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CHAPITRE II

TiBULLE •

I. Date de sa naissance; ce qae nous savons de sa vie. II n'a publié laimême que le premier livre de ses élégies,— 11. Ce livre est le plus important des quatre. Examen des cinq élégies dites déliennes. Qui était Délia ? Passion de TibuIIe pour elle. — III. Examen des cinq autres élégies du livre premier : les trois pièces ^, 8, 9, concernant Marathus ; 7, le triomphe de llessala ; 10, reloge de la Paix. — IV. Analyse des six élégies du livre II : pièce 1 adressée à Messala; % épithalame de Cornutus; les quatre autres eoncernant Némésis. — V. Le livre III, œuvre de Lygdamus. Analyse des six pièces qui le composent. Différence du talent de Lygdamus comparé à eelai de Tibulle. Qui était ce poète?— VI. Division du livre IV en trois parties. Le Panégyrique de Messala.— VII. Les onze pièces i-l2 ayant rapport aux amours de Sulpiciaetde Cérinthe. Qui était Sulpicia et quelle part doit lui être attribuée dans ce travail ? — VIII. Les deux dernières pièces 13 et H adressées par Tibulle à Glycère ; leur mérite.— I.\. Conclusion sur les œuvres personnelles de Tibulle; appréciation de ses qualités. Notes sur sa langue et sur sa versification.

Les renseignements qui nous sont fournis pour la bio* graphie de Tibulle par les écrivains anciens et par les lettrés, de qui nous tenons certains manuscrits * de ses œuvres.

(i) Des mss. très nombreux de Tibulle, il n'en est pas un en notre pos^ session qui remonte au delà de la fln du xiv* siècle : tous semblent se rattacher au même archétype, mais ont été plus ou moins corrompus par les éradits italiens de cette époque, entre autres, pour ne citer que les plus eo&nns, Th. Seneca et Jo. Aurispa, qui, dans ces copies écrites par eux, ont apporté, à côté de corrections utiles et ayant un caractère de haute proba*-

ûc sont pas nombreux. Une épigrammc attribuée à Domitius Marsus par le Fragmentum Cujacianum mentionné (huis la note ci-dessous ; quelques lignes mises dans ce manu»crit à la suite de répigrarome et que Baehrens, avec raison, selon nous, considère comme un emprunt fait parle copiste au De viris illuslribus perdu de Suétone ; une brève notice sans valeur et on ne peut plus mal composée par on ne sait quel Hiéronymus d'Alexandrie ; quelques pi»-

bilité, des conjectures très aventurées, sans utilité, fâcheuses même, et de plus ne se sont pas fait faute de pourvoir aux lacunes da texte par des iatcrpolatioos de leur invention. Les deux plus anciens mss. toutefois, déesavcrts par Berlirens en 1876, l'un ù Milan, Tautre à Rome, VAmbrosiaiuu (voir un fac-similé dans la Paléographie de M. Châtelain), datant des eovirtM de 1374, et le Vaticanus, écrit à la fin du ziv* siècle, ne contiennent pis d^nterpolations connblant les lacunes de Tarchétype. Parmi ceux qui oal suivi, il faut citer : VEborcu:ensis^ de York, écrit en 1iâ5, aujourtflii perdu, mais dont II. Heinsius a laissé une collation complète et que Laekmann désigne par A; le ParUinus, n« 7989. écrit en US3, B dan Lachmann; le Guelfe rbytanus de Wolfenbûttel, écrit en 1iS5, etilitionnc par Heync et auquel B«phrens attache une importance qu'on a beucoup discutée (Cf. Rothstein^ De Tib, codicibus, iSSO) ; et trois antres, de Berlin, moins anciens : le Wittianus^ le Daianus et VAskewianuif trop contaminas pour faire autorité séparément, mais dont raciH)rd (C Lachmann) peut être invoqué comme un témoignage sérieux. Aux complots, il rnut joindre certains manuscrits fragmentaires, dont le prix. malgré leur brièveté, nVst point contestable, car ils sont très anciens. Ce sont : le Fraqmentum Cujacianum^ dont Scaliger, qui le tenait de Cqjis, transcrivit les variantes sur un exemplaire de l'édition de Plantin, coasené aujourd'hui à la bibliothèque de Lcyde, mais qui ne commençait qa*li I. Ill« êl. \, V. 65; les Excerpta Frisingenaia , de Munirh, écrits as XI' siècle, qui, avec un petit recueil d'une vingtaine d'expressions, ne coq* tiennent gu(>rc que 45 vers dont la plus longue série est de quatre; les £»• rerpta Pnrisina, recueil de !26() vers, fait par quelque travailleur qnisM montré peu scrupuleux de les déflgurer, soit pour en améliorer la moralité, soit pour y ronrcrmer un sens complet dans une brève citation; il y ci a eu plusieurs exemplaires dont le meilleur est le Thuaneuê (Parii, n» 7647), du xiii*' ou xii' siècle d'où proviennent les extraits de Vincent di Beauvais, danc; son Spéculum doctrinale (cf. 0. 'Richter. de Vincentii Bellooarensis excerptis Tibullianis, Bonn, 1865), et ceux de Scaliger, qui comprennent 74 vers.

Parmi les éditions mentionnons : Téditiou princeps de Puccius (1502), qai semble avoir pour base un ms. très ancien; la 2* Aldine (1515); celle et

sages d'Ovide ; quelques vers de VOde /, 33, et de VÉpitre I, 4, d'Horace, deux pièces très courtes que celui-ci, comme vous l'avez vu, a adressées à TibuUe» : voilà à peu près, avec ce que le poète a dit de lui-même dans ses élégies, tout ce que nous possédons pour nous instruire sur sa vie. La date de sa naissance est une première question que, par déduction, on arrive à résoudre d'une manière, sinon précise et certaine, du moins très approximative et vrai-

Scaligcr (Paris, 1577), imitée par les Ekévirs; les travaux de Dousa, de Heinsias, de Broukhusius (Amsterdam, 1708); la2« édition de Volpi (l^adoue, 1749); les 4 éd. de G.-G. Ileyoe (Leipzig, 1755, 1775,1798 et 1817, la dernière avec commentaire de Wenderlicb, puis un supplément de L. Dissen (1819) ; celles de J.-H Voss (Heidclberg, 1811), de C. Bach et de Im.ti. Huschke (les deux, Leipzig, 1819); de P. de Goll>ery (Paris, 1826); la 1^* édition critique de C. Lachmanu (Berlin, 1829), dont le texte a été reproduit avec eommentaire par L. Dissen (Gôtting, 1835); Téd. de A. Rossbacli (Leipzig, 1866); les éd. successives de M. llaupt (Leipzig, 1863 sqq.), dont les dernières ont été préparées par Wahlen ; celles de L. Mûller (Leipzig, 1870 sqq.); celles de Bœhrens (1878), de Hiller (1885), de Pb. Martinon (Paris, 1895).

Outre les études critiques et les commentaires de ces éditions, bien des travaux d*érudition ont été publiés snr Tibulle. Voir : C -F. Fragnier et a.-B. Souchay, dans les Afém. de VAc. des Inscr. et B.-L., t. VI (17!20) et t. VII (1728-1729); W. Spobn, De Tibulli oita et carminibus (iisp.,1819; P. de Golbery, De Tib. oita et carm.y 1824; II. Paldamus, Rômische Erotik, 1833; A Dietcricb, De Tib. amori6e«, etc., 1844; F.-A. Riglcr, Annot. ad Tib , ]839-184i; A. Grœf, lU, 1865; Gust. Larroumet, De quarto Tib. libro, 1822, thèse de 79 p., dont le titre restrictif n'empêche pas Fauteur de traiter de la vie et de l'œuvre entière du poète; G.Doncieux, De Tib. amoribua, 1886, thèse de V-102 p.; puis des études spéciales sur certaines parties des quatre livres des élégies et sur des questions particulières, comme la Délia, de J. Soury, et dont Je ferai mention avec plus d'à-propos qu*ici à mesure que ces parties et ces questions se présenteront à notre examen dans le cours du chapitre.

(1) Tibulle n'étant désigné dans les deux pièces d'Horace que par son prénom d'Albius, Ém. Bœhrens s'est efforcé de prouver {Tibullische Blaîtter, 11, léna, 1876) que les deux morceaux étaient adressés à un autre Albius. liais Horace ne parle t-il pas, dans l'Ode (v. 2-3), des plaintives élégies « miserabiles elegos » et, dans TÉpitre (v. 10) de la grande réputation • ùtma» de son ami? Comment donc supposer qu'il y ait eu à cette même époque deux Albius poètes élégiaques renommés et dont Pun nous serait resté complètement inconnu? L'hypothèse, invraisemblable par elle-même, ne s'appuie sur aucune preuve convaincante.

semblable. Pendant longtemps, deux vers de la 5* élégie du livre III, dans lesquels on croyait que TibuUe avait désigné son jour natal par celui-même où avaient péri les deux consuls Hirtius et Pansa au milieu de leur victoire de Modène,

iNatalem primo nostrum videra parentes Cum cecidit fato consul uierque pari,

ont fait fixer cette date à Tan 711 de R. (43 av. J.-C.); mais, depuis qu'il a été prouvé que le troisième livre n'est pas authentique, ces vers ne peuvent plus s'appliquer qu'au poète qui les a écrits et dont nous parlerons toat i l'heure. C'est donc ailleurs qu'il faut chercher à se rensdgner. Ovide, qui, dans un passage des Tristes, date sa propre naissance précisément de la bataille de Modène par un vers identique au dernier des deux qu'on vient delireS explique un peu plus loin, en marquant sa place dans la série des poètes ses contemporains et ses « amis », qae, parmi les élégiaques, par ordre chronologique, il vient seulement le quatrième, après Gallus, après Tibulle, qae les destins jaloux, dit-il, ravirent trop tôt à son amitié, et après Properce :

nec avara Tibullo Tcmpus amicitiae fala dedere me».

Successor fuit hic tibi, Galle; Propertius illi : Quarlus nb his série tcmporis ipse fui.

IV, 10, v. 51-54.

Ainsi Tibullo naquit certainement avant Ovide, c'est-à-dire avant Tan 43. D'un autre côté, l'épigramme attribuée à Domitius Marsus dit qu'il mourut presque en même temps que Virgile et que la mort le surprit encore jeune, /ui^n»;

( 1) Kditus liic ego sum; necDon, ut teropora noris,

Cum cecidit fato consul uierque pari.

{Trist, IV, iO, V. 34.) 1/jdentilé des deux vers sera expliquée plus loin p. -478.

UVRE QUATRIÈME. CU. II, f. 42T

Te quoque Virgilio comitem non sequa, Tibulle, Mors juvenem campos misit ad Elysios,

Ne foret aut elegis molles qui fleret amores, Aut caneret forti regia bella pede.

Toi aussi, Tibulle, la mort inique t'a envoyé jeune avec Virgile dans les Champs Élysées, aOn qu'il n'y eût plus personne pour pleurer dans Télégie les tendres amours ou pour chanter en vers héroïques les guerres des rois.

Or, Virgile mourut en Tan 16 (735), de sorte qu'on doit placer la mort de Tibulle dans cette année-là ou dans l'année suivante, et l'on sait que le mot juvenis chez les Romains s^entendait de tout homme âgé de 25 à 40 ans, ce qui le ferait naître entre Tan 59 (695) et Tan 44 (710). Mais c'est vers la première de ces deux dates qu'il faut évidemment incliner ; car Ovide dans le livre II des Tristes, dit que son devancier était déjà lu, goûté de tout le monde, déjà renommé lorsqu'Auguste reçut le principat, c'est-à-dire dès Fan 28 (726) :

Logiturque Tibullus, Et placel, et jam te principe notus erat.

D'où il résulte qu'on peut, presque avec certitude, en le sapposant alors âgé d'à peu près 26 ans, placer sa naissance aux environs de Tan 54 (700 de R.) * .

L'opinion qu'il était né à Rome reposait sur une idée fantaisiste des commentateurs qui, n'ayant pu comprendre les mots € eques regàlis > qu'ils croyaient lire à la première ligne de la petite notice attribuée à Suétone S avaient

(i) Lesërudits se partagent surtout entre les dates 59 et 54 (695 et 700) : Voss et Disscn ont adopté la première, Gruppe et TeufTel, la seconde. Cf. pour la première opinion H. Hartuog, De Panejgyrico ad Messalam pseudoiibulliano, 1880, pp. 1-5, et pour la deuxième, F. Ilaokel, De Paneg. in Messalam tibullianOf 1874, p. 35.

(2) Voici cette notice dont les derniers mots seuls seraient de l'auteur du manuscrit : « Albius Tibullus, eques- (romanus e Gabiis), insignis forma

428 LIVBE QUATRIÈME. CIJ. II, 1.

remplacé ces mots par « eques romanus » ; mais Baehnuis très ingénieusement a lu « eques r e Gabiis, c'est-à-dire eques romanus e Gabiis, € chevalier romain né à Gabiesi. Suétone se sert en effet très souvent de cette toumare de phrase pour marquer l'origine des personnes c e Sicilia... e Gallia... » etc., et le nom de Gables ainsi trouvé ne contredit nullement le vers d'Horace où le domaine patrimonial de Tibulle est désigné comme faisant partie de la campagne de Pédum,

Quid DUDC te dicam facere in regione Pedana,

Epist., l, 4, V. 2.

puisque Pédum, alors en pleine prospérité, était toat proche de Gabies, autrefois ville florissante, mais toat à fait déchue, réduite à l'état de petit bourg et dont le territoire, s'il ne dépendait pas officiellement de Pédum, pouvait certainement, dans une périphrase poétique, y être rattaché sans inconvénient ^

Tibulle ne nous a parlé nulle part de son père. Peutêtre l'avait-il peu connu et a-t-on raison de compter œ chevalier au nombre des deux mille Romains de sa classe qui, au dire d'Appien, périrent dans les horribles massacres dont le triumvirat d'Octave, d'Antoine et de Lépide épouvanta le monde <\ 1 époque de la bataille de Philippes. Loin d'accuser le poète, comme on Ta fait quelquefois sans raison plausible, d'avoir dissipé une partie de son patrimoine, nous devons supposer que ce qu'il en avait perdu, de même que les biens de Virgile, de Properce et d'Horace, avait été livré, selon les spoliations ordinaires de l'époque, aux vétérans. Toujours est-il que sa fortune était loin de ressenibler à celle dont avaient joui ses ancêtres. Il revient

vultuquc corporis observabilis, anle alios Corvinuro SIessalam (oratorem) dilcxit, ciijus et contubenialis Aquitanico bello militaribus «ionis dooatns <^st. Hic niuUorum judicio principem inter clegiographos obtinet locom. Epistulu' quoquo ojus ainatoria>, quanquam brèves, bmoino utiles (tehrens subtiles) sunt. Obiit adulcscens, ut indicat epigramma supra scriptam. » (I) cr boncieux. Reouc de Philologie, 1891.

sur ce sujet plusieurs fois dans ses élégies et rinsistance même avec laquelle il parle de la diminution de sa situation m'est une preuve qu'il n'avait pas à se la reprocher à luimême. « Vous aussi, disait-il en s'adressant à ses Lares, vous protecteurs d'un domaine aussi riche autrefois qu'il est pauvre aujourd'hui, vous recevrez les offrandes qui vous sont dues. Alors le sang d'une génisse coulait pour un immense troupeau ; maintenant un agneau est Thumble sacrifice que me permet l'exiguité de mon champ. »

Vos quoque, felicis quondam, nunc paupcris agri Custodes, fertis munera vestra, Lares.

Tune vitula iDnumeros lustrabat cœ^a juvencos : Nunc agiia exigu i est hostia parva * soli.

Mais il ne se plaignait pas avec trop d*amertume. c Je ne regrette, ajoutait-il, ni les biens de mes aïeux ni les richesprofits de leurs vastes moissons > ;

Non ego divitias patrum fructusque requiro Quos tulit antiquo condita messis avo ;

Id. y. 41-42.

et pourvu qu'il pût jouir d'une douce tranquillité, du moment qu'un feu constant brillait dans son foyer, sa pauvreté ne lui était pas à charge :

Me men pauperlas vita Iraducat inerti, Dum meus assiduo luceat igné focus.

Il est vrai que sa prétendue pauvreté ne méritait ce nom que par comparaison avec l'ancienne opulence de sa famille et pouvait passer, surtout après avoir été améliorée par les dons de son protecteur Messala, pour une aisance

(1) Var. Magna.

430 LIVRE QUATRIÈME. CH. Il, 1.

dont beaucoup d'autres se seraient contentés aussi facilement que lui ; nous nous en rendons compte par ce vers de répitre d*Horace qui le félicitait « de ce que les dieux lui avaient donné les richesses et Tart d'en jouir » :

Di tibi divitias dederuDt arlemque fruendi.

Épist. I, 4, V. 7.

Quelle qu'ait été l'importance de son domaine deGabies, nous aimons à nous l'y représenter, dans sa première jeunesse, au milieu des arbres plantés par ses ancêtres, devant les dieux Lares « façonnés avec de vieux troncs, prisco de siipUe fados », qui lui inspiraient le plus profond respect, et, avec sa sœur, recevant de sa mère, dont l'inlluence se faisait sentir d'autant plus vivement que son père n'était plus, les impressions premières qui devaient déposer dans son âme, comme il arrive d'ordinaire dans une éducation essentiellement maternelle, un inaltérable fonds de piété et de douceur, bien fait d'ailleurs pour s'allier avec sa nature délicate et tendre. Non pas qu'il ait jamais témoigné beaucoup d'enthousiasme pour la pompe oflicielle des grandes cérémonies religieuses célébrées à Rome ; mais il a donné pleine expansion à ses sentiments de piété dans la pratique quotidienne du culte réclamé des habitants de la campagne par toutes leurs divinités agrestes. «Chaque fois, dira-t-il, que je rencontre aux champs une source isolée ou dans un carrefour une pierre antique ornée de guirlandes de fleurs, je l'honore ; chaque automne, j'offre au dieu du cultivateur les prémices de tous mes fruits; à chaque moisson nouvelle, je suspends une couronne d'épis aux portes de la chapelle de la blonde Cérùs ; je n'ai garde d'oublier dans nos vergers le Priape rougi qui, de sa faux redoutable, en éloigne les oiseaux... les Lares sont aussi l'objet de mon culte, je leur sacrifie un petit agneau... et je ne manque, chaque année, ni de purifier mon berger, ni d'arroser de lait l'autel de la bonne déesse Paies ».

Nam vcneror, seu stipes habet dcsertus in agris,

Seu vêtus in Irivio florea séria lapis; Et quodcumque milii pomuin novus educat annus,

Libatuni agricolsB ponilur ante deo.

Flava Gères, tibi sit noslro de nire corona

Spicea, quœ tempii pendeat ante fores ; Pomosisque ruber custos ponatur in hortis,

Terreat ut saeva face Priapus aves.

Vos quoque , Lares, (vers cités ci-dessus)

Agna cadet vobis. .- - . .

Hic ego pastoremque meum lustrare quotannis Et placidam soleo spargere lacté Palem.

On retrouvera bien en lui, sous ce rapport, le descendant des habitants de l'antique Latium,ne négligeant aucun détail des saintes coutumes et donnant même, comme vous pourrez le noter dans l'étude de quelqu'une de ses élégies, des preuves de superstitions singulières.

Sur ce point, comme sur bien d'autres, on a comme la perception, en lisant ses œuvres, des traces laissées dans son esprit par l'éducation féminine reçue dans sa jeunesse çtqui persistèrent, d'autant plus qu'il continua dans la suite, semble-t-il, de vivre le plus souvent avec sa mère et sa sœur. Il n'a parlé d'elles dans ses vers qu'une seule fois ; mais il les aimait profondément et la passion qu'il éprouva pour des femmes, si vive fût-elle, n'altéra jamais ni son ^mour filial, ni son amour fraternel. Lorsque, dans un voyage lointain, il se sentira surpris par la maladie et s'imaginera menacé d'une mort soudaine, son premier cri ira vers elles, son regret le plus vif sera de ne pas les avoir auprès de lui : c Cruelle mort, s'écriera-t-il, retiens tes mains avides; épargne-moi, mort cruelle, je t'en prie ; ici je n'ai point ma mère pour recueillir en sa robe de deuil mes ossements brûlés, je n*ai point ma sœur qui puisse répandre sur ma cendre les parfums de l'Assyrie et pleurer, les cheveux épars, sur mon tombeau ! > ^

(1) Voir le texte à V Appendice cclxzz.

Eut-il <\ les quitter dans sa jeunesse pour son instruction littéraire ou bien allèrent-ils ensemble plusieurs annéesde suite passer une saison à Rome^etde quels maîtres alors y reçut-il les leçons ? Nous l'ignorons. Ce que nous pouvons presque affirmer en tout cas, c'est qu'il ne se rendit pas en Grèce, comme la plupart des fils de chevaliers et de sénateurs, pour y parfaire ses études. Il n'en étudia pis moins avec attention la langue et la littérature grecques; peut-être cependant n'apporta-t-il pas à cette étude aotant de suite et de soin que Catulle, Lucrèce, Virgile et Ho race ; car il est facile de remarquer que sa poésie présente très souvent une imitation de ses illustres prédécesseurs latins et n'est pas imprégnée aussi fortement que la leur de réminiscences provenant directement de sources helléniques.

Du reste, au dire d'Horace, il était doué de grandes qualités morales et physiques et avait reçu des dieux c ce que peut souhaiter une tendre nourrice pour son cher nou^ risson ^\ tous les dons capables d'assurer le bonheur d'uu homme. Beau de visage, bien fait, suffisamment robuste dans le principe, muni d'un sens droit et exprimant avec facilité ses pensées, en possession des privilèges de sa classe et, sans être riche, assez bien posé pour ne pas manquer d'élégance, il devait, une fois connu à Rome, s'attirer assez aisément la bienveillance de quelque personnage haut placé et gagner aussi les faveurs de quelque belle il son <roùt. Malgré tant d'avantages pourtant, le bonheur ne fut pas le partage de sa vie. Le protecteur puissant, il le trouva dans M. Valérius Messala Corvinus et jamais il n'eut à se repentir d être devenu son client; mais la femme qu'il aima fut Délie, et Délie finit par lui causer les plus cuisants tourments.

