LE DE VIRIS ILLUSTRIBUS
liques. Quel meilleur moyen, pour démontrer leur erreur ou leur mauvaise foi, que de recenser les écrivains dont s'honorait la littérature chrétienne?
« Qu'ils apprennent donc, les Celse, les Porphyre, les Julien, ces chiens en rage contre le Christ, qu'ils apprennent, leurs partisans, — eux qui s'imaginent que l'Église n'a eu ni philosophes, ni orateurs, ni docteurs, — l'envergure et le talent des hommes qui l'ont fondée, développée, embellie ; qu'ils cessent d'accuser notre foi de n'avoir autre chose qu'une simplicité rustique, et qu'ils reconnaissent plutôt leur propre ignorance. »
Jérôme entreprend donc de fournir quelques brèves indications sur tous ceux qui « depuis la passion du Christ jusqu'à la i4* année de Théodose de scripturis sanctis memoriae aliquid tradiderunl ».
Le catalogue comprend i35 numéros, dont le premier est consacré à Simon Pierre et le dernier à saint Jérôme lui-même, qui s'est réservé sa notice parmi cette suite d' « hommes illustres ». Les 78 premiers numéros dépendent étroitement de V Histoire Ecclésiastique et de la Chronique d'Eusèbe de Gésarée. Jérôme s'est contenté d'en mettre en œuvre les données, sauf pour quelques rares morceaux (v. g. § 12 ; 53; 58; 66; 67 ; 68; 72; 74 ; 75). Il lui arrive de reproduire les erreurs d'Eusèbe, ou même d'en ajouter d'autres, que nous pouvons rectifier en lisant son modèle'. En réalité, il connaissait assez mal l'ancienne littérature chrétienne du II* siècle, ou bien, se contentant de transcrire Eusèbe, il n'a pas pris la peine de revivifier ce qu'il en savait. A partir du § 79, Jérôme marche
1. Par ex., § xxxix, il réunit e!i un seul personnage le Quadratus, auteur d'une apologie présentée vers itU à Hadrien, et l'évèque Quadratus d'Athènes, leijuel vivait sous Marc-Aurèle (161-180). Voir aussi P. DE Labriolle, Las sjiirces de /'//(s/yt/'i' du MoiiLanhine, Paris i<ji3, p. XX et s.
sans guide. Pour un certain nombre d'écrivains, tels que Tertullien, Minucius Félix, Cyprien, Novatien, Victorin de Pettau, etc., il est notre unique et précieuse source.
Il faut se rappeler l'objet particulier qu'il se proposait, si l'on veut comprendre certaines de ses manières de faire. C'est ainsi que, dans son désir de rehausser les écrivains dont il parle, il se montre prodigue à l'excès d'épithètes laudatives : elegans, utilis, pulcher rimas, aalde uiilis, qu'il surajoute aux indications copiées dans Eusèbe, etc.. En outre, désireux de grossir à tout prix ses listes, il n'hésite pas à y faire entrer des hérétiques, tels que Tatien (§ 29). Bardesane (§ 33), Astérius (§ 94), Photin (§ 107), ou même, sous divers prétextes, des écrivains profanes, tels que Philon le Juif (§ 11), Flauius Josèphe (§ i3), Justus Tiberiensis (§ i/j). Saint Augustin lui exprima son regret qu'il n'eût pas pris la peine d'insister davantage sur les erreurs des hérésiarques qu'il incorporait ainsi dans les phalanges chrétiennes *. C'est qu'ils y jouaient un peu le rôle de « passe- volants », destinés à faire nombre ; et Jérôme n'avait point tenu à les trop noircir.
Même dans ces simples notices, la personnalité de l'auteur se trahit de curieuse façon : plus d'une fois, Jérôme mesure la longueur des chapitres sur ses sympathies ou ses antipathies. A l'égard d'un Didyme (§ 109), d'un Grégoire de Nazianze (§ 117), il a le développeiTient généreux. En revanche, saint Jean Chrysostome (§ 129), alors simple prêtre à Antioche, il est vrai, n'obtint que trois lignes. Quant
i. Ep. XL, 6 (P.L., XXXIIl, 157).
l'adversus jovinianum 487
à saint Ambroise (§ 12^), Jérôme lui décerne la déclaration que voici :
« Ambroise, évêque de Milan, écrit encore aujourd'hui; comme il est vivant, j'éviterai de formuler mon jugement, pour ne pas m'e.xposer au reproche contradictoire de trop de flatterie ou de trop de franchise (ne in alteratram partem aat adalatio in me reprehendatur aut aeritas). »
La sérénité de l'historien ou du critique n'est pas son fait. Au surplus, l'opuscule a fixé, pour la postérité, des repères dont le manque serait irréparable. Il a suscité le zèle de divers continuateurs, tels que Gennadius au V^ siècle, Isidore de Séville au VIP siècle, Honorius d'Autun, au XIP. Une main inconnue le traduisit en grec, entre le VIP et le IX* siècle. Cette traduction nous a été conservée dans le ms. C. 1 1, XIV* s., de la Bibliothèque de la ville de Zurich.
