‹ Histoire de la littérature latine au temps d'AugusteChapitre 25 sur 32 · V.) — Cette pièce est celle dont j'ai parlé à propos · texte numérisé non relu

V.) — Cette pièce est celle dont j'ai parlé à propos

(1) Encore un passage presque traduit par Berlin {AmourSy II, él. 9) :

Je perds la motlic de moi-même, Et tu me défends de pleurer !

Ami, qui pourrait endurer Mon infortune et ma douleur extrême ?

In autre, ù ciel ! de bonheur éperdu, Contre son cœur pressera lUnfldéle !

Un autre

de Lachmann qui en veut faire la préface de ce qu'il considère comme le troisième livre. La composition d'ailleurs n'en est pas irréprochable : les idées (v. 7-8) n'y ont pas toujours la suite qu'on voudrait et de plus il y a répétition de certaines expressions (v. 5-6 et 11-12), de sorte que les commentateurs ont été tentés d'y constater plusieurs interpolations '. Properco y témoigne l'intention d'entreprendre des chants d'un ton plus élevé et se promet, si les forces lui manquent, la gloire du moins de l'avoir osé'. Déjà il montre le Parthe effrayé, l'Inde courbant la tête, l'Arabie tremblante. Il désire pouvoir dans ses vers suivre un jour Auguste vainqueur jusqu'aux extrémités de la terre. En attendant, il ne peut que déposer, comme cela se fait pour les dieux, un faible encens sur un modeste autel, car sa muse légère ignore encore les sources où puisait le poète d'Ascra.

11. (6 V.) — Le morceau est si court que la plupart des critiques y ont vu un fragment, une conclusion d'élégie plutôt q'une élégie entière. D'autres, au contraire, comme Hertzberg', trouvent dans ces trois distiques nerveux l'intention de donner plus de force à la pensée par la brièveté même du développement. Il est de fait q ue, dans une heure d'emportement, le poète y signifie, en termes énergiques, à sa maîtresse qu'il ne s'inquiétera plus de la louer, et lui fait entrevoir la tombe qui la renfermera tout entière, elle et ses talents, sans que personne, en passant près de ses cendres, dise rien d'elle.

12. (24 V.) — Ici Properce nous place devant un portrait del'amouret nous en explique les attributs. C'est un enfant ailé, armé de flèches : son âge marque l'imprévoyance; ses ailes, la mobilité ; ses armes, les blessures qu'il fait et

(1) Heimrcich, Quaest. Prop., p. 29; CarulU, Prop., Cynth., p. 106; K. Weber, Qtxœst. Prop.» p. 28-30.

(2) Cf. La Fontaine {Dédicace des Fables) :

Et si de t'agréer je n'emporte le prix, ■ J'aurai du moins l'honneur do l'avoir entrepris.

(3) Tom. 1, Quœst. p. 87 et tom. Il, p. 124.

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auxquelIesDulmortcIn'échappe. Hélas I gémit-il alors en s'adressant à rAmour lui-même, pourquoi, malgré tes ailes, t'attacher sans cesse après moi ; pourquoi de tes flèches vouloir anéantir celui qui célébra ton empire et fait ta gloire en chaotant la beauté de Cynthie ? *

Les diverses pensées, bien liées entre elles, de cette gracieuse élégie se retrouvent chez beaucoup de nos poètes. La Motte Houdart a expliqué à peu près de la même manière les attributs de l'Amour :

Enfant, de la raison il mécoonalt la voix ; Nu, la sage pudeur lui dicte en vain ses lois ; En mille égaremens, aveugle, il nous entraîne; Ses flèches, son flambeau, Taiinent pour notre peine ; Et sur son dos enfin ce plumage mouvant Nous dit que sa faveur se change au moindre vent.

Églog. XVL

Le Brun a dit aussi :

Le premier qui donna des ailes à 1* Amour Peignit biiîn de ce dieu la fatale inconstance.

Élég. ni, 6.

Le joli vers sur la puissance universelle de l'amour,

Necquisquam ex illo vulnere sanus abit

a été rendu avec force par Voltaire dans cette inscription pour une statue du jeune dieu :

Qui que lu sois, voici ton maître ; Il Test, le fut ou le doit être.

Poés. mêLy XI.

et l'apostrophe finale par laquelle Properce lui demande qui pourra le chanter aussi bien, s'il meurt de ses coups ;

Quam si perdideris, quis erit, qui talia canlet ? (i) Voir Appendice ccxcix.

a été répétée par Le Brun dans une question semblable à Vénus :

Quel autre, si je meurs, soupirant Télégie, Saura peindre ta gloire aux champs de la Phrygie?

Élég. IV, 6.

13. (58 V.) — Voici, par contre, une composition où la suite des idées^ quelque bonnes qu'elles soient, n'est pas toujours assez marquée. Properce explique d'abord que l'amour a été le seul mobile de sa poésie et que, s'il recherche une gloire, c'est celle d'écrire des vers auxquels Cynthie prête une oreille attentive, (v. 1-17). Il fait connaître ensuite à sa maîtresse le genre de funérailles qu'il désire avoir i : ni pompe, ni magnificence ; pour tout cortège, ses élégies et Cynthie elle-même qui, après un dernier baiser sur ses lèvres glacées, lui rendra les derniers honneurs, prendra soin de ses cendres et fera graver sur son tombeau rinscription qui, en attestant sa fidélité à un seul amour» consacrera sa célébrité. 11 souhaite aussi qu'elle vienne en mourant s'unir àses restes et que jusque-là elle respecte toujours sa mémoire, les morts n'étant pas insensibles aux injures (v. 18-42). Puis il regrcttede n'avoir pas perdu la vie de bonne heure ; car on ne doit pas tenir à un souffle si précaire et Nestor eut à déplorer sa trop longue vieillesse (v. 43-50). Il revient alors aux visites dont Cynthie honorera sa tombe ; il compare le culte, bien permis, qu'elle lui rendra à celui que rendit Vénus à son cher Adonis et s'apitoie sur le silence auquel, malgré cet appel si cher, ses mânes seront condamnés (v. 51-58). — D'aucuns ont prétendu qu'il fallait couper cette élégie après le vers 17, et d'autres, plus nombreux encore, après le vers 42, de sorte que de cette seule pièce ils font deux et parfois trois morceaux distincts. Je ne vois guère le motif qui nécessi-

(1) Ce passage a peut-être iDspirc Parny dans celui de ses morceaux qu*il a intitulé: Ma mortyCi aussi André Chénier dans l'élégie Vil adressée à ses amis. — Voir Appendice ccc.

teraitia première coupure ; car enfin iln*est pas choquant d'entendre le poète exprimer le vœu que ses vers et Cyntliie forment tout son cortège funéraire après qu'il vient de dire qu'il a fait reposer en eux et en elle toute la gloire de sa vie. Bien que la transition ne soit pas suffisamment ménagée, les deux idées s'accordent. Maisj'avoue qu'après le vers 42 il y a une solution de continuité dans la pensée. Seulement, faut-il y reconnaître autre chose qu'une de ces fautes de composition dont on ne peut pas dire qu'il soit exempt ? Je ne le pense pas.

14. (32 V.)— Dans un véritable chant de triomphe. Properce célèbre une nuit que vient de lui accorder Cynthie. 11 compare ses transports de bonheur à ceux que durent éprouver après le succès de leurs plus grands efforts les plus fameux héros de l'antiquité ; encore une joie pareille et il serait dieu I *. De cette victoire, due au dédain qu'il a eu l'habileté de feindre envers Cynthie, il est plus fier que de tous les lauriers cueillis chez les Parthes'; et il lui jure de mourir devant sa porte si jamais il commet une faute capable de motiver sa disgrâce.

15. (54 V.) — 11 décrit avec enchantement les délices de cette nuit voluptueuse' et supplie son amante de lui en accorder encore de semblables. «Ah ! s'écrie-t-il alors en faisant allusion, croit-on, à Antoine, puisqu'il parle d'Actium, si tous les mortels ne vivaient que pour aimer ainsi, Rome n'aurait pas à pleurer la perte dans les combats sanglants d'un si grand nombre de ses fils! Nous du moins.

(1) Cf. Dorât, Baiser x\i\i^ V Immortalité :

encore une caresse

El je deviens immortel dans tes bras.

(2) Cf. cette stancc de Malherbe :

J'honore tant la palme acquise en cette guerre, Que si, victorieux des deux bouts de la terre, J'avais mille lauriers de ma gloire témoins, Je les priserais moins.