Sur le compte de Messala je n'ai pas à m'étendre beaucoup pour le moment; déjà, dans la partie de cette histoire, j'ai dit quels furent son rôle politique et son goût

(l) llor., Epist., I, 4 V. 8.

pour les lettres et j*aurai à y revenir dans un des chapitres suivants ; je ne mentionnerai donc ici que ce qu'il faut pour l'intelligence des rapports que Tibulle eut avec lui et des éloges que lui ont décernés non sans raison ses élégies. Rappelons qu'après avoir contribué à la victoire d'Actium, il fut chargé par Auguste, qui, après Agrippa, n'appréciait comme général personne plus que lui, d'une expédition importante en Syrie, puis d'une guerre en Aquitaine où il se signala par des talents militaires dont il reçut la récompense dans les honneurs du triomphe \ Il fut même, peu de temps après, honoré par l'empereur de la préfecture de la ville, charge nouvelle « créée, dit Tacite, pour contenir les esclaves et cette partie du peuple dont l'esprit remuant et audacieux ne connaît de frein que la crainte > ; mais, soit que cette fonction, comme le pense l'historien, lui eût été retirée comme étant audessus de ses forces *, soit qu'il s'en fût démis au bout de six jours, comme le rapporte la chronique d'Eusèbe, «parce qu*il jugeait qu'elle était incompatible avec la liberté des citoyens », il renonça tout à fait à la vie publique et se livra entièrement à ses études littéraires, se plaisant comme Mécène et Pollion, à faire de sa maison un véritable cercle de poètes et de littérateurs.

. A quelle date Tibulle lui fut-il présenté ? II est impossible de le préciser. Nous apercevons leurs relations pour la première fois lors de l'expédition de Syrie ; mais cela ne prouve en aucune façon qu'elles n'existaient pas depuis an certain nombre d'années déjà. A ce moment, c'est-àdire peu de temps après la bataille d'Actium, sans doute dès la fin l'an 31, ou au plus tard au commencement de Tan 30, Tibulle, âgé de 33 ans, devait, en sa qualité de chevalier romain soumis au service militaire durant dix ans, avoir pris part à plusieurs afiaires de guerre; mais Timage des camps et des champs de bataille ne lui souriait pas

(1) impartie, t. III, p. ^10.

(2) Tac, Ann., VI, 11 : « quasi nescius exerceodi •.

434 UYRE QUATRIÈME. CU. II, i.

plus qn'à Horace, et ses goûts, qui le portaient à la tranquillité d'une vie pacifique, lui inspiraient pour le métier des armes une espèce d'horreur. Aussi fut-ce sans enthousiasme qu'il consentit à faire partie de l'expédition de Syrie que devait diriger Messala; sa répugnance était d'autant plus grande que sa liaison avec Délie venait de commencer, et même, dans un premier mouvement, malgré l'attrait du butin que présentait toute campagne de ce genre, il s'était soustrait à la bienveillante invitation de son protecteur. Seules vraisemblablement les instances de celui-ci firent qu'il partit. Mais surpris en route par une maladie qui semble avoir mis sa vie en danger, il fut débarqué et laissé seul àCorcyre, d'où, à peine guéri, il s'emprossa de revenir à Rome, heureux sans doute d'avoir échappé par cet accident à une longue absence dont se serait impatienté son amour.

Il put alors user quelque temps de sa liberté et nous verrons tout à l'heure, par Tétude de celles de ses élégies qui ont rapport h Délie, comment se déroula son roman amoureux, lequel, en se terminant tristement, l'avait laissé malheureux, lorsque Messala, envoj'é dans la Gaule pour étoulfor une insurrection de l'Aquitaine, l'y emmena avec lui. Quelle fonction remplit-il auprès de son général? Était-il son compagnon de tente, cantubernalis, dit Suétone, simpleiiK'ut i\ la façon de ces jeunes gens dont tout illustre commandant d'armée, depuis Texémple du premier Scipion, avait l'habitude de se former un cortège qui lui tenait société? Ou bien prit-il une part active au maniement des troupes ? Je serais tenté d'opter pour cette dernière opinion ; car Suétone au mot conlubernalis ajoute qu'il fut honoré par Messala de récompenses militaires, donis miliiaribus donalus est, et lui-même, dans le passage de la Vl^ élégie du livre I où il a rappelé les lieux témoins en Gaule des exploits du vainqueur, « Tarbelle * au pied des Pyrénées, les cotes de l'Océan des Santons, l'Arar

^Ij Tarbelliœ cigtiaf, aujourd'hui Dax.

(la Saône), le Rhône rapide, la vaste Garonne, et le Liger (la Loire) dont les eaux bleuâtres arrosent le pays des blonds Garnutes », il a eu soin de noter qu'il était à ses côtés en tous ces jours de moisson de gloire :

Non sino me est libi partus honos : Tarbella Pyrenc

Teslis, et Oceani litora Santonici, Teslis Ârar Rhodanusque celer, magnusque Garumna,

Carnuli et flavi cserula lympha Liger i.

Toujours est-il qu'après cette campagne à laquelle, vu son caractère bien connu de nous, il n'a dû participer que par devoir et pour achever son temps de service militaire, il se garda bien de jamais reprendre les armes. Messala d'ailleurs s*étant bientôt dérobé aux fonctions publiques, il lui eût été probablement difOcile de trouver dans un autre général une bienveillance et une protection égales. Sa vie dès lors se partagea tout entière entre l'élégante société au milieu de laquelle il fréquentait, à Rome, dans la riche demeure do son protecteur et la maison familiale où, près de sa mère et de sa sœur, il retrouvait, à Gabies, lessouvenirs de son enfance.

Dans le domaine verdoyant de ses aïeux, quelque peu reconstitué grâce aux libéralités de son puissant ami, il aimait, pendant l'été, à venir « s'abriter contre les ardeurs de la canicule en cherchant Toinbre sur les bords du ruisseau qui y coulait »,

Sed Canis sestivos ortus vitare sub umhra Ârboris ad rivos prsetereuntis aquœ.

et il s'y plaisait tant, que parfois il avait rêvé d'y passer ses jours comme un parfait campagnard, « sans rougir de

(1) Tous ces noms sont rangés ici dans Tordre exigé par la mesare Aes vers et non d'après celui des faits.

436 LIVRE Ql'ATRlÈME. CH. II, 1.

manier le boyau, d'aiguillonDer de sa main la marche leob des bœufs, de rapporter dans ses bras à une mère oubliane la cbevrette ou l'agnelet égarés ».

Ncc tamen interdum pudeat tenuisse bidentem,

Aut Btimulo tardos increpuitse boves.

Non agnamve sinu pigeât fetumve capellae Desertum oblita matre referre doroum.

A Rome, d*autre part, il était, chez Messala, entoure d*amis pleins d'égards, qui prêtaient une oreille attentive à ce qu*il leur lisait et qui lui témoignaient de la manière la plus sensible leur admiration pour ses vers en lui demandant des conseils pour ceux qu'ils composaient eumêmes. Et Messala, qui trouvait en lui un poète si affectueusement dévoué à sa personne que jamais on n'entendit dans ses poésies un mot d'éloge ni pour Auguste, ni pour Mécène, ni pour n'importe quel autre personnage de l'empire, était le premier à lui accorder» par une flatteuse considération, un rang exceptionnel dans le cercle de lettrés qui faisait Tornement de son palais.

Au milieu de tant d'éléments de bonheur, il lui eût suffi, semble-t-il, pour goûter une félicité parfaite, de porter les doux sentiments dont son àme était pleine sar une femme vraiment digne de sa tendresse, digne de prendre à son foyer la place d'une épouse légitime et respectée. Mais, après Délie, ce fut de Némésis qu'il s'énamoura, sans doute aussi de la Glycère que mentionne Horace et ix'ut-ètre encore de quelques autres dont il n'a pas été i)arlé. Xous ne connaissons assez bien que Délie et Némi'sis ; autant Tune l'avait fait souffrir par ses infidélités, autant l'autre le tourmenta par une avidité d'argent qui disait assez la sécheresse de son cœur ; et lui, malheo. nniseiiit'nt, loin d'apporter en ces aventures la consolante iûsou«:iance du i>oète de Yenuse, s'en créait des chagrins de lon^nie durée, des soucis sans remède Horace avait beau rinviter à venir apprendre à sa table le rire, la

UVRE QUATRIÈME. CU. Il, t. 437

bonne humeur et la manière de supporter avec patience les accidents de la vie, il restait sourd à ces sortes d^avis, entretenait sa douleur et ne cessait de la répéter dans ses élégies .

• D'aucuns attribuent à cette disposition d'esprit et à ces chagrins continus l'altération de sa santé et sa mort pré-* maturée. Tout en le plaignant sincèrement de s'être rendu à un tel point malheureux, ne regrettons pas trop cependant, ni pour nous, ni pour lui, ses infortunes amoureuses ; c'est à elles, en somme, que nous devons les meilleures de ses œuvres, c'est à elles qu'il doit en grande partie l'immortalité de son nom.

Du reste, en mourant, il eut la dernière consolation qu'il s'était toujours souhaitée ; sa mère et sa sœur assistèrent à ses derniers moments ^ Ovide ajoute même, mais peutêtre ce dernier détail n'est-il qu'un développement poétique, que Délie et Némésis vinrent cueillir sur ses lèvres un dernier baiser, restèrent près de son bûcher tout le temps que durèrent ses funérailles et ne s'éloignèrent après la cérémonie qu'en s'attribuant l'une comme l'autre l'honneur d'avoir été la plus aimée '.

Quant à Messala, dont les regrets durent être vifs, il lui rendit les derniers devoirs à la façon d'un grand seigneur ami des lettres et qui sent sa propre gloire attachée pour toujours à celle du poète qui l'a célébré. TibuUe n'avait publié personnellement que les pièces du premier livre ; Messala témoigna le désir qu'on réunîttout ce qui avait été composé par lui, et, comme il y avait pour la réputatien littéraire de sa maison ainsi que pour Tiliustration de sa famille un grand intérêt à ne laisser dans l'ombre rien de ce qui pouvait les faire valoir, le recueil finit dans la suite par comprendre, non seulement les propres compositions de TibuUe^ mais aussi un assez grand nombre de morceaux écrits par quelques-uns de ceux qui, faisant

(1) Ov., Am., III, 9, V. ^-52.

(«) Id.j V. 53^.

438 LIVRE OrATKlÈME. €11. U, 3.

partie du même cercle, avaient le plus admiré le poète et suivi la même voie que lui en usant de ses conseils. De là, à la vérité, une confusion d'auteurs, qui pouvait ne pas tourner toujours à l'honneur de TibuUe et qui devait plus tard devenir la source de commentaires, de reche^ ches et de discussions infinis. Nous allons avoir à tenir frand compte do ces nombreux travaux dans l'analyse des quatre livres dont se compose la collection qui noas est parvenue pour distinguer autant que possible les œuvres véritables de Tibulle de celles qui ne lui appartiennent pas.

L'authenticité des dix élégies du livre !•' n'a jamais été sérieusement contestée. B. Fabricius, il y a une vingtaine d'années, a bien essayé d'enlever à Tibulle la pate^ ni té de trois de ces pièces sous le prétexte que ramoor qui y est témoigné au jeune Marathus blesse notre délicatesse. Mais, à ce compte, ne faudrait-il pas retrancher également des œuvres de Catulle, de Virgile et d'Horace les vers qui concernent Juventius, Alexis et Lyciscus* L'indulp>nco des anciens pour ce genre de passion nous est connue et la tentative de Fabricius ne sert qu'à nous prouver une fois de plus qu'il n'est pas de point, si affirmé soit-il, quo l'érudition n'ose attaquer.

Dans ce livre, de beaucoup le plus important desquatre puist^u'il contient à lui seul plus des deux cinquièmes de la colh'ction complète, il convient de prendre tout d'abord les cinq élégies qui partiellement ou entièrement sont consacrées à Délie et qui forment l'œuvre la plus réputée du poète.

La première question qui se pose à nous, enlesabo^ dant,est de savoir l'origine et la condition de cette fameuse

Délie. Plusieurs ont voulu voir dans son nom la preuve d'une origine orientale. Mais Apulée nous a expliqué cette dénomination en même temps que celles dés maîtresses de Catulle et de Properce : il nous a dit comment Glodia était dissimulée sous l'appellation deLesbie*, Hostia sous celle de Gynthie, et comment « Tibullc avait Plania dans son âme quand il mettait Délie dans ses vers ». Prendre au sérieux tous ces noms aux formes grecques et en déduire que les personnes qu'ils désignaient sortaient nécessairement de l'esclavage, serait donc une grave erreur ; les poètes erotiques donnaient d'habitude à la personne aimée un nom fictif dont la mesure, dans la facture du vers, représentait exactement celle du nom véritable. Or Délia, vocable grec formé du mot cy;A&;, qui signifie clair, apparent, répondait tout à fait et pour la mesure et pour le sens au vocable latin Plania, formé de planus ; il avait de plus l'avantage de faire penser à l'Ile de Délos et d'amener l'esprit à une comparaison de Délie avec Diane.

Si véridique toutefois que paraisse le renseignement •fourni par Apulée, qui sans doute l'avait puisé chez un ^ammairien du temps d'Auguste, savoir que Délie s'appelait en réalité Plania cela ne nous fait pas connaître sa situation sociale. A ce sujet divers passages des cinq élégies semblent se contredire. D'un côté, on entend Ti bulle adju- •rer la mère de sa maîtresse, une vieille qui n'était pas -toujours d'excellent conseil, d'enseigner à sa fille la chasteté des matrones», bien que, dit-il, elle ne s'attache pas les cheveux avec la villa et ne se couvre pas les pieds des longs plis de la stola » ;

Quamvis non viita ligatos

Impcdlat crines, nec stola longa podc.

(1) « Eadem igitur opcra accusent G. (Uitulluin quod Lcsbiam pro Glodia oomioarit, Properlium, qui Gyothiam dicat, Ilostiam dissimulct, et Tibullam quod ei sit Plania in animo, Délia in versu. • Apol.^ 10.

L'usage de la viita et de la stola étant le privilège des matrones, ces deux vers la relégueraient dans la classe des affranchies. D'autre part» il parle en termes non doateoi d'un mari vivant avec elle, et c'est bien d'un mari véritable qu'il s'agit, puisque plus tard Ovide dira que les leçons de ruses amoureuses enseignées dans ses élégies s'adressaient à une femme mariée,

Docelque

Qua nuptae possent fallere ab arte viros.

Trist, II, V. 461-46i.

Mais la contradiction n'est qu'apparente. Auguste, vous le savez, dans ses efforts pour augmenter le nombre des citoyens, dont la décroissance l'inquiétait, s'était ingénié à multiplier les mariages et avait permis à tous les hommes libres, y compris les chevaliers, ne faisant d'excep* tion que pour les sénateurs, d'épouser des affranchies. On peut donc croire, et c'est l'avis de M. G. Boissier, dans un article intéressant de la Revue Bleue^ où cette question se trouve incidemment traitée, que Délie, tout en appartenant à la deuxième classe des femmes de Rome, à la classe des affranchies, finit, grâce à quelque amant plus épris on moins scrupuleux, par s'élever à la dignité de femme légitime d'un citoyen romain.

Parmi ceux qui le pensent s'élève un autre débat. Plusieurs prétendent qu^elle était déjà mariée lorsque commença Tamour de TibuUe; 0. Richter", entre autres, n'a négligé aucune des ressources de sa dialectique pour arriver à cette conclusion. Mais, en vérité, lorsqu'on examine scrupuleusement les trois élégies 1, 3, 5, on se demande comment le poète aurait pu les écrire au sujet d'une femme engagée dans les liens du mariage. Écoutez-le, dans la pièce 1, lorsqu'il s'adresse à Délia et lui parle de la mort et des baisers qu'elle viendra publiquement mêler sur le

(1) Reçue Bleui\hnnée 188(î. {t) Rheinisches Musspum, XXV.

corps du bûcher aux larmes de sa douleur, ajoutant qu'il n'y aura ni jeune garçon ni jeune fille assez insensible pour revenir de ses funérailles les yeux secs :

Flebis et arsuro positum me, Délia, lecto,

Tristibus et lacrymis oscula mixta dabis.... Illo non juvenis poterit de funere quisquam Lumina, non virgo, sicca referre domum.

Voyez comme il la représente dans la pièce 3. Elle ne s'oc» cupe que de lui dans les jours qui précèdent son départ; dorant son abseoce, pour accomplir les vœux qu'elle a faits à la déesse Isis, elle va s'asseoir, vêtue de lin, devant la porte sacrée et y prie pour lui matin et soir ; puis elle passe ses soirées à filer la quenouille, à la lueur de la lampe, sous les yeux de sa mère, gardienne de sa vertu, et c'est là qu'il se promet de la surprendre à son retour : il entrera chez elle sans que personne l'annonce, lui apparaîtra tout à coup comme un envoyé du ciel, et elle, dans son négligé, les pieds nus, ses longs cheveux en désordre, se précipitera vers lui.

Tum veniam subito, nec quisquam nuntiet anle,

Sed videar cœlo missus adesse libi.

Tune mihi, qualis eris, longos turbala capillos.

Obvia nudato. Délia, curre pede.

Lisez la pièce 5 où il rappelle les soins qu'il a pris d'elle pendant qu'elle a été malade, les pratiques superstitieuses auxquelles il s'est livré auprès d'elle pour obtenir le réta*' bllssementde sa santé; lisez-y surtout le joli tableau du bonheur qu'il rêvait après cette guérison : elle serait venue vivre avec lui dans son domaine de Gabies, dont elle aurait pris la direction et dont elle aurait fait les honneurs, en véritable maîtresse de maison, à l'illustre et cher Messala*

442 LIVRE QUATRIÈME. CD. l\, 2.

Rura colam, frugumque aderil raea Délia custbs.... Illa regat cunctos, illi sint omnia curae;

At jiivet in tota me niliil esse domo. Hue variet Messala meus, cui dulcia poma

Délia seleclis detrahal arboribas...

Est-ce que tout cela vous donne la moindre idée de la présence d*un mari, vous laisse entrevoir même la possibilité d'un mari absent? Mais, objecte-t-on, il y a dans la V* élégie un mot qui démontre que Tamour de Tibulle avait besoin de se cacher : il implore Délie « au nom de la couche qui reçut en secret leurs serments »,

Parce lamen, per te furtivi fœdera lecti....

Ce mot furtivi ne s'explique-t-il pas suffisamment par la çituation même d'une jeune personne dont la plus grande ambition doit être d'aspirer à un mariage que les lois récentes font miroiter devant elle? Et si sa mère, assez peu soucieuse, au fond, de sa moralité, mais personnellement intéressée à se préoccuper de son avenir, se prête à certains écarts de conduite, d'abord avec Tibulle, puis avec un autre plus riche, n'est-ce pas nécessairement à la condition qu'il ne se produira aucun scandale de nature à compromettre d'une manière irréparable l'espoir de l'heureux événement qui doit la sortir de sa condition actuelle ?

Comme cependant on n'a pas toujours voulu tenir compte de la distinction qui doit être établie, selon nous, entre ces trois élégiesoù Délie nousapparaît comme n'étant pas mariée et les deux autres, 2 et 6, où elle l'est certainement, et comme, d'autre part, plusieurs commentateurs ont tenu à intervertir, malgré les données de l'histoire, la date de la mission de Messala en Cilicie et celle de son expédition d'Aquitaine, le classement des cinq pièces, par ordre chronologique de composition, a beaucoup varié. Suivant le système primitif de Lachmann, 0. Richter et J.Souryles

ont ordonnées ainsi : 3, 1, 2, 5, 6*; F.Passow, que presque personne n'a suivi :1, 3, 2, 6, 5 '; Em. Baehrens, critiqué par Ribbeck, mais approuvé par G. Doncieux : 1, 2, 3, 5, 6'; Disseu, 0. G. Gruppe, W. S. Teuffel et Ph. Martinon : 1, 3. 5, 2, 6*. D'après ce qui vient d'être dit du caractère de Délie dans 1 , 3, 5, et qui nous fait placer là date de son mariage entre ces élégies et les pièces 2 et 6, c'est ce dernier ordre naturellement que je vais suivre dans mon analyse.

Peu après la bataille d'Actium, avons-nous expliqué, Messala offrit à Tibullo de l'emmener en Syrie. Tibulle venait de connaître Délie. La vie tranquille de cette jeune affranchie vivant très modestement avec sa vieille mère; puis ses longs cheveux blonds, la souplesse et la blancheur de ses bras, la délicatesse de ses traits ^, sa beauté, en un mot, qui la faisait remarquer entre toutes les fidèles lorsqu'elle allait prier devant Tautel d'Isis^ ; puis sa dévotion et jusqu'à ses pratiques les plus supertitieuses, ses manières accortcs et jusqu'à cette espèce de légèreté qui ne

(1) Lachmann, dans son éd., Berlin, 1829; 0. Rlchter, ouvr. cité, 1870; J. Soury, La Délia de Tibulle dans la Reoue des Deux Mondes, sept. 1872, et dans Portraits de femmes, Paris, 1875, pp. 3-101.

(2) F. Passow, De ordine temporum quo primi lihri elegias scripsit 7ï6.,Brcslau, 1831.

(3) Ba'hrens, Tib,, Blsttcr, 1877 ; Doncieux, Paris, 1880, thèse citée.

(4) Dissen, dans son éd., Gôtting, 183.'» ; Gruppe, Die rômische Elégie^ Ldpzig, 1838; Teuflel, Stud. und Char., 1871 ; Martinon, El. de Tib., Paris, 18U5.

(5) Elcg. r>^ V. iS-ii : « ... facic, tcnerisque lacertis Dcvovct et flavis nos- In puella comis. • — En ce qui concerne la couleur des cheveux, J. Soury remarque que presque toutes les grandes courtisanes et les femmes riches de Rome évitaient alors d'être brunes, soit en teignant leurs cheveux au moyen de certaines préparations caustiques qui leur donnaient ou l'éclat fuive de Tor ou la couleur d'un beau roux, soit en achetant dans les tavernes élégantes des portiques de .Minucius les chevelures postiches d'un blond ardent qui venaient de la Germanie. C'est ainsi, dit-il (ouvr. cit., p. 75), que devaient agir et la Délie de Tibulle et la Cynthie de Propercc. Jane voib aucune nécessité de faire cette supposition.

(6) Élég. 3, V. 32 : • insignis turba in Pharia. »

laissait pas de donner un certain piquant à son humeor douce et aimante; tout en elle avait charmé le poète. Partir au loin dans le moment où se formait une tendre liaison avec une personne si attrayante lui parut d'aborl impossible : comment s'infliger et infliger du même coopi celle qu'il aimait la douleur d'une telle séparation? Son refus, voilà le sujet de l'élégie I.

Il y déclare que d'autres peuvent aller chercher dans la guerres un moyen de s'enrichir (v. 1-5)» mais que lui^dani le domaine tout amoindri de ses ancêtres, en y appelant une abondance suffisante par ses prières aux dieux, saan se contenter de peu (v. 6-25). Il explique les vœux qu'il forme en vue du bonheur que pourrait lui assurer la protection divine dans la vie des champs au sein de sa médiocrité (v. 26-48). Pourquoi donc, avec de tels vœux, ne laisserait-il pas le soin de faire fortune à ceux qui bravent le courroux des fiots et des orages? c Ah ! s'écrie-t-ili périsse tout ce qu'il y a d'or et de pierreries sur la terre plutôt que mon départ ne fasse couler les pleurs d'nne jeune fille ! »

0 quantum est auri potius percatque smaragdi, Ouara fleat et nostras ulla puella vias.

