renfermer dans un petit nombre de vers le code complet du courtisan honnête homme, <ie l'homme aimable qui se plait dans le monde et qui cherche à y plaire, des jeunes gens qui veulent s'acquérirdcs protecteurs et des amis, enfin de tons ceux qui veulent parvenir avec honneur aux honnean, avec probité à la fortune... Ceux qui se trouvent dans cette position devraient savoir par cœur cette épitre. »
Les deux dernières épitres du livre dîfiërent sensiblement des précédentes : dans l'une, adressée à Mécène, Horace se défend à la fois contre ses maladroits imitatears et contre ses détracteurs : dans Tautre, qui sert d'épilogae au recueil et qui en est comme la signature, il apostrophe son volume au moment de le lancer dans le public.
Dans la pièce 19, Prisco si credis, il arrive à son sujet par un spirituel détour. Citantun mot du critique grec Gratinas contre les buveurs d'eau*, il rappelle que, d*accord avec Homère et Ennius, lui-même a fait l'éloge du vin (v. 1-9). 11 constate que, depuis qu'il a prononcé cet arrêt, c*est â qui parmi les poètes boira le plus et sentira le vin davantage. Mais serait-ce oifrir l'image deCaton que de s'en tenir à rimitatioD de lu grossièreté de sa toilette? Les imitateurs hélas ! ne suivent leur modèle que dans la partie qui prête le plus aux défauts, la seule qui soit accessible à ce troupeau servilc dont la sottise et les efforts impuissants sont bien dignes de colère et de moquerie (v. 10-20). 11 préroit toutefois Tobjection de certains critiques qui diraient que
(D i'cd., t. Il, p. I.".
(2) Vuir VAnthnI. PaVtt.^ XIII, :î*J. — Cratious passait pour un Ul amateur do viQ qu'Arislophuiic dit en plaisantant (Pfiûp, v. 70! sq. } quil mourut de duuleur à la vue d'une jarre de vin brisée lors de Tinvasion à» Lacédéiuunieus.
lui aussi est un imitateur. Mais quelle différence ! S'il a, comme Sapho et Alcée, mêlé à leurs mètres ceux d'Archiloque, n'a t-il pas, dans un ordre et une composition bien à lui', exprimé des idées personnelles ? N*a-tril pas, le premier sur la lyre latine, rendu les accents d'Alcéc populaires à Rome et mis constamment sa gloire à livrer aux mains de nobles et délicats lecteurs des choses toutes neuves? (v. 21-34). Pourquoi donc tant d'attaques dirigées publiquement contre lui? Elles viennent de son dédain pour les coteries, pour les applaudissements mercenaires, pour les lectures publiques. Lorsqu'il refuse de prendre part à celles-ci, on insinue qu*il tient à réserver pour l'oreille de Jupiter des poésies auxquelles on l'accuse ironiquement d'attacher un prix inestimable. Il pourrait se moquer à son tour; mais il aime mieux trouver des excuses à son abstention, et il n'aime pas des jeux qui ne peuvent qu'engendrer disputes, inimitiés et guerre mortelle (v. 35-49).
Cette épître nous montre bien les dangers de diverses sortes auxquels Horace se voyait exposé. Il n'avait pas seulement à craindre les envieux qui lui faisaient un crime d'être volontiers écouté d'Auguste et de Mécène, les fauteurs de cabales littéraires qui ne trouvaient pas dans sa complaisance comme dans celle de beaucoup d'autres des moyens d'existence; il redoutait encore et sans doute davantage ceux de ses admirateurs qui, dans leur zèle à rimiter, outrant par l'endure la pompe de ses odes et par la vulgarité de leur langage la familiarité de ses épîtres, pouvaient jeter le ridicule sur ses divers genres d'écrits. Il les combat les uns et les autres avec fermeté, avec malice, avec adresse, et les termes dont il se sert, au milieu de sa défense, pour exprimer l'orgueil d'avoir ouvert des voies nouvelles à la poésie latine sont aussi nobles que modérés et légitimes.
D'autre part, il y a beaucoup d'agrément dans la forme de l'épître 20, Verlumnum Janumque, S'adressant à son livre, il lui reproche de désirer trop vivement d'être produit
3o6 LIVKE TROISIÈME. CU. VI, t.
au grand jour contrairement aux sentiments qu'il n'a cessi de vouloir lui inspirer (v. 1-5). A regret il le laisse partir sans retour possible ; car à quels affronts le téméraire ne s'expose-t-il pas ? (v. 5-8). 11 lui prédit qu'après un succès dû à la nouveauté, il tombera dans les mains de la foule, deviendra la pâture de mites, prendra, n'ayant plus de crédit à Rome, le chemin de l'Espagne et de l'Afrique. Mais peut-on sauver qui veut périr ?(v. 9-16.) Peut-être, après tout, s'il passe à l'état de vieux livre, ayant pour rôle d'enseigner aux petits enfants les éléments du langage, rencontrera-t-il, par quelque beau jour, un cercle assez grand d'auditeurs. «Alors, lui recommande Horace, dis-leur qui j'étais. :^ Et il lui rappelle (v. 17-28) l'humilité de son origine, Tessor que prirent ses ailes à la sortie d'un nid si étroit, la faveur qu'il mérita des premiers de l'État dans la guerre comme dans la paix ; il lui trace en quelques mots son portrait physique et moral ; il lui précise même, dans le cas où ou demanderait son âge, le nombre d'annéesqu'il comptait sous le consulat de LoIIius.
Je me suis servi dans plusieurs passages du chapitre biographique de tous les renseignements fournis par la fin de cette pièce, et j'ai expliqué, dans Taperçu général sur la chronologie des œuvres du poète*, combien Userait hasardeux de s'appuyer sur la dernière indication pour y voir, en même temps que la date de sa naissance, celle de la publication du I'*'' livre des Êpîtres; je no m'arrête donc plus sur tout cela. Je tiens seulement à remarquer une lois encore la franchise avec laquelle Horace resta, toute sa vie, publiquement fidèle au souvenir de son premierprotccteur, Brutus, puisque, dans les quelques paroles qu'il adresse ici, en présence d'Auguste, à la postérité, il ne se glorifie pas moins d'avoir mérité jadis, à la guerre, l'estime du grand chef républicain, que maintenant, dans la paii, colle de Temperour. Il me suffit ensuite, pour insister sar le tour spirituel de tout le morceau, de constater le profit
(Ij Vuir pago 8'J.
qu'en a tiré Boileau. Celui-ci, eo effet, en a imité toutes les parties en s'adressaot de la même manière, dans une deses satires, à son esprit, et, dans une de ses épitres, à ses vers. Horace donne-t-il congé \ son lirre en regrettant de le Toir, malgré ses remontrances, impatient de paraître au grand jour dans la fameuse librairie des Tréres Sosies, Boileau répète :
J'ai beau vous arrêter, ma remonCrance est vaJne; Allez, partez, mes Vers, dernier fruit de ma veine. C'est trop laDguir chez moi dans uo obscur séjour : La prison vous déplaît, vous cherchez le grand jour; Et déjii chez Barbin, ambitieux libelles, Vous brûlez d'étaler vos feuilles criminelles.
Ép., X, V. 1-6.
Le premier indique-t-il à son volume les déceptions qui l'attendent et le triste sort qui, après un court succès, lui est réservé, le second en fait autant :
Vous vous llatlex peut-être, en voire vanité. D'aller comme un Horace à l'immortalité. . , Hais combien d'écrivains, d'abord si bien reçus, Sont de ce fol espoir honteusement déçus I Combien pour quelques mois ont vu lleurir leur livre, Dont les vers en paquet se vendent à la livre ! Vou? pourrez voir, un temps, vos écrits estimés Courir de main en main par la ville semés; Puis de là, tout poudrcui, ignorés sur la terre,... Parer, demi-rongés, les reborda du Pont-Neuf. . . Sfl(.,IX, V. 61-«2; 6S-7i; 74.
L'un, enlln, parlant toujours à son ouvrage comme à un fils qu'il lancerait dans le monde, lui recommande-t-il de donner à ses auditeurs tous les renseignements qu'ils pourront lui demander sur son compte, l'autre se sert d'une tournure tout à fait identique :
Que si quelqu'un, mes Vers, alors vous importune. Pour savoir mes parents, ma vie et ma fortune,
Contez-lui qu'alli/* d'assez hauts magistrata, Fils d'un p^re grcfTier, . . .
J'allai d un pas hardi, par rooi-méine guidé,. . • Je sus, prenant l'essor par des routes nouvelles. Élever assez haut mes poétiques ailes ; Que ce roi, dont le nom fait trembler tant de rois. Voulut bien que ma mnin crayonnflt ses eiploits ; Que plus d'un grand m'aima jusques à la tendresse. .
Ép., X, V. 93-96; 99; i05-109.
Ces deux dernières pièces, dans lesquelles Horace ne s'occupe que de sa réputation d'écrivain et de rémission de son premier livre d'épîtres, nous mènent naturellement par leurs sujets mêmes au second recueil, où» sans délaisser complètement la critique des mœurs et renseignement moral, il s'attache plus spécialement à des questions de critique et d'esthétique littéraires. Ce second livre, qui, vraisoinblablcmcnt, serait devenu plus volumineux si le poète avait vécu plus longtemps, et en dehors duquel, nous ne savons au juste pour quel motif ^ a été laissée répitre aux Pisons, ne se compose que de deux pièces; elles ont à la vérité plus d'étendue que les précédentes; Tune compte 275 vers et l'autre 216.
La première dans l'ordre du recueil n'y tient sans doute cette place que parce qu'elle est adressée à Auguste; car on croit généralement qu'elle ne fut composée qu^un an après ^autre^ Vous savez dans quelles circonstances Horace l'écrivit : l'empereur lui avait exprimé par lettre
M) Voir plus haut. p. tU.
(i) Cf. Valilrn, MnnatKherichtc der Berliner Akademie^ W!^ p. r»K8 sqq. ; Tli. Mominson, Iferm,, vol. XV, 103.
le regret de ne s'être vu adresser encore aucun de entretiens familiers^ ; il fallait absolument lui en écrire un à lui-même. Jusque-là Tentreprise eût été presque impassible; comment, en effet, composer pour un tel personnage soit une satire de mœurs, soit une leçon morale sans s'exposer ou au danger d'être interprêté avec malice, ou à celui d'encourir le reproche d'un inconvenant pédantisme? Mais les débats littéraires auxquels le poète s'intéressait do plus en plus, parce qu'il y trouvait sa gloire engagée, lui offraient une large matière, d'autant plus propre à plaire à Auguste que, lui aussi, en vue de la postérité^ avait le plus vif intérêt au succès définitif de l'école nouvelle de tous ces grands écrivains, amis de son goor* vernement, Virgile, Horace, Varius, dont Tillustratioa personnelle et l'éclat des éloges pouvaient rejaillir à jamais et sur son nom et sur le nouvel état de choass établi par lui.
Aux yeux d'Auguste, n'y avait-il mémo pas de la p«rt d'un certain nombre de ceux qui combattaient ses poètn favoris une opposition politique dissimulée sous la qoeSf tien littéraire? A côté des archéologues qui poussaient le fanatisme jusqu'à prodiguer leur admiration aux vieux oracles des devins, aux livres des Pontifes, au chant des Salions, parmi ceux qui se plaisaient à préférer au travail fini de Virgile et d'Horace, à la délicate plaisanterie de celui-ci, la franche et libre allure d'Ennius et de Lucilios^ la verve puissante de Plaute, qui ne tarissaient point en éloges pour le style des poètes tragiques de la répan Uique.Pacuvius et Attius,ou pour les rudes vers saturoine de Nsevius, l'impétueux comique, indomptable ennemi des grands, ne s'en trouvait-il pas qui n'évoquaient ainsi toute la vieille Rome littéraire que pour élever une sorte de rempart politique contre une école dont les œuvres por^ talent si vivement l'empreinte du temps actuel et djK régime nouveau? Horace, à la vérité, prend bien garde
(1) Voir plus haut, p. 59.
d*anieDer jamais le débat sur ce terrain, et même lorsqu'il se laisso aller à dire que le plus fougueux panégyriste des poètt's ilisparus depuis longtemps ne loue tout le passé qae par haine du présent,
Iii^tMiiis non ille ravcl plauditque aepultis, .Noslra sed impugnat, nos nostraque lividus odU.