(3) Le Brun (Kl. I, A) et Parny (Liv. II, Souoenir) ont présenté des peintures d'une nuit d'amour qui rappellent celle du poète latin.

dans nos ivresses, nous n'offensons aucun dieu. Prolonge, ô ma bien-aimée, prolonge ces plaisirs de la vie. Tous les baisers possibles seraient encore peu ; songe qu'à notre ardeur d'aujourd'hui demain peut mettre fin ' :>. Sainte- Beuve se plaisait à citer cette élégie qu'il appréciait beaucoup et l'on a rapproché non sans raison ce vers si expressif

OiDDia si dederis oscula, pauca dabis,

du passage si souvent cité de Catulle

Da mihi basia mille, deinde centum ; Dein mille altéra... etc. *

16. (56 V.) — Le préteur d'Illyrie, dont il a été question dans le livre I, vient de revenir avec beaucoup d*or etCynthie, depuis sept jours, vit chez elle avec lui. Le malheureux poète, qui ne peut lutter contre tant d'opulence, se désespère. Il maudit le retour de Tun et la cupidité de l'autre, en vient à désirer que Cynthie ruine au plus tôt cet être odieux pour le renvoyer ensuite vers une autre Illyrie, gémit sur les effets corrupteurs du précieux métal et sur l'inconstance des femmes. Il sent bien ncaumoins que la souffrance d'un tel affront ne le guérira pas de son amour : la conduite d'Antoine à Actium lui montre assez jusqu'à quelle honte peut mener la passion. Mais il fait des vœux pour l'anéantissement des richesses du préteur et il menace Cynthie du courroux de Jupiter qui, ayant connu l'amour, lui aussi, punit les amants perfides.

17 (18 V.) — Après plusieurs promesses d'une nuit d'amour non réalisées. Properce, évincé,se lamente d'être seul sur sa couche, do souffrir un supplice semblable à celui de Tantale.

(i) Cf. Berlin (Amours^ 3. ÉI. 4) :

Jouissons^ nous mortels, profltons du monicot : Qui sait hélas ! demaio si nous serons encore ?

(2) Cat. Carm. V v. 7 sq. Cf. i" partie, tom. II, p. 542.

554 LIVRE QUATRIÈME. Cil. III, 4.

Lui qui naguère était, dans son triomphe, «n vie de tous ses rivaux, ne peut plus que gémir à la porte de sa maîtresse; il lui reste âdèle cependant et espère la fléchir par sa constance. — Les vers 11-16 « Quem modo felicem... » ont été rendus par Bertin :

Moi qui, près d'elle assis dans son char radieux, Marchais environné de la publique envie; Moi qui, paisible roi, dans son ftme asservie Eclipsais Tunivers, efTaçais tous les dieux ; De sa haine aujourd'hui monument déplorable. Dans la foule importune esclave confondu, Triste et mouillant de pleurs sa porte inexorable, Hi^las ! j'exhale en vain ma plainte misérable,* Au milieu des frimas sur la pierre étendu.

Amours f II, él. 2, v. 5-13.

18. (38 V.) — 11 s'exhorte à la patience, difficilement, il est vrai ; car s'il comprend qu'à la rigueur, malgré l'exemple de Tithon chéri par l'Aurore, un amant d'âge avancé soit délaissé, il a le sentiment de sa jeunesse, et Gynthie ferait bien de se souvenir que l'âge l'atteindra elle-même; mais, après tout, les vicissitudes bien connues de l'amour lui conseillent d'attendre (v. 1-22). Il passe alors, sans transition, à un autre ordre d'idées, Gynthie a tort de vouloir orner sa beauté par le fard et la teinture ; elle sera toujours belle aux yeux de celui qui devrait être tout pour elle; qu'elle renonce donc à ces moyens de plaire, qu'elle lui reste fidèle et évite ainsi les mauvais bruits. — Le raisonnement du début semble si bien se conclure au vers 22 que Jacob y voit la fia du morceau. Mais, parce que la composition manque de netteté dans son ensemble, il ne s'ensuit pas que nous soyons autorisés à opérer de pareilles coupures. Il y a d'ailleurs entre l'idée de la perfidie de Gynthie et celle des moyens factices qu'elle emploie pour plaire à d'autres assez d'accord pour que nous ne trouvions pas les deux développements inconciliables, et puis la conclusion des derniers vers « noli committere i^ s'applique bien à la pièce tout entière.

19. (36 V ) — Cynthie étant partie à la campagne, il se console de son éloignement par la pensée que le spectacle et la vie des champs offrent moins de dangers pour sa vertu que les pièges des villes. Lui-même part à la chasseau lièvre près des bois que baigne le Clitumnus, mais il Tavertit qu'il la rejoindra bientôt; et, en attendant, il ne cessera de redire son nom pour que leur séparation ne tourne pas à mal. ^

20. (36 V.) — Cynthie, auprès de qui on l'a accusé d'in* constance, vient de lui adresser une lettre toute pleine de plaintes et de larmes. Il la rassure^ lui jure qu'il reste sourd à tout ce qu'on peut dire contre elle, qu'il lui sera fidèle jusqu'à son dernier jour, appelle sur lui-même le courroux des dieux, s'il manque à ce serment, et proteste que son cœur est non moins constant que difficile à se livrer :

Tiec cito desisto, nec temere incipio. *

21. (20 V.) — Le préteur a délaissé Cynthie. Properce se ffatte de le lui avoir prédit et rappelle que, si elle veut désormais ne plus être trompée, c'est en lui seul qu'elle doit avoir confiance.

22. (50 V.) — Si l'on s'en rapportait à ce morceau, la fidélité du poète n'aurait pas été bien remarquable, mais il n'est sans doute sous sa plume qu'une sorte de menace à l'adresse de Cynthie. Il y explique à son ami Démophon, qui l'a vu courtiser plusieurs belles à la fois, qu'il ne peut regarder une belle femme sans être entraîné vers elle, que les ébats amoureux ne nuisent en rien à sa vaillance et qu'il est en amour un Achille, un Hector (v. 1-34). Il exprime même cette opinion qu'il est bon, lorsqu'on tient une maî-

(1) Sur le sens des deux derniers vers, qui est très débattu, voir une longue dissertation de Hertzberg, t. 1, Quœstîones, p. 155-157.

(2) Cf. Malherbe, {St. liv. II) :

Quant à moi, je dispute avant que je m'engage, Mais, quand je !*ai promis, j'aime éternellement.

tresse, d'avoir toujours une rivale en réserve à opposer à ses dédains (v. 3542). Si tu es cruelle, dédaigne-moi ; sinon viens. Mais à quoi bon les fausses promesses ? Le sort le plus triste pour un amant, lorsqu'on le berne avec de vaines paroles, est de soupirer sur sa couche solitaire en s'enquérant sans cesse de la conduite de celle qui le délaisse (v. 42-50). — Comme il n'y a pas entre les vers 42 et 43 de transition marquée, Lachmann, Jacob et d'autres à leur suite font commencer un morceau nouveau avec les mots

Aut. si es dura, nega : sin es non dura, venito.

Mais ces mots ne présentent qu'une des apostrophes subites qu'on rencontre fréquemment chez le poète S et la pensée anale sur la couche solitaire de l'amant se rattache évidemment à celle que viennent d'exprimer les vers 37-38 sur la nécessité d'une amante de rechange. Malgré le moment de surprise qu'éprouve le lecteur, la pièce est une.

23. (24 V.) — Ici encore Properce semble faire fi de sa fidélité. Il se met à vanterla fréquentation facile des courtisanes de bas étage. Avec elles, point de longues poursuites, de rendez-vous différés, de demandes exagérées, d'obstacles imprévus, do dangers à courir. Vouloir aimer une dame, c'est renoncer à être libre*. — Ainsi dira La Fontaine dans son conte de Joconde :

laissons la qualité :

Sous les cotillons des grisctlcs

(i) Cf. Herizbcrg, Quœst. L. Il, ch. 6, sccl. II S 3, p. il3-iii. (2) Par sa logique ridicule, lo dernier distique

Libertas quoniam nulli jam restât ainanti, NuIIus liber erit si quis ainare volet, forme une tautologie si dcsagr<^able que plusieurs critiques, avec Jacob, Keil, llaupt, rattachent riiexamètre au distique précédent au moyen d'un changement de ponctuation et que d'autres, avec G Fischer, L. MûIIer, pensent que, le pentamètre ayant disparu, celui que nous avons est Vœuvre de quelque copiste soucieux de remédier à cette disparition.

