‹ Histoire de la littérature latine chrétienneChapitre 38 sur 460 · CARACTÈRES PHILOLOGIQUES DU LATIN RIBLIQUE · texte numérisé non relu

CARACTÈRES PHILOLOGIQUES DU LATIN RIBLIQUE

l'exemple de Cicéron. Cicéron aimait cet exercice. Dès sa prime jeunesse, il traduisit les Phénomènes d'Aratos en hexamètres latins ; vinrent ensuite VÉconomîque de Xénophon, le Prolagoras et le Timée de Platon, sans compter les nombreux passages d'auteurs grecs (Homère, les Tragiques, etc.) qu'il transposait çà et là pour enrichir ses propres développements. Dans ses traités de philosophie et de rhétorique, il eut à lutter avec les formules techniques qu'avaient employées ses modèles. Quand on étudie sa méthode, on constate que, s'il essaie parfois de rendre le grec mot pour mot {inftnitio = àjreipia ; anticipalio = ■Kp6Xr\\\>iq; mulierositas = çpiXoyuveia, etc.), le plus souvent il redouble l'expression latine {intellegeniia et ratio = vôrjOiq ; genitorem et effectorem = br\[iiovpy6\ : fluens et tractas =■ eipo|aévr| [Xé^iq], etc.), ou bien il a recours à quelque ample périphrase d'une irréprochable concinnité {qui animo cernuntur et ratione intetligantar animantes = xà vor\Tà ^tba ; quod est ad caltum deoram aptissimum = To ©eoaepécJraTov ; genus qaod in laudandis aut vituperandis hominibus ponitur = èmbeixTixov yévoc;, etc.)*. De telles redondances étaient conformes à son tour coutumier du style, et peut-être y voyait-il un moyen de démontrer sa thèse favorite, et un peu paradoxale, sur la richesse de la aerboram copia latine.

Ces préoccupations littéraires sont demeurées étrangères aux rédacteurs des versions latines de la Bible. Ils ont voulu, tout en restant intelligibles, faire un

I. Nombreux exemples de ces différents procédés dans Causeret, Élude sar la langue de la rhét, et de la cril. litt. dans Cicéron, thèse, Paris, 1886, p. i3 et s. ; V. Cla.vel, de M. Tullio Cic. Grsecorum interprète, thèse, Paris, 1868, p. 292 ; Atzert, de Cic. interprète Grœcorum, Diss. Gôttingen, 1908, p. 6 et s. ; 19 et s. ; Léo, dans Hermès, 1914, p. 19a.

décalque aussi exact que possible du grec inspiré : voilà l'idéal dont ils se sont approchés de plus ou moins près*. Il est résulté de là des conséquences d'une grande portée au point de vue de l'histoire de la langue latine. Déjà très hospitalière aux héllénismes chez les auteurs profanes de l'Empire ^ cette langue s'incorpora de la sorte quantité de mots nouveaux formés sur le grec % et la syntaxe elle-même subit l'action de la Bible grecque *. Certains termes ou idiotismes hébraïques (en nombre beaucoup plus restreint qu'on ne l'a dit parfois) filtrèrent jusqu'au latin à travers les Septante et les Évangiles '". Des

1. Saint Augustin signale des différences sur ce point entre les versions latines qu'il connaît (De Doctr. christ., 11, xv). Saint Jérôme remarque qu'une traduction très littérale est seule de mise, quand il s'agit de l'Écriture, « ubi et uerborum ordo inysterium est » (Ep. lvii, 5). Scrupule analogue au sein du Judaïsme : les versions d'Aquila et de Symmaque avaient enchéri sur les Septante au point de vue de la littéralité. Voy. aussi Gaston Paris, Mél. ling., I, 76.

2. Cf. GcELZER, op. cit., p. 221 et s. ; id., dans Reçue intern. de l'Enseignement, 1908, p. io5.

3. Acedia, agonia, aporiari, apostata, apostolus, baptisma, blasphemia, catholicus, diabolus, diaconus, ecstasis, eremus, episcopus, eleemosyna, homilia, laicus, martyr, monachus, parabolari, scisma, etc.

4. Par ex. pour le génitif absolu « et cogitantium omnium (biaXoyi- Ioj.i£vœv nâvxoav, Luc, m, i5) » ; « omnium aulci;i mirantium (TidvTcov bè 0au|Lia^ùVTcov, Luc, ix, 43) ». [Il est d'ailleurs vraisemblable que ce tour était déjà de la langue populaire, car on le rencontre dans le de Bello Hisp., xiv, I, et xxin, 6]; le génitif de comparaison : « maior eius est (jLiett[cov aÙToG èoriv) » [quelques ex. dans la latinité profane ; fréquent depuis Apulée]; adiuuare construit avec le datif ; de même adorare, decet; benedicere, nocere avec l'accusatif; des formules telles que « cum esset in locoquodam orantem»(... èv xœ eîvai aûxôv év tÔTicp tivinpooEuxônevov, Luc, XI, i), etc. — On notera aussi que le décalque du grec amena les traducteurs à multiplier les formes participiales. L'abondance des participes est un des traits caractéristiques du latin « d'Église». Le latin étant fort pauvre en formes de cette sorte, les écrivains ecclésiastiques furent amenés à étendre plus ou moins abusivement le sens des formes existantes, par exemple en donnant au participe présent la valeur d'un aoriste. La prose classique offrait déjà quelques rares exemples de cette extension.

5. Gherubim, Ral)bi, Hosanna, alléluia, gehenna, Pasclia, Sabaoth, etc.. L'influence jadis attribuée à l'hébreu sur le grec biblique diminue d'importance à mesure que se précise la connaissance du grec populaire.

Page 1