CHAPITRE PREMIER
Cornélius Gallus.
1. Des nombreux poètes du temps d'Auguste, les élégiaques sont ceux dont nous possédons le plus d*œuvres. Un mot de l'élégie des Grecs et de limitation qu'en firent les Romains. Cornélius Gallus prédécesseur immédiat de Tibulle, Properce et Ovide. — II. Son origine et ses premières années. Ses relations avec Octave et sa mission en Transpadanc où il rend «ervice à Virgile. Son amour pour Cythéris célébrée dans ses vers sous le nom de Lycoris. Époque de la publication de ses œuvres poétiques. Imporlance de son rôle politique après la bataille d'Actium et sa fin tragique. — III. Quelles œuvres laissait-il ? On lui en a attribué un grand nombre, les unes en notre possession et les autres perdues, qui ne lui appartiennent certainement pas. Six élégies de Maximien l'Étrusque. Ode à Lydia. Élégie et trois fragments édités par Aide Manucc le Jeune. Cinq distiques sur la mort de Virgile. Vers de la X« égloguc de Virgile. Poème de Ciris, Epil^amme de l'Anthologie grecque et quelques vers isolés. Poèmes divers auxquels auraient fait allusion Horace et Virgile. — IV. Les seuls ouvrages que lui reconnaissent les témoignages des anciens sont une libre traduction des poésitts d'Euphorion et quatre livres d'élégies. 11 ne nous en reste rien, si ce n'est peut-être un vers; ils ont même disparu de très bonne heure. Idée que nous pouvons nous faire de ceux qu'il a traduits ou plutôt imités d'Euphorion. Ce que furent ses élégies. Grande admiration que lui en ont témoignée Virgile, Ovide et les écrivains de l'âge suivant.
Dans les vers d'Horace nous venons de rencontrer les noms de beaucoup de poètes ses contemporains.Très grand, en elTet, fut le nombre des Romains qui, au temps d'Auguste, se livrèrent à la poésie.Mais de la plupart il ne nous reste rien ou presque rien et, avec quelques^poèmes didactiques, le temps destructeur n'a respecté que les œuvres de
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trois auteurs qui représentent par excellence la poésie êlêjriaque : Tibulle, Properce et Ovide. Ils avaient eu pour prédécesseur immédiat et glorieux dans ce genre de composition C. Cornélius Gallus dont il est nécessaire de dire quelques mots avant d'aborder l'étude de chacun d'eux: car c'est lui qui, après Catulle et les essais de Licinius Calvus, do Valérius Caton, de Ticidas, de Varron d*Atai\ enjra^'ca Téléj^ie romaine, d'une manière définitive, à la suite des poètes Alexandrins, dans une voie où elle allait dépasser ses modèles grecs, surtout par la vériié et la chaleur des sentiments.
I/élégie des Al(»xandrins, vous le savez, ne ressemblait en rien à celle qui, du vu* au v* siècle avant notre ère, s'était montrée une des formes de la poésie lyrique, en prenant les tons les plus divers, soucieuse de communiquer plus souvent aux hommes les mâles émotions et les préceptes de la sagesse que l'impression des sentiments les plus intimes de l'âme, Tamour et la mélancolie. Avec Callinos, Tyrtée, Selon, Théognis, Phocylide, le distique élégiaque avait, avant tout, servi à la direction morale et politique dos piHiplos; aucun des grands intérêts de la vie publique ne lui était resté étranger. Mimnerrae, que les élégiaquos d'Alexandrie se plurent si fréquemment à invoquer oommo leur maître le plus ancien *, avait bien, dans le développement de cette élégie primitive, fait une large part au genre do poésie tout personnel dont la passion est l'objet; mais ce caractère particulier, qu'avait donné à ses verslo sci'pticisrne voluptueux de rionie,ne se retrouvait point chez les autres. Lui-même d'ailleurs n'avait pas traité l'amour comme un thème de récits variés ; peut-être avait-il employé, comme Ta dit, plusieurs siècles après sa mort; son compatriote Hermésianax^ les tendres soupirs
(1) Niiir sur ors uiitrurs Ir»- parti»», tom. II. p. 576 sqq. it Sur MimiioriiM» Cf. Marx, lie Mitunermo poeta elegiaco, CivsfcW, 18:M.
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du pentamètre à célébrer la joueuse de flûte Nauoo, mais tous les fragments que nous possédons de ses œuvres nous font voir en lui un chantre de l'amour, en général, un chantre plutôt triste etqui trouve dans la prission un sujet d'observation et d'enseignement ; eu goûtant au plaisir, il en avait senti la médiocrité, et il l'avait dit, restant encore, à sa manière, poète lyrique et moraliste. C'est plutôt de Tcxemple d'Antimaque, élégiaque du commencement du IV* siècle, que les Alexandrins auraient été en droit de se réclamer. Dans un poème en plusieurs livres, célèbre sous le nom do Lydé\ Antimaque, affligé par la perte de la femme qu'il aimait, ainsi appelée, avait cherché une consolation à sa peine en rappelant les soufl'rances causées par l'amour à toute une série de héros illustres. Cette composition, narrative ou descriptive,oû l'auteur avait pu librement user de toutes ses connaissances historiques et mythologiques, avait inauguré un genre bien différent de rélégie lyrique des siècles précédents, et ce genre, en réalité, n'était autre que celui que mirent bientôt en vogue les Alexandrins.