11 ne trouve pas mauvais que le noble Messala tienne i honneur d'orner son palais de trophées glorieux ; mais il affirme à Délie que, pour son compte, dût-on l'accuser de faiblesse et de mollesse, la gloire loin d'elle ayant peu d'appât pour lui, il ne la quittera pas. Tout ce qu'il désire maintenant, c'est de vivre enchaîné près d'elle par son amour jusqu'à l'heure suprême, de ne mourir qu'en U pressant d'une main défaillante, en sachant qu'elle pleurera sur son bûcher (v. 53-68). Mais il la détourne aussitôt de cette pensée lugubre, il lui rappelle que, si la vieillesse comme la mort ne vient que trop tôt, il appartient à U jeunesse d'aimer. Dans les combats d'amour il se proclame bon soldat, bon chef;

Hic ego dux, milesque bonus;...

et, pour conclure comme il a débuté, il envoie dans les autres combats se faire blesser et tuer au son des clairons quiconque est avide de richesses, prêt à vivre, quant à lui, Ubre et heureux, aussi loin de l'opulence que de la misère <v. 69-78).

Les divers développements de ce morceau ne se lient pas toujours très bien les uns aux autres et il se trouve dans Tensemble plus d'une répétition, de sorte que la critique a eu beau jeu pour se livrer à toutes sortes de transpositions. Mais le mieux est de s*en tenir aux manuscrits : la compofiition, telle que ceux-ci nous la présentent, n'est pas tellement défectueuse qu'on ne puisse, comme vous venez de le voir, y saisir la suite ininterrompue des idées, et les détails charmants y abondent au milieu de sentiments exprimés souvent avec une véritable émotion.

Malgré la décision d'abord prise, vous savez comment il partit. Lorsqu'il tomba malade et fut laissé à Corcyre, le danger de mort qu'il courut lui fit écrire l'élégie 3.

Après un mot pour Messala et ses compagnons, loin desquels il est retenu et qui, sans doute, ne l'oublieront pas {v. 1-3)*, il pousse un cri de détresse â la pensée de la mort qui le menace. Sa mère et sa sœur chéries ne sont pas là pour lui rendre les derniers devoirs. Délie également est loin de lui, et il se remémore les larmes, les craintes auxquelles elle s'abandonnait avant son départ, sans que pussent les calmer ni les réponses heureuses données par les sorts qu'elle consultait, ni les retards qu'il apportait à son voyage pour la consoler (v. 4-18). il regrette d'être parti malgré la volonté du dieu Amour et il joint 3es prières à celles que Délie, pour accomplir son vœu, doit faire maintenant plusieurs fois par jour devant l'autel d'isis, cette puissante déesse qui peut, si elle le veut, le ramener guéri au foyer de ses pères (v. 19-32). Alors il maudit les voyages, songeant au bonheur dont jouis-

(1) Voir Appendice cclxxx.

446 LIVRE QIATRIÈME. CU. Il, 2.

saicnt les hommes sous le règne de Saturne» quaadnol encore no s'aventurait sur les flots pour chercher la richesse en des pays lointains et qu'on n'avait pas appris Tusage du fer dans des combats meurtriers (v. 3^J. Puis, non content d'avoir invoqué Isis, il supplie Japiter de répargner, prépare néanmoins son épitaphe (v. 49-36) et trouve dans la piété qull a toujours témoignéeaux dieux, comme dans le culte qu'il n'a cessé de rendre au tendre Amour, le ferme espoir que, s'il vient à mourir, Vénus lai obtiendra dans les Champs Élyséens une place an séjour heureux des amants couronnés de myrte (v. 57-66). En opposition au tableau qu'il trace des Champs Élyséens il peint celui du Tartare où» à côté des grands criminels, il fixe la demeure future de quiconque n'aura pas respecte ses amours (v. 67-80). Et, revenant ainsi à Délie, il la conjure de lui rester fidèle, il exprime le souhait de pouvoir bientôt, en arrivant chez elle à Timproviste, y être reçu comme un envoyé du ciel (v. 81-94).

Si, dans cette élégie, le commencement et la fin nous donnent une vive impression des sentiments du poète, il faut avouer que plusieurs des développements intermédiaires n\v concourent pas de la même manière : le panégyrique de VCigQ d'or n'est à vrai dire qu'un hors-d'œuvre, et, sans trop incriminer la courte description des Champs Klyst'eus qui n'est pas banale puisqu'il la rattache assez étroitement à son sujet parle sort fortuné qui s'y trouve particulièrement réservé aux amants, celle du Tartare, beaucoup plus étendue, avec tous les criminels classiques, Ixion, Tityo, Tantale, les Danaïdes, fait longueur et n'a d'heureux que la terminaison qui lai sert de transition [>our en sortir \ Les détails de la première partie, au contraire,

\ 1) Notre puète Berlin, qui a beaucoup imité les élégiaqucs latins et pour qui l'un aflecte aujourd'hui un dédaiu excessif, aimîlc très heureusement Itf descriptions du séjour réservé aux amants et a pris soin d^éviter lesloigucurs ({ue nous reprochons â celles du Tartare :

L'Amour, par des sentiers do fleurs.

Loin du triste séjour des Pleurs,

sur les pratiques superstitieuses de Délie, sur les présage» reçus par lui-même, sur le vœu fait à Isis, vieunent ûatu<» rellement à leur place ; outre qu'ils ont pour nous l'avan-^ tage de nous renseigner sur certaines croyances populaires de l'époque * , ils ne contrarient en rien notre im-pression première parce qu'ils s'allient intimement à la situation des deux amants qui vont se séparer. Quant à ceux de la fin sur l'intérieur du logis tranquille où doit aé produire la surprise du retour, ils sont tout à fait agréables et nous laissent sous le charme de la plus heureuse conclusion.

Nous ignorons si ce retour put s'accomplir dans les conditions dramatiquement rêvées par le poète. Comme son absence n'avait pas duré bien longtemps, peut-être du< micis de novembre 31 au mois de février ou mars suivant', nous pouvons supposer que Délie, qui avait tant déploré-

Te conduira dans rElyséc.

Là, sous des berceaux toujours verts,

Au murmure de cent fontaines,

On voit les Ombres incertaines

En rond former des pas divers;

Et l'éclio des roches lointaines

Redit les plus aimables vers.

C*est là que vont régner les belles

Qui n'ont pas trahi leurs serments ;

C'est là qu'on place à côté d'elles

Le nombre élu des vrais amants :

L'enfer est pour les infldélcs

Et pour les cœurs indifférents.

Èlég. 1, 13, v. 29-43.

(1) La superstition du Saturai diesy dont il est question au vers 18,. provenait non plus seulement de l'attribution d'une influence fâcheuse à la pUuiéte Saturne, mais aussi du Sabbat célébré ce jour-là par les Juifs devemiB nombreux à Rome. De même la déesse Isis, dont le culte oriental avait été longtemps interdit, était devenue depuis une dizaine d'années, ainsi qtte Sérapis, l'objet d'une adoration spéciale dans un temple élevé prés du Chàmp-de-Mars.

(8) Le vers 85 de VÉl, 3 montre qu'il prévoyait son retour pour la saison« où les Jours seraient encore courts.

son départ, lui était restée fidèle ; mais nous sommes ce^ tains, en tout cas, que son bonheur fut de courte durée. D abord Délie tomba malade ; puis, lorsqu'elle fut rétablie, malgré la tendresse quMl lui avait témoignée, tant par ses soins que par ses prières aux dieux et par toutes sortes de cérémonies à l'efiicacité desquelles ils croyaient l'un comme l'autre, elle ne tarda pas à le tromper. Une infâme entremetteuse ^ s'introduisit dans la maison pour plaider U cause d*un riche amant, et la vieille mère, qui devait préférer à un poète élégant, mais peu fortuné, l'opulent officier dont on lui parlait, n'éprouva pas une longue hésitation sans doute à favoriser ce nouveau venu. Je dis qu'il était officier, bien que dans l'élégie qui va suivre, il soit désigné simplement sous l'épithète de dives amator; car, dans la suite, il sera représenté comme un capitaine montant :superbement à cheval et allant guerroyer au loin pour s'enrichira Sous le coup de cette trahison de son amante, Tibullc, indigné, rompit toute relation avec elle, croyant bien que l'indignité d'une telle perfidie tuerait à jamais son amour. 11 se trompait, hélas! Le souvenir de sa courte félicité le poursuivit, et il avait beau chercher Toublidans le vin d'une amphore ou dans les bras d'une courtisane, tout ne servait qu'à aiguiser ses regrets. L'élégie 5 dépeint l'état de son fime quelque temps après leur rupture.

Il commence par regretter le ton de fîère assurance qu'il a pris en se séparant de sa maitresse et il lui demande grâce au nom mémo de Vénus, témoin de leur ancienne union (v. 1-8). Après lui avoir rappelé tout ce qu'ilafidl pendant qu'elle était malade pour obtenir son retour à la santé, il se plaint d'être dépossédé maintenant par un ^utre du fruit de ses soins, lui qui se promettait de passer

(1) Plusiciirs critiques pensent à tort que c'est la jnèrc cUe-méme qui, > •<;elic oocasioii, est trailée par Tibulle de callida lena (El. 5, v. i8).

ri) Ceux qui prétendent que Délie était mariée dés Torigine de sa liaisoB avec Tibulle, voient dans ce guerrier le mari lui-même, absent de chei loi puur un temps. Mais les passages cités p. 441 ont montré rinvraiseii* l)Iance de cette hypothèse.

des jours si délicieux avec elle après sa guérison, et il raconte le rêve qu'il s'était mis en tête d'aller vivre ensemble dans sa campagne de Gabies, rêve, hélas! que maintenant les vents rapides dispersent aux rives embaumées de l'Orient (v. 9-36) ^ Il avoue les moyens auxquels il a recouru pour chercher l'oubli; mais son vin s'est changé en larmes et,. quand il s*est jeté dans la couche d'une courtisane, sans qu*il ait été besoin d'autre sortilège que le souvenir des beautés de sa Délie, son sang s'est glacé (v. 37-46). Il lance alors de dures imprécations contre la vile entremetteuse, cause de son malheur (v. 47- 58); il supplie Délie de ne plus croire aux infâmes conseils qui lui disent de préférer Tor à l'amour, il lui dépeint le dévouement qu'aurait pour elle l'amant pauvre (59-66); mais il ne comprend que trop maintenant qu'on ne doit plus frapper à sa porte que la main pleine d'argent,

. . . plena est percutienda manu,

et se tournant contre celui qu'elle lui a préféré, il le menace d'un sort pareil au sien, lui fait entrevoir le rival qui» rôdant déjà autour du logis, se prépare à le supplanter (V. 67-76).

Cette pièce n'a pas manqué de soulever contre elle plusieurs critiques. D'abord, on a reproché à Ti bulle d'être entré dans des détails trop sensuels et quelque peu grossiers par l'aveu des moyens employés pour s'étourdir dans son malheur; et il est de fait que sa confession n'est pas délicate; mais elle a pour elle le mérite de la sincérité, peint avec vérité et, par conséquent, avec une force de persuasion indiscutable, la persistance de sa passion et trouve d'ailleurs une sorte d'excuse dans le résultat négatif de ses essais de débauche. Bertin qui, bien autrement que lui, avait à tenir compte chez nous de la délicatesse

(I) Voir Appendice cclxxxi.

450 LITHE OIATBIÈME. CH. U. 2.

d*oreilles plus pudiques, n'a pas craint de répéter ks mômes aveux :

Tai souvent essayé de noyer dans le vîo Ma peine et mes tristes alarmes :

0 Bacchus ! ton nectar divin S'aigrissait sur mon cœur et se tournait en larmes... ËoGo (je Tavouerai) dans mes bras amoureux J'ai tenu quelquefois une autre enchanteresse; Mais tout d*un coup, au fort de mon ivresse. Quand je louchais au moment d*étre heureux. Le souvenir de ma maltresse Venait saisir mon cœur et glacer ma tendresse, El je sentais expirer tous mes feux.

ÉUg.,\[, il, V. 1-4; 9-15.

On trouve aussi que la fin n'est pas noble et qu*en menaçant son heureux rival d'une perfidie semblable à celle dont il est victime, il traite celle qu'il aime avec un sansfaçon brutal qui la met au rang des courtisanes. Cependant, il est naturel qu'une passion ardente ne se plie pu dans ses plaintes à la froide retenue d*une exquise politesse; nous avons entendu chez Horace bien des récrimi" nations plus vives, bien des cris de colère plus outrageants encore que cette ironie dont on sent toute la tristesse sous le tQn badin qui la recouvre au moment où le malheureux amant force sou courage pour prononcer avec quelque vigueur un adieu qu'il croit le dernier. Je ne vois aucune contradiction réelle entre ce sentiment final et le rappel qu'il vient de faire de toute sa tendresse. Pour celle-ci du moins ou s'accorde à dire qu'il Ta exprimée avec un rare bonheur. Le tableau, tout particulièrement, de la félicité qu'il s'était promise après la guérison de Délie présente une grâce poétique, une touchante simplicité que Bertin imite, mais sans réussir à la rendre entièrement» lorsque s'adressant à Eucharis, il lui raconte également le projet qu'il avait formé et qu'a détruit l'infidèle :

« J'irai, j'irai loin du monde volage, De mes aïeux cultiver l'héritage,

* '.': Tondre ma vigne et labourer mes cham[^.

: i pans mon foyer, ma corapagiie Gdèle,

Mon Eucliaris viendra donner des lois.

Le doux ramier reconnaîtra sa voix, ^ Et mes agneaux bondiront autour d'elle.

Elle saura, dans la saison nouvelle, Porter des fleurs au jeune dieu des bois : '

Elle saura, puissant fils de Sémèle, T'oiïrir les dons du plus riche des mois, Et surcharger ta couronne immortelle D'un raisin mûr qui rougira ses doigts... » Je le disais. Quelle erreur insensée, ,

Quel fol espoir enivrait ma pensée !

Les vents hélas! en tourbillons fougueux Sur Tocéan ont emporté mes vœux. \

Élég,, II, J, v. 14-26; 3J-34. '

L'adieu de TibuUe ne devait pas être aussi définitif qu'il ravait pensé. Tandis qu'il passait Tété et Tautomne à Gabies, y cherchant dans les travaux de son domaine Tcubli de ses tourments d'amour, la situation de Délie s'était tout à fait modifiée. Le riche amant, soit qu'il fût d'huttieur inconstante, soit qu'il eût besoin de remplir à nou: Teau sa bourse ou qu'il fût rappelé par les devoirs de sa profession, s'en était allé guerroyer en Orient; et Délie, vraisemblablement enrichie par lui d'une manière assez, large, avait trouvé plus aisément l'occasion d'un mariage répondant enfin à l'espoir qu'elle et sa mère entretenaient depuis longtemps. Ce mari, à vrai dire, d'après les renseir gnements que donnent sur son compte les deux élégies déliennes qu'il nous reste à examiner, n'était ni d'intelligence remarquable, ni de tempérance exemplaire ; mais des défauts mêmes pouvaient être pour Tibulle, dès qu'il revint de sa campagne, un encouragement à tenter un rapprochement. L'entreprise néanmoins ne laissait pas de présenter de grandes difficultés ; on n'entre pas dans le domicile d'une femme mariée, alors même qu'elle s'y prête, sans avoir à déjouer une surveillance sévère ; les portes

452 UVHK QlATKIÈMi::. CU. II, t.

de la maison nouvelle étaient défendues par d'inflexibles verrous; et, de là, des épreuves, des soucis qu'il n'avait pas encore connus. La pièce qui porte le numéro 2 n'apa être écrite qu'en ce moment.

Tibullo s'y représente comme très ennuyé de ces toarments nouveaux, novi dolores, contre lesquels il aurait besoin de réagir, lui semble-t-il, par le vin et le sommeil (v. 1-4). Après avoir interpellé durement et maudit les portes qui le séparent de celle qu'il aime, il cherche à les adoucir par une humble prière' (v. 5-14). Puis il s'adresse directement à Délie et l'exhorte à tromper avec hardiesse la vigilance qu'on exerce sur elle; il lui affirme que Vénus protège toujours une amante courageuse ; que, pour sâ part, il ne craint aucun péril dans les expéditions noo turnes qu'il entreprend pour la conquérir, et qu'elle n'a rien à craindre non plus, quand même il se rencontrerait quelque indiscret témoin, assez oublieux de la colère certaine de Vénus pour les dénoncer tous les deux à son mari (v. 1542). Car il connaît une puissante sorcière qui Ta fait assister à ses enchantements et qui lui a livré certaines formules dont l'eôet est assuré ; même en le voyant couché près d'elle, son mari n'en croirait pas ses yeux, du moment qu'elle prononcerait les paroles magiques (v. 43- 58). II a soin d'ajouter qu'elles n'auraient pas le même ei!et pour tout autre amant que lui. Il raconte aussi que, la sorcière lui ayant proposé d'éteindre son amour, il s'y est refusé, demandant seulement que cet amour fût payé de retour (V. 59-66)'. Partant de là, il s'étonne du cœur d'airain qu'il a fallu à Thomme qui, pouvant la posséder plus longtemps, est parti à la recherche de la richesse que procurent les combats ; il proteste que, pour lui, rien n'est enviable autant qu'elle (v. 67-80). Pourquoi donc ne la

(1) Ce morceau rentre, comme vous le voyez, dans la catégorie de ceox qui purlaie.it le nom de TzpzxAauoriOvpov et dont il a été question à propos d'Ilonu-c p. tm.

( 1) II n'y a pas de raison pour supposer, avec plusiears commentateort* ipie le morceuu finissait ici et que le reste D'est pas de Tibulle.

LIVUE Ol^ATRIËME. Cil. II, t. 453

posséde-t-il pas? Il se demande s'il a commis quelque impiété qui l'en rende indigne et se déclare tout prêt, en ce cas, î\ frapper du front le seuil des temples pour obtenir le pardon de sa faute (v. 81-88). En attendant, malheur à ceux qui rient des tourments de sa passion ! parce qu'ils n'auront pas aimé jeunes, il aimeront devenus vieux, et chacun avec raison se moquera d'eux, tandis que lui, Vénus doit l'épargner, puisque, en le frappant, elle frapperait un de ses fidèles (v. 89-100).

Nous avons déjà constaté d^ns l'examen des poésies d'Horace l'importance qu'avaient chez les Romains du temps d^Auguste les pratiques singulières et parfois même criminelles de femmes qui passaient pour magiciennes et sorcières. Tibulle croyait-il absolument à tout ce qu'il dit ici à sa maîtresse ? Il est permis d'en douter. Mais Textension qu'il donne à ce développement ne s'explique que par la vogue contemporaine de pareilles croyances ; loin de s'en étonner, les lecteurs d'alors s'y arrêtaient tout aussi volontiers sans doute qu aux autres détails, plus attrayants pour nous, du reste de la pièce. Quelques-uns ont encore attiré l'imitation de Bertin. Le passage, par exemple, où, conseillant l'audace à sa maîtresse, Tibulle lui dit comment Vénus elle-même lui enseignera la manière de descendre sans bruit île sa couche pendant la nuit,

...... Fortes adjuvat ipsa Venus; . . .

Illa docel furlim molli descendere lecto, nia pedem aullo ponere posse sono.

v. 16 et 19-20.

est ainsi rendu :

Il faut oser : Vénus seconde le courage ; Vénus instruit !*araant au milieu de la nuit, A descendre en secret de sa couche paisible ; Vénus enseigne encor Part de poser sans bruit Sur des parquets mouvans un pied sûr et flexible.

Élé^., I, 6 v. 25-29.

454 LIVRE QUATRIÈME. Cil. II, 2/

Un peu plus loin, lo poète latin menace quiconque, après ravoir vu, ne saurait pas taire son secret et prendre les dieux à témoin qu'il n'en a aucun souvenir, du terrible châtiment de Vénus qui lui apprendrait qu'elle est née d'un sang mêlé aux ondes de la mer en fureur :

Si quis et iniprudcns adspexerit, occulat ille, Perque dcos omnes se meminisse neget :

Nam fuerit qOicumque loquax, is sanguine natam, (s Venerem e rabido sentiet esse man.

et le poète français paraphrase ainsi :

Qu'il se taise du moins, Timprudent téméraire. Qui dans ces jeux charmans nous aurait reconnus : Qu'il jure par sa sœur, qu*il jure par sa mère. Qu'il atteste les dieux qu'il ne s'en souvient plus. Quiconque, au doigt montrant ta place fortunée, Osera révéler les secrets de l'Amour, Sentira que Vénus d'un sang barbare est né. Et que des flots amers elle a reçu le jour.

lil^g.y Le Clair de la Lune \ v. 30-37.

Délie fut reconquise : non seulement elle vit do bon œil l'entreprise de Tibulle, mais sa vieille mère, que savait flatter rélôgant poète, favorisa le renouoment de leurs relations, et, grâce à la connivence des deux femmes, le mari, comme il arrive souvent, manquant de perspicacité (car je ne suppose pas qu'il fût de ces hommes qui ferment volontairement les yeux pour tirer profit de leur cécité), reçut l'amant à sa table comme un ami. Alors commença cette vie de ruses intimes dont la série est restée la même dans tous les temps : feindre d'admirer de près le cachet d'une bague pour se presser la main en présence de l'époux abusé; se parler par signes muets dont le sens lui échappe:

(1) Collr pitco, classtV la l!2« du 3« livre, dans Péd. de 1780, rejelêe dff improssions «lo l'an X et do 1853, lignrc à VAppendioe de l'cd. de Rou\- Dufurt, de 18-Jl.

tracer, sous ses yeux aveugles, des caractères sur la table avec un doigt mouillé ; le faire boire outre mesure pour le plonger daus le sommeil; simuler un mal de tête pour réloigner de la couche nuptiale à Theure nocturne du rendez-vous ; effacer au moyen d'herbes spéciales les taches livides que laissent au sein et sur les bras les baisers et les morsures de Tamant, etc. Délie, à qui nous allons entendre Tibulle se vanter d'avoir appris tous ces jolis moyens, n*avait sans doute pas besoin de maître sur ce chapitre des roueries féminines. La preuve en est que rélève ne tarda pas à faire éprouver au professeur luimême les effets de son enseigoement : après avoir trompé son mari avec lui, elle ne se priva point de le tromper avec d'autres ; et qui fut douloureusement atteint, si ce n'est celui qui, y voyant le plus clair, crut bientôt s'apercevoir que ses leçons tournaient à son propre détriment ? Il n'en était encore qu'au doute jaloux, mais tout voisin de la certitude lorsqu'il écrivit l'Élégie 6.