Tensemblo de son raisonnement ne permet pas d'appliqaer ces vtTs à autre chose qu'aux ouvrages de littérature, puisqu'il vient d'afrïrmer précisément que la personne d'Auj^Miste, par les services rendus à la patrie, a été portée, d'un accord unanime, au-dessus de cette envie qui fait que, dans tout le reste, justice n*est jamafs rendue aux contemporains. Mais Auguste savait à quoi s*en tenir là-dessus ; il n*ij;norait pas que, si sa toute-puissance empêchait désormais toute attaque directe contre le nouveau gouvernt'iiR'nt, les moyens détournés seuls restaient à la disposition de ceux qui désiraient encore têmoiguer leur prélénnce pour Tancien. Et Horace, quoi qu'il eiUThabiletê de dire et de ue pas dire, avait trop de sagacité pour ne pas comprendre exactement ce qui en était. Plus que n'importe qui, placé comme il avait l'avantage de l'être auprès de Mêcèatî ^t de la cour, il se rendait compte de toute Timportance (jue comportait pour Auguste la querelle des deux écoles : ni comme lettré, ni comme protecteur des
lettres, ni comme chef d'Etat, celui-ci ne pouvait s'en détachei* : et la prendre pour sujet de l'entretien qu'il lui deiDanilait était non seulement éviter les inconvénients que preseutaieut en la circonstance les sujets ordinaires de ses antres Sa-mones, mais encore choisir celui qui, d'une manière spéciale et à tout point de vue, ofirait le plus ifaitrait pour cet auditeur de condition si exceptionnelh».
La dit'iieulté du choix du sujet surmontée, restaient celles de l'exécution. Présenter un morceau qui, tout en
s'adressaût à Tempereur, pût élre lu par les autres avec utilité; lui donner des développements, ni trop restreints pour l'importance de la question, ni trop étendus pour l'attention soutenue des lecteurs; y prendre un ton qui convint à la situation du maître du monde sans sortir cependant du genre de l'entretien familier : telles étaient en dehors des difficultés générales qu'entraînent et la critique littéraire et l'obligation de l'exprimer en vers et le soin d'une cause dans laquelle on se trouve personnellement enjeu, celles qui provenaient des conditions particulières dans lesquelles il fallait écrire. De toutes on s'accorde à dire qu'il n'en est pas une dont Horace n'ait complètement triomphé.
Il commence (v. 1-4) par s'excuser d'interrompre les grands travaux d'Auguste et lui promet d'être bref pour ne pas se rendre coupable envers le monde entier en abusant de moments si précieux à la prospérité de l'empire. Tous connaissez ce début plein de noblesse :
Quum tôt susliaeas et laota negotia solus. . .
que Boileau n'a pas omis d'imiter dans le discours adressé à Louis XIV et placé par lui à la tête de ses œuvres :
Toi qui seul, sans ministre, à Fexemple des dieux, Soutiens tout par toi-même et vois tout par tes yeux.
U le félicite de ce que le genre humain lui rend justice de son vivant, satisfaction que les plus grands hommes n'ont guère jamais obtenue qu'après leur mort. Et cette constatation faite en termes magnifiques (v. 5-17) lui permet une transition ingénieuse pour entrer en matière ; car ce même peuple, si sage et si équitable dans l'appréciation des mérites d'un empereur qu'il préfère à tous les héros passés de Rome et de la Qrèce, semble perdre la rectitude do son jugement dès qu'il s'agit de littérature. On se plaît à n'estimer que les écrits des anciens auteurs, et cela, non parce
qu'ils sont bons, mais parce qu'ils sont d*un autre Age (v. 18-27). A ce compte, dit-il, il n'y aurait plus ancnn progrès possible (v. 28-33). Et puis à quel nombre de siècles, d'années, de mois et de jours fixer le temps qui serait nécessaire pour délivrer à un auteur le brevet d'ancien, seul garant de la valeur de ses œuvres ?(v. 34-49.) Il passe alors en revue les jugements qu'on porte sur chacun des poètes réputés de Tancienne Rome (v. 50-62) et il voudrait qu'on cessât de professer pour eux une admiration allant jusqu'à ne rien vouloir leur comparer, jusqu'à ne rien reprendre dans leurs vers presque toujours durs, dans leur style souvent lâche et languissant. Il s*indigne qu'on réclame pour eux, non pas l'indulgence à laquelle ils ont droit, mais des honneurs et de la gloire, alors que l'on condamne toute composition récente, non à cause de ses défauts, mais parce qu'elle vient d'être faite (v. 63-89).
Il montre ce que la Grèce aurait perdu du trésor intellectuel qu'elle a livré au monde, si les Grecs avaient eu la môme aversion que les Romains pour toute nouveauté, et il trace de cette nation si facile à se porter sur toutes les cultures de l'esprit un portrait charmant qui la compare à une jeune fille promenant sur les objets les plus divers le caprice de ses goûts (v. 90-102). A ce tableau, il oppose celui des mœurs des anciens Romains uniquement soacieux des affaires de leur clientèle et du soin de leur patrimoine, expliquant parla combien peu ils s'occupaient de littérature (v. 103-107). Mais les mœurs ont changé; le goût dos lettres s'est répandu ; chacun actuellement récite des vers, et tous même, sans exception, savants et ignorants, veulent en écrire. Horace, ici, par une légère digression, après une sage réflexion sur le ridicule de cette manie, prouve qu'elle est non seulement innocente, mais utile, et de la spirituelle peinture qu'il présente de la vie des poètes, en général, il tire occasion de faire ressortir avec véhémence les bienfaits rendus à la société parles véritables disciples d'Apollon* (v. 108-138). Cependant il
(1) Voir Appendice, cclixii.
n'âbandoQne pas la suite de son raisonnement, et revenant aux mœurs des anciens Romains, il fait l'histoire de la vieille poésie latine. Après avoir rappelé l'origine des vers fescennins, les inconvénients de leur gaieté caustique et l'intervention de la loi pour en arrêter la licence, il ra^ conte l'introduction des arts dans le sauvage Latium par la^Grèce faisant ainsi, dans sa défaite, la conquête de son farouche vainqueur, .
GrsBciâ capta ferum victorem cepit, et artês Intulit ngrestl Latio.
II montre comment les Latins se risquèrent à la suite des poètes tragiques et comiques grecs. Pour la tragédie^ dit-il, le souffle et Theureuse hardiesse ne manquaient pas à leur génie naturellement élevé et ardent, mais ils ne gavaient se parfaire et le travail des ratures leur semblait phose honteuse. Quant à la comédie, non sans quelques mots de sévère ironie à l'égard de Plante, il en tient éviàiemment les représentants comme bien inférieurs à leurs modèles. Il cherche toutefois à les excuser par les difficultés d'un genre de composition qui en comporté plus qu'on ne pense et par la nécessité qu'imposaient aux au- ^urs dramatiques les exigences d'ordonnateurs de fêtes qui ne payaient leurs œuvres qu'autant qu'elles pouvaient donner satisfaction aux goûts de la foule (v. 138-176).
Cette réflexion lui permet d'expliquer à Auguste pourquoi il n'a jamais répondu à son invitation de travailler pour le théâtre. Les soucis y sont trop cuisants et il ne veut pas qu'il soit au pouvoir du peuple de le faire maigrir ou engraisser. D'autant plus qu'actuellement la foule et même la classe des chevaliers sacriflent volontiers dans les spectacles le plaisir de l'esprit à celui des yeux et que, par là, le poète dramatique se trouve exposé à des tribulations tout à fait indépendantes du mérite de ses œuvres. La vive description qu'il donne alors de la passion exclusive des spectateurs pour les lutteurs, pour les exhibitions d'ani-
maux exotiques, de cortèges triomphaux et de richesses matérielles de toutes les sortes est même un morceau non moins curieux qu'éloquent ' qui nous dévoile une des causes principales de la décadence de l'art théâtral à Rome (V. 177-207).
Il en conclut que ceux-là n'en ont que plus de mérite qui osent affronter un auditoire si dédaigneux et qu'Auguste a bien raison do vouloir les encourager. Mais, comme leurs productions ne sauraient suffire à illustrer dignement le grand monument élevé sur le Palatin à Apollon et aux lettres, cette protection, à juste titre, aiguillonne aussi le génie de ceux qui, dans leur essor vers les cimes verdoyantes de l'Hélicon, préfèrent ne s'adresser qu'à des lecteurs. Malheureusement, les poètes, en général, indisposent la meilleure volonté par leur maladresse, leur importunité, leur manière de se faire valoir, leur obsession. L'empereur n'en est pas moins intéressé à reconnaître parmi eux les véritables prêtres de son temple et à se montrer en cela meilleur juge qu'Alexandre le Grand qui, sachant prendre Apelle pour peintre et Lysippe pour sta^ tuaire, ne sut choisir pour chantre que le méchant poète Chœrilos*. Virgile» Varius, voilà ceux qui sont distingués, aimés par Auguste. L'airain, en effet, ne retrace pas mieux les traits d'un visage que les chants des grands poètes ne font revivre le génie et l'âme d'un héros (v. 208-249).
(1) Voir Appendice, cclxxiii.
(2) Il ne faut pas oonfondrfi ce Chœrilos avec le poêle épique du même nom, le seul vraimcDt connu, auteur d'un poème ayant pour sujet la lutte des Grecs contre les Perses et intitulé nef/Tr,{; ou lUpaixi. Celui-ci, au temps de sa célébrité, vécut auprès de Lysandre, vainqueur des Athéniens, puis du roi de Macédoine Archélaos. Y avait-il parenté entre les deux ? C'est possible et ratlention prêtée par Alexandre aux vers de son courtisan sVxpliquerait alors en partie par la grande réputation d*un parent dont le renom naguère avait tenu précisément au genre de l'épopée historique et contemporaine. Cf. MM. Croiset, Hist. de la litt. gr.,X. III, î» éd., pp. 677-681.
n^abandonne pas la suite de son raisonnement, et revenant aux mœurs des anciens Romains, il fait Thistoire de la vieille poésie latine. Après avoir rappelé l'origine des vers fescennins, les inconvénients de leur gaieté caustique et l'intervention de la loi pour en arrêter la licence, il raconte l'introduction des arts dans le sauvage Latium par la.Grèce faisant ainsi» dans sa défaite, la conquête de son Carouche vainqueur, .
Graecia capta ferum victorem cepit, et artes Intulit agresti Latio.
Il montre comment les Latins se risquèrent à la suite des poètes tragiques et comiques grecs. Pour la tragédie» dit-il, le souffle et Theureuse hardiesse ne manquaient pas à leur génie naturellement élevé et ardent, mais ils ne gavaient se parfaire et le travail des ratures leur semblait chose honteuse. Quant à la comédie, non sans queliques mots de sévère ironie à l'égard de Plante, il en tient évidemment les représentants comme bien inférieurs à leurs modèles. Il cherche toutefois à les excuser par les difficultés d'un genre de composition qui en comporte plus qu'on ne pense et par la nécessité qu'imposaient aux au- ^urs dramatiques les exigences d'ordonnateurs de fêtes qui ne payaient leurs œuvres qu'autant qu'elles pouvaient donner satisfaction aux goûts de la foule (v. 138-176).