Le premier élégiaque qui mérita tout à fait ce nom et qui resta toujours considéré comme l'un des maîtres les plus glorieux de la nouvelle école, fut Philétas. Vivant dans la deuxième moitié du iv^siècle*, réputé comme grammairien et savant non moins que comme poète, il se montra curieux des vieilles fables et se livra avec décision à l'élégie amoureuse et mythologique. Puis, après lui, vint Callimaque^, qui passa pour le type même de TAlexandrinisme. Auteur d'un nombre considérable de livres en prose et en vers de tout genre, il produisit des élégies très remarquables, entre autres le petit poème sur Im Chevelure de Bérénice, doqt nous avons vu l'imitation faite par Catulle^, et un grand ouvrage en quatre livres intitulé
. (1) Cf. Couat, Ijti poésie Alexandrine, p. (»i. (2; Né vers 3J4)av. J.-C.
(3) Né entre 310 et 305, il vccul environ sviNantc-dix ans.
(4) 1**" partie, lom. Il, p. 5'>8.
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Les Causes, Âr-:ia. Dans cette savante et artistique composition de légendes rares et curieuses, où étaient réunis certains épisodes peu connus de la mythologie galante, il avait cherché à expliquer une grande quantité de notions historiques, géographiques ou autres, ne dédaignant rien de ce qui pouvait intéresser les lecteurs au point de vue de rérudition et se plaisant, dans les histoires d'amour, à préciser les phases naturelles et logiques de la passion beaucoup plus qu'à répéter les craintes et les espérances dictées par son propre cœur. Collection de courts récits d'une forme élégante et bien travaillée, c'était une œuvre de savoir et d'habileté, mais non d'émotion. ^
Li\s poètes romains, que le tour sentencieux et grave de rélégie primitive semblait devoir attirer, aimèrent mieux, sous l'influence des mœurs amollies, se porter ven l'autre genre. Mais nous allons voir qu'ils le moditièrent très sensiblement. Ils lui donnèrent l'émotion qui lui manquait en y transportant leurs amours personnelles, leurs joies, leurs tristesses, en y célébrant les femmes aimées par eux-mêmes, en y épanchant tout leur coeur, en un mot, en y joignant à l'art la sincérité. Cornélius Gallus iut le premier en date de ces grands élégiaques du temps d'Auguste.
(ialliis ayant rempli un rôle politique, il semblerait que les historiens eussent dû nous renseigner exactement sur sa rarriOre : nous ne la connaissons, au contraire, que tn-s iiiiparlaitement. Nous savons cependant entre queues
(1) Voir dans VHist. de la litt. gr. de MM. Croisct, pour Vélégît as. cinniip, t. II. pp. 87-iri7: puur Antimaque, t. lU (S* éd.), p. 065: pour Têlrpe ale.xnndriiio, t. V, p. 1(>1 sqq.
dates extrêmes elle se développa ; car Dion ' nous apprend qu'il mourut sous le consulat d'Auguste et de Statilius Taurus, c'est-à-dire en l'an de Rome 728 (26 av. J.-C.), et d*autre part la chronique d'Eusèbe' rapporte qu*il mourut à l'âge de quarante-trois ans, ce qui fait remonter sa naissance au consulat de Q. Hortensius et de Q. Caecilius Métellus, en l'an de Rome 683 (69 av. J. G.). Le même Eusèbe lui applique, pour indiquer sa patrie, répithète de Forofuliensis, d'où pous devons conclure qu'il naquit dans une ville appelée Forum Julii, Mais il y avait alors plusieurs villes de ce nom, dont trois surtout étaient importantes : l'une dans l'Ombrie, dont parle Pline le Naturaliste' ; la deuxième, dans la Gaule Narbonnaise, qui est aigourd'hui Fréjus ; la troisième, sur les confins de l'ancienne Vénétie et du pays des Carnes, la moderne Friuli. Les érudits, laissant de côté la première, se sont partagés entre les deux autres ; les Italiens se sont prononcés pour Friuli, les Français et les Allemands, en général,pour Fréjus. J. Fontanini*, d'un côté, C. Wœlkor^ et Fabbé Souchay, de l'autre^, ont fait valoir tous les arguments possibles en faveur de l'une ou de l'autre cause, sans réussir à produire une solution absolument certaine, si bien que A. Nicolas qui, au début de son excellente et volumineuse thèse pour le doctorat', a consacré vingt-huit pages in-8 au résumé de la question, tout en témoignant qu'il penche pour la France plutôt que pour l'Italie, avoue
(1) Dioo, cil. Lin.
(2) St-Jérùme, Eus. Chron. libr. a Abrah., VM).
(3) HUt, nat., III, 19.
(i) Just. FonUnini, HisL litt,, Aquileiensis, Ruiiur, 174â, pp. 1-6:2.
(5) Conrad Wœlkcr, Commentationes de C. Corn. Galli Forojuliensis cita et scriptia. Pars prior, quas est de oita Gallif Bonu, IK4(). Particula altéra^ qtup est de Galli scriptis, Elbcrfeld, 184i.
(6) Souchay, Disc, sur Corn. Gallus, dans les Mém. de l'Acad. des loscr. et B.-L , t. X\\, pp. 399-411.
(7) Al. Nicolas, De la oie et des œuor, de C. Corn, Gallus, ihésc de 3S5p. iD-8, Paris, 1851.
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et, sans négliger ni le droit ni l'art de parler, aspirait à quelque gloire poétique.
L ardeur qu'il montra pour la cause d'Octave trouva sa prompte récompense. Le triumvir, dès 713, le chargea d'une mission de confiance auprès de Q. Attius Varus lors du partage des terres de la Trauspadane aux vétérans. Il y remplit un rôle de conciliation et de réparation, ne se contentant pas d'intervenir, comme nous l'avons vu', en faveur de son ami Virgile, mais cherchant à réduire le plus possible les désordres de la spoliation en prononçant une harangue dans un procès intenté h l'avocat Alfénus Varus qui aidait de ses conseils le directeur de Tarpentage des terres, Octavius Musa.
