CHAPITRE V
Les Odes.
I. Études par lesquelles Horace s'esi préparé à la poésie lyrique. Poètes quil s'est proposés pour principaux modèles ; motifs de ses prédilections. — 11. Aperçu général do sa métrique : explication des dix-neuf espèces de vers et des douze sortes de strophes employées par lui dans les Odes; savantes modiflcations qu'il apporte à la versification des Grecs pour l'approprier le plus possible au génie latin. — III. Analyse du premier recueil des Odes, c'est-à-dire des deux premiers livres comprenant ensemble cioquantc-huit poèmes : odes religieuses, patriotiques et nationales ; odes morales et philosophiques; odes adressées à d'illustres personnages et à ses autres amis; odes bachiques; odes adressées à des femmes; odes qui ne rentrent dans aucune de ces catégories. — IV. Analyse du deuxième recueil, c'est-à-dire des trente compositions du troisième livre, en suivant la mémo classification. — V. Le Chant séculaire, Carmen sxculare, — VI. Analyse, dans le même ordre que plus haut, des quinze pièces du troisième recueil uu quatrième livre. — Vil. Vue d'ensemble, appréciation résumée do la poésie lyrique d'Horace : fond essentiellement moral; sincérité de la pensée; forme artistique dont elle est revêtue; éléments divers des développements et des ornements ; manière de décrire ; qualités de la langue, du style et de la versification ; exacte correspondance de la beauté extérieure ds l'œuvre avec celle du fond.
Pour se préparera prendre dans la poésie lyrique nationale une place à jamais prédominante, Horace n'avait pas ménagé les lectures grecques. Non pas qu'il négligeât, sous ce rapport, l'étude des poètes latins dont plusieurs avaient évidemment fait œuvre de lyrisme : Ennius, par exemple, dans des morceaux tels que les plaintes de
Gassandre et celles d'Andromaque prisonnières Pacavius et Attius dans leurs cantica, Lucrèce dans son invocation à Vénus et ses élans vers son maître Épicure, Catulle dans 'expression de ses joies et de ses douleurs ainsi que dans son Epilhalame de Junte et de MarUitts, le chœur de la pièce intitulée Carmen nuptiale et le chant prophétique prêté aux Parques au milieu des Noces de Thélis et de Pelée*, etc., s'étaient montrés plus d'une fois lyriques. Mais aucun n'avait émis la prétention d'écrire un livre couramment en ce genre et tous s'étaient inspirés des Grecs. C'est donc à la source hellénique qu'Horace tenait à remonter. Et parmi les Grecs eux-mêmes il ne s'attachait point de préférence, comme Catulle, à ceux des dernières générations, aux Alexandrins : il pratiquait, à la vérité, ceux-ci soigneusement comme le prouvent, dans ses odes, certains passages imités de Callimaque', d'Apollonius^ et de Théocrite'; seulement, comme il pensait « que les meilleurs écrits de la Grèce étaient précisément les plus anciens :^,
. . . quia Grsecorum sunt anliquÎBsima quseque Scripta vel optima...
Epist., Il, 1, V. 28-29.
il demandait le plus volontiers ses inspirations aux écrivains les plus reculés.
Ai-je besoin de rappeler en tête d'eux tous, comme celui dont il s'était entièrement pénétré l'esprit, le père de toute poésie, Homère, dont l'imitation s'imposa à l'universalité des poètes, en quelque genre que ce fût, par la perpétuité des idées morales, par l'emploi des mythes, par l'usage de certaines formes? Les personnages et les scènes homériques reviendront naturellement sous sa plume non seule-
(1) Voir if partie, tom. I, pp. 233-234, et Append., i.
(2) Voir lr« partie, tom. Il, pp. 560-568.
(3) Carm,y I, 3, v. 1 ; 36, v. 14; etc.
(4) Carm., I, 24, v. 2.
(5) Carm,, 1, 12, v.30; IV, 8, v, 32 sq.
ment comme allusions accidentelles au milieu de beaucoup d*odes* mais même comme idées génératrices de morceaux entiers^.
