CHAPITRE III
Properce.
I. Date de sa naissance «t de sa mort, son origine, son éducation et sm études. Sa liaison avec Cynthie; qui était-elle ?I^ portrait quil nous en t laissé. Persistance de son amour pour elle. Célébrité rapide. Chants nationaux entrepris pou avant de mourir. — 11. En combien de livres doit-on diviser ses élégies ? Longues discussions des savants à ce sujet. Autre question : comment Propercc, venant après Catulle, Gallas et Tibulle peut-il se vanter dinnover f — 111. Le livre I, le seul que Ton considère avec certitude comme ayant été publié par lui, se compose de vingt-deux pièces dont trois seulement ne se rapportent pas à Cyntbie. Analyse. — IV. Examen du livre Il formé de trente-quatre élégies. — V. Revue des vingt-cinq morceaux qae renferme le livre III. — VI. Le livre IV : dernières pièces ayant rapport à Cynthie, lettre d*Aréthu8e à Lycotas ; la grande élégie de Cornélia ; poèmes nationaux. — VII. Conclusion : défauts et qualités de Properce. Note sorsa langue et sur sa versification.
Properce que vous venez de voir cité par Quiatilien à C(')té de Tibulle et qui bien souvent, dans ces derniers temps surtout, a été inisen parallèle avec lui, doit d*an tant moins être séparé de lui dans nos études qu'il le suit immédiatement sur la liste des poètes élégiaques qu'Ovide a dressée par ordre chronologique dans l'élégie W du quatrième livre des Tristes.
De sa vie \ nous ne savons guère que ce qu'il nous a
(1) Pour la biographie de Properce, vuir : Volpi, en tète de son édition (1755): Barlh. id. (1777) ; Hertzberg, Qate/Jt. Prop.ch.l (1845). J. Cranstoun, en tète de sa traductiuu (1875) ; J. Davics, CaU Tib.and Prop. (1876); Postgate, en tcle dn ses sélect Eleg. (1881) ; F. Plessis, Et, sur Prop, p- 171-19:) ; tTi-'Hô ( 18Hi) ; (.. Boissier. Journal des saoants (1886) p. 189-
dit lui-même ; aussi ne la connaissoDs-nous que d'une manière très imparfaite.
Nous serions même dans l'ignorance de son prénom sans une citation d'un distique de lui faite par Donat S quia pris soin de désigner complètement Tauteur € Sexius Pr(h periius », et sans une mention identique donnée par un des manuscrits qui servent à établir l'anthologie latine, le Salmasianus*. Quant à Tappellation Aurelius etàTagnomen Naula, qui dans beaucoup d'éditions, accompagnent son nom, ils ne figurent dans plusieurs manuscrits que par suite d'une double erreur : Tune provient d*une contusion avec le nom de Prudence Aurelius Prudeniius et l'autre d'une mauvaise lecture du 38* vers de Télégie H, 24 où Ton a vu qtiamvis navila dives eras, au lieu de voir, comme il fallait, quamvis non ita dives eras.
La question de savoir où il naquit a été chaudement débattue et presque tous les éditeurs s'en sont occupés ; car neuf villes se sont disputé l'honneur d*avoir été son berceau : Ameria, Assisium, Fulginia, Hispellum, Mevania, Montefalchium, Perusia, Trebia et Vectonium. 11 faut, pour choisir entre elles, se rapporter aux détails des {trois passages où le poète se dit Ombrien '. On y reconnait en résumé : P que, celle des villes d'Ombrie qui est sa patrie a déjà une réputation dans le moment où il écrivait puisque, dans rélégie IV, l,il se fait prédire par Horus qu'il la rendra par son génie plus illustre encore :
Murus ab ingenio notior ille tuo.
2"* qu'elle est située « du côté où l'humide Mevania se voile de nuages au fond d'une plaine et où, l'été, le lac Ombrien épanche ses eaux attiédies » ;
(1) VitaVergil.l^.
d) No 10318 de Biblioth. nat., feuillet 137.
(3) Élég, I, 22, v. 1-3 et 9-10 ; IV, v. 61-66 ; IV, 1, y. lil-126.