Peut loger aulaut de beauté

Que BOUS les jupes des coquettes.

D'ailleurs il n'y faut point faire tant de façon,

Etre en continuel soupçon, Dépendre d'une humeur fière, brusque ou volage :

Chez les daines de haut parage Ces choses sont à craindre, ei bien d'autres encor.

Une grisette est un trésor

24. (52 V.) —La première partie de ce morceau (v. 1-16), dont plusieurs vers d'ailleurs ont dû être refaits par les copistes au point de devenir méconnaissables et incompréhensibles, se rattache beaucoup moins à la deuxième partie qu'à l'élégie précédente avec laquelle MM. Palmer et Plessis * sont d'avis qu'elle fait corps. Properce, en effet, s'y parlant à lui-même, se demande si ce qu'il vient de dire des amours faciles convient bien au chantre qui doit sa gloire à sa fidélité envers Cynthie, et il avoue qu'il ne se serait jamais laissé aller à parler d'une telle manière, si Cynthie ne l'y avait en quelque sorte réduit par ses exigences, ses caprices et ses parjures. — La deuxième partie, au contraire, (v. 17-52) forme un tout à elle seule. Il se plaint de voir sa maîtresse, dès qu'elle lui a accordé une ou deux nuits à peine, se rejeter dans les bras d'un rival ; il lui prédit que ce rival l'abandonnera et lui montre combien les autres sont inconstants, tandis que son cœur à lui, bien que cruellement torturé, reste toujours le même.

25. (48 V.) — Il commence par déclarer de nouveau à Cynthie que, quoique négligé par elle, il n'en continuera pas moins à chanter ses louanges, à entretenir au fond de son cœur un sentiment sur lequel le temps n'agira point. Puis il exhorte son rival à ne point s'enorgueillir d'une victoire qui ne sera que passagère ; car toutes les femmes sont inconstantes, et, si Cynthie ne l'était pas, l'heureux amant du jour ne serait autre que lui-même. Mais il n'accuse de son malheur que la corruption générale des âmes,

{i)Êt. s, Prop., p. 135-139.

^58 LIVRE QLATBIÈME. CU. III, i.

laq uelle toutefois ne fera pas qu'il change de manière d'agir : malheur à ceux qui se lancent en plusieurs amours ; un seul suffit bien aux tourments d'un homme! — Cette élégie est une de celles à propos desquelles les critiques ont proposé pour certains vers le plus de variantes et soulevé le plus de discussions sur leur signification ; c'est assez dire que la netteté et la cohésion des idées y laissent parfois beaucoup à désirer.

26. ^58 V.) — On s'accorde généralement à couper ce numéro en deux morceaux, chacun se trouvant avoir un 5ujet bien distinct. L'un (v. 1-20) est le récit d'un rêve » : Properce raconte comment il a vu dans un songe Cynthie sur le point de se noyer ; elle se débattait au milieu des flots ioniens, avouant tous ses parjures, et lui, craignant, à cause de sa beauté, qu'elle ne fût entrainée par Glaucus ■au fond des eaux et ne devint ainsi déesse de la mer ', invoquait Pluton etLeucothoé devenue déesse à la suite d'un péril semblable ; un dauphin parut enfin pour la sauver •et il allait lui-même se jeter à son secours lorsque l'angoisse le réveilla. L'autre dit son amour pour celle qui, sensible à ses vers, aime encore mieux, si belle qu'elle soit, répondre à ses vœux plutôt qu'à ceux des plus riches. Il Ja suivra partout, entreprendra avec elle sur mer les voyages les plus lointains et sera heureux d'affronter à ses côtés les dangers dos plus affreuses tempêtes ; Neptune et tous les dieux sans doute, charmés de sa beauté, protégeraient leur voyage ; mais, s'ils ne le faisaient pas, la mort pour lui serait douce avec elle. — Il ne serait pas impossible, vous le voyez, en cherchant quelque peu, de comprendre <îommeat le deuxième morceau procède du premier : c'est

(i) Voir Appendice ceci.

{ij André Chénier s*cst souvenu de ce passage dans ces vers r

Comme elle est beUc !

Néére, ne va point le confier aux flots,

De peur d'être déesse et que les matelots

N'invoquent au milieu de la tourmente amére

La blanche Galatée et la blanche Néérc.

le rêve évidemment qui a donné l'idée de ce voyage et do cette mort commune au milieu d'une tempête. La pensée intermédiaire, qui existe bien, mais qui ne marque pas en termes exprès la liaison, est celle de leur amour mutuel. En tout cas, s'il n'y a là qu'une seule pièce, il faut avouer qu'un certain effort est nécessaire pour en suivre la continuité. Ajoutez que, dans la première partie, tout n'est pas régulier, Properce ne parlant de sa détermination à se porter au secours de sa maîtresse qu'après avoir vu un dauphin la sauver ; cette irrégularité de composition porte naturellement plusieurs commentateurs à réduire sensiblement le morceau en y supprimant plusieurs vers *.

27. (16 V.) — Développement de ce thème que, l'heure delà mort étant incertaine, tous les hommes cherchent avec inquiétude à savoir quand et comment elle leur arrivera, mais que l'amant seul ne s'en inquiète pas, assuré qu'il est, même lorsqu'il sera sur la barque de Charon, de répondre encore à l'appel de sa maîtresse.

28. (62 V.) — L'opposition même des deux parties dont se compose cette élégie en constitue l'unité. Dans la première, Cynthie est malade, et Properce, après avoir invoqué en sa faveur Jupiter, se demande si son mal ne provient pas de ses infidélités, si par ses parjures ou par l'orgueil de sa beauté elle n'a pasoffensé quelque divinité. Mais peut-être, après tout, le trépas serait-il pour elle, comme pour lo, pour Andromède, pour Calisto, l'aurore d'une céleste destinée ; elle doit donc supporter son mal avec patience, d'autant plus que, malgré de mauvais présages, Jupiter peut encore la guérir. Puisse Taccomplissement de ce souhait empêcher deux morts à la fois ! car lui-même ne pourrait vivre, si elle mourait. Dans la seconde partie, grâce à la bienveillance de Pluton et de Proserpine qui, satisfaits du grand nombre de beautés qu'ils possèdent

(i) Cf. Chr. Hcimreich, qui supprime 8 des 20 vers {Quxst, Prop. p. 4045), et K. Weber, qui se montre disposé à n'en conserver que ii (Quœst. Prop., Hal., 1876, p. 3^33).

560 LIVRE QUATRIÈME. Cil. III, i.

dans les enfers, ont bien voulu en laisser une sur la terreS Cynthie est sauvée. Il Texhorte à rendre grâce aux dieux et à lui accorder, à lui^ les dix nuits qu'elle lui a promises dans ses vœux.

29. (42 V.) — Voici le petit récit, vif et charmant, qui peut être cité comme un des exemples les plus gracieux de l'art dramatique du poète *. Une nuit, raconte-t-il» à la sortie d'un festin, il errait par les rues, quand soudain il se voit entouré d'une troupe d'enfants armés qui de torches, qui d'arcs et de flèches ; ils le font prisonnier, lui reprochant de délaisser sa maîtresse, et ne lui rendent la liberté qu'après l'avoir mené jusqu'à sa porte et que sur sa promesse d'être constant. Laissé par eux, il veut savoir si Cynthie repose seule. Le matin était déjà venu, elle s^éveit lait. Elle lui paraît plus belle que jamais ; niiais, irritée de ses soupçons dont elle prouve aisément l'injustice, elle repousse ses baisers, Et depuis lors, ajoute-il tristement» elle ne lui a pas encore accordé une seule nuit. — Le récit de la capture de l'amant par la bande des Amours a tenté plus d'un de nos poètes : Dorât, Le Brun et André Chénier l'ont répété'.

30. (40 V.) — Ce numéro est un de ceux qui ont le plus excité la critique. D'abord on ne sait pas au juste si les 18 premiers vers sont adressés par Properce à sa maîtresse ou à lui-même* ; un des deux semble avoir exprimé, au milieu d'un festin, l'intention de partir en Asie et les vers qui l'apostrophent l'en dissuadent, l'amour suivant en

(1) C'est à tort que Weber et Hcimrcich veulent supprimer les deux vers 40-50 ; c'est précisément de ce distique que dépend tout le dévelop|>ement qui suit. Cf. C. Peiper, Quœat. Prop., Crcuzburg, i879, p. 8.

