‹ Histoire de la littérature latine chrétienneChapitre 13 sur 460 · Une fois mis à part les grands jurisconsultes · texte numérisé non relu

Une fois mis à part les grands jurisconsultes

LA LITTÉRATURE ROMAINE ET LE CHRISTIANISME l3

propre talcul. Compulsez encore les érudits comme Aulu-Gelle, et plus tard les ineptes rédacteurs de l'Histoire Auguste, le correct et cérémonieux Symmaque, le poète Glaudien : à tous, ce n'est pas tant l'art qui manque que le fond. Quand ils ne sont plus soutenus par les faits qu'ils racontent, ils n'ont rien ou presque rien à dire.

En regard de cette stérilité verbeuse, on se rend mieux compte du mérite propre aux auteurs chrétiens. Seuls, ils veulent quelque chose ; seuls, ils ont une passion, un idéal. Pour l'un, pour Tertullien, il s'agit de faire triompher à tout prix la conception qu'il s'est formée de la foi et de la vie ; conception âpre, intempérante, violemment hostile à la nature et tirant de ses propres paradoxes je ne sais quelle joie farouche qui l'incite à aller plus loin encore, dans une voie délibérément rétrécie où l'Eglise finira par refuser de le suivre. Pour l'autre, pour saint Cyprien, organisateur et administrateur de génie, il s'agit d'établir si fortement la notion et le prestige de l'Eglise et de l'autorité épiscopale que tous les efforts des hérétiques ne puissent entamer la cohésion infrangible des fidèles unis à leurs pasteurs. Chez Lactance, autre préoccupation : il veut conquérir les lettrés, rétifs encore, et dont le mépris intellectuel l'a tant fait souffrir ; il inaugure une méthode d'apologétique plus objective et plus scientifique, et il pose en face des doctrines des philosophes une somme véritable de la doctrine chrétienne. Peu d'années après, saint Jérôme réalisera le type du savant, du philologue à la fois studieux et passionné. Et l'on sait enfin de

l/i INTRODUCTION

quelles expériences, de quelle vie d'abord médiocre et souillée, saint Augustin a tiré sa conception profonde de la nature humaine, de sa corruption intime, du secours indispensable qui doit lui venir d'en haut.

Ce qui caractérise les écrivains chrétiens, quelque fâcheuses qu'aient été leurs complaisances pour le goût de leur temps et quelque fatigant que soit trouvé parfois le tour trop continûment oratoire de leur style, ou les subtilités de leur exégèse, c'est que la littérature n'est pas pour eux uniquement un jeu d'esprit, un « divertissement » agréable, un moyen de faire Içs honneurs de leur talent. Ils croient à ce qu'ils disent ; c'est leur âme qui parle ; tout leur être moral est engagé dans leurs écrits. Je ne vois guère dans la littérature profane qu'un seul écrivain qui ait manifesté dans son œuvre quelque chose de cette vivante conviction, c'est Lucrèce. Mais Lucrèce est un cas tout à fait exceptionnel. Chez les Romains, Fart d'écrire est toujours un peu resté ce qu'il avait été pour eux tout d'abord : un simple délassement des tâches sérieuses. Ils s'y prêtent complaisamment sans s'y mettre tout entiers.

Pour les écrivains chrétiens, au contraire, il a été un moyen d'action, un levier pour agir sur les âmes, les détourner de Terreur et les pousser vers la vérité. La foi les a touchés au fond de l'âme, et à leur tour ils veulent accéder chez leurs lecteurs jusqu'au sanctuaire- secret où naissent les résolutions et où s'élaborent les actes.

On voit quel accroissement de dignité et d'intérêt la littérature romaine a reçu de leur main. Depuis la

LE SONGE DE SAINT .JÉRÔME l5

fin du premier siècle elle dépérissait visiblement : le grec menaçait d'évincer le latin dans l'estime et la pratique des lettrés. Il a fallu pour la ranimer le prosélytisme de la foi nouvelle, les émotions, les deuils, les victoires que cette foi a suscités ; et alors un afflux d'idées neuves a circulé de nouveau dans des formes qui tendaient à l'usure et qui en ont été rajeunies et comme renouvelées.