510 LIVAE QLATAIÈMË. Cil. III, 1.
Qua nebulosa cavo rorat Mevania campo Et lacus seslivis intepet Umber aquis ;
Id. 123-124.
S^dans la région « la plus voisine de Pérouse et au-dessus d'une campagne très riche en terres grasses » ;
Si PerusiDa tibi....
Proxima subposilo coDtiugens Umbria campo. Me gienuit terris feriilis uberibus ;
4"* sur une hauteur escarpée dont oa voyait les constructions de la vallée :
Scandentes quisquis cerntt de vallibus
Scandentisque arcis consurgit vertice munis.
Or, ces détails ne peuvent, dans leur ensemble, s'appliquer ni à Fulginia (Foligno), ni à Montefalchium ( Montefalco), ni à Perusia (Pérouse), nt à Trebia (Trevi), nia Vectonium (Bettona). Araeria (Amelia) a eu pour elle Scaliger et Passerat ; mais son éloignement de Mevania et de Pérouse la met en dehors des conditions voulues. Mevania(Bcvagna), adoptée parla plupart des éditeurs français et ardemment défendue par un érudit originaire de cette ville, l'abbé F. Aiberti S dont l'argumentation réussit, je ne sais comment, à convaincre tout à fait Paldam ', se trouve dans une plaine ; et d'ailleurs Properce n'aurait pas dit en parlant de sa patrie « du côté de Mevania » s'il avait voulu désigner Mevania même. Restent en fin do compte Assisium (Assise) et Hispellum (Spello). Toutes les deux répondent à chacune des indications données par Properce ; il semble tout d'abord que Spello doive être
(1) Suooa raccolta d'opusc. scient, ejllol., Veû. 1768, p. 62-280. (!2) liôni. Emt.y p. 50.
préférée puisqu'elle jouissait certainement d'une prospéritéplus grande qu'Assise au temps d'Auguste ; aussi des édÎH teurs tels que Barthe, Burmann et celui de la coUectioni Lemaire n'ont- ils pas hésité à le faire diaprés l'avis anciennement et fortement exprimé par Thaddée Donnola i ;: mais on a trouvé à Assise et dans les environs de nom»^ breuses inscriptions portant les noms de Propertiusetde? Propertia ; on y a découvert également le monument fuaé-; raire du chevalier romain Passennus Paulus que deux^ lettres 'de Pline le Jeune ' nous désignent comme le concitoyen et le descendant de Properce ; il est donc probable,, et c'est la conclusion .à laquelle on s'arrête généralement aujourd'hui, qu'Assise fut la ville natale du poète ^. . En quelle année naquit-il et quand mourut-il? On;iepeut pas non plus établir ces dates exactement. D'après ce que nous lisons dans l'élégie des Tristes précédemment citée, il devait être plus jeune que Tibulle et plus âgé qu'Ovide, ce qui fixerait sa naissance entre les années 54 et 44 av. J. C. (700 et 710 de R.). D'autre part, ses œuvres, qui font parfois allusion aux événements politiques, n'en visent aucun qui soit postérieur au consulat de P. Cornélius Scipion de Tan 16-738 *. Il est ainsi permis de croire qu'il naquit en Tannée 47 ou 46 et qu'il mourut, sinon en Tannée 16, du moins très peu de temps après, à Vêige de trente ans environ.
Son père appartenait-il à la classe des chevaliers? Pour Tafflrmer, plusieurs ont allégué d'abord l'inscription funé-
(1) Thaddœi Donnolœ... de patria S. Prop... dissert., Foligno, 1629^ réimp. par Schurzfleisch, Vilcmbcrg, 1713. — On crut aussi, en ilti, avoir découvert à Spello l'inscription du tombeau de Propcrcc ; mais elle était l'œuvre d'un faussaire. Cf. Ilertzberg, t. I, Quœst. Prop. p. 4.
(2) EpisL, VI. 15, 1 et IX, 22, 1-2.
(3) Cependant M. R. Bonafous, dans sa thèse de doctorat De Sexti Prop.. cumoribus et poesi (189i in-8<», HO p.), donne la préférence à Spollo. — Cf. G. Urbini, La Patria di Properzio, studi e puicmichc, Torino, 1889.