Les tragiques grecs, qui aux richesses du grand poète épique ont joint les leurs propres, ne contribuaient pas peu non plus à augmenter son trésor : ses réminiscences d'Eschyle, de Sophocle et surtout d'Euripide', qui, de tout temps, avait été le poète dramatique de la Grèce le plus aimé des Romains, le montrent suffisamment.
Il appréciait au plus haut point également ces premiers élégiaques, les Callinus, les Tyrtée, les Mimnerme, les Solon, les ThéognisS qui n'ont pas craint de produire dans leurs compositions fermement rythmées leur propre personnalité et qui, tantôt orateurs politiques et populaires cherchant à exciter dans les âmes les sentiments patriotiques, tantôt orateurs philosophes, devisant sur la vie humaine, sur ses plaisirs et sur ses maux, se sont plu à déterminer par leur humeur individuelle le ton de leurs poèmes, parfois graves, parfois moqueurs et l^^ers ou d'une douce philosophie, dont le titre souvent répété 'Wo^y.xi {Exhortations), indique assez le désir chez eux d'agir pratiquement sur les esprits. Bien souvent il lui arrivera de penser ce qu'ils avaient pensé. « Il est beau pour un brave, avait dit Tyrtée**, de mourir au premier rang en combattant pour sa patrie :^ ; et il dira :
Dulce et décorum est pro patria mori.
C(irm.,in,2. V. 13.
(1) Cann,, 1, 6, v. « sq. ; 10, v. 13; II, 9, v. 13; 111,3, v. 17.
(2) Cfirm„ I, ir»; IV, r>.
(3) Eschyle, Carm., 1, 3, v. 18; ïS, v. 30; 35, v. 11 ; III, 4, v. 3Î. —Sophocle, Carni.^ IV, v. 8. — Euripide, iiuitaUons très nombreuses consUtéos dans le premier livre, le seul qu*il ait étudié, par Garcte, Horatii Car niinum librum I collatione Grœcorum Hlustraoit, liai., 1860.
(i) Guigniaut, Patin, J. (iirard et L. Ilumbcrt ont publié, Paris, 188i, use traduction française des principaux , élégiaques grecs ancleos, avec celle dMlésiude, sous lo litre de Poé/e.s montU/ttes de la Grèce,
(5) Vers qui nous ont été conservés par une citation de Turateur Lycur* guc. .— Contre Léocrate, 107 ; frngui. 10.
Théognis s'était « exhorté à profiter de sa jeunesse, parce que, une fois mort, il ne serait plus qu'un peu de terre noire* »; et, avec la conscience d'un grand artiste, il avait promis par ses vers une gloire immortelle à son ami Kyrnos*; à son exemple, Horace ne manquera jamais, de conseiller à ses plus chers amis d'user des beaux jours de la vie*, et, avec la même confiance en son art, il croira pouvoir assurer à ceux qu'il célébrera un nom impérissable :
Ne forte credas interitura. quae Longe sonantem natus ad Aufidum Non ante vulgatas per artes
Verba loquor socianda chordis.
Carwi., IV, 9, v. 1-4.
Ne crois pas qu'elles puissent jamais périr les paroles que moi, le poète né en ces lieux où retentit TAufide, ai, par un art nouveau chez nous, associées aux accords de la lyre.
Son attention nécessairement se portait avec un soin particulier sur ceux des poètes qui s'étaient plus spécialement adonnés au lyrisme, soit qu'ils l'eussent cultivé sous la forme monodique ou de la chanson, poésie dont la vraie patrie fut Lesbos, et qui, tout en exprimant parfois, dans le trouble des révolutions, les sentiments politiques dont les âmes étaient agitées, célébrait, avant tout, l'amour et le vin, deux de ces thèmes qui de tout temps ont le plus inspiré l'humanité; soit qu'ils l'eussent pratiqué dans les genres d'apparat, les uns, sous l'efiet d'une inspiration toujours mesurée et maîtresse d'elle-même, et sur des tons variant de la gravité la plus solennelle jusqu'à la gai té vive et familière, par le péan, l'hyporchème*, le prosodion,
(3) Carm.y I, 9, v 13-18; IV, 7 , v. li-20; IV, 12, v. 26-28.
(4) Deux chants choraux peignant raUégrcssc, où la danse intervenait comme la musique, et qui ne difTéraient entre eux, semble-t-il, que par l'importaoce plus grande donnée à la danse dans Vhyporchème.
