‹ Histoire de la littérature latine au temps d'AugusteChapitre 24 sur 32 · LIVRE quatbi|;me. en. m, 3. 53Q · texte numérisé non relu

LIVRE quatbi|;me. en. m, 3. 53Q

ses vers majestueux et n'écrire plus que ce qu'une femme se plaît à lire, il se sent trop instruit par les chagrins et les larmes que lui a causés Cynthie pour no pas le mettre en garde contre les misères de resclavagc auquel les caresses d'une maîtresse ne manquent pas de soumettre un homme sans énergie.

L'élégie 10 (30 v.) montre la même expérience, mais sur un autre ton. 11 y rappelle à Gallus le plaisir qu'il a pris à être le témoin de ses ébats amoureux ; il s'arrête volontiers à en faire la description gracieuse et brûlante. Puis, pour lui témoigner sa reconnaissance d'un spectacle si agréable, il lui donne des conseils sur l'art d'aimer, conseils inspirés par les leçons de Cynthie et de l'Amour. Supporter la mauvaise humeur, ne jamais parler en maître, ne point garder non plus un silence boudeur, ne répondre aux demandes ni par un refus ni par de vaines paroles, éviter tout semblant de mépris blessant, montrer une soumission absolue et avoir un cœur toujours occupé d'elle, voilà ce qu'il faut, dit-il, pour rester heureux avec une maîtresse . Il serait facile de retrouver les mêmes conseils dans VArl d*aimer de Bernard et dans les fragments du poème d'André Chénier.

Dans l'élégie 11 (30 v. ), écrite à Cynthie partie à l'élégante station des eaux de Baïes, Properce, inquiet, lui demande, si elle se rappelle leurs nuits d'amour. 11 frémit à la pensée qu'elle puisse négliger ses tendres vers pour écouter, mollement couchée sur le rivage silencieux, les doux propos d'un autre amant. Mais, ce soupçon à peine émis, il s'en excuse. L'ardeur de sa tendresse justifie ses craintes. Cynthie n'est-elle pas pour lui patrie, famille, tout ? Et i\'a-t-il pas raison de souhaiter qu'elle quitte au plus vite ces lieux maudits, lieux corrupteurs où se per; dent la pudeur et la fidélité? — Les divers sentiments qu'il exprime ici sont si naturels et si bien dits qu'il était impossible quils ne fussent pas répétés : la question et la crainte du commencement se lisent dans la 8">^ élégie de Chénier :

Oui, cette longue route, et ces nouveaux séjours,

Je craignais. . . . mais enfin mes lettres, mes amours,

Ma mémoire partout sont tes chères compagnes.

Dis vrai : suis-je avec toi dans ces riches campagnes • . .

Où ... .

Et cette malédiction si vigoureusement lancée contre les stations thermales de la vie élégante, écueil éternel des vraies amours ;

Tu modo quam primum corruptas desere Baias ;

Multis ista dabant Htora dissidium, Litora, quse fuerant castis inimica puellis.

Ah I pereant Balte, crimen amoris, aquae !

a sa traduction dans cette périphrase de Bertin ;

0 bains de Spa, source impure et funeste. Puissent les vents et la flamme céleste Vous engloutir sous vos marbres rompus ! Aux tendres cœurs vous causez trop d'alarmes. Que d'amours vrais et de pudiques charmes, Dans leur saison, vos eaux ont corrompus!

Amours, I, élog. 10, v. 13-18.

D'après les deux pièces suivantes, il semble bien que les appréhensions de Properce étaient fondées et que Cynthie ne se fit point faute de le trahir en le délaissant. Nous ignorons le nom de l'ami à qui il a écrit l'élégie 12 (20 v.); mais celui-ci ayant attribué son long silence à son assiduité auprès de sa maîtresse, il lui répond que ce n'est point là malheureusement le motif de sa paresse ; il est seul, regrette le temps où il pouvait pleurer devant Cynthie ' et regrette aussi de l'aimer au point de ne pouvoir chercher de consolation dans les bras d'une autre. De même il

(!)CX André Chénier, Élég., III :

