I. Ed. Brunschvicg, sect. ix, pensée BgS, p. BgB
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dans les exorcismes. Beaucoup de fidèles recherchaient la faveur d'être enterrés dans le voisinage de leurs tombeaux, et l'on donnait volontiers aux enfants des noms de martyrs en vue de leur assurer une protection et une sauvegarde'.
Prudence, qui partageait en pleine union de cœur et d'enthousiasme ces sentiments de vénération à l'égard des témoins de la foi, conçut le projet hardi de faire de leurs « passions » la matière d'une série de poèmes lyriques.
De tentative antérieure à la sienne, on ne pourrait guère citer que celle de l'évêque de Rome, Damase (366-384), le premier pape (selon les vraisemblances) qui ait essayé de faire en latin œuvre littéraire^. Mais la tentative de Damase avait un caractère assez différent. Grand constructeur et grand restaurateur de monuments destinés au culte, son dessein, selon les termes de Rossi, fut « d'embrasser non pas seulement quelques monuments choisis de l'Église romaine, mais bien tous, en première ligne ceux des martyrs, dans l'ample circonférence des cimetières suburbains, et de les orner de /i/w/i historiques, pour l'instruction des
1. Voir sur tous ces faits le livre excellent de H. Delehate, Les Origines du Culte des Martyrs, Bruxelles, 19 n.
2. Pour Victor 1", voir plus haut, p. 76 ; pour Sixte II et le traité du pseudo-Cyprien a<l Noualianum, p. 319, note i. — Deux lettres en latin du pape Cornélius (aSi-aBS) Ggurent dans la série des lettres de saint Cyprien (Ep. xlix, l) ; cinq autres se sont perdues, qu'on peut repérer grâce aux allusions de Cyprien (JSp. xlv, i ; xlviii, i ; l; lix, i-a). Edition spéc. des deux lettres conservées, par G. Mercati, D'alcuni nuovi sassidi per la critica del testo di S. Cipriano, Rome, 1899, p. 73-86. — Une décision du pape Etienne relative au baptême des hérétiques est citée par saint Cyprien {Ep. lxxiv, i). — Les lettres du pape Libère (35a-366) figurent dans la P.L., t. VHI : il en est quatre (lettres Studens paci, Pro deifico. Quia scio. Non doceo : ibid., i365-i37a) qui ont été l'occasion de grands débats sur l'orthodoxie de Libère : voy. J. Zbiller^ dans B.A.L.A.G., 1913, p. 30-5l.
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contemporains et de la postérité ». Majestueusement gravées par un lapicide plein de goût, Furius Dionysius Filocalus, les épigrammes de Damase furent lues avidement et transcrites par les pèlerins qui visitaient les mirahilia de Rome. Beaucoup de ces marbres furent brisés dès le VP siècle par les Goths ; heureusement des recueils manuscrits en avaient été faits de bonne heure. La divination de Rossi a largement contribué à déterminer les critères d'authenticité des inscriptions damasiennes^ Au point de vue littéraire, il faut avouer qu'elles ne réservent guère que des déceptions : « Jamais plus mauvais vers, 'déclare un peu irrévérencieusement Mgr Duchesne, n'ont été transcrits avec un tel luxe. Sïls n'étaient que mauvais! Mais il sont vides d'histoire, obscurs, et ne contiennent guère que des banalités-. »
Ces centons virgiliens, vagues et incolores, avec leurs formules stéréotypées et leurs incorrections métriques, il ne paraît pas douteux que Prudence les ait connus. Le Péris tephanon xi n'est, dans une partie tout au moins, que l'amplification d'une des épigrammes de Damase. Cependant Prudence n'a nommé nulle part Damase lui-même. De tels essais devaient lui par^iître chétifs auprès de la série de poèmes qu'il méditait de réaliser.
Ce sont surtout des légendes espagnoles et des légen-
I. Ces critères sont au nombre de trois : le témoignage de Damase luimême, le style, la forme des caractères. Cf. Ihm, dans Rh.M., t. L (1896), p. hç)i et s.
a. Hist. anc. de l'ÉgL, II, 482. Cf. Anal. Bolland., XVI, 239. — Migne a reproduit dans la P.L., t. XIII, l'édition de Merenda. (Rome, 1764). La meilleure édition est celle de Ihm, Damasi epigrammata {Anthol. lai. supplementa, l, Leipzig, iSgB) ; trad. française de Dom Leclercq dans le Dict. d'Arch. chr. et de Lit., art. Damase.
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des romaines qu'il entreprit de parer d'art et de poésie dans les quatorze hymnes du Perislephanon.
