‹ Histoire de la littérature latine chrétienneChapitre 157 sur 460 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

A LA VEILLE DE LA PAIX DE l'ÉgLISE

Arnobe et Lactance

bibliographie

I. Arnobe. - P.L., V, 718-1288 ; Reifferscheid, dans C.V., t. IV (1875). Pour l'unique manuscrit d'Arnobe, voir plus haut, à Minucius Félix. Le texte d'Arnobe a attiré spécialement l'attention des philologues : Meiser, dans S.B.M., 1908; Lôfstedt, Arnobiam, Lund, 1917 (Cf. B.ph.W., 1917. 1291); Brakman, Arnobiana, Leyde, 1917 ; K. Kistner, Arnobiana, Progymn. St-Ingbert. Pfatz, etc.. La nécessité d'une édition nouvelle de VAdu. Nationes se fait vivement sentir. — A consulter : Monceaux, III, 241-286.

IL Lactance. — P.L., VI et VII; Brandt, dans C.V., xix (1890) et xxvn (fasc. i, 1893 ; fasc. ii, 1897). — A consulter : René Pichon, Lactance, Paris, 1901 ; Monceaux, III. 287-359 ; Th. Stangl, Lactantiana, dans Rh.M., LXX, 224-252. Brandt (Wochensch. f. kl. PMI., 29 [1912], 1383) déclare qu'un remaniement de sa propre édition serait indispensable. — La question de l'authenticité du de Mort/bus Persecutorum a beaucoup perdu de son importance depuis qu'un accord presque unanime s'est fait, entre les critiques les plus autorisés, sur ce problème longtemps débattu. L'ouvrage faisait partie d'un lot de manuscrits achetés par Colbert au couvent de Moissac (Tarn-et-Garonne), sur le conseil de Baluze. Celui-ci, en publiant l'opuscule pour la première fois (1679), d'après un manuscrit fort gâté du ix' siècle (Bibl. Nat. 2627 = Colbert. 1297), n'hésita pas à l'identifier avec le de Persecutione attribué» à Lactance par saint Jérôme (de Vir. ilL, Lxxx). Presque aussitôt cette attribution fut contestée par

BIBLIOGRAPHIE 353

Columbus, en 1684^, puis par Dom le Nourry, en 1710. Brandi, l'éditeur de Lactance dans le Corpus Script, eccl. lat. a mis en valeur les rationes dubiiandi (S.B. W., t. 120 [1890] et 125 [1891]). Ces raisons ont été très habilement réfutées par René Pichon {Lactance, p. 338 et s.), qui a emporté l'assentiment de Brandt lui-même (B.ph.W., 1903, 1257). A part de rares dissidences (v. g. Silomon, dans VHermes, 1912, p. 250-257), la solution de l'authenticité est communément acceptée aujourd'hui. — Il n'en est pas tout à fait de même pour les deux dédicaces à Constantin incluses au livre I, i, 13-16, et au livre VII, xxvii, 2, des Instit. diii. Brandt et Monceaux les considèrent comme interpolées, car le ton triomphant de l'auteur ne s'accorde point avec l'ensemble de l'ouvrage où perce la colère douloureuse de l'opprimé. Pichon estime qu'on exagère l'opposition entre ces morceaux et le reste des Institutions. Il se peut aussi que Lactance ait réédité luimême ses Instit. dite. (voy. Baïiffol, La Paix constant, et le CathoL, Paris, 1914, p. 224 et s.). — En fait, ces dédicaces manquent dans certains manuscrits excellents. Ces mêmes manuscrits laissent également tomber trois dissertations théologiques où sont exprimées des idées d'un dualisme assez accentué. Monceaux (III, 302) y voit des additions faites après coup. Selon Pichon, ces morceaux seraient conformes au tour habituel des idées de Lactance, théologien assez peu sûr. Brandt a fini par accepter le point de vue de Pichon (B.p. W. 1903, 1225).

m. Victorin de Pettau. — P.L., V. 281-344 (reproduit Routh, R.S., III, 451-453, pour le de Fabrica Miindi); Haussleiter, dans C.V., tome xLix (1916). Voir plus loin les observations sur les manuscrits.

