‹ Histoire de la littérature latine au temps d'AugusteChapitre 26 sur 32 · LIVRE QVATBIÈHE. cn. Ht, B · texte numérisé non relu

LIVRE QVATBIÈHE. cn. Ht, B

Ea lisant la fln du troisième livre, vous croyez sans doute qu'après une rupture si nettement justifiée, il ne sera plus question de la passion de Properce pour Cyntiiie dans le livre IV; Vous vous trompez. 11 est bien vrai qu'il ne se livre plus à elle entièrement, que son esprit s'attache à des travaux plus sérieux qu'à des propos amoureux, qu'il entreprend des poèmes auxquels on donnera le nom de Carffltna pour les distinguer des élégies des trois premiers livres; mais, quelque dépit qu'il ait éprouvé contre luimême de ne pas renoncer à des relations dont il reconnaissait l'indignité, nous comprenons qu'il les a continuées Jusqu'à la mort de celle qui avait exercé tant d'empire sur son cœur, et nous voyons qu'après cette mort il a gardé d'elle un souvenir qui ne laissait pas que de l'émouvoir encore.

Sans doute, la pièce 5, à elle seule, ne serait pas une preuve suffisante de la persistance de leurs relations. Le poète y maudit(76 V.)' une entremetteuse du nom d'Acanthis qui vient de mourir. 11 rappelle comment l'infâme enseignait à celle qu'il aimait, fwslrie arnicas, toutes les ruses auxquelles une courtisane recourt d'ordinaire pour tromper ses amants, comment elle lui conseillait de ne regarder que l'or sans faire attention à la main qui le donne,

Aururo specUto, non quEe mBDUs adferal aunim,

de rester sourde aux accords d'une lyre que n'accompagne pas le tintement de l'argent,

IstiuB tibi sit surda sioe œre lyra,

(1) Où peat rapprocber de ce moreeau ràlégli! 8 du l. I àea Amour» d'Ovide et aiiesl la satire Xiil {Macette), de notre poète Régnier.

5^ LIVRE QUATIflÈME. Cil. III, 6.

et de profiter, pour s'enrichir, des belles mais trop courtes années de la jeunesse. Il impute à cette mauvaise conseillère la corruption de son amie et invite tous les amants à lancer pierres et malédictions sur son tombeau.

Quisquis amas, scabris hoc bustum caedite saxis, Mixtaquecum saxisaddilc verba mala.

Cette amie dont il parle ne peut guère être que la maîtresse qui nous est connue*; mais ses imprécations prouvent seulement combien il cherche encore à excuser le dévergondage de Cynthie en expliquant une telle conduite par les conseils de l'odieuse Acanthis; il pourrait, en somme, exprimer ces sentiments-là sans l'avoir revue.

Il n'en est pas de même de la pièce 8 (88 vers), récit on ne peut plus dramatique et tout à fait réussi d'une aventure où tous les deux figurent ensemble. Cynthie, racontet-il, s'était rendue à Lanuvium, ville célèbre par certaines pratiques religieuses, sous prétexte d'honorer Ju non, mais, en réalité, pour sacrifier à Vénus, en société d'un amateur, tout disposé à se ruiner, et dans un équipage si luxueux que le spectacle en était scandaleux. Lui, de son côté, irrité de ses nombreuses infidélités, voulut s'en venger, et invita Téia et Phillis à venir s'égayer dans sa maison. Mais, au milieu de la fête, dont son esprit d'ailleurs se, détachait pour voyager vers Lanuvium, voilà que Cynthie fait irruption, se précipite furieuse sur Phillis et Téia, les met en fuite, se jette sur lui, le bat, l'oblige à implorer son pardon et lui en dicte les conditions. Finalement, après, avoir procédé à la purification de la couche, elle passe le reste de la nuit avec lui. Vous voyez qu'à moins de supposer, sans preuve, que cette pièce, par la date des faits, aurait dû faire partie du livre précédent, il ne laisse point de doute sur la prolongation du commerce intermittentdes deux amants ; et c'est l'opinion que j'ai admise, dans la

(1) Cf. Ilcrlzberg, l. II, p. 433 ; Scharf, Qtcœst. Prop , p. 30.

biographie (lu poète », avec ceux des érudits qui me sem* blent avoir le mieux étudié la question.

Du reste, la pièce 7 (96 v.) * laisse suffisamment entendre, par les divers détails qu'elle renferme, que, si Cynthie ne mourut pas dans les bras de Properce, et s'il n'assista pas à ses funérailles, il se préoccupa sérieusement, comme un homme dont les sentiments peu vulgaires survivent à la suprême séparation, des désirs qu'elle avait dû concevoir à sa dernière heure. Dans cette composition, qui nous donne le récit d'une apparition et dont le début se fait remarquer par l'affirmation d'un certain spiritualisme, l'ombre de Cynthie se présente, la nuit, devantlui, et l'apostrophe. En lui reprochant le peu de souvenirs qu'il conservede ses bon tés, elle les lui retrace ; ellelui rappelle aussi qu'à ses funérailles elle n'a reçu de lui aucun honneur^ et elle se plaint des agissements de Lygdamus et de Nomas,, sa rivale, qui se pare maintenant de ses dépouilles. Cependant, quoiqu'il le mérite, elle ne veut pas accuser celui qui si longtemps Ta fait régner en souveraine dans ses vers. Elle le confirme d'ailleurs dans la certitude d'avoir été réellement aimé; elle lui avoue que, maintenant encore, quoique morte, elle verse, comme un baume, des larmes sur son amour sans se plaindre jamais des fautes qu'il a commises à son égard ; et elle lui demande, pour que sa mémoire lui reste chère, de s'intéresser à celles de ses anciennes esclaves qui l'ontle mieux servie, de prendre soin de sa tombe et d'y inscrire une courte épitaphe. Enfin, en le quittant, elle lui assigne le rendez-vous dernier : « Maintenant, lui dit-elle, sois à d'autres; bientôt moi seule je te posséderai, avec moi tu resteras, et conjointementàtesos je marierai les miens. »

(1) Voir page 5 17.

(2) Cest par suite d'une inadvertance évidente que cette pièce se trouve rangée avant celle qui porte le no 8.

(3) L'explication en a été donnée à la p 518.

