VII, 9 (C.V., p. 2U, i
aôa ARNOBE
dont notre auteur se prévaut pour conseiller à l'homme de se mépriser tout entier. Il est aussi éloigné que possible de l'optimisme de son élève Lactance, si prompt à s'émerveiller de la beauté, de l'admirable agencement de l'être humain. L'homme est pour lui une créature sans grâce et sans prestige, misérable et vile'. Et sa conclusion, c'est qu'il nous faut abandonner les vaines spéculations où s'épuise notre fragile raison, pour nous donner à Dieu tout entier, ad Dominum rerum tota mente atqae animo proficisci^.
Pour comprendre le véritable caractère de l'ouvrage, il faut se rappeler que, plus encore qu'une plaidoirie, c'est un réquisitoire qu'Arnobe développe ; ou mieux, c'est un assaut furieux qu'il conduit, avec une prodigalité de formules blessantes '. Nul souci chez lui de gagner des esprits rebelles. Il ne vise qu'à confondre et qu'à humilier. C'est à la mythologie qu'il en a : elle fait tous les frais de sa démonstration.
Il ne faudrait pas croire que ce soient les chrétiens qui aient été choqués les premiers par le u scandale » de la mythologie. La vérité est que, si l'on met à
I. « Nam quid in homine pulchrum est? » (m, i6). « In humanis vero corporibus quidnam, quaeso, inerat pulchritudinis? » (iv, aS). L'homme est un « animal miserum et supervacuum » (ii, 38); « animal vile » (vu, 4), etc., etc. Lactance a bien vu, lui, le danger moral de cette déconsidération systématique : Inst. dia., II, i, a et s.
a. II, 60 {C.V., p. 96, 24).
3. « G paruuli (Reiff., 28, 34); o mentes incredulae, difficiles, durae (34, ^7) ; o nescii (36, 7 ; 5o, i3); o impii (169, i3); o sancli atque impolluti antistites religionum (n8, 2); o theologi (181, 1)», etc.
LE CHRISTIANISME d'ARNOBE 263
part l'Iliade et V Odyssée où la foi en la réalité des événements mythiques paraît entière, une longue protestation n'avait cessé de se faire entendre depuis le premier éveil de la réflexion critique. Bien rares furent en Grèce les penseurs qui omirent ou jugèrent irrespectueux de formuler leurs réserves et de proposer quelque interprétation plus acceptable. Le passé légendaire choquait tout à la fois leurs exigences morales et religieuses et leur raison. Et c'est au nom, tantôt de la morale et de la religion, tantôt de la raison, qu'ils prirent position contre lui '.
Les avocats du christianisme apportèrent-ils des procédés d'exégèse très nouveaux? B. Aube, dont on connaît les doctes travaux sur les premiers siècles de notre ère, a écrit dans un de ses ouvrages que la polémique chrétienne n'avait rien ajouté pour le fond aux critiques païennes contre la mythologie'. A parler franchement, on ne saurait le contredire là-dessus. L'objet des écrivains chrétiens n'était pas d'interpréter la mythologie, mais de la montrer infâme et ridicule. Il leur suffisait de choisir, entre les hypothèses léguées par la philosophie grecque, celles qui s'accordaient le mieux avec leurs préoccupations particulières. Ils se contentèrent pour la plupart de s'emparer de l'hypothèse évhémériste', qui avait à leurs yeux cet avantage de rabattre tout le pseudo-divin du paganisme sur le plan de l'histoire la plus banale. Mais,
I. V. le beau livre de Pa.ul Decharme, la Critique des traditions religieuses chez les Grecs, Paris, 1904. — Bodo von Borries, Quid ueteres philosophi de idololalria senserint, Diss. Gôttingen, 1918.
a. Saint Justin, philosophe et martyr. P., 1875, p. 3a6.