De retour do cette mission, il put reprendre à Rome la vie qu'il y menait précédemment, vie tout à la fois studieuse ^t mondaine. L'amour conçu pour une femme appelée Cythéris avait lancé sa muse dans la poésie élégiaque et erotique et il célébrait sou amante en la dissimulant dans ses vers, comme le firent délicatement la plupart des poètes latins, sous un nom supposé, celui de Lycoris.
Faut-il avec Probus, Servius et Donat, qu'ont suivis Scaliger et Fontanini, voir dans cette Lycoris la comédienne Cythéris, ancienne esclave d*Hippius,qui, avant de passer aux mains d'Antoine, avait été afl'ranchie par Volumnius Eutrapilus et que Cicéron. en stigmatisant les débauches d'Antoine, a notée avec tant de véhémence* sous les noms d'Hippia et de Volumnia dans ses lettres à Atticus comme dans sa deuxième Philippique ? Ou bien devons-nous croire que l'amante de Gallus était une autre Cythéris que les commentateurs ont confondue avec celle d'Antoine à cause de la ressemblance du nom ? L'abbé Souchay, Voss, Wœlker et A. Nicolas adoptent ce dernier avis et opposent à la première opinion, avec des raisons
(1) Voir la biographie de Virgile au volume prcccdcnt, p. :2iO. <2) Ad Attic, X, 10,13,Hi; XV, ii. Philipp., Il, 21, 25.
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très sérieuses, une démonstration fondée sur les dates* ; nous pouvons les croire. Du reste, si cette seconde Cjihéris n'eut pas la scandaleuse illustration dont roloqacnce de Gicéron a flétri la première, il ne s'ensuit pas qu*elle se soit montrée bien digne de la passion que Gallus épronrt pour elle ; car elle lui fut infidèle, et lorsque, dans l'année 717 (37 av. J. G.), il dut s'absenter de Rome pour défendre, sous les étendards d'Octave, les côtes de la Campanie contre les incursions maritimes de Sextus Pompée, elle le trahit en suivant un autre amant engagé, lui, dans ane expédition sur les bords du Rhin. Nous connaissons h douleur et l'abattement que lui causa cette perfidie parle témoignage de tendre affection qui lui fut alors adressé par Virgile dans la dernière de ses compositions pastorales*.
Nous ne savons s'il y eut ensuite une réconciliation. Gallus, sans aucun doute, la chercha; le ton de l'Ëglogue X semble assez le signifier, mais rien ne prouve qac les élégies qu'il composa alors pour exprimer son désespoir aient réussi à lui ramener l'infidèle. Il est probable que jamais plus il ne put faire entendre, comme auparavant les chants d'un amour heureux et que ses poèmes, désormais mélancoliques, ne dirent que l'énergie de ses regrets. Sa carrière poétique d'ailleurs fut bientôt arrêtée par l'importance de son rôle politique, et si, après la bataille d'Actium à laquelle il prit part, il eut encore Toccasion de témoigner son goût pour les lettres, il }' a tout lieu Je croire quMl ne publia plus rien ; car les seules œuvres que les écrivains citent comme étant de lui, une traduction d'Kui)horion et quatre livres d'élégies, avaient été produites avant cette époque.
Inunédiatement après le combat d'Actium, c'est à loi qu'Octave confia le soin de poursuivre Antoine en Egypte.
(1) Wolkcr, Pars pr.., pp. H)-^! cl Partie, ait., pp. 10-12; Micolis
p. i04 sqq.
(2) Voir le vuluino précédent, p. 320.
LIVHt: QUATRIÈME. CH. I, 2. 409
II prépara la conquête rapide du pays par la prise de Pharos et celle de Parétonium. Puis, au moment décisif» lorsqu'Octave se fut emparé de Péluse et qu*Antoino, à Alexandrie, désespérant do sa destinée, se fut donné la mort, c*est encore à lui que le vainqueur s'en rapporta pour se rendre maître des trésors du palais et de la personne de Gléopàtre. Vous savez comment, de concert avec Proculéius, il s'acquitta de cette mission . La récompense alors fut digne des services rendus. 11 reçut d'Octave le goavemement de TEg^^pte devenue province romaine. L'honneur était grand ; mais vous comprenez combien de travail exigeait l'organisation administrative et militaire d'an pays si important; de telles fonctions ne comportaient plus les préoccupations d'une composition poétique.
Dans cette haute situation, il resta tout à fait à la hauteur de sa tâche. Deux fois il eut à comprimer des rébellions et il le fit énergiquement; le reste du temps, il tint à cœur de faire sentir aux Egyptiens les bienfaits de l'administration romaine. Strabon S qui visita l'Egypte peu après sa mort, loué la sagesse des mesures prises par les premiers gouverneurs de la province et nous savons que, non content de pourvoir à l'organisation militaire, politique, judiciaire et financière, il avait encore procédé à de grands travaux d'utilité publique, dont on dut lui être d autant plus reconnaissant que les derniers Ptolémées, dans leur incurie, n'avaient pris aucun soin de ce genre.
Cependant une terrible catastrophe devait mettre fin à tant de gloire et d'heureuse fortune. Il n'avait, paraît-il, ni dans sa conduite, ni dans son langage la prudence que nécessitaient, à cette époque, les conditions de la vie publique. Sans réfléchir au froissement que susciteraient chez le maître de Tempire les honneurs quil s'attribuait à lui-même, il se fit ériger des statues, fit graver le récit de ges actions sur les pyramides; à table, au milieu des
(i) Strab.,XVIl, 1.