584 LIVRE Ql'ATHlÈllE. CH. III, 6.

Nunc le possideant alise : mox sola tenebo ;

Mecum eris, etmixlis ossibus ossa teram.*

Properce n'eût pu imaginer un plus sensible témoignage de sa reconnaissance et de sa tendresse. Non seulement il y marque la gratitude qu'il doit à Cynthic, mais il y fait l'aveu de ses propres torts comme pour diminuer ceux de sa maitresse; il rend hommage àla sincérité deses sentiments; il no passe en revue tout le passé qu'en l'affirmant avec émotion, sans rien en renier; et la pensée finale de Tunion prochaine de leurs restes répand sur leur amour la gran* deur mystérieuse de la mort. C'est ici seulement qu'il faut voir la conclusion véritable du roman de sa passion.

En comptant les trois morceaux que nous venons de voir, le livre III en renferme en tout onze, dont deux (3 et 11), sans avoir trait à Properce personnellement, sont encore l'expression de sentiments amoureux, mais d'un amour conjugal. Examinons ces deux-là avant d'aborder les six autres qui ont un caractère spécial.

La pièce 3 (82 v.) est une lettre d'unedame romaine, qui se donne le nom d'Aréthuse,à son cher mari Ly cotas parti pour les guerres lointaines. On a comparé quelquefois cette lettre à celles qu'Ovide a intitulées héroïdes ; mais celles d'Ovide ne font parler que des personnages légendaires taudis qu'ici il s'agit de contemporains et des événements précis du jour. La situation dépeinte est réelle et, si les deux noms sont fictifs, il n'était pas difficile sans doute de les appliquer aux personnes qu'ils représentaient. Les commentateurs d'ailleurs ont pris ce soin : ils ont rapproché généralement ce morceau de l'élégie 12 du livre III où Properce, s'adrcssaut à Postumus, lui reproche d'être parti au loin en sacrifiant à la gloire des armes le bonheur d'^lia Galla, sa femme, et ils ontémis l'avis qu' Are thuse et Lyco-

(1) Rapprochez de ceUe expression celle de Pél. lU, SO v. 6 : ille alio

pectus arnore terit.

tas ne sont autres que Galla et Postumus. Quelques-uns cependant ne pensent pas de même : Hertzberg, par exem<* pie, rappelle * que les poètes latins, lorsqu'ils veulent dési* gner des personnes réelles par des appellations fictives, ont l'habitude de choisir des vocables ayant la même mesure que les noms véritables, et il s'appuie aussi sur ce motif que Properce, après avoir dénommé nettement ses amis dans l'élégie du livre III, n'avait pas à les dissimuler davantage dans le livre IV. Ce dernier argument, à mon sens, n'est guère valable ; car Properce, la première fois, écrivant en son propre nom à Postumus et lui exprimant sa pensée personnelle, devait nécessairement s adresser à tuicomme nous parlons à nos intimes, tandis que, laseconde fois, prêtant à la plume de Galla une lettre qu'elle n'avait pas écrite, il avait le devoir de ne pas y apposer une signature dont il n'avait pas le droit d'user. Il est vrai que le choix des noms, dont il s'est servi, ne répond pas à une habitude constatée chez d'autres poètes; mais rien ne lui interdisait de ne pas s'y conformer. Il nous est donc permis d'admettre comme vraisemblable Topinion combattue par Hertzberg. La pièce, en tout cas, d'une grande délicatesse, est très agréable à lire, et c'est avec raison que Kuinoel lui donne Tépithète de « meUUissimum carmen >. — Aréthuse, après avoir expliqué les caractères illisibles que peut contenir sa lettre par les larmes qu'elle y a répandues et par la défaillance de sa main (v. 1-6), reproche à son époux cette si longue absence que ne pouvait faire prévoir l'ardeur de ses serments d'amour lors de leur union (v. 7-22). Elle s'inquiète de sa santé et de ce qu'il fait, et elle lui dit comment, de son côté, elle passe ses jours et une partie de ses nuits à penser à lui, à travailler pourlui, à le suivre sur les cartes à travers les pays qu'il parcourt (v. 23-42). Elle regrette de n'avoir pu s'armer comme l'heureuse Hippolyte ; elle laurait accompagné partout; car son amour est d'autant plus vif que Vénus l'alimente d'un

(1) Tom. 1, Quœst., p. 22.

feu légitime (v. 43-50). Restée seule, elle voit à peine de temps en temps une amie, a pour toute société sa chienne Glaucis, et se livre devant les dieux pénates aux vœux qu'elle fait pour lui (v. 51-62). Enfin elle le conjure de ne point s'exposer témérairement dans les combats ; elle ose compter le revoir bientôt, la lance en main près du char du triomphateur; pourvu qu'il revienne sans avoir violé la foi qu'il lui a jurée, ce sera le prix de tous ses vœux,et elle ira consacrer ses armes dans le temple de Mars avec une inscription qui dira la pleine reconnaissance d*une femme à qui son mari vient d'être rendu.

Il n'y a rien dans tout ce morceau qui ne dépeigne gracieusement les sentiments d'honneur et de vertueux amour d'une chaste et fidèle épouse. Jamais d'ailleurs, remar*» quez-le. Properce, à qui l'on a quelquefois prêté, je ne sais pourquoi, des préjugés libertins contre le mariage, ne cesse, dans ses œuvres, d'honorer les vertus domestiques et l'amour conjugal. Condamné au célibat par sa passion pour Cynthie qu'il ne peut épouser, il n'hésite pas à faire l'éloge des unions régulières, il engage ses plus chers amis comme Tullus * à rechercher au plus vite un heureux hymen, et il reconnaît ici que, si tout feu d*amour est puissant, aucun ne l'est plus et ne reçoit mieux de Vénus le souffie qui l'anime qu'en ces alliances légitimes hautement avouées :

Omnis amor roagnus, sed aperto in conjuge major ; Hanc Venus, ut vivat, ventilai ipsa facem.

Les mêmes sentiments se retrouvent dans la pièce 11, la dernière du recueil et qui fut écrite en l'honneur de Cornélia, fille de Scipion et de Scribonia, femme de Lucius Jïïmilius Paullus, morte prématurément en l'an 16, c'est à dire très peu de temps avant Properce. C'est un des plus longs poèmes des quatre livres (102 v.) et celui qui, malgré

(1) Cf. Él. III, ±», A\'At.