(2) Voir plus haut p. 526. — Voir Appendice cccii.

(3) Dorai, Baiser XVI ; Le Brun, Od. VI, 6 ; A. Chénier, Élég. xmv.

(i) \f eber {Quœst, Prop., pp. 12-20) suppose même que ces dix>huit vers avaient été composes par Cynthie, qui, comme nous l'a dit Properce, était poète, et qu'ils ont été reproduits par lui pour amener la réponse qu'il IcuT fait.

quelque lieu que ce soit celui qui le fuit ' ; ils l'exhortent à laisser de côté la sagesse des vieillards et à continuer de faire entendre dans les festins les accords delà flûte savante. Les quatre vers suivants (19-22), k moins qu'on ne veuille, avec M. Peiper*, les considérer commeadressésàlaflûtedont il vient d'être question, restent tout à fait incompréhensibles et l'on est généralement d*avis de les supprimer^. Quant aux autres (v. 23-40), ils développent cette invitation faite par Properce à Cynthie : qu'elle vienne avec lui habiter, dans la rosée des bois, les antres tapissés de mousse ; là elle rencontrera les Muses chantant les amours de Jupiter, les Muses qui elles-mêmes n'ignorent pas l'amour, et elle le verra couronné de lierre et donnant carrière à son génie qui, sans elle, ne peut rien.

Nam, sioe te, noslrum non valet ingenium ^.

31. (16 V.) — Il s'excuse auprès de Cynthie d'être arrivé en retard chez elle ; il s'est arrêté à contempler les merveilles du temple nouveau d'Apollon sur le mont Palatin et lui en fait la description.

32. (62 V.)— Il se livre ici à divers sentiments, mais dans une pièce ou tout s'accorde bien. Il reproche d'abord à Cynthie son amour des voyages ; il voit dans ses courses continuelles à Préneste, à Tibur, à Aricie, des prétextes cachantde furtives amours, mais qui ne trompent personne, ni lui, ni malheureusement, s'il écoutait certains bruits, le peuple de Rome. Puis il cherche à s'affermir et même à

(i) Cf. La Fontaine, Contes (Le Roi Candaule et le Maître en droit):

Hclas ! fuir n'y sert de rien :

Tuurmens d'amour font si bien Qu'ils sont toujours de la suite.

(2) Qu3B8t, Prop., pp. iO-iC.

(3) F. Plessis, Et. s. Prop,, p. 153.

(4) Cf. André Cbénier, Élég. \\\ :

Camille, où tu n'es point, moi je n*ai pas de Muse, Sans toi... etc.

Texcuser, si elle est coupable. Car la calomnie ne s*attache-t-elle pas toujours à la beauté?

Semper formosis fabula pœna fuit ^

Et puis faut-il s'émouvoir de fautes de courte durée ? Que d'infidélités du même genre ont été commises qui ont été pardonnées, depuis Vénus qui resta considérée dans TOlympe après sa faute avec Mars, depuis Hélène rentrée avec honneur au palais de Ménélas ! Ce n'est pas à Rome qu'il faut chercher une vertu dont l'habitude, à tout bien considérer, ne fut jamais pratiquée ni dans l'Olympe ni sur la terre. Et témoignant à Cynthie une rare philosophie, il lui promet, en fin de compte, de la laisser vivre, à l'exemple des Grecques et des Romaines, en liberté.

Quod si tu Graias tuque es imitata Latinas, Semper vive meo libéra judicio.

33. (44v.) — 11 lance l'anathème contre les fêtes d'Isis qui, durant dix nuits, défendent tout plaisir aux amants et il s'étonne non seulement que la déesse, qui a connu l'amour, impose une telle loi, mais aussi que l'observation de cette loi se soit introduite à Rome (1-20). Puis il se plaint que Cynthie, après un si long veuvage, plutôt que de l'écouter, passe la nuit à boire et à jouer aux dés et il commence une sortie contre le vin et ses effets (v. 21-34); mais, par un revirement subit, il se rend compte que le vin embellit sa maîtresse ; il aime la voir soulever sa coupe enguirlandée; il aime Tentendre chanter ainsi les vers qu'il a composés ; qu'elle boive donc ; elle n'en éprouvera que plus vivement les désirs de l'amour et l'absence de son amant irritera l'ardeur dont elle sera dévorée.

(1) Cf. Voltaire, Épttre XXXV (à Madame du Chatelet, sur la Calomnie) :

Et Dommez-iDoi la beauté, je vous prie. De qui TbooDeur fut toujours à couvert.

34. (94 V.) — La dernière et la plus longue des élégies du livre II est adressée au poète Lyncée. Properce reproche à cet ami d'avoir voulu lui enlever Cynthie, qui a su résister à son audace, et lui dit qu'il est prêta faire pour lui tous les sacrifices, sauf celui-là (v . 1-20). Il lui pardonne néanmoins parce qu'il n'a agi qu'en état d'ivresse, et même, en plaisantant, il le félicite de vouloir, sur le tard, offrir quelque encens â Vénus. Il Texhorte pour cela à abandonner des travaux trop graves et à délaisser l'étude d'Êpicure pour celle de Philétas et de Callimaque. Ce n'est point par les. vers épiques, tragiques ou philosophiques qu'on plaît aux belles: il se promet de l'habituer doucement au joug de l'amour et se propose à lui comme exemple do ce qu'il faut écrire pour leur être agréable, (v. 21-58.) D'autres d'ailleurs ont déjà montré comment on célèbre l'amour. Virgile, lui-même, qui prépare en ce moment un poème dont la gloire effacera celle de l'Iliade et qui a chanté les préceptes du poète d'Ascra, a dit en mélodieux et beaux vers les amours pastorales, Tityre et Galatée, Corydon et Alexis ; Varron, après avoir célébré les Argonautes, a été le chantre de Leucadie; le voluptueux Catulle, celui de Lesbiû; le savant Calvus, celui de Quintilie; Gallus, celui de Lycoris. Au milieu de tous ces noms glorieux puisse figurer à jamais le nom de Cynthie, immortalisé par les vers de Properce ! (v. 59-94 ) — Les derniers mots sont comme la signature du livre qui ne pouvait se terminer ni plus habilement, ni d'une manière plus agréable. On remarque surtout dans cette conclusion le beau panégyrique de Virgile; en une vingtaine de vers Properce y caractérise dans ses diverses manifestations le génie de l'auteur des Êglogues, des Géorgiques et de l'Enéide; il y use, à la vérité, de toute la liberté* dont il a besoin pour y mettre de

(1) CeUc liberté a fait croire à quelques erreurs de détail sur lesquelles se sont appuyés Chr. Heimrcicli {QuxsL Prop., pp. 47 51) et D. Carutti {Prop^ Cynth., pp. 116117) pour attribuer ce panégyrique de Virgile à un faussaire. Mais Ed. Heydeareich [De Prop. laudis Vergilii prsecone, dans les

la vie et du mouvement ; mais on y sent une émotion réelle et la tournure des vers elle-même, quoi qu'on dise, ne manque pas de charme.

L'examen du livre 11 vient de nous montrer dans la passion du poète une certaine transformation. En prenant l'habitude du joug que lui a imposé Fimpérieuse beauté de Gynthie, il en supporte plus patiemment les inconvénients et se met à raisonner sur les infidélités de sa mattresse au moins autant qu'il s'en irrite. 11 n'en arrive pas au point de dire comme dira La Fontaine dans son conte de Isl Coupe enchantée :

Qu est-ce enfin que ce mal dont tant de gens de bien Se moquent avec juste cause?

Quand on l'ignore, ce n*est rien, Quand on le sait, c*est peu de chose.

non ; mais il se répète que : « Mendaces ludunl flalus in amore sccundi » \ c'est-à-dire ainsi que le traduit Malherbe,

que la mer amoureuse

En sa bonace même est souvent dangereuse ;

il sait que :

Ses infidèles flots ne sont pas sans orages,

Quaux jours les plus sereins, on y fait des naufrages *;

Co'nnxentfxtioiieA philol. écrites en l'honneur de G.Curtius, Leipzig, 1874, p {"It) a coiubaltu victorieusement leur opinion an moyen d'arguments que K. Plessis (Ht. sur Prop.^ pp. i54-i69) a complétés par une réponse encore plus conri liante

(I) 11,:»:), V. tl.

