‹ Histoire de la littérature latine au temps d'AugusteChapitre 5 sur 32 · VIII · texte numérisé non relu

VIII

Je voudrais qu'à cet âge

On sortit de la vie ainsi que d'un banquet, Remerciant son hôte, et qu'on fit son paquet.

106 UYRE TROISIÈME. GH. m, 2.

duels tirés des travers qu*il veut corriger en s'en moquant, et à la satire générale et impersonnelle il joint des traits inattendus qui, alertement dirigés d'une main sûre contre des contemporains bien connus, donnent à ses lecteurs le plaisir de la surprise et du rire. Place-t-il, par exemple, la modération entre les deux extrêmes, il dit qu'il n'est pas plus indispensable de devenir prodigue en cessant d'être avare qu'il n'est nécessaire de désirer ressembler au beau-pére de Visellius en ne voulant pas de l'état où se trouve Tanaïs.

Est inler TaDaim quiddam socerumque Viselli^

Fait-il parler son interlocuteur de la débauche, il la lof fait personnifier en Mœnius S en Nomentanus'.

Quid mi igilur suades ? Ut vivant Mœnius aut sic

Ut NomcDtanuB?

Veut-il montrer la fin misérable d'un avare, il cite le cas d'Ummidius^ qui remuait les écus au boisseau et qui vient

(1) Plaisanterie très libre qui pouvait plaire à Mécène et à sa société que n*cflrarouchait pas un propos licencieux. Tanaïs, d'après les scoliastes, afllnnchi de Mécène ou de Munatius Plancus, était eunuque, quoique marié. Je n'ai pas besoin d'expliquer ce que, pour former contraste, devait être le beau-père de Visellius.

(2) Au lieu de Menius, d'autres lisent Nsvius, nom qui se rapporterait a un personnage qui sera cité dans la Satire 11, % fpour la négligence de sa table. Msenius, au contraire, s'était (ait connaître par sa prodigalité^ qui le ruinait. Nous tenons d*Acron et de Porphyrion une anecdote qai le dépeint. In jour, on l'entendit, au Capitole, ftiire cette prière: « 0 Jupiter! accorde-moi la faveur de devoir aux calendes de Janvier 40,000 sesterces; • et comme on lui demandait Tcxplication d'un vœu si singuUer : «J'en dois répondit-il, 80,000, et si Jupiter exauçait mon souhait, ma dette serait réduite de moitié. »

(3) Cassius Nomentanus avait eu un cuisinier, nommé Dama, qui devint celui de Salluste et qui s'acquit une fortune considérable; mais lui-méine avait dépensé toute la sienne en dékmuches et était réduit à l^tat de parasite.

d'être assassiné par ane de ses affranchies. Les écrivains du temps qui prennent part aux cabales de ses détracteurs ne sont pas épargnés non plus. C'est ainsi qu'après avoir donné quelques exemples de gens mécontents de leur sort, il en voit devant lui c un si grand nombre que l'énumération serait un travail capable de fatiguer jusqu'au bavard Fabius^».

Cèlera de génère hoc, adeo sunt muUa, loquacem Delassare valent Fabîum.

Et de même, après avoir exprimé la conclusion générale» il termine par ce trait: « C'est assez, et de peur qu'on ne m'accuse de piller le chassieux Crispinus S je n'ajoute plus un mot >.

Jam satis est ; ne mi Crispini scrinia lippl Compilasse pûtes, verbum non amplius addani.

De sorte que, dans une pièce qui ne compte pas plus de 125 vers, sa verve sarcastique se trouve atteindre jusqu'à sept personnes nommément.

La satire 2, composée peu de temps après l'installation du poète à Rome dans les circonstances que j*ai indi* quées*, laisse voir dans son procédé de composition quelque chose d'analogue à la satire 1 venue plus tard. Elle

(1) Fabius, Gaulois, né à Narbonnc, de l'ordre équestre, se gloriflait d*étre philosophe stoïcien et ne tarissait pas en dissertaUons.

(2) Crispinus appartenait aussi à Técole stoïcienne; il avait mis en vers sa doctrine ; mais son talent était si médiocre qu*on le surnommait VAretaloguê. Sur lui comme sur Fabius et les autres personnages nous sommes documentés par Acron et Porphyrion qui tenaient leurs renseignements d'une mémo source, un livre publié après la mort d'Horace et intitulé de Per^ êonis Horatianis.

(3) Page 27 sqq..

aussi repose sur deux pensées : une qui est générale et se développe la première ; une autre, plus restreinte» qui se rattache à la première par une liaison non exprimée et qai devient, contre notre attente, le véritable sujet da morceau.

Horace prend soin d'attirer tout de suite la curiosité par une allusion à un fait récent, la mort du grand chanteur Tigellius; mais, en même temps, par la nature des regrets que cause cette mort, il montre le caractère du défunt dont il oppose aussitôt la prodigalité à la sordide économie de ceux qui ne donneraient pas à un ami de quoi se garantir du froid et de la faim. Il oppose alors de la même manière à l'erreur du dissipateur qui, par crainte de paraître ladre, engloutit son patrimoine dans les banquets. Terreur non moins folle de l'usurier Fufidius * qui, par crainte de se montrer prodigue, se condamne, pour amasser, au traite* ment le plus pénible; et il émet cet aphorisme, que, privés de sagesse, les hommes n'évitent, un excès que pour se précipiter dans l'excè» contraire :

Dum vitant stulti vilia, in contraria currunt.

Les exemples se pressent sous sa plume: Malthinos* laisse traîner sa tunique jusque sur ses pieds ; tel autre la relève si haut qu'on en rit. Ruflliussent les parfums; Oorgonius, le bouc. Ceux-ci ne recherchent que les femmes mariées de haut rang; ceux-là ne s'en prennent qu'aux i filles des lupanars ; et quel qu'ait été, dans l'intérêt de la morale publique, l'avis de Caton le Censeur à cet égard,

(1) Cicéron, in Pison., 35, parlait d*UD Fufldius, homo ornatissimus^ mais qui n'élait pas celui dont il s'agit ici et dans lequel on reconnaîtrait plutôt le FuOdiu» déjà cité par Catulle, Carm., LIV, 5.

(2) D'après Porphyrion, le nom de Malthinus désignerait Mécène (Toirplas hautfp. 33), et Wcichcrt (Poet. lat, reliq., p. 456) suppose un peu trop hardiment sans doute que celui qui lui fait contraste n'est antre qa'Agrippa.

c'est aux premières seules queCupiennius' réserve son admiration (v. 25-36).

L'énoncé de ce dernier exemple amène subitement la seconde partie^ la partie la plus longue de la satire. Régulièrement, pour se conformer au système tracé, Horace, qui divise les femmes en trois classes, les matrones, les affranchies et les filles de bas étage, devrait montrer ce qu'il y a de mauvais à pratiquer l'une ou l'autre des deux classes extrêmes pour produire sa conclusion qui est, comme toujours, de so tenir entre les deux contraires. Mais la deuxième pensée consiste dans la condamnation de l'adultère : il néglige donc la troisième classe et la comparaison s'établit tout entière entre les matrones et les affranchies.

Après avoir annoncé tout à coup à ceux qui ne veulent pas de bien aux adultères qu'ils vont être satisfaits, il commence par montrer les peines et les périls qui empoisonnent et châtient, plus que ne voudrait Galba*, la fréquentation des femmes mariées (v. 37-46). Il y oppose le commerce des affranchies. Sans doute, si l'on agit comme un Sallustius' ou comme un Marsseus, prodigue amant d'Origo*, on peut y commettre des folies ruineuses et déshonorantes; mais ces folies tiennent au caractère des gens et non à la nature de ce commerce qui, par lui-même, offre pleine sécurité (v. 47-63). Il n'est pas indifférent d'être malheureux par sa faute ou de ne l'être que par les

(1) L. CupieDnius Libo, Gumanus, un des familiers d'Octave au dire des scoliastesy le mémo sans doute que nous voyons figurer dans la correspondance de Cicéron, Ad Attic.y XVI.

{t) Orelli pense qu'il est question ici d'un Galba commensal d'Octave; d'autres voient dans ce nom celui d'un jurisconsulte qui, par intérêt personnel, aurait été d'avis de traiter les adultères avec peu do sévérité.

(3) Peut-être l'historien Salluste, ami de César et d'Octave. Il vivait encore à répoque où fut composée cette satire. Il ne dilapidait pas alors sa grande fortune; mais il avait commis naguère maintes folies de jeunesse.

(4) Origo était, avec Lycoris et Arbuscula, une des trois courtisanes de marque en ce temps-là.

vices des choses. Ne faisons donc pas comme Villius^ qui, pour avoir voulu devenir, par Fausta,le gendre clandestin d'un illustre père, faillit périr sous les coups à la porte de la maison où, dans le même moment, était reçu Longarénus; écoutons le conseil de la nature et ne confondons pas les jouissances à éviter avec celles qu'on peut recher^ cher sans danger (v. 64-79). L'éclat des pierres précieuses ne change rien, que Cérinthus ^ ne s'en ofiusque pas, à la beauté des formes. Et surtout l'affranchie présente en sa personne plus d'avantages certains et d'agréments réels que la grande dame.D'une dame, à moins qu'elle ne s'appelle Oatia^, on ne voit, en dehors de ses vêtements» que le visage; vers elle on va vers l'inconnu; avec Tautre, aucune désillusion n'est à craindre : les tissus transparents de Gos ne laissent rien dans l'incertitude (v. 80-111). Mais c'est l'inconnu, dis-tu, qui te plaît. Ah! que ne te mets-tu plutôt à la recherche de la sagesse; tu apprendrais qu'il faut séparer l'illusion de la réalité et renfermer nos désirs dans les bornes que la nature met à nos besoins. Une coupe d'or est-elle nécessaire pour étancher une soif ardente? (v. 112-118) Et, sur cette conclusion, Horace, qui se plaît d'ordinaire à se mettre en scène à la fin de ses compositions, explique comment il résout pour son compte la question qu'il vient de traiter ; il se garde de courir après ces plaisirs défendus où l'on expose et sa bourse et sa peau et son honneur. « C'est une chose trop pitoyable, s'écriet-il en décochant un dernier trait de satire personnelle, que d'être pris en flagrant délit, j'en appelle à Fabius!*». Il ne faudrait pas juger de la moralité de cette pièce

(1) Probablement celui que Cicéron cite {Ad Famil.^ 11, 6) comme ami •du fameux Annius Milun, mari de Kausta, la lllle du dictateur Sylla.

{i) Débauché qui poursuivait les matrones riches et que Porphyrion dépeint comme un être d'une complaisance à toute épreuve.

(3) Matrone impudique, qui fut surprise en adultère avec un tribun daos le temple de Vénus Théatine.

(i) Le philosophe bavard pris à partie dans la satire I, un de ces cyaicostoiciens (voir page 'St) dont la conduite n'était pas exemplaire.

UVRE TROISIÈME. CU. III, 2. lH

d'après nos idées modernes. Pour l'apprécier comme il convient, il est absolument nécessaire de se reporter au milieu des anciens Romains à qui la satisfaction des sens ne paraissait point blâmable chez les jeunes hommes tant que, par des excès et des folies, ils né gaspillaient ni leur vie, ni leur honneur, ni leur patrimoine. Je me suis assez souvent expliqué à ce sujet, dans l'étude du théâtre de Plante, de Térence et des autres comiques, pour n'avoir pas besoin d'y insister. Leur morale complaisante admettait les rapports des sens dans la mesure où la nature les réclame : ce qu'elle interdisait, c'était la violation do la foi conjugale, la passion ruineuse et le scandale. Tel est bien le terrain sur lequel se place fermement le poète. Les termes dont il se sert sont parfois d'une crudité que je me suis abstenu de traduire dans mon analyse ; mais la pensée, quelque libre qu'en soit l'expression, tend constamment à la condamnation de la licence des mœurs. Il ne la combat point par des considérations très élevées ; car ce n'est pas un traité philosophique qu'il a la prétention d'écrire. Il s'efforce seulement do nous persuader que notre intérêt bien entendu s'accorde avec l'interdiction qui nous est faite de dépasser certaines limites.

Il ne le fait pas d'ailleurs, si familier qu'il veuille paraître, sans recourir aux raisonnements des philosophes ; la théorie du juste milieu, nous l'avons vu à propos de la satire 1, provient d'Aristote ; et les idées qu'il émet sur les désirs factices et naturels, sur les besoins restreints dont la satisfaction suffit à produire le bonheur, sont celles qu'aimait à développer l'école d'Épicure. Il cite même au vers 121 le philosophe épicurien Philodème, et, sans considérer l'amour tout à fait au même point de vue que Lucrèce, il l'imite en plusieurs détails, comme dans les vers 61-62:

. . . Bonam deperdere famam, Rem palris oblimare

qui semblent bien rappeler ceux du De natura rerum (IV, 1124-1125) :

Labitur ioterea res. . .

. . . alque ae^crotat fama vacUlam.

Mais il dissimule sa science sous la gaieté de la plaisanterie: rien de plus orignal, de plus vif, de plus spirituel que cette composition de début où les allusions aux faits de la chronique scandaleuse, les traits contre des vicieux se succèdent sans interruption ; les individus n'y sont pas seulement cités : il les montre dans leur attitude (ex. : v. 25), dans leurs actes (v. 12 sq.; 64 sq., etc.), voire même dans leurs paroles (V. 35; 46; 54; 57; 72; 105; 120); il en fait, au grand plaisir de la galerie, des personnages de comédie qui jouent leur rôle et donnent la réplique.

Les récriminations ne manquèrent pas et il crut bon, dans la pièce suivante, non seulement de rassurer ses amis sur les coups que certains d'entre eux pouvaient craindre, en prônant l'indulgence qui doit toujours accompagner l'amitié, mais aussi, incidemment, de se défendre lui-même contre des attaques trop vives en recommandant de proportionner les jugements aux défauts des gens.

La satire 3 toutefois débute par une surprise. Le portrait qu'il trace, en une série de petites phrases d'une allure très vive, de Tigellius, chanteur fantasque, homme aux frasques étranges (v. 1-20) >, semble nous annoncer tout d'abord une dissertation sarcastique, soit sur l'humeur bizarre des artistes, soitsur les extravagances des hommes qui manquent de règle de conduite; et à peine cette peinture est-elle achevée que le poète se tourne contre lui-même, se demande s'il est exempt de défauts, lui qui s'attribue le droit de relever ceux des autres. La pensée qu'on est blâmable de n'exercer la perspicacité de sa vue qu'à l'égard d'autrui devient ainsi

(I) Voir ce purtrai à V Appendice ccxxxij?.

le point de départ du véritable sujet, qui est d'ailleurs, non pas comme vous pouviez alors le supposer, le contraste de l'indulgence qu'on a pour soi et de la sévérité qu'on témoigne aux autres, ni même cette sévérité à l'égard de nos semblables en général, mais seulement celle qu'on exerce d'ordinaire envers ses amis (v. 21-27).

Cur in amicorum vit ils tam cernis acutum... ?

Après avoir montré les inconvénients d'une rigueur qui attire une curiosité dangereuse sur nos propres défauts (v. 28-37), il conseille ce qu'il y aurait à faire. Ce serait de se conduire^ soit comme l'amant qui ne voit point les défauts de sa maîtresse ou s'en arrange, soit, si la chose parait trop belle, du moins comme le père qui regarde un de ses enfants d'un œil indulgent. Voilà, selon lui, ce qui forme et maintient les amitiés (v. 38-54) :

Opinor, Hsecres et jungit, juDctos et servat amicos.