Vaduersus Jouinianum fut écrit, en 392/3, à la prière de Pammachius, le beau-fils de Paula. D'après saint Jérôme, ce Jovinien avait d'abord mené un genre de vie fort sévère, puis on l'avait vu renoncer peu à peu à cette première rigueur, et prendre des allures beaucoup plus libres. Peut-être avait-il essayé de réagir contre les excès de l'ascétisme oriental, tel qu'il se naturalisait de plus en plus dans une partie de la société romaine, et tel que Jérôme ne cessait de le recommander. S'inspirait-il de motifs personnels plus ou moins inavouables ? Il ne tiendrait qu'à nous de le supposer, si nous n'écoutions que le seul Jérôme. Pourtant ni saint Ambroise, ni le pape Siricius, ni saint Augustin n'insinuent rien de semblable contre lui, et une réserve s'impose à notre équité. Déjà, en 390, un concile tenu à Rome l'avait condamné avec huit de ses partisans. Il se réfugia à
Milan, mais saint Ambroise s'empressa de faire renouveler contre lui cette condamnation dans un synode de 391. Sur ces entrefaites, Jérôme reçut de Rome les Commentarioli rédigés par l'hérésiarque, et, en dépit du mauvais style de Jovinien (I, i), il se résolut à écrire une réfutation.
Jérôme résume en quatre thèses la doctrine de Jovinien.
En premier lieu, Jovinien avait proclamé l'égalité des mérites des vierges, des veuves, et des femmes mariées, après le baptême, à condition que leurs {( œuvres » fussent équivalentes. Il s'agissait dans sa pensée de venger l'état de mariage contre ses détracteurs, y compris ceux qui, sans le discréditer formellement, témoignaient une plus haute estime au célibat. Il s'était appuyé sur Genèse, 11, 24; sur Matth., XIX, 5 ; il avait fait appel à l'exemple des personnages de l'Ancien et du Nouveau Testament qui avaient été mariés ; il avait invoqué aussi l'autorité de l'apôtre Paul, dans la i" Epître à Timothée. Et, de tout cela, il avait déduit cette conséquence que le mariage, même réitéré, n'est inférieur en soi à aucune autre forme de vie. — La réponse de Jérôme est avant tout une discussion de textes. 11 s'agit de prouver que ceux dont s'est prévalu son adversaire portent à faux ou sont annulés, du moins limités, par d'autres textes de sens contraire. Au surplus, il ne se refuse aucune outrance de pensée, aucune violence d'expression. C'est comme un jeu à demi paradoxal d'où le prestige du mariage sort quelque peu entamé.
Il faut savoir que cette question du mariage, de ses avantages et de ses inconvénients, avait beaucoup préoccupé les moralistes anciens. Le thème « ei yai^tl" TÉov » (doit-on se marier ?) était cher à la philosophie
l'aDVERSUS JOVINIANUM h^Ç)
populaire. On le voit traité par le stoïcien Hiéroclès, au I" ou au IP siècle de notre ère, dans les excerpla que le compilateur Stobée nous a conservés de lui. Hiéroclès recommande le mariage au point de vue politique et civique. Il est pour lui, comme l'avait dit Cicéron dans le de Ofjîciis (I, xvn, 54), principiam urb'is et quasi seminarium reipiiblicae. Il le vante aussi comme l'entière union de deux êtres, union des corps, union des âmes, «... fxexpi rcov OcofadTcov, [lâWoy he xal aÙTÔv Tcbv ;|)V)xrâv )). Il rappelle le bienfait de la présence industrieuse d'une femme dans la maison, l'utile concours que les enfants devenus grands prêtent à leurs parents, les soins que ceux-ci reçoivent d'eux dans leur vieillesse. A ses yeux, le mariage est, de sa nature, un fardeau léger. Ce qui l'alourdit, au point de le rendre insupportable à beaucoup, c'est la déraison, ràq)po(5i3vr\ de tant d'hommes, qui s'y laissent conduire par l'unique considération de la beauté ou de la fortune.