^2) Stances, liv. II. .

et pourvu que les orages ne soient pas de longue durée, pourvu que les naufragessoieDtfacilesàréparer, il s'exhorte et se sent eu somme assez disposé à ne pas s'en émouvoir outre mesure : « nan me crimina parva movent » ' . Son esprit se trouve par là recouvrer quelque liberté et il ne faut pas nous étonner si, dans le livre III, nous allons rencontrer un peu plus de pièces que dans les précédents ne se rapportant pas à Cynthie. Sur vingt-cinq élégies, en eflet, on en compte jusqu'à six (4, 7, 9, 12, 18, 22} qui sont tout à fait étrangères à l'amour; six autres (1,2, 3,5,13,14) traitent de l'amour en général sans viser Cynthie ou en ne la visant qu'indirectement : huit (6, 8, 10, 11, 16, 17, 21, 23) sont écrites à propos d'elle ; et cinq seulement (16, 19, 20, 24 et 25) lui sont adressées, encore les deux dernières n'ont-elles pour but que de lui signifier qu'il ne la verra plus.

1. (40 V.) — Le premier morceau est une véritable préface. Properce y invoque ses maîtres grecs Callimaque et Philétas ets'honore d'avoir, le premier, entrepris de s'abreuver, nouveau pontife, à une source pure pour transporter en Italie les chants de la Grèce; il se flatte, en menant ainsi la Musc par une voie nouvelle, d'obtenir après sa mort la gloire que des envieux lui refusent pendant sa vie. Les grands poètes, dit-il, ont toujours reçu de la postérité pleine justice et ils se sont immortalisés eux et ceux qu'ils ont célébrés ■ ainsi sera-t-il de lui avec ses élégies et de celle qu'il y aura chantée,— Remarquez qu'ici ce n'est plus à Cynthie que le poète fait remonter l'honneur de son propre renom, il a grand soin de s'attribuer à lui-même tout le mérite de son génie par lequel seul, au cootraire, deviendra immortelle la personne objet de ses chants. Sa principale occupation est sa gloire littéraire.

Tout le début de la pièce, que déjà j'ai cité ailleurs en expliquant la prétention émise par Propercc d'être à Rome le premier disciple de Callimaque et de Philétas, a été re-

566 LIVRE QUATRIÈME. Cil. III, 5.

produit presque littéralement par André Chénier dans son Élégie XXXII :

Mânes de Callimaque, ombre de Pliilétas, Dans vos saintes forêls daignez guider mes pas. J'ose, nouveau ptmlife aux antres du Permesse, Mêler des chnnls français dans les chœurs de la Grèce...

2. (24 V.) — La même préoccupation de gloire littéraire se retrouve, avec une conclusion identique, dans la pièce 2, si bien que plusieurs érudits ont voulu, mais à tort \ réu« nir les deux pièces en une seule. Celle-ci se distingue assez nettement de la première ; il n'y est plus question du rôle spécial dont s*est chargé Properce en préférant Télégie à toute autre espèce de poème, mais bien de la puissance exercée par la poésie en général. C'est aux effets qu*a produits l'art d'Orphée etd'Amphion qu'il compare l'admiration que toutes les jeunes Romaines témoignent maintenant pour ses vers ; et, après avoir déclaré que, s'il n'a ni palais, ni grande fortune, il est riche en poésie, il s'extasie sur le bonheur de la beauté dont il dira le mérite, puisque, plus durables que les pyramides et les monuments fastueux du monde dont le temps triomphera, les noms consacrés par le génie vivront à jamais *.

De cette exclamation Fortunata meo si qua est celebraia libello! on peut rapprocher celle de Lamartine, dans la Médilalian 111 adressée à Elvire :

Heureuse la beauté que le poète adore ! Iloureux le nom qu'il a chanté I Toi qu'en secret son culle honore, Tu peux, tu peux mourir: dans la postérité 11 lèfîue c*i ce qu'il aime une éternelle vie ; Et I amanle et Pâmant sur l'aile du génie Moulent d'un vol égal à l'immortalité.

(1) Cf. Hertzbcrg, tom. 1, Qudest.^ p. 85.

(2) Voir Appendice ccciii.

3. (52 V.) — Revenant à sa prédilection pour le genre élégiaque, Properce explique par le récit d'un songe sa destinée poétique *. Mollement couché, raconte-t-il, sous les ombrages de l'Hélicon, prés de la source où s'abreuva jadis Ennius, il en approchait les lèvres, lorsque Phébus, l'avertissant de ne point chercher un renom dans des chants héroïques et de ne point franchir les bornes de son génie, lui marqua sa place en un endroit verdoyant près duquel les neuf Sœurs préparaient les dons réservés à leurs favoris. Alors Galliope s'approcha de lui, lui dit de préférer au valeureux coursier de Mars les cygnes au blanc plumage du char de Vénus, l'exhorta à ne chanter que l'Amour, et, puisant à la source sacrée, répandit sur lui Peau chère à Philétas. — La description est gracieuse et d'un bouta l'autre la scène dramatique est bien conduite. Il est probable que ce morceau lui était inspiré par quelque invitation de Mécène à chanter les louanges d'Auguste, invitation à laquelle il ne se sentait ni la force ni la volonté de répondre par un poème épique, mais que cependant il ne négligea pas tout à fait, comme le prouve la pièce suivante.

4. (22 V.) — Il demande aux dieux et prédit le succès de l'expédition entreprise par Auguste contre les Parthes. Il se promet de contempler, auprès de sa maîtresse, le triomphe des vainqueurs, son rôle à lui, qui n'aura pris aucune part aux combats, ne pouvant être que d*applaudir au milieu de la foule.

5. (48 V.) — Commençant par une allusion à ces expéditions lointaines, il se félicite d'honorer l'Amour, dieu de la paix; ses seuls combats sont ceux qu'il soutient contre Cynthie; l'avidité de dépouilles ennemies n'exerce aucun pouvoir sur son ûme et il s'étonne que l'homme coure sans cesse de guerre en guerre à la recherche de trésors qui ne l'empêchent pas de descendre tout nu dans

(1) Appendice ccciv.

la tombe ^ . Pour lui, tant que Tâge le lui permettra, il goûtera le plaisir que donaent TAmour et Bacchus, et, lorsque la vieillesse y mettra fin, il se livrera à l'étude de la nature et des grands problèmes philosophiques. Telle puisse être sa vie ; d'autres rapporteront en triomphe les étendards romains perdus par Crassus. — Le développement flnal sur les études qu'il se promet d'approfondir lorsqu'il ne pourra plus jouir du bonheur de la jeunesse, rappelle le magnifique passage du deuxième livre des Géorgiques de Virgile * Il a été repris tout entier par André Chénierdans son Élégie XXV:

Vénus, qui pour les dieux fit le bonheur durable,

A nos cheveux blanchis refusera des fleurs,

Kt le prinlemps pour nous n'aura plus de couleurs. . .

Cest alors qu'exilé dans mon champêtre asile,

De Tantique sagesse admirateur tranquille.

Du mobile univers interrogeant la voix,

J'irai de la Nature étudier les lois. . . .

6. (42 V.) — Voici le premier morceau du livre III où il n'est question que de Cynthie. On en a beaucoup discuté certaines parties du texte qui présente un dialogue. Le poète rencontre Lygdamus, esclave de Cynthie, avec

(1) Malherbe, Liv. II, Stances {aux Ombres de Damon) :

Tuut ce que la grandeur a de vains équipages, DMiabillcmcnt de pourpre et de suite de pages, Quand le terme est écliu n'allonge point nos Jours. II faut aller tout nus où le destin commande...