Ll'VKE QUATRIÈME. Cil. III, 6. 587

un début quelque pou pénible, donne, par l'expression des pensées touchantes, la plus haute idée du génie du poète*». — Nous entendons parler Cornélia. S'adressant d'abord à PauUus, elle lui conseille de mettre fin à des appels qui ne servent de rien puisque le rivage du Styx n'entend aucune des plaintes de la terre; puis, après avoir déploré le décret du destin qui l'a frappée si tôt sans teniraucun compte de la gloire de ses aïeux, elle supplie les divinités infernales, de la traiter avçc bonté et invoque leur équité (v . 1-28). Elle dit combien elle est restée fidèle à son mari durant leur union hélas I trop courte et en atteste la cendre vénérée de3 hommes illustres de la famille dans laquelle soa mariage l'a fait entrer ; la crainte d'un juge n'eût pu rien ajouter à ses vertus ; sa vie fut toujours sans tache, aussi pure devant le flambeau funéraire que devant celui de l'hyménée ; sa tendre et chère mère n'a rien à regretter à son sujet que son trépas ; et les larmes de Scribonia, celles de la ville entière, celles du divin César, dont elle eut la fille pour sœur, font sa gloire (v. 29-60). Elle peut quitter la vie sans se plaindre : elle a joui des honneurs de la maternité ; elle a reçu à sa dernière heure les adieux d'un frère arrivé aux plus hautes charges de l'État et d'un mari dont les fonctions de censeur seront pour sa fille un avertissement de suivre l'exemple maternel ; et puis elle est morte, dans le plus beau triomphe que puisse avoir une femme, honorée de tous (v. 61-72). Il ne lui reste que le souci de ceux qui lui survivent ; que PauUus témoigne à ses enfants une double affection, leur rende par ses caresses une mère qui n'est plus, et, s'il pleure, leur cache ses larmes ; qu'eux, de leur côté, s'il vient à se remarier, respectent sa décision, se rendent agréables à celle qu'il aura choisie, ne fassent pas trop Téloge de leur mère, oa s'il reste fidèle à sa mémoire, qu'ils entourent son isolement de tous leurs soins ; que les dieux enfin leur accordent à

(1) Cf. E. HQbiicr, dans Commentât, initonor. Th. Mommsen, Berlin, 1877, pp. 08-113.

tous les années qu'ils lui ont refusées ^ Quant à elle, son bonheur fut parfait, puisqu'elle n'a porté le deuil d'aucun de ses enfants et que sa famille tout entière a suivi ses funérailles (73-98). Elle termine en priant ceux qui la fleurent d'élever leur témoignage en faveur d'un jugement qui la déclare digne par sa vertu de rejoindre les ombres de ses vénérés aïeux (99-102). — La chasteté conjugale, l'amour maternel, le sacrifice de toute pensée personnelle au bonheur des siens, et la résignation à la mort, voilà ce qu'exprime cette poésie avec une émotion ïnigestueuse et vraiment belle. M. F. Plessis juge «que le poète qui a trouvé de tels accents était certainement un homme d'un grand cœur et d'un grand esprit >•, et M. Cranstoun n'est pas moins explicite lorsqu'il dit qu'on ne saurait lire de pareils vers sans reconnaître chez celui qui lésa écrits « une tendresse presque chrétienne »'.

Ajoutons que l'élégie de Cornélia pourrait être considérée comme un poème national malgré le caractère privé du deuil qui en est l'objet, tant elle présente, avec l'émotion qu'y a mise le poète, le portrait de la véritable matrone restée digne, par ses vertus et par le sentiment qu'elle eu a, delà noblesse de ses aïeux et de la fierté romaine. Elle se rattacherait ainsi aux poésies essentiellement nationales qu'il nous reste à considérer et qui portent les numéros 1, 2, 4, 6, 9 et 10.

La première en contient la préface. Elle se compose de deux parties. Tout d'abord Properce s'y lance dans l'éloge de Rome, et, développant le même thème que Virgile et Horace, il oppose à l'aspect agreste du Latiumantique^ àla ville primitive de Romulus, si humble en comparaison de ce qu'étaient alors Gabies et la puissante ville d'Albe, la merveilleuse splendeur de la Rome d'Auguste* . Saisi

(1) Voir Appendice cccxi.

ii) Et. .«*«/• Prop.y p. tH\i

{'M Eleg. of Prop. Life, p. 25.

(i) Voir Appendice^ cccix.

d'admiration devant un tel contraste, il se sent porté parun pieux enthousiasme à consacrer désormais ses chants à la patrie. Il sait que sa voix est faible pour une pareille entreprise et que le Callimaque romain, dont s'honorera rombrie, ne saurait aspirer à la gloire d'Ennius ; mais veuille Rome favoriser une œuvre qui la célèbre, et il dira ses fêtes sacrées, ses fastes et les monuments de son antiquité. Voilà dans la carrière le but qu'il doit fixer à l'élan de ses coursiers.

Sacra diesqiie canam, et cogaornina prisca locoruni : Has meus ad nietas sudet oportet equus.

C'est avec le vers 71 que commence la deuxième partie du poème par Tintervention soudaine d'un personnage imprévu. Horus, astrologue et devin, apostrophe le poète et s'efibrcede lui démontrer l'imprudence de son projet. Pour donner plus de poids à ses paroles, il vante sa propre généalogie et sa science astronomique, qui est celle de ses ancêtres, rappelle les avis précédemment donnés par lui à plusieurs autres et dont les événements ont prouvé la sages.se, invoque en faveur de Tart de prédire l'autorité de Calchas. Properce, entrant en discussion avec lui, lui témoigne ses doutes sur une science devenue vénale et même sur le savoir de Calchas, qui par le sacrifice d'iphigénie, n'a nullement dérobé les Grecs à leur malheureux sort. Mais Horus n'en continue pas moins son discours, lit dans les astres la destinée du poète, son passé et son avenir, ses infortunes amoureuses, l'obligation pour lui de se livrer à l'élégie et la crainte que doit lui inspirer dans ses entreprises l'influence sinistre du Cancer (v. 71-150). — La grande différence de ton qu'on remarque dans les deux parties a engagé plus d'un commentateur à les séparer tout à fait; mais, en lisant attentivement la pièce entière, on en saisit bien l'unité de composition. N'est-il pas naturel qu'au moment de prendre la décision qui le pousse dans une carrière nouvelle. Properce accompagne son pre-

^90 LIVKK ULATRIÈME. Cil. Ul, 6.

mier chant des objections qui se sont présentées à son esprit? 11 leur donne une forme que plusieurs ont trouvée Jbizarre et parfois même jugée plus sévèrement, mais qui, tout bien considéré, n'est qu'ingénieuse. De l'ensemble résulte une sorte d'introduction dans laquelle il trouve Avec habileté le moyen de préciser ses intentions tout en faisant l'éloge de ce qu'il a produit dans le passé et en fournissant sur son compte les détails biographiques dont la postérité sera curieuse.