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familiers sur Tamitié desquels il croyait pouvoir compter, il s'oublia jusqu'à tenir des propos en contradiction avec les sentiments de gratitude dus à celui qui l'avait élevé si haut^ Or un de ses commensaux* devint lâcliemcnt délateur et Tenvie qu'avait suscitée contre lui chez les sénateurs une élévation peu en rapport avec son origine avait préparé à la délation un succès facile. Le jour où Auguste témoigna publiquement son mécontentement en le destituant, les griefs les plus graves se produisirent contrelui; on l'accusa de s'être enrichi des dépouilles de ceux dont il avait eu à réprimer la révolte ; et Auguste, qui eût pu, s'il avait voulu le ménager, évoquer Taflaireàson prétoire,eo renvoya l'instruction au sénat. Livré ainsi aux vengeances patriciennes, Gallus comprit que sa perte était inévitable; préférant la mort à l'exil et à la confiscation de ses biens, il se penja de son épée'.
Quelles œuvres poétiques laissait-il en mourant? On lui en a attribué un grand nombre, les unes en notre possession et les autres perdues, qui ne lui appartiennent certainement pas.
Parmi les premières, la plus importante est l'ensemble des six élégies publiées entre 1470 et 1480* sous le nom de Maximien, poète du V ou du vr siècle, et que Pomponius <^Tauricus lit paraître en 1501 en leur donnant, par supercherie, Oallus pour auteur. La fraude est manifeste parle
(I) Cf. Ovido, Trist., Il, iiG; Suétone, Oct. Aug,, 6(»; Dion, 53. (2i Valérius Largus qui, par un juste retour des choses, fut plus tard poursuivi à son tour et condauHié.
(.Ti Cf. .Vmmicn Marceilin, WII, i.
( i) Wernsdorfr, Poet. lat. min. ; Coll. Lemaire, t. Vil, pp. i(>4-i(>5.
soin qu'a pris Gauricus d'altérer les deux passages des manuscrits les plus susceptibles de nous renseigner sur la date de la composition de ces élégies, et sur le nom de leur véritable auteur : d'un côté*, il a changé arbitrairement en un nom inconnu celui de Boëce, ami du poète, et de l'autre*, il a supprimé tout un distique où celui-ci déclinait aon propre nom. Mais quand même ces procédés de mauvaise foi n'eussent pas été révélés, les moyens de relever Terreur, où ils ont jeté longtemps un assez grand nombre de commentateurs, ne nous eussent pas manqué. Le faussaire, en eiïet, a eu beau vouloir prouver que l'auteur avait suivi la même méthode d'imitation que les grands écrivains du siècle d'Auguste en cherchant ses modèles dans les écoles d'Athènes et d'Alexandrie, il n'y a pas réussi; un examen attentif prouve tout le contraire; on voit non seulement que la source à laquelle sont puisés les emprunts n'est pas plus ancienne que le siècle d'Auguste lui-même, mais encore qu'une foule d'expressions proviennent des époques tout à fait postérieures^ de la littérature latine. Et puis, comment accorder avec le glorieux jugement de l'antiquité sur les poésies de Gallus les fautes nombreuses de goût, de composition, de langue et de prosodie qu'il est facile de noter dans ces six poèmes ? Assurément, vu l'âge de décadence avancée auquel il faut les reporter, elles ne manquent pas encore de mérite et il serait inique de leur refuser tout éloge; mais combien diflè? rente serait l'appréciation qu'on devrait en faire si on les supposait écrites par un contemporain de Virgile*!
A côté de ces pièces, Gauricus plaça également sous le nom do Gallus le chant erotique qui commence par ces mots Lydia, bellapuella, candida. Aucun contraste ne pour-
(1) Élég.,\\\,y..iS.
\t) Hlég., IV, V. 25-26.
(3) A côté d'imitations de Sénèque, de Martial, de Liicain, do Silius Italicus, de Juvénal, on en trouve aussi de Calpurnius^ de Némésien et de Claudicn.
(-i) Cf. Souchay, Afém. de VAcad. des laser, et B.-L., t. XVI, p. i09.
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rait être plus frappant que Topposition de ces morceaux si dissemblables par la passion, le ton et le talent. Rien ([uc cette contradiction permettrait d'affirmer a prwri qu'ils ne sont pas d'un même auteur. Mais de ce que les six élégies n'appartiennent pas à Gallus, s'ensuit-il qu'il ait écrit le poème adressé à Lydia? Nullement. D'abord tous les témoignages anciens s'accordent à dire qu'il n'a jamais célébré queLycoris; et de plus aucun nefaitroentiOD dans ses œuvres de poésies lyriques. Or ce petit poème a bien la forme lyrique, et, quelle qu'en soit la beauté, nous ne saurions lui en attribuer la paternité. Fontanini* et Brouckhuysen* qui y relèvent certaines expressions comme columlmlim, memmas gemipomas^ décelant selon eux un âge postérieur au temps de Virgile, en font l'œuvre de quelque poète venu un peu plus tard; d'autres, comme Wernsdoril*^ et Burmann S s'attachent» au contraire, à en faire ressortir toutes les qualités et le premier de ces deux érudits y voit volontiers une des productions de la meilleure époque. J. Gonouille, en écrivant dans la collection Panckoucke une vingtaine de pages de bonne crijtiquesar les poésies faussement attribuées h Gallus ^, n'hésite pas à partager cet avis et reconnaît dans les vers ù Lydia les idées et le style de l'auteur des Dine, le célèbre grammairi(?n-poète Valérius Caton à qui fut décerné, comme vous Tavez vu^ le magnifique surnom de Sirène latine, Lalina sircn.