« Hispanos Deus adspicit benignus * ! »
Son patriotisme local réserva aux martyrs d'Espagne les pièces i, m, iv, v, vi, vin, où il célèbre successivement deux soldats espagnols, deux frères, Hemeterius et Celedonius, mis à mort pour avoir refusé de sacrifier sur les autels païens ; sainte Eulalie, de Mérida ; dix-huit martyrs de Caesaraugusta (= Saragosse) ; le diacre Vincentius, également de Saragosse ; l'évêque Fructuosus, de ïarraco (= Tarragone), et ses deux diacres ; les martyrs de Calagurris {— Calahorra), A cette série, on peut joindre les pièces vu et X relatives, l'une au martyr pannonien Quirinus, évêque de Siscia (= Sissek, en Croatie), l'autre à saint Romain, diacre de Césarée, dont le culte s'était propagé jusqu'en Espagne, ainsi que la pièce xni, consacrée à la vie et à la mort de saint Cyprien, martyr oecuménique. — Les autres morceaux ont été inspirés à Prudence par un voyage qu'il fit à Rome, vers ^02 ou l^oS. Pèlerin ému et fervent, il parcourut la Yille éternelle, ses sanctuair<?s, ses catacombes, il étudia les tableaux des églises, déchiffra les inscriptions, et aux récits des Passions de martyrs romains tels que saint Laurent (n), saint Cassien (ix), saint Hippolyte (xi), saint Pierre et saint Paul (xii), sainte Agnès (xiv), il put ainsi mêler quantité de descriptions où les archéologues modernes rencontrent une aide précieuse pour leurs investigations personnelles. Les
I. Hymne vi, 4- — Paul Allard a donné dans la R.Q.H., i885, p. 353 et s., un spécimen très réussi de critique des sources de Prudence. L'enquête pourrait être développée.
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traits par lesquels il caractérise l'impression de la catacombe de la voie Tiburtine, quoique moins « romantiques » que le fameux morceau de saint Jérôme dans son Commentaire sur Ezéchiel (xl, 5), ne manquent ni d'exactitude ni de pittoresque :
M Non loin des murs de Rome et de la zone cultivée qui les entoure, une crypte cachée ouvre ses fosses profondes. La pente étroite d'un sentier qui replie sur lui-même ses degrés conduit dans les anfractuosités de cette retraite, d'où la lumière est absente. Car le jour atteint à peine la première ouverture des portes et n'éclaire que le seuil du vestibule. A mesure que l'on avance dans les dédales de la caverne, la nuit devient plus épaisse, quoique, de temps en temps, les ouvertures pratiquées dans la voûte y fassent pénétrer un brillant rayon de soleil. Au milieu des obscurs détours formés par les chambres étroites et les noires galeries qui se croisent, un peu de jour tombe ainsi d'enhaut, dans les entrailles de la colline. Dans le fond de la crypte souterraine, il est encore possible de deviner l'éclat et de suivre la lumière du soleil absent'. »
Rome la belle, pulcherrima Roma-, avait inspiré à Prudence, par la magnificence de ses édifices, sinon par la pureté de ses mœurs, une admiration dont le Péris lephanon ^ — comme aussi d'autres œuvres du poète — porte la marque. 11 plaint ses compatriotes de vivre si loin d'elle. Mais c'est la Rome chrétienne, avec ses basiliques, ses baptistères, ses marbres, ses peintures, ses mosaïques, qui avait attiré principalement les regards du provincial émerveillé ; et Prudence a su rendre en observateur attentif et en témoin fidèle les manifestations multiples oii le christianisme victorieux exprimait dès lors sa vitalité.
I. Perist., XI, i55-i68. J'emprunte la traduction de Paul Allard, R.Q.H.,
XXXVI (i88/i), /i8.
a. Perist., xi, aSi. Cf. Virgile, Gésrg., ii, 534. 3. Perist., ii, Bag.
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Quant au fond même de ces poèmes et à leur facture artistique, plus d'une réserve s'impose. Prudence a alimenté son inspiration à des sources variées : la fama, c'est-à-dire les traditions populaires, la liturgie ecclésiastique, les représentations figurées, les inscriptions, surtout la littérature des Actes tardifs, si différents des admirables et touchants récits des premiers siècles (tels que le Martyre de saint Polycarpe, la Lettre des Martyrs lyonnais, la Passion de Perpétue et de Félicité, etc.). Il a accepté et reproduit les clichés, les conventions, la rhétorique déclamatoire de cette fâcheuse hagiographie. Passons condamnation sur les scènes de torture où il se complaît : de ces « exquises morts » (( les rares cruautés » (comme dira d'Aubigné, dans ses Tragiques '), sont à leur place dans les joutes oratoires entre l'accusé et le juge. Ce qu'il y a de plus pénible, c'est la verbosité grandiloquente qu'il prête à ses martyrs : tour à tour ironiques et déchaînés (la douce Eulalie, élevée sous l'aile de sa mère, ne crache-t-elle pas au visage du préteur ?), ses héros et ses héroïnes fatiguent la patience des magistrats et celle du lecteur par des discours interminables où les lieux communs de l'apologétique traditionnelle s'associent à des inventions plus fastidieuses encore. Saint Romain développe longuement cette idée bizarre que la torture n'est point chose si exceptionnellement affreuse, puisque les maladies ordinaires, pleurésie, fièvre, goutte, rhumatisme, et les opérations chirurgicales, infligent aux patients des souffrances toutes pareilles ^ Saint Laurent esquisse un parallèle presque bouffon entre les maux physi-