Cette réflexion lui permet d'expliquer à Auguste pourquoi il n'a jamais répondu à son invitation de travailler pour le théâtre. Les soucis y sont trop cuisants et il ne veut pas qu'il soit au pouvoir du peuple de le faire maigrir ou engraisser. D'autant plus qu'actuellement la foule et même la classe des chevaliers sacriflent volontiers dans les spectacles le plaisir de l'esprit à celui des yeux et que, par là, le poète dramatique se trouve exposé à des tribulations tout à fait indépendantes du mérite de ses œuvres. La vive description qu'il donne alors de la passion exclusive des spectateurs pour les lutteurs, pour les exhibitions d'ani-
L*épitre 2, parce qu clic s'adresse à un ami de situation moins haute et, parce qu'elle se prête davantage aux confidences, n*cn est pas moins intéressante. Le destinataire en <îst Julius Florus, homme très instruit et poète, que nous connaissons déjà par répître 3 du premier livre; après avoir accompagné Tibère comme secrétaire dans sa mission en Arménie, il Pavait suivi dans la Gaule où se préparait, sous la direction d'Auguste, une expédition contre la Germanie; et loin de Rome, il reprochait à Horace de ne lui envoyer aucune poésie. Horace lui répond.
Voyez par quel artifice amusant, avant d'expliquer les motifs de son abstention, il met tout d'abord les torts da coté de son ami. Sans préambule aucun, il lui conte une histoire et lui pose une question. « Supposons, lui dit-il. qu'un marchand d'esclaves vienne t'en offrir un dont il vante les grandes qualités non sans avouer cependant qu'une fois il s'est enfui pour échapper aux étrivières. Tu l'achètes malgré cet avis; mais, s'il s enfuit de nouveau, te croiras-tu le droit de poursuivre le vendeur en justice? > La réponse forcément est négative. « Eh bien, ajoute-t-il alors, ne t'ai-je pas prévenu, à ton départ, qu'on fait de corn»spondance je ne vaux guère mieux qu'un manchot? De quel droit to plains-tu? » (v. 1-25).
Et, de plus, ce sont des vers que Florus réclame de lui, comme s'il pouvait encore songer à en écrire! C'est ici qu'il motive son dessein de ne plus en composer. Mais il commence par une raison plus badine que sérieuse au moyen de rauocdote de cet ofïlcier de Lucullus qui, plein d'ardeur pour les combats tiint qu'il avait été pauvre, refusa de monter à l'assaut du jour où son général l'eut ^^nrichi'. Pour établir l'analogie entre ce soldat et luimême, il conte sa propre histoire, et après en avoir détaillé les phases avec un tact parfait, bien difficile pour un ancien tribun de Brutus, devenu l'ami d'Auguste, il demande à Florus s'il n'y aurait pas folio de sa part à tra-
^^1) Voir AppendicCy cclxxiv.
YaiUcr encore lorsqu'il peut jouir des douceurs du repos (V. 26-54).
Cependant, laissant de côté le badinage, il passe à d'autres raisons. D*abord la vieillesse arrive qui, non contente de lui avoir ravi les jeux et les amours, voudrait lui enlever jusqu'aux compositions poétiques. Puis, les goûts de ceux à qui il s'adresse sont différents, et l'on ne sait, comme à des convives en désaccord, que leur donner ou ne pas leur donner. Les soins fatigants qu'impose Rome, le bruit et les embarras de ses rues, n'en font pas non plus un séjour favorable à la poésie : elle aime les bois et fuit la ville, amat nemus el fugit urbem '. En outre, les complaisances et les éloges outrés auxquels celui qui fait des vers doit nécessairement se plier envers les autres auteurs, s'il ne veut pas se faire d'eux des ennemis acharnés, lui sont à charge ; il répété le joli dialogue qu'il est censé avoir tenu avec un de ses collègues qui lui décernait le beau titre de nouvel Alcée pour obtenir de lui celui de nouveau Gallimaque et même de nouveau Mimnerme ; et il s'indigne de ne pouvoir, au milieu de ses travaux, fermer l'oreille à cette race irritable des poètes (v. 50-105).
Un motif qu'il n'expose qu'ensuite parce qu'il le juge plus péremptoire encore que les autres, c'est qu'il connaît trop bien maintenant les difficultés de l'art de la poésie. 11 explique quelle sévérité, si l'on veut exceller vraiment en cet art, on doit exercer sur ses productions pour en élaguer ou y corriger tout ce qui blesse une impartiale critique ; à quels efforts on doit se livrer pour rajeunir de vieilles expressions ou en consacrer de nouvelles, pour purifier et féconder la langue du Latium ; et quelle torture il faut
(1) Boileau, de son côté, après avoir dit dans sa Vl« satire le bruit cl les embarras de la ville de Paris, se plaint aussi, dans son cpitre VI (v. ^-78) des mille soucis qui Ty obsèdent et s'exprime comme Horace sur la nécessité du séjour de la campagne pour les poètes (v. l!^1:2i) :
J'ai besoin du silence et de l'ombre des bois ; Ma Muse, qui se plait dans les routes perdues, .Ne saurait plus marcher sur le pavé des rues.
s*infliger pour arriver à déguiser tant de travail sous un air de naturelle facilité. Bien plus heureux que les bons poètes, s*écrie-t-il, sont ceux qui^ sans bon sens et sans goût, s'admirent toujours contents d'eux-mêmes 1 Et & l'appui de cette pensée il raconte une historiette, très connue dans les écoles, que nous retrouvons dan^ Elien ' et dans le traité faussement attribué à Aristote Des choses fnerveilleiéses,ns,ç\ @xj{xa7{(i)v oxouTjJLrccov', celle de cet Argien qui, raisonnable d'ailleurs en tout le reste, allait chaque jour s'asseoir dans un théâtre vide pour écouter et applaudir des acteurs imaginaires, mais qui, guéri de sa folie par le médecin des siens, leur reprocha de lui avoir enlevé par cette cure l'erreur sur laquelle reposait le bonheur de sa vie (v. 106-140). — Tout ce développement', rempli des idées les plus judicieuses, a inspiré plus d'une fois Boileau : non seulement le poète français a répété, dans celle de ses satires qu'il a adressée à Molière, la comparaison établie entre la satisfaction constante du mauvais écrivain et le peu d'admiration que le bon s'accorde à lui-même :
Malheureux mille fois celui dont la manie Veut aux règles de Fart asservir le génie I Un sot, en écrivant, fait tout avec plaisir : 11 n'a point en ses vers l'embarras de choisir ; Et, toujours amoureux de ce qu*il vient d'écrire, Ravid*étonnement, en soi-même il s*admire. Mais un esprit sublime en vain veut s'élever  ce degré parfait qu'il tâche de trouver ; Et, toujours mécontent de ce qu'il vient de faire, Il plaît à tout le monde, et ne saurait se plaire.
Sat.y II, V. 85-94.
mais, revenant sur le même sujet dans une autre de ses satires, il a redit également l'historiette, non sans la gâter
(1) Hiêt, dio., IV, 25; éd. Didol, p. 345.
(2) Arisl., éd. Didol, l. iV, p. 7U.
(3) Voir Appendice^ cclxxv.
quelque peu, à mon sens, par la modification qu'il y a apportée :
Jadis certain bigot, d'ailleurs homme sensé, D*un mal assez bizarre eut le cerveau blessé, S'imaginant sans cesse, en sa douce manie. Des esprits bienheureux entendre Tharmonie. Enfin un médecin fort expert en son art Le guérit par adresse ou plutôt par hasard ; Mais voulant de ses soins exiger le salaire, « Moi, vous payer, lui dit le bigot en colère, Vous dont Tart inrernal, par des secrets maudits. En me tirant d*erreur, m*dte du paradis. »
Sat., IV, V. 103-112.
Enfin, en dernier lieu, Horace invoque, pour ne plus écrire de vers, tout au moins de vers lyriques, la nécessité de la sagesse. N'est-il pas, à son âge, tenu d'en connaître mieux les préceptes ? Lorsqu'il a examiné les éléments du bonheur de l'homme, il s'est bien rendu compte de l'insuffisance des grandes fortunes, des vastes propriétés, qui ne font que passer d'un héritier à un autre et dont la possession éphémère, après tout, n'est jamais qu'un usufruit auquel, à défaut d'accident, la mort doit mettre un terme* ; aussi a-t-il toujours condamné l'avarice ; sans tomber dans la prodigalité, il a joui modérément de son bien ; il a cherché le juste milieu entre la dissipation et la cupidité, s'efibrçant d'être en toutes choses le dernier des premiers et le premier des derniers. Mais de ce qu'il a évité un vice en n'étant pas avare, s'ensuit-il qu'il remplisse toutes les conditions de la sagesse ? II a besoin de régler sa vie ; ou bien il faut qu'il s'en aille tout de suite : s'il ne savait renoncer à temps aux chants de l'amour et de Bacchus qui conviennent à la jeunesse, la prolongation de son ivresse deviendrait un objet de risée (v. 140-216).
Les pensées exprimées dans cette dernière partie de
<1) Comparez ce passage à celui de la satire II, !2, v. 129 sqq.
l'épîtrc, bien qu'elles rappellent le thème le plus ordinaire des leçons morales exposées dans toutes les comportions philosophiques d'Horace, c'est-à-dire Téloge de li modération, mènent néanmoins à cette conclusioQ spéciale que désormais les chants erotiques et bachiques ne coiiviennent pas plus à son âge que les penchants qui y donnent naissance. Elles concourent ainsi, sous la forme apparente d'une digression, au même but que les détails biographiques, les anecdotes amusantes, la peinture humoristique de la vie de Rome, les traits satiriques contre les mauvais poètes et l'exposé résumé des préceptes de l'art d'écrire : la pièce entière est bien une malgré la diversité des parties qui la composent. Elle a ceci de piquant que l'auteur y triomphe, comme en se jouant, de toutes les difficultés de l'art dans le moment où il les juge presque insurmontables et que la démonstration des multiples raisons qu*il donne à Florus pour ne pas lui envoyer de vers s'y fait on vers des mieux tournés et des plus agréables.
VÉ pitre aux Pisoi^ est, avons-nous dit*, du même temps et du iiièino genre que les deux pièces du IP livre que nous venons d'examiner. Quiutilien, en la décorant du titre dWrs poctica *, a certainement dénaturé la pensée de l'auteur, lui a prêté une ambition qu'il n'avait pas eue et lai a rendu ainsi le plus mauvais des services, puisque c'est d'après ce titre pompeux, généralement adopté dans la suite, que la plupart des commentateurs et des critiques ont porté sur l'ouvrage leurs diverses appréciations.
(1) Vuir, dans le chapilrc traitant do la chronologie des œuvres d*Horace, p. 90 sq«i.
(t) Iru<t. omt., Epist. ad Tryph.; et Vlll, 3, 60.