De mémo que (rauricuset près d'un siècle après lui. Aide Mauuce le Jeune voulut apporter son contingent aux monuments qui feraient revivre Gallus. Il publia, en 1590, à Florence, une élégie tout ii fait inconnue, accompagnée
•, I) rontiinirii, Ilist. Utt. AquH.f 1. 1, c. 3, pp. 58-59. c!) Andinl. Int., ilt> Uuriiianii, addenda f tuni. I, p. 716. (.'!) rni't. Int. tuiii.f l. H, pp. |4) (>t :)1H). CoUecUun l.emairc. I i) Hiiniianri. Antfudnfjia Intina, .Vinslerdam, !i v. iii-4, IT.VJ ri 1773. '.')) Voir Vlntnid. [\ hi Inuiiu'tiuii do ces poésies qui^ dans lacullectioDP.. font suite il crllos de ('iitiillo.
iH) 1" partie, t. Il, p. .'►"fi.
de trois petits fragments, sous le titre de Asinii Comelii GaUi Elegia. Mais P. Pithou témoigna aussitôt le plus profond mépris pour cette publication Set J.-J. Scaliger' l'attaqua avec une véritable virulence, ne se contentant point d'en renier Gallus pour Tautcur, mais reprochant à Aide Manuce une fraude plus grande encore que celle de Gauricus et l'accusant de produire ainsi une de ses propres créations. Le titre même est un grief à ses yeux, Cornélius Gallus n'ayant jamais porté le nom d^Asinius; puis il émet tout un réquisitoire avec une grande quantité de preuves historiques et grammaticales portant, soit sur les idées et les sentiments, soit sur l'expression et le style, soit sur des imitations dont Timprudence constate l'origine récente du morceau. Passerat et Barth, sans entrer dans les mêmes détails, montrent la même sévérité. 11 faut avouer pourtant que bien des restrictions doivent être apportées à la violente invective de Scaliger; et c'est ce que fait Wernsdorff qui, sur plus d'un point, en corrige l'exagératloQ. Ce savant n'en arrive pas moins à conclure que l'élégie n'est pas de Gallus; mais il donne à sa polémique une forme plus polie et il admet par exemple qu'Aide Manuce a pu se tromper lui-même en prenant pour une <puvre de l'ami de Virgile celle de quelqu'un de ces poètes du moyen-âge qui prenaient plaisir à exercer leur muse latine sur les sujets chers aux grands écrivains de Rome ^. he malheur est qu'Aide Manuce, qui eût dû se disculper de toute supercherie en produisant le manuscrit dont il s'était servi, ne l'a jamais produit, de sorte que, après tout, on peut très bien croire, quoiqu'en dise Genouille, qu'il voulait user d'une de ces ruses qui, entre savants, n'étaient pas rares au xvr siècle et dont nous avons eu un exemple dans les vers attribués à Trabéa après avoir été composés par Muret*.
(1) Epigr, et poem. oet, p. 477.
(t) Scaliger, Opusc. posthum., Paris, IGIO.
(3) Poet. lat, min.^ Collection Lemaire, t. Il, p. 180 sqq.
(i) Cr. i'^ partie, tom. 11, p. 145, note.
414 livm: vi \T»ibir.. ni. i, 3.
La :::^rj*? oùQcîusion s'im^»ose pour les trois fraprments doLî ÎVi'--2ir se trouvaii accompagnée ; car, do même qu'il avaiî liaîis collt-ci îrès habilement roénaj^ des lacunes. Al iv Manuce n'avait sans doute placé auprès d'elle ces irajoient^ que pour mieux faire croire à la vétusté de son manuscrit '.-t par suite à Tauthentique ori^nalité du motceau principal. .
Avl'C ces .iiirèrenles pièces les éditeurs font tigurer le plus souvent cinq distiques sur la mort de Virgile, que Crinito le premier * a attribués à Cornélius Gallus et qui portent en t'tlet son nom dans un manuscrit du Vatican^ mais il est certain que «Vallus mourut avant Virgile, de sorte qu'il ne l'aut faire aucun cas de cette opinion, qu'ont repoussée d'un commun accord tous les meilleurs critiques^ en considérant, pour la plupart, les dix vers comme l'oeuvre d'un poète scolastique.
On a beaucoup discuté aussi sur quelques vers de la X''Kj:lo^Mie de Virgile que. sur la foi de Servi us, Fontanini* et AVcrlker' considèrent comme une citation formelle d'une «les oeuvres de (iallus. Le témoignage de Tancien commentateur de Virgile est très net: « J/i omnes i^rsus^suni CidUi, e.r ipsius translati carminibus »^. Mais, si de fait on peut croire que. pour lui faire honneur, le poète de Manloue a transporté dans son Kglogue un passage des élégies do son ami. il n'en a cert:iinemcnt pas fait une transcription littérale, puisque à la forme de distiques élégiaques il a, par nécessité, substitué colle d'une série d'hexamètres. Li'i même, nous ne trouvons donc pas un fragment réel d'une (puvre do (îallus.
!l) De poi't. Int., III, :{7.
ri} >K., Il' ir.sj).
(:\) Cf. Curraiio, Vita Vinj., 1018; Scaliger, in Prop., Il, -23, 91 ; KonUnini, Ihst. lin. AtjiiiL, pp. (><>-r.l ; Wcrnsdorff, Poct. Int. min.. Collcct. Lornairc, l. Il, p. 187 ; tic.