Les cinq autres pièces semblent répondre exactement au programme spécial qu'il s'était tracé. Quatre s'appliquent à un passé lointain et la dernière à une fête religieuse qu'Auguste venait de célébrer pour ses victoires.

L'élégie 2 (64 v.) a pour sujet le dieu Vertumne ». C'est le dieu qui y parle. Après avoir expliqué sa translation d'Ëtrurie à Rome» il énumère ses nombreux attributs, disserte sur l'étymologie de son nom latin qui, contrairement à de fausses interprétations, dit-il, provient précisément de sa facilité à changer de figure (verlumnus de ver^ Xere), rappelle par suite de quelles circonstances, en souvenir d'un grand service rendu par ses Toscans à Rome naissante, un quartier de la ville se dénomma comme eux '(vicus TiLscus), souhaite ne plus avoir à jamais sous les yeux que le peuple revêtu de la toge, et, pour finir, dit cominent. représenté grossièrement, avant le temps de Numa, par un tronc d'arbre à peine façonné, il Test maintenant, grâce à l'art de Mamurius, par une statue signifiant dignement tout ce qu'il est.

L'élégie 4(94 v.) traite l'antique légende du mont Tarpéien*. L'auteur décrit les lieux d'où Rome, la future reine du monde, faible à son origine, n'entendait pas sans frémir la trompette redoutable des Sabins, et il raconte l'histoire do la fille de Tarpéius. Nous la voyons, entrai-

(1) Cf. Ovid., Métam. XIV, v. 6il sq.

(2) Cf. Ovid., Métam. XIV v. 775 sqq. ; Til.-Llv., I, ll.Voir aussi Plut., Vie de Romuluset Den. d'Halic. II, 38-40.

née par la beauté de Tatius et de ses armes, concevoir Tamour criminel qui doit lui faire oublier le culte de Vesta et former contre la ville sa patrie un projet de trahison dont elle se plaît à se dissimuler l'horreur par l'espoir d'un hymen pouvant amener la réconciliation des deux peuples. Après une nuit agitée, elle profite d'une fête en l'honneur de Paies, durant laquelle les Romains s'abandonnent aux jeux et au vin, pour se rendre furtivement auprès de Tatius. Elle obtient de lui les promesses qu'elle désire, lui sert de guide et lui livre Rome endormie. Mais, lorsqu'elle réclame l'hymen promis, le roi, qui ne veut point couronner un crime, ne la fait monter sur son trône qu'en disant à ses guerriers sabins de l'accabler sous le poids de leurs armes, seule dot digne d'une telle vierge. De là le nom de Tarpéien, qui fut donné au mont.

L'élégie 9 (74 v.) a pour but d'expliquer, en même temps que le nom de Sancus donné à Hercule, l'antique origine de l'autel appelé Ara maxima qui se trouvait à Rome dans le marché aux bœufs. Forum boarium, près d'un temple consacré à ce dieu *. Properce raconte brièvement l'arrivée d'Hercule avec ses troupeaux à l'endroit que couvraient alors en partie les eaux du Tibre et qui devait devenirle quartier de Rome appelé pour cela Vé/a6rum*,le vol de ses bœufs par Cacus, sa lutte contre le hideux brigand à qui il les reprend (1-20). Après cette victoire, le héros, couvert de poussière et souffrant de la soif, se dirige vers une source qu'il entend bruire dans un bois sacré où des jeunes filles sont en train de fêter les mystères de la Bonne Déesse. Il les supplie de l'y laisser pénétrer et leur rap* pelle, pour les émouvoir et les rassurer en même temps, ses longs travaux et l'esclavage auquel il s'est soumis aux pieds d'Omphale sous un costume féminin. Malgré ses humbles prières, la prêtresse du bois lui en défend l'en»

(1) Cf. Ovid., Fast. I, v. 5i3 sqq. ; Virg., ;En. VIll, v. 190 sqq. ; Tit.- Liv., I, 7.

(2) Cf. Varr., De ling. lat., V, 43-44.

trée. Alors, furieux, il Técarte et étanche sa soif, puis il consacre aux dieux, en souvenir de la délivrance de ses génisses, VAra maxima, et» pour se venger du refus qu'il vient d'essuyer, il en interdit à jamais l'accès aux femmes (v. 21-70). A la suite de ce récit, le poète appelle sur ses vers la faveur du dieu qui, parce qu'il avait purifié {sanxerai) la terre des monstres qui la souillaient, fut honoré par les Sabins sous le nom de Sancus.

La pièce 10 (48 v.) célèbre Jupiter Férétrien à qui étaient consacrées les dépouilles opimes, c'est-à-dire les dépouilles prises sur un général en chef ennemi . L'histoire romaine n'offrantque troisexemplesde ce haut faitd'armes, Properce, après un bref exorde sur la difficulté de sa tâche (v. 14) les expose l'un après l'autre et dans l'ordre chronologique. Il dit comment Romulus, la tête couverte d'un casque hérissé de poils de louve et muni d'une armure très simple comme il convient à un roi pasteur, abattit sous les murs de Rome le redoutable Acron issu d'Hercule et roi des Céniniens (v.5-22). Puis il dépeint la puissance .de Yéies au temps où le cri de victoire des Romains n'avait pas encore retenti au delà du Tibre et la défaite du fier roi des Véiens, Tolumnius, dans un combat corps à corps contre Cossus (v. 23-38). 11 montre ensuite Viridomare, chef des Gaulois Gésates, qui se vantait d'avoir pour aïeul le Rhin lui-même, tombant, à la tête des siens, sous Tépce victorieuse de Claudius Marcellus (v. 39-44). Et il termine par l'explication de Tépithète Férétrien que l'on donnait à Jupiter, dans le temple où les trois dépouilles étaient conservées, soit, dit-il, parce les vainqueurs feriebant frappaient l'ennemi d'un coup mortel, soit parce que ferebanl ils portaient ses dépouilles en triomphe.

