I. II, 3a et 6i (C.V., p. 7/i, i3 et 97, iC
LE CHRISTIANISME d'ARNOBE 269
dehors, et, seule, la connaissance expérimentale comporte une certitude. Arnobe ne fait exception, par une contradiction flagrante, que pour l'idée de Dieu, qu'il déclare innée. On a relevé encore chez lui certains vestiges de néoplatonisme. Il est, en somme, du plus surprenant éclectisme, et il emprunte tour à tour aux divers systèmes de la philosophie laïque ses explications.
Mais alors quelle place le christianisme occupe-t-il dans cet ensemble si complexe ? N'est-il qu'une pièce secondaire de l'édifice? N'y joue-t-il qu'un rôle subordonné et purement accessoire ? L'affirmer serait conclure trop vite.
D'abord Arnobe a été véritablement retourné par la grâce, converti : u 0 aveuglement ! s'écrie-t-il. Récemment encore je vénérais des images sorties des fournaises, des dieux fabriqués sur des enclumes à coup de marteau, des os d'éléphants, des peintures, des guirlandes suspendues aux arbres antiques ; quand j'apercevais une pierre lubréfiée et toute ruisselante d'huile, je l'adorais comme si une puissance eût été présente en elle, je m'adressais à elle, je demandais des bienfaits à une pierre insensible... Mais maintenant conduit par un si grand maître (le Christ) dans les chemins de la vérité, je sais ce que tout cela vaut, j'accorde mon respect à ce qui est digne de respect, je n'insulte plus le nom de Dieu, et je rends à chacun ce qui lui est dû*. » C'est donc à plein cœur
26o ARNOBE
qu'il renie son moi ancien. — J'ajoute qu'il y a dans le christianisme certaines vérités qu'Arnobe paraît avoir senties avec force et sincérité : par exemple, la majesté de Dieu, dont l'homme reconnaît comme spontanément l'existence et la toute-puissance ; la bonté du Christ, sa divinité. Certes, ici même, une théologie scrupuleuse trouverait beaucoup à reprendre. Arnobe craint si fort de dégrader la notion du divin en lui faisant prendre contact avec l'humain, qu'il n'établit qu'un lien très lâche entre la divinité et l'humanité du Christ'. Et, au point de vue purement littéraire, que de manques de tact ! Ne s'en vat-il pas louer le Christ, en plusieurs passages, avec les tours qui avaient déjà servi à Lucrèce pour louer Epicure ^ ? Mais enfin, abstraction faite de ces à peu près théologiques et de ces réminiscences malencontreuses, Arnobe parle dignement du Sauveur et de l'immense bienfait apporté par lui à l'humanité.
Il a même réfléchi sur les conditions qui président à l'acceptation de la croyance chrétienne. C'est ainsi qu'il esquisse au livre II une sorte de théorie sur la nécessité de la « foi >; dans la vie. Toute entreprise, observe-t-il, postule une certaine foi préalable ; telle est la loi absolue de nos initiatives. Qui donc voyage, ou navigue, ou trafique, sans compter fermement revenir à son foyer, ses affaires menées à bien, etc. ? Pareillement, toute doctrine philosophique à laquelle on adhère implique que l'on se réfère plus ou moins à l'autorité d'un maître. Dès lors pourquoi railler les chrétiens de s'attacher au Christ ? Ils ne font que se
I. Cf. TixERONT, Hist. des Dogmes, Paris, 1908, I, liUi. a. Gomp. I, Sa, et Lucrèce, de Nat. Berum, v, i et s.; v, liji et s. ; 281 et s. ; 592 et s., etc..
LE CHRISTIANISME d'aRNOBE 261
conformer à la démarche normale de l'action humaine.
Celte théorie de la foi, concession légitime en soi de lïntcUigence, a\ait déjà été posée par Origène dans son grand ouvrage contre Gelse ', et l'on en trouverait d'autres a estiges encore chez les écrivains chrétiens antérieurs '-. Moins d'un siècle après Arnobe, saint Augustin saura lui donner une portée bien plus haute et en faire véritablement un (( principe de raisonnement ». Elle n'est chez Arnobe qu'une considération occasionnelle dont il ne songe pas à déduire toutes les conséquences. Aussi bien ne s'attend-on pas à le voir établir sa défense du christianisme sur une psychologie bien profonde.
11 insiste davantage sur l'impuissance de la raison humaine à découvrir le vrai par ses propres forces. Arnobe est le premier en date de ces apologistes hardis et très probablement téméraires qui fonde le dogmatisme religieux sur le pyrrhonisme philosophique. Aveux d'incertitude des plus grands philosophes ; arguments spécieux dont s'autorisent les raisonnements métaphysiques les plus contradictoires ; ignorance de l'homme sur la véritable explication des phénomènes qui l'entourent ; inutilité de sa présence dans l'univers ; égalité foncière de l'homme et de l'animal, malgré la supériorité que, dans son orgueil, le premier s'attribue, et même, en un certain sens, plus grande innocence de l'animal, comme l'affirme éloquemment un bœuf à qui Arnobe prête un véritable réquisitoire contre son maître ^ voilà les raisons
I. I, Il (KoETscHAu, dans C.B., t. I, p. 63-64). a. V.g. Théophile, ad Autol., i, 8.