LA TRANSMISSION DES LETTRES ANTIQUES
à lui et de lui souffler un peu de la vie. faute de quoi il ne serait plus que cendre et poussière. Il convient donc de louer le courage et le bon sens de ceux qui, résistant à la pression des zélotes de la pieuse ignorance, ont finalement maintenu le devoir ou du moins la permission d'apprendre l'art de penser et d'écrire là 011 cet art avait été si excellemment pratiqué.
Viennent maintenant les invasions des barbares, les grands désastres du Y* siècle ! Quand la civilisation latine aura fléchi de toutes parts, que les écoles publiques se seront fermées, que les cadres de la vie intellectuelle auront été emportés, l'Eglise d'Occident apparaîtra, dans la déroute des institutions régulières, comme l'unique force conservatrice de l'ancien monde en voie de périr. Se fera-t-elle une obligation de conscience de sauvegarder les œuvres antiques ? Exercera-t elle sur ce trésor déjà à demi dilapidé une sorte de tutelle officielle et de protection raisonnée? Il faudrait, pour le soutenir, ou solliciter les textes, ou opérer parmi eux un choix arbitraire. En réalité, ils révèlent, selon les lieux et selon les époques, des différences si marquées d'attitude à l'égard de la culture profane, que l'hypothèse d'un plan systématique de préservation doit être écartée.
Mais ce qui n'est point douteux, c'est que, au sein même de l'Eglise, des initiatives se soient manifestées
4o INTRODUCTION
qui sauvèrent du désastre une bonne partie de ce qui pouvait alors en être sauvé. Une impulsion décisive, à ce point de vue, fut donnée par Cassiodore. Ancien consul, ancien magister officioram à la cour du roi goth Théodoric, quand Cassiodore, renonçant au monde, eut fondé vers 54o son couvent de Vivarium, non loin de Squillace, sur la côte sud-est de l'Italie, il résolut d'y ménager une part à la vie intellectuelle, qui, dans son intention, devait fournir un aliment à la vie religieuse. Il expliquait à ses moines l'utilité des « arts libéraux », pour la lectio divina, et comment les lettres séculières, bien vaines, s'il fallait qu'elles trouvassent en soi leur propre fin, prenaient, au contraire, tout leur prix pour qui les considérait non comme un but, mais comme un moyen *. Elles ne devaient donc pas être désirées pour elles-mêmes, mais en tant que voie d'accès à la vraie sagesse. C'est toujours, avec une tendance à plus de sécheresse, l'idée traditionnelle dont j'ai noté la formation progressive. Je devrais plutôt dire l'illusion traditionnelle : car le moyen de concevoir une étude qui. faite sur les ouvrages de l'esprit, négligerait le fond pour ne s'attacher qu'à la forme, rejetterait les idées et ne prétendrait retenir que les données positives ou le mécanisme de l'expression? Pour réaliser cette prudente mais un peu chimérique distinction, il aurait fallu que les clercs de Cassiodore eussent tué en eux toute imagination, toute curiosité, toute complaisance secrète à l'égard du génie de la civilisation romaine, dont
I. Jnst. div., I, Prœf. (P. L., lxx, iio8); I, xxvii-xxvm (P. L., lxx. Il ko).
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leur abbé mettait les chefs-d'œuvre à leur disposition, Cassiodore avait constitué, en effet, au monastère de Vivarium, une bibliothèque assez considérable *. Certaines recherches récentes feraient penser que cette bibliothèque fut recueillie plus tard, au moins partiellement, au fameux monastère de Bobbio, fondé en 612 par saint Colomban -. Somme toute, Cassiodore a rendu à la culture antique, en dépit de ses restrictions précautionneuses, des services éminents, bien supérieurs à ceux dont certains malentendus font honneur à la Règle de son contemporain, saint Benoît ^
Ce furent ensuite les moines irlandais et bretons qui recueillirent et maintinrent le flambeau. A quelle époque les Eglises d'Irlande et de Grande-Bretagne avaient-elles reçu les premiers germes de la culture classique? La question est controversée. Ce qui est sûr. c'est que dans ces régions détachées de la Romania, comme la Bretagne, ou qui n'en avaient jamais fait partie, comme l'Irlande, le paganisme gréco-romain ne représentant rien de concret et, par suite, rien de très redoutable, l'usage des lettres classiques fut accepté dans l'enseignement avec un peu plus de sérénité qu'ailleurs *. Dans les monastères essaimes à travers l'Occident par le moine Colomban ou par ses disciples. — Bobbio, dans la province de Pavie, Luxeuil. près de