{ il IJist. lift. Aquiit p. 35.
(.'»; Wo'IkcM", Partir, nlt.^ p. lu sqq
O'i) Au vers iU do VÉnl. \.'
Le poème de 541 vers intitulé Ciris, dont il a été rendu 'compte dans le volume précèdent' et dont le mérite est tel qu'on Ta revendiqué parfois pour Catulle et parfois pour Virgile, s'est trouvé aussi porté par quelques savants, entre autres Barth *, Fontanini et Wœlker, au compte de Gallus. Leur avis a été généralement combattu', et j'ai expliqué déjà, en analysant ce morceau, combien je crois sage de le considérer comme appartenant à un poète de la bonne époque, mais quelque peu postérieur néanmoins à Ûallus et à Virgile.
Je ne parlerai pas d'une épigramme de l'anthologie grecque dont Natalis Cowes, dans sa mythologie*, par une confusion de noms, fait honneur à Corn.* Gallus. Cotte petite pièce, formée de trois distiques, ayant pour sujet le supplice de Tantale et destinée à être gravée sur une coupe, appartient, de l'avis des meilleurs éditeurs, h yElius Gallus.
Restent trois ou quatre fragments composés d'un seul vers, que des savants ont quelquefois rappelés sous le nom de notre poète. L'un, cité par H. Estienne d'après Nonius Marcellus,
Durum rus fugite laboriosum,
est un hendécasyllabe, sorte de vers que C. Gallus vraisemblablement n'a jamais employée et Aulu-Gelle^ le donne comme étant de Calvus. Un autre, cité dans un Lexique de Qionysius Nestor ®,
Praxitelis manibus vivo iterum Niobe,
(1) Tom. I, pa^c S5D sqq.
{t) Adoeraar., 111, i\ (Francfort, 1624) ; lu StaL, éd. de IGGi, t. 1,. p. S5 et p. 406; t. Il, p. 16i, p. 200, etc.
(3) A. Nicolas, pp. 107-122.
(4) A/y^^.,libridecein, Paris, 1605, p. 625.
(5) NocL AU., IX, 12.
(6) Strasbourg, 1507, p. 113.
fait, en réalité, partie de la traduction d'ane épigramme de l'anthologie grecque que nous devons au poète Ausone*. Un troisième, que nous lisons dans Properce.
Morluus ioferna ^-uloera lavîl aqua *
aurait été, selon W'œlker, emprunté par Properce à GallDs; mais de ce que ce vers est imité d'Euphorion» le modèle favori de Gallus, s'ensuit-il que Properce, grand amatear des Alexandrins, n*ait pas pu directement le traduire loimème d'Euphorion ? Enfin, le géographe Vibius Sêque»ter, dans son livre intitulé De fluminibus^ cite ce pentamètre
Uno lellures dividit amnc duas
avec le nom de Gallus, mais sans autre renseignement, de sorte qu'il est assez difficile d'affirmer positivement qu'il veut parler de Cornélius Gallus et non d'un autre.
Ainsi dcs'poèmes et des fragments qui nous sont parvenus, pas un, si ce n'est peut-être le vers que nous a fait connaître Vibius Séquester, n'appartient au célèbre élêjjiaque.
Il en est de même d'autres poèmes qu'on lui a attribués et qui ne sont pas venus jusqu'à nous. J. de Crucque, par exemple, lui a appliqué le passage de la satire ' où Horace se moque d'un auteur qui, dans une de ses compositions, avait raconté rhistoire de Memnon et qui, dans une autre, avait dépeint "t la tête limoneuse du Rhin » : mais los manuscrits des scoliastes nomment Vivalius celai qu'Horace désigne dans ce passage par l'épithète ouïe pseudonyme d'Alpinus, et soit qu'avec Bentley on veuille voir dans le Vivalius le poète bien connu Bibaculus^ que
(Il Kpitaph., XXVIII.
(il Prop., Élcg., M, 34, v. Ui.
{'A, Mor., Sat.. 1, 10, v. -4Hr>.
i il Hiitt. de la cie et des poésies d'Horace^ 2« éd., t. I, p. 357.
les anciens appellent quelquefois Vivaculus, soit qu'avec Walckenaer on en fasse un écrivain distinct de Bibaculus et qui serait un Vivalius ou Bibalius Alpinus ignoré de nous, il reste en tout cas prouvé qu'il ne s'agit nullement de Gallus dans la satire en question. D autre part, Fonta-. nini et Wœlker ont prétendu voir dans les vers 74 et suivants de la VP églogue de Virgile' une suite de l'allusion fiiite à Gallus dans les vers précédents et, en conséquence, ont déclaré que celui-ci avait dû composer un poème sur Scylla, fille de Phorcys et un autre sur la fable de Térée et de Philomèle ; mais A. Nicolas a démontré'' le peu de fondement de cette hypothèse.
Il faut, en sommo^ rejeter toutes les suppositions que les critiques ont plus ou moins habilement hasardées pour enrichir C. Gallus de biens qui lui sont étrangers; un tel bagage ne servirait qu'à le défigurer à nos yeux; et nous devons nous en rapporter aux témoignages des anciens qui, eux, sont précis dans leur afQrmation et s'accordent à lui reconnaître unetraduction des poésiesd'Euphorion et quatre livres d'élégies. Il les avait composées entre l'an 46 et Tan 32av.J.-C.
