I. Ep. LXXXIV
hgS SAINT JÉRÔME
delà de ses hésitations premières, il opposait à la traduction plus qu'édulcorée que Rufin venait de donner du de Principiis une autre traduction où les omissions systématiques de Rufin étaient réparées, afin que les hardiesses périlleuses d'Origène apparussent dans tout leur jour *. Mais bientôt Rufin, par une singulière volte-face, désavouait Origène pour concentrer toute l'ardeur et tout le fiel de sa polémique sur Jérôme. Aux Apologies de Rufin, Jérôme dut répondre par les trois livres Contre Rufin, où il décelait la tortuosité de son ancien ami, ses arguties, ses « pièges de renard », et se félicitait de pouvoir enfin lui arracher le masque : leuius est inimicum cauere qiiani hoslem latentem sub amici nomine siistlneve (ii, 35).
Cette fois, sa vigueur avait eu raison de la fuyante souplesse de son adversaire. Rufin prit le parti de se taire. Il s'enferma à Aquilée et se cantonna dans ses besognes de traducteur émérite jusqu'au jour où, fuyant les barbares, il dut s'enfuir vers l'Orient avec Mélanie, qu'accompagnaient sa fille Albine, Mélanie la jeune et le mari de celle-ci, Pinianus. Mais la mort le prit en Sicile (4io).
Jérôme lui-même mourut le 3o septembre 420, dans sa cellule de Rethléem. Il avait eu la douleur de voir partir avant lui ses pieuses et doctes amies, qui lui étaient restées tendrement fidèles à travers toutes les tourmentes.
J'ai cherché à donner une idée sommaire du rôle
i. Sur ces traductions, cf. la grande édition du de Principiis par Koets- CHAU (C.B., 1913) et mon compte-rendu dans B.A.L.A.C, igii, p. 287-390.
et de la personnalité de saint Jérôme. J'en ai atténué le moins possible le magnifique relief, tout en me rendant compte que certains traits ont pu paraître singuliers à ceux qui conçoivent la sainteté sous un aspect un peu conventionnel de benoîte douceur. A ce prix, Jérôme serait un saint hors cadre. Son imagination ardente, ses passions fougueuses, quoique disciplinées, sa nature violente et éruptive, le rattachent de toutes parts à l'humanité réelle. Il est profondément humain. — Mais ce qu'il y a de plus remarquable chez lui, n'est-ce pas justement qu'avec ce tempérament tout impulsif, il ait subordonné constamment à une fin nettement définie l'activité multiple de sa vie ? Le bien de l'Église, voilà le but vers lequel tous ses efforts ont convergé. Il lui a rendu d'immenses services. Par sa revision de la Bible, il a unifié, il a fixé le texte otj le peuple chrétien lit la parole de Dieu. Par sa ferveur pour l'idéal ascétique, il a indirectement relevé le niveau moral des fidèles et du clergé : car le spectacle de certains renoncements est, à coup sûr, la meilleure des propagandes, même auprès de ceux qui ne veulent ou n'osent s'élever si haut. Et, en même temps, il répandait le goût du célibat dévoué, du célibat fécond, préparant ainsi le merveilleux épanouissement monastique du moyen âge. Enfin, comme écrivain, il a enrichi tout le domaine de la littérature classique : exégèse, histoire littéraire, biographie, polémique, et même oraison funèbre, car certaines lettres de lui sur ses amies défuntes ne sont pas autre chose. II s'est ainsi assuré la plus grande influence sur la littérature du moyen âge en Occident. Et par une exceptionnelle fortune, ses dons de lettré et de savant, le brillant de son style, tout voisin du style classique,
5oO LES PELERINAGES EN TERRESAINTE
dont il imite jusqu'aux procédés, lui conservèrent la même admiration auprès des hommes de la Renaissance. Il y a peut-être, parmi les Pères de l'Église, des physionomies plus délicates, plus nuancées, plus fines, celle d'un Ambroise, d'un Augustin, par exemple. Mais il n'y en a pas de plus vigoureuse, ni dont on entrevoie mieux, après tant de siècles écoulés, à travers la lettre morte, la vie, l'expression et la flamme.
XY
Dans une lettre adressée à Marcella, les amies de Jérôme, Paula et Eustochium, décrivaient avec une ardeur pieuse et naïve leur félicité en cet Orient privilégié ^ :
« On peut voir ici les premiers personnages de l'univers... Quiconque brille le plus dans les Gaules se hâte d'y accourir. Du fond de son pays que l'Océan sépare de notre monde à nous, le Breton, dès qu'il a fait quelque progrès dans la religion, abandonne son soleil occidental, et vient chercher une ville qu'il ne connaît que de réputation et par ce qu'il en a lu dans les Saintes Écritures. . Que dirons-nous des Arméniens, des Perses, des peuples de l'Inde et de l'Ethiopie, de l'Egypte, voisine de la Palestine et si fertile en solitaires, du Pont, de la Cappadoce, de la Coelé-Syrie, de la Mésopotamie et de tout l'Orient?
Ici, on ne rivalise que d'humilité. Le dernier de tous y passe pour le premier. Nulle différence dans le vêtement, rien qui cherche l'admiration. On se met comme on veut sans s'exposer au blâme ni à la louange... On ne se déchire pas ici, comme on le fait ailleurs, à pleines dents. Point de luxe, point de volupté : mais tant de lieux de prières qu'un jour ne suffirait pas à les visiter... Ohl quand viendra-t-il, le jour où un coursier tout hors d'haleine nous apprendra que notre Marcella a abordé en Palestine, et où