(2) Ciéorg. II, Alô sqq. — Kemarquonsà cette occasion que plus d*un passage de Proppi'oe se pnHe à quelque rapprochement .ivec Virgile : Exemple* celui de I elég. IV, I, 'i\) sq(i. sur la piété d*Ence Tuyant Ilion avec son père Anchisc sur les épaules et celui de l'élég. III, tty 17 sqq. sur Téloge de ritalie. Il y a même parfois des expressions semblables ou similaires ; Ainsi : ïA. \\\.1,V'). • Avt Oriciaterebintho. = \irg..£n.\,i3(S lavtOricia terebintho ; Kl. IV, S, .V» : et quantum fenxina sœoit. = .Eu. V, H; furens (juid feniina posMt: VA. Il, 2, ^>:incedit oel Jooe digna soror = .En. I, .14» : aM erjo quiv dicum incedo regina Joois et soror et conjux.

laquelle il est brouillé depuis douze jours, et il Tinterroge sur les sentiments de sa maîtresse à son égard. Est-elle triste du courroux qu'il vient de lui témoigner? Se montret-elle jalouse? Et lui reste-t-elle fidèle ? Lygdamus, dans sa réponse, répète les plaintes qu'elle exhale et ses résolutions de fidélité. « Alors, dit Properce, si elle a exprimé

de bonne foi tous ces sentiments, va la rassurer sur mes regrets et ma constance, amène ainsi la fin de cette querelle et la liberté sera la récompense de ta commission. :k 7. (72 V.) — Cette élégie * déplore la mort d'un certain Psetus sur lequel nous n'avons d'autres renseignements que ceux qu'elle nous fournit. Jeune encore, il avait entrepris un voyage en Egypte pour y faire fortune ; une. tempête le surprit qui engloutit son vaisseau corps et biens. Properce gémit sur cette soif de richesses qui fait que les hommes courent au devant de mille dangers eu s'ouvrant d'eux-mêmes des routes nouvelles au malheur,

Forlunae miseras auximus artevias >.

Si Paetus avait suivi ses conseils, il se serait contenté de cultiver les champs de ses pères; mais un fol espoir l'a entraîné loin de son paisible foyer, et la tempête a brisé son frêle navire; en vain,aumomentdesombrerdansle gouffre, il a souhaité que le flot transportât son corps au rivage d'Italie pourque sa mère pût recueillir ce qui restait de lui, les Néréides et Thétys ne lui ont pas rendu cet office ! Jamais, conclut le poète, l'Aquilon ne me verra lui ouvrir mes voiles : il faut qu'après ma mort, mon corps reçoive les derniers honneurs devant la porte de ma maîtresse. — La pièce, une des plus belles du recueil, est pathétique, et la poésie n'y manque pas d'élégance; aussi ne comprend-t-on

(1) VAppendice cccv en donne un extrait. (S) Mais l'homme ose ajouter, plus cruel que la Parque,

Des routes au tombeau.

Le Brun,Od. III, 1. {Aatrée),

pas que Scaliger ait tenu à en bouleverser partout Tordre des vers, et c'est avec raison que Lachmann a dit que, par ^es transpositions, il n'avait fait que nuire à la cohésion 4u poème *.

8. (40 V.) -— Cynthie étant à table aVec Properce et rendue jalouse par les propos perfides d'un odieux rivale s'est laissée aller à un violent emportement. Properce lui adresse <^ette spirituelle poésie, où il se plait à regarder sa grande -colère comme une preuve incontestable de sa tendresse pour lui. Les injures, les gémissements, les fureurs délirantes, voire même les coups et les morsures, voilà les marques d'un réel amour, et il ne souhaite qu'à ses ennemis .une maîtresse qui ne se fâche de rien. II l'aime trop pour vouloir chez elle une telle placidité ; la lutte est l'aliment •de la passion. Elle peut d'ailleurs se montrer aère et cruelle, puisque sa beauté la met à l'abri de toute rivalité :

Gaudc quod Dulla esl seque formosa, doleres Si qua foret ; nuDc sis jure superba, licet.

Mais, quant à celui qui, par un acte perfide, a surpris pendant une nuit des faveurs dues au dépit plus qu'à l'amour, il le voue à un dur châtiment.

Je ne sais pourquoi Burmann trouve le distique « Gaude, quod.,., etc» tellement froid et insipide qu'il en met en doute Tauthcnticité, et je me demande aussi comment Lachmann qui, loin de le suspecter, en nie absolument la froideur, admet cependant que, s'il n'existait pas, il n'y au" rait pas à le regretter, puisque la cohésion entre les vers qui le précèdent et ceux qui le suivent existerait toujours. Sans doute, la suite des idées ne se trouverait pas interrompue, mais elle ne serait plus aussi complète, et ce distique a son utilité, d'autant plus que le poète y produit,

(1) « Omnia transpoDcndo nihilcffecit.nisi ut minus quam antca cohsprerenl.»

comme Hertzberg * Ta très bien remarqué, raffirmation do son amour plus sérieusement que dans la première partie du morceau.

L'imitation littérale de plusieurs passages se retrouve dans la XXIX* élégie d'André Chénier : par exemple, cette exclamation :

Hostibus eveniat lenta puella meis 1 Loin ! à mes ennemis une amante paisible I

et cet aveu :

Aut in amore dolere volo, aat audire doienlem, Sive meas lacrymas, sive videre tuas.

Je me plais à nourrir de communes alarmes,

Je veux pleurer moi-même, ou voir couler ses larmes.

9. (60 V.) — Cette pièce est une véritable épitre que Properce adresse à Mécène pour s'excuser de ne point composer, en déférant à ses instances, une œuvre épique. Il s'en tire très adroitement en comparant sa conduite à celle de Mécène lui-même. Après avoir traité, avec force exemples, ce thème, que chacun doit suivre son talent naturel sans le forcer,

Nuturae sequitur semina quisque suae,

il admire la règle que s'est imposée Mécène, lui qui pourrait prétendre à toutes les charges et à tous les honneurs publics, de s'y dérober le plus possible et de faire reposer sa gloire entière sur sa fidélité inaltérable à César. Il suivra donc cet exemple et ne livrera pas ses voiles à une mer orageuse ; sans aspirer aux chants épiques, il se considérera comme très heureux si ses chants, après ceux de Callimaque et de Philétas, peuvent plaire à la jeunesse. Cependant, si Mécène consentait à être moins modeste, il s'efforcerait de marcher sur ses traces en chantant Rome et les victoires d'Auguste; mais il attendra, pour lancer son char dans la

(1) HerUbcrg. t. ± p. 290. Cf. t. i. Quxst, p. Sisq.

carrière» le signal de celui qu'il tient à honneur de toujours suivre*.

10. (32 V.) — Élégie gracieuse en l'honneur de l'anniversaire de la naissance de Cynthie. Properce est réveillé par les Muses qui l'avertissent de cette fête, et tout d'abord, avec une sensibilité touchante, il exprime le vœu que personne n'ait à répandre de larmes en un pareil jour,

Adspiciam nullos hodiema luce dolentes.

Puis il recommande à sa maîtresse, au milieu des soins de sa toilette, de revêtir la robe qu'elle portait le jour où elle le charma pour la première fois ; il lui dit de demander religieusement aux dieux la continuité do sa beauté et de son empire sur lui ; et il lui explique les plaisirs auxquels il désire que la journée soitconsacrée tout entière jusqu'à l'heure où Vénus les invitera à célébrer ses mystères nocturnes.

11. (72 V.) — Danscette pièce, qui a pour sujet le pouvoir des femmes, Properce commence pardire qu'on ne doit pas l'accuser de lâcheté s'il ne peut briser le joug auquel il est soumis. Son exemple est seulement pour les jeunes gens un avertissement de ce que peut la femme. Il rappelle alors ce qu'ont faitMédée,Penthésilée,Omphale, Sémiramis, et il cite non seulement les faiblesses des héros, mais celles de Jupiter (v. 1-28). Puisa ce développement il en rattache un autre qui a trait tout entier aux derniers événements des guerres civiles et à la gloire d'Auguste. Parmi les femmes au pouvoir redoutable n'a-t-on pas vu récemment une reine demander Rome pour salaire à un Romain son amant ? Un peu plus Alexandrie serait devenue la capitale du monde! Clêopàtre eût planté ses tentes sacrilèges sur le Capitole î Les exploits de tant de héros qui ont fait la grandeur de la république eussent été perdus l Pour détourner de telles menaces, il ne fallut rien moins, avec

(1) \o\r Appendice cccw.

la protectioa des dieux, que la venue de César ; et la guerre que termina la grande journée d'Actium fut si terrible qu'elle sera rappelée à jamais par Apollon do Leucade ; la meriODienne répète partout le nom de César (29-72).-^ Comme, dans cette dernière partie, le poète ne se remet plus en vue et qu'il n'y a pas de conclusion rappelant les premiers vers de la pièce, Kuinoel a imaginé que l'ensemble devaitêtre une combinaison do deux élégies distinctes dont il marque la séparation après levers 28. Mais c'est là une opinion insoutenable. D'abord, il était avantageux que la pièce s'arrêtât sur l'éloge d'Auguste ; et puis, la conclusion n'avait pas besoin d'être exprimée pourse faire sentir, on peut même dire qu'elle eAtaSaibli le mouvement général, qui prend dans la deuxième partie une véhémence remarquable', eteùt amoindri singulièrement l'impression laissée dans l'esprit du lecteur.'

