‹ Histoire de la littérature latine chrétienneChapitre 20 sur 460 · LES COMPROMIS NÉCESSAIRES · texte numérisé non relu

LES COMPROMIS NÉCESSAIRES

anciennes de droit ecclésiastique, dans telle décision de concile, figure la défense formelle, faite aux fidèles, aux évêques même, de lire les livres païens '. Ces prescriptions n'ont d'ailleurs jamais eu qu'une valeur locale et, semble-t-il, qu'une efficacité précaire. On voit pourtant le péril : la survivance de l'antique patrimoine scientifique et littéraire était directement menacée.

Mais il aurait fallu pour cela que les principes absolus des intransigeants fussent poussés à bout et appliqués dans toute leur rigueur. Or la vie a des nécessités et des réactions où les partis pris, si ardents soientils, rencontrent leurs limites, et avec lesquelles ils sont astreints à composer. Répudier en bloc la culture gréco-latine sous prétexte de rénovation morale et religieuse, c'était là un geste dont l'audace pouvait paraître grandiose. Conçoit-on vraiment que ce geste eût pu s'achever et réaliser son œuvre de rupture et de destruction?

Songeons à ce que représentait, comme puissance de recherche et de création, ce patrimoine hellénique, encore enrichi par le génie romain, après que celuici se le fut approprié, et qui, dans la décadence, déjà sensible, subsistait encore presque intact.

C'était d'abord le fruit d'une longue suite d'efforts admirables pour expliquer le monde à l'homme et l'homme à lui-même. Les philosophes, les critiques

I. Const. apost., l. vi (Funk., I' [igoB], p. i3). (Texte très curieux.) — Cf. IV* Concile de Carthage (SgS), c. xvi, dans Gratien, c. i, dict. xxxvii : « ...ut episcopus gentilium libres non légat, haereticorum autem pro necessitate et temijore )>.

3o INTRODUCTION

grecs, avaient révélé, par leurs tentatives d'interprétation rationnelle de l'ensemble des choses, par leurs intuitions psychologiques, par leurs analyses perspicaces de l'esprit humain et de ses créations, la puissance de la raison, quand elle s'applique méthodiquement à son objet. Puis ce réel humain, matière où s'étaient exercées leurs vues profondes, était devenu entre d'autres mains, celles des poètes et des artistes, un enchantement pour l'imagination, en vertu d'un don de sympathie, d'un instinct du beau, d'une grâce, tantôt douloureuse, tantôt spirituelle, qui sont les marques de l'esprit grec. Dans tous les domaines de l'expression, spécialement de l'expression littéraire, les recherches des théoriciens aidées des grandes créations de l'art avait décelé comment peuvent se traduire toutes les nuances de la sensibilité et toutes les richesses de l'intelligence; comment le goût, d'abord instinctif, prend conscience de lui-même et se crée ses procédés; comment les mots acquièrent un pouvoir à la fois significatif et suggestif, tandis que la phrase s'organise, s'équilibre, s'amplifie, devient rythme, harmonie, beauté.

Ces leçons de haute raison, ce savoir positif, cet art puissant, pathétique et raffiné, ces techniques savantes, le christianisme allait-il donc les sacrifier? Un tel retranchement n'eût pas atteint seulement des virtuosités artistiques auxquelles le sérieux chrétien avait le droit de rester étranger. 11 aurait supprimé ou paralysé pour longtemps l'astronomie, la géométrie, la musique, la rhétorique, la dialectique, la grammaire, toutes les disciplines qui faisaient alors

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l'homme cultivé *. Du même coup, le christianisme se condamnait à l'indigence intellectuelle ; il se fermait les grandes voies de la pensée, et il compliquait de difficultés insurmontables son œuvre de conquête et de propagande.