SOMMAIRE

I. Le cas d'Arnobe. — II. L'Aduersus Nationes. Arnobe et la Bible. Ses conceptions métaphysiques. — IIL Le Christianisme d'Arnobe. — IV. Sa polémique contre le paganisme. — V. La rhétorique d'Arnobe. — VI. L'opinion chrétienne sur son compte. — VIL Lactance. Sa vie. — VIIL Le de Opificio Dei. — IX. Les Inslitulions divines. L'apologétique de Lactance. Plan de

l'ouvrage. — X. Les bévues de Lactance. Les parties vivantes de l'œuvre. Les stratifications de la pensée de Lactance. — XI. Le de Ira Dei. — XIL Le de Mortibas Persecutoram. L'histoire chrétienne. — XIII. Conclusion sur Lactance. — XIV. Yictorin de Pettau, le premier exégète latin. — XV. L'Aduersus omnes haereses.

Le cas d'Arnobe est, dans l'antiquité chrétienne, un cas exceptionnel et assez curieux. Après avoir enseigné toute sa vie la rhétorique à Sicca-Veneria, dans l'Afrique proconsulaire, Arnobe se convertit sur le tard, aux environs de la soixantième année. Son évêque, se niéfîant un peu de cet ouvrier de la dernière heure, qu'il avait toujours connu fort enragé contre les chrétiens, réclama de lui un gage de sincérité *. Arnobe ne crut pouvoir mieux faire que de transférer au service de la cause qu'il venait d'embrasser son éloquence continue, son érudition compacte, son ironie massive. Il composa un ouvrage, VAduersas Nationes, qui parut aux environs de l'année 3oo-. Il est divertissant d'observer ce que ce vieil homme, apologiste improvisé, a compris du christianisme, et ce qu'il y mêle d'idées adventices, sans s'inquiéter des disparates et sans penser que ses lecteurs chrétiens puissent s'en offenser.

\J Adaersus ISationes comprend sept livres. Le point

I. Cette histoire nous est racontée par saint Jérôme dans le de Viris illustribus, S 79.

a. Probablement entre 3o4 et 3 10.

LE CHRISTIANISME d'aRNOBE 255

de départ d'Arnobc est la réfutation d'un grief dont TcrtuUien et saint Cyprien nous ont déjà fait connaître la teneur. Depuis que les chrétiens ont paru, disait-on, le genre humain est affligé de mille maux qui prouvent que les dieux offensés ont abandonné la terre. Arnobe remarque la puérilité d'une argumentation qui semble faire dater de l'apparition du chris tianisme des fléaux dont le nom même remonte à la plus haute antiquité. Comment douter que ces maux proviennent des lois générales de l'univers, qui ne sont nullement asservies à nos convenances ? En tous cas, rien dans la doctrine chrétienne ne justifierait le courroux divin. De cette doctrine, Arnobe esquisse les traits, à sa façon, au livre I et au livre 11. Puis il se retourne contre les païens : Vous dites que c'est à cause de nous que les dieux accablent l'humanité. Mais non ! s'ils existent, c'est à vous qu'ils en veulent, pour la conception grossière que vous vous formez d'eux, pour les rites incohérents par lesquels vous prétendez les honorer. Les livres III à VII sont la polémique d'un détracteur ironique et passionné de la religion gréco-romaine. Et continuellement revient la même question sarcastique : « Est-ce donc pour de telles folies que vous nous persécutez?... »

Ce qui frappe d'abord dans VAdaersus Nationes, c'est l'absence presque totale de citations scripturaires. L'argumentation d' Arnobe se déroule dans l'abstrait ; elle ne prend nulle part ses points d'appui dans les Livres saints. C'est à peine si l'on rencontre trois ou quatre passages qui en semblent l'écho plus ou moins direct *. — Cette discrétion si rare dans les

I. Comparez Arnobe, C.V., t. IV [1876], i, 6 (p. 6, ligne 7), et Matthieu, V, 49; H, 6 (p. 108, 1. 26), et Romains, xii, 7 ; 11, C5 (p. loi, 1. n, et Jean, X, 7-9 ; XIV, 6), etc.