Mais pleurer est amer pour une bcHo absente,

11 nVst doux de pleurer qu'aux pieds de son amante.

commence Télégie 13 (36 y.), adressée à Gallus, par une plainte sur le délaissement dont il souffre. Il soupçonne son ami de ne vouloir voir dans ce fait qu'une délivrance ; car Gallus pendant longtemps a été on ne peut plus inconstant en amour ; « mais j'ai été témoin dernièrement, lui dit-il^ de tes ébats amoureux ; je sais aujourd'hui que tu es vraiment épris, etplus miséricordieux que toi, je te souhaite de n'être jamais trompé par celle que tu aimes et de trouver en elle tout ce qui pourra combler tes vœux :

Et quodcumque voles, una ait ista libi.

Cependant Cynthie, de retour à Rome, le reçoit de nouveau et, prompt à saisir le bonheur qui revient, il écrit au jeune Tullus, son opulent ami, dans l'élégie 14 (24 v.)* que toutes les richesses du monde ne sont rien auprèsdes délices d'une nuit accordée par elle. Car^

Nam quis divitiis adverso gaudet amore ?

Que servent les faveurs que nous fait la fortune Quand l'amour nous rend malheureux ? *

Et si Vénus apaisée lui sourit,il ne voit plus qu'avec dédain le trône des rois et les trésors d'Alcinoiis.

Bonheur éphémère et trompeur 1 Les événements veulent qu'ilquitte Rome. Il vient chez Cyhthie pour ^uidireadieu, et, loin de la trouver émue comme^le fut Calypso du départ d'Ulysse,il la voit tout occupée de sa toilette et des moyens de plaire à d'autres. L'élégie 15 (42 v.) est l'expression de la tristesse qu'il éprouve devant l'insensibilité qu'elle témoigne à son égard. Il lui oppose les exemples d'amour les plus fameux donnés par des femmes, puis il rengage à craindre d'éveiller le courroux des dieux par de nouveaux parjures. Il ne lui affirme pas moins son amour éternel

(l)Voir Appendice ccxcvi.

(2) QuinauU, Atys, Act. III, se. 1.

tout en lui rappelant avec autant d'amertume que de ten* dresse la perfidie de sa conduite. « Non, tant que. . . jamais ne me seront indifférents les yeux charmants qui m'ont rendu crédule à tant de serments trompeurs I Tu devais, jurais-tù,si tu devenais parjure, les arracher de tes propres mains, et maintenant tu oses les lever vers le m^estueux Soleil, tu ne trembles pas, consciente de ton crime I Qui donc te forçait à pâlir, à changer de couleur, à répandre à regret quelques larmes feintes ? Voilà ce qui m'a perdu et qui fera que mon exemple apprendra aux amants comme moi combien peu hélas I il faut croire aux caresses ! »

Mula prius. . . •

Qaamve mihi viles isli videantur ocelli,

Fer quoB saepe mihi crédita periidia est I Hos tu jurabas, si quid mentila fuisses,

Ut tibi supposilis exciderent manibus.

El contra magnum potes tios adtoUere Soiem,

Nec tremis admissae conscia nequitiae ?

Quis te rogebat mullos pallere colores,

Et fletum invitis ducere lumioibus ?

Quis ego uunc pereo, similes moniturus amantes :

0 nullis tutum credere blanditiis !

Bertin, s'adressant à Eucharis, a paraphrasé, presque traduit la plupart de ces vers :

Oui, malgré ton crime odieux, ,

Je ne saurai haïr les yeux, ....

Cent fols par eux, il m*en souvient, cruelle. Tu m*as juré de me garder la foi, Jusqu^au tombeau d'élre toujours à moi, El de mourir amoureuse et fidèle.

Tu voulais que ces yeux charmans Tout d'un coup délachés de leur double paupière, Punissent ton erreur, si jamais la première On le voyait changer el trahir les sermens.