Cette conclusion donnée, semblable au bon professeur qui, pour rendre sa leçon plus intelligible, la présente à ses disciples une deuxième fois en d'autres termes, il reprend ce qu'il vient de dire en donnant à sa pensée plus de force et d'énergie. Nous n'avons pas seulement le tort, dit-il, de juger sévèrement les défauts d'un ami, nous allons jusqu'à tourner ses vertus en vices (v. 55-66). Nous nous exposons ainsi aux représailles fâcheuses. Combien il vaudrait mieux mettre en balance les bonnes et les mauvaises qualités en nous efforçant de donner plus de poids aux bonnes qu'aux mauvaises avec une indulgence dont nous avons besoin pour nous-mêmes ! (v. 67-75). Mais non ; <5'est aux fautes que nous donnons plus que leur poids ; et, plus fous que Labéon, pour un léger tort, nous condamnons un ami comme pour un crime (v. 76-95).

Ici le poète rencontre la théorie stoïcienne de l'égalité dfiS fautes et, pour la rejeter, il adopte la doctrine épicu-

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rienne ; il répète, d'après Lucrèce, comment, aux premiers âges de la civilisation, la justice sociale naquit de la crainte des violences. La nature, afârme-t-il, ne saurait distinguer le juste de Tinjuste comme elle distingue la chose bonne et à rechercher de la chose mauvaise et à éviter ; c'est au raisonnement qu'il faut recourir pour établir le droit ; et le raisonnement mettra toujours une différence entre la simple dévastation des légumes d'un jardin et le pillage d'un temple. Il faut donc mesurer les jugements aux fautes commises (v. 96-120). Or» les stoïciens, sans indulgence aucune, frapperaient toutes les fautes d'un même coup de faulx s'ils avaient le pouvoir de la royauté autant qu'ils se disent rois. La royauté du sage ! ce mot excite la verve du satirique : il en rit volontiers et prend à partie surtout le cynico-stoïcien portant longue barbe et bâton, qui, tout roi qu'il est, devient dans la rue la risée des gamins (v. 121-136). Puis; revenant tout à fait à son sujet dont son accès de gaieté semblait l'écarter quelque peu, il conclut en ces termes qui le mettent, comme à la tin de la satire précédente, personnellement en scène : « Va-t-en, dit-il à ce philosophe barbu, aux bains d'un quart d'as avec le sot Grispinus pour tout cortège royal ; moi, au milieu d'amis qui seront indulgents pour les faiblesses auxquelles ma folle ignorance me laissera peut-être aller, je prendrai plaisir à leur témoigner une indulgence égale, et, dans ma condition privée, je vivrai plus heureux que toi dans ta royauté. »

Du m tu quadrante lavatum Rex ibis, neque le quisquam stipalofr ineptum PrœlerCrispinuin, sectahilur; etmihi dulces Ignoscent, si quid peccaro slullus, amici, Inque viccm illorum paliar delicta libenter, Privalusque magis vivam te rcge beatus.

L'analyse, qui fait ressortir les liaisons des idées, montre aussi qu'elles ne sont pas rangées dans Tordre d'une argu-

mentation serrée ; des développements d*abord ébauchés sont repris ensuite avec plus de véhémence ; et le dernier tiers de la composition est consacré tout entier aune polémique contre deux paradoxes stoïciens dont le second n'est introduit que très arbitrairement par la simple rencontre d'un mot. Cette polémique même n'est pas d'une philosophie profonde : Horace ne combat pas dans son essence véritable là théorie stoïcienne et il n'expose pas non plus tout à fait la doctrine épicurienne ; il le reconnaît d'ailleurs et se sert en parlant des mots presque, à peu près, fere, prope (v. 96-98) ; tout ce qu'il cherche dans son entretien, c'est développer des idées qui lui sont personnelles en les appuyant sur des arguments de sens commun plutôt que sur des raisonnements scientifiques.

U n'en imite pas moins très souvent, dans les détails, le grand maître latin de l'épicurisme. Ainsi, le conseil qu'il donne d'avoir autant que possible pour les défauts d'un ami l'illusion qu'a un amant pour ceux de sa maîtrasse rappelle, en Tabrégeant, le fameux développement du !¥• livre du De Naiura rerum :

Nam hoc faciunt homines plerumque cupidioe cœci ; Et tribuuDt ea, qus non sunt his commoda vere...; etc.

que notre Molière a si bien répété, parla bouche d'Ëliante, dans une des jolies scènes du Misanthrope ^ ; et le passage sur l'origine de la justice est rempli d'expressions lucrétîennes. Dans ce dernier passage, je le sais bien, plusieurs ont voulu voir surtout une imitation de vers de TÉglogue IV de Virgile *; mais de ce qu'on peut l'en rapprocher. doit-on conclure qu'il en provienne ?Lcs deux poètes amis, dans leur admiration commune pour leur illustre prédé-

(1) Mi8„ act. Il, se. t :

L'amoar pour l'ordÎDaire est peu fait à ces lois, etc..

(2) Vers 3140. — Voir l'imitation d'Horace comparée à celle do Virgile, ir* partie, tome II, p. 497.

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cesseur, n'ont-ilspasdû puiser leur inspiration l'un comme l'autre également à la même source ?

Quant a la satire personnelle, elle est bien moins prononcée dans cette pièce-ci que dans la précédente. Sans doute Horace ne l'abandonne pas ; il nomme l'originalité de Tigellius ; la causticité de Mœnius trop sévère pour son amiNovius; la difformité de Sisyphus l'avorton; l'aveuglement de Balbinus, qui ne s'aperçoit pas du défaut physique d'Hagna la coquette ; la folie de Labéon * ; Tezigence de Tusurier Ruso ; mais tout cela, sauf le mot de la fin contre Crispinus, est assez anodin en comparaison de ce que contient la Satire 2 ; il eût été, en effet» passablement illogique de se montrer très dur à l'égard d'aatrai dans un morceau qui, bien qu'il n'eût trait qu'à la conduite à tenir entre amis, préconisait, en somme, l'indulgence.

La Satire 4 est une apologie d'Horace que ses ennemis accusaient de méchanceté.

Le début n a pas l'air d'en annoncer le sujet. Horace commence par un jugement littéraire sur Lucilius qui, en attaquant librement les personnes, n'a fait qu'imiter les poètes de la comédie grecque ancienne : il lui reproche sa trop grande facilité à écrire, sa diffusion, et il se félicite d'écrire moins pour écrire mieux ; il ne voudrait pas lutter de fécondité avec le bavard Crispinus ; il ne tient pas non

(I) On a parfois beaucoup reproché à Horace d'avoir appliqué l'épithéte d'insensé à Labéon. Ou no songe qu'au Labéon devenu jurisconsulte fameux et citoyen tant estime que, malgré son indépendance de caractère, Auguste ne put s*cmpéclier de le mettre au nombre des hauts sénateurs chargés de réformer le sénat. Mais, à l'époque où parut la satire 3, il ne s'agissait que de l'étudiant en droit, âgé de dix-huit ans; fils d'un ancien partisan de Krutus, qui n'avait pas voulu survivre à la cause de la liberté, il s'était sans doute compromis par des paroles imprudentes contre Octave et, dans la pensée dos aurions amis de son père, le faire passer pour extravagant était lui rendre service, puisque cette extravagance devait être l'excuse de ses paroles. Cf. WalcLcnaer, i* éd., t. Il, pp. i<)2-203.

plus à répandre ses livres dans le public comme Fannius, assez désireux de popularité pour joindre partout son image à ses écrits. A peine même donne-t-il lecture de ses vers; car il y a tant d'individus que la satire pourrait atteindre ! (v. 1-25) Vers la fin seulement de ce développement, qui, d'ailleurs, présente déjà Téloge de son style et de sa discrétion, il dévoile le but de la présente pièce. Il fait alors intervenir tout à coup, au milieu de tant de gens craignant ses vers à cause de leurs propres vices, un interlocuteur anonyme qui crie à tous de se garer du poète comme d'un animal dangereux. « Exciter le rire à tout prix, même aux dépens d'un ami, clame l'éncrgumène, et produire en tous lieux les méchancetés dont il a barbouillé son papier, voilà ce qu'il veut ! » (v. 25-38) Le grief est nettement formulé ; il n'y a plus qu'à y répondre. Horace, toutefois, comme pour témoigner le calme dans lequel le laisse pareille injure, et non sans ironie, se demande tout d'abord si vraiment il est poète et si la satire et la comédie constituent de la véritable poésie : il effieure simplement la question et en remet à plus tard un plus sérieux examen, se contentant pour le moment, dit-il, de rechercher ceci : € Est-ce à bon droit que mon genre d'ouvrage vous est suspect? » (V. 39-65).

NuDC illud tantum quaeram, meritone tibi sit Suspectum genus hoc scribendi.

Mais voyez la forme vigoureusement agressive de la défense : € En supposant que tu sois un brigand comme Cselius et Birrius, je ne suis pas, moi, un accusateur public comme Sulcius et Caprins, pourquoi donc me crains-tu ? puisque je ne livre pas mes écrits aux sales mains du vulgaire et deTigellius Hermogène, puisque, contrairement à l'usage répandu, je ne les lis, ni dans les bains publics, ni dans le forum > (v. 66-78). Puis, au reproche qu'on lui adresse d'aimer à blesser, d'avoir la passion de la méchanceté, il répond : 1* Que tel n'est pas le sentiment de ses

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amis, les seuls qui le connaissent bien ; 2** qu'il y a une grande différence entre la méchanceté et la franche raillerie ; 3*» que la véritable méchanceté est celle qui cache son âel sous l'hypocrisie d'une fausse amitié et que jamais on ne verra chez lui rien de semblable à cette hypocrite malignité dont il donne un exemple par un, propos de faux ami tenu sur Pétillius Capitolinus* (v. 78-103). On doit d'autant plus lui pardonner l'habitude de parler librement qu'il la tient de l'éducation paternelle. Son père, pour le détourner des vices, lui montrait sans cesse la honte des .vicieux; ainsi, pour la prodigalité, il lui mettait sous les yeux Albius et Barrus; pour les amours mercenaires, Sectanius ; pour l'adultère, Trébonius, etc. Ces sages avis ont sauvé sa jeunesse de la contagion de tant d'excès pernicieux=^; et maintenant encore, en réfléchissant, en s'amusant ix mettre lui-même sur ses tablettes des pensées semblables aux avis de son père, il continue de travailler toujours à son amélioration morale (v. 103-138). Si, après tout, le plaisir qu'il y trouve est un défaut, le défaut est léger ; et de nombreux poètes, ses amis, avec un prosélytisme semblable à celui des Juifs, forceraient bien à se mettre des leurs celui qui les lui reprocherait encore (v. 139-143).

Cette plaisanterie termine un plaidoyer plus spirituel que solide. De ce que l'auteur ne publie pas encore un recueil de ses satires, dont la publicité du reste ne tardera pas, et de ce qu'il y parle avec franchise, il ne résulte pas moins des lectures qu'il avoue en faire à ses amis un désagrément très vif pour ceux qu'atteint sa causticité. Et les avis de son père, qui lui étaient adressés en particulier, ont pu influencer sur la tournure de son esprit, sur son

(1) Pendant que Pétillius, triumvir monétaire, client d'Octave^ était chargé de la j^ardc du Capitule, on y déroba une couronne d'or dont le vol lui fût attribué. Mis en aecusalioit, par faveur il fut acquitté. Horace, avec une dure ironie, le surnomma Capitolinus.

(2) Appendice ccxl.

désir de s'améliorer, sans lui donner pour cela le droit de désigner plus ou moins publiquement par leurs noms les personnes prises par lui comme types des vices et des travers à éviter. On ne voit donc pas comment son raisonnement pourrait amener chez elles une parfaite conviction. Mais les choses sont dites avec un esprit et une vivacité incomparables. Ceux qui n'étaient pas intéressés dans la question débattue et qui n'avaient rien à craindre de ses coups, devaient rester émerveillés de la finesse de ses observations, de l'habileté qu'il montre à se jouer autour d'un sujet que tout autre à sa place se fût abstenu d'aborder, de la rigueur enfin des attaques auxquelles il ne cesse de se livrer^ tout en se défendant. Le pièce pour tous ces motifs est remarquable.

Aussi a-t-elle attiré l'attention de nos satiriques français, qui l'ont beaucoup imitée. Boileau et Régnier s'y sont particulièrement exercés. Le défi, par exemple, porté par Crispinus à Horace est le même que celui de Linière, supposé par Boileau (Ëpître II) :

J*entends déjà d'ici Linière furieux Qui m'appelle au combat sans prendre un plus long terme, « De Fencre, du papier! dit-il, qu*on nous enferme, Voyons qui de nous deux, plus aisé dans ses vers. Aura plus tôt rempli la page et le revers. »

Dans sa VIP satire, Boileau dit comme Horace :

On ne voit point mes vers

Grossir impunément les feuillets d'un recueil ; A peine quelquefois je me force à les lire Pour plaire à quelque ami que charme la satire.

Dans sa IX" satire, il met également dans la bouche mielleuse d'un faux ami un discours du genre de celui que le poète latin prête à l'ami de Pétillius:

(1) Dix-sept noms propres sont cités.

120 UTBE TROISIÈME. Cfl. IH, 2.

Si loo Tient à cberrher par quel lecret mystère

Alidor à ses frais bâtit uo monastère :

« Alidor ! dit uo fourbe, il est de mes amis ;

Je l'ai coDDU laquais, avant qu'il fût commis;

C'est un homme d'honneur, de piété profonde.

Et qui veut rendre à Dieu ce qu'il a pris au monde. »

Et ces Ters (34-35) que crie rennemi d*Horace pour que le inonde se gare de lui,

Faenum habet in cornu ; longe fuge : dummodo risum Excutiat sibi, non hic cuiquam parcet amico.

Boilcau les imite ainsi :

Gardez-vous, dira l'un, de cet esprit critique ; On ne sait bien souvent quelle mouche le pique; Mais c'est un jeune fou qui se croit tout permis Et qui pour un bon mot va perdre vingt amis.

Régnier, de son côté, plus brièvement, exprime la même idée :

Quoy ! monsieur, n'est-ce pas cet homme à la satj^e Qui perdrait son amy plutôt qu'un mot pour rire?

et, dans sa Xlî* satire /\l expose absolument comme Horace» en doux grands développements, l'éducation reçue de son père et l'amélioration morale qu'il s'efforce d'effectuer sur lui par ses rédexions :

Mais mon père m'apprit que des enseignements Les humains apprentirs formaient leurs jugements, Que l'exemple d'autrui doibt rendre l'homme sage.,. [II] me disait : considère où cet homme est réduict Par son ambilion; cet autre...

Ainsi me mettant rœil sur chacune personne Qui vallait quelque chose ou qui ne vallait rien. M'apprenait doucement et le mal et le bien.,., etc. Quand je suis à part moy, souvent je m'estudie

(Tanl que faire se peut) après la maladie

Dont chacun est blessé : je pense à mon devoir,

J'ouvre les yeux de Tâme et m'efforce de voir

Au travers d'un chacun; de l'esprit je m'esmme,

Puis dessus le papier mes caprices je rime

Dedans une satyre, ...

Voilà Tun des péchés où mon Ame est encline, etc.

La satire 5 n'a pas rimportance des précédentes : c'est le simple récit du voyage à Brindes dont il a été question dans la biographie .

Parti de Rome avec le rhéteur Héliodore, Horace gagne Aricie et, en suivant la voie Appienhe, arrive lentement, à la fin du deuxième jour, au bourg d'Appius où il s'embarque, avec trois cents passagers bruyants, sur un bateau que tire une mule et qui le dépose^ le matin du troisième jour, à Féronia (v. 1-24). Il gravit une côte de trois milles pour se rendre à Anxur (Terracine): c'est là qu'il est rejoint par Mécène et Cocceius, chargés, dit-il, de grands intérêts (seule allusion au but du voyage de Mécène), et par Fonteius Capiton, ami d'Antoine. Le lendemain, on gagne Fundi, dont le préteur Auûdius Lusius prête à rire par ses grands airs, puis Formies, la ville des Mamurras, où l'on arrive très fatigué. Mais le cinquième jour est bien heureux; car, à Sinuesse, Plotius, Varius et Virgile s'unissent à eux, et les témoignages de la plus touchante amitié prouvent la joie du voyageur (v. 25-44). Après avoir couché dans une petite métairie près du pont Campanien, on se rend, en peu de temps à Capoue (village actuel de Santa-Maria di Gapua), où Mécène se livre à une partie de balle. Puis, le septième jour, on est reçu, au delà des tavernes de Gaudium, dans l'opulente maison de Cocceius ^ Là se passe une scène comique entre les deux bouffon^ Sarmentus et Cicirrus, sans doute attachés au service de Cocceius et dont Horace nous rapporte quelques-

(i) l^robablement prés de Castro Aîrolo.

