‹ Histoire de la littérature latine chrétienneChapitre 289 sur 460 · Ep. cviii, 6; cxxvii · texte numérisé non relu

Ep. cviii, 6; cxxvii

a. n'avait formé le projet d'écrire une sorte d'histoire de l'Église en une série de monographies du même genre (Cf. Vita Malchi, I). Il n'a pas poursuivi ce plan davantage, pas plus qu'il n'a réalisé cette histoire des règnes de Gratien et de Théodose à laquelle il songeait vers 38 1 {Chronique, éd. Helm, p. 7).

comme des contes de fées, mais tout autrement profitables à la conscience par les leçons morales qui s'en dégageaient. Cela commençait effectivement comme un conte de Perrault : « Il y avait une fois un vieillard nommé Malchus... » Et l'on voyait alors les aventures extraordinaires de jeunes hommes qui, dégoûtés du monde, ou chassés par la persécution, s'étaient réfugiés dans le désert. Le cadre habituel de la scène, Jérôme l'esquisse en quelques traits, toujours les mêmes : une grotte qui sert de cellule à l'ermite, une source où il étanche sa soif, un palmier dont les feuilles entrelacées lui fournissent un vêtement sommaire. Il montre les solitaires se livrant aux macérations les plus dures pour mortifier leur chair et dégager leur âme des suggestions viles. C'est ainsi que, de 21 à 27 ans, Hilarion, le fondateur du monachisme en Palestine, ne mangea, les trois premières années, qu'un demi-setier de lentilles détrempées dans de l'eau froide, et les trois années suivantes, du pain tout sec, avec de l'eau et du sel ; de 27 à 3o ans, il se sustenta avec des herbes sauvages et les racines crues de certains arbustes. De 3i à 35 ans, il prit pour nourriture six onces de pain d'orge et quelques herbes peu cuites et sans huile. Mais la maladie le contraignit à ajouter tout de même un peu d'huile à son frugal régime, qu'il prolongea tel quel jusqu'à

63 ans. Puis, sentant ses forces décliner, il pensa qu'un vieillard a moins de besoins qu'un jeune homme. De

64 à 80 ans, il se retrancha donc le pain. Son boire et son manger pesaient alors cinq onces à peine. Il passa de la sorte le reste de sa vie. Ces pratiques d'abstinence lui valaient une grande renommée et aussi un pouvoir spécial sur les êtres de la création. En tuant en lui toutes les convoitises matérielles, il

LES BIOGRAPHIES DE MOINES kb'J

s'était rendu maître de la matière et il l'asservissait à sa loi. Non seulement il exorcisait les possédés et guérissait les malades, mais les animaux, les éléments même lui étaient soumis. A son ordre, le démon sortit du corps d'un chameau qui en était tout écumant et tout furieux. Il contraignit un boa à monter sur un bûcher et à s'y laisser brûler. Et, en trois signes de croix, il fit rentrer dans son lit la mer qu'un cataclysme avait projetée hors de ses limites.

L'Histoire de Paul et d'Antoine comporte le même mélange de données probablement exactes, d'ailleurs assez difficiles à démêler, et de poétisation plus ou moins fantastique. Point n'est besoin d'ajouter que, dans la pensée de Jérôme, ces légendes n'avaient pas pour fin unique de divertir. Elles se coordonnaient, quoique avec un peu plus de liberté capricieuse, à son apostolat. Jérôme n'ignorait pas que dans toutes les grandes choses il entre un peu de rêve et de chimère. Pourquoi l'étrange té même de ces lointaines histoires, en remuant les imaginations, ne serait-elle pas le prélude de quelque vocation généreuse ? En tous cas, l'intention édifiante y était fortement marquée çà et là. C'est ainsi que la Vie de P«a/ aboutit à un parallèle entre le mensonge des joies mondaines et la félicité tout autrement féconde de la vie érémitique ou monastique. Les moines eux-mêmes recueillaient d'utiles leçons dans la vie de ce Malchus, qui s'était retiré du monde, puis en avait eu la nostalgie, avait voulu y rentrer et s'était exposé ainsi à des mésaventures tragiques dont Jérôme détaille les péripéties.

On peut dire que par ces vies de solitaires, dont le succès fut considérable, Jérôme a renouvelé la littérature hagiographique. Bien longtemps les actes des martyrs, l'héroïsme des « témoins » de la foi, en avaient

constitué le fond. Mais l'ère sanglante était close. C'était maintenant le combat, non moins âpre, de l'homme contre lui-même, dont il fallait proposer l'exemple à la piété des fidèles. Désormais la vie des saints, leurs travaux, leurs gestes, seront l'aliment des âmes religieuses, le roman honnête dont elles auront le droit de se ravir, puisqu'en même temps elles s'y épureront.

C'est en 879/380, sans doute pendant son séjour à Constantinople, que Jérôme rédigea la Chronique, dédiée à un certain Gallianus, et à ce Vincentius qui sera le destinataire d'un autre encore de ses ouvrages, la traduction des Homélies d'Origène.

Les xpovvxoi xavovec; d'Eusèbe de Césarée lui servirent de modèle. Nous n'avons plus le travail original d'Eusèbe, mais on peut le reconstituer partiellement, grâce à une version arménienne, publiée pour la première fois en 1818 ', grâce aussi à un grand nombre d'excerpta transcrits par d'autres chronographes. Dans une première partie (xpovoypacpia), Eusèbe exposait les systèmes chronologiques des Chaldéens (d'après Alexandre Polyhistor, Abydenos ' et Josèphe), des Assyriens (d'après Abydenos, Castor, Diodore, Céphalion), des Hébreux (d'après l'Ancien Testament, Josè-

1. En arménien, par J.-B. Aucher, à Venise; en latin, par J. Zohrab et A. Mai, à Milan. Une traduction allemande de la Chronique arménienne a été donnée par J. Karst, en 191 1, dans C.B., Eusebius, t. V.

2. Auteur d'une histoire de Chaldée, rédigée à l'époque d'Antonin {Fragm. hist. gr., iv, 379-285).

Page 1