Cette question de la qualité littéraire des œuvres latines chrétiennes en soulève une autre qui peut être traitée ici une fois pour toutes avec l'ampleur qu'elle mérite. C'est celle des rapports de la culture classique et du christianisme, envisagés au point de vue historique.

Saint Jérôme rapporte dans une de ses lettres un curieux épisode de jeunesse '. Décidé à embrasser la vie ascétique, il s'acheminait vers Jérusalem, pour s'enfoncer ensuite dans le désert de Chalcis, au sudest d'Antioche. Dans sa passion pour l'étude, il avait emporté avec lui ses livres, qu'il s'était procurés à Rome « au prix de beaucoup de peine et de labeur », et dont sous aucun prétexte il n'aurait pu se passer *. Ici, il faut l'entendre évoquer lui-même l'étrange histoire qu'il raconta plus tard à l'une des patriciennes

i. Ep. xxn, 3o, à Eustochium (Hilherg, dans C. V., liv, 189). 2. ...bybliotheca... carere non poteram.

l6 INTRODUCTION

romaines dont il était devenu le directeur spirituel :

« Malheureux que j'étais ! Je jeûnais, puis je lisais Cicéron : après nombre de nuits passées à veiller, après des larmes que le souvenir de mes fautes de naguère arrachait du plus profond de mon cœur, c'était Plante que je prenais entre mes mains. Si d'aventure, me ressaisissant, je me mettais à lire les Prophètes, leur style sans élégance éveillait en moi de la répulsion. Mes yeux aveuglés ne voyaient plus la lumière ; et ce n'était pas à mes yeux que je m'en prenais, c'était au soleil.

Tandis que l'antique serpent m'abusait ainsi, une fièvre violente pénètre, vers le milieu du carême, jusque dans les moelles de mon corps épuisé, et, sans aucune rémission, chose incroyable, elle consuma tellement mes pauvres membres que je n'avais presque plus de chair sur mes os. Déjà on songeait à mes funérailles. Mon corps était tout glacé; un reste de chaleur vitale ne palpitait plus que dans la tiédeur de ma pauvre poitrine.

Soudain je me sens ravi en extase, et transporté devant le tribunal du Juge. Une si éblouissante lumière émanait des assistants que, couché à terre, je n'osais lever les yeux. Interrogé sur ma profession, je répondis : « Je suis chrétien. » Alors celui qui présidait : « Tu mens, dit-il ; tu es cicéronien, et non chrétien : là où est ton trésor, là est aussi ton cœur. »

Je me tus aussitôt ; et, sous les verges (car il avait ordonné qu'on m'en frappât) je me sentais torturé plus encore par la brûlure de ma conscience... Enfin ceux qui étaient présents, se jetant aux genoux du président, le supplièrent de pardonner à ma jeunesse et de laisser à ma faute le temps du repentir, quitte à parachever plus tard le supplice, si jamais je lisais les ouvrages de la littérature profane. Et moi qui, dans un moment aussi critique, voulais promettre mieux encore, je fis ce serment : « Seigneur, si jamais il m'arrive de posséder ou de lire des livres profanes, je t'aurai renié ! » Sur cet engagement je fus congédié, et remontai sur la terre. Au grand étonnement de tous, j'ouvris des yeux inondés de larmes, et ma douleur convainquit les plus incrédules.

Ce n'avait pas été là un de ces profonds sommeils, un de ces rêves irréels dont souvent nous sommes dupes J'en atteste le tribunal devant lequel j'étais prosterné; j'en atteste le jugement redoutable, objet de mon épouvante! Puissé-je n'être jamais soumis à un tel interi'ogatoirel J'avais les épaules meurtries; à mon réveil, je sentais encore les coups. Dès ce moment, je me mis à la

Page 1