I. Sermo gcclv, a (P.L., X.XX.IX, 9C
54o SAINT AUGUSTIN
amis et de laquelle, au témoignage de Possidius', dix évèques devaient plus tard sortir. — Vers la fin de 396, Valerius manifesta l'intention de conférer luimême à Augustin l'ordination épiscopale. La quasiunanimité des évêques africains approuva son initiative, malgré la difficulté canonique créée par le 8" canon de Nicée, qui interdisait toute dualité d'évêques dans une même ville. Peu après, Yalerius mourait. Augustin demeura évêque d'Hippone jusqu'à sa mort. Il s'éteignit à 76 ans, le 28 août ^3o, au début du siège de la ville par Genséric, le roi des Vandales.
Pendant près de trente-cinq ans il avait gouverné avec une maîtrise souveraine (dans les résistances mêmes qu'il rencontrait, il puisait une nouvelle ardeur) la pensée religieuse de son temps. Il fut le polémiste aux ressources prodigieuses qui, au plus fort de ses querelles, eut toujours présente au cœur la loi de charité ; le grand semeur d'idées, sur lesquelles la théologie disputera indéfiniment.
Examiner chacun des traités dont se compose cette œuvre immense serait ici une tâche disproportionnée. Il faut nous contenter d'un rapide classement, que suivra l'examen plus détaillé de quelques-uns des
1. Possidius ne cite pas les noms. Nous connaissons tout au moins Alypius, évèque de Thagaste, en 894 ; Euodius, évêque d'Uzalum (Le de Fide contra Manichaeos [P.L., XLII, nSg-iiôi] est très probablement d'Euodius : voir aussi dom Morih, R. Bén., XIII [1896], p. Z|8i-i486, et XVIII [1901], p. 24i-256); Seuerus, évèque de Milève ; Profuturus, évêque de Cirta; Possidius lui-même, évoque de Calama.
ouvrages dont l'importance historique est prépondérante.
Les manichéens, les donatistes, les pélagiens, les ariens, voilà les principaux adversaires avec lesquels Augustin eut à se mesurer'.
Le manichéisme s'était répandu au IV^ siècle dans toutes les parties du monde romaine Ses partisans se recrutaient soit dans les anciennes sectes gnostiques, en particulier chez les marcionistes, soit chez les esprits cultivés qui cherchaient à concilier tant bien que mal un certain attachement au christianisme avec leur goût de rationalisme et de libre critique. Des fantasmagories de la mythologie manichéenne, l'Occident ne connut guère que le dualisme : le reste fut habilement ennuagé pour ne pas effaroucher les gens. C'est cette allure raisonnable qui avait jadis séduit la jeunesse d'Augustin. Le principal agent du manichéisme en Afrique, depuis 383, était ce Fauste de Milève, évêque de la secte, sophiste des plus habiles, mais d'une intelligence fort superficielle, qu'avait consulté Augustin. Divers ouvrages manichéens couraient dans le pays, la « Lettre du Fondement de Mâni », un ouvrage d'Adimantus, un autre de Fauste luimême \ A Hippone, un prêtre manichéen, Fortunatus, s'était fait de nombreux adeptes. — Augustin entama la lutte, je l'ai dit, dès 388, au lendemain de son baptême. Il n'eut à la poursuivre d'une façon
1. Sur l'histoire des hérésies en général, voir Tableau VIII, n° n4.
2. Cf. Em. de Stoop, Essai sur la diffusion du Manichéisme dans l'Empire romain (Rec. de travaux de l'Uuiv. de Gand, Fac. de Phil. et Lettres, 38*fasc. [igog] ; Dufourcq, Et. sur les Gesta Martyrum romains, t. IV, P. igio [et mon compte-rendu dans la Rev. Crit. du i6 juin igio, p. 463-47o] ; Prosper Alfaric, Les Ecritures manichéennes, leur constitution, leur histoire, P. igi8; iD., L'Evolution intell, de S. Augustin, p. 65 et s.; 27g et s. (important).
3. Conf., V, m; cf. A. Brucrner, Faustas v. Mileve, Bâle, igoi.
active que jusque vers liob. Il procéda, non seulement par des réfutations écrites, mais aussi par des colloques publics. Une dispute commencée le 28 août 892 aboutit à l'effondrement de Fortunatus. Une autre conférence tenue le 7 décembre /io/i contre le prêtre manichéen Félix tourna également au plein succès d'Augustin : Félix accepta de jeter l'anathème à Mâni et à sa doctrine. Naturellement soucieux d'approfondir, Augustin ne se contenta pas de réfuter les théories de la secte. Il tira de ces débats des conclusions positives, d'ordre philosophique et théologique, sur les rapports de la science et de la foi, sur l'origine et la nature du mal, sur le libre arbitre, sur l'économie de la Révélation, manifestée soit dans l'Ancien, soit dans le Nouveau Testament*.
Pareillement ses polémiques avec les donatistes l'amenèrent à définir avec une remarquable pénétration l'essence de l'Eglise, sans jamais perdre dans cette enquête subtile le sentiment de sa vitalité. Les donatistes, puritains et brouillons, entretenaient l'émeute à l'état endémique dans l'Afrique que désolait cette perpétuelle anarchie. Bien plus, ils éveillaient au cœur de nombre de catholiques un scrupule terrible, en leur répétant que l'efficacité du sacrement dépend de la sainteté du ministre, et que les ministres catholiques étaient gravement suspects de ne distribuer que des sacrements invalides. Augustin eut affaire à forte partie : un Petilianus, un Gaudentius, un Parmenianus, n'étaient point des adversaires négligeables. Outre ses nombreux traités de polémique -, il composa, pour
1. Tableau VIII, n" li, i5, 16, 18, ao, 21, 22, 3o. 35, 4a. 54, 55, 56, 8i, io3.
a. Tableau VIII, n" 20, 47, 48, 5i, 57, 64, 65, 66, 90, 91, loa. Cf. P. Ba-
TIFFOL, op. cit., I, 125 et 8.
leur faire échec en atteignant les masses populaires, un Psaume abécédaire en 287 vers, chaque strophe de 12 vers étant suivie de ce refrain : « Omnes qui gaudetis pace, modo uerum iudicate. » M. Monceaux* a remarqué combien les érudits qui étudient les origines de notre versification ont tort de négliger cette pièce. Fixité du nombre des syllabes, césure immuable, rime ou assonance, hémistiches égaux avec deux accents fixes, ces « éléments fondamentaux du vers roman » se retrouvent dans le Psaume abécédaire, d'oii Augustin avait exclu à dessein toute prosodie traditionnelle \ — C'est au cours de ses luttes avec le donatisme qu'Augustin, d'abord partisan d'une tolérance aussi large que possible ', fut amené à souhaiter en certains cas la coercition directe de l'Etat et à reconnaître qu'une (( utile terreur * » peut être bienfaisante, puisqu'en fait elle ramène au bercail, ou empêche de s'en écarter, les hésitants et les timorés. Principe que lui-même n'eût jamais appliqué qu'avec sa modération coutumière % mais qui développera au cours des siècles des effets redoutables qu'Augustin n'aurait pas tous avoués à coup sûr.
C'est peut-être dans les ouvrages contre le pélagiagianisme \ — le premier en date, le De peccatorum meritis, est de 4i2, — que saint Augustin a le mieux