UVRE TROISIÈME. Cil. VI, i. 371
. Les uns, voulaût y voir une poétique complète et prenant pour point de départ, d'abord la phrase du VHP livre des Institutions oratoires qui semble indiquer une division régulière de l'épître en plusieurs parties*, puis le partage fait du morceau par Acron et Porphyrion en un certain ' nombre de préceptes, se sont livrés aux plus subtiles analyses pour y découvrir beaucoup plus de méthode et d'unité qu'il n'avait convenu à l'aimable et modeste correspondant des Plsons.Tels furent, auxV' siècle, Landino ; au xvi' siècle, Grifoli,Sturm, J. Th. Freig, au xvii'ManzoniSet, à la fin du xviii% Regelsberger qui, auteur d'une traduction en vers allemands, la fit précéder d'un plan explicatif du poème en intitulant celui-ci : L'Art poétiqm cTHorace, dans un ordre nouvellement découvert, formant le poème didactique le plus accompli de l'antiquité, chef-^'ceuvre de poésie et de brièveté, etc. D'autres, au contraire, partis du même point avec la même intention, mais qui n'arrivaient pas à trouver ce qu'ils disaient qu*Horace avait voulu faire, se sont récriés sur les défauts d'un poème didactique qu'ils jugèrent incomplet, sans plan ni netteté de divisions, capricieux dans l'enchaînement des idées. De là des critiques amères comme celle de Scaliger qui, après avoir imaginé trentesix chapitres dont il ne réussit pas à fixer si bien les limites qu'ils ne rentrent parfois les uns dans les autres, déclare, avec la volonté de se montrer très sévère, « que tout cet enseignement sur l'art manque absolument d'art^:»; ou comme celle de Dacier qui va jusqu'à supposer qu'Horace aurait composé son œuvre au hasard, par morceaux détachés, avec intention de les revoir et de les relier ensemble plus tard, mais l'aurait laissée inachevée; ou bien encore comme celle du P. Hardouin qui n'hésite même pas à nier
(1) « Quale Horatius in prima parte libri de arte poclica Ûngit. »
(2) Voir la revue intéressante de ces analyses dans Vlntroduction mise par B. Gonod en tète de la traduction en vers français de C. F. X. Chanlaire, in-8, 18il.
(3) Scalig., Poet., VI, 7 : « De Arte quœris quid senliam? — Quid? Ëquidem de Arte siiic arte tradila. -
qu*Horace en soit l'auteur. De là aussi les divers et singuliers remaniements opérés par bon nombre de ces commentateurs qui, aimant mieux attribuer à des copistes nuh ladroits qu'au poète lui-même le manque de suite releTé dans certaines parties du prétendu traité^ en bouleversent l'ordre, en retranchent même plusieurs développements qu'ils transportent dans l'épitre à Auguste et par contre y insèrent, pour le compléter, des passages qu'ils ne se gênent pas de prendreà celle-ci ^ Ainsi agissent Riccoboni, Dan. Hcinsius, Després, Bentley, Petrini, Binet, le président Bouhier, Ribbeck, Peerlkamp, etc., dont les combinaisons, en se contredisant toutes, se réfutent les unes les autres.
Cependant, à côté de ceux qui s'obstinaient à considérer et à juger l'épitre comme un véritable traité écrit pour donner h tous d'une manière complète les règles de la poésie, il y en eut qui ne lui attribuaient qu'une intention particulière, un objet restreint à quelque idée spéciale. Robortello, par exemple, et après luiG.-J.Vossius, Baxter, Richard Hurd,Sanadon, Engel, Schelle, Machâcèk y virent simplement, ou Texpressionde Tindignation qu'inspiraient à Tauteur les méchants poètes de son temps, ou une tentative d'action tendant à la réforme du drame romain. Mais il est évident que, malgré l'importance de la satire exercée contre les mauvais poètes et malgré l'attention particulière dont est l'objet la poésie dramatique, l'ouvrage ne se renferme pas en ces limites étroites.
Wieland, le premier, se mit en quête de la véritable solution du problème en recherchant le rapport qui existait entre le but et les destinataires du poème. II remarqua qu'Horace s'attache, en général, à y adresser la parole non pas <\ tout le monde, mais aux deux fils de son ami L. Calpurnius Pison et plus particulièrement à l'ainé des
(1) l'n dos remunicincnts les plus audacieux est celui de Ribbock, qui rcpurte à IVpîtro 1 du sccund livre tout le passage commençaot par le vers Silcestres hornine.-t... et fioissant par le vers Sit tibi ^fui<a..., v. 391-407. •
deux ; que^ sans expliquer d*uDe manière méthodique la totalité des règles de tous les genres de poésie, il met surtout en vue l'art dramatique ; et qu'il s'efforce constamment de démontrer, en même temps que les défauts des mauvais poètes dont il se moque, les difficultés de la poésie et les dangers que court quiconque se laisse séduire par les muses avec trop de confiance en un talent douteux. D*antre part, l'habile commentateur constata qu'aucune épitre du poète n'a été composée sans répondre à une circonstance spéciale. Et de toutes ces considérations il conclut que Tépître aux Pisons a été écrite à la sollicitation de Pison, le père, qui, inquiet de voir chez son fils aîné une manie de composition dramatique capable de le détourner de la voie des honneurs politiques, avait en secret prié Horace de réconduire adroitement de la carrière poétique en lui en désignant les périls, mais tout en ayant Tair de l'y guider par ses conseils. L'hypothèse assurément ne comporte rien d'invraisemblable, mais rien non plus n*en prouve tout à fait Texactitude eu ce qui concerne la mission secrète donnée à Horace par L. Calp. Pison, et Ton comprend que ceux qui ont reconnu l'ingéniosité de l'opinion dans son ensemble, comme G. Colman, Bothe, Wetzel, Anthon, Lemaire, Walckenaer, etc., ne raient pas toujours adoptée sans y apporter une certaine restriction.
Plusieurs ont donc refusé de croire à une intervetition mystérieuse du père, tout en maintenant chez le poète Tintention, dont parle Wieland, de ne tant appuyer sur les ridicules des auteurs médiocres et sur les difficultés de Fart dramatique que pour détourner Taîné des fils du théâtre. Celui-ci, pensent-ils, avait communiqué, comme cela se fait d'ordinaire au milieu de rapports intimes, quelque composition scénique à Horace, et Horace spontanément» certain d'ailleurs de ne pas déplaire au chef de famille, tint à mettre son jeune ami en garde contre un goût qui peut, si Ton se croit un talent qu'on n'a pas, couvrir n'importe qui de ridicule et particulièrement porter le
plus grave préjudice à aa jeune homme d*uQ si brillant avenir.
Orelli ^ et Patin*, deux des érudits qui ont le mieux étudié les œuvres complètes d'Horace, ont apporté à l'hypothèse de Wieland, ainsi mitigée, une confirmation à laquelle lear sagacité et leur discrétion ordinaires donnent un grand poids.
Orelli, touché des reproches que beaucoup de ses prédécesseurs exprimaient au sujet de Timportance donnée dans répltreaudramesatyrique,genredecomposîtiontrèsenhonneur chez les Grecs, mais quele théâtre romain avait à peine effleuré, émit l'avis que l'œuvre dramatique communiquée par le jeune Pison à Horace devait appartenir à ce genre et que le débutant poète avait conçu l'ambitieux projet d'acclimater sur la scène latine cette spécialité de drame qui, sans être une parodie, mélangeait la bouffonnerie et l'héroïsme, que les Grecs appelaient volontiers trogé(lie qui s*vgaie, TpaywBia i:aîïc'jîa', et dans laquelle, après Pratinas et son fils Aristias, avaient excellé les grands tragiques Eschyle, Sophocle et Euripide^. De là, selon lai, l'insistance que met l'auteur de l'épitre à marquer les difficultés toutes particulières que présente la composition de ces sortes de pièces, afin de détourner Pison d'un projet trop hardi et lui on l'aire reconnaître l'exécution supérieure à ses forces.
De son coté, Patin n'a pas été moins net dans son appré* ciation de l'intention d'Horace. 11 a rapproché Tépître aux Pisons de la XVIII' du premier livre, et comme dans celle-ci, après avoir présenté à LoUius un ensemble de préceptes qui forme une espèce de manuel de l'art du courtisan, le poète arrive tout à coup, par une péripétie inattendue, à conclure que le bonheur ne réside pas dans la vie dont il
(1) Kd. 18,18. t. Il, pp. G17, 056.
(2) Œur. dollar., I86(i, l. Il, Appem/., V, pp. 462*4(U.
(3) DêiiuHrius, \Uy. ép^T,v£i'x;.
(V) Vuir sur io drame salyriquo des Grecs MM. Croiset, Hist. de la b'ttgr., l. III, 2' éd., pp. :W1MI5.
vient de décrire les règles, te judicieux critique a reconnu remploi du même procédé à 1 égard de Pison, Horace ne lui décrivant les exigences de Tart poétique que pour lui faire porter ailleurs son activité, et ressemblant en cela à l'Alceste de Molière qui, pour éloigner Oronte du métier d*écrivain, ne laisse pas, malgré sa franchise, d'employer quelques détours et feint de dire à quelque autre en même haute situation que lui :
Croyez-moi, résistez à vos tentations ;
Dérobez au public ces occupations
Et n'allez point quitter, de quoi que l*on vous somme,
Le nom que, dans la Cour, vous avez d'honnête homme,
Pour prendre, de la main d'un avide imprimeur,
Celui de ridicule et misérable auteur.
Le Misanth.y act. I, se. 11.
Quoi qu'il en soit, il ne faudrait pas croire, et Patin ne le croit pas plus qu'Orelli, que Tunique but de ce poème de 476 vers, la plus longue de toutes les œuvres d'Horace, est de conseiller aux fils de Pison la défiance de leurs forces et la précaution de garder neuf ans dans leur tiroir les productions prématurées d'un talent incertain. Évidemment, c'est à eux qu'il s'adresse, puisqu'il les interpelle nommément à onze reprises et que certains préceptes, comme le vers qui indique la composition de l'ïambe, sont trop simples pour ne pas avoir été écrits à l'usage de débutants; mais on voit bien néanmoins qu'Horace a des idées plus hautes et plus générales ; qu'il écrit pour un cercle étendu de lecteurs ; qu'il profite de l'occasion pour grouper toutes les idées exprimées dans ses œuvres précédentes sur la poésie; et qu'il reprend une dernière fois, en affirmant définitivement ses principes et son idéal, le fameux combat soutenu par lui si longtemps contre les partisans des anciens en faveur des dogmes de l'école nouvelle.
Comme rien cependant n'est plus contraire à sa nature que la froide et imposante attitude d'un pédagogue, loin de lui la pensée de résumer sa doctrine en un traité didao-
376 LIVRE TROISIÈME. Cil. VI, 4.
tiqiio ofi soD style familier et son allure vagabonde ne seraient plus (1g mise, oA il dc pourrait plus parler, comme dans un entretien, avec son entraînement et sa rené ordinaires. Il entenil user encore avec latitude des avantages que lui a procurés jusqu'ici le genre des Sermoim, exposer facilement ses pensOcs sans s'astreindre à un ordre absolu et posant, sans donner aux transitions une attention marquée, sans se priver du charme des digressions. Aussi, ceux des critiques qui s'entêteront à voir dans son œuvre un genre d'écrit qu'il n'a pas voulu composer, y trouveront-ils maints prétendus défauts prêtant à l'effusion de leur bile : ils s'empresseront de relever, par exemple, qu'il parle en deux passages disjoints (v. 295- 3Uy et 408-41<>> du rùle respectif dc l'art et du génie dans la l'omposilion des œuvres poétiques ; qu'il traite des difitTfnts mètres en deux paragraphes également séparés l'un de l'autre (,v. 73 sqq. et 251 sqq.); qu'il întrodait, sans transition et d'une manière inattendue, des vers sur la poésie épique (v. 13ti-lô3) au milieu d'un développement sur le drame; i^u'il s'attarde (v. 156-175} au tableau des (liltétvnts :\gi s. mieux placé par Aristote dans un traité de rhétoriiine ' , etc. Mais tout ce qu'ils pourront dire n'em- [iiVlierupas qu'il existe, en somme, dans répi'treauxPisoDs, avec la vivaoilé, la grâce et les divers agréments que comporte le style épistolaire, beaucoup plus d'ordre qu'elle ne semble eu avoir A première vue. Lorsqu'on l'examini' à fond, eu est tout surpris de découvrir sous un désordre apparent, sous des digrt.-ssioDs i-apricieuses, la trace d'une maivhe ordonnée et une disposition des diverses parties do la matière si bu'n reliée dans ses grandes lignes que Boîleaii liii-mèm-'. .[Ui formera et exécutera le dessein d'écrire un v,rital'le poème didactique, n'en adoptera guère une autre n'.ie eelle qui nous est dévoilée ici par l'analyse.