Malheureusement il ne nous en reste rien, si ce n'est le vers douteux dont je viens de parler, et nous pouvons même croire qu'elles disparurent de très bonne heure; car le compilateur Macrobe qui, à la fin du iv*' siècle, a énuméré avec soin tous les passages des Églogues, des Géorgiques et de l'Enéide qu'il pouvait rapprocher d'autres poètes, devanciers ou contemporains de Virgile, n'en a cité
(1) Voir noire analyse au vol. précédent, p. 302. (i) Thèse, pp. 131-U2.
aucun se rapportant à Gallos, et cette abstention ne saorait s'expliquer autrement que par la disparition des obvrages de ce dernier. Une remarque plus importante encore s'impose; c'est que, déjà en Tan 173, dans Tapologie au cours de laquelle Apulée, pour s excuser d'avoir voilé sous des pseudonymes deux personnages réels d'un poème badin, a rappelé tous les noms supposés sons lesquels les poètes erotiques avaient dissimulé leurs maltresses, Lesbie chez Catulle, Périlla chez Ticidas, Délie chez Tiballe, Cynthia chez Properce, il n'a fait aucune mention de li Lycoris de Gallus; il ne voulait vraisemblablement se justifier que par des exemples faciles à prouver dans des ouvrages subsistant encore.
11 nous est donc impossible de préciser ce que furent les poésies de Gallus. Nous en avons toutefois quelques notions.
En ce qui concerne Euphorion de Chalcis ", poète styliste de rùcole de Callimaque, très savant, mais passablement obscur, qui se plaisait à mêler danssespoèmesc les légendes amoureuses, les métamorphoses, les explications mythiques des faits actuels, le romanesque et le rare' », il n*est pas douteux que Gallus Tait pris pour modèle. A-t-il traduit exactement certains de ses poèmes, comme à première vue semblerait l'indiquer l'expression dont se sont servis Servi us et Donat'^ : « Euphorionem translulit in lalinum stmôncm >/? Ou bien, ainsi que le laissent à penser Probus et Diomrde*,ra-t-il pris pour type, en lui empruntant des formes de style et aussi quelques sujets de composition, mais en toute liberté, comme le faisaient la plupart des écrivains latins lorsqu'ils puisaient aux sources grecques, et sans
(1) Né eo 27G av. J. C. et mort en 187, bibliothécaire d'Antiochas le Grand.
(i) Cf. Hist, de la litt. gr., de MM. Croiaet, t. V, p. tU.
(3j Scrvius, Comni. in Eclog.^ X, 1; Dooat, Vit, Vergil.^ 38.
(ij Prubus : « Euphorion... cujus io scribeodo colorem secutus videtor C. Gallus.» — Dioniêdo, III, 6 : « ...Propertius et Gallus, imitati Qrttcoh Calliinachum et Euphorionem ».
UVRE QUATRIEME. CH. I, i. 419
s^astreiûdre à une reproduction servile ? C'est dans ce dernier sens, sans nul doute^ qu'il faut entendre Tensemble de ces. divers témoignages. Galius jugeait glorieux do suivre les traces d'Euphorion comme nous verrons que Properce, sans perdi*e son indépendance, mettait sa gloire à passer pour un Philétas ou un Gallimaque latin.
Le fait certain est qu'en dehors de ses élégies il a écrit sur des sujets mythologiques qu'avait traités ce modèle. Ainsi, lorsque Virgile, dans sa VP églogueS le représente conduit par une des neuf sœurs sur les monts d'Aonie, salué par le chœur entier d'Apollon et recevant des mains de Linusles chalumeaux donnés jadis au vieillard d'Ascra : c Qu'ils te servent, lui dit Linus, à chanter l'origine de la forêt de Grynée afin qu'il n'y ait point de bois sacré dont Apollon puisse s'enorgueillir davantage ».
His libi Grynei nemoris dicatur origo, Ne quis sit lucus quo se plus jaclet Âpollo.
Or le bois d'Apollon Grynien, avant d'être célébré par lui, l'avait été, nous disent les commentateurs, parEuphorion. Mais la liberté dont il usait largement dans son imitation lui permettait d'emprunter aussi des matières ailleurs que chez; son auteur favori. La preuve en est la lettre dédicatoire que lui adressa son ami Parthénios de Nicéeenlui envoyant le recueil intitulé Les Souffrances d'amour, llepl iponcxcov zaOrj[jLx:(DV '. Ce recueil, que nous possédons, est une simple compilation de trente-six fables ayant rapport à des aventures d'amour qui se terminent d'ordinaire par des malheurs et des métamorphoses, et la dédicace prouve qu'il n'a été composé qu'à l'intention de Galius afin de lui mettre sous la main, tant pour des poèmes épiques que pour des élégies (êîw) xal èXeYsiaO» toute une collection de matériaux. Parthénios lui dit expressément qu'il réel) Égl.y VI, V. 64-73.
(S) a. Hi8t. de la litU gr. de MX. Croisot, tom. V, pp. 247-248.
420 LIVRE Ql'ATKIÈME. CH. I, 4.
sume ces récits aussi brièvement que possible poar lui épargner le soin de lire des poèmes trop fatigants et trop longs; d*oii se tire cette conclusion que Gallus» tooten imitant Técole d'Alexandrie, s'efforçait d'en éviter les défauts ; car son ami n*aurait pas signalé aussi crûment l'excès des développements auxquels les Alexandrins avaient Thabitude de se livrer, si la reproduction de ces superfluités s'était trouvée chez lui. Le choix même et h tournure des légendes du recueil nous donnent aussi on renseignement sur la nature et la forme des concepoons auxquelles son talent devait le mieux se prêter. Imitateur plus que traducteur et ne dédaignant pas la féconde intluence d'un ami lettré, Gallus évidemment ne recherchait dans les œuvres d'Euphorion que ce qu'il y voyait de boa sans vouloir de la pédanterie et de robscuritc qui lear étaient reprochées.