Et tu peux les lever encore Vers ce ciel outragé qu'indignent les rigueurs I Et tu ne frémis pas d'armer ces dieux vengeurs

Que ton impunité trop longtemps déshonore ! Dis-moi, qui te forçait d*imiter la pâleur Et de meurtrir ton sein de tes ongles barbares ? Dis-moi, qui te forçait, dans ta feinte douleur, De répandre à regret quelques larmes avares ?

Fiez-vous donc, tristes amans»

Aux soupirs, aux faveurs, aux transports de vos belles ! Ah I croyez-moi, saisissez les instans

Qui vous sont accordés par elles :

11 n*est point d*amours éternelles, 11 n*est point de plaisirs constans.

Amours, II, 3, v. 35-36 ; 39-60.

C'est dans la même disposition d'esprit qu'a été composée l'élégie 16 (48 v.). Le poète y donne la parole à la porte de sa maîtresse et cette porte, après avoir regretté les honneurs qu'elle recevait jadis et s'être plainte des traitements indignes auxquels elle est en butte maintenant de la part des libertins qui ne la respectent plus, répète les vers langoureux qu'elle s'entend, malgré tout, adresser par u^ amant fidèle. L'amant, vous le pensez bien, n'est autre que lui-même, qui, couché des nuits entières sur le seuil, espère que sa faible voix, se glissant par une fente légère, ira toucher celle qu'il aime '. — On a supposé que ce morceau, dont le thème d'ailleurs est assez habituel aux élégiaques, ne concernerait pas Oynthie, qu'il aurait été écrit pour une autre avant la liaison de Properce avec elle, mais que^ lors de la publication de son livre, ne sachant où le placer, il l'aurait mis, en apportant peut-être quelque modification à la rédaction primitive, dans un endroit pouvant corres* pondre au moment où la porte deCynthie lui avait été fermée. Je ne vois pas l'absolue nécessité de cette supposition et puisqu'on admet que l'auteur a donné au poème une place convenant à une phase de sa liaison avec Cynthie, pourquoi ne Taurait-il pas écrit à Toccasion de Cynthie elle-même ?

(1) Voir Appendice ccxcvii.

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L'élégie 17 (28 v.) date de l'époque du voyage entrepris par lui à la suite des rigueurs qu'elle lui avait fait subir.U regrette de s'être laissé aller à ce départ et trouve qu'il eût mieux valu supporter les dédains d'une maîtresse qui,malgré ses rigueurs, est douée des plus rares qualités, que de souffrir les fureurs des vents et des flots, que d'errer loin d'elle sur des rivages inconnus. Si encore il avait pu mourir à Rome, elle eût pleuré sans nul doute sur ses cendres \ Qu'elle fasse du moins des vœux pour lui, et que les nymphes de la mer, si jamais l'Amour a touché leur cœur, loi viennent en aide I

L'élégie 18 (32 v.) continue ses plaintes. Dans les lieux solitairesoù il vit désormais redisant ses douleurs secrètes, il se demande la cause de son infortune, celle des dédains de Cynthie. Peut-il être accusé d*avoir reçu dans sa demeure une autre amante? Une telle vengeance lui aurait été permise après tant de cruauté; mais il ne veut pas mériter sa haine. Est-il soupçonné d'inconstance à cause d'un excès de timidité? Mais il n'est timide que par soumission à sa superbe maîtresse. Et, loin d'elle, les arbres sur lesquels il grave son nom tant aimé, les rochers et les forêts dont les échos répètent sans cesse le même nom, sont témoins de Tardeur de son amour.

L'élégie 19 (26 v.), adressée à Cynthie, est sans doute écrite des mêmes lieux. Ce que Properce craint le plus dans son abandon, ce n'est point de mourir, c'est d'être oublié par elle après qu'il sera mort. Quant à lui, même lorsqu'il aura franchi le rivage du Styx, son cœur restera le même, et s'il rencontre les beaufés célèbres de l'antique llion, elles ne seront rien pour lui comparées aux grâces de celle à qui il appartient pour Téternité. Mais pourquoi, implore-t-il, tandis qu'il en est temps encore, ne point

(1) Cf. Le Brun Pindarc, Od. V, 17 :

Au muins si je pouvais descendre,

Couvert de tes baisers, dans la nuit du tombeau !