I.e :iv:r.o .itluue par des préceptes généraux sur l'ar, d'ierivi'. e: ooinnie les trois qualités principales qu'on re-
LIVKE THOISIÈME. Cil. VI, A. 377
cherche dans le plan et le style d'un ouvrage quelconque sont l'unité, la clarté et la pureté, Horace nous dit ce qui caractérise chacune d'elles : P Par des comparaisons saisissantes, il montre queVuniié s'entend de Taccord parfait de toutes les parties d'un ouvrage (v. 1-13) et comment on risque d'être fautif sur ce point, soit (v. 14-19) en voulant, pour embellir un sujet, le parer d'ornements étrangers, soit (v. 19-23) en insistant sur un objet accessoire ou en n'observant pas dans les proportions des diverses parties rharmonie de l'ensemble*. Il ajoute (v. 23-37; quelques réflexions générales sur le ton à prendre, qui ne doit être exagéré en aucun sens, et qui, par crainte d'un défaut, tombe souvent dans un pire S sur la tendance vicieuse qu'on a parfois à dénaturer un sujet sous prétexte d'y Jeter de la variété, et sur le défaut, plus grave encore, de ceux qui, parce qu'ils se sont spécialisés dans l'exécution parfaite d'une seule partie, ne peuvent plus assortir un tout sans difformité . 2^ En ce qui concerne la clarté, il appuie sur la nécessité de choisir un sujet en rapport avec nos forces et la nature de notre talent^, cette condition assurant seule une vue bien nette de la matière à traiter,
(1) Tout ce passage a été imité par Boileau, Artpoét., cli. i, v. 177-18:2 :
Il faut que chaque chose y soit mise en son lieu ; Que le début, la fin répondent au milieu ; Que d*un art délicat les pièces assorties N'y forment qu'un seul tout do diverses parties ; Que jamais du sujet le discours s'écartant N'aille chercher trop loin quelque mot éclatant.
(2) Rapprocher les vers 25, 2G et 31 :
. . . . t Brevis esse laboro Otscurus fio:...
In vitium ducit culpœ fuga. . .
des vers 64 sqq. du ch. i de VArt poét. :
Souvent la peur d'un mal nous conduit dans un pire :.. . J'évite d'être long et je deviens obscur. . .
(3) Cf. V. 3940 et Artpoét., I, 12 :
et versate diu, quid ferre récusent
Quid valeant humeri.
Et consultez longtemps votre esprit et vos forces.
un ordre lumineux dans la disposition, une exécatioû facile ! (v. 38-45.) 3« Quant à la pureté du style, elle coûsiste dans un sage emploi des mots ; mais il n'entend pas qu'on refuse aux auteurs contemporains la liberté dont ont usé les écrivains anciens d'enrichir d'expressions nouvelles la langue de la patrie, soit que par une habile alliance ils fassent d'un mot connu un mot nouveau, soit qu'ils inventent, en le dérivant du grec, un terme inconnu pour exprimer une idée précédemment ignorée ; et il compare très habilement aux grands travaux dont Rome est témoin ceux de sa langue, qui ne peut toujours rester la même, mais dont les mots avec le temps naissent, péri»- ^ent, se renouvellent selon le caprice, l'autorité et les lois de l'usage qui en disposent souverainement (v. 46-72)*.
Ces trois points établis, il entre dans le détail des nuances variées que le style doit prendre selon la différence des sujets. 11 traite d'abord de l'affectation des diverses espèces de vers aux divers genres de poésie, rhexamètre homérique convenant particulièrement à l'épopée, le distique à l'élcgie, rïambe, né pour l'action, aux dialogues du drame, les vers lyriques aux morceaux qui chantent les dieux, les héros, Tamour et le vin* (v. 73-88). Puis il énumère toutes les autres convenances qu'il faut observer par rapport au ton. P(v. 89-95.) Convenance du ton avec le genre de composition : ainsi la comédie ne doit pas avoir le même style que la tragédie', sauf certaines excep-
(1) Voir Appendice, cclxxvi.
<2) Cf. V. 83-85 et Art poét.. Il, 59 sq. :
L*ode Élevant jusqu'au ciel son vol ambitieux Entretient dans ses vers commerce avec les dieux, Aux athlètes dans Pise elle ouvre la barrière. Chante un vainqueur poudreux au bout de la carrière;... Elle peint les Testins, les danses et les ris...
(3) Cf. V. 80 et Art poét., 111, 409410 :
Versibus exponi tragicis res comica non valt.. . Le comique, ennemi des soupirs et des pleurs, N'admet point en ses vers de tragiques douleurs.
tions momentanées, uno situation presque tragique, par exemple, pouvant se rencontrer dans le cours d'une action comique*. — 2* (v. 96-111.) Convenance avec les sentiments et les passions que le poète désire faire partager à ceux qui l'écoutent ou le lisent : s'il veut nous faire pleurer, qu'il pleure d'abord lui-même*; car la nature dispose d'avance notre âme à être l'écho sincère de toutes les émotions. — 3^ (v. 112-118.) Convenance avec la condition des personnages : un dieu et un héros, une matrone et une nourrice, un marchand qui court le monde et un cultivateur attaché à son champ ne parleront pas de même façon. — 4° (v. 119-135.) Convenance avec le caractère connu du personnage que nous empruntons à l'histoire et à la fable, ou nécessité, si le personnage est inventé par nous, de lui maintenir jusqu'à la fin^ de la composition le caractère que nous lui aurons donné dès le début. Mais il est plus facile de représenter un personnage connu, de transporter par exemple sur la scène un des héros d'Homère, et Ton ne fera pas œuvre d'imitation servile si Ton y sait innover quelque peu en ne prenant à la source que ce qui peut y être puisé avec le plus de bonheur. — A propos de cette règle prescrivant de maintenir l'unité de chaque caractère d'un bout à l'autre du poème, se place ici (v. 136-152) une digression sur la modestie qui convient au poète dans la première partie. Si son début, en effet,
(1) C'est ce que traduit en bons vers M.-J. Chénier dans son Essai sur les principes des Arts :
Sans effort quelquefois haussant le brodequin, Thalie approche un peu du ton de Melpomcne.
(2) Cf. V. 10M03 eiArtpoét.y III, U2 :
... Si vis me flere, dolendum est Primum ipsi tibi. . .
Pour me tirer des pleurs il faut que vous pleuriez.
(3) Cf. V. 125-127 : « Si quid inexpertura, ctc » et Art poét., \\\y
D*uii nouveau personnage inventez-vous ridée? Qu'en tout avec soi-même il se montre d*accord, Et qu'il soit jusqu'au bout tel qu'on l'a vu d'abord.
380 LIVKE TROISIÈME. Cil. VI, 4.
Q'cst pas simple, il risque de faire une chute ridicule, et Homère s'est bien gardé de commettre pareille faute, loi qui, après avoir commencé TOdyssée sur un ton modeste, en développe ensuite avec éclat toutes les merveilles \ sans reprendre son sujet de trop haut, allant droit au bat et laissant de côté ce qui serait pur hors-d'œuvre ou romprait Tunité de Taction. L'exemple d'Homère ainsi évoqué fait ressortir du même coup plusieurs des préceptes dont l'observation est nécessaire à la bonne compositiOD de tout poème épique. — 5** (v. 153-178.) Convenance enfin avec l'âge des personnages : le poète doit marquer avec soin les métamorphoses qu'apportent les années dans la nature mobile de l'homme pour ne pas donner à l'enfant le rôle du jeune homme et à Thomme fait celui du vieillard ^ Le tableau' peint par Horace de l'esprit et des mœurs propres à chaque âge, qu'Aristote avait déjà présenté sous un point de vue plus oratoire et plus philosophique, a été imité chez les modernes dans toutes les langues et chez nous particulièrement, en prose, par Pierre Charron, La Bruyère, Bossuet, en vers, par RégnierS Boilcau, Delille. Il termine gracieusement la première partie de l'épître et l'exposé des préceptes généraux.
Dans la seconde partie, l'auteur abandonne les régies générales pour se bornera celles du genre dramatique. Kilos se rapportent k la nature, à la disposition, à certains
(I) Huiloau a imité ce passage en entier, mais en citant comme exemple le début de VKnéide au lieu du début de VOdyssée, Cf. Art poét.y lU, tll sq. :
Que le début soit simple et n*ait rien d'affecté. N*aII«îz pas, dés l'abord,... etc.
[i,) cr. tout co développement et celui de l'Art poét.^ 381-398 : Ko temps, qui change tout, change aussi nos humeurs. Chaque ugc a ses plaisirs, son esprit et ses mœurs. . . Ne faites point parler vos acteurs au hasard. Vu vieillard en jeune homme, un Jeune homme en vieillard.
[W) Voir Appendice, cclxxvii.
U) (> morceau, qui fait partie de sa Y« satire, est à voir tout entier.
personnages particuliers, à la forme des vers de cette sorte de composition. P (v. 179-188.) Dans la nature du drame, il distingue deux éléments : l'action et le récit. L'action produit toujours plus d'eflfet ; mais lorsqu'elle est par trop odieuse ou bien quand elle semble ne pouvoir être aussi belle que le récit, on peut recourir à celui-ci. Elle doit en tout cas ne présenter aux yeux rien d'invraisemblable*. — 2^ (v. 189-192.) Il faut que le drame se déroule exactement en cinq actes, ni plus ni moins, se dénoue, sauf dans des cas exceptionnels, sans l'intervention d'un dieu ^ et n'ait guère plus de trois personnages participant à la fois au dialogue . — ^''(y. 193-250.) A côté de ces trois personnages qui remplissent les rôles actifs, il y a le chœur. Il no doit chanter, entre les actes, rien qui ne tienne étroitement à la pièce et il est nécessaire que son rôle consiste toujours dans la défense du bien et de l'honnête. Horace nous explique alors que le chœur autrefois était accompagné d'une musique modeste suffisant à nn amphithéâtre où se trouvait un auditoire peu nombreux et sage, mais qu'en raison de l'accroissement de la population de Rome et du développement luxueux des fétcs bruyantes, il a fallu la renforcer sensiblement ; ce récit des modifications nécessairement apportées à lart scénique ne manque pas d'intérêt. Il parle ensuite des personnages spéciaux au drame satyrique ; il en raconte l'origine et dit à quelles conditions, très difficiles à rem-
(1) Les deax mêmes préceptes sont traduits par Boileau, Art poét., 111,
Jamais aa spectateur n'offrez rien d'incroyable : Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable. Une merveille absurde est pour moi sans appas : L'esprit n'est point ému de ce qu'il ne croit pas. Ce qu'on ne doit point voir, qu'un récit nous l'expose : Les yeux en le voyant saisiraient mieux la chose, Mais il est des objets que l'art judicieux Doit offrir à l'oreille et reculer des yeux, (â) Aristote avait déjà condamné cet abus {Poet., 15) et Cicéron s'en était
moqué {De nat. Deor., 1, .53).
382 LIVRE TROISIÈME. Cil. VI, 4.
plir, serait rendue tolérable leur préseoce sur un théâtre qui se respecte. — 4° Enfin (v. 250-262), comme il a dit, dans la première partie, que rïambe est le mètre qui convient à l'action dramatique, il définit le vers îambique, explique par sa rapidité son nom de tri mètre qui est en opposition . avec ses six mesures, et rappelle comment» dans les derniers temps, on y a introduit avec succès le spondée, qui lui donne plus de gravité, mais qui le rendrait pesant, si l'on avait le tort de l'en surcharger.
