LES INSTITUTIONS DIVINES
la rhétorique en Bithynie *. Leur art fort savant, les arguments perfidement habiles dont l'un d'eux avait usé, l'enflammèrent d'un désir ardent de les réfuter, et. avec eux, tous ceux qui, soit en grec, soit en latin, avaient accompli la même tâche détestable.
C'est donc aux gens instruits qu'il voulut s'adresser de préférence. Non, certes, comme les gnostiques, par une sorte d'aristocratisme hautain. Il ne dédaigne nullement les humbles. Il sait mieux que personne que c'est dans les cœurs simples et purs que la religion trouve le plus aisément accès, parce qu'elle y rencontre moins d'antipathies secrètes -. Mais il délimite par la pensée l'auditoire qu'il veut conquérir plus spécialement.
De là les traits principaux de sa méthode. Lactance prétend faire une apologie littéraire, parée de tous les agréments du style et capable de séduire les esprits les plus dédaigneusement raffinés. Il n'a pas honte de lavouer ; et chez lui l'ambition de bien écrire se coordonne à un dessein plus élevé qui est d'avoir accès dans des esprits encore rétifs qu'il faut conquérir à tout prix.
Il comprit en outre que le temps des réfutations pures et simples était passé et qu'en face des systèmes imposants de la philosophie païenne, il fallait dresser un édifice d'une armature encore plus forte et d'une
1. Inst. diu. V, H. II ne les nomme ni l'un ni l'autre. L'un d'eux faisait profession de philosophe : on a pensé à Porphyre, mais Porphyre avait écrit un ouvrage en quinze livres contre les chrétiens. Or Lactance parle d'un ouvrage en trois livres. Il est d'ailleurs douteux que Porphyre ait vécu jusqu'à l'époque de Lactance. — Le second était juge. 11 s'agit probablement du néoplatonicien Hiéroclès, auteur d'un Aô^-oc, (pi\a.\t|Gn<; Txpoi; Tohc, xptOTiavoùt;. — Pour l'état d'esprit de la société païenne au début du IV s., lire quelques pages pénétrantes de P. B.vtiffol, La Paix consiantinienne et le Catholicisme, P., 1914, p. i4a et s.
î. Inst. diu., VII, I, 12.
cohésion bien supérieure. Comme plus tard Bossuet, il pensa que le meilleur parti à prendre pour défendre la doctrine chrétienne, c'était de la « proposer simplement ». Le titre même d'Institutions, emprunté à la langue du droit, est significatif. Lactance est le premier apologiste latin qui ait offert à l'humanité de son temps une doctrine complète, élémentaire sans doute, mais reliée en toutes ses parties par l'unité de son principe intérieur et capable de satisfaire des esprits avides de logique et d'harmonie. Ce n'est plus ici une métaphysique spiritualiste un peu vague : c'est toute une histoire de la religion qui se déroule, toute une morale qui s'affirme, toute une philosophie qui s'ordonne, dominée par le dogme de la Providence, dogme chrétien par excellence. Nous avons affaire à un chrétien complet, conscient, qui, voulant communiquer à autrui sa croyance, n'en déguise aucune partie, n'en atténue aucune exigence. Les Institutions, selon l'heureuse expression de M. Thamin, sont « la véritable Somme des premières années du lY" siècle )).
Plus nouveau encore est le procédé de discussion que Lactance s'est imposé et qu'il a fidèlement suivi. S'adressant à des gens qui ne croyaient pas, il ne voulut point leur proposer des arguments qui présupposent la croyance pour que la valeur en soit sentie. C'est ainsi qu'il écarte délibérément les témoignages scripturaires. Inutile d'employer l'Écriture pour convaincre des esprits qui la jugent uanam, Jictam, commentitiam. Il blâme saint Cyprien d'y avoir eu constamment recours dans son traité ad Demetrianum. Les preuves tirées des Livres saints sont excellentes en soi assurément, mais pour les chrétiens seulement. Les autres, c'est par des arguments de