12. (38 V.) — Cette belle élégie* est adressée àPostumus, parent par alliaoco d'^lius Gallusetquiprenaitpart, sous les ordres de ce général, à l'expédition des Romains en Arabie. Properce s'étonne qu'il ait pu préférer la gloire 4es armes à. la tendresse de Galla et exposer celle-ci par son départ à tantde larmes et de craintes, se sachant aimé par elle comme il l'est. 11 le félicite du moins de la sécurité morale que lui assure, en dépit de la corruption de Rome, la chasteté d'une telle épouse ; il compare son bonheur à

(1) On ne peul s'empcrlier d'en rap(irocli«r VOde I, 37 d'Horace sur Cléo- ■pitrc. — IM même qu« nous l'avons fait luul à l'heure (p. 5tW) pour VirgUc, nous pouvons là, k propos d'Horace, montrer certains rapproclicmcnts : El, II, îl, 17 : Hoc erat in primia = Kor., sat., II, 6, 1 : Hoc erat in ootis ; Kl. III, 1, 57 : Pyramidum lumptua ad eidera ducli = Hor., <>d, 111, 30, i ■■ Regalique situ pyratnldum altius ; Kl. III, 0, 17 : Est quibita Eleas concurrit palma quadriga... etc. — Hor., Od. I, 3 si|q. ; tunt qaoa carriculo puloerem olympicum... elo. ; Kl. III, 10, i: Manibus faustos ter crepuere sonojj ^ llor., OU. Il, 17, 2(î: laetuin .theatria ter crêpait aonuin ; t\. III, 33, i3:l,puer, et citus birc... ~ .Hor., sat. I, 10, )U0: /, puer, atque meo citas..., etc.

là) cr. llertiberg, l, I, Qiisst. p. 137 sq. et t. Il, p. 305, 3- ligne.

(3) Vous en Iroiivcrei le commencement à VApptndiee cccvii.

celui d'Ulysse qui^ malgré ses travaux et ses longues aventures, retrouva Pénélope toujours constante en son amour; ^lia Galla surpassera en fidélité Pénélope ellemême.

18. (66 V .) — Après l'éloge qui vient d'être présenté de la chasteté, vient, comme en opposition, un poème véhément entièrementdirigécootrele luxe qui envahitRome de toutes parts et qui y pousse les femmes» épouses et maîtresses, à vendre leur amour pour s'enrichir du patrimoine de mille amants. Ce n'est pas à Rome qu'on trouverait la âdéli té de ces femmes de l'Orient qui se livrent aux flammes sur le bûcher de leur mari. Et combien peu les mœurs actuelles ressemblent à celles de l'heureux temps où quelques fruits, quelques fleurs étaient les présents d'un amant; les divinités champêtres, honorées alors, no dédaignaient pas de venir converser au foyer du laboureur. Aujourd'hui plus de pitié, partant plus de justice, plus de pudeur. L'or, qui a perdu le sacrilège Brennus, le traître Polymnestor et l'avide Êriphyle, agit sur tous. Rome, la fière Rome, se brise sous ses propres richesses !

FraDgitur ipsa suis Roma superba bonis.

En prononçant ce beau vers, qui résume si bien le secret de la décadence romaine, le poète supplie le ciel d'en détourner de sa patrie le funeste présage et souhaite que sa voix prophétique ne soit pas, comme celle de Cassandre à Pergame, reconnue trop tard comme l'interprète des dieux. 14. (34 v.) — Le sujet de la pièce 14 se rattache d'assez près au précédent. Properce admire Lacédémone, les exercices publics qui y forment les jeunes filles, les coutumesfranches etsimplesd'uueviesans mystereetsansluxe.il oppose à la manière d'aimer et aux mœurs des femmes Spartiates celles des Romaines et aimerait mieux Rome si elle suivait les pratiques de Lacédémone. — Kuinoel^ avec d'autres, pense que c'est à la suite d'un voyage dans le Péloponèse que Properce a composé ce morceau ; mais

rien n'est moins prouvé et tout ce qui est dit ici était assez connu pour qu'il ait pu l'écrire sans en avoir reçu sur place le témoignage.

15. (46 V.) — Nous revenons à Cynthie. Elle a pouresclave Lycinna, celle qui la première posséda Properce, et comme elle le soupçonne d'entretenir encore secrètement ses anciennes relations, elle s'en venge sur la malheureuse en la tourmentant. Properce proteste. Il affirme que, depuis le jour où il a connu Cynthie, cet amour a enseveli à jamais tout le reste « Cuncla luus sepelivil amor 7^ ;. et il cherche à l'émouvoir en lui racontant la persécution exercée jadis sur Antiope par la cruelle Dircé qui s'attira ainsi la colère de Jupiter et subit de la part de Zéthus et. d'Amphion un terrible châtiment. Ce récit, conforme à la fable, occupe plus des deux tiers du morceau (v. 11-42) ; mais le poète en tire la conclusion qu'il cherchait en invitant sa maîtresse à n'écouter ni la colère ni la calomnie et en lui déclarant de nouveau qu'elle seule sera aimée de lui jusqu'à la dernière heure.

16. (30 V.) — Il vient de recevoir, au milieu de la nuit, une lettre de sa maîtresse qui l'appelle tout de suite à Tibur et ce voyage nocturne n'est pas sans danger. Il délibère sur ce qu'il doit faire, flottant entre la crainte et l'amour. Mais, s'il ne se rend pas à Tinvitation, le péril qu'il court d'irriter Cynthie n'est pas moins grand que l'autre; et puis il se rassure en se persuadant que les amants n'ont rien à redouter sur les chemins, protégés qu'ils sont par Cupidon et Vénus. Qu'est-ce d'ailleurs que la mort auprès du bonheur promis? Et, s'il mourait, ne serait-il pas pleuré par celle qu'il aime ? Ne prendrait-elle pas soin d'ensevelir ses restes à l'ombre d'un frais bocage pour répondre à son vœu que son épitaphe ne se trouve pas en grand chemin ?

17. (42 V.) — Ayant à se plaindre de Cynthie, il demande à Bacchus le remède à ses maux ; car seule la liqueur du dieu ou la mort peut le guérir de son amour. Il lui promet, s'il rend le calme à son âme et met fin à ses veilles, de

576 LIVIŒ QUATRIÈME. Cil. III, 5.

consacrer sa vie entière à le célébrer. Il dit comment sa voix, pour chanter noblement ses louanges, prendra des accents dignes de Pindare. Et de fait il y a là, dans l'exposé du thème que s'ouvre son imagination, un élan lyrique qui n'est pas sans rapport avec celui de l'hymne d'Horace « Evoe I recenli mens trépidai melu. . . ^ »

18. (34 V.) — Son attention se porte sur le malheur qui vient de frapper Rome entière. Il déplore le trépas de Marcellus, mort aux eaux de Baïes et qui, malgré sa noblesse, malgré ses vertus, malgré la tendresse de sa mère, malgré son adoption dans la famille de Tempereur, est subitement enlevé à la terre dans sa vingtième année '. U émet à ce propos, dans une vive apostrophe aux grands du monde, sur l'inflexible loi de la mort, des vérités générales en termes peu communs; puis, après avoir brièvement dépeint le deuil général produit par un si grand malheur, il place aux cieux l'illustre jeune homme auprès de son aïeul Claudius Marcellus, le vainqueur de Syracuse, et auprès de César.

19. (28 V.) — Cynthie avait, parait-il, accusé les hommes de se montrer dans leur passions amoureuses plus emportés que les femmes. Properce lui prouve au contraire que les femmes, une fois que le Irein de la pudeur ne les retient plus, se laissent aller aux excès les plus criminels; et il énumère, à l'appui de sa thèse, les exemples de Pasiphaé, de Tyro, de Myrrha, de Médée, de Clytemnestre etdeScylla.