Dès les premiers mots, il exprime le soupçon qui le tourmente, et, sans plus ouvrir une oreille aussi facile aux serments de sa maîtresse qui proteste de son innocence, il se demande si elle ne lui ment pas à lui-même comme à son mari, s'il n'est pas devenu la victime des leçons qu'il lui a données (v. 1-14). 11 feint d'avertir le mari des précautions à prendre contre les ruses employées par elle, contre ses sorties trop souvent répétées, et tout en se confessant à lui d'avoir été involootairement entraîné par le dieu Amour à profiter de son inhabileté à la surveiller, il lui propose de se charger désormais de ce soin; car il saura bien éloigner d'elle tous les élégants qui cherchent "à la courtiser (v. 15-42;. En cela d'ailleurs il ne fera, dit-il, qu'obéir à l'ordre du jeune dieu dont la volonté s'est fait connaître par la voix de la grande prêtresse dans le temple prophétique de Bellone : d'après cet oracle, un dur châtiment attend quiconque ne respectera pas la personne de Délie. Elle aussi serait menacée, si elle devenait fautive (V. 43-55). Non pas qu'il demanderait au dieu une

456 LlVltE QUATRIÈME. CU. U, 3.

peine sévère pour elle : en considération des bontés qaesa mère a constamment eues pour lui, il inclinerait eocore vers l'indulgence; et puis il l'aime toujours trop profoodémcnt pour lui souhaiter du mal ; que ce soit donc pir amour et non par crainte qu'elle lui reste fi lèle (v. 56-76). La femme volage s'expose à devenir dans sa vieillesse on objet de moquerie pour les jeunes gens. Bien mieux vaodrait pour tous deux vieillir en restant Tun et lautre dei modèles d'amour (v. 77-86).

Bertin a encore imité, traduit et paraphrasé dans plusieurs endroits de ses élégies quelques passages de c^ pièce. Lui aussi regrette d'avoir trop bien instruit son fiacharis :

Je suis viclime hélas! de ma propre science :

Moi-même à me trahir jinstrùîsis ta beauté...

Quand ton cœur autrefois couronDa ma tendresse,

Ta main savait à peine agiter des verroux;

Je t'appiis. le premier, par quelle heureuse adresse

On peut, en les tournant, échapper aux jaloux;

Je l'appris Tait, si cher à la jeune maUresse,

D'écarter de son lit un odieux époux;

Malheureux ! en un mot, je t'appris comme on aime,

Ton orgueil s'enrichit de mes rares secrets. . . .

Nulle amante bientôt ne sut mieux efTacer

Le bleuâtre sillon que sur un cou d*albâtre

Imprime de ses dents un amant idolâtre

Et ces doux souvenirs qu'on se plaît à tracer.

Élég., II, 4, V. 5-6; 9-16; 19-22.

et il reproduit le développement de Tibullc lorsqu'il décrit à sa maîtresse la triste vieillesse et le châtiment que réserve Vénus à toute femme qui trahit son amant :

Songes-y bien, lu coupable beauté Que nul amant n'a pu trouver constante, Dans son automne expiant sa fierté, Seule en un coin, plaintive et gémissante, A la lueur d'une lampe mourante.

UVRE QUATRIEME. Cil. Il, 2. 457

Conduit Taiguille, ou d*une main tremblante

Tourne un fuseau de ses pleurs humecté.

En la voyant, la maligne jeunesse

Triomphe et rit de ses douleurs. . . .

Elle implore Vénus ; mais la fière déesse Détourne ses regards, et lui répond sans cesse

Qu*clle a mérilé son malheur.

Étég., Il, 7, V. 40-48; 51-53.

Certes il faut reconnaître que, si Ton était à la recherche de sentiments purement moraux, ce n'est pas à cette poésie erotique qu'il faudrait les demander. Et même, lorsque, dans le deuxième livre de ses Tristes, Ovide implorait l'indulgence d'Auguste en cherchant à justifier son Art (Tai" mer par l'exemple d'une foule d'auteurs restés sous son règne impunément licencieux, il avait soin, dans la citation qu'il faisait de Tibulle, de ne pas choisir au milieu des œuvres de ce poète un autre morceau que celui-ci ; il s'y attachait tout particulièrement et il consacrait près de vingt vers^ aune sorte d'analyse des leçons immorales qu'y pourraient trouver les femmes mariées comme les jeunes gens qui les courtisent. Cependant Ovide avait grand tort de s'étonner de la distinction qu'Auguste aurait eu le droit d'établir entre ces développements accidentels qui ne sont amenés dans les poèmes des élégiaqucs ses prédécesseurs, Gallus, Tibulle, Properce, que parleur passion pour Lycoris, Délie, Cynthie, et renseignement volontairement didactique que présente d'un bout à l'autre son Art d'aimer, œuvre qui était non pas seulement un signe, mais un instrument de corruption morale. Lui dictait les préceptes d'un art avec Tintention formelle d'en faciliter et d'en propager la pratique; eux ne parlaient que par occasion de ce qu'ils avaient fait et sans prétendre se poser en modèles. Aussi n'est-ce point sur le fond même de ces sortes d'idées que s'arrête notre esprit lorsque nous lisons Tibulle, c'est l'histoire de son aventure amoureuse,

(1) Ov., TrUt,, 11, y. 447-464.

458 LIVRE QUATRIÈME. CH. Il, 3.

les péripéties dramatiques de son roman, la sentimentalité de sa nature qui nous intéressent. Bien qu'il n*ait, dans l'expression de sa passion» ni le même enthousiasme, aai jours de bonheur, ni les mêmes cris de douleur oa de colère, aux jours de détresse, que l'amant de Lesbie, noos recevons de ces élégies déliennes une impression générale qui ne nous laisse aucun doute sur sa sincérité; il se dégage de 1 ensemble une sorte de parfum subtil qui, sans pouvoir être saisi très nettement dans chaque vers en pft^ ticulier, n'en a pas moins assez do force pour nous pénétrer ; et si nous regrettons quelque chose après avoir lu li dernière des cinq, c*est de ne pas en avoir à lire one sixième. Mais il a bien fait, après tout, en ne l'écrivant pas ; il eût été forcé de nous trop gâter sa Délie par les reproches mérités qu'il lui eût adressés et nous comprenons suffisamment, après les soupçons exprimés dans h dernière pièce, ce qui advint bientôt après. Une trahison nettement découverte mit fin à ce roman dont le coars tout entier se déroula sans doute dans le court espace de doux années et dont, grâce aux vers du poète, le souvenir soulève encore aujourd'hui, après vingt siècles, l'attentiTe émotion des lecteurs.

Des cinq él épies qui complètent le premier livre, trois, numérotées 4, 8 et 9, concernent la liaison que Tibulle entretint quelque temps avec le beau garçon qu'il nomme Marathus ; une, la pièce 7, célèbre le triomphe décerné à Messala après son expédition d'Aquitaine ; et la 10**^ est réloge de la Paix.

Celle-ci passe généralement pour avoir été composée avant toutes les autres. Dans la première dos élégies dé-

lieBDes, en eflet, alors qu'il refuse de partir en Cilicie, Tlbnlle fait allusion à ses campagnes précédentes', de sorte qu'il est permis de croire que ce fut à l'occasion de la première de ces campagnes qu'il écrivit ce petit poème 10» dans lequel il semble bien quitter avec regret un foyer d*où, jusque-là, il ne se serait pas encore éloigné pour partir à la guerre.

Il y commence * par maudire les combats et cette avidité; criminelle de l'or qui seule a poussé les hommes à diriger contre leurs semblables des armes inventées seulement pour leur défense contre les animaux féroces (v. 1-8). U regrette de n'être pas né au temps heureux où il n'y avait encore ni forteresses ni remparts, et se voyant entraîné malgré lui vers les champs de bataille sous la menace déjà da trait dont quelque ennemi peut-être le frappera, il iui- Toque ses dieux Lares, dieux restés simples et modestes .comme ils étaient jadis et à qui il promet de sacrifier un porc, tiré de son étable rustique, le jour où il pourra reve^ liir chez lui sain et sauf (v. 9-28). Tel est son vœu ; car la Tie qui consiste à chercher la gloire dans les combats n'a rien qui l'attire ; plutôt que courir ainsi au-devant delà cruelle mort, ce qu'il voudrait, ce serait de pouvoir vieillir dans une humble demeure avec une fidèle épouse, entouré de nombreux enfants (v. 29-44). Il décrit alors avec les bienfaits de la Paix et la fécondité des champs, la vie paisible du laboureur qui ne connaît pas d'autres combats que les querelles des amants, où les larmes peuvent couler, mais d'où les coups sont proscrits. 11 appelle cette divinité bienfaisante : qu'elle vienne, la gerbe à la main, sa robe féconde versant à 30s pieds l'abondance de s^s fruits :

At nobi?, Pax almn. vcni, spicamque teneto;

Perflu.'tt et pomis caiiUidus ante sinus. ...;

. (1) ^..Scinper deditiis loDgw viu; n^ v. â6. (2) Voir Appendice cclxxxii.

460 LIVRE QUATRIÈME. Cil. U, 3.

Il est clair que cette pièce ne peut avoir été écrite ni lors de Texpédition de Cilicie, puisque le nom de Délie n'y est pas prononcé, ni à Tépoque de Texpédition d'Aquitaine» qui, postérieure même à celle de Cilicie, n'admettrait pas le ton d'un homme partant aux combats pour la première fois. Du reste, un autre motif nous invite encore à la placer avant les autres dans l'ordre chronologique : elle leur est sensiblement inférieure et, bien qu'il n'y ait jamais chez l'auteur une composition très serrée, on remarque ici une liaison des idées moins nette, plus lâche qu'ailleurs, on y sent un certain embarras qui ressemble à celui d'un débutant.

Le sujet des trois élégies 4, 8 et 9 nous porte, au contraire, à les placer à une date postérieure aux déliennes : il ne paraît guère admissible qu'un homme tout jeune ait, sans connaître encore l'abus des amours naturelles, les raffinements d'une passion du genre de celle qui s'y développe. Tout au plus me pcrmettrais-je de laisser la pièce 4 an milieu des déliennes, comme elle Test dans le recueil, en songeant qu'au moment de la première brouille du poète avec son amante il aurait pu, ali milieu des consolations qu'il cherchait alors à ses chagrins, se laisser aller à recourir à ce dérivatif. Mais, comme il n'en dit pas un mot, tandis qu'il parle saus gêne de tous les moyens employés par lui, et comme, d'autre part, nous savons que le classement des pièces dans le recueil n'est en aucune façon chronologique, il me semble préférable de ne pas séparer l'une do l'autre 4, 8, 9 et de les reporter toutes les trois ensemble plus loin, à l'époque, par exemple, où venait de finir le service militaire du poète*.

L'élégie 4 est le récit d'une consultation demandée aa dieu Priape sur la manière de gagner les faveurs des beaux

(\) Cf. R. Baumgartncr, Uber die Tib, Eleg. in Marathum, Wiener stiid. \l, 2 p. 3i3-3^G; C. M. Franckca, EUg. de MarathOy Moemos., 1888, XVII, I, p. 02-63.

LIVBE QUATHIÈME. CU. II, 3. 461

garçons. Tibulle répète la réponse que le dieu consulté (v. 1-8), lui a faite : € Lorsqu'on a commis l'imprudence de ne pas éviter quelque tendre adolescent dont les traits inspirent l'amour, il faut, pour le conquérir, s*armer d'opiniâtreté, ne point se laisser rebuter par ses premiers refus (y. 9-20), lui prodiguer des serments dont les dieux ne tiennent pas compte (v. 21-26), se hâter de mettre â profit les jours de la jeunesse (v. 27-28), et surtout montrer envers l'objet aimé les soins les plus attentifs, une complaisance à toute épreuve (v. 39-56). L'obstacle souvent Tient de l'avarice des jeunes garçons qui maintenant vendent leurs faveurs et préfèrent l'argent à la poésie, si puissante et si précieuse qu'elle soit ; mais puisse Cybèle attacher à son char, honteusement mutilé à la manière phrygienne, ceux qui font ainsi commerce de leurs charmes; car Vénus, favorable aux plaintes des amants, ordonne d'écouter leurs doux propos (v. 57-72). > Après cette réponse qui fait de lui le dépositaire des secrets du dieu, le poète espère que les jeunes gens qui auront besoin de conseils en Tart de se faire aimer s'attacheront à ses pas comme à ceux d'un maître. Mais la pensée que Marathus qu*il aime résiste à tous ses artifices l'attriste, et il le supplie de ne point faire par ses rigueurs qu'on se moque du peu de succès de sa science (v. 73-84).

Par l'élégie 8 nous voyons que cette prière de l'élégie 4 a été exaucée et qu'il a réussi dans son entreprise amoureuse. Il en est dès lors, pour conserver les faveurs de Marathus, â lui témoigner une complaisance sans bornes, et comme il n'a pas à se sentir jaloux d'une femme (les anciens établissaient à propos des passions de différents genres autorisées chez eux des distinctions non moins subtiles que singulières), il s'emploie, afin de lui être agréable, à lui ménager l'amour de Pholoé. S'agit-il de l'ardente Pholoé dont il a été question dans les odes d'Horace * ? C'est possible, mais peu probable. Quoi qu'il en soit,

(1) Voir ci-dessus, p. 283.

46^ LIVRE qi;atrième. eu. II, 3.

rÉlégieS roule tout entière :saF une femme dû ce nom.

je J'ai trop souffert de Tamôur, dit TibuUe, pour ne:pa§ in'y connaître », et il voit av^c certitude à certains signes que son cher Marathus est amoureux de Pholoé (v. 1-26). Aussi conjure-t-il celle-ci de se montrer moins intraitable à regard du bel adolescent ; il lui rappelle que l'amour est préférable à l'or, que la jeunesse n'a qu'un temps, qu'il vaut mieux pour elle user de ses beaux jours avec Mara? thus et réserver ses rigueurs, si riches qu'ils soient, aux vieillards qui la poursuivent (v. 27-50). Il lui répète les plaintes qu'il entend proférer à son jeune ami, dont il dé* peint les inquiétudes, les désespoirs et les pleurs (v. 55-66). Puis, après un mot de consolation pour le malheureux dont les beaux yeux sont déjà gonflés par les larmes, il la menace, si elle ne se laisse pas fléchir, de la vengeance d'Amour qui la punira tôt ou tard de ses mépris offensants. Même, par un argument très piquant et bien conforme à la situation, il lui donne comme preuve de la vérité de ce qu'il dit l'exemple de Marathus; car lui aussi a ri, paraîtril, des pleurs d'un amant qu'il prenait plaisir à torturer par de vains délais et il déplore maintenant l'orgueil impassible de celle qu'il aime et qui ferait bien, en prenant des sentiments plus doux, de se prémunir, pendant qu'il en est temps encore, contre un pareil châtiment du dieu (V. 67-78).

Les démarches du poète ne restèrent pas infructueuses et non seulement il contribua à rendre Pholoé moins cruelle, mais il continua, lorsqu'elle eut cédé, à favoriser les relations de Marathus avec elle. Tantôt, portant le flambeau, il accompagnait celui-ci à ses rendez-vous nocturnes ; tantôt, sans l'en prévenir, il allait chercher la belle chez elle do manière à lui procurer l'agréable su^ prise de la trouver, en rentrant, cachée chez lui derrière la porte*. Malgré tant de services cependant Marathus le

7- (1) On explique aussi autrement les v. Ài-Ab de Tél. 9 en disant que, grâce à l'entremise de Tibulle, Pboloé se tenait fMtrfois cachée derrière la porte de son propre logis pour la lui ouvrir tout à coup lorsqu'il s*y présentait.

tr^hïtetse vendit pour de l'or à un vieux débauché. Cette' tràhisoû est le sujet de l'élégie 9.

Tibùlle s'indigne des faux serments que lui prodiguait Marathus et du peu de cas qu'il a tait de tous ses avis' (V. 1-28). 11 rougit d'avoir ajouté foi à ses belles paroles, d-'avoir accepté ses protestations de fidélité au point de s'-agenouiller devant lui et d'essuyer lui-même les larmes hypocrites versées au milieu de tant de mensonges (v. 29-38). Il souhaite que Pholoé lui témoigne la même perfidie et, à ce propos, il lui rappelle les services qu'il lui a rendus auprès d'elle. Il ne regrette pas moins les vers qu'il a composés à sa louange, vers qui déshonorent sa lyre et qu'il voue désormais à la destruction. Bref, il renvoie bien loin, chargé du prix de son infamie, le vil traître qui a ainsi vendu sa beauté (v. 39-52). Puis il tourne son courroux contre le séducteur dont l'or a causé cette perfidie, il lance contre lui de cruelles imprécations, exprimant le vœu que sa femme, de même que sa sœur, jette, par la conduite la plus éhontée, le déshonneur et la ruine sur sa maison (v. 53-74). En revenant à Marathus qui a livré ses caresses pour de l'argent à un tel homme, au vieux corps goutteux, il lui promet de lui causer bientôt la douleur qu'il mérite en le remplaçant par un rival et en off'rant à Vénus un bouclier votif qui mentionnera qu'il s'est dégagé des liens d'un perfide (v. 75-84).

L'épuration de nos idées sur l'amour amène chez nous une telle réprobation des mœurs exposées dans ces trois morceaux, qu'il nous est impossible de faire une assez complète abstraction du dégoût qu'elles nous inspirent aujourd'hui pour apprécier à leur juste valeur et la sincérité des pensées produites par l'auteur et les beautés de leur expression. Il est certain cependant qu'à côté de qucflques développements oiseux ou trop lents, il y en a beaucoup qui coulent de source avec une vérité et une grâce qui devaient toucher profondément ses premiers lecteurs. L'élégie 9 surtout est remarquable sous ce rapport et> tout en y trouvant, dans la deuxième partie, un peu

longues et outrées les imprécations dirigées contre le vieux débauché, on ne saurait ne pas priser la manière dont sont rendus les regrets et les reproches adressés à Tinâdèle. Si la pièce avait été écrite pour une courtisane quelconque qui, par son sexe du moins, nous paraîtrait plus digne des vers charmants qui la composent, certes nous nous laisserions entraînera Tadmirer presque d'un bout à l'autre. Aussi Bertin, à qui il est arrivé souvent d'avoir un vif sentiment de la grâce antique, a-t-il compris le parti qu'il en pouvait tirer en appliquant à son Eucharis ce que Tibulle y avait dit à son Marathus : lui aussi rappelle à celle qu'il aime les avis qu'il lui donnait et dont elle n'a pas tenu compte, et, à peu près dans les mêmes termes et le même mouvement pathétique que le poète latin, il dépeint avec amertume la bonne foi qu'il prêtait naguère à ses faux serments d'amour :

Je te l*ai dit, et je me souviens même Qu'en le disant, les yeux de pleurs noyés. Je te serrais, dans mon désordre extrême, Les deux genoux, et baisais tes deux pieds. Alors, alors tu jurais, 6 ma vie !

Que nul amant ne tenterait ta foi.

Kl qu'^ moi seul ta jeunesse asservie Refuserait même le cœur d'un roi...

Avec ces mots, dans la nuit la plus noire, Ton art divin me ferait voir les cieux. Bien plus; des pleurs s échappant de tes yeux, Mouillaient ta joue et parcouraient tes charmes. Que je rougis de ma simplicité !

Oui, tu pleurais; et moi, tout agité, Contre moi-même en secret irrité, Je m'en voulais de causer tes alarmes; Crédule, hélas! et j'essuyais tes larmes.

Élég., II, 10 V. 17-;24; 29-37.

A rencontre de ces trois petits poèmes, l'élégie 7, la seule que nous ayons encore à voir pour achever l'examen du premier livre, n'a rien d'erotique. Je l'ai réservée pour 1»

fin parce qu'elle n'a été écrite qu'à la même époque à peu près que les trois précédentes et bien certainement après les détiennes et l'éloge de la Paix. Elle porte d'ailleurs la date de sa composition avec elle puisqu'elle célèbre le triomphe de Messala qui eut lieu en 27. C'est donc par «rreur que quelques critiques, arguant des défauts qu'ils y relevaient, ont voulu la classer la première du recueil dans l'ordre chronologique.

Après avoir remémoré l'ancienne prédiction des Parques qui, le jour de la naissance de Messala, avaient annoncé sa gloire future (v. 1-4), le poète dit comment le général a dû les honneurs du triomphe àses brillants succès en Aquitaine et, non sans se faire gloire à lui-même de l'y avoir accompagné, il énumère les diverses parties de la Gaule témoins de ses exploits (v. 5-12). A cette énumération, il joint celle des lieux lointains précédemment parcourus par Messala : la région du fleuve Cydnus et du mont Taurus, habitée parlesCiliciens; la Palestine et la Syrie, pays chers aux blanches colombes; la puissante ville de Tyr; la riche contrée fertilisée par le Nil aux sources inaccessibles dont le dieu n'est pas moins adoré des Égyptiens qu'Osiris luimême (v. 13-28). Il narre alors les bienfaits d'Osiris, inventeur de la charrue et de la culture de la vigne, dieu du vin, de la danse, des chants et des plaisirs et l'invite à venir assister à la fête qui célèbre le Génie de Messala <29-54). Il termine par les vœux qu'il forme : puisse Messala voir sa gloire se perpétuer en ses enfants ; puisse la voie magnifique qu'il vient de construire à ses frais dans le Latium, y redire à jamais son nom, et puisse la fête de •cet heureux anniversaire revenir longtemps et chaque fois avec un éclat plus vif (v. 55-64) !

Vous pouvez remarquer par le grand nombre devers •consacrés à Osi ris (v. 29-54) combien ce développement, qui prend les deux cinquièmes de la pièce entière, est démesuré, et si vous notez que déjà un autre développement de huit vers sur le Nil précède immédiatement celui-là, vous ne trouverez pas exagérés certains reproches qu'on a

466 LIVRE Ot'ATRIEME. CU. II, 4.

souvent adressés à la composition de cette élégie : chaque partie, prise en elle-même, a sa valeur, mais le rapport des parties entre elles et avec le tout n'est pas observé, il n'y a pas de proportion. Il ne faudrait pas toutefois abuser de la constatation de ce défaut réel pour porter la critique sur des points qui ne la méritent pas. Pourquoi, par exemple, incriminer vivement l'abondance des détails géographiques ? Ils ont ici leur intérêt, puisque la renommée de Messala doit apparaître d'autant plus grande que les lieux témoins de sa gloire seront plus nombreux. Je ne trouve pas non plus déplacée l'importance que donne Tibulle à la voie construite par le triomphateur ; vous savez combien les Romains appréciaient les grands travaux d'utilité publique auxquels, à l'exemple d'Auguste, les généraux, honorés du triomphe, se faisaient une gloire d'employer une bonne partie de leur butin» et vous trouverez la preuve de la beauté particulière de l'œuvre de Messala dans les Épigramnies de Martial qui, à deux reprises *, lorsqu'il promet l'immortalité à ses vers, prend pour point de comparaison les pierres et les marbres de ce travail comme étant les choses les plus réputées du monde pour leur magnificence et leur solidité.