Si tes pleurs arrosaient ma cendre t

goûter la félicité d'une tendresse mutuelle ; jamais amour n'est de trop longue durée !

Non satis est ulio tempore longus amor !

Tel est le cri qui termine» dans le livre I, les élégies concernant Cynthie.

Il est bien encore question d'amour dans la pièce 20 (52 y.); na&is aucune allusion n y est faite par le poète à SCS propres sentiments. Il s'adresse à son ami Gallus qui, parait-il, s'était épris d'uQ jeune adolescent dont le nom et la beauté rappelaient le jeune ami d'Hercule. Il lui recommande de bien veiller sur lui afin de ne point le perdre comme ce héros perdit Hylas, et pour lui prouver combien l'amour sans la prudence est exposé aux coups de la Fortune,

Saepe imprudent! fortuna occurrit amanti,

il lui donne le récit mythologique de la mort d'Hylas» entraîné par les Dryades dans les eaux de l'Ascanius au grand désespoir d'Hercule. Cette narration poétique a tenté, chez nous, André Chénier et Parny qui l'ont répétée, l'un dans une idylle dédiée au chevalier de Pange, l'autre dans le poème intitulé la Journée champêtre.

Quant aux deux derniers morceaux, ils sont très courts (10 y. chacun). La pièce 21 a rapport à la mort d'un parent de Pro perce du nom de Gallus et qu'il ne faut pas confondre avec l'ami à qui il dédiait, comme nous venons de le voir, un certain nombre d'élégies. Il y fait parler l'ombre de ce parent qui rappelle qu'après avoir survécu à la bataille et aux massacres de Pérouse, il est tombé sous les coups de mains criminelles, et qui invite quiconque découvrira ses ossements dispersés à les recueillir avec soin.

La pièce 22 sert de suscription au livre tout entier et, contrairement aux deux précédentes qui peuvent avoir été

composées n'importe quand, aété certainement écriteaprès toutes les autres ; elle est, comme l'élégie 1 qui sert de préface, dédiée à Tullus. Celui-ci est censé avoir par amitié' demandé à l'auteur des renseignements sur son pays d'origine et la réponse qui lui est faite nous les fournit *.

Vous voyez combien est faible la place laissée dans tout ce livre aux pièces étrangères à Gynthie; nous pourrons faire encore la même remarque au sujet du livre 11. Mais une chose qui nous, frappe tout particulièrement dans le premier, c'est le soin apporté à la composition et le caractère de perfection artistique qu'il serait difficile de reconnaître à aucun des trois autres. Aussi la plupart des critiques déclarent-ils ' qu'en le considérant dans son ensemble ils le préfèrent à tous. Non pas qu'il renferme les plus beaux vers et les pensées les plus vigoureuses de l'œuvre entière ; mais le travail général en est plus achevé, plus heureux. Voilà sans doute le motif qui porte plusieurs d'entre eux à croire que les livres II et III n'ont été publiés qu'après la mort de Properce, comme le livre IV, sans qu'il eût pris le temps de les achever complètement. Mais il est possible aussi qu'ils aient subi, après une publication faite par lui-même, par suite de copies maladroites, une certaine déformation. Nous ne pouvons en tout cas les apprécier que dans l'état oCl ils se présentent à nous.

Le livre II est le plus volumineux des quatre. D'après L'énumération vulgaire, puisque nous ne tenons compte

(1) Voir page 511.

(2) Voir Mutiro, The Journ. of PhilqL, vol., IV, n» 11, p. 28 ; F. Plcssis, Et. s. Prop. p. âl^i. Cf. U. Bonafous, De S. Prop, amoribus et poesi, p. o.i.