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le parthénée*, Thymne proprement dite*, rencomion avec ses deux variétés de Tépinicie et du thrène'» les autres, d'un souffle plus pathétique, plus violent, par le dithyrambe^. 11 me semble bien, dans la neuvième ode do IV* livre où il promet l'immortalité à celui de ses amis à qui il l'adresse, quand il énumère les poètes dont les chants glorieux ont chez les Grecs le caractère d'œuvres impérissables, avoir eu l'intention précisément de marquer ceux qu'il s'était toujours proposés pour principaux modèles, et ce sont, immédiatement après Homère, les plus illustres des lyriques :
Non, si priorcs Mseonius tenet Sedes Homerus, Pindaricœ latent Cesque et Alcaeî minaces
Stesichorique graves Gamenœ ;
Nec, si quid olim lusit Anacreon, Delevit slas ; spiral adhuc amor Vivuntque conmissi calores .€olis fidibus puellœ.
Non, si Homère, le chantre de Méonie, est tout en haut le roi de la poésie, elles ne restent pas non plus dans Toubli les muses de
(1) Le parthénée, exécuté, comme llodique soo Dom, par des Jeunes filles, n*était qu'un des genres du prosodiorij chœur en marche, en procession.
(t) Celle qui ne rentrait dans aucune des formes particulières données au péan, à i*hyporclième, etc.
(3) L*em'Of/iio/i, étymulogiquemeot cliant du xâjio; (repas), consistait i célébrer, à la fin du repas, les dieux qui s'étaient montrés favorables i riiôte : réloge de l'hôte Unit par y prendre la place principale. Puis, atcc ce genre laudatif, apparurent, dans les victoires des grands Jeux publies, Vépinicie ou chant do triomphe, et dans les deuils, le thréne qui, ne ressemblant que de loin aux lamentations des pleureuses homériques, deriot un hymne élogieux servant d'oraison funèbre.
(i) Composition très anciennement consacrée à Dionysos, ce qui en explique le caractère d'agitation, d'enthousiasme, tantôt Joyeux et tantôt sombre, convenant au dieu de l'ivresse. Les personnes qui exécutaient le ebœur étaient uisposées en cercle^ d'où le nom de cha>ur cyclique, xuxXo; x^P^* ■
Pindare, de SimoDide, du menaçant Alcée et du puissant Stésichore. Le teoaps n*a pas efTacé les vers où s'est joué jadis Anacréon et Tamour respire encore dans les ardeurs toujours vivantes qu*a confiées à sa lyre Sapho l'Éolienne.
Il est à remarquer, en effet> qu'Horace ne mentionne ici aucun des fondateurs du lyrisme choral, Thalétas, Alcman et ArionS qui vécurent, l'un au début, les deux autres à la fin du vii« siècle, et qui, malgré les inventions dont ils dotèrent l'art poétique et musical, ne flrent> pour ainsi dire, qu'ouvrir et montrer la voie à leurs successeurs. 11 ne cite même, dans l'âge des grands progrès techniques, que Stésichore^ passant sous silence Ibycos, qui ne le valut pas, et, dans l'âge de la perfection, que Simonide et Pindare, laissant de côté Bacchylide, ce neveu de Simonide qui, bien que jugé digne par les Alexandrins de figurer dans leur canon parmi les neuf plus excellents poètes lyriques de la Grèce, ne fut pas tout à fait de premier ordre et n'égala certainement ni son oncle ni le grand poète Thébain.
C'était Stésichore qui,, à vrai dire^ avait tiré la poésie lyrique de la période de formation. Tout en complétant ia structure musicale de l'ode, il en avait étendu et enrichi singulièrement le domaine, et dans les hymnes choraux, disposés par triades', où à côté de grands vers dactyliques de sept ou huit pieds 8*en trouvaient d'autres associant, non d'une manière logaédique', mais en membres distincts, dactyles
(1) Tbalétas avait, le premier, fait œuvre d'art du péan, Alcman, du par- Ibénée, et Arion^ du dithyrambe.