De ce que le deuxième livre renferme plusieurs élégies évidemment inachevées, on conclut avec raison qu'il n'a pas été publié, comme l'avait été le premier, par l'auteur lui-même. Mais, pas plus que pour le premier, on n'en met en doute rautlicûticité.

Il ne renferme que six morceaux. Le 1", comme le l*' du

(1) Épigr., Vlll, 3, v. 5; X, 2, v. 9.

I*' livre est adressé à Messala ; le 2' est une sorte d'épithalame écrit pour un certain Cornutus et les quatre autres ont plus ou moins rapport à Némésis, la femme qui, après Délie, semble avoir été celle que Tibulle aima le plus.

Disons tout de suite que Télégie 2 ne semble pas être à sa place dans ce livre. Beaucoup plus courte que les autres et ressemblant davantage par son peu d'étendue à celle du livre IV, elle s'en rapproche aussi par le nom du personnage à qui elle est adressée. Nous verrons, en effet, que le livre IV est surtout consacré aux amours de Sulpicia et d'un personnage désigné sous le nom de Cérinthus ; or il y a entre ce vocable grec et le nom latin Cornutus le même rapport quant au sens et à la mesure qu'entre le mot grec Délia et le mot latin Plania, d'où l'on peut déduire que le Cérinthus du livre IV n'est autre que le Cornutus du livre IL L'emploi des deux noms différents s'expliquerait facilement par les circonstances mêmes qui motivejit les pièces de l'un et l'autre livre : dans le IVe livre il s'agit d'amours illicites et le nom doit être déguisé ; ici un mariage régulier se consomme et l'épithalame produit le nom véritable. Quoi qu'il en soit de cette hypothèse qui fait de l'élégie en question une espèce de conclusion de la correspondance amoureuse qu'entretint le nommé Cérinthus avec Sulpicia et dont nous nous occuperons tout à l'heure, voici en deux mots le sommaire de cette courte et jolie pièce.

A l'occasion de l'anniversaire de la naissance de Cornutus qui vient de se marier, hommes et femmes sont invités à appeler la faveur des dieux sur cette union (v. 1-4). Son Génie est prié d'exaucer tous ses vœux, dont le principal est connu; car Cornutus ne cache point qu'à tous les trésors de la terre il préfère la tendresse à jamais constante de celle qu'il aime (v. 5-16). Et ce vœu, s'écrie le poète, est accompli : voici l'Amour qui, battant des ailes, arrive avec les heureux liens qui doivent enchaîner vos cœurs Tun à l'autre jusqu'aux jours d'extrême vieillesse où vous verrez la troupe des petits-enfants s'ébattre à vos pieds (V. 17-22).

468 LIVRE Ot'ATRIÈME. CH. II, 4.

La pièce 1, quatre fois plus longue, est une des meilleures du recueil. Elle a pour occasion une fête champêtre instituée pour appeler sur la campagne la fertilité et l'abondance, sans doute celle des Ambarvales.

Au moment de la purification des champs et de ceux qui les cultivent^ le poète ordonne à tous la cessation du travail et la chasteté (v. 1-14) ; puis, tandis que l'agneau sacré est mené à l'autel du sacrifice, il fait entendre les prières d'usage afin que tout malheur soit détourné des terres paternelles, et découvrant ensuite des présages propices dans les entrailles de la victime, il se lait apporter du vieux vin de Falerne et du Chio pour fêter cet heureux jour (V. 15-30). Mais il ne veut pas le célébrer sans porter la santé de son cher Messala, grand triomphateur des peuples d'Aquitaine, qu'il prie de l'inspirer dans ses vers en l'honneur des dieux des champs (v. 31-36). Vient alors l'éloge de ces dieux. U énumère leurs bienfaits et dit comment, grâce à eux, les hommes, en se civilisant, ont usé des habitations, des troupeaux, des moissons, des fruits, du vin, du miel, se sont livrés aux danses créées par Bacchus, ont chanté sur des pipeaux, ont célébré le culte des divinités antiques et des Lares au milieu de toutes sortes de travaux féconds (v. 37-66). C'est aux champs également, ajoutc-t-il, au milieu des troupeaux et des cavales indomptées, que TAmour est né : sa main, d'abord débile, essayait ses traits au hasard; mais, depuis, que de puissance et d'habileté il a pris s soit qu'il frappe l'homme altier, soit qu'il c conduise vers l'amant la jeune femme qui, seule et trompant une surveillance endormie, avance un pied, tout en tremblant, et tend le bras dans l'obscurité pour explorer la route ».

(i) Cf. Berlin, Élég, 111, 5, v. 59-60; 55-66; 68 :

L'Amour même, entouré de coursiers indociles,

De troupeaux mugissants, dans un bocage est né

C'est là qu'en grandissant il essaya ses armes.

Ses premiers traits, dit-on, se perdaient au hasard. . . .

Ciel, qu'Amour a depuis profité dans cet art !

Hoc duce custodes furlim transgressa jacenleii, Ad juveoem tenebris sola puella venit,

Et pedibus pneteulat itcr, auspensa timoré, Explorât cœcas cui maDus ante viaa'.

II enTie ceux à qui l'Amour sourit avec douceur et plaint ceux qu'il blesse. Aussi le prie-t-il de venir à cette fête sans ses flèches cruelles et ses torches ardentes. Et, après avoir exhorté les assistants à l'invoquer, tout haut pour leurs troupeaux et tout bas pour eux-mêmes, il les invite & se récréer avant qu'arrive, au milieu de son chœur d'étoiles scintillantes, la Nuit que suit le sommeil silencieux (V. 67-90).

M. Doncieux, qui a fait de Tiballe une étude tonte particulière dont il nous a dOQuéles résultats et parsa thèse latine pour le doctorat ës-lettres et par différents articles publiés dans la /if eue de Philologie, se plaît * à rattacher cette élégie aux quatre suivantes et à y voir une sorte de préface delà série des pièces ayant rapporta Némésis. II fait ressortir qu'il y a correspondance entre elle et la première du premier livre, qui, adressée comme elle à Messala, laisse également une place considérable au culto des dieux agrestes et à. ta description de la vie des champs; il voit dans le cri poussé par Tibulle à propos de la puissance de l'Amour,

Hd mihll quam doctas nunc habct ille maous!

cri répété sous une autre forme un peu plus loin,

Ah! miser!, quos hic graviter deua urgetl...

(1) Vollaira (Éducation d'une Jlile) semble arolr imité ce paMagc : Cepcudaal etie hëaite, eUe approche en tremblant, Tount sur l'escalier une Jambe en avant, ttcadanl une main, partant l'autre en arrière. Le eol tendu, l'œil Dxe et le coeur palpitant, D'iinc oreille attentive avec pdae écoulant.

(*) Cf. De Tib. amoribus, p. 78-83.

470 LIVKE QUATKIÈME. CU. II, l.

la coQstatation de la blessure nouvelle dont son cœur vient d'être atteint ; et il tire argument de la tendance que devait avoir l'auteur à consacrer cinq pièces à Némésis puisqu'il en avait donné cinq à Délie. Tout cela, en effet, est ingénieux et peut se soutenir, mais ne présente, en somme, qu'une supposition : l'une et l'autre élégie, an début de chaque livre, peuvent se correspondre et par leurs apostrophes à Messala et par leur caractère champêtre sans que la partie finale de celle du livre 11 exprime ce qu'on veut lui faire dire ; il est même possible que la fin n'ait été amenée que par le désir de rendre cette co^ respondance plus sensible; mais il ne s'ensuit pas que la double exclamation qu'elle renferme et qui paraît bien être un retour du poète sur lui-même, fasse allusion à une atteinte toute nouvelle de l'amour; peutrêtre, après tout, ne s'agit-il que de l'ancienne blessure et d'un de ces souvenirs de Délie qui devaient lui revenir souvent, comme nous l'ont prouvé déjà quelques vers du commencement d'une des élégies concernant Marathus, où, se comparant à un esclave à qui Vénus aurait attaché les mains derrière le dos pour le battre de verges, il symbolisait ainsi les tourments amoureux qui lui avaient valu son expérience :

Ipsa Venus mngico religatum brachia nodo Perdocuit, multis non sine verberibus.

Élég. I, 8, V. 5-6.

11 est donc permis de considérer l'élégie 3 comme celle où se manifeste pour la première fois son amour pour Némésis. Cette pièce malheureusement n'est pas complète: soit que Tauteur en mourant lait laissée inachevée, soit que certains morceaux en aient été perdus, il s'}' trouve des lacunes évidentes qui la coupent en plusieurs parties; nous pouvons même dire qu'en réalité nous n'en possédons que trois grands fragments.

P Sa maîtresse ayant été emmenée à la campagne, le poète juge que Vénus et l'Amour y ont fixé leur séjour et

que lui-même n'a plus, pour obéir au désir de revoir celle qu'il aime, qu'à aller s'y soumettre aux plusdurs travaux des champs. Il se propose l'exemple du bel Apollon qui, par amour, oubliant Délos et Delphes, se ûtsimpie pasteur des troupeaux d'Admète ; il sait bien qu'on se moque de cet héroïsme amoureux; mais mieux vaut être raillé que de cesser d'aimer, fût-on dieu (v. 1-34.) — 2° L'amour, à la vérité, dans ce siècle perverti, n'est plus rien auprès de la rapine : chacun aspire après cet or, cause de guerres, de crimes et de tant de maux, qui procure les immenses domaines, les riches troupeaux, les somptueux édifices. U pouvait bien, quant à lui, vivre heureux dans la médiocrité, mais l'envie du luxe hélas ! atteint les femmes aussi, et pour que Némésis jouisse de toilettes éclatantes, entou- Kée d'esclaves d'un haut prix, ne faudra-t-il pas, si Vénus le désire, que lui aussi se livre à la rapine ? (v. 35-58.) — 3® Apostrophant l'ancien esclave, devenu riche affranchi, qui lui a soustrait Némésis en remmenant dans une propriété rurale, il maudit cette campagne, trouve cruels les dons que les dieux font à la terre du moment que les champs cultivés lui ravissent ses amours, regrette les temps primitifs où Vénus offrait aux hommes, dans une vie pleinement libre, les plaisirs les plus faciles, et finit néanmoins, comme il a commencé, par se résigner à l'esclavage et aux travaux rustiques que lui imposeront les lois de Némésis (V. 59-80).

L'élégie 4, dès le début ', reprend la métaphore finale de la pièce précédente. Tibulle vient de dire qu'il accepterait la servitude, les liens et les coups (imperium, vinclis verberibusque) ; maintenant il se voit esclave (servitium, video), mais il gémit sur la dureté continue du joug et des chaînes,

Servilium sed triste dalur, teneorque catenis, (1) Voir Appendice cclxxxhi..

et il se plaint du supplice ardent qui sans cesse le tourmente le jour et plus encore la nuit (v. 1-11). S'aperceyant du peu de secours qu'il doit attendre des Muses, puisque la cruelle Némésis ne sait que tendre une main cupide lorsqu'il lui soupire ses vers, il se demande à quel crime, à quel sacrilège il recourra pour avoir l'or qu'elle réclame et ne point devenir un objet de pitié en restant couché devant sa porte fermée (v. 12-26). 11 se livre alors à des imprécations contre tout ce qui suscite la cupidité des femmes et rend l'amour infâme (v, 27-38), et il compare les sentiments que s'attire une femme avide, qui n'est belle que pour le malheur de son amant à ceux qu'inspire la beauté dont le cœur est généreux : de l'une la jeunesse applaudirait le désastre, si un incendie détruisait ses richesses ; l'autre est respectée toute sa vie et reçoit encore des fleurs sur sa tombe (v. 39-50). Mais, quoi qu'il dise, il sent bien qu'il ne réussira pas à se délivrer de l'amour qui le possède: Némésis lui ordonnerait-elle de vendre son patrimoine et de boire n'importe quel philtre magique, il obéirait pour obtenir d'elle un tendre regard (v. 50-60).

Après cette élégie, qui se tient beaucoup mieux dans son ensemble que l'élégie 3 et qui ne manque pas de vivacité, si nous voulons suivre Tordre chronologique de la composition pour les morceaux du livre, je suis d'avis, avec M. Doncieux *, d'intervertir les deux derniers 5 et 6. La pièce 6, en effet, est celle qui se rapproche le plus de la pièce 4 par l'importance qui y est donnée à la passion amoureuse, c'est même celle de toute la série qui a le plus constamment en vue Némésis et qui prend le ton le plus pathétique ; on sent en la lisant, que le poète l'a écrite dans le moment où son amour agissait encore sur lui avec le plus d'intensité. Dans l'élégie 5, au contraire, Némésis n'apparaît qu'incidemment, et bien qu'il y dise qu'elle est encore l'objet de tous ses chants, la pièce même dénote,

(1) De Tib. amoribus, p. 80 cl p. 85.

comme vous le remarquerez, une certaine tendance d'esprit, toute nouvelle, vers des sujets plus élevés que ceux qu'il avait traités jusque-là. Commençons donc par l'élégie 6.

Elle est adressée à son ami Macer ' dans le moment où celui-ci part pour une expédition guerrière. Il se demande si l'Amour va suivre le militaire dans les combats ou s'il libère de ses feux ceux qui vont à la guerre ; dans ce dernier cas, déclare-t-il tout d'abord, il partirait aussi : adieu les femmes et Vénus! Mais^ hélas! de cette jactance il reconnaît tout de suite la vanité ; il se rappelle comment ses grands mots échouent devant une porte fermée, combien de fois il a juré de ne jamais y revenir, et, malgré ses serments, ses pas l'y ont ramené.

Excutiunt clausœ fortia verba fores.

Juravi quolies rediturum ad Umina nunquam! Quum bene juravi, pes tamen ipse redit.

Il se maudit lui-même ' et serait prêt à mettre en se tuant un terme à ses maux si la crédule Espérance ne réchauffait sa vie etne lui promettait toujours un lendemain meilleur :

Jam mala Gnissem leto, sed credula vitam Spes fovet, et fore cras semper ait melius.

N'est-ce pas l'espérance qui anime le laboureur par la perspective des moissons et l'esclave parcelle de la liberté? Ainsi fait-elle de lui par la vision de la tendresse de Némésis (v. 21-28). Et il conjure Némésis de ne point braver Vénus, il la conjure au nom des Mânes de sa jeune sœur ^

(1) iEmilien Maccr, de Vérooe, poète didactique.

(8) Voir Appendice cclxxxv.

(3) La Jeune Ûlle avait péri en tombant d'une fenêtre. Cette perte douloureuse, la liaison de Némésis avec un riche afTrancbi qui avait été longtemps esclave (II, 3, 50)etrarQrmalion donnée par Ovide (Am. 111,9 v. 31<32) qu'elle fut la dernière femme aimée par Tibulle, voilà les seuls détails biographiques que nous possédons sur Némésis.

qui, sensible aux larmes qu'il irait verser sur sa tombe, viendrait toute sanglante la troubler au milieu de la nuit (v . 29-40). Cependant cette menace, à peine proférée. Tindigne : vaut-il assez pour coûter une seule douleur à sa maîtresse ?

Non ego sum tanti, ploret ut illa semel.

Et puis est-ce à elle qu'il doit en vouloir? Non, elle est bonne, et la vraie, la seule coupable, c'est Phrygé qui prend plaisir à le tenir éloigné, à lui fermer la porte, et à le jeter en ces cruels tourments au milieu desquels il croit toujours voir un rival embrasser de mille manières celle qu'il aime \ Puisse l'infâme Phrygé subir la moitié des maux qu'il lui souhaite ! (v. 41^54).

Sauf le développement, assez bref d'ailleurs et qui n'est pas mal en situation, des lieux communs sur l'espérance, le morceau tout entier, vous le voyez, exprime avec ime simplicité et un naturel parfaits les divers sentiments, souvent contradictoires, qu'inspire un véritable amour: l'aspiration à se débarrasser des soucis de la passion et la conscience de la lâcheté qui fait qu'on les garde ; le désespoir qu'entraînerait la triste certitude des maux présents combattu par la vision d'un avenir plus heureux ; la pensée d'émouvoir par l'évocation d'une morte chérie et la crainte en même temps de causer par ce souvenir une larme à laquelle on attache tant de prix qu'on se hâte de déclarer qu'on ne la vaut pas ; le désir enfin qu'on éprouve, quelques tourments qu'on souffre, d'innocenter la cruelle en imputant les effets de sa cruauté à son entourage qu'on maudit : voilà bien, très habilement condensés, les mou- Ci) Les vers « .... tune mens miUi perdita fingtt, Quisve meam teoeat^ quoi tcncalve modis » ont été imités par Berlin (Élég,^ 11, 4, v, 29-31) : Oui, je le vois, ingrate; et ma triste pensée Se figure drjù de combien de façons Le barbare te tient, sans pudeur, embrassée.

vements auxquels doit se livrer rame travaillée d'un amant malheureux.

L'élégie 5, la plus longue du livre, est d*un genre tout différent. Un des fils de Messala, Tainé sans doute, M. Val. Messalinus, venant d'être élu membre du collège des Quindécemvirs préposés à la garde des livres sib3'llins^ Tibulle célèbre cet honneur. Il invoque Apollon dans le temple de qui va pénétrer le nouveau prêtre, Apollon le divin maître des augures et des aruspices, l'inspirateur des sibylles qui jadis ont prédit à Rome les volontés des dieux (v. 1-14). Il rappelle d'abord les prédictions faites à Énée par la Sibylle de Cumes * dans un temps où sur le Palatin sans Capitole superbe les génisses paissaient Therbe autour d'humbles chaumières habitées par un peuple de pasteurs' : ce fut elle qui lui annonça' la victoire de ses Troyens sur la terre de Laurente, la fondation de Castrum, de Laviniura,d'Albe la Longue, l'union de Mars et d'Ilia, et le glorieux avenir de la grande cité destinée à régner sur la terre entière (v. 15-64). Il parle ensuite des autres prophétesses qui toutes avaient prévu pour une époque lointaine d'affreux présages, qui en effet se sont produits etréalisés^ récemment(v. 65-78), mais que jamais, Apollon aidant, les Romains ne reverront plus (v. 79-82). Il sait que le dieu n'annonce plus désormais que l'abondance des moissons et des vendanges, et il s'exalte à la pensée du bonheur que vont prendre les paysans à fêter les Palilies; il décrit leurs jeux agrestes, sans oublier, au milieu de leur joie, les souhaits parfois cruels, mais vite rétractés, des amants inspirés par une folle ivresse (v. 83-104). Ceci lui donne l'occasion de demander à Phœbus Apollon d'enlever à l'Amour les armes qui blessent.

(1) Voir sur la sibylle de Cumes, \^ partie» tom I, p. 78.

(2) Rapprochez ce passage de Virgile, ^/i.,Vlll, 357 ; Properce, Éleg.f IV, I ; Ovide, FasU, 1,509.

(3) Voir Appendice cclxxxiv.

(4) Cf. Virg., Géorg., I, 466 sq.; Ovide, Métam., XV, 782 sq.

476 LIVRE Ol'ATRIÈME. CU. H, 4.

Il les connaît bien^ lai qui souffre depuis un an d^one blessure qu'à la vérité il entretient en se plaisant dans la souffrance ; même, dit-il, il ne trouve plus de voix et de vers que pour chanter Némésis ; mais Némésis, a-t41 soin d'ajouter, respectera son caractère sacré de poète et il pourra, lorsque Mcssalinus jouira des honneurs du triomphe, célébrer dignement cette cérémonie à laquelle, au milieu d'une foule attendrie, assistera l'heureux père du triomphateur, Mcssala (v. 104-122).

Il n'y a pas moins d'habileté que de charme dans la manière dont sont amenés, à la fin de ce poème, le retour du poète sur lui-même, la constatation de son amour persistant pour Némésis et les vœux pour Messalinus et Messala^ vœux qui devaient nécessairement terminer une pièce écrite pour eux . Mais il faut avouer que les généralité qui précèdent laissent une impression de lenteur et qu'il se trouve dans Tensemble plus d'une digression qui trouble quelque peu l'esprit du lecteur, soit par retendue qu'elle prend, soit par la place qu'elle occupe. La description, par exemple, des lieux où Rome s'élèvera, sans qu'on puisse lui reprocher d'être tout à fait étrangère au sujet, est introduite sous forme de parenthèse au milieu d'un développement qu'elle suspend, et cette suspension, qui ne s'étend pas sur moins de dix-huit vers (v. 21-38), malgré les jolis détails qu'elle nous présente, nous donne une sorte dlmpatience d'en voir la fin. Plus loin encore, l'énumération des sinistres présages prévus par les antiques prophétesses forme une nouvelle parenthèse de huit vers (v. 71-78) qui arrête sensiblement la marche du poème. Si bien qu'on doit supposer ou que nous n'avons pas l'œuvre intacte de Tibulle, certaines parties s'y trouvant rapportées, ou, ce qui n'est pas moins vraisemblable, que la mort l'a surpris avant qu'il ait eu le temps d'y mettre la dernière main *. Si, en effet, cette élégie doit être placée, comme

(1) W, Wisscp {Ueber Tih. Il, 5, Eulin, 187i, 30 p. in-4») a eu tort de conclure de ces défauts que la pièce n*est pas authentique.

nous le pensons, après l'élégie 6, il faut y voir celle de ses compositions qu'il a écrite à la date la plus rapprochée de sa mort, car les autres que nous reconaaîtrons comme étant de lui dans le livre IV sont antérieures à celle-ci. Et le caractère particulier de cette œuvre nous frappe alors d'autant plus qu'elle est la dernière. Ne devons-nous pas la regarder comme une tentative faite par lui pour sortir du genre habituel de sa poésie? Cette longue parenthèse, mal placée, mais qui nous rappelle le beau passage de Virgile sur la demeure du vieil Evandre, cette prophétie de la sibylle de Cumes qui ne laisse pas de ressembler à celles que le héros Troyen reçoit des dieux dans l'Enéide et qui forme un morceau resté célèbre, n'indiquent-elles pas, avec un commencement d'évolution produite par le prestige de Rome heureuse, pacifiée et dominatrice, un souffle patriotique qui peut-être eût fini, comme chez Pro perce, par inspirer au poète, s'il eût vécu le temps normal de la vie humaine, d'autres chants que des élégies erotiques et pastorales?