3. La coaception fondamentale qu'Evhémère avait mise en oeuvre dans ■son fameux roman, l'Inscription sacrée, peut se résumer ainsi : « Les dieux étaient originairement des rois puissants que leurs sujets, par reconnaissance ou par adulation, divinisèrent après leur mort. »
d'autre part, n'osant nier tout à fait les prodiges de la mantique et de la magie païenne, ils les attribuèrent aux démons. Les autres essais d'explication tentés avant eux'ne les séduisirent pas. Ou plutôt, ils y virent ce danger qu'on en pouvait tirer de quoi sauver le polythéisme en prêtant aux plus fâcheuses légendes une apparence plus ou moins philosophique. Voilà pourquoi ils leur refusèrent tout crédit, ou même se déchaînèrent contre eux; spécialement contre l'exégèse stoïcienne, dernier refuge des défenseurs de l'hellénisme. Leur procédé presque constant fut l'ironie. Pour s'en rendre compte, c'est surtout Arnobe qu'il faut lire. VAduersus Nationes est le répertoire le plus complet des critiques chrétiennes contre la mythologie. Les archéologues y trouvent quantité de renseignements sur les légendes païennes, sur le détail des rites et des cérémonies sacrées. Évidemment cette érudition n'est guère de première main. Arnobe puise chez Clément d'Alexandrie, chez Tertullien, et chez d'autres écrivains plus obscurs S sans compter Cicéron, dont le De Naturel Deoriim fournissait aux écrivains chrétiens tant de ressources précieuses. Mais il a développé les thèmes traditionnels avec une si ample fécondité quon a intérêt à les aller chercher dans son livre. Arnobe a une imagination réaliste d'une exceptionnelle vigueur. Son triomphe, c'est de s'emparer de telle hypothèse métaphysique, de telle croyance populaire, et d'en déduire impeccablement, et dans le détail le plus pré-
1. Par ex. un certain Cornélius Labeo qu'il ne nomme pas. C'était un philosophe, probablement un néo-platonicien du 1" ou du 11' s. p. C, qui s'était beaucoup occupé de la religion nationale romaine. En rapprochant YAdu. Nationes des textes de saint Augustin et de Macrobe, où Labeo est explicitement cité, on s'aperçoit qu' Arnobe l'a pris souvent comme point de départ, pour le réfuter. Cf. Kroll, Rh.M., 1916, Sog- 357: BoEHM, De Corn. Labeonis aetate, Kônisberg, igiS; Bousset, dans Archiv. f. Religionswiss., XVUl, 187.
LE STYLE d'aRNOBE 265
cis, toutes les conséquences bouffonnes qu'il aperçoit Il faut le voir raconter les aventures de Jupiter. Sans craindre les images les plus libres, l'impitoyable satirique décrit les postures ridicules auxquelles a dû se plier le dieu libidineux; il suppose toutes les circonstances de ses séductions avec une verve copieuse dont le lecteur finit par s'amuser, malgré le clinquant puéril de sa phraséologie.
Au total, Arnobe est une sorte de Voltaire, bien moins fin que Voltaire lui-même, mais d'une ironie presque aussi jaillissante. Il raille les légendes de la mythologie par une méthode assez analogue à celle dont le Voltaire du Taureau blanc ou des Lettres cCAmabed usera contre la Bible. J'ajoute qu'il est par surcroît ce que n'était Voltaire à aucun degré : le plus verbeux des rhéteurs. En le lisant, on croit entendre sa voix sonore et infatigable ; on le sent ravi de l'ampleur de ses périodes et de la fécondité de son vocabulaire. Nul thème ne s'offre à lui sans qu'il lui fasse rendre tout ce qu'il est susceptible de fournir, et même au delà^ L'art de l'amplification, entendu au sens le plus superficiel, ne pourrait être illustré par de meilleurs exemples que par ceux qu'on tirerait de VAduersus Natlones. Interrogations redoublées jusqu'à quinze et vingt fois, apostrophes, exclamations, antithèses.