122 LIVRE TROISIEME. GH. III^ t,

unes des nombreuses facéties, amusantes si grossières qu'elles soient (v. 45-70). A Bénévent où Ton va tout droit, le matin du huitième jour, on prend un repas qu'accidente un commencement d'incendie dans la cuisine de l'hôte ; après quoi, par la montagne, on gagne péniblement une métairie près de Trivicum, où notre poète, trompé dans une attente amoureuse, passe une mauvaise nuit (v. 71-75). Après s'être rendu le lendemain en chariots dans une petite ville dont l'eau est si rare qu'elle se vend, on fait, le dixième jour, à Canusium, un arrêt qu'attriste le départ de Varius. Les trois journées suivantes se passent en grande partie sur des routes déplorables qui conduisent à Rubi, à Barium, à Egnatia (Torre d'Agnazzo); et ce n'est que le quatorzième jour qu'on atteint Brindes (v. 76-104). La fin du récit se fait remarquer par un trait contre la crédulité religieuse des Juifs à propos d'une croyance des habitants d'Egnatia qui prétendaient que, par le fait d'un dieu, l'encens se fondait au seuil de leur temple sans le secours du feu : « Que le juif Apella y croie, s'il le veut, s'écrie Horace; pour moi, non. J'ai trop bien appris que les dieux passent leur temps dans un repos absolu, et que si, dans la nature, il se produit quelque phénomène merveilleux, ce n'est pas eux qui prendront la peine de nous l'envoyer du haut de leur demeure céleste ».

Gredat Judseus Apella, Non ego; namque Deos didici securum agere sevum, Nec, si quid mi ri faciat nalura, Deos id Tristes ex alto caBli demittere lecto.

Je cite les vers parce qu'ils répètent textuellement des expressions employées dans le De Nalura rerum (V, V. 82 sq.) :

Nam bene qui didicere Deos securum agere sevum, Si tameo interca mirantur, qua ralione Quaeque geri possint, ...

Ce rapprochement prouve combien Lucrèce était alors une autorité pour Horace. C'est d'ailleurs le seul passage de la pièce où le poète exprime un sentiment philosophique. Le récit ne prétait guère aux développements de ce genre.

II ne donnait pas lieu non plus aux attaques personnelles. Les saillies que se lancent mutuellement Sarmentus et Cicirrus sont un amusementsans ressembler à de la satire et l'on ne trouve de traits vraiment satiriques que ceux qui atteignent les grands airs du préteur de Fundl et la crédulité d'Apella; encore ce dernier nom n'est-il peut-être employé que pour désigner la collectivité des Juifs qui, bien que soustraits à toutes les absurdités du paganisme, passaient chez les Romains pour une secte superstitieuse.

En revanche, le morceau a une valeur historique incontestable et nous montre en quel mauvais état les guerres civiles avaient laissé les routes italiennes et dans quelles conditions modestes voyageait un personnage tel que Mécène.

La satire 6 est une des plus belles. Les envieux d'Horace lui reprochaient la bassesse de sa naissance et le disaient indigne de l'amitié de Mécène. Celui-ci, au contraire, malgré sa haute origine, considérait les gens de mérite, même obscurs, comme aptes aux honneurs et semblait conseiller à Horace d'y prétendre K Le poète se propose de répondre négativement aux avances de sou illustre ami, bien qu'il abonde dans son sens au sujet de la valeur et des droits de certains hommes obscurs, et en même temps il veut établir aux yeux de ses ennemis qu'il mérite l'amitié dont il est honoré. Le sujet, dans son unité, embrasse deux questions : la première, qui est traitée d'abord du vers 1 au vers 44, est reprise ensuite à partir du vers 97 ; la seconde comprend toute la partie intermédiaire.

A rencontre de ce que nous avons remarqué dans plu-

(1) Voir plus haut, p. 38.

124 LIVRE TROISIÈME. CD. III, t.

sieurs des compositions précédentes, nous savons tout de suite où nous allons ; il nV a pas de surprise. « Souvent» dit Horace à Mécène, le peuple exprime un avis contraire à ton sage jugement et plutôt que de choisir un homme nouveau qui le mériterait, il porte son choix sur un patricien tel que L9evinus,ce rejeton indigne de Valérius. Alors que dois-je faire, moi, tils d'affranchi?» (v. 1-18). L'interrogation est nette ; la réponse ne Test pas moins. Il ne doit s'exposer ni à se voir préférer un Lsevinus ni à être rayé du sénat, comme tils d'affranchi, par un censeur patricien. D'autres, à la vérité, d'origine très humble, se laissent, non moins que Tillius, entraîner par la vanité, mais outre qu'ils encourent aussitôt mille commentaires désagréables sur tout ce qui les concerne, presque constamment ils sont sacrifiés aux nobles, ou bien, si le peuple choisit parmi ceux de leur condition, à des braillards tel que Novios (v. 19-44).

Quant à lui, l'examen de sa vie ne laisse aucun doute sur son honorabilité. On peut trouver qu'il est arrivé jadis très rapidement au tribunat militaire; mais il n*a jamais employé l'intrigue. Ce n'est pas non plus en intriguant qu'il a gagné l'affection de Mécène à qui l'ont présenté Varius et Virgile et qui ne l'a introduit dans son intimité qu'à bon escient ^ D'un caractère droit, sans avarice, sans vices honteux, il doit l'estime de ses amis à la bonne éducation du père le plus tendre et le plus vigilant. On a beau lui reprocher l'humilité de sa naissance, pour sa part, il affirme que, si la nature permettait aux hommes de recommencer leur vie en choisissant une famille à leur gré^ il garderait la sienne et ne prendrait pas des aïeux consulaires (v. 45-97).

Ce voyant, le vulgaire sans doute l'accuserait de folie, mais sûrement Mécène l'approuverait. A quoi donc lui servirait une condition plus élevée ? à lui imposer des déboires, des servitudes, à lui attirer peut-être des quolibets pa-

(1) Voir page 3G sq.

roils à ceux que mérite Tillius ; tandis que, dans sa situation présente, il jouit d'une pleine liberté. La description d'une de ses journées montre à quel point sa médiocrité lui permet d'être heureux (v. 98-131).

Cette composition ne se distingue par aucun raisonnement vraiment philosophique. C'est à la doctrine d'Épicure à la vérité qu'Horace conforme sa conduite en ne voulant pas des honneurs qui, si flatteurs qu'ils soient pour la vanité, no nuisent pas moins à la tranquillité d*un homme d'obscure origine comme lui ; mais cette doctrine, il ne l'explique pas, il ne l'invoque pas ; il discute simplement sur le parti qui répond le mieux à ses convenances et à son bonheur personnels ; il se garde même avec soin d'aborder la question de savoir si parfois un homme de mérite ne doit pas, dans un intérêt public, sacrifier son propre repos. Seulement, s'il n'entre que dans les détails utiles à la défense de l'opinion que pour son compte il veut mettre en pratique, il faut reconnaître qu'ils sont choisis tous avec justesse et exposés avec une grande finesse d'observation. Les quelques personnages qu'atteignent les traits de sa causticité, y sont introduits on no peut plus naturellement pour renforcer de leur exemple les avis qu'il émet. Et l'on ne saurait trop louer, en même temps -que la délicatesse et la sincérité du langage tenu à Mécène, Faccent ému qu'il donne au témoignage de sa reconnaissance envers son excellent père.

La satire classée sous le numéro 7, mais qui vraisembla- >blement à été composée à l'époque même où se passa l'anecdote qu'elle relate, c'est-à-dire avant toutes les autres, sans manquer de mérite, ne les égale pas. Vous en avez ^u dans la biographie l'explication et l'appréciation ^

La satire 8 n'a pas non plus grande importance, n'ayant pour sujet qu'un fait insignifiant qui avait prêté à rire.

(1) Voir plas haut, p. SO.

126 LIVRE TROISIEME. Cil. III, â.

Une statue de Priape, en bois de figuier» placée dans les noQTeaux jardins de TEsquilin, s'était fendue à an endroit que je ne dcHS pas nommer ; et comme Priape ne passait pas précisément pour le dieu de la décence» on avait plaisanté sur l'accident en l'attribuant à une incongruité. Horace s'amuse à l'expliquer. 11 fait raconter par le per* sonnage lui-même son aventure.

Devenu dieu, dit ce Priape, par la votaaté d'un ouvrier qui pouvait disposer à son gré d'un tronc de figuier s je fus placé dans ce lieu qui jadis servait tristement de sépulture à la populace comme au bouffon Pantolabus, au dînipateur Nomentanus, et qui maintenant est devenu une promenade agréable. Mais les bêtes et les voleurs contre lesquels je la garde ne me donnent pas autant de soucis que les sorcières qui y viennent accomplir leurs opérations magiques(v.l-20). Il fait alors le récitdu spectacle effrayant dont il a été témoin et victime. C'était Ganidie qui opérait avec Sagana l'ainée. A la vue des horribles sortil^es de ces furies, il ne put contenir son émotion et son bois de figuier soudain éclata avec un tel bruit que toutes deux s'enfuirent, l'une perdant ses dents et l'autre sa fausse chevelure (v. 21-50).

Le sujet assurément n'a aucun fond moral; mais, au milieu de détails pittoresques, que la grossièreté du fond n'empêche pas d'être rendus très comiques par le ton de gravité emphatique qu'emploie le narrateur, la satire des mœurs et des individus s'y exerce encore fréquemment. Ce n'est pas seulement Canidie et Sagana, Pantolabus et Nomentanus qui sont frappés; c'est un affranchi do G. Lutatius Catulus, le voleur Voranus; c'est Julius l'immonde

(1) La FoutaÎDc a imité ce début dans sa fable (IX, 6) Le statuaire et la tftatue de Jupiter :

I'd bloc de marbre était si beau (^u'un statuaire on lit l'emplette.

Qu'en Ti-ra, dit-il , mon ciseau ?

Sera-t-il dieu, table ou cuvette?

11 sera dieu...

débauclié; c'est le chevalier Pédiatius dont Horace féminise le nom pour marquer le vice honteux auquel il se livre.

Dans la satire 9^ Horace, en butte aux sollicitations d'un grand nombre d'importuns de bas étage qui tentaient de s'introduire par son entremise auprès de Mécène, dépeint les ennuis que lui crée la rencontre d'un de ces fâcheux. Sans doute, il travaillait par là à se débarrasser d'eux en leur montrant combien peu il était disposé à se prêter à leurs intrigues.

Il se représente accosté tout à coup dans la rue, au milieu d'une rêverie, par un inconnu, sot et indiscret, qui s'attache à ses pas, et qui, malgré l'accueil le plus froid, veut à toute force l'accompagner quelque loin qu'il aille- (v. 1-21). Le côté le plus comique de la chose est que, pour plaire à Horace, le maladroit s'attribue les qualités les moins propres à se rendre agréable : il se flatte d'écrire desvers rapidement et de chanter comme Hermogène ; il lur promet, s'il est introduit auprès de Mécène, de l'aider à écarter les autres commensaux; il lui expose comment, pour arriver, il est prêt à corrompre par argent les esclaves du grand personnage et à le circonvenir de toutes les manières. Or Horace n'aime que la poésie châtiée, déteste Tigellius Hermogène et méprise les intrigues. 11 maudit en lui-même l'ambitieux bavard. Un instant, il espère se débarrasser de lui en refusant de l'assister dans un procès auquel une assignation l'appelle à cette heure même. Mais l'entêté préfère renoncer àson procès plutôt qu a sa société. Aussi, ne sachant comment se tirer de ce mauvais pas, se rappelle-Wl avec terreur la prédiction à lui faite autrefois par une vieille de Venuse, qu'il périrait non par le fer ou le poison, mais par l'effet du bavardage d'un fâcheux (V. 21-60). En vain même rencontre-t-il son cher ami Fuscus Aristius qui connaît l'individu ; Fuscus aime à rire, fait exprès de ne pas comprendre sa détresse et le laisse à son triste sort (v. 61-74), A la fin, heureusement, survient Tad-

versaire de Timportun qui a le droit de l'entraîner au tribunal en prenant Horace à témoin de sa citation et le poète s'empresse d'accorder ce témoignage qui le tire d'un mortel embarras (v. 74-78).

Cette pièce, où la satire personnelle s'exerco à peine, est charmante d'un bout à Tautre ; d'une ironie, piquante eUe forme une excellente scène de comédie de caractère. On y a vu quelquefois une imitation du troisième caractère de Théophraste ; mais la difTérence est grande : le fâcheux de Théophraste n'est que bavard, celui d'Horace est en même temps solliciteur et intrigant. On s'est demandé également si le récit n'est point celui d'un fait réel ; rien d'impossible en effet que le fond en soit véridique ; au milieu des sollicitations auxquelles Horace se trouvait exposé, il se peut très bien qu'il ait éprouvé un ennui du genre de celui qu'il a dépeint ; mais il y a trop de finesse dans le portrait tracé, trop de perfection dans Tarrangement des détails de la scène pour que la part de l'imagination et de l'art soit mise en doute. De faits particuliers le poète a tiré un type général et un récit composé de main de maitre. Notxe Molière n'a pas dédaigné d'imiter cette création dans une de ses comédies. Régnier y a fait de nombreux et larges emprunts dans deux de ses satires. Le début de l'une est tout à fait celui de la pièce latine :

l'n de ces jours derniers par des lieux destournés Je m*en allais rcsvant le manteau sur le nés, L'àme bizarrement de vapeurs occupée, Comme un poète qui prend les vers à la pipée : En ces songes profonds où flollait mon esprit, Un homme par la main hazardément me prit.

Bans l'autre, plusieurs passages sont presque traduits. Horace, par exemple, se représente devant l'insistance du fâcheux, baissant l'oreille comme un âne de mauvaise humeur :

Demitlo auriculas, ul iniquic mentis asellus,

Régnier dit aussi :

Je chauvy de roreille, et demourant pensif L^eschine j^alongeois comme un asne reslif.

À la |irédid3on de la .Yieiile ^feamie de ¥mii8e : répond exactement eelle d'une Bohémienne :

Mais je croy que le Ciel, contre moy conjuré.

Voulut que s'accompHst cette avanture mienne

Que me dit, jeune enfant, une Bohémienne :

« Ny la peste, la faim, la vérole, la tous,

La fièvre, les venins, les larrons, ny les lous

Ne tueront cestuy-ci, mais Timportun langage

D*un fâcheux : qu*il s*en garde, estant grand, s*U est sage.

et si l'importun d'Horace aime mieux perdre un procès que renoncer à le suivre, celui de Régnier fait do même :

Ha I non, Monsieur, dit-il, j'aimerais beaucoup mieux Perdre tout ce que j*ay, que voslre compagnie.

Le sujet de la satire 10 est littéraire. Les critiques formulées dans la 4' contre le style peu harmonieux et la composition relâchée de Lucilius avaient suscité de la part des admirateurs de l'ancien satirique des observations assez piquantes et assez violentes pour qu'Horace, attaqué dans ses œuvres non moins que dans ses appréciations, se crût obligé d'y répondre non seulement en justifiant le jugement porté par lui sur son prédécesseur, mais en expliquant sa propre manière de faire, ses théories de style, ses préférences littéraires et son désir de n'écrire que pour une élite de lecteurs.