Si l'authenticité des deux premiers livres ne soulève aucun doute, celle du troisième est aujourd'hui formellement niée. Pendant longtemps les éditeurs l'admirent sans soupçon, pensant que, sous le nom de Lygdamus, Ti bulle avait composé ces six élégies dont cinq (1, 2, 3, 4, 6) parlent d'un amour malheureux ressenti pour une certaine Nésera et Tautre (5) est adressée par l'auteur à des amis absents comme par un malade sur le point de mourir. Us remarquaient que ce nom grec de Lygdamus répondait exactement, non seulement pour la mesure, mais aussi pour le sens, au mot latin Albius, prénom de TibuUe ; de

même qu'Albius impliquait l'idée de la couleur blanche, /.->;ss; se disait d'un marbre blanc. Et quant aux deux vers (V. 17-18) de Félégie |>ar lesquels l'auteur s'attribue le même âge qu'Ovide, ou bien ils osaient appliquer cette coin* cidence de date de naissance à Tibulle malgré raffîrmation contraire d'Ovide lui-même', ou bien ils n'en tenaient aucun compte, les considérant comme interposés. Mais J.-H. Voss, après leur avoir opposé son avis dès 1786, démontra victorieusement, dans la préface de la traduction allemande qu'il publia en 1810, qu'on ne devait en aucune façon continuer à laisser la paternité de ce livre à Tibulle. Bientôt d'autres critiques, comme Eischstadt, appuyèrent encore d'arguments nouveaux sa démonstration et il n'y eut plus dans la suite, pour la réfuter, que quelques essais hardis, mais malheureux, tels que celui de M. W. Fussen 1867».

Voici le sujet de chacune des six élégies :

Dans la 1*" (28 v.), à l'occasion du jour des calendes de Mars, qui avait été autrefois le premier jour de l'an et qui continuait d'être la fête des Matronalia célébrée par les dames romaines auxquelles on avait l'usage d'offrir des cadeaux, Lygdamus envoie à Néaîra des vers soigneusement enveloppés sur un rouleau luxueux, en leur recommandant la déclaration d'amour qu'ils doivent lui adresser pour obtenir d'elle une réponse favorable.

La pièce 2 (30 v.)^ nous le montre dans le moment où il vient d'être séparé de celle qu'il aime. Il s'étonne qu'on

(I) Voir plus haut. p. iif^

{t} Pour le livre III cl Lygdamus, cf : Kisclistadt, De Lrjffdami carminihus qu.v nuperfiftpeilata ttunty léiia, 1819, 18i3sq., 183.'»; H. TurncbUdb, De elef/iis Djc/dami comment , Calmar, 18()1; M W. Fuss, he elegiarum lihrn (juem Lijqdnmi e.<,<e ptitant, .Munster, 1867 : C. Stumpo^ De Lyg - (Irtmi fjui noattur elerfii.^, ll^We, 1807; L. Bolle, De Lygdami carmini^ bu.-t, GulUngon, 187:2: S. kioemann. De lib. tertii carminibus qiur TîbuUi nominc rÀrrumJeruntuK Strasbourg, 1870; G. Doncioux, De la pe/sonnafité de L(/f/damus, dans la Reçue de Philologie, 18888, p Ii9-ia4.

{^) \oïr Appejidice cci.x^\i. . . : : '

ait la barbarie d'accomplir de telles séparations et qu'un amant puisse supporter un sort si cruel; ilsedéclare> quant à lui, trop faible pour résister à sa douleur et cour voque à ses funérailles Néâera et sa mère, non sans entrer dans tous les détails des derniers honneurs qu'il sollicite de leur piété, non sans dicter les termes de l'épitaphe qu'il désire sur sa tombe. C'est par cette épitaphe que nous apprenons son nom de Lygdamus. c Ci-gît, dit-elle, Lygda* tous ; la douleur, le désespoir de s'être vu ravir Néaera, la femme qu'il chérissait, ont causé son trépas. »

Lygdamus hic situs est : dolor hulc et cura Neicras, Conjugis ereptae, causa perire fuit.

La pièce 3 (38 v.) exprime de nouveau ses regrets cuisants et l'envie qu'il a de mourir, si Néaera ne lui est pas rendue. Il ne demandait au ciel, s'écrie-t-il, ni les amas d'or, ni les riches moissons, ni les vastes domaines, ni le luxeorguellr leux d'un palais de marbre aux lambris dorés; la pauvreté l'eût rendu heureux, du moment qu'il lui eût été donné de vivre en repos avec elle. Mais si tous ses vœux pour ce cher retour ne peuvent émouvoir l'Amour, peu lui impor-^ tent tous les trésors de la terre ; ne devant plus la revoir, il ne souhaitera que de descendre aux ténébreux marécages de rOrcus.

L'élégie 4, la plus longue des six, présente la narration d'un songe. Après avoir prié les dieux de détourner de lui les mauvais présages, le poète reconnaît qu'on ne doit pas attribuer à un rêve la même importance qu'aux signes que lit l'œil des aruspices dans les entrailles d'une victime. Et cependant celui qu'il vient d'avoir l'a troublé sérieusement (v. 1-16). Apollon s'est présenté à lui, les cheveux flottants, avec sa robe aux longs plis et sa lyre en écaille dorée qu'il faisait vibrer de son plectre d'ivoire (v. .17-42); et le dieu bienveillant lui a annoncé avec tristesse que Néaera, sa bienaimée, pense i\ se donner à un autre, qu'il n'estque temps de la supplier plus quejamais afin d'arrêter

ses cruels desseins (v. 43-80). Mais non, il ne peut croire à ce criminel projet : Nésera n'est point l'enfant de monstres féroces, sa mère est la plus douce des mères et son père le plus aimable des pères ; que les dieux dissipent au loin dans les airs ce rêve affreux! (v. 81-96.)

Dans l'élégie 5 (34 v.), le nom de Néaera n'est pas prononcé. Aussi s'est-on demandé si elle ne pourrait pas être d'un autre auteur que les cinq autres. Mais, comme elle fait partie d'un groupement bien net et qu'elle s'y rattache très sensiblement par le ton, la versification et le style, il n'y a aucun doute à laisser sur cette question. Le scget -en est simple et touchant. Lygdamus, malade depuis plusieurs semaines, écrit à des amis qui se trouvent en villégiature dans une station thermale d'Étrurie, qu'il se sent gravement atteint et en danger de mort. Il s'en plaint; <^r il ne le mérite pas, n'ayant jamais commis ni crime ni sacrilège; et il est jeune, étant né, dit-il, dans le moment •où périrent les deux consuls Hirtius et Pansa. Il veut donc conserver encore quelque espoir et il prie ses amis d'offrir en sa faveur une offrande expiatoire à Pluton*.

De la pièce 6 (64 v.) plusieurs critiques ont voulu faire deux élégies distinctes en la coupant, après le vers 32, avant les mots Hei mihi /.., mais à tort, car le sujet est le même dans les deux parties. Il s'y trouve, à la vérité, des répétitions de pensées et de mouvements qui seraient moins sensibles dans deux pièces séparées, mais c'est là précisément un des défauts de Lygdamus. Il est manifeste d'ailleurs qu'il veut ici dépeindre la contradiction des ^sentiments qui bouleversent d'ordinaire l'âme d'un amant malheureux. II invoque Bacchus, invite ses amis à boire avec lui, et sachant qu'il a été trahi par Néaera, cherche à noyer dans le vin ses chagrins d'amour; mais, s'il s'incite au plaisir que donne Bacchus, il sent que, lorsque l'âme 6st^n détresse, on ne prend pas facilement les dehors de la joie ; s'il maudit Néaera, il rétracte aussitôt ses malédio-

(1) Voir Appendice t cclxxxvh

LIVKË QUATRIEME. CU. H, 5. 481

tions pour lui souhaiter, malgré sa trahison, le bonheur d'une vie tranquille; et s*il recommande à ses amis de ne point se laisser prendre aux serments d'une femme, serments toujours frivoles^ il n'en aime pas moins encore la perfide et c^est dans un dernier cri d amour qu'il réclame une fois de plus la coupe pleine à laquelle, dit-il, il aurait dû demander depuis longtemps la fin de ses larmes.

La lecture attentive de ces six élégies montre jusqu'à l'évidence que TibuUe n'a pu en être l'auteur. Celui qui les a écrites, son contemporain, l'a imité très souvent, mais, la plupart du temps, assez gauchement; il n'a ni la même inspiration, ni la même habileté dans l'emploi des ressources artistiques; sa nature est plus froide et sa sensibilité plus chaste ; enfin, on relève dans son vocabulaire, dans sa syntaxe et dans sa métrique des différences très sensibles; par exemple, il use volontiers de conjonctions presque inconnues à Tibulle, aulem, ergo, quare, etc. ; construit qaamvis avec l'indicatif, rapproche des mots semblables pour jouer sur eux d'une manière parfois ridicule, comme dans le premier distique de la pièce 5 où, parlant à ses amis de la station thermale qui n'est pas bonne à fréquenter Tété, il dit unda non adeunda; répète à satiété certaines épithètes comme niveiLs et candidtis, et, danà l'usage des épithètes, oppose à chaque instant les couleurs entre elles, candida et nigra, niveo et purpureus, lulea et niveum ; il n'apporte à la facture de ses distiques ni la même variété de césures dans l'hexamètre ni la même perfection dans la cohésion des deux vers^

. Quel est donc ce Lygdamus ? Les érudits ont beaucoup discuté la question et, Tibulle une fois écarté, ont cherché à l'envi parmi ses contemporains celui dont le prénom, ayant le même nombre de syllabes et la même quantité, pouvait avoir été représenté par ce pseudonyme. Gruppe'

(i) Cf. P Paroli,7)e TibulU arte metrica cuni Lygdamo comparata firixiœ, 1899, Canussi, 71 p.

(2) Die rceniische Eleg., tom, I, chap. IV.

482 LIVRE QIATRIÈME. CU. Il, 5.

a songé à Publius Ovide et a prétendu que le livre III en question devait provenir d'un de ces essais de jeunesse qu'Ovide disait n'avoir pas publiés* ; il s'est appuyé sur la similitude de certaines fîgures^ de certains fragments de vers et même de vers entiers', puis sur le nom deNéœra qui fut celui de la seconde femme d'Ovide, jeune femme répudiée peu après le mariage; mais la Néaera de Lygdamos n'estque sa fiancée, et d'ailleurs, quelques rapprochements qu'on réussisse à établir, il y a une telle différence de langue, de versification, de style et de caractère entre l'aoteor du livre III et Ovide qu'elle apparaît plus marquée encore que celle qui le distingue de Tibulle'. Aussi, à rencontre de Kleemann,qui n'a pas craint de reprendre en 1876 Topinion émise par Gruppe en 1838, la plupart des savants ont-ils porté ailleurs leurs hypothèses : Œbeckc sur Cassius de Parme, chronologiquement impossible ; F. Haase sur Valérius Messalinus. fils de Messala ; d'autres sur Valgius ou sur Lucius Messalinus, cet autre fils de Messala qui devint par adoption Lucius Aur. Ck)tta Maxjmus. Dans ce désac* cord général, Hertzberg a émis l'idée qui se présente tout naturellement à l'esprit, que le nom de Lygdamus, au lieu d'être un pseudonyme, serait peut-être bien le vrai nom de l'auteur. Mais contre cet avis s'élèvent deux objections qui le repoussent absolument, le nom de Lygdamus étant un nom grec et nesetrouvantjamaiscitédansles inscriptions, ainsi que par les écrivains, latins \ que comme celui d'esclaves ou d'affranchis, tandis que l'auteur du livre 111 se déclare^ Romain et Romain de vieille origine. M. G. Doncieux, en 1888, a donc produit une nouvelle explication. Il s'est demandé si les vers

(1) Trist., IV, 10, V. 61-61

(2) Cf. Éleg., Y, v. !8 et Ov. Trist., IV, 10 y. 6; Élég., V, v. 19-20 « Ov. Am., Il, U, V. 23-24.

(3; cr. W. TeufTel, Stud. und Char., pour la comparaison de Lygd. ei (le Tib., pp. 372-378, cl pour celle de Lygd. et d'Ovide, pp. 378-381. (i) Prop. Étég.. IV, 5 (6), v. 7, 35, 8, 37, 71 sqq. ^5) Élég. I, V. 2.

LIVKE <}UATRIÈMË. CU. II, 5. 483

-^. -. .. / . NâlaleinHiostrl prirauni videre paixîiites

Quum cecidit/ftlp consul' jiiterque pdri, •.

ont bien le sens qu*on leur a donné, et si, au lieu d y trouver le jour de naissance de Lygdamus, il ne faut pas y voir le premier anniversaire de ce jour fêté par ses parents. Il en résulterait qu*Ovide serait né, non plus à la même date que lui, mais juste un an plus tard. Or, Ovide nous dit € qu'il n'était pas Taîné de sa famille et qu'il n'était venu au monde qu'après un frère qui l'avait précédé de trois fois quatre mois »;

Née stirps prima fui, genito jam fratrp crealus. Qui (riUus ante qualer mensibus orlus erat i.

pans ce frère, plus âgé d'un an, qui s'appelait Lucius, dont y, déplora la mort prématurée* et qui devait avoir eu, comme lui-même, des relations suivies avec Messala, n'esi>-il pAs permis de reconnaître, Lygdamus ? Ne pouvons-nous pas croire que, poète seulement par occasion (car il avait de brillantes dispositions pour le barreau et c'était à Tart de la parole qu'il se destinait'), ce Lucius, surtout à côté d^un frère à qui les Muses avaient souri dès TenfanceS ne se jsoit pas senti assez inspiré par elles pour revendiquer 3esvers en les signant nettement de son vrai nom^ et qu'Ovide, sans pouvoir trahir ce pseudonyme voulu de quelques essais poétiques incidemment produits en citant §on.^iné nommément dans l'énumération qu'il a faite d'un grand nombre de poètes, s'est ingénié du moins à lui rendre un pieux hommage en insérant dans ses propres œuvres quelques souvenirs de ses élégies. L'hypothèse est vraiment

attrayante et, à défaut de certitude dans l'étude d'un pro-

(1) Trist, IV, 10, V. 9-10.

(2j TH8t., IV, 10, V. 31-32.

(3) Trist., IV, 10, v. 17-18 : «... Ad cloquium viridi tcndcbat ab »vo,> Portia vèrbbsinalQs ad nrftia fopi.'»

{D TrUt.y IV, 10 V. 19-26. ■ . *

blême qui sans doute restera toujours insoluble, j'en appuierais volontiers Tadoption.

Le livre IV i, sans être contesté en entier comme le précédent. Test néanmoins pour une grande portion des pièces qui le composent. Elles sont au nombre de quatorze : quelques éditeurs y ajoutent, à la vérité, deux autres morceaux, Tun en vers élégiaques et l'autre en senaires ïambiques, qui, au témoignage de Scaliger, étaient donnés par le Fragmenlum Cujacianum, mais comme ils figurent (n""* 82 et 83) dans le recueil de poésies licencieuses que nous connaissons sous le titre de Priapeia *, il vaut mieux les y laisser sans agiter inutilement la question de savoir s'ils appartiennent ou non à TibuUe dont, après tout, par leur facture poétique, ils ne seraient pas absolument indignes. Des 14 pièces que fournissent toutes les éditions, on peut faire trois parts : P la pièce 1, Panégyrique de Messala, longue composition de 211 vers ; 2** les onze petites pièces (2-12) qui ont rapport aux amours de Sulpicia et de Cérinthe ; 3^ les deux élégies 13 et 14 dont l'objet est une maîtresse qu'eut Tibulle dans l'intervalle qui sépare sa passion pour Délie de sa liaison avec Némésis.

Le Panégyrique de Messala^ contrairement à tout ce que

(1) Outre les ouvragos indiqués plus loin, voir pour ce livre : Petersen, De quarli libri Tib. elegiis earumque auctore, Glûckstadt, 1849, in 4*; A. Zingciie, Beinerkungen zu den Sulpicia-Elegieen der Tib.^ ilcinc Philol. Abliandl., I, 1871, pp. 2^-30; G. Larroumet, De quarto Tib. libro, 188â. thèse latine déjà «:itée.

(2) Cf. W. Teuffel, Stud. und, ÇA., p. 383 sq. ; Wernikc, Priap.y pp. i34-137.

LIVKE QUATRIÈME. Cil. II, 6. 485

renferment les quatre livres, est écrit en vers hexamètres * .

Le poète, en entreprenant l'éloge de Messala, craint de ne pas être à la hautear de son entreprise ; mais il espère que Messala lui saura gré de Tintention, les dieux euxmêmes daignant accepter de leurs fidèles les offrandes les plus humbles (v. 1-17). II laisse donc à d'autres le soin de célébrer les merveilles de Tuniverset tous ses chants seront consacrés à Messala (v. 18-27). Descendant d'une antique et illustre famille, le grand homme que les poètes loueront à Tenvi et dont il aspire à devenir le chantre principal, ne jettera-t-il pas sur ses descendants plus d'éclat encore que ses aïeux n'en ont jeté sur lui. grâce à la gloire que lui méritent, à des titres égaux et aussi bien équilibrés que les deux plateaux d'une balance, d'une part son éloquence et la sagesse de ses avis dans la paix, de l'autre sa vaillance et sa science dans les combats? (v. 2844). Pour la sagesse^ il le compare à Nestor et à Ulysse, et, le nom d'Ulysse une fois prononcé, il s'étend longuement sur les aventures du héros d'Ithaque, dont l'éloquence, conclut-il, n'égalait pas la sienne (v. 45-81). Et pour l'art militaire, il le place au-dessus de n'importe qui, soit qu'on examine ses campements et sa manière de préparer les troupes aux combats (v. 82-96), soit qu'on juge la conception et l'exécution de ses plans de bataille (v. 97-105) : il eo invoque comme preuves ses victoires en lapydie, en Pannonie et en Illyrie (V. 106-117)*. Il note alors certains présages donnés par les dieux qui annoncent dans sa carrière des victoires plus grandes eacore (v. 118-135); il énumère les pays et les peuples qui doivent être témoins de ses exploits (v. 136- 151), et cette énumération l'entraîae à une description entière de la terre, tant de ses parties les plus stériles et les plus froides que des régions les plus favorisées du soleil et

(1) Cf. Ehrengruber, De carminé panegyrico Mesaalœ Pseudo-Tib., «90-190!.

(2) Voir Appendice^ cclxxxviu.

486 UVBE OIATRIÈME. Cil. II, 6.

les plus fertiles (v. 152-176). Il exprime de nouveau la craint^ de ne pas avoir un talent suffisant pour célébrer eQ Ters épiques un héros digne de Timmortel Homère dont seul Yalgius approche; mais rien n'arrêtera ses efforts, pas même les coups de la fortune qui vient de le frapper cruellement en le dépouillant de la plus grande partie de son avoir (v. 177-189), et il' se sent .capable, non seo* lement de travailler pour Messala toute sa vie, mais de mourir pour lui ; même après sa mort, quand, à la suite de longues transformations, il lui sera donné de reparaître dans l'humanité, il reprendra les chants en son honneur (V. 190-211).

Cette pièce, diaprés les renseignements qn^on y trouve sur la date de sa composition et sur son auteur, semble bien avoir été composée à l'occasion du consulat de Messala, qui eut lieu en Tan 31, par un jeune poète qui, dépouillé comme tant d'autres d'une partie de ses biens lors des partages de terres aux T.étérans, cherchait auprès du puissant homme d'Etat une protection oap^ble de réparer quelque peu le malheur qu'il veinait de subir. La situation répond exactement à celle dan^ laquelle se trouvait Tibulle et rien, sur ce point, ne s'opposerait à nous laisser croire qu'il eût pu l'écrire un peu avant les détiennes, c'est-à-dire à nous la faire considérer comme sa première œuvre. Si, en effet, elle est de lui» comme le croient Scaliger, Volpi, Huschke \ J.-H. Voss*, W. TeuffeP, F. Hankel*, G. Larroumet*, elle ne saurait tenir un autre rang que celui-là; car, bien qu'elle dénote du talent et de réelles qualités, elle ne présente que trop de preuves d'un goût mal épuré, et •la manière dont y est traité le sujet révèle, avec une imitation outrée de la méthode Alexandrine, un manque de tact et de mesure qu'on ne peut expliquer que par l'inex-

(1) Daos les commentaires de leurs éditioDS, citées ci-dessus, p. 4i5. (i) Préface de sa traduction en vers.

. (3 Stud. untl Char., pp. 352-355.

(4) De panerjyrico in Messalani tibulliano, Mpsia>, iSlA. (5 De quarto Tib. lihro, 1882, pp. 2540.

•périence d'un débutant. Mais, à Texamen de ces défauts, dont Tardeur des discussions n'a pas laissé que d exagérer encore l'importance, beaucoup de critiques, se refusant à la lui attribuer, ont voulu en reporter la paternité sur quelque poète de ses contemporains inconnu de nous ou même sur quelque auteur du siècle suivant qui alors ne l'aurait écrite que comme un exercice d'école : ainsi pensent Heyne», Bach', Weichert*. Puldame*, Dissen^ Hertzberg\ Luc. Mueller', F. Teuffel', H. Hartung% -Ph. Martinon*^. L'autorité des savants qui se divisent entre les deux opinions contraires montre assez le poids des arguments qu'il est possible de faire valoir à l'appui de l'une ou de l'autre et je ne crois pas que le débat engagé sur cette question d^authenticité se termine de longtemps.

A la suite de ce panégyrique viennent les onze pièces concernant Sulpicia etCérinthe. De Sulpicia nous connaissons assez bien la haute naissance et la situation. Saint Jérôme" nous a appris que Valéria, sœur de Messala, avait -été mariée au fils du célèbre jurisconsulte Servius Sulpi-

(1) Obaero, et indic. in Tib., p. 318 sq.

(2) Epistola critica in Tib., Pseud.-Tib. et Propertium, Gothœ. 1812.

(3) Poet. latin, reliquix, p. 214.

(4) In EroticL^ romanis, a. 18H3, pp. 51-52.

(5) Dans le suppléin. de la 4* éd. de Ifcyne, avec comment, de Wenderllcli, 1819.

(6) HaUische JahrbQch, 1831, t. 1, 1019 sq.

(7) Dans la préf. de son éd. de Tib., De Tib. arte metrica^ p. 30 sqq.

(8) De Catul., Tib., Prop, oocibus singul. dissent., Friburgi, 1872, p. 3.

(9) De Paneg, ad Messalam Pseudo-Tib., 1880.

(10) Dans sa notice des Élégies de Ttbulle, 1895, p xliv.

(11) Ado, Jooin. l, 46.