Ces discussions Trepi Yà|iov),dont Chrysippe déjà s'était peut-être occupé, se retrouvent chez beaucoup d'autres moralistes stoïciens ou stoïcisants, comme Dion Chrysostome, Sénèque {Ep. g4), Eudoros, etc., et la rhétorique même s'en était emparée. On y entendait aussi les arguments des détracteurs du mariage. Qui se marie, observaient ceux-ci, s'expose à l'humiliation d'être trompé, à la douleur de perdre ses enfants, au long ennui de vivre côte à côte avec une femme coquette, dépensière, acariâtre, etc.. Cette tradition satirique, TertuUien l'avait certainement utilisée dans son opuscule (perdu) de Nupfiarum angiistiis. Jérôme se l'approprie à son tour dans Vadaersus Jouiniaiium, heureux de penser que les mon-
490 SAIMT JÉRÔME
daines de Rome vont se cabrer sous la piqûre des traits qu'il décoche à leur sexe *.
La réfutation de la seconde proposition de l'hérésiarque " est sensiblement plus courte. Aussi bien avait-elle un caractère plus abstrait, plus spécifiquement théologique, et en ce domaine de la spéculation pure Jérôme est un peu moins à l'aise. Jovinien prétendait donc que quiconque a reçu le baptême avec un plein sentiment de foi ne peut plus, après cette renaissance, être acheminé au péché par le démon. Peut-être /" avait-il, dans sa pensée, une secrète corrélation entre cette deuxième - thèse et la première. Du moment qu'il suffisait de recevoir le baptême dans les dispositions voulues pour devenir l'habitacle permanent de Dieu, peu importait l'état particulier adopté par chacun après le baptême. Ce n'était plus là qu'un élément secondaire, dont il ne fallait pas majorer la valeur. — A cette argumentation Jérôme répond, non par des raisonnements, mais par des faits : c'est un fait que les meilleurs peuvent tomber, ainsi Moïse, Aaron, David, Salomon, l'apôtre Pierre. Le moyen de croire, dès lors, à l'indéfectibilité des baptisés ^ ?
La troisième thèse de Jovinien * allait à soutenir qu'il n'y a point de différence entre s'abstenir de nourriture et en prendre avec actions de grâces. Il visait donc à rabaisser le mérite du jeûne. — Ici le
I. I, X : « Licet enim in me saeuituras sciam plurimas matronarum... tamen dicam quod sentio. » — Sur toutes ces questions, voir Bickkl, In Senecae philosophiae Jragmenta, vol. I. Fragm. de Matrimonio, L. igiB, p. 191 et s., 356; Fr. Buggenhagen, Flepi yàjtiou... Diss. Bâle, Zurich
a. II, l-iv.
3. II, IV : « (Baptisma) sicut priora peccata dimittit, sic in futurum seruare non potest, nisi baptizati omni custodia seruauerint cor suum, »
li. II, V et s.
l'adversus jovinianum 491
de Jelanio de Tertullien fournit à Jérôme la plupart de ses arguments (il en emprunte quelques-uns aussi au philosophe Porphyre) et lui dicte la tactique à suivre. Elle consiste à traiter son adversaire en glouton qui arbore des principes imposants pour masquer les convoitises de sa voracité. Toutefois, dans cette apologie du jeûne comme dans la critique du mariage, il songe de temps en temps à ne pas aller trop loin, et marque qu'il ne partage à aucun degré l'erreur de certains hérétiques qui condamnaient l'œuvre du Créateur *.
Dans sa quatrième et dernière proposition, Jovinien affirmait l'identité des récompenses qu'obtiendraient dans le ciel tous ceux qui auraient conservé la foi et la pureté baptismales. Donc, devait-il en conclure, chimérique est la hiérarchie qu'on veut établir entre les divers étais. Un juste vaut un autre juste, quelle que soit la méthode par où il s'est maintenu en sa justice. — Jérôme lui oppose des raisons scripturaires (v. g. / Cor., xy, 22 ; og et s. ; // Cor., v. 10) et aussi des raisons de bon sens : comment Dieu serait-il assez inique pour gratiiier dune rémunéra tion identique des mérites si manifestement inégaux? Il y a des nuances et des degrés dans le bien comme dans le mal.
Dans sa péroraison-, il reprend son ton injurieux et truculent :
« Maintenant un dernier mot à notre Epicure, suant la passion {subantem) au milieu de ses jardins, parmi les adolescents et les femmelettes. Tu as pour toi les gras, les bien nourris, les bien lavés. Tous les jolis garçons, tous les calamistrés que j'aperçois, les chevelures harmonieuses, les joues vermillonnées, tout cela