ai de l'hypothèse de Lachmann qui le dédouble, ni dos pro> positions de quelques savants qui d'une seule élégie voudraient parfois en faire deux et même trois, il se compose de trente-quatre pièces. Quinze (5, 6, 7, 9, 11, 15, 16, 18, 19, 20, 21, 26, 29, 32 et 33) sont adressées par le poète directement à sa maîtresse pour lui parler d'elle et de luimême. Quinze (1, 2, 3, 4, 8, 12, 13, 14, 17, 24, 25, 27, 28, 30 et 34), sans être dédiées à Cynthie, sont écrites sur elle ou à propos d'elle. Deux autres (22 et 23) parlent de la préférence adonner au libertinage plutôt qu'à l'amour ; mais, bien que le nom de la femme aimée n'y soit pas prononcé, on sent que la thèse qui y est soutenue provient de quelque dépit conçu contre elle. Et deux seulement (30 et 31) traitent de sujets étrangers à l'amour ; encore le nom de Gynthie figure- t-il dans la première et c'est à elle qu'est dédiée la seconde.

1. (78 V.). — Cette élégie 1, dédiée à Mécène, sert de préface au livre et montre combien les poésies qui avaient précédé avaient déjà rendu Properce célèbre, puisqu'il peut déjà parler'à Tintime conseiller d'Auguste sur le ton d'un poète à qui l'on aurait demandé de célébrer la gloire du maître. On m'accuse, lui dit-il, de ne chanter que l'amour, mais c'est l'amour, c'est la beauté de celle que j'aime qui m'inspire mes vers ; quoi qu'elle fasse ou dise, un rien me fournit alors matière à un long poème, à toute une Iliade ' (v. 1-16). Si les Muses m'avaient fait poète

(1) Aodré Chéniera imité tout ce passage (Êlég., VIII) : Pourquoi de mes loisirs accuser la langueur ? Pourquoi vers des lauriers aiguilloDoer mon cœur ?... Ai-jc connu jamais ces noms brillant de gloire, Sur qui tu viens sans cesbC arrêter ma mémoire ?... Si je chante Camille, alors, écoute, voi, Les vers pour la chanter naissent autour de moi.... Tout pour elle a des vers ! ils me viennent sans peine. Doux comme sou parler, doux comme son haleine ; Quoi qu'elle Tasse ou dise, un mot, un geste heureux Demande un gros volume à mes vers amoureux.... £llc me fait chanter, amoureuse Néoade, Des combats de Paphos une longue Iliade.

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épique, Mécène, je ne demanderais ni à la mythologie nia rhistoire ancienne le sujet de mes chants ; les exploits et l'empire d'Auguste, voilà ce queje dirais en y mêlant ton nom. (V. 17-38). Mais les vers majestueux ne conviennent pas à mon génie; chacun doit fixer sa carrière dans l'art qui lui est propre

Qua pote quisque, in ea conierat arte diem

«t ma gloire à moi sera d'aimer toi^^jours jusqu'à ma mort (V. 39-56). Car l'amour n'est pas un mal qui puisse» comme les blessures de Philoctète ou d'Androgée, recevoir d'une main experte quelque soulagement, il repousse tout remède et ressemble aux supplices sans fin de Tantale et de Prométhée (v. 1-57). Et si un jour. Mécène, le hasard te conduit près de mon tombeau, jette sur ma cendre muette, avec une larme, ce mot de regret : c Infortuné, voilà le sort que lui fit un cruel amour I »

Iluic misero fatum dura puella fuit (v. 71-78)

On a si vivement incriminé la composition de ce morceau <iu'on a voulu en faire deux élégies distinctes ; sans cela, disait-oû, la pièce se trouve composée de deux parties qui ne s'accordent pas : l'uneCv. 1-57) où le poète se déclare avec fierté le chantre de l'amour, l'autre dont le ton est larmoyant et lugubre. La transition, à la vérité, n'est pas habilement ménagée, mais c'est là chez Properce un défaut ordinaire, il ne passe que trop souvent d'une pensée à une autre sans y préparer le lecteur. 11 ne s'ensuit nullement néanmoins que les pensées ne se rattachent pas l'une à l'autre. Amené à dire qu'il aimera jusqu'à la mort, cette idée de la mort abat soudain sa fierté et produit naturellement la tristesse et les lamentations de la fin de son poème.