(2) Ta Tp{x STT,9t/6poi>. Pour rompre la inoootonie des strophes, sans briser Tuoité de Teosemble, il avait imaginé d*intercaler, après chaque série de deux strophes semblables et symétriques, une troisième strophe diiïérente, qui fermait le cercle; invention géniale qui triplait la puissance do développement du lyrisme.
(3) HéonioD des pieds dactyliques et des pieds trochaïqucs dans le même membre : le mot vient de Myoz et ào'.ofp marquant cette union, pour ainsi dire, du rythme de la prose, le trochée, avec celui de la poésie, le. dactyle.
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et trochées, il ne s'était pas contenté de chanter les dieux, il avait aussi célébré les héros et porté sur sa l^^re» selon la forte expression de Quintilien, le fardean de l'épopée*. Les soixante vers environ qui nous restent des vingt-six livres de ses poésies ne nous donnent plus qu'une idée bien incomplète de son mérite; mais nous «avons que, malgré le reproche de longueur qu'on lui adressait» sa gloire était immense', qu'Homère seul se présentait à la pensée des anciens comme un terme de comparaison naturel quand ils voulaient le juger, que les Athéniens se plurent longtemps à chanter des morceaux de ses poèmes dans leurs festins, qu'Euripide s'inspira de lui, qu'Aristophane le parodia, et que l'illustre peintre Polygnote reproduisit, à Delphes, sur les murs de la Lesché, des scènes de ses récits'. Horace, plus heureux que nous, le connaissait à fond et s'était rendu compte du puissant instrument que ses heureuses réformes mirent aux mains de Simonide et do Pindare.
Avec Simonide, il n'y avait pas eu de grandes inventions, mais un perfectionnement admirable des détaib. Dans ses hymnes, plus courts que ceux de Stésichore, la strophe, avec un emploi plus fréquent des logaèdes, avait pris plus de vivacité et un tour conforme à son brillant génie. 11 s'était marqué sa place au premier rang dans tous les genres du lyrisme d'apparat, particulièrement dans les diverses variétés de Vencomion, et il y avait trouvé l'art de puiser largement dans le trésor des mythes, de rattacher toujours la légende à la réalité en s'élevant constamment du fait présent, occasion do son poème, jusqu'aux hautes régions où planent, avec les héros et les dieux, les images éternellement Jeunes de la poésie homérique. En même temps, poète élégiaque excellent et auteur, sous ce rapport.
(1) a Epici carminis oocra lyra sustinentem. • Quintil., Inat. orat.^ I, 1 {t) t Si teouissct modum, vidctur œmulari proximus Homerum potuisM.» QuSnlil., id.
(3) Pausanias, X, iti, 1 ; 27, i.
de nombreux poèmes» d'inspiration tantôt patriotique, tantôt purement morale et philosophique, il avait trans* porté de l'élégie dans Tode le goût de penser par sentence et de moraliser. Plusieurs des fragments que nous possédons nous permettent d'en juger. Nous y voyons un homme d*esprit qui, mêlé à toutes les choses de son temps, a pris soin, par de longues réflexions, de ne pas y attacher trop d'importance afin- de s'y accommoder plus facilement. La morale qu'il enseigne n'a rien de sévère, il n'exige de la vertu aucun effort surhumain, se contente d'une honnêteté qui ne fait pas le mal par plaisir et conseille d'envisager la vie sous un aspect agréable. Parfois même il se met en scène pour exprimer plus familièrement ces sortes d'avis et l'ode y perd alors quelque peu de sa solennité; mais cela même n'était pas fait pour éloigner Horace de ses œuvres; cette souplesse, au contraire, qui se prêtait à tous les tons pour dire les préceptes d'une sagesse mondaine, non moins indulgente que clairvoyante et pratique, ressemblait trop à sa propre manière de sentir et de penser pour qu'il n'y trouvât pas un charme de plus avec la certitude de ne lui être pas inférieur.
Combien il lui semblait plus difflcile d'atteindre à la grandiose perfection de Pindarel «Vouloir rivaliser avec luî^ disait-il, c'est se hasarder sur des ailes de cire comme le flls de Dédale pour donner son nom à quelque mer. »
Pindarum quisquis studet aemulari, Iule, ceratls ope Daedalea Nilitur pennis vitreo daturus Nomina ponto.