écrits chrétiens des premiers siècles, est-elle chez Arnobe tactique réfléchie? S'adressant aux païens, at-il évité par principe de faire état de documents que les païens auraient pu récuser ? Ce serait lui prêter de trop subtiles intentions. En divers endroits, Arnobe commet des confusions ou hasarde des surcharges qui trahissent purement et simplement ses ignorances. Ainsi il affirme que le Christ était entendu par les divers peuples auxquels il s'adressait comme s'il eût parlé dans la propre langue de chacun d'eux * : transposition manifeste des faits rapportés par les Actes des Apôtres au jour de la Pentecôte. Un peu plus loin il grossit démesurément les prodiges consécutifs à la mort du Christ : « Novitate rerum exterrita universa mundi sunt elementa turbata, tellus mota contremuit, mare fanditiis refasum est, aer globis inuolitus est tenebrarum, igneus orbis solis tepejacto ardore deriguit -. » Il a bien mal lu l'Evangile ! — Plus singulière encore est son incuriosité totale de l'Ancien Testament. On dirait qu'il n'a aucune idée de la filiation entre le judaïsme et le christianisme, ni du lien qui unit le Nouveau Testament à l'Ancien. Aux païens qui retournaient contre lui l'accusation d'anthropomorphisme en alléguant les anthropomorphismes de l'Ancien Testament, il riposte ainsi : « Et qu'on n'aille pas se prévaloir contre nous des fables des Juifs, comme si nous attribuions, nous aussi, des formes à Dieu... En réalité, ces fables ne nous regardent pas et n'ont absolument rien de commun avec nous ; ou si, comme on le pense, elles nous sont communes, il vous faut chercher de plus profonds docteurs

LE CHRISTIANISME d'ARNOBE 267

qui VOUS apprendront comment élucider les nuages et les mystérieuses paroles de ces écrits '. )> Voilà une répudiation bien hardie, et qui ne paraît guère lui coûter. — Au surplus, s'il avait jamais ouvert l'Ancien Testament, mettrait-il tant d'insistance à déclarer incompatibles l'idée de colère et l'idée même de divinité * ? Le Dieu d'Arnobe est un Dieu indifférent et pacifique, qui ne s'émeut ni ne se venge. L'impassibilité divine, telle qu'il l'imagine, est de qualité toute païenne, toute épicurienne. Des esprits remarquables comme Tertullien, Clément d'Alexandrie, l'avaient énergiquement combattue, et, à l'époque même où écrivait Arnobe, Lactance consacrait tout un opuscule, le de Ira Dei, à la réfuter. Arnobe a l'air de considérer comme non avenu ce long travail de la pensée chrétienne.

Mêmes étrangetés dans ses conceptions métaphysiques, par exemple en ce qui concerne l'âme, son origine, sa nature, ses destinées '. Aux yeux d'Arnobe, c'est un véritable blasphème que d'attribuer à Dieu la paternité de l'âme : filiation présomptueuse que l'orgueil humain a inventée. Si l'âme procédait directement de Dieu, Dieu eût-il permis qu'elle tombât dans tant d'erreurs morales et religieuses ? N'eût-il pas prévu les conséquences de son acte créateur ? Du parfait, le parfait seul peut sortir : Platon l'a bien vu, et Arnobe n'hésite pas à se mettre ici sous son patronage. Que l'âme ait pour auteur quelque démiurge, « inférieur à Dieu, quoique appartenant à sa cour » *, telle lui paraît être l'hypothèse la plus vraisemblable.

Page 1