Oa lui a fait encore un autre reproche : la flatterie adresséeà Auguste manquerait d'élégance etdedignité.Elle

n'est cependant pas plus fautive au point de vue moral qu'au point de vue littéraire. Les souvenirs historiques qui y sont rappelés sont choisis avec goût, les vers ont la ferme ampleur et la sonorité qui conviennent au panégyrique ; et, d'autre part, s'il vante l'œuvre d'Auguste, il ne dissimule en aucune façon le sentiment que lui inspirent les ruines causées par les guerres civiles : soit qu*il montre € les foyers renversés de l'antique Étrurie t^,

Ëversosque focos antiquae gcntis Etruscs,

soit que, mentionnant les batailles de Mode ne et de Philippes, il les appelle c bûchers des citoyens »,

Nam quoties Mutioam aut, civilia busta, Philippos,

il y a, ce me semble, dans l'expression de tels regrets, assez de grandeur et de mélancolie pour répandre dans tout ce passage la preuve de son indépendance et de sa sincérité.

2. (16 V.) — La préface une foisprésentée, son premier soin est de nous faire le portrait de celle dont il est redevenu l'esclave. 11 la dépeint comme supérieure en beauté aux déesses les plus majestueuses, et souhaite que la vieillesse ne porte jamais atteinte à ses charmes, dût-elle vivre autant que la sibylle de Cumes.

3. (54 V.) — Cette pièce est comme le développement de la précédente. Rien ne lui sert, dit-il, d'avoir voulu un moment se vanter d'être libre et sa passion ne peut être arrachée de son cœur; car ce n'est pas seulement la beauté de Cynthie qui l'attache à elle, c'est aussi son esprit, son talent dans les arts les plus variés. Tant de dons célestes la rendraient digne du maître des dieux et expliquent l'admiration qu'a pour elle la jeunesse romaine. Il comprend maintenant * comment une femme a pu causer la guerre

(1) Les vers 35^ :

Olim mirabar, quod tanti ad Pergama bclli

Europse atquc Asiœ causa puella fuit :

Nuncr, Pari, tu sapiens,.... etc.

546 UVHH QUATRIÈXE. CU. tll, i.

deTroie. II croit que, pour effacer tous les chefs-d'œuvre de l'aotiquité, il suffirait à un peintre de reprèsenterC^nthie, et il fait vœu, mainteQaDtque l'Amour lui a donné, comme le laboureur au taureau, l'habitude du joug, de toujours obéir aux caprices do sa maîtresse.

.4. (2'2v.) — Tourments qu'impose le joug d'une maîtresse, impossibilité de remédier aux coups que porte l'amour, et avantage qu'il y aurait à préférer un jeune adolescent à une amante, l'ami étant toujours de composition plus facile que l'amante, tel est le thème de cette élégie.

5, (30 V.) — Properce se révolte contre Cynthie dont la conduite devient la fable de Rome'. Il la menace de se venger en transportant sur une autre, qui témoignerait plus do tidélité, la célébrité que donnent ses vers'. Ne saurait-il pas vraiment secouer un joug qui lui deviendrait odieux? Lus êtres les plus faibles d'ailleurs portent en eux leurs moyens de défense ; pas n'est besoin au poète de briser les portes, de meurtrir les chairs de sa maitrL'sse; il lui suffit, pour la punir, d'écrire un vers qui marque, ;\

ont ili imités par Ftcrnard (Poésies ilioeraea) :

yuBHil je voyais Paria, Achille, Hector 1.» Gri'ce en deuil et l'^rgame fumante, ijuels fous ! disais-Je : Homère, qui les chante, ï.»t plus fuu qu'eux... Je n'aimais point encor. J'aime, et Je sens qu'une beauté trop cbèrc Dr ces rureuni peut* verser le poison ; J'approuve tout : rien n'est Leau comme Homère, Atriile fU juste, et l'Âris a raison.

<ll Voir Apiiendiee ccucvin, |2) et. Dtrliu, Amours, H, Élég. 3 ;

Oui, tout Paris sait ta noirceur,

Tuul Paris sait ta perDdic

il- iMiijps mr% ters, ingrate, je t'oublie ; Le désespoir t'arrache de mon cieur.

