Paula
Rufina Paulina Blésilla Eustochium Toxotius
(épouse Leta)
Paula [pour qui un plan d'éducation fut tracé par Jérôme dans la lettre 107.]
quelles âmes il put contempler le reflet le plus fidèle de l'idéal qu'il portait dans son propre cœur.
Antérieurement à la venue de Jérôme à Rome, un certain nombre de dames romaines appartenant à la plus haute noblesse avaient accoutumé de se réunir chez l'une d'entre elles, Marcella, qui avait établi une sorte de conventicule dans son palais du mont Aventin. Elles voulaient se créer, au milieu de la ville encore à demi païenne et où les chrétiens euxmêmes ne donnaient pas toujours l'exemple, une petite thébaïde, où elles pussent librement s'entretenir des choses saintes, lire les Écritures, chanter les Psaumes. Tout ce cénacle féminin était persuadé des mérites suréminents de la vie religieuse, dont il s'attachait, au milieu des tracas du monde, à imiter les austérités.
Quand Jérôme arriva à Rome, en 382, son activité épistolaire ' l'avait déjà fait connaître comme un hébraïsant de première force. On sut bientôt qu'il était fort goûté du pape Damase et que, sur les questions d'ordre philologique, celui-ci le consultait volontiers. Enfin, ses lettres révélaient son prosélytisme pour la vie érémitique qu'il, avait lui-même menée dans le désert de Chalcis et qu'il pouvait recommander en connaissance de cause. L'une d'elles, en particulier, adressée à son ami Héliodore % qui avait d'abord songé à suivre Jérôme dans le désert, puis s'était ravisé, avait vivement frappé les esprits par son éloquence, très artificielle à notre gré, mais tout à fait dans le goût du temps \
1. Dix-huit lettres de notre recueil sont antérieures à 382. Cf. la liste dressée par Grûtzmacher, op. cit., I, p. 99. a. Ep. XIV, 3. Jérôme lui-même a reconnu plus tard que cette lettre déclamatoire
Aussi Jérôme fut il accueilli avec enthousiasme <lans le cercle dont j'ai décrit les aspirations. Il devint, pendant les trois années qu'il passa à Rome, le centre et l'oracle des réunions de l'Aventin. — Entre les âmes qu'il était ainsi appelé à diriger et ses propres goûts, il y avait une sorte d'harmonie préétablie. Ces femmes, d'une culture tout à fait supérieure, s'intéressaient passionnément aux études bibliques. Plusieurs d'entre elles, Marcella, Paula, Blésilla, Eustochium, savaient déjà l'hébreu ou l'apprirent pour étudier les Ecritures et chanter les psaumes dans la langue même où ils avaient été écrits. Elles furent pour Jérôme non pas seulement des élèves, mais des collaboratrices. Marcella, surtout, au témoignage de Jérôme, posait des questions si intelligentes qu'à elles seules, elles devenaient instructives ' ; et Jérôme publia un volume de lettres écrites en réponse aux difficultés qu'elle lui soumettait. On s'y rend compte que, dans ce commerce intellectuel, la science gardait toute sa sévérité. Jérôme n'avait nul besoin de la vulgariser ni de l'affadir. L'influence de cette curiosité féminine, qui prenait ici une forme si noble, se retrouve, on peut le dire, dans toute l'œuvre de saint Jérôme. Combien de fois ne se décida-t-il à se mettre au travail, pour traduire tel commentaire d'Origène, pour élucider telle partie des Écritures, que parce que Marcella, Paula ou Eustochium l'y avaient sollicité - ! En leur
était, au moins pour la formée, un jeu d'esprit où s'était complu son extrême jeunesse. Cf. Ep. lu, 2.