Si les phalanges chrétiennes s'étaient recrutées indéfiniment parmi « les cardeurs, les cordonniers, les foulons >■), selon l'ironique insinuation du philosophe païen Celse ^ il aurait été facile de faire bon marché des trésors intellectuels accumulés par les siècles antérieurs. Nul n'eût senti le dommage d'un tel holocauste. Mais, de bonne heure, des lettrés, des esprits rompus aux méthodes traditionnelles d'enseignement, s'étaient laissé séduire à la foi nouvelle, et, après en être devenus les fidèles, ils voulaient, dans le prosélytisme de leurs certitudes, s'en faire les apologistes. Gomment, dès lors, n'y auraient-ils pas introduit les exigences de leur pensée d'hommes cultivés et celles de leur amour-propre? Car ce fut pour eux une vive souffrance morale, une véritable croix, de sentir le mépris accablant que les doctes du paganisme faisaient peser sur « ce ramassis de gens ignorants et de femmes crédules, racolé dans la lie du peuple », comnae disait lun d'eux en parlant de la secte % et sur le

1. <( Orbis ille doctrinae quam Graeci gywxXiov naibefav uocant » (Quintilien, 7ns/. Or., I, x, i.)

a. Ap. Orig. C. Celsum, III, lv. /

3. Cœcilius, dans l'Octavius de Minucius Félix, viii, i- — Ce malaise intellectuel leur était d'autant plus douloureux que certains parmi eux se rappelaient avoir été retardés dans leur propre conversion par la forme du latin biblique. Cf. saint Augustin, Conf., III, v, g : « Visa est mihi indigna (scriptura) quam TuUianœ dignitali compararem. » — Voir aussi saint Jérôme, Ep., xxn, 3o.

livre où elle lisait la parole divine. On les accusait d'humilier leur intelligence, de sacrifier à une foi irrationnelle les exigences de la critique et les élégances de l'esprit '. Ils formèrent le vœu passionné d'obliger ces dédains à se taire en prouvant à leurs adversaires la beauté, la vérité de la doctrine chrétienne, au moyen d'arguments que ceux-ci ne pussent récuser u priori, et en les égalant par la perfection de leur art littéraire, par leur souci du bien-dire *.

C'est ce désir de se rehausser au point de vue intellectuel qui a fait probablement échec à la tendance

I. Caecilius, ibid., v, 4; Celse, ap. Origène, I, ix ; iivii; III, iviii ; III, iLiv (« Voici quelles sont leurs maximes : loin de nous tout homme qui possède quelque sagesse, quelque science ou quelque lumière. Mais s'il est des insensés, des ignorants et des illettrés, qu'ils viennent à nous avec confiance... >)); Porphyre, le philosophe néo-platonicien, commentait ainsi le passage de saint Matthieu, xi, 25 [« Seigneur, je vous rends gloire de ce que vous avez caché ces choses aux sages et aux prudents, et que vous les avez révélées aux petits »] : u II aurait fallu, à ce prix, rendre plus clair et moins énigmatique ce qu'il écrivait pour les enfants et les êtres encore privés de raison. Si c'est aux sages que les mystères sont cachés, aux enfants en bas âge et encore à la mamelle que, contre tout bon sens, ils se laissent voir, le mieux est dès lors de rechercher avec ardeur la déraison et l'ignorance. La grande trouvaille du Christ sur cette terre, c'est d'avoir dissimulé aux sages le rayon de la science pour le dévoiler aux êtres privés de sens et aux nourrissons » (ap. Macarius Magnes, Apocr., IV, ix).

L'empereur Julien disait aux chrétiens : « Le croyez seulement est toute votre sagesse. Votre lot, c'est l'ignorance et la rusticité. » (Cité par Grég. de Nazianze, Or. c. JuUanum, IV, cii [P. G., ixxv, 687].) Voir aussi Lucien, Peregrinus, xin. L'épithète de slutti leur était communément décernée (Lactance, Inst. div., V, i; Ps.-Augustin, Quxst. in Vet. et Nov. Test., cxiv); Augustin, Enarr. in Ps., XXXIV, vin (P. L., xxxvi, 338) : « Ubicumque inuenerunt christianum, soient insultare, exagitare, irridere, uocare insulsum, hebetem, nullius cordis, nullius peritiœ. »

9. Octavius, XXXIX ; Origène, fragm. cité dans la Philocalie, V; Lactance, Insl. div., V, i-ii, et aussi I, i, 10; II, xix, i ; III, i, 1; saint Jérôme, Préface du De Vir. illustr. Le recueil apocryphe de lettres échangées entre Sénèque et saint Paul a été forgé pour combattre indirectement chez les lettrés païens leurs répugnances à l'endroit de la forme des Epîtres : le faussaire montre l'admiration de Sénèque pour le fond même de ces Epîtres, afin d'induire les délicats à percer l'enveloppe qui leur déplaît.

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