Carm.^ IV, 2, v. 1-4.
Plus à même que nous encore d'apprécier cet étonnant génie, il ne possédait pas seulement ses odes triomphales, qae nous avons, mais l'ensemble de son œuvre, dont elles formaient à peu près un quart; et toutes les parties, hymnes, péans, dithyrambes, prosodies, parthénées, hypor-
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chèmcs, éloges, thrènes, épinicies» excitaient au plus haut point son admiration*. L'ode adresséeà Jules Antoine, dont je viens de citer les quatre premiers vers, noos donne la sincère expression de cet enthousiasme. Il y énumèrc les divers titres de Pindare au laurier d'Apollon (v. 9-24). Il l*y compare tantôt (v. 5-8) à un fleuve qui, descendu des montagnes et grossi par les eaux du ciel, roule en bouillonnant à flots immenses et profonds, tantôt (v. 25-27) au cygne qui, soutenu d'une aile puissante dans les airs, 8*élance vers les nues. Et lorsqu'il s'examine ensuite en regard d'an tel poète, il n'ose plus se comparer lai-mème, dans la composition laborieuse des poèmes écrits sous les ombrages près des eaux du frais Tibur, et qui lui paraissent bien petits, qu'à l'humble abeille qui se fatigue à recueillir les sucs odorants sur les collines de Mâtine :
ego, apis Matins
More niodoque Grata carpentis thyma per laborem Pluriimim circa nemus uvidique Tiburis ripas operosa parvus
Carmioa fmgo.
Il comprenait, c'est manifeste, que Pindare, après le long eftort des générations antérieures, avait résumé dans ses chants toute la beauté du lyrisme d'apparat, que januiis imagination plus hardie, àme plus flère ne s'y était livrée, et que jamais non plus à une physionomie morale plos noble, à une élévation d'idées plus hautes n'avait répondu un plus parfait talent d'expression dans [les paroles et
(1) Les poésies do Pindare formaient dix-sept livresque les Alexandrisf avaient repartis méthodiquement en neuf groupes sous les titres suivants : "r;xvot, llativc;, A.QôpxaCo'. (â livres), IIpo9o8tx (3 livres), nxpMveut (3 livres), 'l'ropyy,;iaiTa (i livres), 'K-ptwjxia, Hpf.voi, 'Ertvtxtx (4 Uvres). Cf. Bergk, Poet. lyric. grser., i^ éd , 1884, pp. 280-285; A. Croise!, La Poésie de Pindare, 3« éd., 1H95.
dans les rythmes. En même temps, il ne se sentait ni le même souffle, ni une situation aussi privilégiée que la sienne; quelque précision, quelque hardiesse figurée qu'il donnât à son style, quelque élan pindarique que prit sa muse, il savait bien qu'ayant presque tout à faire par lui* même pour créer Tode latine, il n'arriverait guère à dissimuler complètement dans ses compositions ce travail artistique qu'il comparait, non sans motif, à celui de l'abeille et auquel il devait forcément se livrer, ne fût-ce que pour produire ses pensées sous des formes rythmiques et dans des mesures de vers pour la plupart inconnues ou peu connues en latin jusqu'à lui.
Notons tout de suite que, pour les idées — nous les analyserons tout à rheure — , s'il en a rendu souvent qui avaient été exprimées par ses auteurs de prédilection, s'il a fait de ces imitations soit le point de départ et comme le cadre de quelques-unes de ses odes, soit des ornements de détail de beaucoup d'autres, il faudra reconnaître qu'elles ne lui ont rien enlevé des qualités et des allures d'un poète original et que les critiques n'ont nullement le droit de le confondre dans le servum pecus des imitateurscontre lesquels il a plusieurs fois dirigé sa moquerie et son indignation.