De tout cela il conclut (v. 263-308) qu*uQ poète dramatique a beaucoup à travailler pour acquérir un véritable mérite. « Sans doute, dit-il, les applaudissements parler quels nos ancêtres ont accueilli une facture de vers et des bons mots comme ceux de Plante peuvent paraître autoriser la négligence; mais est-ce une raison pour écrire sans règle ? Feuilletez, nuit et jour, les modèles grecsl'» Il trace à sa manière une histoire résumée de Part dramatique en Grèce* et à Rome et il montre que les auteurs do théâtre latin possédaient ce qu'il fallait pour assurer à la patrie, même en traitant des sujets nationaux, une gloire littéraire égale à sa gloire militaire, s'ils avaient su châtier leurs œuvres et les polir jusqu'à la perfection'. Mais cest
(1) ... vox cxemplaria gripca
Nocturna versate maou, versate diurna.
Féiiclon {Let. ci VAcad,^ % 9) dit « qu*il crierait volontiers la même choie aux auteurs do sun temps qu'il aime et qu'il hooore le plus >>. £t Boileau,eB parlant de l'idylle {Art poét,. 11, 127-28) donne le mémo cooseil : Que leurs tendres écrits, par les Grâces dictés, Ne quittent point vos maios, jour et nuit reuillctés. {t) Los vers â75-â.sO sur Thespis et Eschyle sont presque traduits par Boileau dans VArt poét., 111, 07-7i; et les suivants (!281<â84) sur la comédie ancienne et sa licence réprimée par les lois, paraphrasés un peu plas loin (III, 313-358).
(3) Rapprochez ces vers :
. . . Carmen reprehenditc, quod non .Multa dies et multa litura coercuit, atque Perfectuni decios non castigavit ad unguem. de ceux de Boileau {Art poét., I, 172-171) :
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage. Pu lissez-le sans cesse et le repolissez ; Ajoutez quelquefois et souvent effacez.
là aussi, ajoute-t-il aussitôt, lo défaut de nos auteurs contemporains; parce que Démocrite trouve le génie mieux partagé et moins indigent que l'art, on croit avoir du génie^ on néglige Fart, et l'on n*a ni l'un ni l'autre. On s'affirme poète, parce qu'on ne se fait ni les ongles ni la barbe, parce qu'on est fou. « Et moi, termine-t-il en se moquant, j'ai la maladresse de me purger au printemps; sans cela. J'eusse fait d'excellents vers; mais, à ce prix, je n'y tiens pas.» Il prend donc la résolution de ne plus en écrire; seulement il se réserve l'office de la pierre à aiguiser qui, sans couper elle-même, met le fer en état de couper.: il enseignera aux poètes leurs devoirs et l'éducation qu'ils, doivent se donner.
Ce retour sur lui-même indique une pause dans le cours de Touvrage. La deuxième partie ayant spécialement trait à l'art dramatique est en effet finie, et nous entrons dans la troisième, qui a pour sujet, comme il vient de l'annoncer, l'exposition des procédés propres à la formation du vrai poète.
Les principaux moyens de cette éducation, outre la lec* tare des modèles grecs qui vient d'être conseillée, sont : l'étude de la philosophie et la recherche désintéressée de la gloire; la connaissance des qualités capables d'attacher l'attention du public; un travail opiniâtre joint à l'aptitude naturelle; une censure sévèrement exercée par d'autres et par soi-même sur tout ce qu'on écrit. — P (v. 309-332.) Bien loin qu'il soit nécessaire d'avoir l'esprit à Tenvers, il faut se l'être discipliné à l'école des philosophes. Après avoir exprimé ce précepte en un vers d'une beauté magistrale,
Scribendi recte sapere est et principium et fons *,
(1) Cf. BoUeau {Art poéL, I, 37-38) :
Aimez donc la raison : que toujours vos écrits Empruntent d'eUe seule et leur lustre et leur prix. et M.-J. Cbénier, La Raison,
384 UVRE TROISIÈME. Cil. VI, -i.
Horace le développe et montre les résultats d'une science qui procure la nette conception des idées et par suite la facilité de les dire > : à qui connaît les devoirs de l'homme et la vie humaine, il devient aisé de tracer des caractères vrais, des images vivantes* et d'attacher le public par des poèmes remplis de bien d'autres choses que de bagateUes sonores. Mais en cela, comme en l'art de réloquence,si les Orecs ont excellé, c'est qu'ils n'étaient avides que de gloire% tandis que les Romains croient s'être préparés à la poésie lorsqu'ils se sont éduqués dans les calculs de leur misérable pécule. Vous reconnaissez ici l'habitude qa*a l'auteur, toutes les fois qu'il parle philosophie, de considérer l'avarice comme l'obstacle le plus grand à la pratique •du bien. — 2'' (v. 333-378.) Passant au second moyen, il indique la manière de rendre une œuvre capable de divertir le lecteur et de l'instruire, d'y mêler l'utile et Tagréable, les deux qualités dont le mélange est seul capable de réunir sur elle tous les suffrages :
Omne tulit punctum qui miscuit utile dulci ^.
(1) Le vers i Verbaque provisam rein non invita sequentur > rappdk exactemcDt le mot de Caton : « Hem tenc, verba sequentur », que. depuit, • Cicéron avait développé dans plusieurs de ses traités de rhétorique. (Cf. De oral. y III, lOi.) Fënelon a témoigné, dans son premier Dîalog. sur VÉloq. comme dans sa Let.à i'Acad.^ ^ 4. combien il en reconnaissait la justesse- Et de même Boileau {Art poét.^ \y 150-154) :
Avant donc que d*écrire, apprenez à penser. . .
Ce que Ton conçoit bien s'énonce clairement
El les mots pour le dire arrivent aisément. {t) Comparez les vers • Respicere exemplar citsp, . . etc. i- à ceux df Boileau {Art poét.^ 111, 69 sq.) :
ouicoiiquo voit bien IMiommc, et, d'un esprit profond.
De tant de cœurs cachés a pénétré le fond. . .
Sur une scène heureuse il peut les étaler,
Kt les faire à nos yeux vivre, agir et parier (:i) De lu ce précepte de Boileau (Artpoét., IV, 125-126) :
Travaillez pour la gloire et qu'un sordide gain
Ne soit jamais l'objet d'un illustre écrivain. (4) Boileau exprime à deux reprises cette idée (Art poét., IV, 87, et K 75-78) :
— nu'en savantes leçons votre muse fertile
Partout joigne au plaisant le solide et TuUle.
Pourvu que Téclat des beautés y domine, ajoute-t-il, on passera à la rigueur sur certaines fautes légères et rares qui méritent Tindulgence et dont, en aucun art, l'humaine faiblesse ne saurait se garder; mais la médiocrité, qu'on supporte ailleurs, voilà ce qu'il juge insupportable en poésie; car, pour peu qu'elle descende du plus haut degré, la poésie tombe au plus bas :
Si paulam summo decessit, vergit ad imum ^
— 3*(v. 379418.) Aussi s'indigne-t-il contre la manie des contemporains qui, sachant se refuser aux exercices pour lesquels ils se reconnaissent inhabiles, traitent plus légèrement la poésie et s'y livrent hardiment, tout médiocres qu'ils y sont. Et s'adressant aux Pisons qui, eux, il en est sûr, n'auront pas la prétention do rien écrire malgré Minerve, il appelle leur attention sur le long travail de retouches et de corrections qu'exige toute œuvre poétique avant d'être publiée. 11 ne manque pas d'ailleurs de relever la noblesse de ce labeur en énumérant les bienfaits que l'humanité doit à la poésie' et qui font qu'on n'a pas à rougir de la peine qu'on y prend. L'étude et le génie se complètent l'un par l'autre : do même qu'aux athlètes et aux joueurs de âûte qui veulent vaincre dans les concours.
— Ileurcax qui, dans ses vers, sait, d'une voix légère, Passer du grave au doux, du plaisant au sévère.
Son livre, aime du ciel, et chéri des lecteurs. Est souvent chez Barbin entouré d'acheteurs.
(1) Cf. Boileau, Artpoét., IV, 29-32, et aussi Sat, l.\, 25-26 :
— II est, dans tout autre art des degrés diflërents : On peut avec honneur remplir les seconds rangs ; 3iais dans Part dangereux de rimer et d'écrire,
11 n'est point de degrés du médiocre au pire.
— fct ne savez-vous pas que sur ce mont sacré Qui no vole au sommet tombe au plus bas degré.
(2) (Voir Appendice^ cclxxviii.) Cicéron avait déjà parlé du grand rote primitif de la poésie {De Inoent,, 1, 2; TusCy V, 2). — On retrouve, sur le même sujet, dans la Lettre d lAcad. de Fénelon, des souvenirs évidents d'Horace.
il faut aux poules une longue préparation et l'ambition d'être les premiers ; — 3° (v. 419-476.) Il est nécessaire aussi qu'ils ne cherchent pas de vains éloges auprès de gens intéressés à les louer et qu'ils se rendent compte de la sincérité des sentiments de ceux qu'ils consultent sur leurs vers. Rien ne leur sera plus fructueux que la critique scrupuleuse' d'un homme d'honneur et de goût, qui ne leur cachera rien de leurs défauts, de leurs négligences et qui ne se dira pas qu'on doit se garder d'affliger un ami pour des bagatelles, sachant très bien que ces bagatelles, si elles sont mal reçues du public, peuvent faire un tort sérieux et rendre ridicule. Vraiment fous sont ceux qui, entichés de leurs écrits, ne comprennent pas les bienfaits d'une telle censure ! Horace les flagelle de ses sarcasmes et, dans un amusant épilogue, il les représente poètes frénétiques, indignes du soin qu'on voudrait prendre do les sauver malgré eux, livrés, en punition sans doute de quelque crime, à une rage incessante de poésie et poursuivant de la lecture impitoyable de leurs mauvais vers quiconque a le malheur d'être rencontré par eux.
Après avoir analysé ce poème, comme nous venons de le faire, en y distinguant les trois parties dont il se compose et les développements successifs de chacune d'elles, il est impossible, si l'on songe au caractère épistolaire qu'ila et qu'il devait avoir, non seulement d'y trouver cette très grande confusion dont il a été tant parlé, mais encore de ne pas y découvrir un réel enchaînement des idées dans un ordre naturel et logique. Cet ordre est même à un tel point celui auquel l'art le plus consommé devait s'at-
{\) Ce beau (lévoluppemcot sur la préférence qu'un auteur doit doDOcr i l'uiiti qui Ir rcnsuro sur le flatteur qui l'admire (voir Appe/ieiictf , ccixxix) a (té <Mi pnrtio traduit, en partie paraphrasé par Boileau à la fin du chutl de VAi't fH)Ct. :
Faites- Ydus des amis prompts à vous censure^... etc. cl dans le cliniil IV, v. il sq. : '•
>e vous enivrez point des éloges flatteurs... etc.
tacher, que Boileau, ai-je dit^ lui qui ne se contenta pas de la modeste familiarité d'une épître et eut à concevoir le plan d*un grand poème^ ne put en imaginer un autre que celui d'Horace.
Boileau, en effet, divisa son œuvre en quatre chants. Dans le premier, qui répond exactement à la première partie de la pièce latine, il traça, comme Horace, les règles générales de l'art d'écrire en vers ; seulement, des quelques vers qui marquaient la différence des divers genres de poésies il tira le sujet du second, qu'il affecta spécialement (non sans oublier la fable) à toutes les compositions que nous appelons petits poèmes. Puis, de même ' qu'Horace avait consacré toute la deuxième partie à l'art dramatique, il donna le troisième chant aux grands poèmes, intercalant l'épopée entre la tragédie et la comédie. Enfin, dans le quatrième chant, correspondant à la troisième partie, il s'expliqua sur la vocation poétique, sur l'amour désintéressé de la gloire, sur les bienfaits de la poésie, sur les dangers de la flatterie et la nécessité de la critique, et donna en un mot, comme son modèle, sur toutes les parties de l'éducation de ceux que la nature semble appeler au rôle glorieux de poète, les conseils les plus propres au développement laborieux de leur génie .