Le chant G (86 v.)f qui ne se rapporte pas au passé, ne devait pas moins être destiné que les quatre autres à faire partie du livre que Properce voulait consacrer aux fêtes religieuses et aux fastes de Rome; on y remarque la même préoccupation étymologique. Vous savez qu'Auguste s'était toujours plu à se placer sous la protection d'Apollon et

qu'il lui voua après la bataille d'Actium un culte tout particulier ; or le poème a pour sujet la . louange d'Apollon Actius s et de même que, dans la pièce en l'honneur de Jupiter Férétrien, l'explication de l'épithète est accompagnée de ce vers

Hinc Ferctri dicta est ara superba Jovis,

celle du surnom d'Actius attribué à Apollon est ici exprimée en ces termes :

Aclius hinc traxit Phœbus monumenla, quod....

Le morceau se rattache évidemment au même ordre d'idées et rentre dans le plan du même ouvrage. Seulement l'émotion du chantre est bien différente et s'y traduit, surtout au début et à la fin, en accents tout à fait lyriques.

Le poète, prenant le caractère sacré du sacerdoce poétique, réclame la purification et l'encens agréables aux dieux afin de célébrer le nouveau temple d'Apollon en vers dont l'harmonie puisse lutter avec celle de Philétas et de Callimaque. Comme la Sibylle qui, sur le point de parler, pousse l'exclamation « Procul o, procul este, pro fani!:»* il s'écrie, lui aussi: ^ Ite procul, fraudes ! y^ et il appelle sur des chants auxquels se trouve intéressée la gloire du divin Auguste, non seulement la faveur de la muse Calliope, mais Tattention de Jupiter lui-même (v. 1-14). Il présente alors le tableau * de la bataille d'Actium, où se rencontrèrent toutes les forces du monde :

Hue mundi coiere manus....

(1» Voir Appendice eccx.

(2) Virg.,^fi, VI. V. 257.

(3) Voir le récit qu'eo fait Virgile, ^n., VIII, v. 675 sqq.

594 LIVRE QUATRIÈME. Cil. lll, 7.

Dans le moment où les deux flottes sont rangées, Apollon, qui a quitté Délos, arrive, non pas la tournure efféminée et la lyre à la main, mais le regard terrible et armé de flèches puissantes. Après avoir promis à Auguste sa protection contre les innombrables navires de l'ennemi, 11 épuise contre eux ses traits. Auguste, en s'avançant, achève la victoire; César, du haut du ciel, contemple avec orgueil la gloire de son fils, et la reine du Nil, punie de son audace, s'enfuit, prête à se soustraire par la mort à la honte de servir d'ornement au triomphe du vainqueur. La part prise par Apollon à cette victoire, voilà le motif du grand culte qui lui est voué et de son surnom d'Actius (v. 15-68). Après ce récit et cette explication, le poète laisse à Phœbus, qui reprend sa lyre, le soin de célébrer la défaite des Sicambres, la soumission de TÉgypte et de l'Ethiopie, la remise par les Parthes des étendards de Crassus. Pour lui, en ce jour de fête, il veut, couronné de roses, tour à tour buvant et chantant, se livrer aux douceurs d'un festin jusqu'à ce que les rayons du jour se reflètent dans son falerne (v. 69-86).

Ce chant, sauf quelques petits détails de description qui sentent trop TAlexandrinisrae, est vraiment remarquable ; sous les flatteries adressées à Auguste et qui d'ailleurs n'ont rien que de conforme aux sentiments publics du moment, une joie patriotique sincère s'y manifeste en effusions chaleureuses; et c'est celui des poèmes nationaux du livre IV dont le souffle peut être le mieux comparé à l'enthousiasme romain que nous avons constaté dans le chant I. Mais des quatre autres il n'y a guère que celui dont la légende de Tarpéia fait la matière qui mérite quelque éloge :

là, Properce trouve dans l'amour de la jeune fille pour Tatius un sujet qui convient à son génie et, s'il lui donne parfois une tournure trop galante en y introduisant des éléments un peu mesquins, il le traite du moins d'une manière intéressante. On n'en saurait dire autant des pièces concernant Vertumne, Hercule et Jupiter Férétrien : elles n'ont ni mouvement, ni émotion ; l'érudition et la recherche des étymologies y tiennent trop de place. Si bien que^ si nous nous demandons ce qu'aurait été dans son ensemble l'ouvrage projeté par le poète sur la religion et les fastes, nous sommes bien en peine de donner à cette question une réponse capable de satisfaire ceux qui professent pour lui une complète admiration. Sans doute, chaque fois qu'il aurait eu à parler de la puissance et de la grandeur de la Rome contemporaine, son patriotisme se serait fait jour, et chaque fois aussi que les légendes du passé lui auraient offert quelque thème d'amour, la longue pratique de ces sortes de sujets lui aurait permis de s'en tirer à son honneur ; mais le choix que nous voyons qu'il faisait de matières comportant le plus d'érudition possible ; le soin qu'il prenait de les envisager à ce point de vue savant plus qu'à tout autre et souvent par les petits côtés, en prenant surtout pour modèle les ArTta de Callimaquc ; l'adoption malencontreuse des distiques éléglaques peu propres au développement de sujets élevés et de thèmes épiques; tout nous porte à penser, sans que nous courions grand risque de nous tromper, que l'ouvrage, à côté de quelques morceaux bieninspirés, nous aurait généralement présenté des poésies de second ordre, inférieures aux Fastes d'Ovide, qui eux-mêmes ne sont pas considérés comme un cheld'œûvre. Nous n'y aurions pas trouvé le même mérite que dans la plupart des compositions qu'il a produites. . Est-ce à dire que celles-ci soient sans défaut? Assurément non, et graves, au contraire, sont les reproches qu'on a coutume de lui adresser. Il est vrai que très souvent on les a exagérés comme à plaisir.