Le début montre bien l'émotion sous Timpression de laquelle il composa la pièce. L'interrogation pleine de vi« vacité qu'il pose tout de suite à ses détracteurs est même une entrée en matière si brusque et si peu ordinaire chez lui que des commentateurs peu avisés admettent comme au*

130 LIVRE TROISIÈME. Cil. III, 2.

thentique une interpolation ancienne, composée de hait vers, et dénuée de saveur autant qu'inutile.

Tout en reproduisant en partie par cette apostrophe initiale son ancienne appréciation de Lucilius, Horace rappelle qu*à un bldme de certains défauts il n a pas négligé de joindre un éloge de certaines qualités. Et pour prouver qu'on ne saurait tout approuver dans cet ancien écrivain, il établit les règles générales du style de la satire, qui ne doit pas seulement provoquer le rire, mais auquel il faut, avec un tour rapide et bref, précipitant la pensée^ une variété de tour où paraisse tantôt l'orateur ou le poéto, tantôt aussi l'homme du monde (v. 1-19). On fait à Lucilius un mérite tout particulier d'avoir mêlé du grec à son latin; comme si une chose à laquelle a réussi le Rhodien Pitholéon pouvait passer pour difficile, et comme s'il était permis d'user d'un tel mélange dans n'importe quelle œuvre sérieuse, soit en prose, soit en vers (v. 20-30). De cette pensée Horace prend occasion pour affirmer qu'on ne doit jamais écrire en une autre langue qu'en sa langue maternelle, raconte comment lui-même a renoncé aux vers grecs et a été amené à choisir le genre satirique qui se trouvait n'être encore représenté par aucun poète de la nouvelle école (v. 30-47). Non pas qu'il espère surpasser en gloire l'inventeur de ce genre, Lucilius ; jamais il ne lui a manqué de respect. Mais ne critiquc-t-on rien dans le grand Homère ? Lucilius, en trouvant à redire aux vers d'Accius etd'Ennius, se plaçait-il pour cela au-dessus d'eux? Pourquoi alors lui supposer à lui-même une prétention de ce genre à l'égard de Lucilius. lorsque, tout on reconnaissant en celui-ci de l'agrément, de l'urbanité et plus de poli même que dans les vieux poètes antérieurs, il le reprend sur une imperfection évidente?fv. 48-67.) Certes, Lucili us n'aurai t pas pris plaisir à écrire quatre cents vers en un jour,s1l était né plus tard ; il se serait attaché, lui aussi, à châtier son style. Car c'est à cela qu'il faut s'efforcer si Ton veut écrire sérieusement et plaire aux bons juges, aux lecteurs d'élite. Qu'importent les dires du vulgaire, les

morsures de Pantilius, cette importune punaise, les propos de Démétrius, du sot Fannius et de Tigellius Hermogène? C'est l'approbation de Plotius, de Varius, de Virgile, de Mécène et d'un petit nombre d'autres qui seule semble à Horace digne d'être recherchée (v. 68-92).

Il est facile de voir qu'il n'y a ici aucun plan didactique ; ridée fondamentale est bien la réfutation des reproches adressés au poète au sujet de la critique qu'il s'est permise du style de Lucilius; mais à cette idée première s'en rattachent quelques autres qu'il traite à mesure qu'elles se présentent et qui même ne donnent pas lieu à une argumentation d'une logique absolue. Il exprime le plus souvent ses affirmations sans s'arrêter à en démontrer la justesse. Lorsque, par exemple, il affirme que Lucilius n'aurait pas improvisé s'il avait vécu plus tard, rien n'est moins prouvé, et le peu de travail que s'imposait l'écrivain pouvait tenir à son tempérament personnel non moins qu'à l'époque où il vivait. La plupart des pensées néanmoins sont d'une exacte vérité, et en même temps la critique littéraire qui leur sert de base fournit l'occasion d'attaques nombreuses contre les écrivains du temps, ses détracteurs. Notre Boileau ne manquera pas de combattre de la même manière ses ennemis littéraires, et nous trouvons à la fin de son épitre à Racine un assez long passage qui, les noms changés, est une imitation complète de la conclusion du morceau d'Horace :

Et qu'importe à nos vers que Perrin les admire ;

Que Fauteur du Jonas s'empresse pour les lire ;

Qu'ils charment de Senlis le poète idiot,

Ou le sec traducteur du français d'Amyot, ...

Pourvu qu'ils puissent plaire au plus puissant des rois ;

Qu'à Chantilli Condé les souiïre quelquefois ;

Qu'Enghien en soit touché ; que Colbert et Vivonne,

Que La Rochefoucauld, Marsillac et Pomponne,

Et mille autres qu'ici je ne puis faire entrer,

A leurs traits délicats se laissent pénélrer ?...

C'est à de tels lecteurs que j'offre mes écrits ;

132 LIVRE TROISIÈME. Cil. III» 3.

Mais pour Ud tas grossier de frivoles esprils» Admirateurs zélés de toute œuvre insipide, Qu'il s'en aille admirer le savoir de Pradon.

La vraie gloire littéraire commence en clTet par restime d'un petit nombre, ropioion de cette élite se commuAiquant à tous les hommes de goût qui la propagent de génération en génération . i^rimm a spiritodiement écrit : « Les chrétiens ont établi entre eux une communion qu'ils appellent rÊglisô invisible ; elle est composée de tons les fidèles répandus sur la terre, qui» sans se connaître» sans être liés entre eux, sont unis cependant par le même esprit, par les mêmes espérances» et forment le petit troupeau des élus. Il en est des gens de goût comme de ces élus : ils forment une nation rare et éparse qui se perpétue de siècle en siècle, et qui conserve sans tache la pureté de son origine. C'est elle qui met le prix aux ouvrages, c'est pour elle seule que les grands hommes ont travaillé. C'est le petit nombre d'élus qui forment le jugement éternel» lequel» confirmé de siècle en siècle par cette Église invisible, devient bientôt universel. » C'est ainsi que so forma et se perpétua la gloire d'Horace» dont le culte» fondé par l'admiration d'une élite de lecteurs, est recqnnu depuis dix-neuf siècles par les esprits délicats du monde entier.

Le deuxième livre ne comprend que huit pièces ; mais elles sont généralement plus longues que celles du premier, puisque le nombre total des vers dont elles se composent s'élève à 1083, tandis que celui des dix autres est de 1030.

J'ai expliqué précédemment comment la satire 1 fut composée la dernière pour servir à ce second recueil de

prologue et d'épilogue tout à la fois^ La forme et le développement en sont originaux. Horace, toujours attaqué par les ennemis que lui ont faits ses sarcasmes et peut-être même menacé par quelqu'un d'eux d'une poursuite judiciaire, suppose qu'il va consulter le savant et vieux jurisconsulte Gains Trébati us Testa et nous donne le dialogue qui s'établit entre eux.

Sa question initiale est celle-ci : « Les uns m'accusent d'être trop virulent dans mes satires, d'autres s^xx contraire me trouvent sans nerf; que dois-je faire?— N'en produis plus du tout, » lui répond Trébatius.Et comme le poète se récrie, disant qu'il ne peut s'empêcher de composer. « Écris donc autre chose, lui réplique le vieillard, chante les victoires de César. — L'entreprise est au-dessus de mes forces. — Célèbre du moins sa justice comme Lucilius a fait pour Scipion. — Le sujet me plairait^ mais je craindrais d'importuner par une louange indiscrète. — Ce serait pourtant plus raisonnable que des attaques personnelles qui peuvent t'attirer la haine générale en te faisant craindre de tout le monde» (v. 1-23). Tel est le point à débattre et vous voyez avec quelle adresse Horace, tout en rétablissant, introduit ici l'éloge d'Octave et l'intention qu'il conçoit de changer bientôt de manière d'écrire. 11 va n'en défendre pas moins ses droits à la satire puisque la pièce est la préface du livre qu'il publie.

Chacun, dit-il, a son plaisir; le mien est d'imiter Lucilius. Jamais je n'attaquerai personne sans motif; ma plume ne sera qu'une arme défensive ; mais malheur à qui m'attaquera! Chaque être a reçu de la nature ses moyens de défense, et quant à moi, que je vive longtemps ou peu, riche ou pauvre, à Rome ou en exil, j'écrirai (v. 24-60). Il semble ainsi chercher l'excuse de ses attaques dans celles des autres ; mais l'ironie est plaisante ; car, dans le moment même où il explique qu'il se tiendra sur la défensive, il ravive les coups naguère portés contre Pantalobus et No-

(1) Voir pige 78.

134 LIVRE troisième:, eu. III, 3.

mentanus, et il en porte de nouveaux contre l'ivrogne Milonius, Taccusateur Cervius, l'empoisonneuse Canidîa, le juge prévaricateur Turius, le débauché parricide Scaeva. C'est sa façon d'attester le droit qu'il se réserve de prononcer des noms propres .

Aussi Trébatius, après cette longue explication qu'il n'a pas interrompue, lui exprime-t-il simplement Tappréhension de le voir un jour tomber en disgrâce auprès de ses nobles amis. Mais Horace s'élève vivement contre une telle crainte. Lucilius, en chargeant de vers infamants Mëtellos et Lupus, a-t-il jamais encouru la défaveur du sage Lœlios et du grand Scipion? La dent de l'envie viendra se briser également contre Tamitiô dont lui-même jouit auprès d'illustres personnages (v. 61-78). Trébatius avoue n'avoir rien à objecter. 11 lui conseille néanmoins la prudence et lui rappelle d'un mot les lois qui menacent tout auteur de vers méchants. «De vers méchants, soit; réplique le poète, qui s'échappe par une plaisanterie ; mais s'ils sont bons, si César approuve l'auteur qui n'aura fait qu'aboyer aux pervers, sans reproche lui-même? — Alors, conclut Trébatius, le rire des juges finira le procès et tu seras absous

Ainsi le prudent jurisconsulte, qui, au cours de cette consultation, n'a pas cessé de garder la gravité qui convenait à son rôle, se range aux idées du poète qui finit par avoir gain de cause après avoir, le plus adroitement du monde, mené la discussion de manière à dire tout ce sur quoi il tenait à cœur de s'expliquer.

Boileau a beaucoup imité ce morceau dans ses satires YII, Ylll et IX. Il se fait exhorter à abandonner le genre satirique pour le poème laudatif et l'éloge de Louis XIV :

Que si tous mes efTorts ne peuvent réprimer

Cet ascendant malin qui vous force à rimer.

Sans perdre en vains discours tout le fruit de vos veilles,

Osez chauler du roi les augustes merveilles...

et comme Horace devant Octave, que craignent le Parthe

et les Gaulois, il ne se sent pas de force à mener à bien pareille entreprise :

Mais CD vain, direz-vous, je pense vous tenter Par réclat d'un fardeau trop pesant à porter : Tout chantre ne peut pas, sur le ton d'un Orphée, Entonner en grands vers la Discorde étouffée, Peindre Bellone en feu tonnant de toutes parts Et le Belge efTrayé fuyant sur ses remparts.

Lorsqu'il proclame, lui aussi, que, quoi qu*il arrive et en quelque situation qu'il soit, il éprouvera toujours le besoin de faire des vers, le développement dont il use reproduit exactement celui du poète latin :

Ainsi, soit que bientôt, par une dure loi, La mort d*un vol affreux vienne fondre sur moi, Soit que le Ciel me garde un cours long et tranquille, A Rome ou dans Paris, aux champs ou dans la ville, Dût ma muse par \iï choquer tout Tuoivers, Riche, gueux, triste ou gai, je veux Taire des vers.

11 suppose qu'on lui adresse un avis semblable à celui de Trébatius sur les dangers que peut lui faire courir la haine que suscitent ses sarcasmes :

Et garde qu*un de ceux que tu pourrais blAmer N*éteigne dans ton sang cette ardeur de rimer.

et il le réfute de même manière :

Eh quoi ! lorsque autrefois Horace, après Lucile, Exhalait en bons mots les vapeurs de sa bile, El vengeant la vertu par des vers éclatants, Allait ùter le masque aux vices de son temps, ... L'un ou l'autre fll-il une tragique On?

11 n'est pas jusqu'au rire de la conclusion qu'il ne traduise aussi :

Hier, dit-on, de vous on parla chez le Roi,

Et d'alteutat horrible on traita la satire.

— - Et le Roi, que dit-il ? — Le Roi se prit à rire.

La satire 2 a pour but de recommander la frugalité. Dirigée contre la gourmandise et le luxe ercessif de la table, elle est philosophique, mais d*une philosophie particulière qui ne s'impose pas au nom de tel ou tel grand savant et que l'auteur prétend tenir d'un simple campagnard Italien agissant et parlant d'après son seul bon sens. Ce Sabin, plein de sagesse» nommé Ofellus, possédait naguère une propriété ; il en a été dépouillé au profit d'an vétéran après la bataille de Philippes ; mais le soldat, impropre à faire valoir ce domaine, le lui a affermé; et comme, au temps de sa prospérité, il vivait avec simplicité, il ne souffre guère d'un changement de fortune qui, en réalité, lui permet la même vie qu'autrefois. Horace nous dit donc que, pour nous indiquer les avantages d'une vie simple, ce sont les idées d'Ofellus qu'il va nous transmettre (V. 1-3). Nous nous apercevrons bien aux rafflnements culinaires dont il sera question dans toute la première partie de la pièce qu'aux réflexions du campagnard le poète citadin mêle les observations qu'il a pu faire personnellement à la table des riches, mais, en somme» nous pourrons croire que c'est, au fond, la doctrine du brave homme qu'il expose et nous ne serons pas étonnés d'entendre, à la fin, Ofellus lui-même prendre la parole pour se donner en exemple à l'appui des leçons produites en son nom.

Horace commence par déterminer les conditions favorables à la juste appréciation des mets. L'exercice physique excite l'appétit et fait trouver bonne la nourriture la plus vulgaire ; ce qui prouve que le plaisir de la table dépond de nous-mêmes et nullement de ces apprêts recherchés dont l'usage fréquent, loin d'être agréable, lasse et produit le dégoût (v. 4-22). Il se moque alors de la folie des gourmands qui, à cause de la cherté et de la beauté des plumes du paon, le préfèrent à la poule, comme s'ils se nourrissaient de plumes; qui sont esclaves d'opinions établissant des distinctions inexplicables entre des plats de même espèce ; qui recherchent les petits loups de

mer et les grands mulets uniquement parce que, selon la nature^ les loups sont grands et les mulets petits; qui font de la table une affaire de mode, aiment les esturgeons depuis l'exemple donné par le crieur Gallonius et se mettraient à aimer de même les plongeons rôtis si quelqu'un des leurs s'avisait d'en préconiser le goût (v. 23-52). Mais Ofellus ne confond pas, ajoute Horace, la vie simple et la vie sordide. Gardons-nous dlmiter la ladrerie d'Avidiénus surnommé le Chien. Sachons, en évitant un excès, ne pas tomber dans un autre; ne montrons, pour le service de notro table, ni l'exigence d'Albucius, ni la négligence de Maevius (v. 53-69). Une sage sobriété d'ailleurs présente de grands avantages : au lieu de détruire la santé comme la gourmandise, elle la consolide; elle permet en outre, quand les jours de fête, l'âge ou la faiblesse surviennent, d'apporter au régime ordinaire une amélioration sensible; elle procure aussi les mo)'ens d'avoir toujours une réserve à la disposition d'un hôte inattendu. Voilà ce que pratiquaient les aïeux (v. 70-93). Mais maintenant on se livre au luxe, cause de ruine et de déshonneur; on donne tout à la table jusqu'à n'avoir plus un dernier as pour acheter de quoi se pendre. Me direzvous que vous êtes trop riche pour que ce luxe vous ruine comme il a ruiné Trausius? Faites donc un meilleur emploi de votre fortune : secourez les malheureux, relevez les temples, enrichissez de vos dons la patrie. Et puis munissez-vous contre les coups du sort en puisant dans l'opulence les habitudes de la simplicité. Prenez exemple sur Ofellus, écoutez ce qu'il vous dit (v. 94-115). Horace ici est censé répéter textuellement le discours que lui a tenu ce courageux Sabin devenu fermier de sa propre terre *. Après avoir rappelé combien simple était sa vie au temps où il possédait son domaine, Ofellus montre que rien n'est changé maintenant pour lui et ses enfants; car, pour ce qui est de la propriété de la terre, qu'importe? la terre n'a

(1) On troavera ce discours d'Ofellus à V Appendice ccxliii.

que des usufruitiers, elle passe de l'un à Tautrc; le tout est d*opposer un cœur vaillant aux coups de la fortune (V. 116-136).