Une autre au rang de ma maitresse Va monter le front ceint d'un immortel feston ; Lue autre jouira du glurieui renom

IJue t'avait promis ma tendresM....

côté de la puissance de sa beauté, le peu de consistance de sa parole,

GyDthia forma potens, Cyuthia verba levis ;

et» si peu de soin qu'elle prenne du qu'en dira-t-on, ce mot à jamais ineffaçable imprimera sur son front la pâleur du remords.

6. (42 V.) — 11 se plaint du grand nombre d'amis et de prétendus parents dont s'entoure Cynthie sans prendre garde aux soupçons, aux alarmes qui le tourmentent, lui dont un rien, une caresse à un enfant au berceau, un baiser de mère ou de sœur éveille la jalousie*. Après avoir rappelé les sentiments farouches qu'excitel'amour et lui avoir mis, par contre» sous les yeux de grands exemples de fidélité, il regrette que la déesse de la Pudeur reçoive à Rome si peu d'honneur et que la corruption des mœurs s'accroisse de jour en jour. Il sait bien qu'au milieu d'une telle dépravation, les gardiens, les verroux ne répondent de rien et que seule la honte du vice est pour une femme la sauvegarde de sa vertu *. C'est là-dessus qu'il doit compter avec elle. Quant à lui, ni épouse, ni maîtresse ne le détachera jamais de celle qui lui est tout à la fois une maîtresse et une épouse.

7. (20 V.) — La loi qui infligeait des peines aux célibataires venant d'être abrogée, il invite Cynthie à se réjouir avec lui d'une décision qui délivre leur amour d'un grand souci. A la gloire de donner des flls à la patrie, il pré-

(1) Bertin (Amours, I, Élég. 15j, a presque traduit :

Pardonne, o ma jeune nnaîtresse, Mon cœur s'iuquiéle aisément....

D'un enfant au berceau l'innocente caresse. Un baiser de ta sœur, alarme ma tendresse

Et désespère ton amant

(t) On peut rapprocher de ce passage les paroles d'Ariete dans V École des Maris, de Molière, Act. 1, se. !2 :

Et les soins déÛans, les verroux et les grilles Ne font pas la vertu des femmes et des filles. C'est l'honneur qui les doit tenir dans le devoir, Non la sévérité que nous leur fesons voir.

fère celle que lui assurent les vers qui célèbrent sa maîtresse.

8. (40 V.) — Gynthie vient de se livrer à un autre et un ami lui conseille de ne pas pleurer ! Comme s'il pouvait supporter sans gémir la pensée de cet autre qui la pos* séde I ^ En insultant à sa fidélité» veut-elle donc sa mort? Eh bien oui! il mourra» et elle viendra fouler aux pieds ses cendres. Ou» plutôt» il faut qu'elle meure avec lui» dût-il y perdre l'honneur de son nom. Puis» ce transport de fureur tombant» il se souvient de la colère d'Achille qui sacrifia le salut des Grecs à Briséis tant qu'elle ne lui fut pas rendue et il se demande comment on peut s'étonner qu'il soit vaincu par l'Amour» lui qui n'a ni la valeur ni les armes d'Achille.

9. (52v.) — Il reproche à Cynthie son inconstance à laquelle il oppose l'exemplaire fidélité de femmes célébrées par la poésie. Il s'indigne en pensant qu'elle ne l'épargne même pas peut-être dans les propos tenus à l'autre» lui rappelle les prières qu'il adressait aux dieux pendant qu'elle était malade, alors que ce rival ne s'inquiétait guère d'elle» et gémit sur la mobilité des femmes» plus légères assurément que les feuilles qu'emporte le vent d'automne. Il n'a plus, dit-il, qu'à mourir de son amour. Car, malgré tant de trahison, il lui restera fidèle. Il ne fait qu'un vœu, c'est que son rival devienne marbre dans la plus grandeardeurdeses feux; mais s'il pouvait, comme EtéocleetPolynice jadis devant Jocaste, se battre avec lui devant Cynthie, il serait trop heureux de mourir en le tuant.

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