Dans la lecture de ces grands lyriques, d'ailleurs, il cherchait bien moins leurs idées, en somme, qu'il n'étudiait leur méthode de composition, leur manière de rattacher intimement le fait accidentel, objet de chacun de leurs poèmes, aux légendes primitives, aux vérités éternelles, aux préceptes de morale pratique, leurs moyens d'entretenir en eux la puissance et la continuité du souffle, tous leurs procédés rythmiques et métriques. Et quant' à ces derniers, il s'efiorçait de voir non seulement à quel genre de pensées, de sentiments et d'émotions convenait le mieux l'impression produite par la mesure particulière de chaque sorte do vers, mais surtout comment il lui serait possible de les appliquer au maniement de sa langue. Aussi, tout en tirant maint avantage d'un examen appro-
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fondi de Stcsichore, de Simonide et de Pindare, et biea -qu'il se fût fait en partie Téducation poétique de l'oreille à Taudition de leurs triades de plus en plus perfectionnées, n'est-ce pas à la poésie choraïque dorienne, pratiquée par eux trois, qu'il avait, après réflexion, demandé de préférence les mesures de sa versification. D'abord cette poésie essentiellement orchestrale et rituelle tenait par ses racines mêmes au pays où elle avait pris naissance, de ^orte qu'il était presque impossible de la transporter sur un sol étranger; et puis le dialecte dorien auquel elleappartint dès l'origine et dont elle dépendit jusqu'à la fin', par son accentuation comme par ses flexions, ressemblait bien moins à la langue latine que le dialecte éolien. Ce fut donc à la poésie monodique, à la chanson, qu'il emprunta plus volontiers ses combinaisons métriques. Car, de ce côté, il se trouvait en présence d'Alcéo et de Sapho, qui avaient chanté en éolien, et aussi d'Anacréon au parler ionien, plus souple, plus simple que le dorien .
D'Anacréon, dont il a souvent pris le ton, qui même lui a fourni quelques belles images comme dans la jolie petite ode àChloé (I, 23), et qu'il avait soin de mentionner, ainsi que nous venons de le voir, dans son énumération des lyriques immortels, il admirait et vantait volontiers les vers aux mètres faciles ^ Mais si ce chantre des plaisirs et des amours, si attrayant par son aimable et brillante légèreté, avait ajouté un certain nombre de formes rythmiques au trésor des formes employées par les deux poètes lesbiens, ses maîtres et ses prédécesseurs d'une soixantaine d'années, il n'avait fait souvent qu'exagérer, par une sorte de raffinement, le caractère de brièveté et de simplicité élégante qu'ils avaient donné aux leurs. Horace, dont
(Ij Ce dorien littéraire, à la vérité, admettait souvent un assez fort lange de la langue poétique dMioincre, du dialecte ionien, mais il n'en demeurait pas moins dorien, et le maintien en était de tradition si inviolable dans le lyrisme d'apparat que Simonide, quoique ionien de naissance, ne -crut pas pouvoir écrire autrement ses poèmes lyriques.
(2) « Non çlaboratum ad pedcm. • Epod., XIV, v. 12.
l'esprit pondéré se plaisait à ne jamais tomber dans aucune sorte d'exagération, préféra naturellement la manière des deux maîtres à celle du disciple et s'attacha d'une façon particulière à l'étude des types principaux qu'ils avaient produits avec le plus d'éclat. A côté des autres vers dont ils s'étaient beaucoup servis, tels que ioniques majeurs et ioniques mineurs, mais dans le groupe des mètres qu'on appelait logaédiques, qu'ils avaient ordonnés tantôt en systèmes, tantôt en strophes, il y avait surtout deux types créés par eux et auxquels leurs noms étaient restés attachés parce qu'ils y avaient mis toute la beauté du lyrisme éolien, la strophe saphique et la strophe alcaïque. Toutes les deux avaient trois vers. Dans la strophe saphique, les deux premiers vers, sa phi ques hendécasyllabes, se composaient d'un dactyle entre deux dipodies trochaïques, et le troisième était formé de deux membres, Tun semblable aux deux vers précédents, Tautre présentant un vers adonique, c'est-à-dire un dactyle et un spondée :
— O I — U I — O'^ I —^ I — u I — Uw I — u
En voici un exemple tiré des deux seules odes que nous possédions de Sapho :
&(jl;jl€v (ù'fTip^ cjTiç evavTÎcç ts».
Snp., lî, V. ^-3.