Le premier de tous est de s'être trop livré à l'Alexandri-

596 UVREQUATBIÈME. Cil. III, 7.

ûisme. Virgile, après s'y être donné quelque peu, avait su s'en détacher aussitôt; Horace s'y était toujours soustrait et Tibulle n'en avait presque pas subi l'empreinte. Lui se fit gloire de le suivre. Devenir le Callimaque romain telle était son ambition, et Philétas avec Callimaque, voilà les deux poètes grecs qu'il se proposait d'ordinaire pour modèles <. Il n'y a aucun doute à concevoir sur son intention; il n'y en a pas non plus sur le zèle avec lequel il s'y est conformé. Les Alexandrins ayant abusé de l'érudition mythologique, comme eux, il en fait montre, à ce point qu'il semble ne pouvoir exprimer aucune idée sans l'appuyer sur un exemple tiré de la Fable. De quelque événement, de quelque situation qu'il s'agisse, les allusions aux personnages légendaires et aux récits fabuleux abondent. Voit-il, par exemple, Cynthie pleurer et se plaindre, il la compare successivement, et dans l'espace de huit vers, à Briséis séparée d'Achille, à Andromaque captive, à Philomèle, à Niobé * ; fait-il l'éloge de sa beauté, il la met en parallèle avec Junon, Pallas, Ischomaque, Proserpine toute jeune, les déesses vues par Paris sur l'Ida, et souhaite qu'elle reste toujours belle, dût-elle vivre autant que la Sibylle de Cumes'; lui reproche-t-il de se parer, il lui rappelle que, sans parure, Phœbé et Hilacira, flUes de Leucippe, charmèrent. Tune Castor, l'autre Pollux; qu'il en fut de même de la fille d'Événus avec Idas et Phœbus qui se disputèrent sa conquête, et d'Hippodaraie avec le Phrygien Pélops*. Dans sa mémoire, comme dans un vaste magasin où se seraient amoncelées les richesses les plus variées de la science mythologique, il puise à chaque instant les comparaisons de ce genre.

Kt ce n'est pas seulement ces allusions qu'il emprunte

(1) Il cite Callimaque six fois (II, 1, 40; 11, 34, 32 ; llf, t, 1 ; III, 9, 43 ; IV, I, lU ; IV, (î. 4), cl Phllélas cinq fois (II, 34, 31; III. 1, 1, ; III, 3, 52; III, 0, 44 ; IV, 6, 3.

{t) Kl. Il, !i(), 1-8.

(3) Kl. Il, 2, (MO.

(1) Kl. Il, 1, 15-20.

aux poètes Alexandrins Jl leur prend certaines métaphores et certaines pensées. Quand il dit «qu'il s abreuve aux sources sacrées*», lorsqu'il s'assimile, dans la direction de sa muse, soit au navigateur qui mène son embarcation» soit au cavalier qui lance son cheval dans la carrière % il ne fait, comme Ta très bien constaté Fr. Mallet\ que répéter des manières de parler chères à ses modèles. Il en est de même pour beaucoup des images dont il se sert à propos de son amour, tantôt pour montrer la puissance du dieu «qui lui courbe la tète sous ses pieds »^ ou « qui lui perce le cœur de mille traits » ' ; tantôt pour comparer le teint du charmant visage de son amante au lis, à la neige, au lait, à la rose®. S'il se représente recevant en songe les conseils d'Apollon et de Calliope, l'idée lui en est suggérée par Callimaque qui avait donné à ses Aixu Tapparence d'un rêve', et s'il insiste si souvent* auprès de Cynthie sur cette pensée «que l'amour doit survivre à la mort», c'est que Philétas l'avait exprimée à celle qu'il aimait*.

11 pousse l'imitation plus loin encore. Il emprunte parfois aux poètes Alexandrins l'idée première d'une composition, celle qui sert de base à l'élégie même : on en a la preuve non seulement par les fragments trop rares qui nousrestentdesauteurs qu'il a imités, mais par ce que nous avons des poètes grecs postérieurs, qui ont puisé aux mêmes sources que lui et dans lesquels on retrouve les

(1)Él. 1,3, 5 et 51.

(2) Kl. m, 3, 22 ; II, 9, 3 sq. et 35 ; II, iO, 2.

(3) Quœst. Prop.y thèse de doctorat, Gottiug», 1882, 68 p. Voir aussi Hertzberg, t. I, Quœat. cap. Vil, De imitatione poetarum Alexandrinorum, et, en ce qui coDceroe- particulièrement le livre IV, Kirchner, De Propertii libro quinto, cap. VI, pp. 45-85, Weimar, 1882.

(X) El. I, 1, 4.

(5) £1. Il, 13, 1.

(6) Éi. 111, 3, 0 sq.

(7) D'où Pexprossion Sornnia CalUmachi (El. Il, :U, 32). Cf. Barth ; Paley, 2* éd. p. 136, not. : Bonafous, De Prop. amor., p. 73.

(8) El. 1, 19, 3 sq et 17 sq. ; II, 13, 39 sq. ; III, 16, 22.

(9) Cf. Couat, De la poésie Alexandrine, p. 75-76.

598 LIVKK Ol'ATRlKME. Cil. Ilf, 7.

mêmes inspirations. Fr. Mallet, qui a examiné cette partie de la question avec beaucoup d'attention, note comme étant celles où ces rapprochements peuvent être plus ou moins relevés, les élégies 2, 3, 16, 17, 18, 19 et 20, du livre I; 12, du livre II; 1, 2, 3, 10, 14. 15. 17. 19, du livre III; 3,5, 7, du livre IV.

De cette tendance si grande à imiter les autres, plusieurs critiques ont conclu qu'il manquait d'originalité. Mais gardons-nous de les suivre dans une accusation qui tombe absolument à faux. On peut, tout en imitant beaucoup, faire preuve d'invention, et c'est le cas de Properce. Ses sentiments personnels, sa situation, celle des amis auxquels il adressait ses poèmes lui fournissaient un fond de matières qui lui appartenait en propre, et s'il y mêlait ce dont ses études et son savoir avaient enrichi son esprit, ce mélange s'opérait naturellement sans qu'il abdiquât ou perdit tout ou partie de sa personnalité. En un mot, nous avons le droit de juger abusif l'emploi qu'il a fait de son érudition parce qu'elle l'a entraîné tantôt dans des digressions trop fréquentes et qui coupent la composition d'une manière fatigante, tantôt même dans des allusions obscures et qui auraient besoin de commentaires; mais là doit s'arrêter notre reproche.