Quant :\ ses quatre livres d'élégies, tout nous donne à croire qu'il ne les commença pas seulement à partir do jour où il fut trahi par Lycoris, mais qu'il y célébra d'abord sa maîtresse, comme le firent après lui TibuUe, Propat» et Ovide, dans la période heureuse de son amour. Sesélé> gles erotiques, dépeignant la passion brûlante et partagée, ne sont pas moins citées par les écrivains anciens que ses élégies plaintives. Lorsque, par exemple, au début do livre V des Tristes, Ovide conseille d'autres livres que les Tristes à ceux des lecteurs qui aiment mieux les poésies tendres et passionnées que les plaintes du malheur, c'est Gallus qu'il leur recommande non moins que Properce et
Tibulle :
Deliolas si quis lascivaque carmina qusrit,
Pncmoueo DUDquam scripta quod ista légat; Aptior huic Gallus, blandique Propertius oris, Aptior. ingeniuni corne, Tibullus erit ^
Lo ton voluptueux, voilà ce qui distinguait les premiè* res de ces coinposltlons, la tendresse et le pathétique dans
(I) Ovid., Trist.^ V, I. v. ir»-lH.
UVRE QUATRIÈME. GU. l, i. 421
les regrets et la désolation, ce qui caractérisait les autres. Mais rien ne saurait mieux nous donner une idée de ce que devaient être ces dernières que les beaux vers qui, dans la X^ églogue de Virgile, sont pour nous comme un reflet des sentiments qu'exprimait celui que Virgile appelle un divin poète, divine pœtaK II nous le montre au milieu des dieux champêtres, des bergers, des troupeaux, des pins et des rochers qui tous à Tunisson sont émus par la ▼ue de ses tourments et il lui prête avec une sincérité si apparente un chant rempli de passion, de trouble, de délicatesse et de mélancolie, que, quelque part qu*on fasse à son imagination, on sent bien qu'il a voulu surtout s'y rendre en quelque sorte l'écho de la voix de son ami.
Les témoignages d'admiration ainsi rendus par Virgile à Oallus dans la X^ comme dans la VI* églogue ^ suffiraient à établir sa gloire. Ceux d'Ovide également sont nombreux et expressifs. A chaque instant, l'auteur de VArl d'aimer, des Tristes et des Ainours revient sur l'éloge de son illustre devancier : tantôt il se demande c qui pourrait résister à Tamour après avoir lu ses poèmes passionnés^ » ; tantôt il en recommande la lecture à quiconque veut faire son éducation amoureuse * ; le plus souvent, il proclame l'immensité de sa gloire qui a répandu le nom de Lycoris do rOrient au Couchaut par toutes les régions de la terre,
Vesper et Eoœ novere Lycorida terne ; '
(i) Égl, X,v. i7.
(S) Je ne parle plus ici d'un autre témoignage qui aurait tenu pendant quelque temps, dans le iVe livre des Géorgiques, la place de l*êpisode ^'Aristée et que Virgile, pour obéir à Octave, aurait supprimé dans une deuxième édition de son poème. Je me suis expliqué sur celte question éuïs le volume précédent, p. Î2è sq.
(3) Remed. amor., 1, 765.
(4) Ar8 amat., \\\, 333.
<5) Ara amat, 111,537. — Cf. Amor., I, 15, v. ^30.
Gallus et Hesperiis, et Gallus notus Eois, Et sua cum Gallo nota Lycoris erit.
422 UV^E QUATRIÈME. CH. I, 4.
OU bien il le place dans les Talions de TEIysée auprès de Tibulle, de Cal vus et de Catulle *. Les poètes de Vàge suivant tout aussi vivement que ses contemporains, reoocnaissent dans ses œuvres le sentiment profond et vrai de la passion '. Et si nous interrogeons le grand critique des écrivains de l'antiquité, Quintilien, noas voyons que, tout en lui appliquant comme à Ovide une épîthète qui marque une infériorité par rapport à Tibulle et à P^roperce*, il ne le range pas moins parmi ceux qui font le plus grand honneur à l'élégie romaine. Bref, il est impossible, dans une histoire complète de la littérature latine» de passer légèrement sur le nom d'un poète *, dont, à la vérité» nous n'avons rien, mais à qui ont été attribués tant de vers en notre possession et qui tint une telle place auprès des grands élégiaques ses émules dont nous allons étudier les œuvres.
(1) Amor., 111,1), V. 59-61.
(t) Cf. Maniai, Kpigr., VIII, 73, v. fi :
liigcnium Galli pulchra Lycoris erat.
■{}i) Quint., Inst. Orat.yX^ 1 : « Ovidius utroque lascivior, sicQtdanor Gallus. •
(i) c^allus fut connu aussi comme orateur; mais ses discoars n*oot pis été plus respectés du temps que ses vers. Dioméde, à tort, lui a attribué la fameuse phrase prononcée par Licinius Calvus dans son magnifique plii' doyer contre Vatiniiis (voir cette phrase, i^ partie, tom. III, p. 377). D*auire part, Quinlilien (Inst. Orat., I, 5) cite une expression d'un discours contre PoIIion, mais sans oser affirmer si ce discours est de lui ou de Labié nu s. Le soûl fragment certain est une phrase mutilée de la baraogae qu'il prononça, comme je l'ai dit plus haut (p. 407), contre le juriscoasolte Alféuus Varus.