Hist. de la Civilis. en France, t. II, ch. xviii, p
a. Vers i25-3o (P.L., L, 1287; C.V. 111, a83, et XXVll, 23i).
« classicisme » un peu baroque en un sujet chrétien. Le Tartare, la vallée de Tempe, le Styx, l'Averne, l'Elysée, tout le « matériel » mythologique se case dans ces vers à prétentions épiques, parmi tant de lambeaux arrachés à Ovide et à Virgile. C'est du Claudien, avec moins de couleur, d'éclat, de richesse d'imagination. Au moins ce respect un peu servile des maîtres du passé, égal chez les chrétiens et les païens, sauvait-il la poésie d'une ruine encore plus complète, en substituant à l'inspiration défaillante des pastiches qui n'étaient pas toujours inhabiles.
Si Commodien doit être rejeté, comme le veulent sans doute à tort certains critiques, jusqu'au IV' ou même au V^ siècle, le prêtre espagnol Gains Vettius Aquilinus Juvencus aurait été le premier poète chrétien de langue latine.
Il faut mentionner cependant un petit poème, antérieur au sien de quelques années, les Laudes Domini, où, à propos d'un miracle survenu « au pays des Eduens », l'auteur anonyme, lequel sait fort bien son Virgile, entonne les louanges du Christ, qui, avec son Père, a créé le monde, et est venu le racheter. Juvencus est, en tous cas, le premier qui ait essayé d'utiliser largement les données chrétiennes avec des procédés empruntés à la technique classique traditionnelle.
« Versibus ut nostris diuinae gloria legis
« Ornamenta libens caperet terrestria linguae'. »
Saint Jérôme nous apprend qu'il éciivit ses Euange-
Uoram libri sous Constantin, vers 329'. L'idée de tirer des Livres saints la matière d'une épopée chrétienne devait venii- naturellement aux lettrés du christia nisme. La critique littéraire romaine (dont on trouve chez Horace la plus parfaite expression) était fermement attachée à la hiérarchie des genres, et plaçait au premier plan le poème épique ^ Quel honneur pour la foi, s'il était prouvé qu'elle pût devenir le principe ou le ferment d'un renouvellement de ce genre littéraire tant estimé !
« Je veux chanter, déclare Juvencus, les hauts faits du Christ sur la terre. » Il s'agissait donc bien, dans sa pensée, de convertir l'Évangile en une sorte d'épo pée, et l'invocation au Saint-Esprit remplace, dans le Prologue, la traditionnelle invocation aux Muses. 11 prit pour base le texte de saint Matthieu, qu'il lisait dans une ou plusieurs des versions latines préhiéronymiennes, sans s'interdire d'utiliser à l'occasion saint Luc, saint Jean, plus rarement saint Marc. Les Sigovers du poème se divisent en quatre livres qui ne coïncident d'ailleurs pas avec le contenu de chacun des quatre Évangiles.
Le gros obstacle qua rencontré Juvencus, — bien d'autres poètes chrétiens devaient s"y aheurter après lui, — c'est son respect même de la parole divine, sa crainte d'offenser Dieu en altérant la contexlure des Livres saints. A appliquer dans sa rigueur un tel principe ou un tel scrupule, toute tentative poétique fût devenue impossible. Juvencus a dû çà et là élaguer, transposer, développer même — surtout dans les descriptions de la nature où son talent aisé et
I. De Vir. ilL, lxxxiv ; Chron. ad annum 23U5 ; cf. Juuencus, iv, 806 et s.