20. (30 V.) — Après un certain temps d'éloignement, Properce vient d'obtenir de Cynthie la promesse d'une nuit. Il parle d'abord avec mépris de l'amant qui l'a délaissée pour aller à la recherche des richesses en Afrique et lui dit qu'elle a tout ce qu'il faut pour être heureuse, beauté, talents, nom glorieux, mais qu'elle a besoin d'un ami fidèle et que cet ami il veut l'être. Viens donc au plus

(1) Ode, 1, 1U. — Cf. F. A. Palley, 2» éd. 1872, p. 191. {i) Voir Appendice cccvm.

tôt, lui crie-t-il (1-10). Il apostrophe alors lo soleil dont le cours est trop lent à son gré ; car il veut une longue nujt de bonheur et il n'oublie pas qu'avant de se livrer à Tamour il sera nécessaire de perdre encore quelque temps pour arrêter entre eux les termes du traité auquel tous les deux devront se soumettre en se vouant» en cas d'infraction, aux tourments les plus pénibles. — On a beaucoup discuté sur cette pièce. Barth croit qu'elle est une des premières compositions du poète comme si les mots prima iwx et fœdera sunt poiienda devaient forcément s'appliquer au début do ses relations avec Cynthieetne pouvaient tout aussi bien s'entendre d'une première nuit accordée à n'importe quelle époque après une brouille momentanée. D*autre part, Scaliger et un certain nombre d'éditeurs, à son exemple, veulent y voir deux morceaux distincts dont le second commencerait après le vers 10 ; cette coupure entraîne même chez eux la transposition des vers 13 et 14 avant les vers 11 et 12. Je ne vois guère la nécessité de toutes ces hypothèses qui me semblent avoir été combattues avec raison par Hertzberg* : l'analyse ne dévoile pas do désaccord entre lesidéesde la première partie etcelles de l'autre.

21. (34 V.)— Properce émet le projet d'entreprendre un lointain voyage afin de se guérir d'un amour qui, par la conduite de Cynthie à son égard, ne lui donne pas les satisfactions désirées. Neplusla voir est le meilleur moyen de chasser les soucis qui l'assiègent. Il dit donc adieu à sa patrie, à ses amis, à Cynthie elle-même. Il va franchir les écueils de l'Adriatique, sillonner la mer Ionienne et gagner Athènes. Là il étudiera la langue et la philosophiç de la Grèce dans les livres de ses meilleurs écrivains, il contemplera les chefs-d'œuvre artistiques, et le temps et l'éloignement adouciront ses douleurs. S'il y meurt, ce ne sera pas du moins dans de honteuses amours. — Tout ceci n'est sans doute qu'une manière de parler pour inquiéter Cynthie et, pas plus que la pièce 14, où il est question des

(1) Tom. I, Quœst. p. 89 et tom. Il, p. 365.

mœurs de Lacédéraone, ne prouve un voyage réel de Properce en Grèce. Le thème dont il se sert paraît si naturel que beaucoup de nos poètes erotiques et élégiaques, à son exemple, l'ont développé comme lui. Bertin Ta imité dans toute une pièce de ses ilmour^ intitulée Les voyages :

Que n'ai- je point tenlé? Dieux 1 qu'il est difficile D'abjurer promptemeut de si longues amours I Tant que le même mur nous servira d'asile, Tant que le même ciel éclairera nos jours, Hélas 1 je le sens bien, je l'aimerai toujours.

Si vous voulez que je loublie, 0 mes amis, partons, ôlez-moi de ses yeux. Pour de lointains climats abandonnons ces lieux ;

Courons interroger

Là peut-être l'étude, et Tabsence, et le tems

Pourront bannir de ma mémoire Un amour insensé qui ternit trop ma gloire, Et dont le vain délire abrégea mes instants.

II, 2 V, 15 23 et 83-86.

Nous lisons également dans les Fragments d'élégies d'André Chénier :

Partons, la voile est prête, et Byzance m'appelle. Je suis vaincu ; je suis au joug d'une cruelle. Le tems, les longues mers peuvent seuls m'arracher Ses traits, que malgré moi je vais toujours chercher.

Et, avant eux, Ronsard avait dit :

Heureux celui qui ses peines oublie !

Va-l'en trois ans courir par l'Ilalie : Ainsi pourras de ton col deslier Ce lacs coulant qui te tient prisonnier. Autres citez, autres villes, et fleuves, Autres desseins, autres volontez neuves.

Autre contrée, autre air et autres cieux. D'un seul regard t'esblouiront les yeux, Et te feront sortir de la pensée Plustost que vent celle qui t'a blessée.

! 22. (42 V.) — Le TuUus à qui Properce adresse ce morceau, de même que l'élégie 6 du premier livre, était le neveu de Lucius Volcatius Tullus, lequel fut proconsul d'Asie. Il s'était plu dans les pays où il avait exercé le pouvoir en qualité de lieutenant et s'y attardait trop au gré du poète. Après une énumération de tous les sites, rendus célèbres par la mythologie, que Tullus peut prendre plaisir à visiter, Properce lui rappelle qu'il ne trouvera nulle part un pays aussi merveilleux que l'Italie. Il fait l'éloge de Rome à qui ses vertus guerrières et autres ont assuré l'empire du monde ; il chante l'Italie que la nature a gratifiée de tous ses dons et qui n'a point dans ses légendes locales les récits hérissés de crimes que présente la Grèce. Voilà, lui dit-il, ton pays, le plus beau de tous ; reviens-y ; c'est là que tu dois faire souche en remplissant une carrière digne de tes aïeux. Malgré l'amas des souvenirs mythologiques, la pièce a grand air et Ton y sent un souffle patriotique qui nous fait penser au beau passage des Géorgiques de Virgile sur l'Italie : « Sed neque Medorum. . . . Laudibtis Ilalix cerlenl,.,. Salve, magna par ens frugum, Salurnia tellus, magna vimm » ' .

23. (2i V.) — Les tablettes qui servaient à la correspondance de Properce avec Cynthie, en revenant de chez elle, se sont perdues . Le poète dit les services qu'elles lui ont rendus longtemps avec fidélité; il les regrette d'autant plus que peut-être elles portaient quelque billet de sa maîtresse et qu'il craint qu'elles ne soient tombées entre des mains indignes. Aussi charge-t-il un de ses esclaves d'aller afficher lavis de la récompense qu'il promet à qui les lui rapportera.

2i. (20 v.j — Sans que le motif nous en soit expressément donné, nous assistons tout à coup à une grave rupture que n'expliquerait que trop la conduite scandaleuse de Cynthie. Dans une élégie mordante. Properce se rend compte de sa longue erreur. Le mérite si grand de Cynthie

(1) Géorg., II, V. 136-i74.

n^existait que dans les vers qui la célébraient; mais la vérité ouvre les yeux de Tamant qui jusqu'ici a refusé d'écouter les avertissements de ses plus vieux amis. A Tabri des écueils^ il entre enfin au port ; et c'est la liaison désormais quMl adorera comme une déesse capable de lui assurer cette paix du cœur que Jupiter a constamment refusée à tous ses vœux.

25. (18 V.) — Une nouvelle déclaration confirme ce qui vient d'être dit et ces deux courtes élégies répondent si bien au même ordre d'idées que plusieurs commentateurs, comme Lachmannsont parfois imaginé de les réunir; mais il est visible que la première porte avec elle sa conclusion * ; la seconde apparemment n'a été écrite que pour répliquer à quelque récrimination larmoyante de Cynthie'. Properce y secoue définitivement le joug que, malgré les moqueries de ses amis, il a subi durant cinq années ; il repousse des larmes qu'il sait trompeuses; il avoue que lui aussi pleurera, mais déclare résolument à Cynthie qu'il cesse de lui appartenir* et qu'il l'abandonne aux vifs regrets qu'elle éprouvera de ses rigueurs passées. Il va jusqu'à la menacer des orgueilleux dédains qu'elle-même subira dès que son miroir lui montrera les rides de la vieillesse et il la laisse sous rimpression de cette imprécation qui lui prédit la fia de sa beauté.

lias tibi fatales cecinit mea pagina diras : ' Eveutum formée disce timere tuœ.

(1) Jacol), après avoir suivi Laclimaon, reconnaît (p. âll), qu'il a eu tort. (t) Vuir sur ce point une assez longue dissertation de Ilcrtzberg, t. I, Qu'dist. p. 07 st|.

(3) Cr. l'alcy,if éd. p. 210.

(1) Cf. l>aruy, l. IV, él. T» :

Je sens pour toi mon àme se fermer ;

Je pleure encor, mais J'ai cessé d'aimer.

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