Cet ordre presque identique des deux compositions et les nombreuses imitations faites par le poète français do Tœuvre latine dans un nombre considérable de détails (je n'ai pas négligé de mentionner les principales à mesure que l'analyse m'en procurait l'occasion) n'ont pas peu contribué, je pense, à maintenir jusqu'en ces derniers temps le titre d'i4r/ poétique si malheureusement donné par les commentateurs à l'épître d'Horace et qui a amené fatalement une comparaison d'une criante injustice. On ne s'est plus rendu compte des intentions différentes des deux auteurs ; on a oublié que leurs écrits n'appartiennent nullement au même genre; et Ton a voulu les apprécier d'après un même point de vue. Ceux-là mêmes qui, comme Voltaire, commencent par se défendre de voir dans la
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production latine autre chose qu'une épitre, finissent, dans la com[)araison qu'ils en font avec l'œuvre de Boileaa,par la traiter et la critiquer comme un véritable Art poéiiqMe^ par lui en donner le nom, et ils la déclarent inférieure à l'autre uniquement parce qu'elle ne leur présente pas les qualités distinctives d'un traité didactique, une méthode, une composition aussi rigoureuse, des vers aussi bien liés \ Il faut, pour la bien juger^ la considérer en elle-même. N'enlevons à Boileau rien de ses grandes qualités : admirons dans son magnifique poème, avec l'excellence des principes, la majestueuse régularité de l'ordonnance, l'ait des transitions, l'élégance et l'harmonie du vers, sans trop relever qu'il a moins de valeur, de force et de concision qu'Horace, puisque le genre de la poésie didactique entraine avec soi quelque peu de la froideur et de la lentear de toute exposition pédagogique. Mais ne faisons pas on crime à Horace de n'avoir pas mis dans une épitre ce qu'elle ne comportait pas et félicitons-le, sans autre restriction que celle qu'on pourrait exprimer sur sa sévérité à l'égard d'un auteur tel que Plante', d*avoir apporté dans une causerie familière, qu'il a su rendre aussi sérieuse, aussi substantielle que possible, l'entrain, le charme et l'exquise linesse d'un esprit vif, aimable et judicieux.
Ne croyons pas non plus qu'il ait réellement essayé dans cette épitre de suivre quelque modèle avec exactitude. Les scoliastes anciens ne se sont pas fait faute d y chercher on
(I) Voit., Dict. phil., à Tarticlc Art poétique.
(i) On a souvent reproché à Horace un dédain excessif pour les anciens poètes de Uomc et j'ai eu occasion, dans la l^* partie de cette histoire, de rectiOer quelque peu les jugements qu'il a portés sur plusieurs d'entre eax. Son excuse est dans la vivacité de la guerre que ses ennemis lui avaieit déclarée : Tinjustico des coteries littéraires, qui ne louaient les anciens outre mesure (|ue pour déprécier Virgile, Varius et lui-même, rexcilait, poor mieux se défendre, à se montrer parfois rigoureux envers ceux qu'on prônait trop. 11 arrive aux esprits les plus modérés de commettre en pareil cas de ces sévérités : leur amour même de l'équilibre fait que, s*ils voient peser iniquement sur un des plateaux de la balance, ils appuient naturellemeit sur l'autre.
précis de ce que les Grecs avaient écrit sur l'art poétique, et Porphyrion, qui avait en main le traité de Néoptolème de Paros, après avoir pris soin d'en extraire des préceptes qui pouvaient être rapprochés de ceux d'Horace, s'est avancé jusqu'à considérer cet ouvrage comme la source et le modèle de Tépître ; .il n'a pas craint d'écrire ces mots : « Jn qvem librum congessU prxcepta Neoplolemi de arte poelica^ non quidem omnia, sed eminentissima, » Mais il y a dans une telle assertion l'exagération évidente d'un grammairien heureux de faire montre de sa science. Par contre, d'ailleurs, c'est à Aristote ou à Platon que quelques érudits, plus tard, se sont efforcés de rapporter l'inspiration du poète. Les uns, avec Madius*, ont prétendu qu'il avait pris pour règle la Poétique du philosophe de Stagire, et ont cité à l'appui de leur thèse certains passages de ce traité. D'autres, comme Schreiter* et Ast', ont dit qu'il avait eu tout spécialement en vue le Phèdre de Platon, voulant railler les mauvais poètes de son temps de la même façon que Platon se moquait des rhéteurs. La vérité est que, sur les questions littéraires, comme sur les questions philosophiques, il ne s'en rapportait qu'à son propre Jugement, sans jamais jurer obéissance à la parole d'un maître, et que, s'il a profité plus d'une fois de l'expérience de ses devanciers*, comme le prouvent plusieurs réminiscences non douteuses et de la Poétique d'Aristote^ etdes ouvrages de rhétorique de Cicéron, son épître, si riche en pensées profondes, en images poétiques, en préceptes utiles, n'en est pas moins tout entière une conception de
(1) la Aristot. libr. de Poetica communes explanationes, avec In Q. H. F. de arte poet. libr. interpretatiOj Venctiis, 1550.
(2) De HoratiOy Platonis asmulo, etc., LipsiiP, 1798.
(3) De Platonis Phœdro, Jcnee, 1801, p. 33.
(A) Cf. Streuber, De H. F. ad Pisones epist. comment., Basilia;, 1839, pp. 72-77.— Cf. A. Michaelis, De auctoribus quos Hor. in libro de Arte poet, secutus esse oideatur, Kid, 1857.
(5) Cf. Aug. Nisard, Examen des poétiques d^ Aristote, d'Horace et de^Boileau, th. de doct., 1^45.
son esprit, fruit tout à la fois de ses nombreuses lectures et de ses observations personnelles. Aucune œuvre n'eût pu faire plus d'honneur à sa vieillesse, terminer plus noblement sa carrière.
Carrière bien remplie, en vérité, et qui ne cesse d'intéresser, tant par l'étude du poète et de l'écrivain que par colle du philosophe et de l'homme. D'un bout à l'autre, nous venons de l'y suivre en nous plaisant à le considérer sous tous ces aspects, et, par ce qui a été dit dans la conclusion de chacun des chapitres ayant trait aux Satires, aux Epodes, aux Odes^ comme dans les premières pages de celui-ci, vous avez vu, avec les diflérences qui distinguent SOS diverses productions, les phases de l'évolution opérée, ^^ràoo à l'âge et à sa volonté, vers le perfectionnement constiint de son caractère, de sa raison et de son art. Ses EpUres, dernières manifestations de son âme, sont les résultats dos études philosophiques et littéraires de toute sa vie. Kn môme temps que sa sagesse s'y montre plus sûre d'ellemônio, plus calme et plus forte, pour exposer avec sévérité les règles do conduite qu'il a personnellement puisées dans la pratique dos hommes et du monde, sa science artistique ost aussi plus solide et développe avec confiance des préceptes qui sont comme la consécration de ses œuvres.
La forme des hpiires, en efl'et, qui, toute familière qu'elle ost, exijjroait tout autant de travail que le lyrisme savant dos Odes, se trouve, non moins que le fond, dont nous avons fait précédemment la comparaison avec celui des Saiirea, on progrès très marqué sur celles-ci. De même qu(î le toD, avoo moins d'impétuosité juvénile, a pris plus de tinosso, d'habileté et de charme persuatif, la langue est dovonue plus ôlogaute encore qu'elle n'était, plus égale^
plus souple et plus riche. Sans chercher aussi fréquemment renrichissement du vocabulaire dans les archaïsmes habilement choisis S il poursuit de plus en plus le même but au moyen des néologismes*. Mais, si le nombre des expressions nouvelles qu'il crée augmente sensiblement, il les coD forme de mieux en mieux au génie de la langue latine comme aux habitudes de son temps, f^Signaium prxsente nola », et, quelle que soit la fécondité de son
(1) Hdrace s'était servi d'abord assez volontiers d'expressions et de formes vieillies pour enrichir son lexique; mais ensuite, sans y renoncer, comme le prouve son conseil à Florus : • Proferet in lucem.., » [Epist., Il, 2, y. 116-118), il en fit un usage plus restreint, si bien que ses satires à elles seules en renferment autant que toutes ses autres compositions réunies. Les mots archaïques que présente l'ensomble de ses œuvres sont : — dans les verbes, seternare, autumare^ heare^ didere^ ditescere^ obdere^ pauperare, subare, subsidere^ le participe interminatus, avec le sens de interdit; — dans les noms, opelUif duellum; —dans Icsadjec- Urs, cerritusy cioicus. signifiant cioilis, hoaticuSf avec le sens de hostilis ; — dans les adverbes et les conjonctions, nihiluin comme synonyme de nihilj cumque employé seul. — Comme formes archaïques ou populaires, on relève aussi : la singularité du verbe laco appartenant tantôt à la l^*, tantôt à la 3« conjugaison ; les infinitifs en ier; quelques subjonctifs en im et en si/n; le datif J^c/e; quûi au datif et à l'ablatif du pluriel; qai^ adverbe intcrrogatif; l'abréviation de Tinterrogatif ne dans vin, men^ tun, ien; à côte des contractions fréquentes di^ dis, deunij mi, ni (pour det, deia^ deorum, mihi, nùii) et du génitif i pour ii dans les noms en ius^ certaines syncopes peu usitées, comme celle de oe dans un verbe où la consonne appartient au radical, promoraty reniorant^ ou comme celle de is, isê dans la désinence, erepsemus, dioisse, et même la suppression d'une syllabe du radical dans certains adjectifs comme caldior, soldum. — Dans la syntaxe enfin, on remarque atque ou ac après un comparatif; l'emploi da pronom relatif accompagné de son nom dans la même proposition et au même cas que lui, alii quorum oirorum; l'anomalie du substantif placé dans la proposition relative et de l'adjectif à un autre cas dans la proposilion primitive (Épode 11,37).
(1) Cf. A. Rothmaler, De Horat. oer6oram moentore, Berlin, 1862. — Plasieurs passages des épitres à Florus et aux Pisons (11, i sqq. ; ad Pis., 54 sqq.) montrent l'importance qu'Horace attachait à la création des mots. Aassi, malgré la grande difficulté qu'on rencontre à dresser la liste des néologismcs d'un écrivain latin, puisqu^il n'est jamais absolument prouvé que tel ou tel mot trouvé chez lui pour la première fois n'avait pas été employé déjà par quelque auteur plus ancien dont il ne nous reste rien,a-t-on voulu,
invention, il se garde bien de ne pas y apporter la réserve et la circonspection que lui-même prescrit aux autres.
In verbis etiam tenuis cautusque serendis. . .
