‹ Histoire de la littérature latine chrétienneChapitre 111 sur 460 · B.ph.W., 1909, col. lotô · texte numérisé non relu

B.ph.W., 1909, col. lotô

LES INFLUENCES QU'lL SUBIT 196

dépouillant de leur suc et de leur plénitude, certaines des expressions dont se sert Cyprien pour désigner l'Eglise romaine (v. g. le «. nauigare audent et ad Pétri cathedram atque ad eccleslam principalem unde imitas sacerdotalis exorla est » de YEp. lix, i4 : le pape Corneille, à qui la lettre est adressée, devait pourtant la comprendre dans un sens un peu moins étriqué que ne fait Koch) ; ou si, par contre, il n'exagère pas l'importance du rôle joué par Cyprien, quelque ample que ce rôle ait été, quand il représente l'évêque de Carthage comme la « conscience » de toute l'Eglise d'Occident. Un homme qui a eu des idées si personnelles sur l'épiscopat, sur le baptême, a bien pu, âprement jaloux comme il l'était de son autorité, se former une conception spéciale des préséances romaines.

Il n'en reste pas moins que l'âme de son système théologique, c'est un besoin impérieux de coordination et de discipline. Ce principe, si fermement établi dans son esprit, lui a servi de critérium dans tous les cas douteux quïl a eu le devoir de trancher.

Il vaut la peine de rechercher les influences qui ont pu déterminer en lui ce goût d'étroite solidarité '. Nul doute que les spectacles politiques dont sa jeunesse fut témoin n'aient partiellement contribué à le rendre tel. On sait à quelle longue anarchie l'Empire romain fut en proie dans la période consécutive à la mort de Marc-Aurèle. En l'espace de quarante-trois ans (192-235), les prétoriens et les légionnaires n'accomplirent pas moins de six coups d'État militaires. Le monde se vit gouverné par des fous ou des

I. Cf. sur ce point quelques idées intéressantes, et dont je me suis inspiré, dans un article de la Revue de théologie et de philosophie, iSgS, p. io5 et suiv., Saint Cyprien et les influences qui l'ont formé, par Eue. de Faïe.

196 SAINT GYPRIEN

dépravés, tels que Commode et Héliogabale. Les compétitions entre candidats au pouvoir ensanglantèrent mainte province. Comment l'Empire put-il résister à de pareilles secousses ? Il le dut à l'administration romaine, au régime municipal et à l'armée. Grâce à leurs rouages fortement engrenés, ces grands corps maintinrent les cadres de la vie nationale et l'empêchèrent de se dissoudre dans le désordre et le chaos. Un esprit aussi finement observateur que celui de Gyprien n'a pu manquer d'être frappé de la force conservatrice du principe d'ordre et de hiérarchie, dont il saisissait les effets autour de lui. Demeuré païen, il aurait fait un excellent proconsul : chrétien, il fut un admirable évêque.

J'ajoute que les incidents qui marquèrent son épiscopat accentuèrent certainement en lui cette passion d'union morale et d'une cohésion en quelque sorte matérielle. Au sein même du groupe chrétien, il eut affaire, pour son continuel ennui, à des esprits inquiets qui ne cessaient de nouer des inti'igues et de travailler contre lui dans les sapes. Dom Chapman a très habilement démontré que le de eatholicae Ecclesiae Unifate, où se résume la pensée de Gyprien, fut composé au moment de ses démêlés avec Félicissimus'. Ce Félicissimus avait été nommé diacre sans l'assentiment de l'évêque par Novatus, un des cinq prêtres adversaires acharnés de Gyprien, et, après le départ de Novatus, il était devenu le chef du petit clan hostile. Tracassé par ces schismes intérieurs, alors que tous les chrétiens auraient dû, la main dans la main, faire face à l'ennemi, comment Gyprien n'aurait-il pas senti vivement le prix

Page 1