(4) L'élégie IV, 11 a trait à la mort de Cornélie peu après i'èleotiun de Cornélius, consul avec L. Dumitius Ahenobarbus, et l'élégie lY, 6 aux jeux, quinquennaux célébrés par Auguste en mémoire de la victoire d'Actiuni.
raire concernant ce Passennus Paulus que Pline l'Ancien nonsdonne comme riche chevalier et de la race de Properce, pois la bulle d'or que portait Properce enfant. Mais Pas- ;8ennus Paulus, comme le prouve son nom, était passé par ^option d'une famille dans une autre, et le port de la bulle d'or, qui, au dire de Pline l'Ancien', en effet fut réservé aux enfants des chevaliers dans les premiers temps de Rome, n'était plus, de longue date déjà au temps -d'Auguste, leur privilège; cet ornement distinguait simplement les fils d'ingénus dos fils d'affranchis*. Le poète •d'ailleurs avouait assez volontiers qu'il ne devait son illustration qu'à lui-même, qu'il n'avait point d'illustres aïeux, iiec sanguine avUo nobilis {EUg. Il, 24-37), et qu'aucun des siens n avait remporté de glorieux triomphes dans les anciennes guerres de Rome,
iNuIIus et antiquo Marte triumphus avi.
Il, 34, 5d.
Son père néanmoins avait été riche, avait possédé de vastes propriétés que labouraient un grand nombre de taureaux; seulement une mort prématurée' le lui ravit dès ses premières années et lorsqu'eut lieu la répartition desterres aux vétérans après la bataille de Philippes, en 41, la confiscation d'une importante partie de ses biens, réduisit, nous dit-il, son héritage aux proportions d un modeste patrimoine.
Ossaque leglsti non illa aetale legenda Patris, et in tenues cogeris ipse Lares.
(1) HisU nat.^ xxxiii, 4.
{i) Macrob., Saturn., I, 6 ; Fcstus^ aux mots auream bullam.
(3) Quelques commentateurs reprochent à Properce comme une indignité réloge qu'il a fait d'Auguste; ils disent qu'il devait à la mémoire de son père le silence sur le triumvir, cause de cette mort. Mais nous ne voyons nulle part que le père de Propercc ait été une des victimes d'Octave et si le poète déplore de l'avoir perdu trop tôt, rien ne nous autorise à tirer de «es regrets une pareille conclusion.
Nam tua quum multi versarent rura juvenci, Abslulit excultas pertica Irislis opes.
Ce changement de fortune n'était pas tel que, lorsqu'il fut en âge d'aller étudier à Rome, il ne pût, fiiute de subsides, y être envoyé ou même y être accompagné par sa mère. Non pas que le séjour de la grande ville fût, à cette époque, absolument indispensable aux écoliers désireux de s'instruire; nous savons que certaines villes do province possédaient des professeurs de quelque valeur et qu'Orbilius, par exemple, un des maîtres d'Horace, avait longtemps enseigné à Bénévent; Assise, qui n'était pas une cité sans importance, ne devait pas manquer de moyens d'instruction. Il est probable cependant que, vu le^ avantages et la supériorité incontestables de Rome sous ce rapport, la mère de Properce l'y envoya ou l'y mena de bonne heure. Toujours est-il que, lorsqu'il eut atteint sa seizième année, ce fut devant elle qu'à la fête des Liboralia, détachant de son cou la bulle d'or, il quitta la robe prétexte pour prendre la toge virile, et qu'elle n'avait rien négligé jusque-là pour lui assurer les bienfaits d'une large et solide éducation K Elle lui avait mis en main la facilité de devenir avocat, s'il Teût voulu ; mais il ne sentait aucun goût pour les débats bruyants du forum qu'il jugeait déraisonnables; la poésie déjà l'attirait;
Mox ubi bulla rudi dimissa est aurea collo, Matris et ante deos libéra suinta toga,
Tum tibi pauca suo de carminé dictât Apollo, Et votât insano verba tonare foro.