(1) L. Quïchem {Traité de oers. lat., a« éd., p. 265) fait du vers saphiqqegrec un trimétre catalectiquc, les trois premiers pieds étant dos trocbéeset les deax derniers des ïambes, suivis d'une syllabe brève ou longue ; U le scande ainsi :
-^ I -U I -v^ I U- I U- I ^ Voir, d'autre part, F. Plessis, Métrique gr, et lat.y 1889, p. 220; II. Boroecque, Prosodie et métr. gr, et lat., avec préface de M. G. Boissier, 1960, p. 128. '
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Dans la strophe alcaïque, un peu plas compliquée, les deux premiers vers, des hendécasyllabes, sont semblables : ils ont particulièrement reçu le nom d'alcaïques et sont formés, selon la manière dont on les scande, soit> d'une penthémimère ïambique (un ïambe ou spondée, un second ïambe et une césure) avec deux dactyles*, soit d'une anacruse (voyelle longue ou brève précédant le premier pied), d'une dipodie trochaïque et d'une tripodielogaôdiquecatalectique :
l© u— I ^- I - I — uu j — u^
20 !-! I u I -o I -u^ l-u I ^ Le troisième vers, comme celui de la strophe saphique, est formé de deux membres ; seulement le premier membre n'est pas, comme dans celle-là, semblable aux deux vers précédents, on peut le scander, soit par deux dipodies ïambiques incomplètes (c'est-à-dire un dimëtre ïambique hypercatalectique) soit par une anacruse et deux dipodies trochaïques * :
20 1-^ I u I -u I -o I -^ Le deuxième membre, qui dédouble pied par pied l'adonique, est formé de deux dactyles et de deux trochées :
— ou|— uu|— u|— u L'exemple suivant est tiré d'un fragment d'Alcée :
Oj ypri y.ay.cîytv Ô'j(jlsv èziTpaXiQv
Vous voyez que les deux strophes ne sont pas sans ressemblance ; mais le mélange dactylo-trochaïque qu'on remarque dans les deux est moins continu dans la strophe
(1) C'est la manière qu'adopte L. Quichcrat, d'après Marc. Vict. et Serr.f Traité de cersif. lat., p. 254.
{t) De là pour cette tétrapodie logaédiquc la dénominaUoD de 6ià Suolv.
' UVRE TROISIEME. CD. Vf I. 209
alcaïqae, puisque le dactyle d*; parait pas an premier membre au troisième vers; de plus.les vers saphiques hendécasyllabes commeDcent sur un temps fort et fiaisseotsur un temps faible, tandis que dans leshendécasyllabes alcaïques c'est l'opposé; le redoublement de l'adonique foumitaussi une conclusion mieux nourrie. 11 résulte de Tenseaible pour la strophe saphique un peu plus do tendance à la mollesse et à la grâce et pour l'autre à la vigueur. Les deux, d'ailleurs, sont très harmonieuses et élégantes, répondent admirablement à l'expression desémotioos vives et naturelles et par leur ampleur, plus grande que celle du distique élégiaque, permettent à la pensée de se développer à l'aise sans revenir trop souvent k l'enjambement en s'arrètant d'ordinaire sur la cadence dos derniers vers. Il n'est pas impossible que l'une et l'autre aient été inventées par Alcée et qu'on ait donné à l'une le nom de Sapho & cause de l'emploi plus fréquent qu'elle en avait fait. Toujours est-il que, quoique d'un génie dilTérent de celui d' Alcée, Sapho méritait bien la grande admiration que lui avait vouée Horace et qu'il a manifestée à plusieurs reprises dans ses vers en y juxtaposant les deux poètes de Lesbos. Ce faisant néanmoins, il ne laissait pas de marquer la diâérence qu'il reconnaissait entre leurs deux génies, puisque celui d'Alcée avait embrassé des sujets plus variés et souvent plus élevés. « J'ai vu de bien près, — dit-il, un jour où il avait failli être tué par la chute d'un arbre, — le sombre royaume de Proserpino, Éaque assis il son tribuaal, les demeures dèpartiesauxjustes, et Saphoqui se plaint sur les cordes éoliennes des jeanes flUes de Lesbos, sa patrie, et toi. Alcée, dont le plectre d'or fait dire à ta lyre pluà sonore les dangers de la mer, les douleurs de l'exil et les maux de la guerre. Leurs chants à tous deux, dignes d'an religieux silence, excitent l'admiration des ombres; ceux surtout du poète qui célèbre les combats, la chute des tyrans, sont avidement écoutés par la foule qui se presse pour l'entendre. »
Quam paene furvee régna Proserpinae Et judicantem vidimus i£acum Sedesque discretas piorum et iEoliis Gdibus querentem
Sappho puellis de popularibus, Et te sonantem plenius aureo, Alcaee, plectro dura navis,
Dura fugae mala, dura belli.