1. Ainsi I, XXXVIII (Reiff., p. aU, l. ag et s.), énumérant les bienfaits du Christ, il se laisse entraîner jusqu'à lui en attribuer certains qui ne vont à rien de moins qu'à faire de Jésus un initiateur aux secrets de la physique universelle. '
allitérations, anaphores, tout l'arsenal de l'école est là. La Airtuosité verbale d'Arnobe est extraordinaire. On soupçonne qu'il devait être grand lecteur de glossaires*. Il débite les mots avec la prodigalité d'un homme qui est sûr de ne pas épuiser son fonds. Il en a toujours deux, trois, quatre, cinq pour la même idée, et au lieu de choisir entre eux, il les accumule-. En outre, sa mémoire tenace lui fournit quantité de réminiscences empruntées aux écrivains classiques, et même aux plus anciens auteurs latins ^ Il observe dans sa phrase périodique les règles métriques de la clausule'. Tout cela compose un style d'une verve singulière, oij, je l'ai dit, on prend à la longue une sorte de divertissement qui n'est pas de qualité très relevée.
On ne s'étonnera pas, après cela, qu'Arnobe n'ait bénéficié dans l'antiquité chrétienne que d'un prestige fort médiocre. Là où saint Jérôme parle librement, c'est-à-dire dans ses lettres (non dans son de Viris illastribus, où des préoccupations apologétiques le dominent), il montre le cas qu'il fait de lui (Ep. Lvm, lo). Il est d'ailleurs à peu près le seul à faire mention
I. Cf. TscHiERSOH, De Arnobii studiis latinis, léna, igoB, p. Sg et s.
■2. Ex. : Reifferscheid, p. i6, 3o ; i6/i, 16; a4, aa (... quid fecerint, egerint, pertulerint, actitarint); p. 58, i : < qui estis unius mentis et per easdem uias placitorum inceditis unitate » ; p. 176, 3 : « uictos somnos atque allissiini soporis obliuione demersos, etc.. »
3. ïscHtERScii, op. cit. (Lucrèce, p. 8 et s. ; Plaute, p. 1 1 et s. ; Caton, p. 16 et s. ; V'arron, p. 18 et s.)
4. Spindler, de .■irnobU génère dicendi, Strasbourg, igoi, p. 3o-3a ; Th. LoHENZ, de ciausalis Arnoblanis, Breslau, 1910.
LA BÉPUTATION d'aRNOBE 267
d'Arnobe. La fameuse décrétale attribuée au pape Gélase cite les écrits d'Arnobe comme « apocryphes » î c'est-à-dire, non pas comme inauthentiques, mais comme très peu sûrs au point de vue doctrinal. Mêmes suspicions dans les temps modernes. Le Mémorial de Trévoux, organe des Jésuites, ne consent à exonérer Arnobe des critiques insidieuses de Bayle qu'après avoir observé « qu'il ne tient pas un rang assez distingué parmi les Pères pour engager à prendre vivement sa défense ». Au surplus, tout de même qu'à Lactance, le Mémorial lui refuse le titre de Père. « Il ne faut pas les appeler Pères de l'Église en leur attribuant des erreurs, mais bien ne nommer de ce titre que ceux auxquels l'accorde la créance commune et reçue parmi les fidèles. »
Un chrétien qui ignore, ou peu s'en faut, l'Écriture; qui méconnaît quelques-unes des idées capitales du christianisme et, j'ajoute, qui proscrit formellement tout culte extérieur' est, en effet, un assez étrange chrétien ! On s'étonne qu'Arnobe n'ait pas été invité par son évéque à opérer quelques retouches. Le moyen de croire que celui-ci ait pu se déclarer satisfait du gage fourni par son catéchumène à cheveux blancs ? Quoi qu'il en soit, l'intérêt du cas d'Arnobe, ce sont les contradictions mêmes d'une pensée longuement façonnée par la lecture des œuvres profanes, puis remodelée par une tardive crise religieuse, et qui, impuissante à ramènera l'unité ces influences contradictoires, a sereinement juxtaposé dans le même ouvrage les affirmations les plus hétéroclites.