488 LIVHË QUATRIÈME. GU. 11, 7.

cius, ami de Gicéron, et comme nous voyons par les poésies mêmes ' que Sulpicia vivait dans l'intimité de Messala, nous n'avons guère à douter qu'elle ne fût sa nièce. Avec l'orgueil des nobles romaines, elle devait être très flère d'avoir pour oncle un des hommes les plus haut placés dans l'État. Mais, si Servi us son père est le même que celui dont Horace recherchait Tapprobation littéraires celui aussi dont Ovide citait les vers comme exemples d*un licencieux badinage autorisé par de grands noms ', et que plus tard Pline devait compter au nombre des poètes erotiques S il ne faut pas nous étonner du goût qui la portait vers une poésie du même genre. Au milieu des lettrés et des poètes qui composaient la cour de Topulente maison et dont elle recevait sans doute toutes sortes d'hommages*, elle avait pris la liberté d'allure et de langage de certaines dames de la haute société d'alors qui, à une instruction parfaite, joignaient une non moins grande indépendance d'esprit et de mœurs. Éprise d'amour pour un jeune homme dont le raug et la richesse ne répondaient, parait-il» ni à sa situatioQ, ni à la légitime ambition de ses parents, elle voulut, à leur iusu, donner satisfaction à sa passion et ne craignit point de nouer et d'entretenir avec lui des relations que seuls connurent quelques amis intimes. Quel était-il ? Parce que le nom de Cérinthe est grec, faut-il l'appliquer à quelque esclave affranchi ou à quelqu'un de ces Grecs nombreux qui venaient chercher aventure fructueuse à Rome, hommes d'affaires auprès des femmes, et du genre de ceux dont Gicéron se moque agréablement dans

(1) IV, 8 V. 5 sqq.

(2) Sat.y I, 10 V. U.

(3) Trist, 11, V. 4.41-442.

(4) Ép., V. 3, 5.

(5) iMessala lui-même composait des vers en son bonneur, s'il est vrai, comme on l'a cru, qu'il s*agit d'elle dans la pièce XI des Catalecta, attribuée à Virgile, pièce qui, selon Ribbeck, aurait clé composée par Lygdamus. Cf. le vol. prccèd. p. 276.

son discours pour CaeciDa*? Nullement, nous avons vu comment ces noms grecs dissimulaient en poésie des noms latins ayant le même nombre de syllabes et la même mesure; et la confusion faite dans certaines leçons du texte (à propos de Télégie 2 du livre 11% qui passe pour être la conclusion de ces pièces-ci^) entre les deux noms de Gérinthe et de Gornutus prouve suffisamment qu'ils n'ont dû représenter dans le recueil entier qu'un seul et même personnage. Celui-ci s^appelait donc en réalité Gornutus. Or ce nom était loin d'être obscur à Rome : nous rencontrons même dans les lettres de Gicéron^ un Marcus Gornutus remplissant les fonctions de préteur urbain sous le consulat d'Hirtius et Pansa et peut-être avait-il eu pour fils celui qui nous intéresse en ce moment. Quoique sa famille en tout cas fût assez connue pour que nous nous expliquions copiment il avait été admis au nombre de ceux qui fréquentaient le plus assidûment chez Mcssala, sa fortune médiocre, peu en rapport avec celle de l'oncle et du père de Sulpicia, ne faisait pas de lui le geodre rêvé par une mère difficile qui déjà avait porté son choix sur un prétendant plus brillant^. Et de là ces amours secrètes, cette liaison clandestine, qui devinrent l'objet des onze morceaux que nous examinons, et qui finirent, si nous nous reportons à l'élégie 2 du livre II, comme finissent les romans heureux, par un mariage.

Le sujet de chacun de ces morceaux est on ne peut plus simple. Prenons-les dans l'ordre où ils se présentent.

Le n* 2 (24 V .) n'a pas la forme épistolaire®. G'est, à l'oc-

(1) « ... recuperatores, mulierum assentatores, cogoitores viduarum, dcfeosores nimium Utigiosi, conciti ad rixam, inepti ac stulti intcr virôs, inter molieres periti juris, et callidi. » Pro Caec.^ 5.

(2) Aq versé, cr. Rothsteio, de Tibul. codicibus, ch. ±— L'élégie 3 du livre 11 porte aussi au vers 1, le nom de Gornutus.

(3) Voir plus haut, p. i67.

(4) Ad FamiL, X, 12-16. — Cf. Philipp., XIV, U.

(5) Cf. IV, 6, V. 15 : • Prscipit en nat» mater studiosa, quod optet. »

(6) Voir Appendice cclxxxix.

casioQ de la fête célébrée par les Romaines au jour des calendes de mars, an éloge pompeux de la beauté de Sulpicia, le plus digne objet, selon le poète, du chant des Muses et d'Apollon.

Dans le n"" 3 (24v.)> Salpicia se plaint de la passion de Cérinthe pour la chasse ; elle en craint pour lui les dangers, mais avoue qu'elle voudrait bien les partager avec lui si on devait l'y surprendre dans ses bras ; elle l'engage au moins à rester fidèle à la loi de Diane et à revenir promptement auprès d'elle^.

^ Le n*" 4(26 V.) est une invocation à Apollon pour qu'il guérisse Sulpicia souffrante, dépeint les angoisses mortelles que cette maladie cause à Cérinthe et appelle sur eux deux la protection du dieu qui, en préservant une vie si chère, aura l'heureuse fortune de sauver deux personnes à la fois.

Par le n» 5(20 v.), Sulpicia célèbre le jour où il lui a été donné de faire la conquête de Cérinthe qu'elle supplie de Taimer toujours : elle adresse en ce sens des vœux ardents à Vénus et implore le Génie de ce jeune amant dont les vœux ne diffèrent pas des siens, mais qui par délicatesse les cache à tous.

Le n° 6 (20 v.) est une prière à Junon le jour anniversaire de la naissance de Sulpicia. La jeune fille y est représentée au pied de l'autel dans des habits de fête qu'elle a revêtus pour faire honneur à la déesse et aussi, sans se l'avouer, pour être plus belle aux yeux de Cérinthe: puisse Junon favoriser le secret de leurs amours, les tenir unis malgré les efforts d'une mère qui voudrait imposer h Sulpicia un mariage contraire à ses sentiments, et recevoir, Tannée suivante, l'expression des mêmes vœux!

Dans le n° 7 (10 v.), monologue passionné de Sulpicia, l'amante exulte d'avoir enfin consommé sa faute. Elle s'en fait gloire, veut qu'on la connaisse et;qu'on sache que son amant est digne d'elle comme elle est digne de lui :

(i) \oir Appendice ccxc.

Sed peccasse juvat; vultus componere famae Taedet : cum digno digna fuisse ferar.

Les n»" 8 et 9 (8 v. et 4 v.) sont de simples billets qui se font suite et dans lesquels il est question d'un même anniversaire. Dans le premier, Sulpicia se désole d'avoir à passer cette maudite fête loin de Rome et de Cérinthe, parce que son oncle Messala veut l'emmener à la campa* gne. Par le second, s'étant fait dispenser de ce voyage, elle mande à son amant qu'elle pourra passer l'heureuse journée avec lui K

- Au n» 10 (6 V.), Sulpicia se dit heureuse de la confiance que lui témoigne Cérinthe en la laissant souvent libre; mais ce n'est là qu'une ironie ; elle est jalouse d'une coup^ tisane qu'aurait remarquée Cérinthe et elle cherche à le rendre jaloux aussi en lui parlant de l'attention que^d'autres prêtent à ce qu'elle pourrait faire. Sousla plainte et le dépit perce la menace.

Les n" 11 et 12 sont tout aussi courts (chacun de 6 v.) D'un côté, elle est malade, et, de son lit, elle adresse un tendre billet, mieux tourne que les autres, à celui dont les vœux pour sa guérison sont plus précieux pour elle que sa guérison même*. De l'autre, après avoir manqué un rendez-vous afin de lui/dissimuler l'ardeur de son amour, elle lui affirme qu'elle n'a de toute sa vie commis une faute qui lui laisse autant de regrets.

L'étude de ces onze morceaux souleva chez les érudîts la question de savoir par qui ils ont été écrits. Scaliger en

(1) Une courte dissertation insérée par M. G. Doncieux, dans la Revue de Philologie (1888), émet l'avis qu'il ne peut être question ici.que de l'anniversaire de Sulpicia. Il y propose aussi plusieurs corrections au texte : d'abord, dans le n» 8 au v. 6 : « neu tam Testines luc raperc usque vis » \ ce qui me semble s'écarter un peu trop du texte ; puis dans le n» 9, au v. % ttUB se rapportant à puellœ, au lieu du tuo se rapportant à nataliX^ijàM y. 3, optimus au lieu de omnibus, {(\ui^ue se comprend |pas,tdit-il, puis- .que la liaison des deux amants est sCcréte.

(2) Voir Appendice ccxcu

4d2 LIVRE QUATRIÈME. CU. II, 7.

proclamait Tibulle seul auteur; Brouckensius, tombant dans un excès contraire, les attribuait tous à Sulpicia. Lachmann, le premier, puis Gruppe, y reconnaissant deux versifications et deux styles différents, les divisèrent en deux séries, Tune composée des n** 2-7 et l'autre des n*" 8-12. Le n* 7 toutefois se trouve classé par eux dans la première série surtout parce que le mot Sulpicia mis en tète du n"* 8 dans le Fragmentum Cujacianum indiquait à leurs yeux le titre général des poésies sulpiciennes ; mais, à la suite de l'heureuse hypothèse de Rossbach, Hiller prouva que ce mot ainsi placé n'avait point le sens général qu'on lui avait donné ; que, simple suscription épistolaire, Sulpicia ad Messalam^ il ne s'appliquait qu'au seul n"" 8 dans lequel Messala est nommément apostrophé ; et que d'ailleurs le n"" 7, par sa brièveté, par son style, par le sentiment enfiévré qu'il exprime, ressemble trop aux cinq petits billets, de tournure gauche^ et de versification rude, mais extraordinairement passionnée, qui lui succèdent immédiatement pour ne pas appartenir à la même série qu'eux. Dès lors il a été généralement * admis que nous possédons dans les six pièces consécutives 7-12 l'œuvre personnelle de Sulpicia telle » que l'éditeur primitif a dû la prendre de tablettes écrites par elle-même. Quant aux cinq autres morceaux 2-6, ils sont d'une au-

(1) Il s'y trouve aussi un grand nombre d'expressions impropres ou irrégulières, telles que : propingue oiœ {El. 8, v. 6): arbitrio quoniam non sinis esse nieo avec la suppression de me {El. 8, v. 8) ; iter ex animo sublatum {El. 9, v. 1); necopinanti {EL 9, v. i); de me permiUis {El. 10, V. 1-2) ; mea corpora {EL 11, v. t) ; etc.

(2) Il en est cependant qui, de même que C. Ch. Knappe, De Tibulli libri qtiarti elegiis inde ab altéra usque ad duodecimam disputatio, Duderstadt, 1880, considèrent les petits morceaux du livre IV comme des sortes de sommaires que Tibulle aurait écrits sans beaucoup de soin, avec rinlention de les développer plus tard.

(3) Saur bien entendu les erreurs de copies qui se sont nécessairement produites dans la transmission de morceaux que leur tour laconique et It plupart du temps embarrassé rendait difficile à comprendre. Aussi la critique est-elle intervenue souvent pour y proposer des corrections de texte.

tre main et d'une seule main ; car, bien que 2» 4 et 6 parlent de Sulpicia à la troisième personne, tandis que 3 et & sont adressés en son nom à Gérinthe, il n'y a aucune possi* bilité de les attribuer à deux auteurs différents. Le poète qui les a façonnés se trouvait dans la confidence des deux amants et tantôt parlait en place de Gérinthe comme s'il eût été lui, tantôt lui écrivait sous l'inspiration de Sulpicia. Des deux côtés, à n'en pas douter, c'est Tibulle : on y retrouve ses expressions, ses tournures ordinaires, sa manière exquise de parler et toutes ces particularités de versification qui le distinguaient de Lygdamus et d'Ovide et dont aucun imitateur n'eût pu donner une aussi parfaite contrefaçon. Seulement^ dans 3 et 5, on sent que la pensée vient souvent de Sulpicia ; Tibulle ne se serait pas permis de lui faire exprimer des sentiments si violents, si elle* même ne l'y avait autorisé : lorsque, par exemple, il lui fait dire à Gérinthe «qu'elle aimerait la chasse, si elle pouvait y être surprise dans ses bras »,

Si, lux mea, tecum Ârguar anle ipsas concubuisse plagas,

et qu'il place dans sa bouche ce beau vers,

Uror ego ante alias; juvat, hoc, Cerinlhe, quod uror... Je brûle plus qu'aucune autre et je suis heureuse, 0 Gérinthe, de me

[sentir brûler.

ces accents enflammés ne peuvent provenir que de celle que nous entendons, dans ses propres écrits, avouer sa faute en s'en félicitant « sed peccasse juval ». On comprend très bien d'ailleurs que, si, dans des cas urgents et lors-^ qu'elle se trouvait seule, Sulpicia écrivait elle-même à la. hâte les billets exubérants de passion, mais mal tournés, que nous avons vus, elle dut tenir, lorsqu'elle en avait le temps, à envoyer à son amant des poésies mieux ordonnées et do meilleure façon, et qu'elle eut recours alors, pour donner à ses vers plus de développement et de lustre^

4d4 LIVIIE QIATRIÈME. €11. II, 8.

au poète, son confident, qui, par sa supériorité, exerçaitone sorte de royauté dans le cercle littéraire de Messala. Vous remarquerez, en effet, que les circonstances qui occasionnèrent les élégies 3 et 5 se prêtaient à ce travail de collaboration plus lent que l'impromptu des billets: Tune fat composée pendant que Cérinthe était parti à la chasse pour plusieurs jours, et l'autre au sujet d'une fête facile à prévoir depuis longtemps. Je crois donc très plausible Topinion soutenue par M. Doncieux* lorsqu'il s^est efforcé de prouver « l"" que les trois élégies 2, 4, 6 émanent du seul TibuUe de même que les six courtes pièces 7-12 de la seule Sulpicia ; 2^ que Sulpicia et Tibulle ont collaboré aux élégies 3 et 5, l'une y apportant l'idée, le sentiment, quelques vers exprimés, Tautre son art de composer et la suprême douceur do sa poésie».

Outre le Panégyrique de Messala et les onze pièces qui le suivent, le livre IV comprend encore deux élégies, n"* 13 et 14, dont Tune, de 24 vers, est signée par Tibulle puisqu'il y a introduit son nom, et l'autre, un simple quatrain, se rattache intimement à la première par le sujet qui y est traité : du reste toutes les deux montrent le génie du poète dans son entière maturité et il faudrait vraiment avoir un penchant excessif à la discussion pour en mettre en doute l'authenticité.

Dans rélégie 13, il s'adresse à celle qu'il aime et lui dit n'avoir d'yeux que pour sa beauté, qu'il voudrait admirer seul, loin du monde, en pleine solitude. Il lui jure une

(1) Reoue de Philologie, lom. XV, 1891, pp. 78-81.

(2) Voir Appendice ccxcii.

(idétlté que n*ébraalerait aucune femme, vînt-elle du ciel, voire même Vénus. Il en fait le serment par la grande déesse Junon. Puis, comme s'il s'apercevait do l'imprudence qu'il vient de commettre en se livrant plus complètement à la domination de sa maîtresse, il ajoute que, sans vouloir secouer son joug, il ira, sa chaîne au cou, se prosterner devant l'autel do l'auguste Vénus qui punit la cruauté et protège ceux qui l'implorent.

Par la brève élégie 14, il se lamente au sujet des trahisons nombreuses qu'il entend imputer à sa maîtresse, auxquelles il refuse de croire, qui le tourmentent cependant et dont il voudrait au moins ne rien savoir.

Quelle est la femme à qui il parle ainsi? Voilà encore une question sur laquelle s'est exercée la rhétorique des savants. Vous vous rappelez le commencement de l'ode I, 33 d'Horace : « Cesse, ô TibuUe, de gémir et, ne te souvenant que trop de la cruelle Glycère, de répéter de plaintives élégies parce qu'un plus jeune que toi l'emporte en éclat aux yeux de Tinfidèle» ;

Albi, ne doleas, plus nimio memor Immilis Glycerae neu miserabilcs Décantes elegos, cur tibi junior Laesa prsenileat fide.

Il était très naturel qu'on pensât tout de suite à cette Glycère. Bsehrens, à la vérité, objecte que, dans l'élégie consacrée à la mort de TibuUe, Ovide n'a cité que Délie et Némésis comme ayant été aimées par le poète; mais, outre qu'Ovide pouvait très bien n'avoir pas connu toutes ses maîtresses, il n'était nullement tenu de les énumérer; il suffisait de noter les deux qui lui avaient été le plus chères, celle qui la première lui avait inspiré un véritable amour et celle qu'il aimait à la an de sa vie :

Sic Nemesis longum, sic Délia nomen habebunt. Altéra cura recens, allera primus amor.

Am., III, 9 V. 31-32.

496 LIVRE QUATRIÈME. CU. Il, 8.

Entre les deux il y avait eu place pour d'autres et la Glycère de l'ode d'Horace vraisemblablement avait un certain temps torturé son cœur.

CependantPassow > et Dieterich' se sont élevés là contre. D'abord ils ont prétendu qu'Horace avait voulu sous le nom de Qlycère désigner la même personne que TibuUe appelait Némésis'. Car les deux noms de Glycera et de NëmësTs cadrent dans le vers de la mémo façon et bien que> chez Tibulle> la cupidité soit le défaut caractéristique de Némésis, l'épithète immitis donnée par Horace à Glycère ne serait pas déplacée pour elle. Mais il est facile de leur répondre que les mots Ixsa fide employés par le poète de Venuse ne conviennent pas du tout à la courtisane vulgaire qu'était Némésis et que l'épi thète de /untor appliquée par lui au rival de Tibulle serait un contressens par rapport à l'esclave affranchi, homme inculte et grossier, que celui-ci nous dépeint comme l'emportant sur lui par sa fortune et nullement par sa jeunesse^. Au surplus, ils n'écartent ainsi le témoignage d'Horace que pour être plus libres de soutenir une thèse peu vraisemblable : à les entendre, Tibulle, après avoir achevé son premier livre, aurait eu la pensée d'entreprendre une nouvelle série d'élégies sur Délie, et, sans avoir pu accomplir son projet jusqu'au bout, aurait laissé, à sa mort, ces quelques morceaux que l'éditeur aurait joints au livre IV. Mais, en vérité, on ne voit pas comment le n"" 13 du livre IV, où n'est mentionnée

(1) De ordine temporuni quo primi libri eiegiaa scripserit Tibui' lus, Vralislaviie, 1831; Opusc. acad., Lipsiœ, 1835, p 280 sqq. (t) De Tib. anioribus, etc., Mattiaci, 18ii.

(3) Lachmann {Opusc, p. 154) et llirsclifeldcr (éd. d'Ilor. 1892, p. 183) acceptent celle upinion.

(4) Je ne parle pas de ceux qui, comme Spuhn et Golbér>', ont dit qu*Horace désigne Délie sous le nom de Glycére : certaines des expressions employées par lui ne conviennent pas à Délie et le nom de Glycëra n*a même pas avec celui de Dëlil la concordance de mesure qu'il présente avec celui de NrinosïV.

aucune réconciliation, pourrait faire suite à la dernière délienne du livre I qui dénote une rupture définitive ; et, si Ton voulait à toute force qu'il fût question de Délie dans les deux pièces dont nous parlons, il faudrait, ce me semble, supposer qu'elles auraient été écrites dans le même temps que les déliennes et placer, d'après les situations qu'elles dépeignent, la pièce 13 près de la délienne 3 et la pièce 14 entre les déliennes 5 et 6. Seulement cette supposition est impossible: les expressions concernant la femme aimée ne sont pas celles dont se serait servi le poète à l'égard de Délie, et les sentiments qu'il exprime ne sont pas non plus ceux qu'il eût ressentis s'il se fût agi d'elle. La résignation avec laquelle il accepte ici les cruautés de sa maîtresse, dont il tient surtout à ne pas connaître les écarts de conduite, ne ressemble en rien à l'ardente jalousie, à la cuisante douleur qu'il ressentait dans les déliennes au moindre soupçon d'infidélité. Non, la jeune femme aimée n'est plus Délie, et puisque ce ne peut-être Némésis, c'est bien Qlycère.

Mais, si l'amour exprimé dans les deux morceaux marque l'expérience de la vie, la poésie y atteint un rare degré de perfection. La pièce 14, dans son admirable concision, dit si bien le sentiment de l'amant qui, malgré tout et malgré la révolte de sa raison, reste attaché à sa passion qu'on l'a rapprochée, non sans raison, des vers célèbres de

Catulle«Oifi el amo »,quej'ai cités en parlantdu chantre

de Lesbie ^ Et la pièce 13, d'une douceur et d'une grâce incomparables, sans redondance aucune, où il n'y a pas un vers qui n'ajoute quoique chose aux précédents de façon à toucher et à captiver l'esprit d'un bout à l'autre, est si bien sentie, si bien composée, que plusieurs commentateurs y ont vu le chef-d'œuvre du poète et, comme W. Teuffel*, un morceau auquel la littérature latine tout entière n'a rien

(i) Cat. Carm. LXXXV, De Amore suo. Cf. i" partie, tom. H, p. 546. (2) Stud. und Char., p. 369, sqq. — Voir Appendice ccxcii.

produit de supérieur*. Il est regrettable que Tamour pour Glycère n'ait duré qu'un temps trop court ; nous aurions eu, sans cela, une série d'élégies sans nul doute aussi belle que celle des déliennes.

De cet examen successif des quatre livres, au cours duquel nous avonsapprécié le talent particulier de Lygdamus et celui de Sulpicia de manière à n'y plus revenir, il reste à tirer l'impression générale que laisse la lecture attentive des œuvres personnelles deTibuUe.

A plusieurs reprises je n'ai pas négligé de relever certains défauts que présentent, au point de vue de l'invention et de la composition, un assez grand nombre de ses élégies. Il ne se renferme pas assez, en général, dans le fait au sujet duquel il écrit et, en se lançant trop volontiers dans des développements qu'il y annexe sans une absolue nécessité, il leur accorde parfois une étendue démesurée. Dans l'élégie 1, 3, par exemple, écrite à propos de sa maladie survenue en voyage, et qui se compose de 94 vers, nous rencontrons un panégyrique de l'âge d'or en 14 vers, une description des Champs Elysées eia 10 vers, et une digression sur le Tartare de 14 vers. L'élégie suivante nous montre le même abus des lieux communs : ausujetd'uneconsultation demandée à Priape sur les moyens de se faire aimer, nous y entendons sur le pouvoir du temps et delà persévérance, sur la frivolité des serments, sur la venue rapide et les eflets de la vieillesse, sur la puissance de la poésie, des

(1) Kcrlio n'a pas manqué de s'en inspirer. Son élégie (I, 7) à Eucharis

Ne crains pas qu'à mes côlés lue autre......

en est une imitation continuelle.

amplificatioDs dont chacune est amenée par chacun des conseils du dieu. Nous voyons également un développement de 25 vers sur les bienfaits d'Osiris au milieu de l'élégie consacrée à Téloge de Messala et qui ne compte en tout que G4 vers.