Ces paroles viriles terminent noblemeut un morceau qui, sous l'apparence d'une bonhomie sans prétention aucune à la philosophie, n'en est pas moins imprégné de toutes sortes d'idées puisées aux diverses écoles des philosophes. La dernière pensée sur la propriété de la terre rappelle celle de Lucrèce sur la vie :

Vitàque mancupio nulli datur, omnibus usu.

De Nat. rer., III, v. 984.

Le développement sur les désirs factices des gourmands et le raisonnement qui conseille la frugalité en opposant les avantages qu'elle présente aux inconvénients de la gourmandise sont tout entiers conformes à l'enseignement d'Ëpicure sur cette question, tel que l'a résumé Diogène Laërce dans son X^ livre ^ Il y a d'autre part une comparaison platonicienne et un sentiment stoïcien dans les vers 77-79 où «le corps appesanti par les excès de la veille» est dépeint comme «faisant sentir son poids à l'âme même et rabaissant vers la terre cette portion du souffle divin ».

Quin corpus onustum Hcslernis vitiis animum quoque praegravat una Atque afOgit humo diviiiae parliculam aurae.

Mais la parcimonie grossière des Cyniques se trouve blâmée dans le personnage d'Avidiénus surnommé le Chien. Et c'est, en somme, à la pratique de la doctrine aristotélicienne du juste milieu que le poète nous convie. Il sait prendre à chaque secte ce qui lui paraît le mieux convenir à son argumentation et user dans sa thèse, qu'il donne pour celle du bon sens, d'un éclectisme qu'on aurait tort de ne pas remarquer.

(1; Cf. Kicssiing, 2* éd., Sal. U, 3, v. 70.

La satire 3 se distingue do toutes les autres, d'abord par la longueur, elle ne compte pas moins de 326 vers; puis la forme et le raisonnement n'en sont pas ordinaires. Dans un< dialogue entre lui et un certain Damasippe,Horace encadre une dissertation philosophique qui procède par questions et réponses et que prononce seul Damasippe, lequel mème^ parle non pas en son propre nom, mais au nom de son maître Stertinius, philosophe stoïcien.

Quel était ce Damasippe? Un homme naguère riche S ruiné dans le trafic maladroit d'œuvres d'art achetées beaucoup trop cher; au moment de sa ruine, danssoi^ désespoir, il avait été sur le point de se jeter dans le Tibre; mais Stertinius, un de ces stoïciens qui se donnaient mission de prêcher aux humbles et aux malheureux leur doctrine, l'avait détourné du suicide, de sorte que, converti par lui, il avait laissé croître sa barbe à son exemple,avait appris par cœur ses discours et les répétait désormais à tout venant, se mêlant de donner conseil aux autres sur leurs affaires, lui qui avait si mal géré les siennes.

Introduit, nous ne savons comment, dans la maison decampagne d'Horace et dans son cabinetde travail, il l'apostrophe tout de suite très librement. Il lui reproche son apathie, sa paresse à écrire, qui pourrait lui devenir très nuisible. Horace le remercie plaisamment en lui souhaitant la rencontre d'un barbier et se montre néanmoins curieux de savoir comment il est si bien connu de lui. Il répond que, n'ayant plus d'affaires personnelles, il s'occupe de celles d'autrui et rappelle sa ruine. « Te voilà donc guéri de ton ancienne maladie, lui dit le poète. — Uneautre la remplace, lui réplique-t-il ; et ne t'en étonne pas ; car toi-même tu as la tienne ; toi aussi, tu es fou ; tous les hommes le sont; je le sais depuis que Stertinius me l'a enseigné et depuis que j'ai pris soin d'entretenir ma barbe de sage (v. 1-36).» Tel est le prologue dialogué qui amène

(i) Il esl fail inenlion de lui dans la currcspendance de CicéroD, ad Fam., VII, 23; adAttic, XII, 29.

renoncé de ce paradoxe stoïcien c tous les hommes sont fous, hormis le sage », dont Daraasîppe va s'efforcer de reproduire les preuves.

Il commence par raconter comment Stcrtinias» pour Tempêcher de se suicider, lui a démontré que, s'il recourait à la mort par crainte de passer pour avoir agi avec folie en se ruinant, il avait grand tort, puisque tous ceux qni l'entouraient étaient aussi fous que lui. Qu'est-ce en effet que la folie, si ce n'est l'erreur à laquelle est livré quiconque ignore la vérité? Et tous, excepté le sage, l'ignorent; seulement tous errent diversement et qui rit des autres sur un point leur prête lui-même à rire par ailleurs. Damasippe, en se ruinant par ses achats de statues, n'avaitil pas moins de titres à la réputation de fou que le créancier qui se ruine plus sûrement encore en lui prêtant de l'argent? (V. 37-76).

Après avoir prouvé à Damasippe qu'il n'était pas plus fou qu'un autre, Stertinius lui avait expliqué comment tous sont atteints de folie. Il fallait, pour cela, laisser son cas particulier, prendre la question d'une manière plus générale et passer en revue les diverses passions qui sont les maladies de l'âme. « Écoutez donc tous, s'écrie le converti, l'explication de mon maître : la voici (v, 77-83).

1* Des passions, l'avarice est assurément la plus fréquente : nulle ne produit plus de fous. Quand Stabérius, qui s'est gardé toute sa vie de la pauvreté comme du plus grand des vices, a ordonné h ses héritiers de graver sur sa tombe le chiffre de sa fortune, dont il faisait le plus précieux des titres d'honneur, n'était-il pas aussi insensé que le Grec Aristippe qui, au contraire, tenant son or pour rien, le fit semer dans les sables de la Lybie? Amasser des écus, sans en profiter, n'est-ce point une extravagance pareille à celle d'acheter des outils dont on ignore l'usage? Et ne seraitil pas réelleraentdépourvudc toute raison celui qui, possédant trois mille tonneaux de vieux Falerne, se réduirait à boire une aigre piquette? Peu de gens cependant identifient lavap rice avec la folie, parce que, pour la plupart, nous sommes.

affectés du même mal. Mais la preuve que l'avarice est un manque absolu de bon sens, c'est que, afin d'amasser, alors qu'il suffit de si peu de choses pour répondre aux besoins naturels, on commet des parjures, des larcins, des brigandages. Ne faut-il pas être fou comme Oreste pour se laisser entraîner à des crimes qui vont jusqu'au parricide ?^ D'ailleurs la conduite d*Opimi us qui s'est laissé mourir pour économiser le prix du remède ordonné par son médecin n'est pas une preuve de folie moins concluante que celle qui nous est donnée par ces scélératesses (v. 84-158).

2"* Mais de ce que l'avarice est une folie, s'ensuit-ii qu'on ne soit point fou par le fait seul qu'on n'est pas avare? Assurément non, de même que, sans avoir le cœur malade, on peut souffrir d'un autre mal aigu. La prodigalité et l'ambition sont des passions qui rendent fous aussi. Servius Oppidius le savait bien, lui qui, père do deux fils, Tun avare et l'autre prodigue, divisa entre eux sa fortune, en leur faisant promettre par serment de se garder de toute augmentation ou de diminution de leur patrimoine et aussi de ne point se laisser chatouiller par les désirs insensés de la gloire et de l'ambition. En effet, on parle toujours de la folie d'Ajax qui, dans sa fureur, se mit à tuer des agneaux innocents. Mais Agamennon était-il plus sain d'esprit, lorsque l'âme éprise de projets ambitieux, il répandit le sang de sa propre fille ? Et devrait-on considérer comme plus insensé que lui l'homme qui, en place de sa fille, offrirait à son futur gendre une brebis portée en litière, ornée de riches vêtements et de bijoux ? (v. 159-223).

S* Après l'ambition, la débauche. Quoi de moins raisonnable que les dépenses auxquelles se livrent les débauchés pour satisfaire leurs désirs de toutes sortes. Le fils d'^sopus détache une perle de l'oreille de Métella pour avaler d'un seul coup un million de sesterces. Les deux fils du préteur Q. Arrius, bien dignes d'être jumeaux, se font servir des plats de rossignols achetés à grands frais. Et quoi de

(1) AUasion à Scœva dooi il est question dans la satire 11, 1.

plas extravagant que leurs amours ? Les enfants de trois ans, dans leurs jeux, leurs emportements, leurs caprices et leurs larmes sont-ils moins sages que ces amoureux qui ne savent pas imiter T Athénien Polémon et 8*arracher à {l'ivresse de leur dérèglement ? Que dire surtout quand h . débauche devient la passion d'un vieillard ou bien quand

• elle mène au crime ou à la mort comme elle 7 a mené Marins, meurtrier d'Hellas? (v. 223-280).

4° Vient enfin la superstition. Voyez ce vieil affranchi qui^ le matin, court les autels, suppliant les dieux de faire

•une exception en sa faveur au sujet de la mort ; une seule exception dans le monde entier leur coûterait si peu ! Voyez

-cette mère qui, près do son fils malade, fait vœu de le plonger tout nu dans.le Tibre, dès qu'il sera guéri, ne comprenant pas qu'elle le tuera ainsi bien plus sûrement que

.n'importe quelle maladie ! (v. 281-295).

Lorsque Damasippo a fini, par ce quatrième développe-

*ment, l'explication de son maître Stertinius, quMI appelle

;le huitième sage, Horace lui demande dans quelle classe de fous il doit se ranger. ^ 11 me semble pourtant, lai dit-il, que j'ai l'esprit sain. — Gonnait-on jamais son

• égarement? » répond Damasippe qui lui reproche alors sa manie de bâtir* et de singer Mécène et les grands, lui raconte à ce sujet la fable d'une grenouille voulant se faire aussi grosse qu'un veau, lui affirme que jamais homme sain d'esprit ne s'est livré î\ la passion d'écrire des vers, et se met à ônumérer ses défauts : ses accès de colère, son genre de vie supérieur à sa condition, ses amours de toutes sortes. « Assez, assez, s'écrie Horace, épargne, grand fou, ceux qui le sont moins que toi » (v. 296-326).

Cette dernière partie csttout à fait comique : Horace se montre d'abord indifférent à des reproches qu'il sent faux ou exagérés; mais, dès qu'il entend Damasippe dévoiler les vraies défectuosités de son caractère, il lui impose .silence et le congédie. II y a là une petite scène bien me-

-(1) Horace mettait alors en état sa maison de campagne.

LIVltE TROISIÈME. Cil. III, 3. 143

née, d'un dialogue rapide, en tout point charmante et qui nous fait d'autant plus rire que l'auteur, après la critique des travers des autres, nous permet d'entrevoir les siens propres et de nous en moquer. L'habileté n'est pas mince, puisque, en ne s'épargnant pas lui-même, il acquiert le droit de ne pas épargner autrui, et que, par la finesse avec laquelle il nous présente ses aveux, il trouve dans notre rire une sorte d'absolution de ses fautes.

La longue dissertation de Stertinius ne manque pas non plus d'agrément. Il était très difficile d'éviter la monotonie en étudiant les passions l'une après l'autre pour établir, avec un même raisonnement, une même conclusion sur chacune d'elles ; grâce à la grande variété des exemples et des anecdotes, Horace a surmonté cette difficulté. Non pas que tous ses récits et ses exemples soient de son invention; plusieurs sont évidemment empruntés aux développements ordinaires de l'école philosophique dont il expose le paradoxe ; mais beaucoup sont apportés par lui, choisis dans les faits les plus récents et chez les contemporains dont une vingtaine de noms se trouvent cités. Le tout, d'ailleurs, est produit très artistement et de la manière la plus piquante; assez souvent même la narration fait place à l'action et les personnages en question deviennent de véritables acteurs dont nous voyons les gestes et entendons les paroles. Tel Opimius qui résiste à son médecin et refuse, par avarice, le remède capable de le sauver*. Tel Oppidius adressant, sur son lit de mort, ses dernières volontés à ses deux fils. Ou le grand roi Agamemnon, à qui le plébéien reproche de s'être montré plus fou encore qu'Ajax en son délire ^ Ou bien enfin l'affranchi qui adresse aux dieux une prière inepte et la mère inconsciente de l'insanité du vœu qu'elle exprime auprès de son enfant malade. Les jeux de scène et l'art du théâtre y sont si bien compris que nous ne sommes nullement étonnés

(i) Voir Appendice ccxliv.

(2) Voir Appendice ccxlv.

144 LIVRE TROISIÈME. Cil. lU, 3.

d'y voir, à ud moment, transporté tout un morceau d'une comédie de Térence : le dialogue entre l'amant congédié par sa maîtresse, indécis sur la conduite à tenir, et son esclave qui lui dit qu'on ne peut se tracer une loi pour une chose aussi déréglée que l'amour (v. 262-271) n'est autre que le commencement de la première fleène-de VEwmmque, exprimé en vers hexamètres.

Quant au fond philosophique, il est clair qu'Horace ne défend pas ses idées personnelles par la bouche du philosophe dont il ridiculise la barbe et les manières hirsutes. Il n'approuvait guère les paradoxes des stoïciens» sentences auxquelles ces philosophes donnaient une forme aussi accentuée que possible, comme pour braver l'opinion commune. Mais il trouvait plaisir à rendre compte de leur importante doctrine sur une question au sujet de laquelle il n'était pas en désaccord complet avec eux : lui aussi considérait les vices comme des maladies de l'âme ; seule* ment il donnait à son jugement une mesure dans laquelle les autres ne renfermaient pas le leur. 11 tient donc ici à ne pas exposer en son nom les propositions qu'il émet Même il modifie quelque peu sa méthode habituelle de développement pour le conformer assez sensiblement à celle deTécole de Stertinius ; sans s'astreindre à une argumentation parfaite, à une régularité absolue de raisonnement, sans prendre soin toujours de rattacher ses idées les unes aux autres par des liaisons apparentes, il montre néanmoins plus d'ordre dogmatique que dans un entretien ordinaire, annonce et définit nettement le sujet de la discussion, en marque d'avance les quatre grandes parties et applique ensuite à chacune d'elles, comme dans Técole, la démonstration convenue. II le fait d'autant plus volontiers que cette argumentation lui permet de satisfaire entièrement son goiH pour la censure des mœurs.

Les qualités sérieuses qu'il y déploie en même temps que l'agrément qu'il y répand font donc de cette satire une des meilleures qu'il ait produites. Boileau, dans plusieurs de ses compositions, en a imité certains passages. Celui, par

UVRE TROISIÈME. GlI. III, 3. 145

exemple, où les hommes sont dépeints, errant diversement ainsi que des voyageurs égaras dans une forêt :

Velut silvis, ubi passim Palantes error certo de tramite pellit, nie siDistrorsum, hic dextrorsum abit, unus utrique Error, sed variis illudit partibus : hoc te, Crede modo insanum, nihilo ut sapientior ilie, Qui te diridet, caudam trahat.

a été répété par le satirique français de la manière suivante :

Comme on voit qu*en un bois que cent roules séparent, Les voyageurs sans guide assez souvent s*égarent. L'un à droit, Tautre à gauche, et, courant vainement, La même erreur les fait errer diversement ; Chacun suit dans le monde une route incertaine. Selon que son erreur le joue et le promène ; Et tel y fait l'habile et nous traite de fous Qui sous le nom de sage est le plus fou de tous.

SaL\y, V, 41-48.