Utrumque sacro digna silentio Miranlur umbrse dicere ; sed magis Pugnas et exactos tyraiinos
DeDsum umeris bibit aure vulgus Carm.y H, 13, v. 21-32.
Sapho, en efiet, s'était essentiellement montrée poétesse de l'amour et de la beauté. Ses chants, que les Alexan* drins avaient classés en neuf livres^ comprenaient à la vérité et beaucoup d'épithalamesetun certain nombre d'hymnes; mais l'épithalame par sa nature n'est qu'un poème où l'amour joue le principal rôle et quant aux hymnes, comme ce genre n'avait pas dans la poésie lesbienne le caractère gravement religieux du lyrisme d'apparat, mais se rapprochait très sensiblement de l'ode légère, elle avait dû y célébrer, beaucoup moins, nous pouvons le croire, Zeus et Athénée qu'Éros et Aphrodite. L'ensemble des fragments en notre possession, non moins que les jugements portés sur elle par les anciens, nous disent ass<^z qu'elle n'est jamais sortie du sujet dont son âme était pleine. Seulement elle s'y livrait, dans la passion de la beauté humaine sous toutes ses formes \ à une ivresse tour à tour
(1) Bien des légendes se sont introduites dans la vie de Saplio; le récit de sa mort au rocher de Leucade, par exemple, ne présente aucun caractère d'authenticité. On lui a souvent, comme l'Anglais Mure, attribué- tous les vices des Lesbiennes ; la plupart des critiques allemands, au contraire, se sont portés garants de sa pureté. M. A. Croiset {Hist de. la litt. gr.^ t, IL pp. ^9-'â36). qui ne croit pas devoir entreprendre en sa Taveur un pl&idoyer trop sentimental, se garde bien cependant de prendre au pied de la lettre
si douce et si violente ; elle y répandait, avec un langage sans pruderie, à côté des images les plus tendres et les plus délicates une peinture si intense de Témotion physique ; elle en faisait un mélange si original et^i exquis de grâce féminine et de virilité, de hardiesse et de naïveté ; en un mot, elle y excellait tellement que Platon Tavait appelée la dixième Muse et que le grave Selon, au dire de StobéeS après avoir entendu réciter ses vers, avait juré de les apprendre par cœur avant de mourir.
Alcée, lui^ avait eu une vie agitée par la politique. Mêlé ardemment aux révolutions de sa patrie, il en avait été exilé par le tyran Myrsilos, puis par Pittacos. Beaucoup de ses chants redisent, avec ses sentiments de citoyen, les malheurs de sa vie, ses souffrances et ses haines : il y porta même souvent des colères non moins violentes que celles d'Archiloque. Denys d'Halicarnasse/qui en a parlé au tomfis précisément où vivait Horace, y trouvait une véritable vigueur oratoire', et Quintilien, un peu plus tard, en a loué l'inspiration morale et les qualités, qui les rendaient dignes^ a^t-il dit, du plectre d'or'. De plus, si, comme Sapho, il composait des hymnes, ce n'était pas aux seules divinités de l'amour qu'il les adressait, car nous en avons quelques fragments en vers semblables à ceux des strophes saphiques etalcaïqueset ils faisaient partie d'hymnes à Apollon, ÙL Hermès et à Athéna. Quelque élevés toutefois que fussent ces sujets, il savait assez facilement s'en détacher et descendre à ceux qui l'étaient moins. Des trois variétés que les Grées distinguaient dans la poésie légère, les (noLiimui,
toutes les médisances afQrmécs sur soq compte, place la vérité entre ces Ueax extrémités^ et après avoir rappelé qu'elle reçut do grands honneurs à Mityléne et que son imago orna des monnaies d'Érésos, conclut, sans trop insister, qu'elle était par ses mœurs au rang des plus estimées de ses compatriotes.