C'est assez dire que, si nous le disculpons au point de vue de l'invention, nous n'entendons pas lui épargner toute critique au sujet de la disposition. Il est certain que son goût pour les poèmes Alexandrins lui a beaucoup nui sous ce rapport; car ils étaient, en général, mal composés et sa composition n'en rappelle que trop quelques défauts. Non seulement ses comparaisons savantes donnent à certaines parties d'un grand nombre de ses élégies une étendue disproportionnée, mais les divers développements d'une même pièce ont souvent l'air de se succéder sans se lier l'un à l'autre ; non pas qu'après réflexion l'esprit du lecteur ne réussisse à les rattacher, seulement il faut un effort d'attention pour saisir entre deux idées exprimées celle qui les relie et que rien n'indique. Déjà, chez Tibulle, nous

avons eu à nous plaindre plus d'une fois de l'absence des transitions ; encore avons-nous pu remarquer que, là même où il s'en préoccupe le moins, il les indique par un signe quelconque, ne serait-ce que par une simple conjonction *. Properce, lui, n'a cure d'une telle précaution ; sans avertissement aucun, il se porte tout-à-coup de l'idée principale surune idée secondaire, du sujetsur une digression, et réciproquement, si bien que sa marche semble alors tout à fait désordonnée. Sans doute il se peut que la maladresse des copistes ait contribué en plus d'un endroit à augmenter ce désordre ; mais, je l'ai dit déjà dans une des premières pages de ce chapitre, soyons convaincus que, dans la plupart des cas où les commentateurs se croient obligés de supposer des lacunes et des transpositions, nous possédons le texte véritable ; c'est à l'auteur lui-même qu'il faut presque toujours attribuer l'incohérence apparente dont la lecture de certains passage nous donne tout d'abord l'impression.

On nous a d'ailleurs très finement expliqué comment la nature même de Properce le disposait à ce défaut. 11 y avait en lui une sorte de combat entre la vivacité de la pensée et la difficulté qu'il éprouvait à l'exprimer. « Cet esprit laborieux, dit M. F. Plessis, qui trouvait difficilement et qui retouchait sans cesse, qui, par conséquent, produisait avec lenteur, concevait, au contraire, avec rapidité, allait de suite jusqu'au fond d'une idée et n'aimait point à s'y appesantir. De là vient qu'il ne sait pas bien développer et qu'un assez grand nombre de ses élégies se présentent sous un aspect défectueux et manquent en apparence d'unité. Les idées se heurtent; chacune d'elles est, en général, bien rendue; mais leur suite échappe parfois, ce qui les relie dans la pensée du poète n'étant pas exprimé, de sorte qu'une élégie, formée de parties claires en elles-mêmes, peut devenir obscure dans l'ensemble... A ce point de vue, il est bien l'opposé d'Ovide qui pousse si souvent l'habi-

(1) Voir page 499.

600 UVRC Ol'ATRIÊaiE. CB. III, T.

leté des traDsitions jDsqa^à son extrême limite: IiL. u contraire, ayant dans llmagination plus d*ardenr qnr ât grâce, plas de solidité que de soaplesse. De se dépO'mlàt qa avec peine d^ane certaine bmsqaerie ; il nêgiîpg- {•£ dédaigne trop souvent d'observer les nuances qui €x^ queraient le passage d'une idée à une autre* >.

Toutefois l'obscurité qu'on lui reproche avec raison Zkf tient pas toujours chez lui à ce manque de transitions. Hlk provient aussi et surtout de la langue et du style. Son vocabulaire, à la vérité, ne présente pas plus de panictïlaritésque celui de beaucoup d'autres écrivains* et nV contribue guère ; la cause principale en est dans les nonh breuscs singularités de sa syntaxe ',dans la confusion qui!

(1; Et. êur Prop., p. !i85.

(2j Propercc te wri volooiiers de luots Urés da grec : baris, colaphrartiM, cerojfleifj conopium^ crocinum, crotalistria, ephemerU, gymnatfium, hippomaneu, pyropus, trochuê, etc. ; d'expressions h^itoiques: pennU (IV, 10, 11) dans le sens de présage ; lecttAs (II, 6, 23 dans le sens d'épouse. Il aime aussi à prendre les mots latins dans leor signification archaïque ou étymologique : desidia, séance de toilette (I, ir», r») ; apricuSf ouvert (IV, 10, 18) ; insinuare (111, 9, 28) ; inteperf (IV, 1, 12-i), etc. ; ou bien encore il les emploie dans une forme ancienne : comitarentf à l'actif; rnereturj au passif; lenibunt, au futur ;yu^rifir pour jurer int ; cintra poMvclatri ; colw< au masculin ; putois ci finis ac ff'mifiin non moins qu'au masculin ; insomnia au pluriel ; illi pour illius : nultir pour nulli; nanique ubi et quam prius pour ubinani et priusquarn. — Les noms propres abondent chez lui ; il se plaît même à les accoupler cl à les opposer : Lydia Pactoli tingit aratra liquor(\, 6,32) ; Lydus iJulichio non distat Crspsus ah Iro (111, 5, 17). Et les adjectifs tirés des noms propres ne sont pas moins nombreux : Romula oincla, Aniena unda, Athamana litora ; parfois avec une forme inusitée : Curios (pour Curiatios) fratres.

(Il) Kn voici quelques-unes. Il subslitue le nom à l'aljectif: Tarpeia pudinitin pour Tarpeia pudica (I, 16, 2) ; patria senecta pour pater senex (III, 19, Vi)-, Julminis ira pour fulmen iratum{\\, 16,52) ; niea pœna pour effo punitus (11, 20, 31) ; Arionia lyra pour Arion lyristes (11, 20, 18;. II mcl dos noms en opposilion d'une façon peu usitée i/ormosiP veniantf choruf*, heroinx (I, 20, 13); non oculi, ge/ninx, aidera nostra, faces (II, :], li). Il use beaucoup des noms terminés en tor pour remplacer les verbes : a/nator, mirator aum pour amo, nxifor. Il emploie assez

admet fréquemment des cas, des temps et des modes, dans l'emploi anormal qu'il fait des mots invariables, préposir tions, conjonctions, etc., et puis dans l'enchevêtrement ou l'arrangement subtil des phrases, dans la contrainte qu'il s'impose pour améliorer chaque détail, dans la recherche