Mais quand Boileau a voulu consacrer toute une pièce ^ au môme siget et démontrer en forme à un docteur de Sorbonne que tous les hommes sont fous, il n'a apporté, ce nous semble, à la soutenance de cette thèse ni la finesse, ni l'enjouement, ni l'animation, ni la vérité qui nous charment dans la composition d'Horace.

La satire 4 offre, dans des proportions beaucoup moindres, la même disposition que la précédente : un très bref dialogue encadre un exposé dogmatique. L'interlocuteur se nomme Gatius, et, de même que Damasippe représentait dans sa personne Tabus du stoïcisme, Gatius, dans la sienne, représente celui de l'épicurisme. L'intention

(1) Sa satire VIII, dédiée à M. Morel, docteur de Sorbonne.

d'Horaèe est de railler les faux épicuriens. Alors que la morale d'Ëpicure,quiétait,àla vérité, la morale du plaisir, recommandait, comme la condition nécessaire de la vie heureuse, le plus discret usage des plaisirs des sens, qu'elle plaçait bien au-dessous de ceux de Tesprit, les viveurs et amateurs de bonne chère prétendaient s'autoriser de sa doctrine et se dire de son école en se livrant aux excès et aux raffinements de la table. C'est là contre que veut s'élever le poète en plaçant avec ironie dans la bouche de Catius le résumé de tout un traité de gastronomie.

Walckenaer émet l'avis * qu'Horace a puisé l'idée de cette pièce chez Damoxène, poète comique grec, dont Athénée nous a conservé une scène où le personnage principal, disciple d'Ëpicure, dit avoir gagné quatre talents à faire la cuisine et prouve à son interlocuteur qu'Epicure était cuisinier. Je doute que tel ait été l'inspirateur d'Horace. Il avait sous les yeux tout ce qu'il fallait pour dépeindre les excès des faux épicuriens, et puisqu'il venait de procéder à peu près à une exécution du même genre sur les cynico-stoïciens, Tidée devait lui venir tout naturellement de donner à la satire précédente une sorte de pendant.

Le personnage mis en scène se dit, comme Damasippe, l'interprète d'un maître dont il répète les leçons ; mais, à rencontre de Damasippe, il ne veut pas dire le nom de ce maître. De là des hypothèses diverses. D'après les renseignements fournis par le commentateur de Gruquius sur la personnalité de Catius lui-même, qui ne serait autre qu'un Catius Miltiades, auteur d'un ouvrage sur la pâtisserie, on a supposé, par son nom qui indique un affranchi, qu'il avait eu pour maître le philosophe épicurien Catius auquel Porphyrion attribue un traité en quatre livres De rerum nalura et desummo bono*. Seulement le philosophe

(1) :»« éd., 1, p. 302.

(2) Quiiililicu parle de lui comme d'un écrivaia épicaricn assez minée, mais non sans agrément : « In epicurcis levis quidcm^ sed non injucandut tamen auctor est Catius. » Inst. orat., X, i.

UVRE TROISIÈME. Cil. HT, 3. 147

était mort depuis quinze ans *, et Horace, à la fia du morceau, parle de Texposé de gastronomie qui y est contenu comme de la doctrine d'un homme que l'on peut voir et à qui^ Ton peut parler encore. On en déduit que l'affranchi serait passé, après la mort du philosophe» dans la maison d'un riche Romain faisant montre de principes épicuriens singulièrement faussés et de recherches culinaires, et que, si Horace no lui a pas fait citer le nom de ce gourmet comme étant celui de son maître, c'est qu'il n'a pas voulu se rendre désagréable à un homme qu'il désirait ménager*. D'autre part, il y en a qui pensent que Catius ne se refuse à fournir le nom de son maître que pour faire entendre qu'il est le seul auteur des merveilleux préceptes débités par lui» la modestie lui défendant de s'attribuer ouvertement rinvention d'un enseignement d'une pareille importance : ce serait chez le poète un trait ironique de plus.

Quoi qu'il en soit, la pièce nous montre tout d'abord Catius affairé, préoccupé, n'ayant pas le temps de répondre aux questions qu'on lui pose parce qu'il range dans sa mémoire les préceptes d'un sage auprès de qui ne sont rien Pythagore, Socrate et Platon . Horace, par un compliment sur la facilité et la grâce do son esprit, le dispose à les lui faire connaître non sans demander quel est ce sage : c Son nom, je ne le dirai pas, réplique Catius, mais voici ses leçons » (v. 1-11).

Suit alors une longue série de recettes sur la préparation des mets recherchés et sur l'art des festins. Le temps manque au discoureur pour exposer entièrement sa doc-

Ci) Cf. Cic, ad Fam., XV, 16 et 19.

(2) Notez la réserve que montre Horace dans toute cette satire- : il eût pu, 8*11 Tavait voulu, mettre des noms sur les défauts qui y sont signalés, sur le gaspillage, l'ignorance, les prétentions, la maladresse ou la négligence de certains amateurs de bonne chère désireux d'une célébrité ridicule. Le Dom d'Aufidius seul y est mentionné (v. 24) ; il s*agtt sans doute d'Aufldius Lurco qui, selon Pline {Hist, nat., X, 20), se mit le premier à engraisser des paons.

trine culinaire : il procède par fragments, qui, à première vue, semblent se succéder sans ordre, mais dont rénumération, en y regardant de plus près, n'est nallement présentée au hasard. Sauf, en effet, quelques digressions amenées, soit par la similitude d'un précepte concernant deux mets différents, soit par l'énoncé d'un axiome général, il est facile de remarquer que les premiers préceptes (v. 12-34) s'appliquent à la première partie du repas appelée parles Romains gustatio; que les suivants (v. 35-70) concernent la cefia proprement dite ; qu'ensuite (v. 71-75) vienqent ceux qui ont rapport aux mensie secundsey c'est-à-dire au dessert; et qu'enfin (v. 76-87) les derniers prescrivent l'élégance et la propreté scrupuleuse qui doivent être apportées au service entier. Tout le temps» Gatius évite la monotonie, qui se serait facilement attachée à un résumé de ce genre, par la forme littéraire dont il le revêt. 11 parle avec un sérieux, un choix d'expressions, et à la fin même sur un ton oratoire, qui contrastent tellement avec la frivolité du sujet qu'on ne peut s'empêcher de rire» avant même qu'Horace reprenne la parole, de Tironie qui ressort de ce contraste. — Un mot de dialogue y met le comble (v. 88-95).) Dès que Gatius a fini, Horace le prie instamment de le conduire au maître qui enseigne de si belles choses ; il veut goûter le bonheur de contempler ses traits, d'entendre sa voix, de puiser directement à cette source secrète de la philosophie les règles de la vie heureuse • !

La satire 5 est dirigée contre les captateurs de testaments dont le honteux métier ne fut pratiqué nulle part plus cyniquement qu'à Rome où beaucoup de gens vieillissaient dans le célibat ou mouraient sans enfants. La critique consiste dans un exposé sans réticence de l'art même de la captation et, comme dans les deux pièces précé-

(I) Appendice ccxLwi .

dentés, c'est par la bouche de l'un des deux interlocuteurs d*un dialogue que sont énoncées les leçons de cet art. Seulement il ne s'agit plus de philosophes et Horace ne se met plus personnellement en scène : les deux interlocuteurs ne sont rien moins que des personnages d'Homère et à l'agrément de la satire proprement dite se joint celui d'une amusante parodie d'un passage de l'Odyssée. Vous savez que» dans le XP chant de ce poème, Homère conduit Ulysse à Textrémité de la terre, au pays de la nuit, et que le héros y évoque l'ombre de Tirésias qui lui prédit comment, après une longue série de malheurs, il rentrera dans sa patrie pauvre et misérable. Horace continue la scène et fait demander au grave devin , par le fils de Laërte, quels seront alors les moyens les plus sûrs pour relever sa fortune. Le côté plaisant de l'entretien est que, tout en discourant de mœurs romaines, les deux personnages homériques conservent, comiquement outré, leur caractère légendaire. Tirésias. qui tient la parole presque tout le temps, édicté ses préceptes de captation avec un sang-froid imperturbable, donne à son discours une emphase oratoire où se mêlent à la persuasion tout à la fois la magnificence, la subtilité, la raillerie, et prend, en véritable devin, à l'égard de son client, un air d'indifTérence et de hauteur sous lequel il dissimule la moquerie dont il ne cesse de le bafouer. Ulysse, que le poète a dépeint comme un héros prudent, habile, rusé, mais non des plus scrupuleux, et qui joue parmi les personnages homériques le même rôle au fond que les renards parmi les héros de La Fontaine, De se révolte qu'un instant contre la turpitude des préceptes qu'il entend et se montre plus faible devant les attraits de la fortune que devant les charmes de la magicienne Circé.

€ Comment éviter cette pauvreté que tu m'annonces? » demande-t-il à Tirésias. — c Revoir Ithaque, homme rusé, ne suffit donc plus à ton bonheur? » réplique malicieusement le devin. Et Ulysse d'avouer la peur qu'il a de la pauvreté, la naissance et la vertu n'ayant aucune valeur

150 LIVRE TROISIÈME. Cil. 111, 3.

sans l'argent. Tirésias aussitôt lui dit qu'il devra honorer de ses présents, de ses hommages et de sa société les vieillards riches, quelque diffamés, quelque criminels même qu'ils soient. Le héros se récrie, rappelle ce qn'il était à Troie. « Eh bien! tu seras pauvre! » conclut froidement l'autre. Mais le silence de celui-ci ne fait pas le compte d'Ulysse. « Allons, insiste-t-il, dis-moi néanmoins comment on s'y prend pour amasser des monceaux d'or> (v. 1-22.) Dès lors Tirésias lui explique les moyens auxquels doit recourir et les précautions que doit prendre le captateur de testaments. Il faut, sans se laisser décourager par un premier échec, courtiser les vieillards sans enfants, se charger de leurs affaires litigieuses, même les plus véreuses, et témoigner à leur cause, en tout temps, un zèle infatigable que les assistants puissent admirer comme un dévouement sans bornes (v. 2344). On doit aussi s'insinuer, en cachant son jeu, dans la maison du veuf qui a un fils, mais un fils malade, dont la mort prévue laissera bientôt entièrement vacant l'héritage futur (v. 45-50). Et puis, si le vieillard, gagné par vous, vous offre la lecture de son testament, il est bon de la refuser, mais de jeter habilement un coup d'œil rapide sur l'acte qu'on repousse de la main; car il faut craindre, en voulant duper, d'être dupé soimême (v. 51-56).

Ici Tirésias, en style d'oracle, fait allusion à un fait scandaleux concernant Nasica et Coranus, et Ulysse, qui . ne peut le comprendre, l'interrompt pour le prier de s'expliquer plus clairement. C'est une manière très habile pour Horace d'introduire dans sa pièce un éloge inattendu d'Octave; carie devin, en expliquant l'événement en question\ commence par dire, avec son emphase oratoire, qu'il se produira ^ au temps où, terreur des Parthes, un prince.

(1) Nasica, qui avait emprunté de Targcnl à Coranus, pour hériter de Cf. vieux libertiu, lui livra sa lille ; mais lorsque Coranus, qui ne Pavait pas libéré de sa dette, lui présenta son testament à lire, y ayant jeté un regard curieux, il vit qu'il n*y était nullement porté comme héritier.

issu du grand Enée, étendra son pouvoir et sur la terre et sur les mers. » Ces termes pompeux ainsi employés pour annoncer, plus de mille ans d'avance, un fait de peu d'importance, rentrent en même temps dans la note comique du morceau.

Après cette courte interruption (v. 57-69), qui fournit d'ailleurs un exemple à l'appui du dernier précepte énoncé, l'exposé didactique reprend son cours.«Tu agiras prudemment, continue Tirésias, en flattant jusqu'aux serviteurs de celui que tu voudras gagner; mais le point principal est de flatter tous ses défauts ; s'il fait de mauvais vers, loueles; s'il est libertin, donne-lui ta Pénélope (v. 69-76).» Ce dernier conseil interloque quelque peu Ulysse; mais ce n'est pas la grossièreté de la proposition qui letouche,'c'est la question de savoir comment pourrait y consentir une femme si sage, si pudique et que tous les prétendants n'ont pu détourner du droit chemin. Tirésias, lui, ne s'embarrasse pas d'une telle objection. Car les prétendants n'ont pas agi en amoureux adroits, et, an lieu de donner des cadeaux, ils ne se sont occupés que de festins qui, au contraire, ruinaient le palais (v. 77-83). L'explication est d'autant plus drôle que la parodie d'Homère devient plus complète ; Pénélope, en effet, au XVIIP chant de l'Odyssée «, se plaint de ce que les prétendants, contrairement à l'usage, ne lui offrent aucun présent et la dépouillent de son bien.

Ulysse se taisant, le devin revient à son sujet. «Un trop grand empressement, ajoute-t-il, n'est pas moins à éviter que la négligence. Il faut en tout point, dans les services qu'on rend, dans les louanges qu'on adresse, se conformer au caractère du vieillard (v. 83-98). Enfln, lorsqu'il est mort, lorsque tu es proclamé héritier, surveille-toi, cache ta joie, tâche même par des larmes de plaire aux amis du défunt, et si quelqu'un d'eux a une mauvaise toux, offrelui quelque parcelle de ton héritage qui lui soit agréable (v. 99-110).» Sur ce dernier trait qui indique la manière de-

(1) Od., XVni, V. 274-280.

semer jusque sur la tombe d'un testateur d'où sortira dans Taveair une nouvelle récolte, Tirésias disparaît dans sa sombre demeure.

Horace ne pouvait, je crois, jeter sur une peinture plus vive, plus acerbe du métier de captateur de testaments une ironie plus enjouée que celle qui vient d*ètre signalée. Il ne pouvait non plus, vous le remarquerez» se montrer plus discret à l'égard des personnes : il cite les deux noms de Nasica et de Coranus, il décoche en passant (v. 41) une malice contre le poète Furius ; mais il laisse dans l'anonymat une foule de faits auxquels il eût aisément accolé des exemples vivants ; le nom même de Dama, qu'il répète deux fois pour signifier un parvenu dont la fréquentation est déshonorante, personnifie vraisemblablement toute une classe d'individus sans désigner personne distinctement. Nous voici bien loin de l'animosité des morceaux du premier livre.

Dans la satire 6, Horace ne parle tout le temps que de lui-même : il nous explique combien et pourquoi il préfère la campagne à la ville.

11 commence par dire quels avaient été ses vœux et combien la possession de sa maison de la Sabine dépasse ses souhaits ; il ne demande plus à Mercure que la conservation du bien dont il jouit, et il juge que, dans cette situation heureuse, il n'a rien à faire de mieux en ses vers que de célébrer les agréments de ce séjour champêtre (V. 1-19). L'éloge de la vie rustique, auquel nous nous attendons d'après ce début ne vient pas tout de suite : le poète préfère procéder par contraste et montre d'abord les inconvénients que la ville a pour lui. Il nous dépeint ce qu'y est une de ses journées jusqu'à l'heure où il va rendre ses devoirs à Mécène et la mention de ce puissant ami ramène à décrire les importunités et les assauts d'une foule de gens qui, lui attribuant un crédit qu'il n^a pas ou la connaissance de secrets d'Ktat dont il ne s^occupe jamais» réclament de lui faveurs et renseignements (v. 2(K58). Au

milieu de tels ennuis incessants il n*a qu'un désir : « Chère campagne, s'écrie-t-il» quand te reverrai-je? Orus,quando ego le aspiciam ? >. C'est là que, tantôt lisant, tantôt paressant, il savoure le doux oubli d'une vie inquiète. Assis à une table frugale, devant des Pénates qui sont les siens, il goûte un plaisir divin en causant avec ses amis, non pas des frivolités mondaines, mais des questions qu'on ne saurait ignorer sans dommage, celle du bonheur de l'homme, ou du fondement de Tamitié, ou du souverain bien ' (v. 59-76). Aces discussions morales, aussi attrayantes qu'utiles, se joignent aussi les vieux* récits de son voisin Cervius,qui sait, avec à-propos, les appliquer aux sujets de la conversation en cours. Parle-t-on, par exemple, des soucis que donne la fortune et de l'inquiétude au milieu de laquelle vit le riche citadin ArelliusS Cervius raconte la fable du Rat des villes et du Rat des champs' (v. 77-117). Et ce récit qui n'est nullement ici un hors-d'œuvre, puisqu'il sert naturellement de conclusion et de moralité à la comparaison entre les inconvénients de la ville et la tranquillité de la vie à la campagne, termine admirablement, en un style élégant et poétique, une pièce unique en son genre et dont nul n'a jamais contesté la beauté.