. Ajoutez que souvent Tibullo cherche jusque dans son style un procédé d'amplification commode en répétant en tète de chacune des parties d'un développement celui des mots qui lui paraît le plus propre à l'étendre. S'il dit la protection accordée par Vénus aux amants audacieux, il énumère les services qu'elle rend, en commençant la phrase qui a rapport à chacun d'eux par le pronom démonstratif qui représente la déesse : Illafavel .., Hladocel.,. Illa viro coram (^/., 1,2 V. 17-22). S'il rappelle toute la série des pratiques auxquelles il a recouru pour obtenir la guérison de Délie, il présente au début de chacune le pronom qui le désigne lui même : Illç ego, quum,,, Ipseque ter circum,., Jpse pracuravi.,. Jpse ego', velalus filo,.. {EL, l, 5 v. 9-16). S'il veut expliquer tout ce on quoi un amant pauvre peut être utile à sa maîtresse, le mot pauper amène chaque point de Ténumération : Pauper eril prœslo,.. Pauper in anguslo... Pauper ad occuUos {EL, I, 5 v. 61-66J. S'il célèbre les bienfaits delà paix c'est le mot pax qui remplit le même office : Inlerea Pax arma colal... Pax aluil viles,,, Pace bidens vomerque vigent,,. {EL 1, 10 v. 47-52). La description des biens procurés par les champs et leurs dieux se développe sur le mot rus : Rura cano rurisnue dèos,.. Rura feruni,., Rvre lems.., Rurepuer.,, Rure eliam.., (EL, 11,1 v. ^7-66), et celle des mœurs qu'entraîne la rapine, sur le mot pricda : Prxda lamen,., Prœda feras,,, Pneda vago,., Prœdator cupit.., {El,, II, 3 V. 36-41), etc., etc.

De plus, il lui arrive fréquemment de ne pas se mettre en frais de rhétorique pour ménager la transition entre deux développements divers, entre la fin d'un lieu commun et la reprise de l'idée principale ; il lui suffit d'une simple conjonction comme interea, sed ou surtout al pour laquelle il semble avoir une certaine prédilection. La deu-

xième partie de Télégie 10 du livre I, quil a écrite aa moment de partir en expédition^ nous en fournit un exemple frappant : après avoir maudit les combats et regretté les temps anciens où, selon lui, on ne se battait pas, il passe à une invocation de ses dieux Lares, ai nobis œrato. Lares, puis à Téloge détaillé de la Paix, Inierea pax..„ puis à une description des querelles d'amoureux, élément nécessaire, paraît-il, de la vie en temps normal, al lasduus amar...,et enfin à une invocation de la bienfaisante déesse, at nobis, Pax aima.

Ses sujets sont d'ailleurs aussi peu variés que possible : la campagne et l'amour, voilà les deux objets de ses chants; et si par hasard les circonstances et les nécessités de sa situation l'obligent à consacrer quelque pièce au fils de son protecteur, alors même qu'il en profite pour s'eissayer un instant avec un ton plus grave sur une matière patriotique, il a soin de rentrer aussitôt dans le cadre de ses compositions ordinaires par une peinture des jeux champêtres, dont les présages annoncent la célébration prochaine, et par un retour sur lui-même et sur sa maîtresse.

Cependant ne nous plaignons pas de ce qu'il reste ainsi renfermé dans les limites du genre de poésie choisi par lui et de ce qu'il ne ressemble pas à « ce rimeur aux abois > dont parle Boilcau, qui, ne sachant se contenter de l'instrument que la Muse lui a mis en main, le dédaigne

Et, follement pompeux, dans sa verve indiscrète, entonne la trompette ^

Sans doute les réminiscences que nous rencontrons chez lui de Lucrèce, de Virgile et d'Horace nous paraissent affaiblies, et, chaque fois qu'il semble aborder un thème déjà traité par eux, nous ne retrouvons ni la vigueur de pensée du poète philosophe qui, marchant sur les traces d'Épicure, avait pris à cœur de combattre les superstitions

(1) Art. poét. Ch. II, v. 13-ii.

par l'étude raisonnée des forces de la nature, ni les fortes et majestueuses images qu'avaient évoquées le chantre de l'épopée nationale, ni le lyrisme de celui qui, sans s'égaler à Pindare» avait si bien senti et dit la toute-puissance de l'art. Mais tout cela, il ne l'a ni cherché ni voulu. Et devait-il le vouloir ? Poète élégiaque, n'a-t-il pas en somme entièrement rempli les conditions de l'élégie?

Des deux objets qui fournissent presque toute la matière de ses poèmes et qui s'y associent naturellement, puisque le goût pour la campagne s'accorde on ne peut mieux avec l'amour, le principal sans contredit est l'amour. Arrêtezvous néanmoins à considérer d'abord ses descriptions champêtres et voyez s'il n'y montre pas dans la perfection le sens de la vie des champs. Lorsqu'il expose la douce régularité de cette existence, les travaux qui assainissent le corps et l'esprit, les cérémonies célébrées en l'honneur des divinités rustiques dont on peut encore, comme au temps des ancêtres, solliciter la protection par de légères offirandes*; lorsque, dans un projet d'avenir, il se représente au milieu de son petit domaine, conduisant de sa main la charrue, prenant les soins d'un bon fermier et vivant avec Délie qui surveillera la vendange, comptera les brebis, s'amusera au babil des petits esclaves et diri^ géra la maison que Messala viendra parfois honorer de sa visite', n'avez-vous pas des scènes d'un naturel et d'un goût exquis ?

Etquant à Tamour, si d'autres, comme Virgile et Catulle, l'ont fait parler avec plus de fougue et d'emportement, qui donc en a tiré des accents plus doux et plus tendres? Qui, mieux que Tibulle, a dit les soupçons et les souffrances d'un amant inquiet ou trahi ? Qui a su donner une note plus délicate aux prières, aux reproches, au désir de s'humilier ? Comme à son manque d'affectation et d'étalage on reconnaît la sincérité des sentiments qu'il

(i) Élég. I, i V. 5 Bqq.

(î) Élég, I, 5 V. l9-3i. — Cf. Élég. I, iO v. 3944.

exprime et comme sa poésie surtout rend bien la mélancolie de son caractère ! Car ce poète qu'on a voulu souvent faire passer pour le chantre du plaisir est essentiellement mélancolique. La nature d'abord, puis les événements pé* niblcs du commencement de sa vie, tels que la mort de son père et la perte d'une partie de ses biens, puis les obstacles qui presque constamment contrarièrent ses amours avaient disposé, porté de plus en plus son *àme à la tristesse, et cette tendance, que nous signale Tode d'Horace, nous apparaît si vive que, même dans la période heureuse d'une passion satisfaite, nous ne l'entendons guère se laisser aller à chanter sa joie sans que viennent s'y mêler quelques pensées graves sur la vieillesse ou sur la mort. Aussi bien la poésie, en général, et tout particulièrement la poésie amoureuse ne perd-elle rien à se complaire dans la douleur plus que dans l'allégresse. Elle s'élève ainsi au-dessus des banalités des vers de la galanterie et court bien moins de risques de tomber dans le libertinage.

L'heureuse originalité que lui donne cette mélancolie ; une entière sincérité de pensée; une simplicité de sentiment que ne compliquent ni les rêves ardents ni les aspirations vagues ; la tendresse ' d'un cœur, quelque peu égoïste, à la vérité, mais qui se livre sans cesse avec une confiance que n'amoindrit jamais la triste expérience de la vie; une douceur de mœurs que prouvent et son goût pour la campagne et sa piété envers les dieux et l'idée qu'il se fait, malgré ses passions, du bonheur domestique \ de la fidélité dans l'amour conjugal ^ et de la sainteté de la pudeur^; une imagination gracieuse qui n'abuse ni des souvenirs mythologiques ni des allusions savantes ; un esprit aimable qui pour nous plaire semble n'avoir qu'à s'épan-

(1) Il se caraclériso lui-même par l'emploi fréquent du mot tener^ répété plus do vingt fois dans le livre 1.

(2) Élég. I, 5 V. lOsqq; 11. 2 v. 17-22.

(3) Klé(f. Il, 2v. 11.

(i) Klég. 1, 3 v. 83. .

cher devant nous : voilà ce que nous trouvons au fond dis sa poésie. Et la forme n'est pas moins remarquable. Son vocabulaire ne présente ni la recherche des archaïsmes i^i* celle des mots nouveaux \ et les particularités qu'on relève chez lui dans les formes grammaticales et syntaxiques, dans l'emploi des nombres ', des cas ', des modes et

(1) Fr TeufTcl qui a publié une dissertation De Catulli, TibulliyPropertii oocibus singularibua (Frib., 1872, in-8 de 60 p.) n'a relevé dans les deux premiers livres, à côté des deux noms grecs Herophile, Phyto (IJ, 5 V. 68) et des trois adjectifs -dénominatifs, Aquitanas (1. 7 y. 3),Tarbella (1, 7 V. 9), Marpeaia (II, 5 v. 67). que le seul relatif quotacumque dans leseosde quelque petit qu'il soit (11, 6 v. 54). Le panégyrique 4e Messala, qui peut-être n'est pas de lui, en présente un peu plus : auprès de noms propres et d'adjectifs dénominatifb au nombre de huit, on y voit l'adjectif composé inœquatum (v. 43) le verbe conflnditur (v. 173) et l'adverbe sejunctim (v. 103).

(2) Tibulle désigne parfois une chose au pluriel en joignant à un substantif singulier un adjectif comme multus et innumerus : c Multa iahella (I, 3, 28); denso dente (1, 9, 68); innumera ooe (11, 3, 45) », et il dit même, en parlant d'onfants et de jeunes gens pressant quelqu'un de leur foule compacte : i hunç puer^ hune juoenis turba circumterit arta (1, 2, 95) ». En revanche, il emploie le pluriel pour le singulier pius souvent que les autres poètes à propos non seulement des productions de la terre, des parties du corps, des noms de lieux, mais aussi des noms abstraits, <reditua pour reditum meum (I, 3, 13) » ; et si, comme beaucoup d'autres, il parle de lui-même à la première personne du pluriel, il lui arrive d'employer dans la même phrase los deux nombres à la foi^ :

• me noëtri pudet (I, 0, 48); Seu quid merui^ seu quid peccaoimus (II, 4, 45) ». ,

(3) Il remplace quelquefois par le génitif l'ablatif avec la préposition de :

• exigui hostia soli (I, \, 22)». — llconslruit avec le datif les verbfs intransittfs adoigilare, concuinbere^ insidere^ et les verbes qui marquent le mouvement comine/tfrre, inittere^ oenire: • adoigiUxre nepoti {\\y 5, 93), oeni dapibus Jestis (II, 1, 46) • ; il remplace par le datif le génitif du pronom dans ces phrases : « Fluit cui toga (I, 6, 40); in tenero stat tibi corde silex (1, 1. 64) •, et, ce qui est plus anormal, un génitif dépendant d'un nom : « magna intonsis gloria nifis (II, 1, 3i) ». — Il construit avec l'accusatif certains verbes qui passent pour intransitifs comme /urarCy sonare^ tacere^ tremere : « taceat monumenta (1, 7,57); quem tremeret (I, 7. 4) »; il donne aussi à des verbes simples un accusatif dont on ne se sert d'ordinaire qu'avec leurs composés : Jtebis me (I, 1,61) » ; et il emploie fréquemment le même cas dans le sens de

des temps i laissent à sa langue une correction et une pureté absolument dignes de la période classique de la littérature; sa phrase, presque toujours très courte, se comprend aisément: son style élégant est facile; sa versi-. fication *, agréable tant par la facture soignée de chacun

quant à avec les participes passés : • mors adoperta caput{\y 1, 70) ; Délia resoluta comas (I, 3, 31) i. — Il supprime volontiers les prépositions irif de, eoo devant Tablatif : a agria abdere(\\j 3, 68) ; cselo missus (1. 3, 90) ; carcere missua {\, 4, 32} ».

(1) 11 donne souvent à llnfinitif passé le sens du présent après les verbes docetf Juoaty pœniteU gestire^ optare, oelle, ctc : « timuisse decet (1, 2, 30) \Jlxi9se gestit (II, 1, 71) •, etc., et mêle même les deux temps : ^ juoat audire.,, tenuiase (\, \, àl^-Alà), Le même mélange a lieu pour rindicatif: « Pax altiii oites... pacebidens oomerqueoigent (1, 10,47) ». Dans les propositions au subjonctif il met parfois le présent pour Timparfait : « et faceret si non œra sonent (I, 8, H) y, 11 aime à supprimer la conjonction ut devant le subjonctif après les ver^s orare, perauadere, precarif sinere, etc. : « persuadet faciès. (I, 9, 69) ; precor maneas (\y 3, 83) ; rogat sis (I, 9, 84) » ; et il remplace le subjonctif par Timpératif avec les verbes qui marquent la prière ou l'avarti^sement : « parce precor (I, 8, 51) ; praemoneo oati parce (II, 5, 114) ». \,ts modes d*aiU leurs, dans les phrases i m pératives, sont assez souvent mêlés : « adsitis.., nec spernite (l, 1, 37) ». Enfin il fait suivre les verbes conJ\dere, docere, jurare, simulare, etc., d'un infinitif privé de son sujet : t juraoi

rediturum (II, 6, 13); simulât transire (I, 5, 73), et voire quand ce sujet n'est pas le même que celui du verl>e principal : « hœc negat (domlnam) esse domi (II, 6, 48) ».

(2) Dans rhexamétrc Tibulle apporte le plus grand soin à la variété des césures. Il se sert surtout de la pcnthémimère et en second lieu de Thephthémimére principale appuyée d*unc césure secondaire dans le premier hémistiche ; dans ce dernier cas, il est à noter qu*on trouve chez lui plus que chez les poètes contemporains la (orme d'hexamètre qui devint la plus agréable aux oreilles latines, celle qui à l'hephthémimètre comme principale césure réunit à la fois comme secondaire la trihémimère et la troisième trochaîque ; tandis qu'on ne rencontre ce genre de vers que

2 0|0 chez Lucrèce, 5 OiO chez Catulle, 6 OiO chez Virgile, 8 0/0 chez Ovide,

3 1/2 0/0 dans les trois premiers livres de Properce et 7 0/0 dans le quatrième, Tibulle le fournit dans la proportion remarquable de 15 0/0. — Il use peu des contractions et nous nv. trouvons chez lui qu'un exemple de synérése dans le vers 11, 1, 49: « Rure lecis cerno flores apis ingerit aloeo. • — Il n'abuse pas des élisions ; c'est, avec Ovide, celui des élégiaques qui s'en sert le moins : il n'en a qu'une au plus par 6 vers, tandis que

des deux vers de ses distiques que par leur concordance ; et rharmonie de ses morceaux, si douce, si continue que plus d'un critique français la compare à celle des vers de Racine et de Lamartine.

De tant de qualités sont résultées l'estime et l'admira-

Properce eo a une au moins par 4 vers et CatuUe une par 2 vers ; les siennes, comme ceUes <i'Ovide, portent de préférence sur lo premier temps faible alors que celles de Properce et de Catulle se font surtout sur lo deuxième temps fort. — Il n'emploie Iliiatus qu'avec une rare discrétion ; mais il a recours A fois au procédé qui consiste à allonger une finale brève sous la double influence du temps fort et do la césure, et il lui est arrivé une fois de former hiatus en allongeant une finale en m : • Et tantum venerata oirum hune aedula curet (I, 5, 33) ». — Il ne s'est permis qu'une fois de laisser une voyelle brève devant un mot commençant- par deux consonnes et ce mot est smaragdtis qui ne peut sans cela entrer dansunbexamétredactylique.— Quant àses fins d'hexamètres, elles présentent très peu d'exceptions aux règles classiques : il n'employait pas le vers spondaîque; il ne s^est servi qu'une seule fois d'un monosyllabe final (1, 4, 63) ; et Je citerai comme une rareté cette césure au 5* pied dans le vers I, 6, 1 : « Semper, ut inducar^ blandos offers mihi oultua. »

Dans le pentamètre il n'apporte pas moins de soin. Des quatre formes dont est susceptible lo commencement de ce vers (dact. et sp. ; 3 dact. ;

2 sp. ; sp. et dact.), c^cst la première et la meilleure qu'il lui donne 58 fois sur cent : r O pereant silox deflciantque canes {W, 3, 6) ». — En plus de la césure penthémimère, qui interrompt de rigueur les deux hémistiches, il osa 86 fois sur cent de la trihémimère (parfaite 59 fois et par tmèse 27 fois). - - L'élision proprement dite, sans être aussi rare que chez Ovide, ne se rencontre chez lui qu'une fois sur 11 vers, tandis qu'on en voit une par

3 y. 1/3 chez Catulle et par 8 v. i/± chez Properce. — 11 n'admet pas l'hiatus ; n'allonge aucune voyelle devant la césure sous l'influence du temps fort ; soit la règle de position pour la voyelle brève finale devant un mot commençant par deux consonnes (Ex., I, 5, 28 : Pro segetë spicaa) ; et n'emploie la diérèse que dans les composés de soluo et de coluo (Ex , 1, 7,3 : diMohienda deoa). — Enfin, sans y apporter l'exigence excessive d*Ovide, il fait dominer le dissyllabe à la fin du vers en n'y usant Jamais du monosyllable et en n'employant le trisyllable ou rhyportrisyllable qu'une fois sur 11, alors qu'on les voit chez Catulle 1 fois sur 3 vers.

1«68 deux vers du distique présentent d'ordinaire un parallélisme remarquable, le pentamètre expliquant, développant, affirmant la pensée de l'hexamètre ou quelquefois lui formant nettement opposition ainsi qu'on le voit dans 1, 1, 3l-â3 :

Tum vitula innumeros lustrabat cœsa Juvencos, Nu ne agna exigui est hoslia par va soli.

^6 LIVRE Ql'ATRlÈME. Cil. II, 9.

•tioQ que lui ont témoignées dans tous les temps les esprits même les plus sévères et les juges les plus compétents. 3ien qu'il ait moins de feu que Proporce, on lui a presque toujours décerné le premier rang parmi les élégiaques latins. € Il est plus tendre, plus délicat, dit La Harpe \ •c'est le poète du sentiment. Il est surtout, comme écrivain, supérieur à tous ses rivaux. Son style est d'une élégance •exquise, son goût est pur, sa composition irréprochable. II a un charme d'expression qu'aucune traduction ne peut rendre, et il ne peut être bien senti que par le cœur. Une harmonie délicieuse porte au fond de l'âme les impressions les plus douces : c'est le livre des amants. » Boileau, dans son art poétiqiie*, ne se prononce pas avec moins de netteté : lorsqu'il définit la plaintive élégie qui

.... peint des amants la joie et la Irislesse, FJalte, menace, irrite, apaise une maîtresse,

et Jqu'il ajoute,

Mais, pour bien exprimer ces caprices heureux,

C'est peu d'être poète, il faut être amoureux,

Cep^'ndant, pour que ce parallélisme par sa continuité n'engendre pas It monotonie, tantôt la proposition de riiexamélre déborde par un mot sur le pentamètre (1, t v. 63 sq. et 67 sq.), et tantôt celle du pentamètre commence dans la dernière partie de rticxamétre (1, 1 v. 23 sq. et 45 sq.). Slais jamais il n*y a d'enjambement d'un distique sur l'antre, si ce n'est dans le cas où soit un mot, soit un membre de phrase, formant opposition, t besoin d'èlrc détaché pour être mieux en vue, comme dans ces vers (11, 5,

Ut Messalinum celebrem, cum prsroia belli

Ante suos currus oppida necta feret,

Ipse gerens laurus.

Les périodes d'ailleurs peuvent comprendre deux, trois et quatre disUqaes sans qu'aucun enjambe sur le suivant et le poète, tout en pratiquant volontiers la période ternaire, les varie le plus possible. Il ne néglige, en un mot, aucune des ressources de son art, pas même celle de la répétition de mots donl il est question ci-dessus (p. i99i, pour produire d'un bout à Taulrc de ses morceaux l'harmonie capable de captiver l'oreille et ràroe da lecteur.

(1) Cours de Littér., k* partie, Liv. I, ch. 10, De l'Élégie et de la f)oésie erotique chez les anciens,

[;i) Art p.^ ch. II V. IVJ sqq.

il ne propose pas d'autre modèle que TibuUe à ceux des auteurs de son temps qui pratiquaient ce genre de poésie sans en avoir le sentiment ; non, leur dit-il.

Ce n'était pas jadis sur ce ton ridicule Qu*Amour dictait les vers que soupirait Tibulle.

Les contemporains du poète eux-mêmes et les écrivains latins, leurs successeurs, avaient rendu le même jugement: Ovide, son émule, non content de consacrer dans ses Tristes une élégie tout entière à sa mémoire, lui avait prédit ailleurs l'immortalité :

Donec erunt ignés arcusque Cupidinis arma, Discenlur numeri, culte Tibulle, tui *.

Tant que de ses feux et de son arc, Amour sera armé^ toujours, aimable Tibulle, on apprendra tes chants.

et Quintilien s'était rendu l'interprète de l'opinion des Romains en ces termes : « Dans l'élégie nous le disputons aussi aux Grecs : Tibulle me semble en ce genre l'auteur le plus pur et le plus élégant ; il en est toutefois qui lui préfèrent Properce. — Elegia qvLoque Grœcos provocamus^ cujus mihi lorsus alque elegans maxinie videLur aticlor Tibullus : sunl qui Properlium malinl. » *

(i) Amor., I, 15 V. 27-28.

(2) Inst. orat.j X, 1. — Vclléiiis Palcrculus cite aussi Tibulle comme parfait en son genre, « perfectissimi informa operis sui » (Hist. rom. Il, 36 S 3), et Maniai {Épigr., Vlll, 73, à Instantius) lui donne Tépithéte de mélodieux « arguti Tibutli ».

Pour la langue, le style cl la versification de Tibulle, outre les ouvrages déjà cités, voir : J. Streifinger, De Syntaxi Tibulliana, Wirccburgi, 188 f, diss. de 49 p. ; M. Hansen, De Tropia et flguris apud Tibullum, 1881, diss. de 50 p. ; II. T. Karsten, De Tib. elegiarum structura, \SS6, Mnemo8. XV. 2, p. 211236; H. Ibcr, De datioi usa Tibulliano, Marburg, 1888. — Dr. Boltzcnthal, De re metrica et de génère dicendi Alb. Tib,, Cûstrin, 1874, dissert de 17 p. ; Luc. Mueller, De Tib. arte metrica, dans la préf. de son éd. 1874 ; J. Mayer, Ueber den hiatus in den Eleg, der ri6., etc., Progr. Badwcis, 1901, 25 p. ; et passim F. Plessis, Traité de métrique grecque et latine, Paris, 1889.

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