souvent le pluriel pour le singulier, tantôt par emphase, tantôt parce que ridée de pluriel se présente à l'esprit, et tantôt aussi pour les besoins du vers comme esseda (11, 1, 76) et eûtes (IV, 5, 62). Par contre, il se sert aussi, mais beaucoup moins souvent, du singulier pour le pluriel : angue (111, 5, 40). = Cas. L'apostrophe étant très fréquente, le vocatif revient souvent, mais quelquefois d'une manière bien singulière comme, à propos de Scylla, dans Tél. 111, 19, SI. — Le génitif régi par un nom prend toutes sortes de sens: mortis lacrymis... oitas amores (IV, 7, 69), larmes versées après la mort... amours éprouvées pendant la vie; tela/ugacis equi (III, i, 17), traits lancés par un cavalier en fuite du haut de son coursier, etc. — Le datif remplace quelquefois l'ace, avec ad ou in : parât ire viro (I, 15, 8) ; ibat Hamadryasin (I, 20, 3i) ; armatis hostis inermis . eas (IV, 1, 148) ; et mémo l'ablatif avec cum : Alcmenœ reqaieoerat (II, 22, 25) ; pugnare puellœ (I. 10, 21). — L'accusatif se rencontre après certains verbes neutres: oerba tonare (IV, 1, i3i); muUos palier e colores (1, 15, 39) ; auprès d'un verbcactif avec un autre accusatif: me astringarU bracchia nodis (I, 20, 9) dans le sens de quant à ; après l'expression continus tre(ll, 19, 22). — L'ablatif est fréquemment employé là où nous attendons soit le génilif, soit le datif, soit quelque cas avec une préposition : multis decus artibus (1, 4, 13) ; nostro liinine intulit pedes (I, 18, 12); abjectus Tiberina molliter unda... Mentoreo oina bibas opère pour ad undam et ex opère (I, 14, 12). Propercc a tant de goût pour l'ablatif qu'il lui arrive de s'en servir deux fois dans une même proposition : omine certo ferit ense ducem (IV, 10, 46). = Adjectifs ht PBOKOMS. Les adjectifs formant hypallage sont très nombreux, et parfois avec abus ; car il ne se contente pas de transporter à un nom la qualité qui appartient à un autre, comme dans feros clausit serpentis hiatus (111, 11, il), où le mot hiatus marquant la férocité du serpent comporte bien répithète de/erus qui dans la pensée s'applique à la bélc elle-même, mais il donne parfuis le qualiOcatif à un nom qui ne l'admet pa» ; J'urta pudica tori pour/arta tori pudici (II, 23, 22) ; Aurora inoitum terris praestitit ojficium pour incita Aurora (II, 18, 19) ; pueri minuta turba pour signifler une troupe nombreuse de petits enfants (II, 29, 3), etc. L'adjectif remplace assez souvent un nom au génitif : libéra signa, étendards de rindépendance (IV^ 6, &i) ; /amœ pudicœ, réputation de chasteté (II, 32,21). H tient lieu du participe correspondant : firma pour Jlnnatat mollia pour mollita, ou remplit l'ofûce d'adverbe, citus propone. Par eoDtre, dans certaines phrases, l'adverbe a le rôle d'un adjectif : paulatim

•602 UVRE OL'ATRIÈMP. Cil. III, 7.

des expressions raffinées qui, d'ordinaire, ont pour lui plus d'attrait que les expressions propres et précises. Voyez, par exemple, comment, en représentant des chefs captifs <3nchainés sous les trophées, il sépare la préposition subter du nom qu'elle régit par un adjectif qui qualifie un autre nom :

Et subter captos arma sedere duces ;

liL, 111. 4, 8.

soc.ium jacturam fleoit^ « U pleura la perle successiee de ses compagooiis » (IN, 7, il). Les adjectifs et les pronoms démonstratifs hic, ille, ne répondent pas toujours à un nom précédemment exprimé, ils se rapportent alors au sens général de ce qui vient d*étre dit : Vntes tua castra cane ndn mafjnus ero : sereent hune mihi data diem (11, I0,2l>». Les pronoms hic et i^te se trouvent concurremment dans la même pbrasr pour désigner la même personne : iste qaod est... hoc ipso ejecU^ (II, !), 1-i). = Verbes. On remarque quelques verbes simples, ire^ mittere^ employés pour l«s conipoâés, redire, abire, immittere, clc, et réciproquement quelques composi's, edacerey perdiscere pour les verbes simples: quelques déponents comme conspicari, partiri^ sortiri, avec le sens du passir ; — le mode indicatir pour le subjonctif : puh'hriu.'t hac taernt {pour /ui,f set), Trojn. pcrire tibi (II, 3, :U); illejuror pfttritp fuit (pour /uisseti utHis (III, i;i, tîT») ; une certaine tendance vers la forme en azoet ito à l'imixTutif ; — l'eniplid du présent pour le passé : interquos Heleme nutiis cfipere (pour repisse)^ arma papillis Jertur , nec fratre* erubui.t.M' deos (III. |i, lO-iOi ; le mélange du présent et du futur : ^uicumque cenis, renftbcris... et si quwris acem... sioe petes.,. illl. i:l. •W-l(») ; l'emploi fréquent du parliripe en rux construit avec esse pour remplacer le verbe au futur indicatif : Cassiupe risura est pour ridebit (I, 17, .'J) ; le passé pour le présiMit : celocem pntuit domui.<se -pour doinnre) puellam (I, I, 15) ; le mélange du parfait et du plus-que-parfait : poi'ulft recidere pftUuerantque labra (IV, 8, 53-r4i; IVuiplui hardi de rinlinilif après certains verbes: non me cincant </i«'t,'rtMl, y, ôi. : rcrucutur parcere et oicere (I, 10, ll-li); et Pinlinitif remplaçant le supin : ibttt citiere il, I, lii : carpere ibis (I, (î, 3:1). =^ PHtrosnioNs». Nous y voyons ab si^Miilianl - du côté de », strinqere ah a.re Intus <IM, 1 i, ili ; — AU avec les vrrbes dieere, loqui : direre ud ara (1, 18, 30) : nd siinubteni loqueris (IV, il, 8.3) ; à la place de in : a'i Jndns pour in Indin (II, '.», iî») : siguiliant - à regard de • : cfirmina cem ad (IV, I. ôi) ; teia irrita ad (IV, ',), 40) ; — db employé pour 'th ou ex : arma de duribus receptn (IV, 10, t) ; eoolat nustm de pectofv (II, li, ir>) : de timidis iste erit pour timidus erit (II, ii, ;UV) ; — ix

voyez en quelle phrase il rappelle la criminelle conduite du cupide Polymnestor à l'égard de son hôte Polydore :

Te scelus acceplo Thracis Polymnesloris auro 4 9 10 11 6 12

Nutrit in hospitio non, Polydore, pio ;

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