(1) On voit combien était grand le goût d'Horace pour les spéculations philosophiques. — Boilcau a imite ce passage dans son Épttre d Lamoi' gnon^ dans laquelle d'ailleurs il traite à peu près le même sujet ;

Lamoignon, nous irons, libres d'inquiétude, Discourir des vertus dont tu fais ton étude ; Chercher quels sont les biens véritables ou faux, Si l'honnête homme en soi doit souffrir des défauts ; Quel chemin le plus droit à la gloire nous guide, Ou la vaste science ou la vertu solide.

Ép. VI, V. i53-i58.

(2) Avec le riche Arellius il n'y a dans toute cette satire qu'un autre nom cité, celai de Roscius, un des persécuteurs qui le tourmentaient en ville de lears importunités.

(3) Vous trouverez à V Appendice ccxlvii cette fable que La Fontaine a imitée^ mais sans l'égaler.

154 LIVKE TROISIÈME. CU. 111, 3.

La satire 7, pour le fond comme pour la forme, n'est pas 4sans analogie avec la satire 3. Dans celle-ci un dialogae 4s'eDgageait entre le poète lui-même et un philosophe mtniaque qui, disciple du stoïcien Stertinius, après avmr fustigé tour à tour les vicieux adonnés à chaque genre de passion, finissait par dire son fait à Horace et se faisait ainsi congédier par lui. Maintenant le dialogue a lieu entre le poète et Tesclave le plus particulièrement attaché à son service : ce Dave profite des Saturnales pour parler à son mattre en toute liberté ; ami du portier de Grispinus, il a reçu de lui par ricochet la doctrine stoïcienne dont il connaît les axiomes et paradoxes comme Damasippe et, de même que ce dernier, il s'en sert pour prendre à partie son interlocuteur qui s'emporte encore une fois et le pourchasse. Le procédé est identique ; mais, si prononcés que soient les rapports entre les deux morceaux, la différence est grande : d'abord, Dave n'est qu'un esclave et la censure en sa bouche prend plus d'acuité blessante qu*ea n'importe quelle autre ; et puis, Damasippe ne s'étendait que sur les vices de Thumanité en général et il fallait qu'Horace, à la fin du dialogue, lui demandât en quoi sa dissertation l'atteignait personnellement pour qu'il le lui dit, tandis que Dave, depuis le début jusqu'au dernier mot, s'adresse directement à lui et n'atteint jamais l'humanité par des considérations générales qu'en passant durement sur sa pe^ sonne.

Il commence, à la vérité, par témoigner quelque prudence. Il rappelle qu'on se trouve en temps de Saturnales et, sans dire tout de suite où il veut en venir, il expose que les hommes vicieux doivent être rangés en deux catégories : ceux qui, comme lejoueurVolanérius, se livrent à une seule passion et ceux qui, semblables h Priscus, d'une humeur changeante, pratiquent tour à tour différents vices; il affirme, d'après la doctrine stoïcienne, que les seconds sont plus condamnables que les premiers(v. 1-20). Mais, sans plus de détours, comme son maître s'étonne de ce verbiage et n'en saisit pas l'intention, il lui démontre que c'est à lui-

même que doit se faire rapplication du principe énoncé ; il lui reproche son insouciance, sa versatilité. « Tu loues, lui dit-il, les vertus du passé et te trouves très heureux des vices du présent; tu vantes la paix de tes légumes et te précipites à la table de Mécène dès qu'il t'y appelle. Ton parasiteMulvius pourrait te dire : je suis frivole, gourmand, paresseux, ami du vin, etc., mais toi, tu es tout cela et pis encore peut-être, ce qui ne t'empêche pas de me critiquer comme si tu valais mieux (v. 20-40).

11 y a, vous le voyez, progression dans le blâme de Dave : non seulement son maître est de la classe la plus blâmable des vicieux, mais il est de ceux qui, enveloppant leur infirmité de belles paroles, sont encore plus mauvais que les vicieux eux-mêmes. Ce n*est pas tout : il veut lui prouver qu'il est plus esclave que son propre esclave.

Il montre d'abord, d'après ce qu'il a appris du portier de Crispinus, que l'individu de condition scrvile, qui, pour satisfaire un désir de la nature, partage avec d'autres les caresses d'une femme de mauvaise vie, est moins criminel que le riche débauché qui, esclave de saluxure, persiste à courir les dangers de l'adultère. Il reconnaît volontiers que son maître ne recherche pas l'amour des femmes mariées; mais est-ce par vertu? non, c'est par crainte du châtiment et de la honte qui y sont à redouter, et si ce péril n'existait pas, son maître pratiquerait cet amour d'une manière effrénée ^ Il n'en est pas moins d'ailleurs^ l'esclave d'une maîtresse qui fait de lui ce qu'elle veut. Ce qui prouve bien qu*il ne pourrait en rien se reconnaître dans le portrait que les stoïciens présentent du sage, le seul homme qui soit libre; puisque, moins libre même que Dave, qui obéit sciemment aux ordres qu'on lui donne, il se meut comme une marionnette sous l'impulsion d'un fil étranger

(1) Ceci est une critique piquante de la satire 2 du livre l^r où, en effet, le poète, pour détourner de l'adultère, n'a recours à aucune considération morale, mais fait valoir les inconvénients que comporte la poursuite des femmes mariées. Cf. p. 109 sq.

(v. 41-d4). Dave, continuant ensuite de se comparer à son maître, fait ressortir l'iniquité des jugements portés sureax deux. Qu'Horace reste en extase devant un tableau S on vantera la délicatesse de son esprit ; mais que Dave s'arrête à contempler l'image d'une affiche, ou l'appellera mauvais sujet et fainéant. Que celui-ci se laisse tenter par un petit gâteau fumant, son dos en pâtira; que celui-là s'abandonne à des repas sans fin, nul au contraire ne l'en punira, à moins que la nature ne s'en charge. Ainsi, des défauts du même genre sont bien portés chez l'an et condamnés chez l'autre * (95-111). Enfin, aux défauts qui sont le propre d'Horace, Dave ajoute cet ennui, cette perpétuelle inquiétude qui le porte à s'oublier dans le sommeil et le vin,à s'éviter comme un esclave fugitif ou vagabond. Là-dessus Horace se met dans une colère qui fait que Dave le traite de fou ou de poète et s'esquive pour échapper à la punition dont il est menacé (v. 113-118).

Dans cette satire, comme dans celles qui la précèdent immédiatement, nous trouvons très peu de noms cités; à côté de celui de Crispinus il n'y en a que trois et qui sont ceux d'individus de nulle importance : Priscus, l'homme au caractère changeant; Volanérius, le bouffon joueur ; Mulvius, le parasite mal embouché. La véritable victime est Horace lui-même dont les vices et les défauts sont exagérés à plaisir par Dave. Mais cette exagération, ne vous y trompez pas, outre qu'il faut y voir une manière de s'en

(1) Cicérori, dans la V« des petites dissertations qu*il a intitulées Paradoxes, après avoir expliqué comment les stoïciens regardaient comme plos esclave qu*uo esclave l'homme énamouré d'une roaitresse, dit aussi combien ils condamnaient la passion des tableaux et des statues. {i) Ce passage rappelle les vers de La Fontaine :

(!o chien parlait très à propos :

Son raisonnement pouvait être

Très l>on dans la bouche d'un maître:

Mais n'étant que d'un simple chien,

On trouva qu'il ne valait rien.

On vous sangla le pauvre drille.

prendre aux vices de rhumanité tout entière, est d'une habileté consommée puisqu'elle enlève la parole à ses ennemis dont aucun ne saurait rien imaginer de plus fort que ce qu'il vient de se faire dire par son esclave. D'autre part, il ne semble nullement se moquer de ce qu'il y avait de vrai dans la doctrine stoïcienne ; il en représente l'excès d*autant plus facilement que l'humble condition de celui qui l'exprime s'y prête beaucoup; mais, malgré l'ironie de la forme , on sent très bien l'admiration qu'il éprouve devant certaines parties de l'enseignement des vrais stoïciens, et les termes dont il se sert pour tracer, d'après eux, le portrait du sage sont d'une réelle beauté.L^i pièce néanmoins n'a ni la même abondance de traits de mœurs, ni la même richesse de poésie, ni le même nombre de préceptes de conduite que la satire 3 ; elle nous intéresse surtout par les détails qui le concernent personnellement et qui, malgré l'exagération évidente de Dave, nous font parfaitement connaître les points sur lesquels pouvait s'exercer la malice de ses détracteurs.

La dernière satire est le récit d'un festin auquel Mécène avaitassisté chez le chevalier Nasidiénus Rufus,personnage à la fois sot, riche et avare, qui voulait se donner de grands airs d'homme du monde et de connaisseur en gastronomie, et qui, tout en se mettant en dépense et en frais d'imagination pour recevoir un hôte illustre, avait non seulement fatigué ses convives par ses prétentions et ses dissertations culinaires, mais laissé percer au milieu de l'étalage inhabile d'un faux luxe une parcimonie désagréable. En bafouant Nasidiénus, l'auteur ridiculisait sans doute toute une classe d'individus du même genre et on a même pensé quelquefois que ce nom n'était que supposé, mais le surnom qui lui est adjoint indique assez qu'il est véritable. Qu'on ne s'étonne pas d'ailleurs qu'Horace ait exercé sa causticité contre un homme chez qui Mécène dînait ; car celui-ci ne devait pas être fâché de voir infliger une leçon EL un pareil sot ; c'est au contraire dans l'intention de lui

158 LIVRE TROISIÈME. Cil. III, 3.

être agréable qu'a dû être composé ce morceau, de même qu'avait été écrite naguère pour l'amuser la narration da voyage à Brindes.

Horace n'assistait pas au repas; mais il se le fait raconter par Fundanlus, un des neuf convives, qui, en sa qualité de poète comique, pouvait lui dire le plus plaisamment tout ce qui s'y était passé de divertissant. La pièce a . donc encore la forme du dialogue ; mais le rôle d'Horace y est très effacé, consistant simplement en quelques brèves questions auxquelles répond Fundanius par son récit, qui est ainsi coupé en trois parties.

Dans'la première partie, se trouve décrit le premier service dont la pièce principale est un sauglier de Lucanie ; la table, de simple bois d'érable, est néanmoins essuyée avec une serviette de pourpre ; puis sont présentés les vins. 11 n'y en a que de deux sortes, tandis que l'usage est d'en offrir un plus grand nombre, parcimonie qui n'est guère réparée par l'ofire que Nasidiénus fait à Mécène de lui en faire donner plusieurs autres ; de plus, l'un des deux, celui de Chio, n'a pas eu la préparation que reçoit onKnairoment cette sorte de vin (v. 1-17). Nous ne powrons nous empêcher de penser ici au repas ridicule raconté par Boileau et dans lequel à lui aussi on sert un vin singulier:

In auvernat fumeux, qui, mêlé de lignage.

Se vendait chez Crenet pour vin de i*Ermitage *.

Sur une question d'Horace, Fundanius interrompt sa narration et lui dit les noms des convives (v. 17-26). Nous comprenons que, près de la table, ils occupent trois lits, trois sur chaque lit. Sur celui du milieu, à la place dite consulaire, place d'honneur, est Mécène, avec ses deux ombres, grands buveurs et gens d'esprit, Vibidius et Servilius Balatro. Celui de droite est occupé par Nasidiénus, Nomentanuset Porcins: Nomentanus, viveur ruiné,réduit

(1) Sat., m, V. 7a-7i.

à Tétat de parasite et dont Nasidiénus se sert pour faire valoir comme lui par ses discours la bonté des plats; Porcius qui, sans parler, les fait valoir aussi en ne faisant, au grand amusement des convives, qu'une bouchée des plus gros morceaux. Celui de gauche porte des lettrés, Fundanius, le poète V^rius et le chevalier Vibius Viscus, quenous connaissons tous les trois comme d'excellents ami$> d'Horace.

Pendant que Nomentanus s'acquitte de son rôle en donnant aux invités maints renseignements sur ce qu'ils doivent préférer, les deux ombres de Mécène, qui trouvent qu*on ménage la boisson, réclament de plus larges coupes,, et, malgré l'aversion témoignée par leur hôte pour l'excès du vin, donnent à tous l'exemple de buveurs déterminés. Les brocs se vident lorsque, entre autres plats, paraît unemurène sur le compte de laquelle Nasidiénus ne tarit pas d'éloges : il en explique longuement la sauce. Mais, au milieu de son discours, se produit un incident qui jette un moment l'épouvante parmi convives et serviteurs : le baldaquin, placé au-dessus de la table, tombe avec fracas. Personne n'étant blessé, on se rassure aussitôt; mais la poussière est énorme et la fameuse murène est perdue. Nasidiénus pleure, Nomentanus apostrophe tragiquement la Fortune, et leur conduite devient si comique que Varius peut à peine dissimuler son rire derrière sa serviette. Vibidius, qui sait railler sans en avoir Tair, console gravement le maître de la maison, en comparant l'ordonnateur d'un grand repas à un général d'armée dont le génie ne se^ déploie entièrement qu'au milieu des revers ; et la naïveté de l'autre, qui prend ses paroles au sérieux et l'en remercie sincèrement avant de se retirer pour quelques minutes afin de procéder à la disposition de la fln du festin, parfait cette scène de comédie (v. 27-78).

En Tabsence momentanée du sot personnage, les quolibets vont leur train. Comme le vin fait défaut, Vibidius^ demande à un esclave si les bouteilles ont été cassées; Balatron n'est pas moins plaisant. On se chuchote à l'oreille^

des mots piquants. EnfiQ Thôte fait sa rentrée avec la fierté d'un homme assuré d'un succès complet : des mets noaveaux sont servis. Seulement il commence sur chacan d'eux une telle dissertation que, pour se venger, ses convives Tabandonnent sans plus toucher aux plats qac si Canidie les avait empoisonnés de son souffle (v. 79-95). Sauf ce dernier trait contre Canidie, que nous retrouverons tout ù l'heure dans les £podes,il n'y a, en somme, qae Nasidiénusqui soit réellement atteint dans cette satire, où ne se montre d'ailleurs aucune intention morale ou philosophique et qui est amusante sans avoir à beaucoup près l'importance de celles qui précèdent. La série se termine ^ar une note purement gaie.

Si l'on compare les deux livres de satires, on trouve entre eux des différences sensibles.