1. Ep. LIS, II : Magis nos provocas quaestionibus, et torpens otio ingenium, dam interrogas, doces. Cf. Ep. cxxvii, 7.
2. Cf. pour les homélies d'Origène, P.L., XXIV, jig; pour les commentaires d'Ezéchiel et d'isaïe, P.L., XXV, 76; XXIV, 17; pour le commentaire de l'Ecclésiaste, P.L., XXIII, io6i ; pour les Épîtres de Paul P.L., XXVI, l^l^o.
dédiant un certain nombre de ses œuvres les plus arides ', Jérôme put s'attirer la raillerie des sots : : il ne faisait en réalité qu'acquitter une dette de gratitude envers celles qui en avaient été les inspiratrices.
Mais les entretiens de saint Jérôme ne se bornaient pas, auprès de ces femmes remarquables, aux sujets de science et d'exégèse. Véritablement il les dirigeait : c'est-à-dire que, traçant pour elles un certain type de vie, jugé le plus parfait, il les aidait à s'en rapprocher à travers les misères et les faiblesses de l'au jour le jour. A ce titre, il est le premier dans la lignée des François de Sales, des Bossuet et des Fénelon, « Comme eux, il eut le privilège d être le confident des âmes les plus aristocratiques de son temps et de travailler sur une matière morale de haute qualités » Mais il leur conseille des sacrifices, des abdications bien plus rudes que n'en réclama jamais Fénelon de la comtesse de Montberon ou Bossuet de Mme de Luynes. La vraie vie religieuse, telle que la conçoit Jérôme, c'est le renoncement à toutes les joies, ce sont les jeûnes, les macérations, les larmes; c'est surtout le célibat, à la préservation duquel coopèrent tous les autres exercices ascétiques. On dirait par moment que l'esprit de Tertullien, violemment hostile à la nature et joyeux des retranchements qu'il lui impose, revit en Jérôme, tant il met de netteté énergique et de crudité sans périphrase à prêcher les vertus qu'il aime.
Au surplus, celles à qui il adressait ces rigoureux conseils ne devaient pas les trouver si inexorables.
1. Les commentaires sur Sophonia (P.L., XXV, iSSy). sur Isaïe (XXIV, 17), sur Ezéchiel (XXV, i5) sont adressés à Paula et à Eustochium.
2. Cf. Praef. in Sophon. ; Rufin, ApoL, n, 7 (P.L., XXI, 689) : Puellis quoqne et inulierculis scribens...
3. ïhamin. Saint Ambroise et la morale chrétienne au IV° siècle, Paris. 1895, p. 386.
Déjà elles avaient abdiqué toutes les vanités dont il s'appliquait à leur montrer le néant. 11 les conlirmait dans une disposition acquise, plus qu'il ne leur imposait un changement de vie. Mais, dépassant en cent occasions ce cercle gagné d'avance, ses efforts pour répandre la vie ascétique rencontrèrent à Rome même la plus violente opposition, et cela non pas seulement parmi les laïcs.
On ne lui épargna ni les insinuations équivoques ni les attaques directes. « Pourquoi s'occupait-il toujours des femmes, jamais des hommes? 0 — « Si les hommes m'interrogeaient sur l'Écriture, répondait-il, je ne parlerais pas aux femmes. » Ce qui provoquait le plus dexaspération, c'étaient les traits piquants qu'il décochait à la société romaine. 11 y avait en Jérôme l'étofïe d'un Juvénal : lui-même se comparait volontiers à Lucilius. Ses lettres sont pleines de portraits satiriques d'une verve extraordinaire. Un jour, c'étaient les mondaines qu'il dénonçait, u ces femmes qui barbouillent de vermillon et de je ne sais quels autres fards leurs joues et leurs yeux; dont les faces de plâtre, défigurées par trop de blanc, font penser à des idoles ; qui ne laissent pas échapper une larme involontaire sans qu'elle se creuse un sillon; ... qui se construisent une tête avec les cheveux des autres et se fourbissent une tardive jeunesse par-dessus leurs rides séniles' ». Une autre fois, c'étaient les fausses dévotes qui pâtissaient : (( Une robe d'un brun sale, une ceinture grossière, des mains et des pieds malpropres,... mais l'estomac, qu'on ne voit pas, est gorgé de viandes ^ » Le clergé môme n'était pas épargné. A certains