Aussi l'originalité de sa langue tient avant tout à remploi qu'il fait des mots existants. Dans les ÉpUres comme dans les Odes, il en tire un parti merveilleux par les mille parti*
poar Horace comme pour Virgile, procéder à ce travail. On a reconnu alors, d'apréfi len prcffomptions les plus vraisemblables, qa*il avait dû inventer an moins l.'M) mots, c'est-à-dire 1 en moyenne par fîO vers, et que la proportion la plus forte se trouve dans les êpitres et spécialement dans l'épitre lU Pisons,oii elle est de 1 pour S2 ou !Î3 vers, comme s'il 8*était plu à placer le plus d'exemples possibles à c6\é des régies exposées par lui à ce sujet. Pxrfois, à la véritr, la création n'est pas entière, la forme seule est nouvelle ; ex. : les féminins parnsitx et arbitras ; les comparatifs ciprior^ gcnerosior^ oal diu»; les participes /^onnturus et intonatus; le passif inûideor: le non patruus employé adjectivement. Mais, presque toujours, il crée beaoeoap plus complètement, tirant des mots d'une racine tantôt par des désineoees nouvelles et tantôt par composition. = Dans ceux du premier procédé figurent : de«; substantifs abstraits en en et en wt^ lenimen, adlapsus; — dcf substantifs verbaux formés du radical 'd'un supin par l'addition de or^ ternptatory plausnr^ risores, cic; quelques noms diminutifs, ^/b/ifirub», popelltis: — dos adjectifs verbaux en ilisyln. plupart négatifs, dissociabi' lis^ immiserabilis ; — des adjectifs formés de substantifl; avec des terninaisons latines, rinctuttu'*, pUiqosus^ ou avec des terminaisons grecques, Leahtuts, iamheus :— des adverbes en e et en ter^ Ispoe^ gelide, patenter^ Aocirïîiter: — des verbes déponents, avec un sens défavorable, /upenari, ampullari, scurrrrri; — des verbes inchoatifis, inamarai^cere, jtwtnesrere, snrde.-^rerc.^ Les mots du deuxième procédé peuvent être partagés en deux classes : — U ceux qui sont composés de deux racines diflërentes cumbinces, à la façon des Grecs, ou d'un substantif et d'un verbe, pomi/er, ou d'un substantif et d'un nom de nombre, triformis^ centimo' nriSf ou Hicme de doux substantifs, tauriformifi ; — 2» ceux qui sont conpusés d'un mot ancien et d'un préfixe; par exemple : des adjectif^ ou participes formes soit d'un substantif, soit d'un adjectif ou participe précédé d'une parlicuio négative in, ab. inaudcuB^ nbnormi^, increduluSy inper^ mÎA^'tus: des verbes ou adjectifs formés d'un mot simple et d'un préfixe, adverbe ou préposition, diffinqere, renodare, circumoagus, denormare^ proffuerc, prodorere, ronscire^ inemori (ce dernier mot bardimeat composé d'un verbe et de deux prépositions conservant leur signiflcattoa distincte).
cularités de son style et de sa syntaxe, par les mille manières qu'il invente d'en étendre ou d'en restreindre le sens, d'établir entre eux des alliances ingénieuses ou fortes, de les plier, en des phrases bien latines, aux tours de la langue grecque > dont il se propose à chaque instant pour modèle la clarté, l'élégance et la souplesse. « C'est dans ses Épitres, dit, en les comparant aux Satires, M. Waltz à qui nous pouvons nous en rapporter dans une question qu'il a savamment étudiée^, que le poète trouve avec plus de sûreté l'expression la plus juste et la plus agréable, et pouT chaque mot la place qui lui donne toute sa valeur et tout son relief; Tart le plus savant a les allures de la plus charmante facilité. La métrique des Épitres, et notamment celle du deuxième livre, a le même caractère que la langue elle-même ; Horace en a banni absolument certaines licences qu'il s'était permises dans les Satires ; mais les vers, bien que soumis à des règles plus sévères^, gardent
(1) La liste des particularités du style et de la syntaxe d'Horace demanderait ioatUD volume. Notons seulement que, dans son hellénisme, les caractères les plus distinctifs de sa syntaxe sont, pour celle des cas, l'emploi développé du géDitif, et, pour celle des modes, l'extension de rinûnitir. Cf. G. Ebeling, De ccisuum usa //oratiano, Wcrnigerode, 1866; Fr.W. Dalecke, De usu infinitiei Horatiano, Breslau, 1R5i; Fr. J. ilester, De inftnitioi nntura et apud Horai, usu, Munster, 1858; Indebedou, De usu injlnitioi apud Hor^, Upsal, 1875. Voir aussi G. Ebeling, De imperatioi usu Hor., 1870; Dittel, Datiûiapud Hor. usuSy 1878; J. Neuss, Qusest. Hor. gramrnat., Munster, 1870; C. Zangemelster, De Hor. oerbis singularibus, Berlin, 1862,
(2) Des variations de la langue et de la met. d*Hor., pp. iii-245.
(3) Les Satires, par exemple, présentent la synérése de l'o, l'abréviation de l'o final, le sigmatisme au 5« pied, l'allongement de la finale à la césure sans justification^ l'hiatus avec abréviation : toutes licences prosodiques dont n'usent pas les Épttres. — Les élisions et les césures donnent lieu ao88i à des licences plus fortes dans les Satires qus dans les Épitres : ainsi, ce n'est que dans les Satires qu'on rencontre un monosyllabe élidé au début ou une élision à la fin du vers sur un monosyllabe autre que et. On remarque, en outre, qu'il n'y a pas dans toute VÉpitre aux Pisons un seul exemple de synizése; et Jeep De elisionibus Hor.. 184-i) a compté plus de 900 cas de synaléphe [dans les 2,113 vers des Satires, contre 500 •nvIroD dans les 1,968 vers des Épitres, ce qui donne pour les unes la proportion de 1 sur 2,35 et pour les autres celle de 1 sur 3,93.
394 LIVRE TROISIÈME. Cil. VI, 5.
cette démarche alerte*, cet enchaînement facile et varié, qui achèvent l'œuvre d'un style merveilleusement approprié à la pensée. »
Ainsi, dans les Épitres, qui sont comme le testament da poète philosophe et de l'artiste littéraire, nous trouvons le dip:ne couronnement de sa vie. Il a eu beau, dans un moment de modestie où il semblait vouloir corriger l'orgueil lyrique de son Exegi monumetilum, les menacer de l'oubli, leur prédire « un temps prochain où; cessant de plaire, ne- Kli^'ées de Rome, réléguées dans les [petites villes de province, elles ne serviraient plus qu'à apprendre à lire aux petits enfants* », son œuvre tout entière s'est sauvée dunanfrage des temps pour apprendre aux générations futures, selon l'expression de Patin, « non pas à lire, mais à sentir ot à penser. »
Aujourd'hui il est le plus vivant des écrivains de l'antiquité. La haute idée qu'il nous donne du rôle de la poésie; l'admiration que produisent les beautés de ses petits chefsd'œuvre, lyri(iues et autres; l'attrait que présente la modération éclectique d'une philosophie qui, partie d'un épicurismc sans jjrrossiùreté, s'élève de plus en plus à un stoïcisme sans exagération ; la sympathie qu'excite la nature de son oaractcre, c'est-à-dire son indifférence raisonnée pour tous les accidents réels ou possibles de la vie, sa bonne humeur qui finit toujours par prendre le dessus, sa facilité à laisser voir ce qu'il sent, ce qu'il pense, et à nous ouvrir, par l'étude qu'il entreprend de lui-même et de tous ceux qui l'entourent, celle de riuiie humaine en général [et des passions de rhunianité : voilà ce qui fait qu on l'a toujours cultivé, et qu'on le cultive à tout âge, mais surtout dans Tàge mûr l't dans la vieillesse où l'on a plus de clairvoyance pour le relire avec délicrs.
( 1) C'est sans «li.iito pour y contribuer que, dans les Épitres, llonce» vario davanUigo les lins do vers el a muUiplic la césure après le 3« trochw»
lii /:>(sr., 1, -2(1, V. lUsqq,
^e ne sais si j'ai réussi à donner de lui une image aussi hle que je l'aurais voulu et je me suis pris plus d'une j, au cours de cette étude, à regretter de n'avoir pas, nr le dépeindre, la parole d'un de mes vénérés maîtres*, ^polyte Rigault, qui, il y a cinquante ans, dans les ons de sa classe de rhétorique du lycée Louis-le-Grand nme dans ses conférences particulières de Sainte-Barbe, rait si bien nous communiquer le plaisir qu'il prenait à te lecture de son poète préféré. Tout à l'opposé dé ces ux cuistres dont s'indignait Victor Hugo et qui, pour 3nx inspirer à leurs disciples l'amour du latin, s'em--
tssaient, à la moindre faute, de leur donner à copier
Vingt fois l*ode à Plancus et l*épltre aux Pisons',
j^ault, professeur élégant, aimable, spirituel, parfois un' 1 caustique, mais bon, et qui semblait être par nature mieux fait des hommes pour comprendre Horace, se ait volontiers associé à l'apostrophe qu'avait lancée itre ces régents incapables notre grand poète encorene' et aurait, non sans plaisir, répété avec lui :
Horace I 6 bon garçon Qui vivais dans le calme et selon la raison, Et qui t'allais poser, dans ta sagesse franche, Sur tout, comme Toiseau se pose sur la branche, Sans peser, sans rester, ne demandant aux dieux Que le temps de chanter ton chant libre et joyeux i... Qui t'eût dit, ô Flaccus ! quand tu peignais à Rome Les jeunes chevaliers courant dans l'hippodrome, Comme Molière a peint en France les marquis. Que tu faisais ces vers charmants, profonds, exquis, Pour servir, dans le siècle odieux où nous sommes, D'instruments de torture. . • *
) Je demande pardon à mes lecteurs de ce souvenir personnel, mais
Je pas le droit d'imiter ici mon auteur, qui n^agit pas autrement à la
ie presque toutes ses compositions ?
) Lee Contemplations, XXI, A propos d'Horace, v. 16.
) Eo 1831. t
) id., v. 31-36 et 61-66.
Loin de devenir un tourment, c'était une véritable récréation pour nous que l'enseignement de notre professeur, et lorsqu'il nous apercevait, à certains jours, feuilleter de mains un peu nonchalantes, comme il arrive au collège, avec quelque insouciance sinon avec ennui, le volume soumis à notre étude, il avait tôt fait d*exciter notre Tif intérêt sur un morceau dont il nous détaillait à ravir toutes les beautés de style et de pensée. Que de fois il nous surprit par les aperçus de son esprit toujours en éveil! Qoe de fois il nous captiva par ses explications convaincues I Et avec quelle vérité, à la fin de son cours, il nous prédit la grande différence que nous mettrions plus tard entre Horace et la plupart des autres poètes étudiés dans dos classes.* Ceux-là, conclut-il, sont des précepteurs dontTOos vous souviendrez avec respect si vous avez le cœur reconnaissant, mais dont, presque tous, vous vous séparerez, une fois votre éducation achevée. Horace est un ami : il passera le seuil du collège avec vous, il vous suivra au milieu da monde, ou, si vous vous trouvez éloignés de lui longtemps, un jour viendra où, soit dans la solitude et le repos, soit dans le trouble des affaires, vous aurez besoin d'un conseiller affectueux qui vous fasse mieux connaître les autres et vous-mêmes, alors il se présentera et arec joie vous lui tendrez les bras comme à un vieil ami perdu et retrouvé. »
N'est-ce pas un sentiment semblable qui a dicté à Voltaire, dont le sourire cependant, vous le savez, ne ressemblait pas au sourire de la malicieuse bonté d'Horace, ces vers où, dans une épître » par quelque endroit inique', il a apprécié finement la philosophie du poète de Venu» et le charme do ses écrits ?
J'ai vécu plus que toi, mes vers dureront moins : Mais, au bord du tombeau, je meUrai tous mes soins A suivre les leçons de la plnlosopln«î,
(t) Épit., cxxi. Kd. Boucliot (18:{:J), t. xiii, p. 317. (t) Voir ci-dessus, page G i.
A mépriser la mort en savourant la vie,
A lire tes écrits pleins de grâce et de sens,
Comme on boit d*un vin vieux qui rajeunit les sens.
Avec toi Ton apprend à souiïrir l'indigence,
A jouir sagement d*une honnête opulence,
A vivre avec soi-même» à servir ses amis,
A se moqaer un peu de ses sots ennemis,
A sortir d'une vie ou triste ou fortunée,
En rendant grâce aux dieux de nous Tavoir donnée .
Addition au livre troisième
fage 214, au paragraphe conceraant Vtambique trimètre cataUctiquây ajouter :
Pour roreille, ce vers semble se décomposer en deux parties : P une dipodie ïambique suivie d'une césure longue ou brève; 2* trois trochées :
rv-.