D'abord, dans le premier, la forme est plus simple et moins variée. Qu'il s'agisse d'un récit ou d'une discussion, l'auteur y parle constamment en son propre nom, et si, par hasard, il se trouve, dans la satire 9, des paroles dialoguées entre lui et Timportun qui s'attache à ses pas, elles no sont présentées que comme une partie même de la narration du tourment que lui a causé l'insistance de ce fâcheux. Seule, la satire 8 fait exception : récit d*un fait indécent qui s'est produit sans témoins au milieu de la nuit, c'est le héros de l'aventure, le dieu Priape, qui for^ cément est chargé de la raconter. Au livre second, au contraire, il y a plus de complication et de diversité dans la forme. La pièce 6 est bien encore un exposé personnel des sentiments du poète; mais, après avoir expliqué pourquoi il préfère la tranquillité de la campagne aux ennuis

de la ville, il introduit comme racontée parson ami Cervius la fable intéressante du rat de ville et du rat des champs* L'enseignement qu'il présente dans la pièce 2 est attribué parlui à Ofellus; le récit de la pièce 8 au poète Fundanius. Et toutes les autres sont des dialogues on ne peut plus variés : tantôt (Sat. 1) ily joue le principal rôle; tantôt il n'y garde qu'un rôle tout à fait secondaire» faisant de son interlocuteur, soit Damasippe (Sat. 3), soit Catius (Sat. 4), soit Dave (Sat. 7), le personnage principal ; une fois même (Sat. 5) il n'y figure pas, l'action se passe entre Ulysse et Tirésias. Il y a plus, les personnages étrangers, à leur tour, ne font parfois que traduire la parole d'au<* trui : Catius répète des bribes de l'enseignement de Crispi* nus, qu'il tient du portier de celui-ci, et Damasippe, en dialoguant avec l'auteur, met dans la bouche même de son maitre Stertinius les leçons qu'il a reçues de lui. De cette complication il résulte, à la vérité, que nous avons à rechercher quelles sont au juste les idées qu'épargne dans l'exposition d'une doctrine le persiflage du satirique, celles qu'il fait siennes, mais cette recherche, quelque délicate qu'elle soit, ne laisse pas, comme vous avez dû vous en apercevoir, d'ajouter à la lecture un intérêt plus vif.

Avec plus d'art dans la forme, on remarque aussi, au second livre, une amélioration dans la composition. Vous avez vu, en effet, que chaque pièce du premier livre est généralement construite sur plusieurs idées distinctes. La 1", par exemple, repose sur ces deux développements successifs : Je mécontentement que tous les hommes témoignent de leur sort; le faux calcul que leur inspire la cupidité ou l'avarice et qui les empêche de jouir. Dans la 4% à côté de la question de savoir si les individus d'humble condition comme lui doivent aspirer aux charges de l'État en renonçant à la tranquille obscurité de la vie privée, Horace développe la preuve de son honnêteté morale qui le rend digne de l'amitié de Mécène. Dans la 10% il commence par la justification du jugement porté précédemment parlui sur Lucilius et continue par l'explication de

SOS théories sur le style et de ses préférences littéraires . Mais les satires du second livre, sauf peut-être la 7«, présentent une unité de matière incontestable. La l'*', sur la volonté qu'il a de publier ses poèmes satiriques malgré les dangers qu'on lui objecte; la 3*, sur cet axiome stoïcien que tous les hommes sont fous; la 4% sur le faux épicurismo des gourmands ; la 5% contre les captateurs de testaments; la 8% sur le festin de Nasidiénus, ne traitent absolument chacune qu'un seul sujet; et si la 2* contient un éloge de la frugalité en même temps qu elle blâme la gourmandise, si la 6* expose les inconvénients de la ville en louant les agréments de la campagne, il est bien évident que Tune comme l'autre ne s'attache qu'à une idée en la prenant tour à tour parTenvers et par Tendroit. Horace sait davantage se conformer au précopte qu'il établira plus tard lorsqu'il dira aux Pisons « qu'il faut dans tout poème accord parfait et unité » :

Dcnique sit quidvis simplex duntaxat et unum.

Ep. ad Pis., V. 23.

Sa manière de procéder dans le développement des idées n'est pas non plus tout à fait la même. Sans doute, il n'apporte jamais à son raisonnement cet enchaînement serré que montrent dans leurs discours les logiciens de profession lorsqu'ils veulent arriver à la démonstration absolue do la question qu1ls se sont posée. Loin de rechercher pour son argumentation une structure rigoureuse, il évite, en général, toute apparence dogmatique, toute construction trop géométrique, laisse de côté volontiers les transitions qui cimentent ostensiblement les œuvres de rhétorique et se plàit à mettre souvent à la place de quelque preuve, tantôt une anecdote, tantôt une confidence et l'expression d'un sentiment personnel. Mais c'est surtout lorsqu'il parle en son propre nom qu'il tient à se soustraire à la forme scolastique; et comme, dans le second livre presque tout entier en dialogues, il fait parler

autrui et certains interprètes de doctrines philosophiques beaucoup plus souvent que lui-même, comme les sujets ont, en outre, plus d'unité, le raisonnement, sans rien perdre de sa finesse et de son ingénieux intérêt, y acquiert aussi plus de suite et plus de force.

Il semble bien que son éclectisme philosophique a pris également plus de consistance.Il vient certainement d'approfondir l'étude des sectes diverses; car il arrive à reproduire non seulement leurs idées, mais la forme dont elles les revêtaient, leur phraséologie et jusqu'aux procédés typiques de leur discussion. C'est toujours avec l'épicurisme qu'il montre le plus d'affinité ; mais les efforts qu'il a faits pour connaître exactement les autres doctrines ne sont pas restés sans résultats; il ne se contente plus d'emprunter à Aristote la déflnition du juste milieu, on sent qu'il est loin de tout désapprouver dans le stoïcisme, qu'il éprouve même pour lui quelque sympathie; tout en exerçant son ironie contre les paradoxes et les excès de langage de l'école, il n'en attaque point les fondateurs et les maîtres véritables, il s'en prend seulement aux individus de bas étage qui la compromettent par l'affectation d'une mauvaise tenue et par un mépris repoussant des convenances, ou bien aux écrivains latins, comme les Fabius et les Crispinus, qui prétendent la représenter par des ouvrages dont il ne peut que se moquer. Encore modifle-t-il son ton à l'égard de ces cynico-stoïciens qu'il avait tant de plaisir à bafouer; à la satire 3 du premier livre comparez les satires 3 et 7 du second livre, vous verrez combien l'injure a fait place à la politesse; les noms de Stertinius et de Grispinus lui-même n'y sont l'objet que d'une légère ironie; et bien que le développement des préceptes soit confié avec une évidente intention de moquerie à des personnages de dernier ordre, tels qu'un Damasippe et un Dave, il n'est pas difficile d'apercevoir le goût qu'il prend à certaines parties de l'enseignement qu'il leur fait exprimer. EstKîe à dire qu'il éprouve le besoin d'une conversion? Assurément non; mais il se produit une certaine

évolution en son esprit qui, plus au courant des choses» les apprécie avec moins d'emportement et mieax* Son impa^ tialité, en condamnant les abus qu'on fait de la philosophie, blâme ceux qui sont commis au nom d'Épicure non moins que les autres (Sat. 4), et demande, comme nous le voyons jusque dans les conversations qu'il tient à la campagne avec ses intimes (Sat. 6, v. 71 sq.)» à tous les systèmes indistinctement la sagesse pondérée qui doit lui dicter des principes do conduite : son horizon philosophique s'est sensiblement élargi.

11 en résulte que les principes qu'il émet sont d'une morale moins triviale et moins utilitaire, s'élèvent et deviennent plus énergiques. Les moyens d'obtenir les agréments de la vie et d'en éviter les ennuis, voilà ce qu'il préconisait; l'intérêt, bien entendu, telle était à peu près, dans les premières satires, la base de son enseignement :

Atque ipsa utilitas, justi prope mater ci «qui.

Sat., I, 3, V. 98.

Pour condamner l'adultère, il ne donnait guère d'autre motif que les misères qu'on y trouve en place des fruits agréables qu'on en espère :

Desine matronas sectarier, unde laboris Plus haurire mali est, quam ex re decerpere fructus.

Sat., I, 2, V. 7H-79.

s'il conseillait de fuir la débauche, il se contentait de la représenter comme un goufïre où se perdent et la réputation et le patrimoine :

Bonam deperdere famam.

Rem patris oblimare, malum est.

Sat., I, 2, V. 01-62.

et voulait-il détourner de la cupidité, il lui suffisait de démontrer l'inutilité des richesses par l'impossibilité pour le ventre du riche d'absorber plus que celui d'un autre :

Non tuus hoc capiel venter plus ac meus.

SaL, î, l,v. 46*

Mais, dans le second livre, à révolution qu*a produite son instruction, ses idées s'épurent. Il comprend ce qui manquait à ses premières appréciations; il se fait reprocher par Dave de n'avoir évité l'adultère que pour la seule cause de ses dangers.;

Toile periclum, Jam vaga prosiliet fraenis natura remolis;

SaL, II, 7, V. 73-74.

il met dans la bouche de cet esclave un portrait du sage remarquablement beau et dans celle du campagnard Ofellus des paroles admirables sur la dignité de l'homme, sur la force d'âme qu'il faut opposer à l'adversité,

Vivite fortes, Fortiaque adversis opponite pectora rébus ;

Sat., Il, 2, V. 135-136.

voire même sur l'emploi non seulement généreux, mais charitable qu'on doit faire des richesses :

Cur eget indignus quisquam, te divite?...

Sa(., 11, 2,v. 103.

Pourquoi y a-t-il des gens qui souffrent injustement de la misère quand tues riche?

Il n'y a pas que les idées qui changent. L'âpreté railleuse des premières compositions se transforme en une critique de meilleur aloi ; on ne rencontre plus à proprement parler d'invective; et, dans la peinture des travers et des vices, l'anonymat est beaucoup plus souvent observé; les allusions personnelles deviennent plus rares; si bien qu'en examinant la fréquence de l'emploi satirique des noms propres dans les pièces de l'un et de l'autre livre, on recon« naît que le premier, qui contient 1030 vers et 87 de ces noms, cite en moyenne un nom pour moins de 12 vers, tandis que le second avec 1083 vers et 48 noms propres.

166 LIVKE TROISIÈME. Cil. 111, 4.

n'en cite qu'un pour 22 vers et demi *.Le ton est beaucoup moins agressif. Horace^ qui d'ailleurs ne vit plus dansû même société qu'au début, renonce aux éclats de voix et aux gros mots ; il sait, et il nous le dit dès la dernière pièce du premier livre, qu'un homme du monde doit à propos ne pas user de toutes ses forces, en sacrifier même une partie et trouver dans la simple ironie un moyen plus sûr et meilleur de triompher des obstacles que dans une violente âpreté :

urbanî, parcentis viribus, atque

ExteDuaDtis...consulto. Ridiculum acri Fortius et melius magnas plerumqne secat res.

SaL, 1, 10, V, i3.|5.

Aussi paratt-il ingénieusement prendre à tâche de détourner sur sa personne les traits les plus aigus de sa causticité . A rencontre de ce qu'il faisait dans le premier livre, où d ordinaire, après avoir vigoureusent frappé sur tel et tel, il se mettait lui-même en scène pour conclure par sa propre apologie (Sat. 2, 3, 4, 6), et où, dans tous lestsas, ' il ne se reconnaissait que des défauts légers et pardonnables,

Mediocribus et quts Ignoscas vitiis teneor;

Sat., î, 4, V. 130-131.

il aime, dans le second, à terminer ses dialogues les plus philosophiques (Sat. 3 et 7) par une énumération tellement accentuée de ses nombreux travers que nous sommes oblî-gés, pour ne pas le juger sévèrement, de considérer la personne qui lui parle et de faire la part de l'exagération évidente qu'elle y met. Cette exagération, ainsi portée contre lui-même, devient une plaisanterie de bon ton et de plus.

(1) Ce calcul est exactement établi dans tous ses détails par N. Cartanlt,'*

Op. cit,, p. 303 sq. ■ •

comme nous Tavons remarqué, une habileté que ne comportait pas le système d*apoIogie personnelle.

l^ style, comme le ton, progresse naturellement avec les îdées.Dès le commencement on en remarquait beaucoup les beautés. Avant tout,en efiet, il voulait le varier enladaptant exactement aux personnages comme aux circonstances, et il obtenait cette variété grâce à la diversité des sources auxquelles puisait son travail de composition : débuts éveillant la curiosité et par surprise amenant de loin au sujet; conclusions soudaines, au contraire, et non moins inattendues ; développements d'idées imprévues et. piquantes en contrastes par épisodes nombreux : digressions et parenthèses; anecdotes, traits de mœurs,citations de noms connus et allusions historiques ou littéraires ; comparaisons,allégories et fables , proverbes et sentences ; c'étaient là tous moyens servant on ne peut mieux à éviter Tuniformité fâcheuse qu'aurait prise avec un enseignement trop didactique le style de la satire. 11 le voulait, en outre, concis, sobre et net; car, en reprochant vivement à Lucilius sa manière verbeuse, il ne désapprouvait rien tant qu'une surabondance de mots sous laquelle la pensée risque trop souvent de se perdre; et, de ce côté encore, certains de ses procédés de composition lui venaient en aide ;. le soin qu'il prenait de laisser de côté les transitions, de ne donner des raisonnements et même des anecdotes que les parties saillantes en comptant sur l'intelligence du lecteur pour le reste, facilitait singulièrement la brièveté du style. Enfin il tenait à lui laisser un caractère aussi voisin que possible de celui de la conversation, sermoni propiora, sermo merus (Sat., I, 4, v. 42 et 48), sa parole s'exprimant d'ailleurs, tantôt avec une familiarité allant jusqu'à la crudité^ d'une manière souvent imagée, pittoresque et énergique, tantôt avec élégance, esprit et politesse ironique, tantôt aussi à la façon oratoire, poétique et noble. Tout cela se remarque dans les deux livres ; seulement, dans le second, quand il dépeint des réalités vulgaires, il n'afïecte plus autant le mot bas et cru, et, comme la pensée morale

s'élève, la tendance au style noble, au milieu de la variété toujours graude de l'expression, se manifeste plus fréquemment.

Quant à la langue et à la versification, sur lesquelles je m'expliquerai à la fin de Texamen des Épitres, elles aasâ dénotent entre les deux livres quelque différence. Je ne saurais mieux ^'affirmer qu'en citant un passage de la conclusion que M. Ad. Waltz a donnée à la longue énumération des observations relevées par lui dans sa cons* ciencieuse étude Des tKiriations de la langue et delà nUir^tie d^Horace. € De toutes nos observations, dit-il, il résulte incontestablement que, durant toute sa carrière, Horace a modifié constamment sa langue et sa métrique. Ces différences sont remarquables, non seulement entre les poésies dactyliques et les poésies lyriques, mais encore entre les Satires et les Épitres, entre les deux livres des Satires euxmêmes, ainsi qu'entre les divers recueils des Odes. — La lan« guedes Satires se distingue par une justesse d'expression, une vivacité de tours, uneadmirablesouplesse dans laconstruction de la phrase, une élégance générale, qui exclut toute idée de négligence. Ce caractère n'est nullement altéré par l'emploi, réservé d'ailleurs, de quelques mots, d'un certain nombre de formes archaïques ou syncopées, qui sont beaucoup plus rares dans les œuvres postérieures ou qui en sont même complètement absentes. La versification des Satires n*est pas moins régulière; l'hexamètre y est soumis aux mêmes lois que dans les écrits de Lucilius, do Lucrèce et de Virgile. Que de passages où Toreille la plus délicate ne trouve pas plus à reprendre que la raison la plus sévère I Horace a voulu cependant laisser au vers satirique un air de familiarité, et, dans cette intention, il a adopté quelques règles spéciales, surtout en ce qui concerne l'élision et la césure. Les licences prosodiques y sont plus nombreuses que dans ses autres poèmes ; les élisions, plus libres; les césures, plus variées : la coupe du vers rompt à dessein la majesté un peu monotone du vers épique. Mais le deuxième livre des Satires diffère déjà sensiblement du pre»

mier, au point de vue de la langue et de la métrique, comme il en diffère par le ton général et la composition ; les archaïsmes et les formes populaires y sont plus rares, et les règles ordinaires de la versiâcation y souffrent moins d'exceptions. »

Ainsi^ sous quelque rapport qu'on examine leis deux livres, on relève des différences sensibles entre eux, et la comparaison que nous venons d'en faire nous a permis de résumer en quelques pages les remarques auxquelles avait donné lieu Tanalyse détaillée des dix-huit compositions dont ils sont formés «

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